Les voies de l’amour/01

LES VOIES DE L’AMOUR


CHAPITRE I

ANECDOTES ET PORTRAITS

À la fin de novembre 1920 quelques médecins s’étaient donné rendez-vous chez un confrère, dans un village à quelques lieues de Montréal, histoire de rappeler les souvenirs du bon vieux temps de la jeunesse depuis longtemps disparue avec son insouciance et ses plaisirs, de remémorer les misères et les inquiétudes du début de la pratique de la médecine, ses drôleries parfois cocasses ou ses douleurs toujours cuisantes et accablantes. Dans l’âtre de grosses bûches d’érable flambaient, jetant des reflets de feu sur les figures des bons amis réunis autour de l’immense cheminée de la grande salle de la maison de Michel Toinon, l’hôte accueillant. Au dehors un vent glacial soufflait en tempête et par instant des bourrasques plus violentes secouaient tellement les lourds contrevents qu’ils semblaient se détacher de leurs gonds qui grinçaient comme du vieux fer. Par moments des bouffées de vent s’engouffraient dans la cheminée et les flammes des grosses bûches paraissaient s’éteindre pendant que des étincelles pétillantes volaient de toute part, que Michel recueillait avec les pincettes. Louis Vincent attisait sans cesse le feu avec le grand tisonnier, jeu d’enfant qu’il pratiquait machinalement ; et Jean Bruneau se tenait toujours prêt à jeter de nouvelles bûches dans l’âtre ; il aimait beaucoup la chaleur, car il était très frileux. Entendre le vent hurler à travers les fentes de la porte ou des fenêtres lui donnait le frisson et lui faisait appréhender une attaque de pneumonie.

Les trois autres amis, Pierre Vinet, Oscar Labelle et Baptiste Viau, les jambes étendues et les pieds tout près des chenets, fumaient tranquillement leurs vieilles pipes de plâtre bien culottées. Eux aussi aimaient la chaleur comme on l’aime dans l’âge mûr ; c’est si bon et si doux à la campagne le feu qui pétille dans la grande cheminée quand le vent mugit et que la tempête fait rage. Les bonnes flambées ne semblent-elles pas aussi réveiller les doux souvenirs des plus lointaines années, ceux-là mêmes du tout jeune âge quand la grand-mère et le grand-père nous prenaient sur leurs genoux et nous racontaient les vieilles, vieilles histoires de leur temps passé.

Michel Toinon déposa ses pincettes le long de la cheminée et se levant en grelottant ; « Mes amis, dit-il, il me semble que Bruneau est trop parcimonieux du bois qu’il jette dans l’âtre ; il ne le paie pas cependant. Dans le temps de notre cléricature, Victor l’était beaucoup moins quand il jetait des bancs entiers dans le gros poêle du Château Ramezay. Et Vincent ne paraît-il pas dormir sur son tisonnier ? Je vois là sur la table un feu qui se consume inutilement à l’intérieur de la bouteille. Qu’en dites-vous ? Ne pensez-vous pas comme moi qu’une bonne rasade de cette liqueur blanche ne nous réchaufferait pas plus que cette cheminée qui aspire toute la chaleur ? » D’un bond cinq amis étaient près de la table et de la dive bouteille, tandis que Baptiste Viau, semblant réfléchir, ne se hâtait pas ; il savait bien qu’après tout, les bons amis lui en laisseraient une goutte qui ne serait pas la moindre ; on le connaissait de vieille date. La liqueur ingurgitée, chacun reprit sa place et les grosses bûches attisées de nouveau répandirent une grande chaleur dans la salle tout emplie de la fumée du bon tabac canadien.

Louis Vincent, le plus bavard et le plus fanfaron, passa son tisonnier à son voisin Pierre Vinet, secoua, sur le talon de sa chaussure, sa vieille pipe pour en vider la cendre ; il la remplit de nouveau à la grande blague taillée dans une vessie de porc, et prit le premier la parole. « Savez-vous, dit-il, ce que me rappellent ces hurlements du vent ? Mon frère et moi, nous venions de recevoir la bonne nouvelle que nous étions admis à l’étude de la médecine après des examens presque brillants. Dans le temps, ce n’est pas d’hier, j’étais fort, brave et surtout batailleur. Je me serais défendu contre n’importe quel homme ; je me serais même battu avec le diable en personne. Mais je ne provoquais jamais, je n’attaquais jamais, car mon père recommandait bien à ses enfants de ne jamais engendrer de chicane.

« Si, nous disait-il, vous provoquez quelqu’un et que vous en recevez une raclée, j’y ajouterai une bonne fessée ; si, d’autre part, vous êtes attaqués et que vous ne vous défendez pas à votre avantage, la fessée que je vous administrerai n’en sera pas moindre. » L’ordre était péremptoire, aussi n’ai-je jamais goûté à la fessée. Mais hélas ! j’avais une peur mortelle des morts et des revenants, et mon père ne pouvait rien contre cette maladie ; les fessées, s’il m’en eût donné, ne m’auraient pas guéri. Cette peur des morts me venait, comme à mes frères, des contes et des histoires de revenants, de feux-follets, de loups-garous qu’on se plaisait à nous dire autrefois dès notre plus tendre enfance et notre prime jeunesse. Je me rappelle encore avec plaisir ces longues soirées que nous passions en hiver, soit en face de la grande cheminée où flambaient comme ici les grosses bûches d’érable, soit autour du vieux poêle à deux étages qui répandait sa douce chaleur dans la grande salle où nous montions aussitôt le souper fini. Faisant cercle autour de notre grand’mère paternelle ou de notre bonne mère, tous les soirs, nous nous faisions répéter les contes de maisons hantées, de morts qui reviennent en traînant de lourdes chaînes, d’âmes qui se vendent au diable, de feux-follets qui parcourent les campagnes et les cimetières, de loups-garous qui implorent la délivrance par un coup de clé au milieu du front. Nous frémissions au récit de ces histoires macabres ; mais elles étaient si bien dites, et nous étions si bien en sûreté dans notre cercle rétréci, avec notre père qui fumait sa bonne vieille pipe d’écume de mer à quelques pas de nous, que tous les soirs nous redemandions nos contes avant d’aller nous mettre au lit…

« Dans mon jeune âge, le soir venu, quand j’étais obligé de faire quelque course par les rues ténébreuses de la ville, je tapais fortement du talon sur les planches du trottoir pour me donner du cœur et effrayer les revenants, ou quand mon père me demandait d’aller chercher sa pipe et sa blague à tabac dans une chambre obscure, j’y allais à reculons en tenant la queue de mon veston de peur que les revenants ne s’y accrochassent. Je n’étais pas lent à saisir la pipe et la blague et à sortir de l’obscurité.

« Tels étaient ma peur et mon cauchemar : les morts et les revenants.

« Nous venions donc, mon frère et moi, d’être admis à l’étude de la médecine et nous voulions immédiatement profiter de l’absence des étudiants en vacances, pour aller à l’hôpital nous initier à la pratique des pansements et à l’examen plus libre des malades. Nous demandons au sympathique docteur Joyal, interne-en-chef du vieil hôpital Notre-Dame, le privilège d’entrer dans les salles de l’hôpital, de voir et d’examiner les malades. La permission nous fut gracieusement accordée, et le docteur Joyal, dont j’ai toujours gardé le meilleur souvenir, parut même prendre un réel plaisir à nous initier aux premiers secrets de l’art de la médecine.

« Un dimanche matin, quelques jours après notre entrée à l’hôpital, le docteur nous fit appeler pour assister à une autopsie. Nous nous rendons à l’hôpital et nous descendons tous les trois, le docteur, mon frère et moi, vers les caves, à travers deux escaliers étroits, sombres, aux marches usées et gluantes. Pour ne pas glisser et nous tordre le cou, nous nous accrochons aux aspérités du mur dégradé où nos mains ne rencontrent que des moisissures infectes et malodorantes. Le dernier escalier aboutit à un petit couloir bas et obscur dont les murs décrépits suent à grosses gouttes. Le docteur pousse une lourde porte en bois noircie par le temps et l’humidité. Il semble que nous allons pénétrer dans quelque caveau ou dans des oubliettes où des cadavres rongés par les rats et des squelettes blanchis par les années sont encore attachés à de grosses chaînes rouillées, scellées aux murs par des anneaux puissants. Nous pénétrons en effet dans une cave froide comme un charnier un soir d’automne. Une lumière douteuse, fournie par un pauvre bec de gaz, et un tout petit vasistas, percé dans le gros mur en pierre, ajoutent encore à la ressemblance des oubliettes. Les quatre murs épais, lézardés et portant à cent endroits les traces du grattoir avec lequel on a cherché à enlever les moisissures, forment un carré d’une dizaine de pieds. Le parquet, si l’on peut appeler ainsi l’assemblage des pierres et des briques qui couvrent le sol, est tout craquelé et raboteux. D’un côté de cet antre, quelques planches forment des sièges crasseux sur lesquels on n’ose pas s’asseoir. Le plafond bas, formé de planches disjointes, est noirci par d’épaisses couches de fumée qui se dégage constamment du pauvre bec de gaz qui répand une lumière blafarde sur la table d’autopsie placée au-dessous. Sur cette table en zinc, percée au milieu d’une petite ouverture qui laisse égoutter les liquides nauséabonds dans un seau, est étendu, dans une rigidité complète, le cadavre nu d’un pauvre vieux, mort la nuit précédente. Pauvre vieux ! il est poilu comme un singe, sec et parcheminé comme une momie dont il a la couleur.

« Il fait froid dans cette cave ; il y règne le froid de la mort, le froid de l’humidité, et surtout le froid de la peur. J’en ai la chair de poule et je fais des efforts inouïs pour ne pas grelotter. Je n’ose pas ouvrir la bouche pour interroger le docteur, dans la crainte de lui faire entendre le claquement de mes dents. La peur des morts me reprend plus fort que jamais. Le docteur Joyal, ses manches de chemise retroussées, nous donne quelques explications. Il saisit son scalpel et il se prépare à fendre la peau momifiée du bonhomme quand on l’appelle à son bureau. Mon frère et moi, nous nous regardons avec de grands yeux étonnés qui disent la peur. Le docteur trace à la hâte, avec un crayon dermographique, la ligne que le scalpel devra suivre. « Coupez la peau comme ceci, nous dit-il ; passez votre scalpel dans le cartilage entre le sternum et les côtes ; levez le sternum ; ouvrez la membrane en-dessous et vous verrez le cœur. Puis attendez-moi ; je descends dans quelques minutes. » Et puis il nous plaque là, tous les deux, dans cette cave nue, froide et sombre en face d’un mort qui semble nous regarder sournoisement entre ses paupières demi-closes.

« Je suis l’aîné ; c’est à moi de prendre le couteau et de trancher. Hélas ! ma main tremble et fend maladroitement en zigzaguant la peau coriace du cadavre. Les cartilages ossifiés cèdent difficilement au tranchant du couteau. Enfin je relève le sternum à moitié détaché ; malheureusement la pointe du couteau, que je tiens toujours d’une main tremblante, a percé le péricarde. L’air s’engouffre par la petite ouverture, déplace le liquide péricardique en produisant un bruit de glouglou qui nous glace de terreur.

« Le mort se réveille, me crie mon frère qui a déjà mis la porte entre le mort et lui. Il grimpe l’escalier quatre à quatre. Et moi, plus mort que le cadavre, je veux fuir, mais je n’ose me retourner ; je marche à reculons, et la porte, revenant sur elle-même, me frappe le dos et me rejette près du mort sur lequel j’appuie automatiquement mes mains pour ne pas tomber dessus. Nouvelle crainte ! double effroi ! un revenant m’a frappé dans le dos, un mort est là que je touche de mes mains. Comment suis-je sorti de cette cave hantée et maudite ? Comment ai-je grimpé les escaliers gluants ? Je l’ai toujours ignoré. Je crois que j’avais alors des ailes comme l’oiseau qui fuit devant l’ouragan. J’arrive dans le bureau du docteur Joyal en même temps que mon frère. Nous sommes tout essoufflés, tout pâles, tout verts devrais-je dire. Le docteur ne comprend rien à notre effarement. Nous lui contons notre triste aventure en grelottant tellement que nos genoux s’entre-choquent, nos dents claquent, nos bras s’agitent en une véritable danse de Saint-Guy. Le docteur éclate d’un rire moqueur et sarcastique. Ah ! le bon docteur ! il m’avait guéri de la peur des morts. »

Louis Vincent, en terminant son histoire, essaya de rire à la manière du bon docteur Joyal pour se remémorer plus exactement ce premier incident tragi-comique de sa vie d’étudiant. Ce cher Louis Vincent, s’il avait été plus loquace, en aurait conté beaucoup, non plus de ses peurs, mais de ses querelles anciennes et de ses batailles. Il était de taille moyenne, sec et nerveux et toujours prêt à la risposte. Mais l’âge l’avait assagi et il aimait moins maintenant se vanter que de rappeler quelquefois ses déconvenues. Cependant il aimait quelquefois entendre les autres raconter ses escapades et ses hauts faits d’étudiant.

Pierre Vinet, son ancien compagnon de collège et son ami intime pendant sa cléricature, n’avait jamais perdu l’habitude et l’occasion de le taquiner chaque fois qu’il le rencontrait. Il crut saisir l’arrière-pensée de Louis Vincent et il ne se gêna pas de l’attaquer comme autrefois.

« Es-tu bien sûr, lui dit-il, de n’avoir plus peur des morts ? Je te savais fanfaron, mais j’ignorais jusqu’aujourd’hui que tu aies jamais été poltron. Excuse, mon vieux ; je te demande bien pardon, et si le mot te choque je suis prêt à le retirer. Entre nous, à notre âge, on peut se dire des vérités. Je n’aurais jamais osé, dans le bon vieux temps de notre jeunesse, te donner un tel qualificatif, car je craignais autant ta colère que je croyais à tes bravades. Oui, oui, tu étais brave et fort, et je te revois encore, comme si c’était hier, à la tête des étudiants de Victoria et de Laval réunis. Je te revois près du drapeau des étudiants, brandissant d’une main une énorme canne et de l’autre le puissant fémur d’un géant que nous venions de disséquer. Une première fois, c’était dans l’affaire de la picote (variole) qui avait soulevé toute la population de Montréal. Les étudiants, s’étant mis à la tête du mouvement, avaient fait une démonstration monstre pour combattre le principe de la vaccination obligatoire comme on l’entendait alors. Ils avaient manifesté leur colère surtout devant la demeure du maire, de certains échevins et du médecin de la ville.

« Une seconde fois, ce fut dans l’affaire Riel. Les étudiants, encore suivis de toute la jeunesse montréalaise, voulaient manifester avec ostentation leur sympathie pour l’infortuné Riel qui s’était rebellé contre l’autorité du gouvernement fédéral. L’occasion leur paraissait belle de courir sus aux ministres pendards. Armées de gourdins et de fémurs, ils firent un tapage infernal (comme ils savaient en faire alors), pendant toute la soirée. La manifestation de leur mécontentement se montra plus effectivement devant la demeure des ministres fédéraux résidant à Montréal.

« Que fit la police ce soir-là. Elle n’osa empêcher les étudiants de parcourir toutes les rues de la ville avec des torches, des flambeaux et des banderoles aux inscriptions menaçantes. En effet que pouvait la police, peu nombreuse et bon enfant en ce temps-là, contre les gaillards réunis des deux Universités canadiennes-françaises. Les hommes de police avaient trop bonne mémoire et ne tenaient plus à être rossés comme ils l’avaient été si souvent par les étudiants en petits groupes. Ils se souvenaient encore de leurs uniformes déchirés ou enlevés, de leurs nez aplatis, de leurs bras fracturés, de leurs bâtons brutalement arrachés qui leur rebondissaient sur la tête. Ils aimaient encore moins lutter contre les étudiants en corps ; aussi dans les grandes démonstrations tapageuses des étudiants, la police s’éloignait-elle d’eux.

« Oui, mon cher Louis, tu étais brave et tapageur. Rien n’était à l’épreuve de ton audace qui ne connaissait pas de bornes quand elle sentait une résistance quelconque. En plus tu étais toujours le véritable boute-en-train dans toutes les réunions. Te souviens-tu de la joie que tu éprouvais le soir quand, avec d’autres carabins, tu allais, par les rues sombres de Montréal, décrocher les enseignes et les changer d’adresse : à la porte d’un médecin, tu clouais l’enseigne démesurée d’un boucher ; celle d’un avocat à la porte d’une modiste ; celle d’un regrattier à la porte de l’avocat. Tu revenais toujours content et fier de tes prouesses, orgueilleux du butin que tu étalais à nos yeux ébahis.

« Mais heureusement pour toi que le temps du vol des cadavres dans les cimetières et les charniers était passé, car je suis certain que tu n’aurais jamais été aussi effronté, et que tu n’aurais certainement pas embrassé la profession que tu as exercée avec tant de succès et d’honneur. Y penses-tu ? J’en frissonne pour toi. Te vois-tu aller le soir, plutôt la nuit quand il fait bien sombre, quand de gros nuages noirs roulent dans le ciel chargé d’électricité, à l’heure où les morts sortent de leur tombeau pour parcourir les campagnes et effrayer les campagnards superstitieux, à l’heure où les feux-follets, comme des âmes en peine, s’élèvent des tertres funéraires, te vois-tu aller, dis-je, dans la nuit, remuer la terre nouvellement jetée sur un cercueil dont tu enlèves le couvercle pour en arracher le corps d’une jeune fille, d’une vierge. Tu l’enveloppes dans ton paletot, et tu la déposes là près de toi pour remettre en place le couvercle du cercueil. Et pendant que tu remplis la fosse pour cacher ton vol, ton sacrilège, aurais-tu pu entendre sans frémir l’écho réveillé par les sons lugubres que la terre et les pierres tombant sur le cercueil vide auraient rendus ? Aller faire toute cette besogne macabre, l’aurais-tu pu ? Et que dire de tes sensations, de ton courage, de ta bravoure pendant que tu enveloppes la morte dans ton manteau et que tu la tiens bien serrée dans tes bras, si la lune, profitant d’une éclaircie entre deux nuages, a projeté sa lumière sur ton être, produisant devant toi de grandes ombres qui s’agitent en des mouvements saccadés, et si tu entends tout-à-coup, pendant cette éclaircie, les détonations d’un fusil dont les balles viennent en sifflant tomber à tes pieds et soulever la terre qui t’éclabousse ? Et que penser encore de toi, si, par hasard, d’autres nuages venant de nouveau plonger le champ des morts dans la nuit sombre, tu te sauves emportant dans tes bras tremblants le corps de la vierge dont les cheveux dénoués viennent en longues mèches s’enrouler sur tes épaules, autour de ton cou, dans ta figure ?

« Oh ! tu étais brave devant les vivants, à la lumière du jour ou à la clarté des réverbères, mais dans l’obscurité du champ des morts où l’on bute sur les tertres ou les pierres tombales, où tu aurais vu tous les cadavres, dans leur blanc suaire, sortir de leur sépulcre, où tu aurais entendu le craquement de leurs os pendant l’agitation de leurs membres, où tu aurais ouï leurs plaintes, leurs gémissements et leurs malédictions lancés comme des anathèmes contre ton vol sacrilège, qu’aurais-tu fait ? Tes cheveux auraient blanchi en une nuit, en une heure ; tu serais tombé inanimé sous le poids de ton fardeau macabre ou écrasé par le remords ; ou, si tu avais eu la force de t’enfuir, où tes jambes dans leur course furibonde t’auraient-elles conduit ? Quand, dans une cave d’autopsie, le simple glouglou produit par l’air qui pénètre dans une cavité quelconque d’un cadavre te fait mourir d’effroi, comment dans un cimetière, pendant la nuit noire, aurais-tu pu entendre le mugissement du vent secouant les arbres, ou l’écho des hurlements des chiens qui se réveillent au loin ?

« Es-tu sûr, brave Louis, de n’avoir plus peur des morts ?

« J’ai connu, plutôt j’ai vu en ma première année d’étude de la médecine, un vieillard plus brave, plus courageux que toi, mon bon Louis. Oh ! c’était un vrai vieux du vrai vieux temps. Laissez-moi rappeler cet épisode qui nous a fait frémir d’horreur pendant que le vieux tout éveillé souriait d’un air narquois à notre ébahissement et à notre crainte.

« Un jour, au vieil hôpital Notre-Dame, Brosseau avait transformé la salle d’opération en un dispensaire de chirurgie. Les malades se présentaient à tour de rôle et sans préparation aucune comme dans le cabinet de consultation du chirurgien. Les malades passaient, dans la clinique, devant les étudiants qui les examinaient, établissaient le diagnostic et indiquaient le traitement. Brosseau, le grand clinicien, écoutait, regardait, confirmait ou désapprouvait. Entre un petit homme aux yeux clairs, pétillants, qui prétend avoir quatre-vingt-deux ans. Sa figure sans rides, sa taille droite, son pas vif, son allure dégagée, sa voix claire, sa parole enjouée, le rajeunissent de vingt ans. Le bonhomme enlève rapidement son veston, retrousse la manche de sa chemise de flanelle bigarrée, et il nous exhibe une énorme tumeur qui avait envahi presque toute la longueur de l’avant-bras gauche. « Je viens, dit-il, de Varennes. On m’a dit qu’il y avait des fameux médecins à Montréal. Je viens voir s’ils peuvent m’enlever ce petit bobo-là. Mais écoutez, je ne veux pas être endormi ; le chloroforme, c’est bon pour les jeunes d’aujourd’hui et non pour les vieux de mon temps ».

« Malgré toutes les remontrances et tous les raisonnements de Brosseau, le vieux de l’ancien temps ne veut pas rester à l’hôpital pour subir les préparatifs d’une grande opération. Il exige qu’on l’opère immédiatement, séance tenante. Brosseau ne veut pas ; il se récuse. Le bonhomme insiste tant que Brosseau finit par céder, certain que l’opération n’abrégera pas les jours du vieil entêté. Le vieux ne veut pas se coucher sur la table d’opération ; il reste debout, le bras appuyé le long de la balustrade de l’amphithéâtre. On lui nettoie le bras comme on le faisait dans le temps avec de l’eau et du savon et une solution d’acide phénique. Brosseau prend trois aiguilles longues et très fortes, y enfile de la grosse soie torse et il passe les aiguilles à égales distances, à travers la base de la tumeur ; puis il dégage les aiguilles et ligature fortement la tumeur en quatre lobes. D’un coup de couteau, Brosseau enlève le néoplasme ; enfin il passe sur la surface cruentée, la pointe d’un thermocautère chauffé à blanc. « Pouah ! s’écrie le bonhomme, ça sent la viande grillée ». C’est en racontant une prouesse de sa jeunesse que cet homme d’un autre temps a vu et supporté cette opération qui nous fit frémir d’horreur.

« Me permettez-vous de rappeler le souvenir de Brosseau ?

« Vous le savez, Brosseau était le grand chirurgien de son temps au Canada. Il était de même le type du clinicien accompli. Sa parole était facile ; il la maniait comme il voulait. Son débit était lent ou rapide à volonté. Ses phrases, sans littérature et sans images, étaient nettes et scandées ; il savait appuyer fortement sur les points essentiels. Je le vois encore, les jours de cliniques magistrales, debout et tenant son grand cahier de notes appuyé sur le bord de la balustrade de l’amphithéâtre. Avec quel brio il nous donne les causes et les symptômes de la maladie ! Avec quel entrain il nous décrit le manuel opératoire ! Le geste est sobre et rare. Brosseau tient ses deux mains constamment attachées à son cahier qu’il regarde rarement ou à peine. La mimique est dans ses yeux, sa bouche, le mouvement de sa tête et de son torse qu’il penche ou relève selon qu’il veut appuyer ou passer rapidement sur certains points. Brosseau savait communiquer sa science et ses idées à ses élèves et leur faire voir ou toucher ce que lui-même comprenait très bien. Quand il opérait, son couteau entrait hardiment, sans hésitation, dans les chairs et en enlevait ce qu’il avait voulu. »

Pierre Vinet, qui avait parlé comme il le faisait toujours, avec volubilité, se tut, secoua sa grosse pipe éteinte depuis longtemps, alla sans gêne se verser une rasade, puis revint prendre sa place près de la cheminée pendant que Jean Bruneau commençait à débiner sur le caractère de Brosseau.

« C’est vrai, disait-il, Brosseau était connu comme le plus habile chirurgien de tout le Canada, et comme le plus grand clinicien par ses élèves ; mais, hélas ! Brosseau était célibataire et il avait le grand défaut de tous les vieux garçons : il était grognon, défaut qui finit souvent par être l’apanage des chirurgiens quand ils commencent à vieillir, même sans être célibataires. À part ce défaut qu’il cachait autant qu’il le pouvait, Brosseau était un charmant homme, estimé et aimé des étudiants qui pardonnaient facilement au vieux garçon le seul travers qu’il eût. Souvent nous avons vu Brosseau s’emporter, se fâcher pendant une opération et maugréer contre ses assistants et leur chanter pouille ; mais il s’excusait aussi rapidement et allait jusqu’à demander pardon de sa brusquerie devant toute la classe. Un jour, Brosseau terminait l’explication de la technique d’une grande opération qu’il allait pratiquer, quand il vit entrer son ami le professeur Lamarche dans la salle de clinique. « Tiens, lui dit Brosseau, tu arrives juste à point pour m’assister ». — « Je veux bien, répond Lamarche, mais à une condition ». — « Laquelle, dit Brosseau ». — « Que tu sois raisonnable et ne te fâches pas ». — « Je serai l’homme le plus heureux du monde, si tu me guéris de ma brusquerie ». — « Hé bien ! marie-toi, et tu seras guéri ». — « Si tu me garantis qu’en m’embarrassant d’une femme, je serai débarrassé de mon défaut, je me marie immédiatement ». Brosseau n’a pas été convaincu ; il a préféré rester grognon que se marier.

« Et toi, Jean Bruneau, dit Oscar Labelle qui n’avait cessé d’enfumer la salle avec sa grosse pipe d’où s’échappaient de gros nuages grisâtres, tu es toujours resté le même, avec ta mauvaise langue toujours piquante comme autrefois. Hé bien ! je vais te fermer le bec en te rappelant un triste souvenir, en te remémorant aussi la grande figure et le noble caractère d’un autre professeur que tu as estimé autant que nous.

« Un jour, le professeur Laramée donnait une clinique sur la tuberculose aux étudiants réunis en un cercle resserré autour du troisième lit à droite de la salle Ste-Marie du vieil hôpital Notre-Dame. La patiente était une jeune femme de vingt-trois ans. Née en France de parents très riches, cette jeune femme a goûté toutes les satisfactions, toutes les joies et tous les plaisirs que procure l’argent ; elle a connu tous les honneurs d’un rang élevé. Bébé, son berceau fut un nid de tulle, de soie et de dentelles ; enfant, ses caprices étaient des ordres pour de nombreux domestiques ; jeune fille, l’encens de ses admirateurs brûlait constamment sur l’autel de ses désirs et de ses volontés ; fiancée, les plus belles espérances souriaient à son avenir ; épouse, la vie lui ouvrait toutes grandes les portes du bonheur. Malheureusement sa trop riche dot fut l’appât qui tenta surtout les chevaliers d’industrie. Un jour un prétendu grand seigneur, aux titres étrangers très pompeux, au faste plein d’éclat, à la mine superbe, aux manières distinguées, se présentait et élaguait facilement tous les autres prétendants. Elle aima ce fiancé d’un amour ardent, passionné ; mais lui l’aima pour son or. Le mariage eut lieu avec une pompe digne de la richesse du père et du rang du mari. La lune de miel se passa dans les plaisirs et les fêtes de toutes sortes. L’argent se dissipa follement et puis ce fut l’exil pour cacher la pauvreté qui arrivait à grands pas. Puis les chagrins sont apparus ; les déboires sont arrivés ; la tempête a grondé ; les vagues du malheur se sont agitées et bouleversées. Après l’exil, vint l’abandon complet sur une terre étrangère. Le naufrage a jeté la petite malheureuse, comme une épave, dans les bas-fonds de la misère noire. Elle a couché dans des taudis infects, sur des tas de haillons sordides, et mangé, quand elle en trouvait, les morceaux qu’on jetait aux chiens. Les larmes ont brûlé ses joues ; les coups ont meurtri son corps ; l’abandon a déchiré son cœur et le désespoir la tuait enfin.

« Le professeur Laramée interrogeait cette pauvre petite malade avec le tact et la délicatesse qui le caractérisaient si bien. Quand il lui parlait, sa voix s’adoucissait et prenait un ton affectueux comme celui d’un père interrogeant son enfant sur les angoisses profondes de son âme et sur les douleurs cachées de son cœur. Quand la petite malade répondait au bon docteur, sa voix triste avait des accents doux et plaintifs comme ceux de la lyre qui chante, à l’approche de la nuit, les illusions disparues, les espérances évanouies, les malheurs accablants.

« Étudiants, nous étions jeunes, encore à l’âge où le cœur s’ouvre facilement aux impressions délicates et tendres, où l’âme toute neuve prend en pitié ceux qui souffrent ou pleurent, où les sens s’éveillent rapidement aux traits de la beauté ; et nous avions devant nous une belle petite Française, fleur fanée il est vrai avant le soir, mais fleur exhalant tout de même encore des parfums. Elle était belle, cette petite Française, en dépit de la maladie qui la consumait, des misères qu’elle avait endurées, des chagrins qu’elle avait éprouvés. La coupe du malheur, malgré son amertume, n’avait pas complètement effacé le sourire sur sa bouche délicate. Elle ne ressemblait plus à une Vénus ardente ; ses joues s’étaient creusées et son sein affaissé, mais ses grands yeux noirs brillaient entre des cils longs et soyeux ; ses sourcils épais et bruns contrastaient agréablement avec son abondante chevelure châtain clair qui paraissait amollir l’oreiller sur lequel reposait sa tête fatiguée : le feu de la fièvre brûlait ses joues et donnait à leurs pommettes ces couleurs ardentes qu’on voit le soir au coucher du soleil après une journée chaude ; sa main diaphane, étroite, aux doigts longs et effilés, disait la grandeur de sa naissance. Il se dégageait de l’ensemble de ses traits et du jeu de sa physionomie quelque chose de si noble, de si digne et de si beau, que nous aimions tous cette petite Française qui nous inspirait une si grande pitié en plus. Sa vue seule était suffisante pour nous retenir longtemps auprès d’elle. Mais quand, aux charmes qui se répandaient autour d’elle, se joignaient la douceur de sa voix, la cadence de ses paroles, l’harmonie de son langage et son accent tout parisien, nous étions subjugués et nous n’entendions plus et ne voyions plus notre professeur qui parfois détournait la tête pour essuyer furtivement une larme qui perlait au bord de sa paupière. Nous avions vu d’autres malades, d’autres moribonds et nos yeux étaient restés secs, nos regards plutôt froids, et nos cœurs, presque insensibles.

« Notre petite Française, nous l’avons vue pendant quelques jours ; elle s’éteignait doucement sans s’en apercevoir, l’âme et le cœur remplis d’espérances. Quand nous entrions dans la salle Ste-Marie, nous nous taisions pour ne pas troubler le repos de ses derniers moments, pour ne pas lui faire regretter sa jeunesse trop tôt disparue, pour ne pas lui enlever les dernières illusions de la vie qui s’éteint. Nous n’osions plus la regarder pour ne pas voir ses grands yeux humides, et pour ne pas lui montrer les larmes qui coulaient de nos yeux… Un matin nous sommes passés dans la salle Ste-Marie ; le petit lit était vide, refait à neuf… La mort était passée avant nous… Le lendemain, le corps blanc de la petite Française était étendu là devant nous, sur une table de dissection, à l’Université. Nos yeux roulèrent de grosses larmes à la vue de cette beauté, fanée, meurtrie, et personne n’osa toucher le corps de la petite Française. Ce fut notre professeur de dissection, le Docteur Berthelot, qui fouilla, de son scalpel habile et impitoyable, cette poitrine qui avait respiré avec ardeur, ce cœur qui avait aimé avec passion, ce cerveau qui avait eu les plus belles et les plus grandes espérances, et enduré trop vite et trop abondamment les tourments et les angoisses du malheur. Nous avions tant aimé cette petite Française en un jour et il nous fallait la voir là nue sur une table de dissection souillée de toutes les impuretés ; la tête sur un bloc de bois gluant ; les cheveux épars et tombant dans des flaques de sang noirâtres ; les yeux éteints ; les mains d’un blanc nacré sur des débris informes…

« Depuis, quand je passais par hasard dans les salles du vieil hôpital, à l’heure de la clinique, il me semblait toujours voir la petite Française et le professeur Laramée, le gentilhomme le plus accompli, dont la politesse et l’urbanité sont restées proverbiales. Le docteur Laramée était plutôt grand, bien bâti. Il se tenait toujours droit et portait la tête haute. Quand il penchait le torse en avant et courbait la tête pour examiner un malade, il restait peu de temps dans cette position ; l’examen fait il se hâtait de se redresser et de rejeter la tête en arrière en lui imprimant un mouvement brusque comme s’il eût regretté de l’avoir courbée. Quand il passait d’un lit à un autre, il marchait toujours vite, se dandinant quelque peu, les bras ballants, le buste rejeté en arrière. Sous des dehors froids, Laramée était d’une affabilité exquise qu’il manifestait toujours par des paroles douces et encourageantes et des saluts gracieux qu’il prodiguait d’une manière étonnante. Comme clinicien, il avait un sens pratique qu’on retrouve rarement aussi développé chez les autres. À l’entendre, on sentait que ses cliniques étaient toujours préparées avec un soin minutieux. Quelques phrases, quelques mots, quelques comparaisons rendaient sa pensée claire, lucide, et résumaient parfaitement sa clinique, et nous la gravaient pour toujours dans la mémoire. Aussi aimions-nous suivre et entendre les leçons de Laramée. »

Baptiste Viau, qui paraissait sommeiller dans son grand fauteuil, les jambes bien étendues et les pieds tout près des grosses bûches flambantes, se leva tout à coup comme un ressort qui se détend. Il s’étira les bras, se secoua les jambes et s’ouvrant convulsivement la bouche pour lancer un énorme bâillement, il s’approcha de la dive bouteille où dormait encore un reste de contenu ambré qu’il versa dans un verre. « Ah ! le Jolly Good Fellow ! dit-il, s’il était encore vivant, je partagerais bien volontiers mon verre avec lui, et je boirais gaiement aux bons souvenirs qu’il nous a laissés à tous. Lui, c’était le bon zigue, le vrai compagnon des carabins, leur camarade sincère et dévoué, leur conseiller le plus écouté. Lui, nous l’aurions suivi partout et même, si j’ai bonne souvenance, nous l’avons quelquefois accompagné ou plutôt c’est lui qui nous a accompagnés au Salon de l’Aurore ; mais alors ce n’était plus à la « Bisaillon ». Vous devinez, n’est-ce pas, à la santé de qui je boirais s’il était encore de ce monde. Si j’étais poète, si j’étais chantre, je lui aurais composé des strophes que je me plairais à vous chanter ; mais comme je ne suis ni l’un ni l’autre, il faut que je me contente de parler de Lamarche comme vous venez de le faire de nos bons vieux cliniciens d’autrefois.

« Lamarche aimait les étudiants autant que nous l’aimions. Avant ou après les cours d’anatomie ou d’obstétrique, Lamarche était notre aîné ; mais pendant le cours il ne badinait jamais, et l’on s’en aperçut un jour qu’un étudiant espiègle se permit une farce que Lamarche ne goûta guère. Retroussant les manches de sa chemise jusqu’à l’épaule presque, Lamarche nous exhiba des biceps qui ne tentèrent pas le farceur de descendre dans l’arène pour en tâter les ressorts. Un autre jour, c’était à la suite de l’union entre Laval et Victoria, les étudiants avaient fait un chahut épouvantable aux cours précédant le sien. Lamarche entre dans la salle à son heure, monte à la tribune et dépose sur la table, en face de lui, un revolver dont le calibre épouvanta les plus hardis et les plus tapageurs. Le silence était rétabli pour toujours. Parfois le cours de Lamarche se transformait en scène comique dont lui-même était l’acteur principal. Alors il parlait en bon français et appelait les choses par leur nom ; les mots drôles, les expressions triviales, les comparaisons toujours justes et comiques se succédaient sans interruption. En dehors de ces exceptions très rares, les cours de Lamarche étaient marqués au cachet d’une éloquence persuasive et toujours charmante, car Lamarche était poète, littérateur et orateur. Il avait une voix d’or dont le timbre résonnait agréablement à nos oreilles. Aussi comprenons-nous aujourd’hui ce que cet homme a dû souffrir quand il fut frappé dans ce qu’il avait de plus précieux après sa belle intelligence. Tous le savent, Lamarche fut terrassé par une affection terrible qui le saisit à la gorge. Peut-on imaginer ce qu’a dû être le désespoir de cet homme qui aimait tant à parler et qui parlait si bien.

« Quand nous connûmes le professeur Lamarche, homme de taille moyenne, à l’allure vive, il donnait le cours d’anatomie dans le vieux château Ramezay. L’amphithéâtre d’anatomie, qu’il a fait résonner si souvent des flots de son éloquence primesautière et persuasive, n’était pas très vaste ; les étudiants n’étaient pas nombreux dans ce temps-là, mais beaucoup de médecins de la ville, attirés par l’éloquence du professeur, venaient souvent s’asseoir à nos côtés pour l’entendre. Nous serrions nos rangs, et, dans une attitude et une attention presque religieuses, nous écoutions les leçons qu’auraient enviées les professeurs de Paris. Personne n’a pu oublier les grandes leçons qu’il donnait sur le cerveau. Dans ce chapitre qu’il développait en ses moindres détails, avec un entrain incroyable et une conviction sincère, on voyait poindre le médecin chrétien et honnête qui voit audelà de la matière que fouille son scalpel habile. Lamarche était alors tout à la fois philosophe, théologien, littérateur et orateur sans cependant cesser d’être médecin, professeur consciencieux et anatomiste minutieux. Son scalpel disséquait le cerveau déposé sur la table ; sa science nous donnait des leçons de choses ; son esprit nous faisait réfléchir et son éloquence chaude et vibrante, toujours imagée, nous faisait penser à l’au-delà, et nous conduisait à la vraie source de la création. C’était presque un orateur sacré que nous entendions. Lamarche a laissé dans la mémoire des anciens un souvenir qui ne s’effacera que sous le linceul de notre mort.

« J’en ai assez dit, et je laisse à notre ami Oscar le soin de nous rappeler le souvenir du bon vieux docteur Rottot. Il était trop muet à mon sens. Comme j’ai toujours aimé les bavards et les tapageurs, je n’en pourrais rien dire de bon si ce n’est que sa voix ressemblait au murmure d’un taon qui bourdonne à nos oreilles. Mais Oscar est si délicat qu’il saisit toutes les nuances d’un caractère paisible et sérieux et qu’il peut nous en dépeindre toutes les beautés.

« Qui n’a pas connu, reprit Oscar Labelle, le docteur Rottot, dont la renommée s’étendait dans tout le Canada et même au delà. Le cours de pathologie interne qu’il donnait ne répondait nullement à ses aptitudes. Je le vois encore assis à la tribune, tenant en ses deux mains un tout petit cahier de notes, et tournant sans cesse son regard, toujours le même, vers un coin du plafond, comme un joueur qui cherche quelle carte il doit jeter sur la table. Sa parole était lente, sa voix faible, très faible ; on l’entendait à peine dans la très petite salle ; mais son cours était marqué au cachet de la sagesse et de l’expérience. C’est plutôt au lit du malade qu’il a fallu voir Rottot pour l’apprécier à sa juste valeur. Il était inestimable comme clinicien : c’était le Potain du Canada. Quel beau vieillard ; grand, sans embonpoint comme sans maigreur. Ses quatre-vingts ans l’ont abattu mais ne l’ont pas courbé ; il est tombé comme le chêne que la cognée a frappé. Quelle belle figure encadrée dans des favoris et des cheveux grisonnants ! Quels yeux pétillants sous de longs et épais sourcils ! Quelle vie et quel langage dans les yeux ! Ah ! quelle expression sur sa bouche aux lèvres minces. Le docteur Rottot était loin d’être un loquace ; il parlait rarement mais il avait une physionomie, quand il nous écoutait, qui en disait plus que des paroles abondantes. Qui n’avait remarqué le mouvement de ses lèvres minces, quand il devait répondre. Il écoutait longtemps ; ses lèvres frémissaient, tremblaient, se resserraient ; on aurait dit que, avant de s’entr’ouvrir, elles laissaient à l’esprit de leur maître le temps de bien étudier l’interrogateur, pour ne pas le froisser ou le choquer par les paroles moqueuses qui allaient en sortir. Rottot était un esprit fin et caustique. Pas un seul médecin qui n’ait éprouvé ses fines réparties et ses bons mots. »

Au rappel de tous ces souvenirs, Michel Toinon semblait rêver. Les mains croisées entre les genoux, la tête basse, les yeux fixés sur les flammes qui s’élevaient au-dessus des grosses bûches, il semblait voir bien au delà dans le passé. Parfois de gros soupirs s’échappaient de sa poitrine ; et qui l’eût bien regardé à certains moments aurait vu une larme perler au bord de sa paupière ; il fermait les yeux ; la larme s’en détachait et coulait le long de sa joue. Quand ses amis cessaient de parler, il sortait quelque peu de son immobilité, les regardait d’un œil interrogateur qui semblait leur dire : continuez, rappelez d’autres souvenirs, car je ne veux pas parler ce soir ; ce que je pourrais dire est trop triste ; je veux y penser encore et peut-être que demain…

Après quelques minutes de silence pendant lequel chaque ami cherchait dans sa mémoire quelques souvenirs, Louis le grand bavard demanda : « quelqu’un de vous a-t-il vu depuis longtemps Maggie J…, la célèbre organisatrice de nos soirées dansantes d’autrefois ? Vous avez tous connu Maggie, vous l avez tous aimée, mais vous n’avez jamais pénétré aussi avant que moi dans l’intimité de son home ; ce n’est pas que je l’aimasse d’amour, mais elle était si bonne danseuse et j’étais si follement épris de la danse que j’en fis mon professeur de danse ; en plus nos deux demeures étaient voisines. Voilà pourquoi je l’ai si bien connue sans l’avoir tant aimée ; voilà pourquoi nous devînmes les deux grands organisateurs des soirées où vous vous êtes tant amusés.

« Rappeler le souvenir de cette aimable jeune fille, n’est-ce pas faire vibrer quelques vieilles cordes de vos cœurs endormis qui peuvent encore rendre quelques sons agréables et faire revivre les plaisirs d’autrefois et nous faire penser aux soirées de notre jeunesse pendant lesquelles nous avons connu tant de beautés, goûté tant de flirts, stimulé tant de coquetteries. Laissez-moi essayer de vous la dépeindre sous des couleurs que je ne pourrai jamais rendre assez frappantes, assez brillantes et assez réelles parce que Maggie incarnait, pour moi comme pour vous, la carte des nouvelles modes et la vraie connaissance du monde fashionable. Elle était élégante, plaisante, enjouée, d’un esprit alliant la finesse de l’Irlandaise à la grâce de la Française. Maggie était Irlandaise par ses parents, mais elle avait l’éducation et l’instruction d’une Française, car elle avait été élevée chez les Dames du Sacré-Cœur. Elle avait des manières délicates, des goûts raffinés, un langage recherché. Elle connaissait tous les secrets de la langue française qu’elle parlait admirablement bien.

« Nous étions toujours certains de nous amuser partout où elle était. Elle était la reine de nos soirées et nous étions tous, vous vous en souvenez, ses chevaliers servants.

« Vous l’avez souvent rencontrée et souvent accompagnée l’après-midi pendant les promenades, et vous vous rappelez l’admiration qu’elle suscitait autour d’elle. Ses toilettes impeccables, toujours recherchées et de bon goût, l’avaient fait surnommer le modèle des élégances. Vous l’avez vue, le soir en ses toilettes de bal, toujours nouvelles et toujours originales, qui excitaient encore l’enthousiasme de ses amis. Mais moi, je l’ai vue dans ses négligés du matin, dans l’intimité de son boudoir ou de son salon, et je lui ai toujours trouvé la même élégance et je dirai plus : la même majesté. Dans la simplicité de ses toilettes de maison, elle était toujours reine, mais reine affable.

« Si j’ai si bien connu et tant estimé Maggie, c’est parce qu’elle fut mon professeur de danse, professeur volontaire aussi charmant et attrayant que distingué et habile. Douée d’une patience sans bornes, elle voulut m’initier à tous les secrets de l’art chorégraphique ; cependant malgré toute son habileté, elle ne réussit jamais à me faire rythmer les deux temps de la polka ou les trois temps de la mazurka. C’est par un hasard tout fortuit qu’elle devint mon professeur de danse. Nous étions des voisins, tous deux jeunes, à l’âge des amourettes ; la maison de mon père touchait celle de sa grand’mère qui l’élevait. Nous nous voyions souvent et par habitude nous devînmes des compagnons, des amis. J’allais souvent chez elle avec un de mes frères qu’elle aimait beaucoup ; nous causions de danse et de soirées, et c’est ainsi qu’elle nous proposa de nous mettre au courant de toutes les danses de ce bon vieux temps que nous regrettons quelquefois ; c’est ainsi que j’eus le bonheur de si bien connaître Maggie, de jouir de ses conversations si aimables, si enjouées et si attrayantes.

« Les jours de congé, seul ou avec un de mes frères, je me rendais de bonne heure chez elle. Parfois nous la prenions au saut du lit. Elle était toujours contente de nous voir arriver, car elle aimait tant la danse qu’elle lui aurait consacré tout son temps si elle avait eu des partenaires perpétuels aussi infatigables qu’elle. Sa sœur aînée se mettait au piano qu’elle touchait avec une maestria remarquable ; elle nous jouait des valses et nous dansions des heures entières. Pendant nos instants de repos, nous nous asseyions à la fenêtre et nous causions soirées et toilettes. L’aimable Maggie, toujours bien mise, avait une mine superbe et frappante. Elle paraissait belle, mais examinée de près et attentivement elle perdait un peu de sa beauté, sans toutefois être moins attrayante. Des lèvres un peu trop épaisses, des dents un peu trop proéminentes eussent empêché un artiste de la prendre comme modèle ; tout de même un léger coup de pinceau jeté ici et là en eût fait une beauté. L’élégance de sa taille, l’or de ses cheveux, la blancheur de son teint, le carmin de ses lèvres, le jeu de sa physionomie agréable compensaient largement pour le grain de beauté qui lui manquait.

« Maggie avait un charme tout particulier quand elle me décrivait les belles robes qu’elle portait avec une élégance de grande dame, ou quand elle me dépeignait ses toilettes de bal ou ses costumes de mascarade. Elle se plaisait à les essayer devant moi, comme si j’eusse été un couturier de renom, un vrai connaisseur ; elle me demandait mon goût ; elle retranchait ou ajoutait volontiers un pli ou un ruban pour me plaire. Elle me disait les toilettes que ses amies devaient porter ; elle me nommait les bons danseurs et les danseuses sympathiques. Le soir venu, nous partions ensemble pour le bal où je mettais en pratique les leçons qu’elle m’avait si agréablement données durant le jour. Nous revenions le lendemain au lever du soleil, en nous racontant les conquêtes que nous avions cru faire et les invitations que nous avions reçues pour d’autres soirées.

« Je me rappelle encore avec un plaisir infini, et ceci me rajeunit d’au moins quarante ans, un des beaux costumes de Maggie qui avait fait plus que d’habitude l’admiration de tous à une mascarade des mieux réussies. Maggie était vêtue en gitana. Sa robe, en satin jaune, était courte et laissait voir sa jambe fine et bien modelée, serrée dans un bas ajouré en soie couleur de chair, et retenu au genou par un galon d’or auquel pendaient des clochettes en métal jaune. Un soulier doré, à talon très haut, lui faisait un pied de fée. Sur sa jupe en dents de scie étaient placés trois biais de satin jaune également découpés en dents de scie. Son corsage largement décolleté, était recouvert par un boléro découpé comme sa jupe. Une gaze fine, transparente, cachait un tout petit peu les formes de sa belle gorge blanche. Des clochettes dorées, attachées à chaque pointe de sa jupe et de son boléro, luisaient et résonnaient à chaque mouvement de son corps souple. Sa chevelure, blonde comme des épis murs, abondante, magnifiquement peignée, ornée d’œillets rouges et à peine recouverte par une mantille noire, retenue par une grosse broche sertie de diamants, faisait un cadre superbe à sa figure légèrement teintée de rose aux deux joues…

« Vous vous rappelez comme Maggie aimait éperdument le plaisir. Elle était ricaneuse et savait manier le flirt avec une adresse incroyable ; mais sa coquetterie restait toujours dans les bornes de la bienséance et n’allait jamais plus loin qu’une œillade, un signe de tête ou une conversation plaisante. Malheur à celui dont elle avait provoqué la hardiesse, s’il pensait à autre chose ou s’aventurait plus loin ; elle devenait alors timide ou farouche, se sauvait comme une biche effrayée ou faisait une colère bleue, éconduisant avec rudesse le trop entreprenant jeune homme. Un jour, j’accompagnai Maggie à la promenade ; nous traversions la Place d’Armes. Maggie était d’une gaieté folle. Tout à coup elle me touche du bras d’une manière conventionnelle. Je comprends le signe qui indique un flirt. À certaine distance en avant de nous, elle me montre un beau monsieur que nous avions surnommé le dude. Nous dépassons la fontaine au centre du square, et nous rencontrons le dude à quelques pas plus loin. Maggie lui lance une œillade en passant près de lui, et mon dude de retourner la tête tout en marchant de l’avant. Tout à coup flac et un cri ! Nous nous retournons au bruit et au cri : notre dude est tombé dans la fontaine…

« Ah ! que de douces réminiscences surgissent à l’évocation du souvenir de cette voisine, de cette compagne, de cette amie que j’ai plus estimée qu’aimée. Elle aimait éperdument mon frère cadet qui lui rendait amour pour amour. Malheureusement mon frère n’aimait pas les soirées et les danses. Il trouvait plus de plaisir et de charme dans les conversations intimes que dans les grandes réunions bruyantes qui le laissaient froid et insouciant. Aussi étais-je obligé de le remplacer et d’accompagner notre voisine partout où elle aurait voulu voir le chéri de son cœur. Quand je dansais avec elle, elle me disait souvent son grand amour pour mon frère et son regret de ne pas l’avoir plus souvent avec elle. Le souvenir de cette amie réveille en moi d’autres souvenirs beaucoup plus chers. En ce moment, je revois mon père, ma mère, mes frères, nos réunions de famille ou d’amis, dans notre grande maison en bois, à façade peinte en brun, à toit pointu, à lucarne ombragée par de grands ormes au gros feuillage touffu et vert. Je revois le sourire de mon père quand il nous réunissait avec nos nombreux amis, tous étudiants en médecine dont vous étiez presque toujours, autour d’une table bien garnie des mets les plus substantiels, les plus succulents et les plus variés. Ah ! le bon sourire sous la grosse moustache noire ! J’entends encore la voix sympathique de ce bon père quand il lisait les romans de Henri Conscience et d’Émile Chevalier que ma mère écoutait avec plaisir pendant qu’elle reprisait les chaussettes ou les habits de ses six fils. Je revois, dans ce coin de la ville où j’ai passé près de la moitié de ma vie, les années les plus belles et les plus heureuses car elles furent remplies des joies de l’enfance, des plaisirs et des espérances de l’adolescence et de la jeunesse. Ce coin tranquille de la ville n’est plus ; ses vieilles bâtisses sont tombées sous les coups de la pioche et du pic démolisseurs. Là s’élèvent aujourd’hui la magnifique gare et le somptueux hôtel Viger.

« Que de souvenirs entassés dans ce coin de terre ! Je ne passe jamais là, je n’entre jamais dans cette gare sans penser aux douceurs de la vie mais surtout à ses vicissitudes et à ses tempêtes. Ma chambre dans la vieille demeure paternelle était située au deuxième et dernier étage. La fenêtre, au soleil levant, donnait sur la rue St-Louis. Un bel orme l’ornait de ses grandes branches. Le matin, les premiers rayons du soleil, se jouant à travers le beau feuillage, pénétraient jusqu’à ma couche. Les hirondelles, que les moineaux batailleurs n’avaient pas encore chassées de notre ville, avaient bâti leur nid dans une petite cabane que j’avais clouée à la lucarne. Le matin quand ma fenêtre était ouverte, ces charmants petits oiseaux venaient manger les miettes que j’y avais mises le soir avant de me coucher. La fenêtre fermée, ils en frappaient les carreaux de leur bec ou de leurs ailes pour me demander leur pâture. Ma chambre, c’était mon paradis. J’y ai passé des heures si douces en compagnie de mes livres favoris ; j’y ai tant lu de romans, de poèmes ; j’y ai ébauché tant de vers et de poésies, fait de si beaux rêves, qu’il me semblait que jamais je n’en pourrais partir. Dans un des coins de cette chambre, j’avais un petit coffre en bois qui renfermait les trésors de mes amours et de mes rêves : des lettres, des photographies, des fleurs séchées, des bouts de rubans, autant de souvenirs de certains jours heureux ou de rencontres agréables. Quand je dis adieu à ma petite chambre dans la vieille maison qu’on allait démolir, je versai des larmes abondantes ; il me semblait que je partais pour l’exil pour ne plus jamais revenir. Heureux qui ne s’attache à rien, ni à personne ! Hélas, non ! malheureux plutôt. Moi, je suis comme le lierre qu’on blesse en l’arrachant de l’appui qu’il a embrassé. Ah ! mille fois, j’aime mieux saigner et languir longtemps plutôt que de n’avoir pas connu l’amour et l’attachement aux choses, aux lieux ou aux personnes. N’y a-t-il pas une grande jouissance dans le souvenir qu’éprouvent ceux qui ont aimé et souffert dans leur amour ?