Les vendanges (Gozlan)/Un moine méconnu

Michel Lévy frères (p. 263-381).

UN MOINE MÉCONNU.

Scènes du seizième siècle en Allemagne.


I

Deux cents mules noires, superbement harnachées, parées de selles en velours de la même couleur ; deux cents autres mules en caparaçon de satin, traînantes dalmatiques semées de croix et de chiffres de famille couvrant le poitrail et descendant jusqu’au sabot, précèdent avec dignité la marche et passent. Des abbés à longues moustaches les montent ; leurs bottines noires, garnies de dentelles à l’évasement, sont armées d’éperons. Aux cavalcades d’abbés succèdent les cavalcades de moines, fermes sur leurs étriers, allant deux par deux et causant, quatre par quatre et discutant, huit par huit et psalmodiant.

À l’angle des routes, moines et abbés qui surviennent se confondent, prennent rang et s’alignent ; ils accourent par centaines ; la voie disparaît sous les chevaux, les chevaux sous les cavaliers ; s’ils s’arrêtent, c’est une tache d’encre ; s’ils marchent, un crêpe noir qui ondule.

Viennent derrière ces quatre cents mules neuf blanches haquenées enveloppées dans leurs fourreaux de brocard ; elles portent, au lieu de profanes cavaliers, un petit tabernacle que surmonte un baldaquin. Le meuble sacré renferme les hosties de voyage. Ces haquenées sont mitrées comme des évêques ; elles en ont le saint orgueil.

Chaque carrefour a été désigné d’avance comme point de rencontre ; on s’y rend, et à chaque rendez-vous le fastueux pèlerinage se grossit d’un groupe d’abbés, d’un noyau de moines, sortis de leur monastère au son d’une trompe. Parfois leurs confréries les accompagnent jusqu’au carrefour processionnellement, croix et bannière en tête. Moines et abbés, s’ils sont riches, , sont escortés de leurs domestiques, serviteurs moitié estafiers, moitié sacristains, ayant à l’arçon une épée perpendiculairement fixée, et du côté droit de la bride des livres pieux et un mousqueton. Ils marchent au flanc des étuvistes, des valets de pied, des médecins, des poëtes, de tout le personnel de la maison à laquelle ils sont les uns et les autres attachés, ce que justifie leur livrée uniforme. La figure brodée sur leur poitrine indique leur emploi : il y a une coupe sur l’habit du médecin, une plume sur le pourpoint du poëte.

D’heure en heure le ruban noir s’allonge et s’unit comme une étoffe humide sous le fer de la repasseuse. L’abbé s’emboîte avec l’abbé, le moine s’engraîne avec le moine, et l’occasion pieuse du voyage efface les différences vaines de la hiérarchie.

Suivent d’autre mules, vives comme des chèvres, bruyantes de leurs sonnettes d’argent, portant des coussins et des ombrelles, et entre les ombrelles et les coussins, au double reflet rouge, des femmes paresseusement assises comme des Chinoises sous leur palanquin. On les dirait couchées sur leur sofa ; à peine laissent-elles paraître la pointe brodée de leur chaussure orientale entre les plis de leur tunique.

Immédiatement après les femmes, place de courtoisie, se montrent de lourdes voitures, et dans chacune d’elles huit dignitaires de l’église, traînés par seize bœufs : — deux bœufs par dignitaire. Soixante voitures ainsi attelées se placent à la file.

Dans des intervalles ménagés sur la ligne du cortége roulent des chariots chargés de musiciens, orchestre mouvant qui déploie un drapeau sur lequel on lit en gros caractères : « Musique de monseigneur le cardinal, » ou Musique de monseigneur le Légat. »

Grotesques, mais précieux auxiliaires du voyage, les vivres marchent derrière. Ce sont les comestibles nationaux que les contrées ingrates où l’on se rend n’offrent pas : beaucoup de vins, de confitures et de salaisons. Sur les vivres sont les cuisiniers. Ils voiturent les traditions de la bonne chère en pays de chrétienté, de même que leurs maîtres y propagent les saintes doctrines.

Mêlée inqualifiable, se ruent à la queue les cuisiniers et les marmitons du sacré collége, des milliers d’abbés de fortune, de ceux qui possèdent, une mule à deux ; des bandes d’écoliers ayant une soutane pour quatre, des moines déguenillés, mais gras et fleuris, ce qui compense, heureux de mettre sur le compte de la pénitence leurs courses nu-pieds ; des théologiens cosmopolites dont la profession est d’exposer la Somme de saint Thomas, au risque d’exposer, faute d’un haut-de-chausse, le dos à leurs élèves ; des grammairiens affamés enseignant toutes les langues et n’ayant rien à poser sur la leur ; des philosophes sans chemises, et puis des femmes dans des tombereaux pour tous ces gens-là, pour coudre la soutane à l’un, la semelle de ses souliers à l’autre ; pour les aimer tous, pour jeûner avec eux, rire avec eux et manger quand l’occasion s’en présente.

Mais déjà Rome s’efface à l’horizon, la campagne se déploie. Le soleil se lève. À travers les vignes pesantes de leurs raisins mûrs blanchissent des tombes. Des cailles chantent sur les cippes. Ce filet d’eau, c’est le Tibre ; ce point blanc, la maison de Salluste ; là-bas une villa. Cette fumée bleuâtre voile une forêt ; le soleil la découvre, — un temple !

Où va la caravane à travers ces vignes, ces forêts, ces tombes et ces temples ? Elle sort de Rome, et elle va par l’univers prêcher le mérite des Indulgences. Ils sont dix mille. C’est beaucoup, mais la terre a tant de pécheurs !

Au premier port de mer, beaucoup s’embarqueront pour l’Espagne, pour le Portugal ou pour la France ; d’autres longeront les Apennins et iront en Grèce ; le plus grand nombre décrira un coude vers le Nord ; contrées oubliées de Dieu, où le catholicisme s’est levé tard ; avant même ces grandes séparations, la caravane se démembrera insensiblement, et se déversera sur son passage dans les villes, les bourgs, les villages, partout enfin où il y a une croix.

Comme ce moment n’est pas encore venu, nous pouvons nous mêler au pélerinage, choisir notre place auprès des dames ou du cardinal dominicain, près des mules de celles-ci ou à la portière de celui-là.

Le plus beau carrosse étant sans contredit celui du seigneur Pandolfi, chargé de prêcher les indulgences et de les faire prêcher à Wittenberg en Saxe, nous suivrons quelque temps son carrosse, et nous nous amuserons comme des enfants à estimer combien il y a d’or en feuilles et d’or en bosse dans ces anges qui en flanquent les quatre coins, dans ces roues qu’on devrait serrer dans le carrosse, au lieu de les laisser dehors, exposées à la poussière.

Signor Pandolfi ne serait pas de notre avis. Rien n’est trop beau, semble-t-il dire, pour un homme qui va représenter Dieu en Allemagne une fois par an, de peur que les bons Allemands ne l’oublient. Si, pour représenter Dieu, il faut être replet, avoir trois mentons, pas de cou, se balancer dans un carrosse de velours, signor Pandolfi représente admirablement Dieu.

Le dieu dort déjà. De sa bouche, relevée par un coin, s’échappe ce bruit sonore que sur la terre on appelle ronflement. Dieu ronfle, et cela tandis qu’un dominicain lui fait la lecture, et qu’un franciscain chasse les mouches de son front. L’adresse du dominicain est de lire si bien que le bruit ne soit ni trop fort pour éveiller monseigneur, ni trop faible pour qu’il ne l’entende pas absolument : le mérite de la sainte lecture serait perdu. L’adresse du franciscain est d’expulser les mouches sans faire trop de vent au front du cardinal. Ils paraissent exceller dans l’art de vaincre ces difficultés.

Les matines sonnèrent, et sur toute la ligne un chant s’éleva et se prolongea d’abord en rayon harmonieux d’un bout du pélerinage à l’autre bout. Ce premier élan d’enthousiasme qu’ont toujours les masses, soit qu’elles prient ou qu’elles blasphèment, étant passé, la prière dégénéra en conversation, la conversation en plaisanteries, en sorte que la tête de la procession priait, tandis que le milieu et la fin riaient.

Le soir, on ne vit plus Rome, et le lendemain on entra dans les Apennins, tout ondoyants de châtaigniers à leur base, de mélèzes, sur leurs versants, et de lauriers sur leurs sommets, comme un casque. C’eût été un beau spectacle de suivre du regard, et du haut d’une crête, dans le fond de la vallée, cette ondulation d’hommes, de femmes, de chariots, cette couleuvre aux mille anneaux paresseux, qui glisse sur un sol verdoyant, disparaît au détour d’une montagne pour luire plus loin, pour s’arrondir en boule au bord de chaque fleuve qui l’arrête.

Les fleuves ne les arrêtent pas longtemps. Des bateaux sont lancés au-devant des pèlerins dès qu’on les aperçoit de l’autre bord.

Ils traversent ainsi tous les États du duc d’Urbin, rencontrant parfois sur la route des groupes poudreux de marchands d’Ancône et de la Dalmatie qui s’acheminent à pied vers la foire de Sinigaglia, et qui s’arrêtent pour s’agenouiller devant la pieuse ambassade. Elle leur jette une bénédiction en passant, puis on se quitte ; les marchands se moquant des bénédictions, les prêtres de la crédulité des marchands.

Et quand ils approchent des villes du riche duché de Ferrare, les cloches en vermeil sonnent ; sur leur chemin des fleurs sont semées. Au bruit de la musique et du canon, le clergé se porte au-devant d’eux ; le peuple monte sur les remparts ; le duc leur fait ouvrir les portes.

Joyeuse contrée ! On ne sait dire quelle est la plus folle et la plus contente, de l’Italie qui part ou de celle qui reste, de celle qui, en habits de fête, traverse les villes, ou de celle qui, en habits de carnaval, demande des indulgences. Chez l’une et chez l’autre, même expansion, même exubérance de vie. Mais voici la mer, l’Adriatique, et l’on se sépare ; par là ceux qui vont en Espagne, par là ceux qui vont en Grèce. La puissante république de Venise met au service des pèlerins ses vaisseaux à la poupe élevée, aux longues antennes.

Voici le chemin de ceux qui se dirigent vers l’Allemagne. Le Pô l’indique. Ils saluent Mantoue, la ville du poëte, avant de se reposer au bord du lac de Côme. Après en avoir béni les eaux et mangé les truites, ils traversent Chiavenna, qui regarde avec amour Coire ; Coire et Chiavenna, deux soeurs, l’une italienne, qui a pour miroir le lac de Côme, l’autre allemande, qui baigne ses pieds dans le Rhin ; à droite, leur père, le vieux Tyrol, à gauche leur mère, la Suisse.

De Coire à Bâle, on se rendait par le Rhin, et de cette dernière ville partait, depuis le xive siècle, la navigation commerciale entre l’Italie et l’Allemagne. La barque de saint Pierre s’attache à la remorque des bateliers de l’Alsace, dont les villes tenaient des empereurs le droit d’étape ; c’est-à-dire le privilége de faire remonter le fleuve aux marchandises, et elle aperçoit bientôt, comme une flèche lancée par la corde frémissante du Rhin, la cathédrale de Strasbourg.

Plus d’Italie désormais, plus d’orangers en pleine terre, plus de vignes qui festonnent les arbres comme une dentelle de verdure, plus d’églises peintes au dehors, mais des chênes et des cathédrales sombres sous des chênes ; plus de vie à l’abandon, mais des paroles dures et sèches de marchands. L’orange n’est plus un fruit ici, c’est une marchandise ; elle monte ou descend le fleuve dans des caisses timbrées du chiffre de l’archevêque de Spire ; le parfum, exilé de la patrie des fleurs, de Florence et de Naples, vogue vers les bains de Bade dans des vases qui ont couru tous les marchés anséatiques et passé sous le nez des bourgeois de la Vistule. Et partout des droits à payer : à la ville qui ouvre ses vieilles portes ferrées, à l’abbé qui soulève son écluse, au seigneur de la marche qui vous attend au carrefour ; droit au comte qui n’abaisse son pont-levis qu’à condition de péage ; et ce droit c’est de l’argent ou une soumission ; c’est tantôt la résidence forcée d’un jour, tantôt le passage prompt d’une heure. Est-ce là l’Italie ouverte à tous comme son ciel, l’Italie facile, hospitalière, et qui n’a rien à elle, qui se laisse entourer par la taille comme une belle fille pauvre ? Cette ville vous plaît, restez-y ; ce fruit vous attire, cueillez-le ; sa religion vous charme, prenez-la. Combien ? Rien. Dites-lui seulement qu’elle est la première entre toutes les nations du monde, que toutes les autres sont barbares.

Un peu avant Spire, la croisade clôt sa navigation rhénane et prend terre en pays d’Allemagne ; elle se tourne vers l’est, comptant déjà deux mois de voyage depuis Rome. Comme au sortir de Rome, nous la voyons reprendre l’ordre de sa marche, sauf pourtant l’éclat extérieur qui la signalait. Enveloppée dans de chaudes pelisses, quoique la saison ne soit pas avancée, le pélerinage s’enfonce dans le cœur des montagnes du Wurtemberg, au sommet desquelles les chênes commencent à rougir.

Au bout de quelques jours, les sapins de la forêt Noire arrondirent leurs voûtes sur nos voyageurs, qui, par précaution, s’adjoignirent des compagnies de marchands appelés par leur commerce à Nuremberg et à Augsbourg, villes célèbres, celle-ci par ses joailleries, son verre et ses glaces, celle-là par sa quincaillerie, ses cartes, sa fonte des cloches, et surtout par cette foule de joujoux si chers au premier âge.

Ils avaient pénétré fort avant dans la forêt, quand ils furent frappés, un matin, au lever du soleil, du spectacle que leur présenta une petite ville, bâtie ou plutôt plantée au revers d’une colline. Une partie de cette ville brûlait, et les habitants, au lieu de s’occuper à éteindre l’incendie, fuyaient du côté opposé. Leurs cris arrivaient jusqu’aux pèlerins, qui s’arrêtèrent pour connaître la cause et le dénouement de cette catastrophe. Le feu augmentait toujours, les cris aussi ; sur les places que la flamme, en passant, avait noircies, on distinguait des groupes de femmes et d’enfants qui levaient les bras au ciel.

La longue file des pèlerins jalonnait la route et contemplait en silence cette scène de désolation. Heureux d’un aussi précieux incident, les ennuyés du voyage, ceux que nous avons dépeints attachés à la suite de la mission sainte, comme de la poussière et de la boue s’attachent à la queue d’un cheval ; ceux-là s’assirent au bord des fossés et regardèrent. Les indifférents passèrent dédaigneusement la tête à la portière de leurs carrosses. Pandolfi risqua un œil pour voir, tandis que l’autre sommeillait encore. Un cavalier, qui ne semblait pas appartenir à la caravane, était isolé sur un tertre. À cheval, près de lui, deux domestiques étaient attentifs à ses ordres, et tous deux, tantôt ensemble, tantôt séparément, couraient au galop vers la ville en flammes, et en revenaient. Ce cavalier était immobile. L’air clair et pur du matin bordait les contours de ses épaules d’un filet rose, et permettait de distinguer la couleur de son manteau, qui était brun.

Enfin les habitants descendirent en poussant des gémissements affreux ; ils étaient au moins deux mille.

Arrivés au pied de la butte qu’occupait le cavalier, ils se séparèrent en deux bandes. Au-dessus de leurs têtes, ce cavalier et ses deux écuyers laissèrent tomber des pièces d’argent.

Et quand ils furent au bord de la route, on vit qu’ils avaient à peine des vêtements pour se couvrir, par la rude saison où l’on entrait ; ils faisaient pitié, les enfants par leurs petits visages maigres, leurs mères et leurs sœurs par la tristesse sauvage de leurs fronts ridés avant le temps, les pères par leurs barbes blanches sans vieillesse. C’était un exil. Combien devaient souffrir ces pauvres gens en voyant anéantir leur dernier asile, le chaume sous lequel ils étaient nés ! Ce qu’ils souffraient, ils l’exprimaient dans l’espèce d’adieu mélancolique, moitié chant, moitié plainte, qui leur échappait.

En passant, les paysans s’arrêtèrent pour baiser les éperons d’Ulrich Eberstein, le jeune seigneur allemand monté sur le tertre.

— Vous n’avez donc plus voulu habiter cette ville ? disait avec cordialité Ulrich aux vieillards.

— Nous suivons nos enfants, répondaient en tremblant les vieillards.

— Et vous, demandait-il aux hommes mûrs, pourquoi entraînez-vous vos pères au loin ?

— Pourquoi ? mais on nous chasse. Vous ne voyez donc pas cette flamme ?

— Que ne l’éteigniez-vous ?

— L’éteindre ? On à tiré sur ceux qui l’ont tenté, et brisé sur la tête de nos femmes les vases d’eau qu’elles apportaient ; notre seigneur l’a ainsi ordonné.

— Vous lui avez peut-être désobéi ?

— Désobéi ? — Et c’était à qui de ces mille voix répondrait : Il nous a ordonné d’abord de le suivre à la guerre, dure guerre ! — J’ai fait dix ans ; moi quinze ans ! interrompaient des voix.

Beaucoup, en effet, n’avaient qu’un bras, et traînaient un tronçon de jambe.

— Au retour de la guerre, il nous a transformés en chiens et en chevaux, de soldats que nous étions. Redoutable chasseur qui nous lassait plus que des sangliers dans leurs bauges !

— Oui ! oui ! murmuraient amèrement les exilés qui avaient mis leur colère dans la bouche de ceux qui avaient l’énergie de se plaindre. Aboyer ! aboyer depuis le matin ! aboyer dans les fentes de rochers, entre les épines ! aboyer aux animaux !

Et ils imitaient en pleurant les longs hurlements des chiens ; c’était triste et bouffon.

D’autres reprenaient, toujours en lançant des regards de douleur vers la ville qui s’abîmait dans la fumée :

— Avec le pauvre cuivre que nous avions gagné en laissant nos ongles dans le bois, nous devions fournir la table du seigneur de poissons, d’œufs et de miel.

Le jeune comte leva ses yeux bleus vers le ciel.

— C’est parce que, le miel ayant manqué cette année, nous n’en avons pas acquitté la contribution voulue, que les lansquenets attachés à la maison du seigneur nous ont d’abord menacés de nous battre, ce qu’ils ont fait ; puis d’incendier notre ville, et ils ont tenu parole. Voyez.

Une femme dont la peur avait hâté le terme de l’enfantement se tordait sur un brancard à peine couvert par un peu de paille. Elle était violette de douleur et de froid.

Ulrich jeta son riche manteau sur elle.

Et la ville brûlait toujours.

— Et que ferez-vous ailleurs ? demandait le jeune comte aux plus capables de l’entendre.

— Nous travaillerons pour qui voudra, nous nous vendrons à qui nous voudra. Voici nos bras et nos instruments.

Ils emportaient en effet avec eux leurs faux, leurs bêches, leurs charrues, leurs couteaux ; malheureux outils qui ne leur avaient pas assuré l’existence.

— Mais où allez-vous donc ?

— Partout où ne sera pas l’Allemagne.

— Où vous arrêterez-vous, enfin ?

— En Suisse ! en Suisse ! — Et les vieillards, comme une prière antique, les enfants, comme une leçon longtemps répétée à leur coucher, les femmes en passant le bras autour du cou de leurs maris, les jeunes filles en tendant leurs mains chastes à leurs amants, répétèrent : En Suisse ! en Suisse !

Et les incendiés se dirigèrent vers la grande route de la forêt, et on put voir distinctement alors que chacun d’eux emportait, outre ses instruments, ses dieux domestiques ; un vase de terre bleu, un four en terre, et un de ces baquets où les habitants de la forêt ramollisent le bois dans lequel ils taillent ces mannequins grotesques dont les foires de l’Europe s’enrichissent.

Et lorsque les exilés furent arrivés à un angle tournant de la route, au moment de ne plus voir leur ville, ils se placèrent de front, puis se jetèrent à genoux la face contre terre, comme s’ils venaient d’inhumer leur aïeule. Chacun d’eux prit ensuite une poignée de terre, un peu de terre de la patrie, la mit dans un petit sac, posa le sac sur le cœur, se retourna vers son compagnon, et lui dit, en lui faisant baiser la semelle de son soulier : « Frère, le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde. »

Et une dernière fois on entendit, mais d’un ton qui alla toujours en décroissant : En Suisse ! en Suisse ! Et une ville et une population n’existaient plus en Allemagne. Ulrich passa au galop au front dès pèlerins, et s’enfonça dans la forêt ; les pieux voyageurs reprirent leur marche, diversement émus de l’accident qui l’avait retardée.

Trois jours après, ils étaient dans la très-commerçante cité de Nuremberg, dont c’était la foire ; Nuremberg, rendez-vous de tous les facteurs du nord et du midi, marché de l’univers. Des marchands de safran d’Aquilée traitaient avec des vendeurs d’ambre de l’ordre teutonique. Des blonds Suédois échangeaient des tonneaux d’œufs de poissons contre des tissus de l’Orient, et sous des échoppes de planches étaient empilées les toiles d’Augsbourg. Bruges étalait plus loin ses belles armures. Mais l’honneur de cette foire, c’étaient des milliers de boutiques pleines de cartes à jouer et de joujoux de bois, industrie nourricière du duché de Nuremberg. Une odeur de forêt s’échappait de ces meubles de bois, qui étaient encore chênes et sapins, il n’y avait pas un an. La forêt Noire était convertie en fourchettes. Sauvages dans leurs huttes, ces bûcherons devenaient, par le frottement du commerce, graduellement des hommes. Par leurs poupées, ils préludaient à une demi-civilisation.

Pandolfi entra chez un marchand de pelleteries du nom de Tobias Schwarzfuchs, ce qu’apprenait surabondamment son enseigne, où l’on voyait un renard noir.

Tobias Schwarzfuchs s’empressa d’offrir au cardinal ses plus somptueuses fourrures, depuis la peau du lion d’Éthiopie jusqu’à celle du rat.

— Choisissez, dit-il.

Ayant désigné une fourrure, le cardinal en demanda le prix au marchand. Ce prix fut trouvé exorbitant par Pandolfi, qui s’écria : — Tu nous surfais, marchand ! Tu vas me la donner pour le quart.

— Vous ne l’aurez pas pour le quart, monseigneur.

— Je te ferai pendre.

— Je suis bourgeois anséatique ; on ne nous pend plus sans nous juger.

— Je te ferai fouetter.

— Il n’y a qu’un homme qui puisse me faire fouetter, c’est l’Empereur ; et il ne le voudrait pas, car j’ai payé à la chancellerie le droit d’acheter des peaux, de les vendre, d’en disposer sur toute la surface du Saint-Empire, comme je l’entendrai. Je suis bourgeois de l’anse libre ; enseigne : Au renard Noir, Tobias Schwarzfuchs.

Pandolfi paya en grommelant, au fond du cœur irrité de ce que les empereurs avaient la faiblesse de permettre à des marchands de vendre des peaux de renard à tel prix qu’il leur plaisait.

D’autres contrariétés affectèrent nos pèlerins. Obligés de laisser leurs chevaux à la porte de Nuremberg par suite d’un privilège local, ils se montrèrent à pied dans la ville, ce qui leur ôta beaucoup de dignité au milieu de ces marchands.

Ils partirent au plus vite, car depuis deux mois ils étaient en voyage, et la prédication des indulgences devait s’ouvrir dans moins de vingt-cinq jours à Wittenberg, temps extrêmement limité pour s’y rendre. Ils tournèrent au nord vers Bamberg, laissant Bayreuth à droite. De Bamberg à Plauen, et de Plauen à Leipsig, leur course fut rapide. Enfin ils entrèrent dans la ville de Wittenberg avec toutes les cérémonies d’usage, après avoir mis environ trois mois à franchir la distance qui la sépare de Rome, d’où nous les avons vus partir.

Pandolfi et sa maison prirent possession, au nom du pontife, du palais qui leur était affecté pendant leur résidence ; les armes du pape furent placées à la porte ; le drapeau des États romains flotta.


II.

— Place ! place à monseigneur le cardinal, Pandolfi ! criaient des hommes d’armes en écartant la foule avec leurs pertuisanes. Place ! place à monseigneur le cardinal.

En ce moment les principales rues de Wittenberg s’emplissaient, regorgeaient de curieux et d’un bien plus grand nombre de curieuses, qui se ruaient sur le passage de monseigneur Pandolfi, afin de voir s’il n’avait, rien perdu de son embonpoint de l’an passé.

Monseigneur n’avait rien perdu.

La maladie et les chagrins avaient respecté cet assemblage de toutes les félicités matérielles de ce bas monde. Le nez du légat, qui n’avait jamais dû porter une ombre très-prolongée sur son visage, et qui avait disparu graduellement à mesure que les joues avaient subi un notable renflement, était à l’époque où nous sommes, novembre 1517, presque nul, aussi nul que le menton de monseigneur effacé dans le tablier de chair qui descendait comme les degrés d’une cathédrale de sa bouche à son cou, ou aussi nul, si l’on préfère, que ses oreilles entièrement perdues derrière cet amas de graisse envahissantes. Restaient la bouche spirituellement tracée et les yeux. Noirs et finement moqueurs, ils avaient conservé leur astuce italienne, malgré l’épaisseur de la charpente au fond de laquelle ils avaient été percés. L’ours portait le renard. Des cheveux que toute la sévérité ecclésiastique n’avait pu soumettre bouclaient, en grisonnant un peu dans leurs reflets, sur un front dont l’unique splendeur appartenait aux effets de l’âge. L’âge l’avait élargi en le dégarnissant. Bref, monseigneur avait une tête et pas de visage, et si la comparaison n’était pas une impiété, nous aurions plus tôt fait de dire que le légat de Rome, monseigneur Pandolfi, n’était autre que le vieux Silène en soutane et en rabat.

Escorté de ses gardes, suivi et accompagné de plusieurs moines dominicains, il cherchait dans le peuple les marques d’obéissance et de respect, qu’il avait coutume de rencontrer dans la bonne ville de Wittenberg. Il en eût été d’autant plus flatté, que sa présence à Wittenberg était nécessitée par de plus fortes exigences fiscales que les précédentes années. Au fond, sans qu’il l’eût jamais osé avouer au saint père, la générosité des fidèles allemands commençait sensiblement à se lasser. Cette observation lui était purement personnelle ; il la devait au calcul exact du produit des indulgences basé sur des rapports comparatifs. Par entiers et par fractions, il possédait le chiffre religieux du pays. Voilà pourquoi il ne se dissimulait pas sa crainte de ramasser moins d’argent que de coutume, s’il y avait moins de foi en réalité.

Cependant ce doute n’était qu’un doute. Il comptait puissamment sur les sermons qu’il avait préparés à loisir et à l’ombre d’un parasol sur sa bonne mule romaine ; il espérait aussi beaucoup de trois beaux confesseurs dominicains chargés de prêcher en sous-œuvre les indulgences à Wittenberg. De temps en temps il s’arrêtait pour les considérer, comme ferait un général d’armée de ses meilleures pièces d’artillerie, et il était content ; c’étaient des moines de siége. D’ailleurs, monseigneur avait pour lui les clefs du paradis et de l’enfer nouées à sa ceinture. Cette réflexion le faisait se prendre lui-même en pitié, lorsqu’une sotte appréhension lui suggérait humainement, des doutes sur le succès de sa mission.

Causant ainsi avec lui-même, seule manière de raisonner où les prêtres de cette époque fussent d’accord entre eux, monseigneur parvint, ni trop satisfait ni trop mécontent, à la porte de la cathédrale. Si sur son passage les acclamations n’avaient pas été très-vives, elles avaient été plus concentrées, et l’énergie dans beaucoup de cas prouve plus que l’unanimité. C’est la morale des rois, trois mois après leur avénement.

D’autres églises, ou pour nous exprimer mieux toutes les églises de Wittenberg, s’emplissaient également de fidèles et de gens de la campagne venus exprès pour entendre prêcher les indulgences. Les prédications étaient d’ailleurs autant un spectacle pour l’esprit qu’une édification pour le cœur ; et ce spectacle était un genre de jouissance plus intelligent cent fois que celui qu’on court chercher dans nos théâtres ; car, pour juger du mérite d’un sermon, de l’éloquence d’un prédicateur, il fallait quelques études préparatoires, de l’attention et du jugement, deux qualités dont se passent au besoin nos spectateurs, qui se bornent à sentir.

Parmi les églises où chacun courait selon ses prédilections, son domicile ou sa sainte patronne, la plus encombrée était sans comparaison, — il est vrai que monseigneur l’électeur et sa ducale épouse allaient s’y rendre, — après la cathédrale cédée ce jour-là par politesse aux dominicains, l’église des Augustins, où le supérieur de l’ordre, le père Staupitz, était attendu.

Monseigneur le légat Pandolfi monta lentement en chaire, et s’assit dans un fauteuil entre deux de ses trois moines, lesquels, par déférence, ne prirent place que sur des tabourets en velours. Le premier était chargé de fournir des pastilles pectorales à monseigneur, l’autre des arguments ; et quand il arrivait à monseigneur de se tromper, de puiser deux fois à la même source, il restait court ou la bouche pleine.

Le menton appuyé sur le bord de la chaire, comme s’il eût été abîmé dans la plus extatique méditation, il supputait horizontalement, de même qu’un pirate au lever du soleil visite du regard la surface de la mer qu’il se propose d’écumer, il évaluait par têtes groupées à ses pieds le contingent probable des indulgences. Sans dévier de leur attitude, ses moines et lui se communiquaient leurs observations.

— Vous qui avez la vue bonne, leur disait-il, entrent-ils en foule, les Wittenbergeois ?

Le moine aux pastilles répondait : — Non, monseigneur.

Mais, pour ne pas trop attrister le vieux légat, le moine aux arguments ajoutait incontinent : — Monseigneur, le péché ne se mesure pas à l’homme : il y a foule de péchés, croyez-moi.

— Dieu vous entende ! Nous aurons à prodiguer notre miséricorde.

Le moine aux pastilles continuait : — L’an passé, monseigneur, vous avez été trop cher.

— C’est trop rigoureux que vous voulez dire, mon frère, ? interrompit le moine aux arguments.

— Trop rigoureux, soit ; en mettant à un prix trop élevé le bénéfice du pardon, on a perdu beaucoup d’indulgences.

— Oui, vous avez raison, répondait le légat, qui priait en calculant et qui calculait en priant ; il vaut mieux admettre cent pécheurs que d’en perdre un seul.

Ainsi arrêté dans son plan de conduite, monseigneur semblait dire : Y a-t-il, bonnes gens, beaucoup d’adultères parmi vous ? Je réponds des voleurs et des impies ; mais les adultères sont-ils nombreux ? — Et mentalement, comme l’avare qui, en marchant, additionne sans fin, avec ses lèvres et avec ses doigts, l’intérêt de l’intérêt de son argent, il murmurait : Oh ! certainement il y a beaucoup d’adultères en Allemagne. Il n’y a plus que cela partout, et puis qui ne l’est pas, adultère ? L’Évangile n’a-t-il pas dit qu’il est déjà coupable d’adultère, celui qui regarde d’un œil d’envie la femme d’autrui ? Oui ! regardez-vous bien, adultères ! Mais ils sont tous adultères, Dieu me pardonne, dans ce pays.

Nous imiterons le peuple de Wittenberg : sans nous arrêter plus longtemps à l’église des dominicains, et afin de varier les amusements de notre soirée, nous suivrons la foule de sermon en sermon, écoutant ce qu’on dit de Dieu au dedans, ce qu’on pense des prêtres au dehors.

La place de l’église des Augustins offrait un coup d’œil singulier. Elle était en grande partie couverte de paysans, pauvrement vêtus, nu-jambes, chaussés de sabots bourrés de paille pour combler la différence entre le pied trop petit et le sabot trop large. Il faisait déjà froid, et leurs nez étaient bleus, leurs mains aussi ; avec cela ils s’amusaient ; ils étaient venus tout exprès à Wittenberg. La Toussaint et les prédications étaient deux plaisirs auxquels ils n’avaient pas résisté. C’étaient de véritables ours descendus de leurs arbres, sortis de leurs tannières ; et leurs femelles et leurs oursons les avaient suivis, qui broyant un pain dur, qui buvant de la bière dans un pot, tous croassant, glapissant, hurlant de joie, si venait à passer un cheval dont le galop les couvrait de boue, ou des soldats qui leur donnaient des coups de bois de lance dans le dos. Tout cela les réchauffait, les divertissait, les réjouissait : longtemps, ils se souviendraient de la fameuse fête de tous les saints dans la magnifique ville de Wittenberg.

— Baer ! as-tu vu ce seigneur ? Il est doré comme un calice.

— Je le connais beaucoup, moi, ce seigneur, répondit Baer avec fierté.

— Thor, entends-tu ? Baer qui connaît ce seigneur !

— Pourquoi non, puisque je lui appartiens ? riposta Baer avec suffisance.

— Toi ?

— Sans doute, — et si bien qu’il a donné six chiens danois pour m’avoir.

— Ohé ! les autres, — Baer qui croit valoir six chiens danois ; dis donc six pourceaux.

— Par ma cognée de fer ! est-ce que je ne vaux pas six chiens, peut-être ?

Et Baer se disposait à prouver à son jaloux antagoniste que, s’il ne valait pas six chiens, il en égalait au moins un par les dents, lorsque des amis les séparèrent. On fit à Baer l’honneur de supposer qu’il valait six chiens danois.

Tous pourtant n’affichaient pas comme Baer le même amour-propre pour la servitude. Il y a des mauvais sujets partout. Ceux-là murmuraient quand parfois quelque baron connu d’eux traversait la place pour se rendre à l’église.

— Celui-ci est bon, il permet à ses vassaux de sortir deux fois dans leur vie : la première, lorsqu’ils viennent au monde ; la seconde, lorsqu’on les porte au cimetière.

Et des dents blanches claquaient de rire et de froid : des mains bleues, engourdies, se frottaient l’une contre l’autre, en signe de plaisir.

— Mais si ton baron est bon, reprenait un autre, l’abbé qui passe là-bas, et qui retrousse sa robe comme un corbeau empétré dans une mare, est encore meilleur.

— Pas possible !

— Vrai. Un de ses bûcherons s’étant pendu de désespoir, après avoir communiqué son projet à un fauconnier, le fauconnier a été pendu à la même branche pour n’avoir pas empêché le bûcheron. C’est très-généreux de la part de M. l’abbé : il n’aurait perdu qu’un serf, et il en perd deux pour l’exemple.

— De quoi ris-tu donc, Fuchs ?

— Je ris de me voir porté là-bas sur les épaules du graf qui vient vers nous.

— Comment, sur les épaules du graf ?

— Mais, oui, la superbe peau de renard qui lui descend sur les épaules est ma propre peau, puisque je m’appelle Fuchs.

En allemand il y a calembourg, fuchs signifie renard.

— Donc j’aurai, pauvre Fuchs, la plus belle place dans l’église.

— Bien, très-bien ; moi donc, qui me nomme Hammel, en ma qualité de mouton, j’entrerai aussi dans l’église dans la doublure de son pourpoint ;

— Et moi qui m’appelle Kalb (veau) je passerai avec monseigneur sous la semelle de son soulier.

Leur sauvage contentement redoublait à ces gentillesses de leur esprit, à ces jeux de mots sur leurs noms de bêtes, car, les serfs allemands n’en portaient pas d’autres. De plus en plus pressés, on eût juré, à leurs longs échalas de jambes plantés dans la boue et à leurs figures violettes, un champ d’asperges.

— Et toi, de quoi ris-tu, Claus Pfeiffer !

— Je ne ris pas, j’ai faim.

— Belle découverte ! Ton grand-père en disait autant. Si tu n’as pas d’autres douleurs…

— J’en ai d’autres.

Claus Pfeiffer se tut ; il continua à siffler et à regarder le ciel d’un œil vert où se balançait une larme glacée. Sa haute taille, il avait six pieds, paraissait encore plus longue par son effrayante maigreur ; mais on reconnaissait pourtant une constitution de fer dans Claus. La misère était sa maladie : gros os, large poitrine, mains épaisses, tout ce qui caractérise la force, il l’avait. Ses cheveux étaient rouges, ses favoris, et sa barbe étaient de la même couleur ardente. Deux dents de face qui lui manquaient, par suite d’un coup de bâton ferré qu’il avait reçu du régisseur de la propriété où il était serf, lui faisaient l’aspect horrible, et pourtant Claus, malgré ses cheveux rouges, ses yeux verts, sa peau tigrée de rousseurs, n’était pas absolument laid. Si sa bouche s’effilait un peu en bec de canard, ou en anche de flûte, cette imperfection n’était pas naturelle ; Claus la devait, comme son nom de Pfeiffer (sfffleur), à l’impitoyable charge, à l’odieuse fonction qu’il remplissait : sa tâche, à lui, géant, homme de fer, aux côtes de chêne, était d’apprendre à siffler aux petits oiseaux pour qu’ils en attirassent d’autres. Claus sifflait depuis six heures du matin jusqu’à minuit, il sifflait depuis trente-cinq ans ; gai ou triste, repu ou affamé, il lui fallait siffler. Cette tâche unique, fixe, perpétuelle, l’avait hébété au point qu’il ne pouvait presque plus parler sans siffler. Cette vie d’oiseau imposé à ce colosse devait être un affreux supplice.

Claus était venu sans doute à Wittenberg par la même cause qui chasse une pierre dans la vallée ; elle est poussée par une autre pierre. S’il avait un but plus arrêté, nous ne le connaissons pas encore.

Il avait répondu, lorsqu’il avait été interrogé : j’ai faim, je ne ris pas. Et il avait repris son sifflement. La cloche sonna, et la foule se précipita vers l’église des Augustins.

À la faveur du demi-jour qui luit sous les nefs et qui disparaît graduellement devant la clarté jaune et odorante des lumières, les dames de Wittenberg choisissent, sans embarras pour leur timidité, les places les plus convenables à leurs toilettes et à leur piété. Celles de la noblesse sont rangées en cercle et avec la symétrie de l’étiquette allemande, la plus sévère du monde, au pied de la chaire, en face de laquelle deux fauteuils rouges surmontés de deux écussons, celui de l’électeur et celui de sa femme, sont isolés.

Le premier rang est occupé par les barons, costumés avec magnificence, portant leur souveraineté sur leurs visages, et s’appuyant sur leur épée comme sur leur droit : des lions au repos. Pieux et forts, visitant Dieu dans son sanctuaire comme un chef militaire sous sa tente, tout armés, ils sont gênés, hommes de fer qu’ils sont, dans la collerette d’apparat, aux tuyaux triples et droits, dans le pourpoint de soie bariolée, lardé de taillades par où s’échappe en écume de savon la toile blanche ou la dentelle parure de femme sur laquelle du haut de leur barbe ils laissent tomber leur mépris. Quelque peu de la dureté du barbare lutte encore dans leurs traits avec la soumission du chrétien. Ils portent la croix, mais la croix tient à leur épée ; c’en est la poignée.

Autre souveraineté dont ils sont fiers, l’autorité paternelle est là toute vivante avec eux : derrière leurs fauteuils, debout, attentifs, respectueux, quel que soit leur âge, leurs fils sont rangés. Touchante et grave hiérarchie ! souvent le père, vieillard, a un vieillard derrière lui. Tout est là dans un ordre simple et parfait : Dieu, qui est l’autorité, le prince qui est le pouvoir, les barons qui sont la force, leurs fils pour la perpétuer.

Parmi ces barons, celui qui est immédiatement placé derrière le fauteuil de l’électeur porte un nom célèbre dans les guerres, un nom respecté à la cour, mais redouté de ses vassaux. Le baron Eberhard Eberstein, chancelier de l’électeur Frédéric, est un fragment du roc féodal, cette masse de granit écroulée. Sa longue barbe encore blonde descend sur sa poitrine, et termine une figure solennelle, non par l’âge, mais par la majesté du caractère, par l’absence des petites passions, par le calme et l’équilibre des traits. Blonds comme sa barbe, ses cheveux se confondent avec elle et font ressembler cette puissante tête, le long de laquelle coule cette double chevelure, à ces allégories qu’emploient les sculpteurs pour représenter les fleuves. On dirait le Danube. Ses yeux bleus ont l’éclat de la jeunesse ; il ne manque qu’une couronne de fer à ce front souverain.

Ulrich et son frère se tiennent aux deux côtés du fauteuil de leur père Eberhard, et ressemblent, par leur beauté, leurs grâces et leur attitude respectueuse, à ces supports qui entourent l’écusson des grandes familles, à ces anges qui encadrent un fond rouge où passe un lion. Derrière la chaire et dans la longueur des contre-nefs, des bancs destinés aux élèves des différentes écoles de Wittenberg s’élèvent en amphithéâtre. Là s’assiéront les disciples subtils en théologie, les spadassins de la logique, tous juges impitoyables de leurs confrères, beaux esprits qui cumulent en eux l’orgueil d’acteurs et d’auteurs. Déjà quelques-uns apparaissent dans l’ombre et se recueillent en attendant l’heure de ce saint spectacle. Les bancs ne se garnissent que peu à peu.

Ce qu’on venait chercher d’émotions savantes, de difficultés vaincues dans l’art si prestigieux de convaincre, de nouveauté dans le langage, émoussait sans doute la franchise du sentiment pieux qui aurait dû dominer ; mais si l’on s’écartait de la religion à cause de la science, on s’éloignait ailleurs aussi de la science à cause de la religion ; en faisant un pas de chaque côté, on croyait rester à la même place. Ceci est vrai en mécanique.

L’église était presque illuminée. On n’attendait plus que le père Staupitz, supérieur du couvent des Augustins, chargé par l’Électeur de prêcher le carême, et l’Électeur et son épouse. Il était même séant et d’usage que le prédicateur ne fût pas le dernier à se faire attendre, car la cour n’attend jamais.

La patience allemande est longue, le prédicateur augustin fut plus long que la patience : il y eut des murmures.

On annonça monseigneur l’Électeur de Saxe, prince de Wittenberg. L’auditoire se leva.

La chaire restait toujours vide.

L’Électeur et sa femme, s’assirent sur les deux fauteuils brodés à leurs armes.

Dès leur entrée, leur présence avait interdit les conversations particulières et contenu les irritations de l’attente. Elle n’en fut pas moins pénible.

L’Électeur Frédéric était revêtu du costume ecclésiastique de sa dignité. Il portait une toque rouge bordée d’hermine, un camail de la même fourrure retombait sur ses épaules, d’où partait sa longue robe ouverte et pourprée, qui laissait voir un étroit collant terminé par une chaussure en crevés.

La toilette de sa femme consistait dans une petite toque légèrement posée au bord de la tête, si au bord, que l’immobilité allemande seule était capable de la tenir en équilibre. Cette toque était surmontée d’une plume rouge, rejetant ses barbes sur l’oreille, frivole coiffure d’où descendaient des tresses de cheveux engagées derrière les oreilles. Cette liberté de la tête était un contresens avec la lourdeur du reste du costume, qui se composait d’une ample robe de velours, toute guillochée d’or, d’argent, de paillettes d’acier, éblouissante, inflexible, ressemblant par son évasement à une cloche. C’était exactement une cloche, dont la poignée était la tête de l’Électrice, dont les anses étaient les bras qui s’arrondissaient sur cet évasement. Les pieds étaient perdus sous la cloche, les mains dans l’immensité des manches, les manches sous le manteau d’hermine. Au luxe près, toutes les femmes nobles de la Saxe avaient adopté ce costume si peu favorable au développement de la taille et des grâces du maintien.

On comprend ce qu’il y avait de solennel dans ces grandes figures saxonnes, taillées au fond de fauteuils rouges, osant à peine respirer sous le plomb du cérémonial. Froides, uniformément éclairées, silencieuses et blanches, elles étaient comme des statues de cire. Quoique les deux portes de l’église fussent ouvertes, l’air était si doux que la flamme des lumières n’était pas agitée ; elle brûlait droite et rouge sous les voûtes.

Depuis l’arrivée de l’Électeur, plus d’une heure s’était écoulée, et le prédicateur ne paraissait pas. Une consternation muette se peignait sur les visages.

Enfin un pas retentit, un pas précipité.

Toutes les têtes, excepté celles de l’Électeur et de sa femme, se tournent du côté du bruit.

Un augustin, un moine, c’est lui !

Il a pénétré jusqu’au pied de la chaire. Douleur pour les assistants : c’est bien un augustin, un moine, mais ce n’est qu’un simple frère inconnu.

Où va-t-il donc ?

Il s’incline respectueusement devant les deux fauteuils, monte en chaire, se signe et dit :

— Mes frères en Jésus-Christ.

Dieu vient de nous enlever notre supérieur ; le père Staupitz est mort.

Cri de désespoir dans l’église.

— Cette perte doit être d’autant plus affligeante pour moi, d’autant plus sensible pour vous, que l’ordre m’a choisi pour remplacer, ce soir, le père Staupitz dans la chaire de lumière, de vérité, de justice. Dieu me mortifie avec vous. Oui ! on est venu me chercher dans la cendre et dans les larmes pour paraître devant vous qui êtes plus que moi, devant l’Éecteur qui est plus que vous, devant Dieu qui est plus que notre Électeur.

Prions, mes frères en Jésus-Christ, pour que ce Dieu, descendu en moi, m’éclaire et m’illumine ; prions !

Le moine tomba à genoux dans la chaire, les mains jointes. On entendit le son creux des coups qu’il portait à sa poitrine. L’Électeur avait posé un genou sur le coussin.

Après ce recueillement du moine, et les regrets donnés par la foule à la mémoire du père Staupitz, beaucoup s’éclipsèrent, n’étant pas jaloux d’écouter l’éloquence, peu en faveur, des moines. Ceux qui restèrent le firent par respect pour la cour ; et la cour, par déférence pour le peuple, ne s’en alla pas. Ce fut tout profit jour les élèves des écoles, qui, loin de voir un sacrifice dans l’accident dont chacun gémissait, s’estimèrent très-heureux d’avoir à bafouer un moine, au lieu d’un orateur à applaudir ; car, augustin, franciscain ou dominicain, tout moine était la bête noire des universités. C’était reconnu, un moine était un âne quant aux oreilles, un bouc pour la luxure, un chien pour la gueuserie, un lézard pour la paresse, un pourceau pour la saleté ; une oie pour l’ignorance. Enfin, un moine était le résumé de tous les vices de la création ; il entrait dans tous les proverbes comme une comparaison déplaisante ; gourmand comme un moine, sale comme un moine. De ces façons de parler peu charitables, nos temps n’ont retenu que : gras comme un moine. La postérité est toujours polie.

Le moine augustin, qui était monté en chaire ; ne semblait mériter aucune exception jusqu’ici par la renommée de ses lumières.

Son front vaste, mais bossué, ce qui n’était alors ni une beauté ni un indice ; des sourcils durs, des joues pâteuses, des yeux incolores, des lèvres pesantes, quelque chose du bœuf qui s’enfle pour mugir dans son nez fort, mal planté à la racine et ouvert à la base, dans son cou ramassé, ne lui attirèrent pas d’abord l’indulgence. Il salua et il fut gauche ; il allongea le bras pour réclamer l’attention ; ce bras fut trouvé court. Bref, la première impression fut fâcheuse. L’orateur avait des miracles à opérer pour faire oublier l’homme. D’une voix basse et à peine entendue, il reprit :

— Mes frères en Jésus-Christ,

Le premier devoir du chrétien, c’est l’humilité, qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l’obéissance au prince. Le très-inconnu et très-pauvre moine qui est devant vous…

— Très-inconnu, c’est vrai, interrompit une voix.

— Merci ! dit tout bas l’orateur.

L’Électeur le regarda avec bienveillance.

— … Est le seul qui ne puisse se faire un mérite de ce devoir, lui plus ignoré que les sources du Nil, qui a vécu sous le fouet de la discipline, qui a demandé son pain à la porte des heureux. L’effort de sa soumission serait si peu méritoire, qu’il n’ose le faire valoir pour lui ; c’est pour vous, frères !

On continuait toujours à sortir de l’église.

— Frères, — et son œil gris devint bleu, et son visage leva comme la pâte que le feu surprend ; — Frères, l’église universelle, Rome, nous honore chaque année de ses légats qui viennent chez nous recueillir dans leurs bienheureuses mains l’or du repentir, et cet or, vous le savez, rachète vos fautes et vos crimes.

Il y a, dans la manière de poser les questions comme dans la manière de se mettre en garde, bien des choses décisives. Quelques-uns se rassirent.

— Soyez bénie, Rome, vous qui avez cette puissance ! car le premier devoir du chrétien, c’est l’humilité qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l’obéissance au prince.

Cet or, que les légats emportent, c’est d’abord le cuivre du tailleur, — vous êtes peut-être tailleurs, quelques-uns ici ? — c’est le cuivre du chaussetier, du fendeur de bois, du carrier, du mineur, j’en vois là bas près de la porte ; métier pénible ! mon père est mineur. Ce cuivre est noir, puant, vilain, gras, c’est le cuivre du pauvre peuple ; il en marque le coin avec sa tête : — dure empreinte !

Ici le moine hocha rudement la tête, imitant le balancier qui tombe.

Ce geste ne fit pas rire.

— Mais enfin cet or représente pour le tailleur une pièce de drap, une paire de bas pour le chaussetier, pour mon père un sac de charbon. Vous voyez que c’est quelque chose. Pourquoi péchez-vous, si vous ne voulez rien donner ?

L’attention de l’auditoire s’établit. L’Électrice de Saxe, femme au cœur noble et bienveillant, semblait touchée de la fermeté que prenait de plus en plus le débit du pauvre moine. La plume rouge de sa toque affirmativement balancée marquait son assentiment.

Lui-même s’animait, en voyant qu’on ne sortait plus de l’église.

— Et Rome, poursuivit-il d’une voix plus claire, épure tout. Avec le cuivre elle fait de l’argent et de l’or mieux que Cardan l’alchimiste. L’absolution et une pièce de drap vous délivrent du purgatoire ; et si vous devez aller, en enfer, le vilain cuivre métamorphosé en or vous tire des griffes du Satan, et vous paraissez devant Dieu l’âme pure et les poches vides. Voilà comment tout s’épure ; le cuivre devient or, le criminel honnête homme. Et qui peut cela, si ce n’est Rome ? Car le premier devoir du chrétien, c’est l’humilité, qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l’obéissance au prince.

On se regardait dans l’église ; on croyait avoir mal compris. Était-ce de l’ironie ? Mais l’ironie est une épée, et il lui faut une gaîne plus déliée que le corps d’un moine pour l’enfermer. Qu’était-ce donc ?

— Frères, vous êtes trop chrétiens pour ignorer que les indulgences sont ceci. Les saints ont souffert, Jésus-Christ a beaucoup souffert. Avec le mérite de leurs souffrances, non-seulement ils se sont rachetés de leurs péchés, mais ils vous rachèteront pendant toute l’éternité des vôtres. Ce surplus est immense, infini ; vous avez beau en acheter, il en reste toujours. Il y aura des indulgences jusqu’à la fin du monde, ce qui prouve que Dieu dans sa sagesse a prévu que nous serions incorrigibles jusque-là. Donc Rome a le droit de vendre les indulgences en telle quantité et à tel prix qu’elle l’entend. Jamais le vrai chrétien n’a élevé des doutes sur ce privilège.

Et moi, je l’ai déjà dit, qui suis le plus humble des chrétiens, qui crois aveuglément comme vous, mes frères, je ne viens pas attaquer le mérite des saints, ni leurs œuvres surabondamment saintes et propitiatoires. Je crois que le sang de Jésus-Christ, les souffrances des martyrs, les malheurs de l’église, ont plus que suffisamment servi à racheter le monde ; je crois qu’avec leurs mérites, on rachète bien des fautes et bien des crimes. En cela comme en tout, je suis d’accord avec l’autorité de l’église, avec l’autorité des conciles, et ce m’est une bien grande consolation, frères !…

Mais…

Ici les lèvres de l’orateur pâlirent ; sa langue demeura glacée ; il porta rapidement sa main droite sur son épaule gauche comme pour écarter une confidence fatale venue on ne sait d’où. Enfin un effort violent sur lui-même lui rendit la parole. Il continua. La sueur découlait de son front.

On prit cela pour de l’embarras.

— Mais si je crois à la rémission des péchés par le mérite des saints, si j’ai foi au trésor des indulgences, je ne crois pas à leur efficacité, appliquées aveuglément. Il faut, pour que leur utilité soit complète, résolutoire, que le repentir soit proche, il faut soi-même s’être délié avant que le prêtre vous ait délié.

Ces dernières paroles, si personnelles au dogme, quoique encore un peu obscures, produisirent un effet décisif sur l’assemblée. Elles démontrèrent que le moine n’allait pas au hasard. Ramenée du dehors, la foule ne trouva plus de places. On se mit à deux sur chaque chaise.

Et le moine acheva sa pensée d’un accent mélancolique et traînant, et par une transition de voix qui émut, parce qu’il était ému :

— Avez-vous quelquefois menti ? Moi, j’ai menti. Avez-vous quelquefois trompé ? Moi, j’ai trompé. Avez-vous haï, calomnié, volé ? Moi, j’ai haï, calomnié, volé. Eh bien, je suis un impie, ou la vérité est que je n’ai trouvé de repos qu’après avoir réparé les torts du mensonge, de la haine, de la calomnie, restitué l’objet volé. J’ai fait ce qu’a dit le prêtre. Oui ! j’ai acheté mes indulgences, mais j’avais auparavant rempli les vœux de ma conscience ; et, si vous pensez comme moi, frères, il vous aura été bien doux d’acheter les indulgences de Rome à cette même condition, le premier devoir du chrétien étant l’humilité, qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l’obéissance au prince.

Ici, quelques applaudissements s’échappèrent de la nef occupée par les étudiants ; mais, contenues aussitôt par la présence de l’électeur, leurs mains bruyantes et élevées se turent. On eût dit qu’une nuée d’oiseaux avait traversé l’église. Après, le silence fut plus profond.

— Les indulgences ne sont donc, poursuivit le moine, sans paraître avoir remarqué l’interruption des étudiants, que pour la moitié dans notre pardon, frères en Jésus-Christ : gardons-nous de proscrire l’une ou l’autre de ces deux moitiés ! C’est le poisson que vous pêchez dans l’Elbe : vous l’appelez brochet, très-bien. Si on vous le présente sans tête sur la table, ce n’est plus un brochet, n’est-ce pas ? Si, on vous l’apporte sans queue, ce n’est pas non plus un brochet. Il faut qu’il ait tête et queue pour être brochet. N’admettons donc les indulgences que précédées, accompagnées et suivies des bonnes œuvres. Rome, d’ailleurs, aime les bonnes œuvres autant que vous aimez les brochets.

Cette fois les acclamations, plus difficiles à réprimer parce qu’elles partaient, de la porte de l’église, où la populace wittenbergeoise était loin de l’Électeur, éclatèrent en triples salves et en cris rauques et sauvages. Pêcheurs, paysans, bûcherons, auditoire debout, crépu et armé de bâtons, frappèrent les dalles de leurs sabots, l’air de leurs hurlements : c’était une mare de sangliers endormis ; une pierre était tombée dans la mare. Rejetés de l’église par le trop plein, d’autres paysans, d’autres bûcherons, qui stationnaient sur le parvis, au milieu de la place, aux angles des rues aboutissantes, Baer, Calb, Hammel, Fuchs, glapirent.

— Qu’à dit le moine ?

— Cela et cela, Claus Pfeiffer.

— Bien ! Un morceau de ton pain, frère, et écoutons.

Claus recommença son petit sifflement.

Et le moine prit un air gracieux et narquois, son débit changea aussi d’allure ; du pas, il alla à l’amble ; il sourit, et l’on sourit. Il n’était donc déjà plus l’homme qui pèse sur la tête de son auditoire ; il l’entraînait au contraire du haut de sa chaire, véritable tour d’éléphant portée par les mille pieds de la foule. Bientôt il ne sentit plus la chaire. Homme, il vit au-dessous de lui des hommes. Ceci l’encouragea à parler de ce ton :

— Monseigneur, le légat Pandolfi se porte bien depuis l’an passé.

— Avez-vous remarqué ? Les indulgences ont été fructueuses, Dieu merci !

Que prouve cela ? Que Wittenberg renferme beaucoup de pécheurs endurcis. Cela prouve aussi pour moi, qui ne suis pas témoin de beaucoup de bonnes œuvres, que nos Wittenbergeois comprennent mal les indulgences, qu’ils appellent brochet la moitié du brochet.

Un éclat de rire de moine, trivial et railleur à la fois, cynique même, jaillit de la bouche de l’orateur ; cet éclat de rire fut suivi d’un :

— Nous sommes des imbéciles, Wittenbergeois, et je le prouve.

Jamais éloge n’eut le succès de cette injure.

L’Électeur semblait sommeiller.

— Vous perdez votre or en croyant sauver vos âmes du démon : pourquoi voulez-vous que Dieu vous tienne compte de ce sacrifice qui n’en est pas un, lorsqu’il n’est pas accompagné du repentir, de la meilleure partie du brochet ? Et par curiosité, disons encore, car les bougies sont hautes, et mon prince et son auguste épouse m’écoutent avec attention ; — disons encore comment, Wittenbergeois, on abuse de votre crédulité ; comment Rome vous vend plus cher que l’or le plomb de ses bulles ; or avec lequel sont payés : chanceliers, vice-chanceliers du pape, régents, prélats, abréviateurs de la chancellerie, secrétaires des brefs taxés, préfets de la signature de grâce, dataires, sous-dataires, préfet des compositions, réviseurs, régistrateurs, auditeurs, présidents, avocats, procureurs de la fiscalité.

Revenons à notre imbécillité, frères !

Connaissez-vous le tarif des indulgences, la taxe : de la chancellerie sacrée ?

Vous ne les connaissez pas ? Écoutez donc !

Pour un thaler, on peut tromper son ami ;

Pour deux thalers, sa femme ;

Pour trois thalers, son frère ;

Pour cinq thalers, son père ;

Pour huit thalers, sa mère,

Oh ! ne vous indignez pas. Nos comptes avec Rome sont longs à régler. Poursuivons.

Pour un ducat, Rome permet qu’on épouse sa commère.

Pour un demi-ducat, l’oncle peut épouser sa belle-sœur : alliance qu’on ne souffre pas même dans les haras.

Pour deux ducats, on épouse qui l’on veut.

— Oui, riez, mes frères, car :

Pour un frédéric d’or Rome permet qu’on assassine un étranger ;

Pour dix frédérics d’or… son frère ;

Pour vingt frédérics… sa mère.

— Mais vous ne riez plus ; riez donc ! riez donc !

La figure du moine était terrible et bouffonne.

— Pour un demi-auguste, on va au paradis à pied.

Ainsi nous irons, pauvres Allemands que nous sommes, tandis que…

Pour un auguste, on y va sur un âne ;

Pour un auguste et demi, sur une mule ;

Pour deux augustes, on s’y rend à cheval ;

Pour quatre augustes, en litière,

Pour cinq on y a un domestique.

Le reste est si peu à la portée de vos fortunes, mes frères en Jésus-Christ, que je n’en parlerai que par manière de curiosité. Quelle bourse contient ici :

Huit augustes, six ducats et douze frédérics, somme exigée par Rome, afin d’être digne de s’asseoir à la droite de — Dieu le père ?

Ou la même somme, plus vingt-quatre thalers, pour occuper un siége à la droite de — Dieu le fils ?

Assurément aucune, n’est-ce pas ?

Passons donc sous silence le luxe de joie et de volupté que Rome accorde à quelques heureux de ce monde allant dans l’autre. Ce n’est pas fait pour vous, gourmands !

Silence à tous ! asseyez-vous ! que vos frémissements se taisent ! je raconte et je n’accuse point. — Point de haine, ou je descends.

On eût dit, en ce moment, que le moine tenait par les cheveux et secouait l’immense tête de l’auditoire, et qu’après l’avoir élevée jusqu’à la hauteur de son souffle enflammé, il l’avait ensuite rejetée avec colère.

Pourtant, ajouta-t-il avec une effrayante ironie et un prosaïsme de damné, voyez, c’est votre affaire, combien vous avez dans la poche de quoi commettre de crimes. Fouillez-vous donc. — Puis, avec un ton de pitié enflé d’insolence :

— Des murmures contre le saint-père ! — ah ! ah !

Vous voulez donc que je descende de cette chaire ? Qu’à cela ne tienne, je descends.

Il s’avança jusqu’aux marches de la chaire, comme s’il eût vraiment eu l’intention de la quitter, plutôt que d’y rester au prix d’un scandale déchirant pour son âme. Cette évolution fort peu oratoire, grotesque, mais animée, loin de calmer l’effervescence qui bouillonnait dans l’église, ne servit qu’à l’augmenter. D’une voix pathétique, le moine reprit :

— Croyez-vous donc, malheureux, que, si notre saint-père connaissait comme nous le trafic qui se fait en son nom, il ne s’y opposerait pas de toute la candeur divine de son âme ?

Un ricanement d’incrédulité ayant accueilli ces dernières paroles, il s’écria avec violence :

— Je vous répète qu’il ne le sait pas. Je me porte garant du saint-père. Pourquoi donc cette rumeur qu’ont soulevée mes paroles ? Au nom du ciel, n’attirons pas l’anathème sur nos têtes audacieuses ; ne soyons pas impies en luttant contre l’impiété ! Respect, adoration, soumission, anéantissement devant le saint-père.

Le moine leva ses deux bras et resta longtemps dans cette posture ; il semblait s’offrir en sacrifice pour expier la coupable opinion de tous envers le saint-père.

— Qu’avez-vous donc, Ulrich ? dit avec impatience et en se retournant vers son fils le graf Eberstein, vous ne tenez pas en place. Pourquoi cette agitation ? Ne croiriez-vous pas ce moine, quand il témoigne de son respect pour le saint-père ?

Le fils du graf rougit et perdit un peu contenance ; il répondit pourtant :

— Ce n’est pas cela, mon père. Je me suis penché en avant pour m’assurer si ce moine n’est pas celui qui, pendant quelques mois, j’étais bien jeune alors, m’a enseigné les premiers éléments de mes études. Il m’a semblé le reconnaître.

Devenu l’avocat du pape, le moine rendit son rôle plus hardi : Combien laissait-il supposer son ennemi bas à terre pour faire preuve, lui moine, de générosité ? Sur le ton simple de la conversation, il reprit :

— Monseigneur Pandolfi n’est pas infaillible. Lui non plus ne sait pas ce que les moines, ses inférieurs, se permettent en son nom. Et parmi les moines il y en a d’avides : tous les dominicains ne sont pas saint Dominique. Un seul peut-être est cause de ces actes de simonie. À celui-là vous ne sacrifierez pas les autres. Il y a plus : vous n’en poursuivrez aucun même mentalement, frères en Jésus-Christ ; car celui que vous auriez désigné à la vengeance serait peut-être le moins coupable, songez-y bien !

Car, (et la voix du moine fut prophétique après avoir été tour à tour étouffée, sombre, traînante, triste, peureuse, hardie et triviale), car si l’on n’avait pas égard à cette distinction qu’il faut bien établir entre la pensée et le bras obscur qui l’exécute, entre l’instrument parfait en lui-même et l’ouvrier maladroit qui s’en sert, on oserait vous dire : Il y a un homme qui, pour de l’argent, pour de l’or, vend au premier venu des indulgences qui rachètent des crimes aussi noirs que ceux que j’ai déroulés, et vous seriez étonnés. On ajouterait, toujours par la même erreur, qu’avec l’or de ces rémissions sacriléges cet homme ne fait pas la guerre aux Turcs ni aux Moscovites, et vous vous demanderiez avec effroi ce qu’il en fait. Tout à coup, si la même voix, qui vous instruit si bien, vous déclarait qu’avec cet or on paie des poëtes langoureux qui chantent Platon et Ovide ; qu’on paie des peintres qui représentent des nudités païennes ; qu’on paie des courtisanes qui reçoivent chez elles tous ces peintres, tous ces poëtes ; tous ces païens ; si elle vous déclarait encore qu’avec cet or on bâtit en ce moment un temple orgueilleux à la religion, plus superbe cent fois que le Panthéon, car il portera le Panthéon en croupe ; que ce temple, Babel moderne, sera dans des proportions aussi effrayantes que sa sœur aînée et maudite ; que chaque pierre de marbre où de granit sera le rachat d’un sacrilége, d’un péché mortel ; que le fratricide en aura payé la voûte, l’homicide les marches, le parricide les portiques, et peut-être quelque roi coupable de l’assassinat de son peuple, la croix d’or qui terminera ce monument ; alors vous vous écrieriez comme l’aveugle de l’évangile : Où est cet homme ? Quel est cet homme ? — Cet homme ! cachez-vous dans la terre, brisez vos fronts : c’est Léon X ! c’est le pape !

Voilà l’erreur où vous tomberiez, mes frères, si vous confondiez celui qui trafique des indulgences avec le saint-père, au nom duquel elles sont prêchées ; car le premier devoir du chrétien, c’est l’humilité, qui renferme la soumission exclusive au pape, l’obéissance au prince.

Le sermon était fini, la grande révolution était commencée.


III.

Le graf Eberhard Eberstein était assis ; ses deux fils étaient debout à ses côtés ; il achevait le repas du soir. Depuis une heure, ou, pour être plus exact, depuis le retour du sermon, car le graf s’était mis immédiatement à table, aucune parole n’avait été échangée entre lui et ses fils. Tantôt il mangeait précipitamment le gibier que l’écuyer découpait au bord de la table, et il avalait d’un trait le vin que son fils aîné lui versait par-dessus l’épaule, et tantôt il laissait de longs intervalles entre les morceaux. Sa préoccupation était sombre. Cette scène domestique, qui ne s’écartait de la vie ordinaire de château que par un peu plus de silence que de coutume, était éclairée ou rembrunie par le jeu de la flamme du foyer. Un tronc entier brûlait dans la cheminée, maçonnerie colossale d’une utilité fort mal entendue, car le vent s’y précipitait de toute l’ouverture qui lui était ménagée. On brûlait plutôt qu’on ne se chauffait près de ces espèces d’incendies, qui avaient deux fins : de contribuer à l’éclairage de l’appartement, fort mal entretenu par une lampe nourrie d’huile de graines ou de navets ; et de justifier l’énorme droit d’abattage que les seigneurs avaient sur les forêts de leurs domaines. Un défaut joint à un abus ne chauffait pas davantage, n’éclairait pas mieux.

Et si le feu ne chauffait que par accident, la lampe de fer triangulaire, suspendue au plafond, n’éclairait que par secousses. De loin en loin les portières étaient soulevées, et un plat s’avançait ; ce plat était déposé sans bruit dans les mains d’un second domestique, qui faisait la moitié du chemin de la porte à la table et s’arrêtait ; enfin un troisième domestique le prenait et le remettait à l’écuyer tranchant avec la même lenteur. Cette suite de mouvements prévus, qui semblaient résulter non d’une volonté de l’âme, mais d’un tour de clé, se peindraient nettement à l’esprit de ceux qui n’auraient pas oublié ces vieux clochers des vieilles villes où, à chaque saison, paraît à la tour de l’horloge un homme ou une femme de bois, mannequins que le peuple appelle Jacquemarts.

Le graf ayant porté la main à son verre, son fils aîné s’apprêtait à lui verser du vin…

— Johann, dit le graf en l’arrêtant, je n’ai pas soif. J’ai même trop bu. Mon estomac est en feu.

— Mon père vous sentiriez-vous indisposé ?

— Ulrich, je vous remercie ; ne vous inquiétez pas ; reprenez votre place.

Et se tournant vers Johann : — La cérémonie a été un peu longue.

— Oui, mon père, et même fatigante.

— Ne nous en plaignons pas, Johann, puisque notre excellent électeur l’a suivie dans tous ses détails avec une patience exemplaire.

— Cependant, mon père, je crois m’être aperçu que notre clément électeur, soit lassitude, soit recueillement, a quelquefois fermé les yeux ainsi qu’un homme qui dort.

— Notre prince ne dormait pas, Johann ; il a trop de respect pour lui, pour nous et pour l’église.

— Alors il écoutait bien profondément.

— C’était un devoir, et je ne connais personne, mon fils, qui remplisse mieux ses devoirs que notre électeur.

Dès que les domestiques virent la conversation engagée entre le graf et ses fils, ils se placèrent sur un rang devant la table, saluèrent, et, sur un geste, ils reculèrent jusqu’à la porte, où, après un dernier salut, ils laissèrent tomber la portière devant eux. Il n’en resta qu’un pour avancer trois fauteuils auprès de la cheminée, dans laquelle il jeta quelques poignées de genièvre ; ensuite il se retira.

Bientôt une vapeur odorante se répandit dans la salle. Le graf permit à ses fils de s’asseoir.

L’aîné alla prendre dans une niche cachée derrière un rideau de soie un lourd volume richement relié, posa, quand il fut assis, le pied sur un tabouret, et ouvrit le curieux in-folio.

— Ulrich, commença le graf avec beaucoup d’affection dans la voix, vous n’êtes pas l’aîné de la maison.

— Je ne me suis pas encore aperçu, mon père, que ce fût là une raison pour que vous m’aimassiez moins ; de votre côté, avez-vous remarqué quelque différence à mon désavantage entre rattachement que j’ai pour vous et celui que vous porte mon frère, s’il est vrai qu’il existe une supériorité d’âge en sa faveur entre lui et moi ?

— Votre affection m’est connue, Ulrich, je n’ai à vous parler que de votre avenir. Vous avez vingt-deux ans.

— J’aurais désiré, mon père, qu’ils eussent été mieux employés pour votre gloire.

— La gloire de notre famille est entre de dignes mains.

Eberstein regarda son fils aîné, qui détourna un instant son attention des enluminures chevaleresques dont il se délectait pour s’incliner en signe de remerciement à l’allusion.

— Votre renommée ne saurait donc dépendre, Ulrich, ni d’un nom de famille dont vous ne pouvez, par votre naissance, perpétuer l’éclat, ni de la carrière des armes où j’ai des raisons pour vous défendre d’entrer. Le ministère des autels est assez honorable pour qu’on en soit jaloux ; le rang que vous y obtiendrez par les droits de votre nom est assez beau pour ne point vous faire regretter de n’être que le second héritier de ma race. Sanctifiée en vous, elle se prolongera par votre frère dans une voie d’illustration.

Cette fois le fils aîné du graf laissa passer l’éloge ; son attention était concentrée sur un endroit du livre qu’il tenait, où le héros consulte un magicien pour savoir si ses aventures seront heureuses. Le magicien, c’est le diable ; on le reconnaît aux griffes qu’il laisse entrevoir sous sa robe au lieu de pieds. Singulière faculté qu’a le diable de ne se déguiser qu’à la condition de se faire reconnaître.

— Admirable Pfintzing ! cria Johann au milieu de sa distraction, tu as écrit là un beau livre.

— Je m’étais fait depuis longtemps ce raisonnement, mon père, poursuivit Ulrich en baissant les yeux, ma fierté, mon orgueil sans doute déplacé, m’ont toujours empêché de l’admettre.

— Vos répugnances ne changeront pourtant rien à votre devoir, je l’espère, Ulrich.

— Je crains le contraire, excusez ma franchise.

Trop pénétré de son autorité pour la compromettre par quelque signe de mauvaise humeur, le graf réprima un mouvement d’impatience. Il essaya de reprendre son premier ton de condescendance. Pour cela, il n’eut qu’à regarder Ulrich, dont la figure respirait la soumission d’un ange.

— Vous êtes allé à Rome : je vous y avais envoyé pour que vous vous décidassiez à embrasser les ordres, d’après l’exemple de tant de fils de princes, plus zélés que vous sans doute à obéir à la volonté de leurs pères. Je vous citerais, s’il est nécessaire, votre bon cousin, l’abbé de Kempten, si heureux dans son abbaye ; prenez exemple sur lui. Je regrette qu’en revenant de Rome à Wittenberg vous ne l’ayez pas visité. Il me semble, à ce propos, que votre retour a été bien prompt.

— Oui, mon père.

— Et comment êtes-vous revenu de Rome ?

— J’en suis revenu chrétien.

À cette réponse, Johann rît comme un fou. Il jugeait son frère extrêmement naïf. L’in-folio faillit glisser de ses genoux à terre ; dans son hilarité il passa au moins deux imagés.

Eberstein considéra Ulrich d’une façon peu indulgente, et qui lui ôta au moins dix ans dans son estime personnelle. Ce n’était point de l’ironie comme Johann, mais de la pitié. En pareil cas, la pitié d’un père est pour le fils un soufflet, moins le coup. L’outrage y est, la rougeur aussi.

— Voudriez-vous bien m’apprendre alors quelle profession vous avez choisie, afin que, moi étant mort, vous ne soyez point obligé, pour vivre, d’aller sur quelque marche de la Saxe, armé d’un bâton ferré, détrousser les passants ? Compteriez-vous sur votre frère Johann ?

Ulrich exprima par un froncement de lèvres un sentiment de négation bien formel.

Johann n’eut pas l’air de se fâcher du peu de cas qu’on faisait de sa générosité.

— Vous mort, mon père, je prierai Dieu pour que votre ombre me protége, et je sortirai de cette maison ; plus tôt, si vous l’exigez ; maintenant si mon seigneur l’ordonne.

Le jeune fils du graf s’était levé.

— Où iriez-vous ? La terre n’a que des montagnes où des hommes libres commandent, et des vallées où rampent les serfs. Êtes-vous de la montagne ou de la vallée ?

— Il y a encore des mers. J’irai dans nos hanses teutoniques…

— Pour y faire le commerce, n’est-ce pas ? y vendre votre noblesse au poids des fanons de baleine et des cuirs de Hollande.

— Non pour y faire le commerce, mais afin de trouver un passage pour le Nouveau-Monde, à travers ces mers qui n’ont pas rouillé les éperons d’or de Cortez.

— Il fut un temps, Ulrich, où j’aurais eu le droit de vous enfermer dans un cloîtré et de vous forcer à y attendre que la grâce vous visitât. Non-seulement je n’ai plus ce droit, mais l’aurais-je, que je n’en userais pas contre vous.

La noble figure du graf était diversement affectée. Le maître cherchait à ne pas paraître dur, le père à ne pas se montrer faible.

— Vous ne luttez pas, Ulrich, contre le caprice tyrannique d’un père, songez-y bien, mais contre d’immuables lois, ciment des familles, contre des usages conservateurs vieux comme notre Allemagne impénétrable et dure, — contre ce qui est notre force.

— Vous vous trompez, reprit respectueusement Ulrich, je ne lutte pas, je me soumets. Né le second dans ma famille, ma famille ne me doit rien ; je m’en retire.

— Que pourrait-elle pour vous ? Si je partage, dit sans emphase mais avec dignité le graf Eberstein, mes propriétés en deux, mon écusson en deux, mon nom en deux, et que plus tard vos enfants et ceux de votre frère, par le même privilége, divisent de nouveau ces épaisses forêts, ce bel écu, ce grand nom ; dans moins d’un demi-siècle, si les familles de l’Allemagne suivent notre exemple, il ne restera pas un seul représentant fort de la terre conquise par nous, pas un bras pour la protéger ; mais vous serez tous, au contraire, faibles par le grand nombre, misérables comme des vassaux ; vous serez tant, que vous ne serez plus.

— Ce n’est point là ce que je souhaite, mon père. Gardez votre héritage pur et intact comme vous, l’avez reçu. Je compte assez, j’ose vous le répéter, sur mon épée pour me faire une place dans le monde.

— Oui, allez mettre votre épée au service des rois, et vous apprendrez de quel côté ils en dirigent la pointe. Contre nous ! contre nous !

Beaucoup d’amertume coulait des lèvres du graf, qui était puissant de raison quand il portait sa pensée devant l’institution féodale, lorsqu’il s’y plaçait à la tête comme une bannière ; redevenu père, il se sentait désarmé et à terre.

— Dieu veuille, continua-t-il, que vous, n’ayez pas à vous repentir, Ulrich, du mépris que vous affectez pour la vocation la plus sainte, la plus libre de toutes ! Vous y réfléchirez.

— Oui, mon père.

— C’est vraiment admirable ! interrompit tout à coup Johann en frappant des mains et en trépignant. Mais voyez donc ! le chevalier Tewerdanck, qui, après s’être battu avec deux lions, figure xlii, mit zwayen Leoben, lutte, page 48, avec un ours plus gros que celui des armes d’Oppenzell, mit einem Beren. Voyez-le encore, la pique en main, frappant l’animal à la tête, comme tout noble chasseur le doit. Quoique prêt à dévorer Tewerdanck, l’ours semble respecter les éperons d’or du chevalier ; et pourtant c’est une bête bien cruelle, assurent les vers de Melchior Pfintzing : Es ist wahrlich ein grausam Thier. Vous n’aimez donc pas Tewerdanck ? vous ne le connaissez donc pas ? Mais que connaissez-vous alors, Ulrich ?

— Je connais Tewerdanck, mon frère, répondit avec une réserve qui n’était pas sans malice, Ulrich, en posant le doigt sur le livre de Johann ; et je l’aime parce qu’il m’apprend quelque chose.

— À chasser aux ours, avec la pique et le couteau.

— Non-seulement pour cela, mais encore parce que Tewerdanck, qui signifie nobles — pensées, est notre glorieux empereur, Maximilien Ier, peut-être auteur des premiers chants de ce livre, parce que Ruhmreich, riche en gloire, est le duc de Bourgogne, dont la fille est celle que le chevalier Tewerdanck poursuit sous le nom symbolique d’Ehrenreich, riche en honneur, et parce que ces ours, ces lions, ces naufrages, ces incendies, auxquels échappe le chevalier, sont autant dé vices que les nobles pensées doivent vaincre pour s’unir à riche en honneur ; du moins, je le crois ainsi, mon frère.

— Bah ! vous voudriez me persuader qu’il y a autre chose là qu’un homme marchant sur des épées, Ulrich !

— Voudriez-vous, Johann, me dire quelle si grande valeur déploierait le chevalier à marcher sur des lames d’épées qui ne peuvent le blesser, lui qui a arraché la langue aux lions ? Chacune de ces épées est un vice vaincu par Tewerdanck.

— Il n’y a qu’un instant, Ulrich, que vous souteniez que le vice c’était l’ours ; maintenant, vous me dites que ce sont les épées : vous raillez, mon frère.

Pendant cette discussion, les deux têtes blondes d’Ulrich et de Johann se touchaient et se trouvaient au niveau des genoux du graf, qui, courbé et appuyé sur eux, voulait aussi connaître ce nouveau roman en vers, dédié au jeune Charles-Quint, petit-fils du héros célébré par le chapelain Pfintzing, et supérieurement gravé sur bois par Hans Schœufdin. D’enluminure en enluminure, de chant en chant, le graf et Ulrich furent entraînés par Johann, et l’un et l’autre, le grave père et le fils moraliste, oublièrent, comme cela arrive toujours, la leçon pour l’image, et ils s’amusèrent comme des enfants.

La soirée en était là, lorsqu’un knecht (serviteur) demanda si un paysan, qui avait à parler au graf, pouvait entrer.

Le graf fit un signe. La portière se souleva pour livrer passage à un interminable paysan, en qui il fut facile de reconnaître Claus Pfeiffer, le siffleur, que nous avons déjà vu dans la matinée sur la place de Wittenberg. En entrant, il avait ôté ses souliers.

— Eh bien ! Claus Pfeiffer, as-tu bien sifflé aujourd’hui ?

— Ni mieux ni plus mal, seigneur. Depuis vingt ans que je siffle, il survient rarement des événements entre mes oiseaux et moi. Nous ne sentons presque plus l’amusement de la chose.

— Et quelle avalanche t’a roulé jusqu’ici, mon vieil ours ?

— Je viens, répondit Claus, je viens…, et il sembla chercher au plafond la suite d’un air ; il sifflotait doucement :

— Ah !… voici : pour vous apprendre que ma femme a fait un enfant. — Et, avec autant de joie que si elle eût accouché de deux, il ajouta : C’est un garçon.

— Tu es adroit, Pfeiffer ; voilà, bien compté, ton cinquième garçon. À la bonne heure ! si tu m’élèves des faucons qui piquent les oiseaux, tu sais aussi me fournir des garçons pour courir les chercher dans les broussailles.

— Oui, seigneur, de bons chiens.

— Ce dernier est donc à moi ; appelle-le Corbeau.

— J’aurais une grâce à vous demander, seigneur.

— Voudrais-tu le nommer Loup ? Soit.

— Seigneur, sa mère désirerait le garder près d’elle, lorsqu’il sera grand, parce qu’il lui ressemble.

— Tu as gardé le dernier : non, Claus ; un pour toi, un pour moi : — bonne justice.

— Mais sa mère pleurera, seigneur ?

— Siffle-lui un air pour l’endormir, dit Johann.

— Vous êtes dur, Johann ! ne put se retenir de s’écrier Ulrich en frappant du pied.

Claus ne sut que dire : — Merci, seigneur Ulrich ; vous êtes bon comme mademoiselle. Que n’est-elle ici ! elle serait bien contente de vous voir ne pas être trop méchant pour le pauvre Claus. Mais les saintes vont au paradis. — Le graf étendit ses bras entre ses deux fils pour qu’ils eussent à se taire ; ils posèrent chacun un baiser respectueux sur ses mains.

— Que rapporterai-je à la mère ? demanda Pfeiffer.

— Ce que nous avons réglé une fois pour toujours : j’ai eu ton premier garçon, tu as eu le second, moi le troisième, toi le quatrième. Le cinquième m’appartient.

— Et fais-en vite un sixième, dit Johann, tu seras quitte à quitte.

Pfeiffer n’était plus à la conversation. Sa lucidité d’un instant s’était évanouie dans le refus qu’il éprouvait du graf, de lui accorder son cinquième fils nouveau-né. Il crut soupirer, il siffla. Ses poings étaient fermés de rage.

— Mais avance, que je t’apprenne un air de ma façon, dit Johann en posant ses deux mains, comme se le fût permis un petit chien envers un lion apprivoisé, sur les épaules de Pfeiffer et en lui sifflant au visage. Claus aurait cassé cette tête d’enfant comme une noix entre ses pouces. Il se prêta stupidement à la plaisanterie, étonné de changer de rôle, de siffleur d’oiseaux d’être oiseau. Ses poings seuls et ses yeux humides n’avaient point oublié la commission de sa femme.

Ulrich ouvrit doigt à doigt la tenaille que Pfeiffer appelait comme tout le monde sa main, et y glissa une pièce d’argent. C’était un métal qui en touchait un autre ; Claus ne sentit rien. Quand il l’eut assez bafoué, Johann le poussa brutalement ; la portière se balança longtemps après le passage du géant.

Eberstein avait remarqué l’action de générosité d’Ulrich, et dans une série de méditations, qui l’avaient empêché de voir et de blâmer sans doute la scène dont Johann avait rendu Pfeiffer la victime, il rattachait cette action à la conduite déjà fort inexplicable de son plus jeune fils. Cet enfant ne ressemblait à aucun autre. Quelle influence subissait-il ?

Au bout de quelques minutes, le graf se retourna vers Ulrich :

— Vous croyez sans doute que je ferais le bonheur de ce serf si je lui accordais l’enfant dont il réclame la possession à titre de père, et que je lui refuse, moi, à titre de seigneur. Mais ma souveraineté, que je conserve pour mon prince, serait perdue si je ne retenais que de leur propre volonté tous ces enfants nés dans mes propriétés et qui demain seront des hommes. Ils relèvent de moi : est-ce que je ne réponds pas de leur existence ? S’ils sont à moi, je suis à eux. Cinq enfants écraseraient ce serf qui ne consulte que son amour lorsqu’il les voudrait tous. Son cœur saigne d’en perdre trois sur cinq. Et celui qui n’en a qu’un pour héritier, posséda-t-il cinq enfants braves, dévoués, et bons comme vous, Ulrich, celui-là n’est-il pas trois fois plus à plaindre ? Et vous le connaissez celui-là ?

Ulrich se pencha vers son père ; il lui baisa la barbe avec respect.

Johann s’était presque endormi sur l’admirable Tewerdanck.

Un knetch prévint le graf que le sondeur des mines sollicitait la permission de lui être présenté.

Il entra.

Au-dessus, du serf par sa charge, qui consistait principaiement à mesurer avec une sonde le travail de chaque ouvrier des mines, Gottfried jouissait de la demi-liberté de ne pas être obligé de vivre continuellement sous la terre ainsi que ses compagnons. Par son entremise, le graf communiquait ses ordres aux mineurs, et ceux-ci se servaient du crédit de Gottfried pour faire parvenir au graf leurs demandes et leurs plaintes. Comme d’usage, les ouvriers l’abhorraient. À les en croire, Gottfried était un espion, un flatteur.

— Voyons, Gottfried, qu’as-tu à nous apprendre ?

— Qu’il y a fête à l’enfer dans trois jours, seigneur.

— Pourquoi cela, Gottfried ?

— Vous n’avez pas oublié qu’à chaque anniversaire de votre fête vous délivrez, en commémoration d’un si beau jour pour nous, un serf de vos mines.

— Vous ne m’aviez pas rappelé, Johann, que c’était dans trois jours ma fête.

— C’est que Johann est libre, mon père, répondit Ulrich au lieu de Johann.

— Eh bien, Gottfried, qu’il soit fait comme d’usage ; donnez la liberté à un serf de la mine.

— J’ai à vous rappeler qu’un de vos fils, ordinairement c’est l’aîné, doit être présent à la cérémonie pour prononcer le vous êtes libre ! sans cela le ban ne serait pas rompu.

— Oui, c’est le vieil usage de notre bonne Saxe, Gottfried

— Oui, libre et gueux, interrompit peu obligeamment Johann.

— Puisque Dieu ne permet pas ; ajouta Ulrich, qu’ils soient libres et seigneurs.

— Johann, irez-vous dans trois jours à cette cérémonie ?

— Par obéissance, mon père, car la vapeur du charbon m’étouffe, et sa poussière me fait tousser. J’aime peu, d’ailleurs, assister à la grosse joie de ces gens qu’on affranchit ; il y en aura bientôt autant de libres que d’esclaves. Mais, par obéissance, j’irai.

— Et vous, Ulrich, iriez-vous à la mine ?

— Par obéissance, mon père, et par curiosité. Je n’ai encore visité aucune de vos mines, qu’on dit si profondes.

— Gottfried ! Ulrich, mon fils bien-aimé, sera présent, dans trois jours, à l’affranchissement du mineur. — Nous ne voulons pas, Johann, vous exposer à être malade ; vous êtes délicat comme votre mère. Soyez toujours l’un et l’autre bons comme elle.

Et le graf porta son regard et le fixa sur le portrait à fond d’or qui surmontait la cheminée. La comtesse avait dû être fort belle, si le peintre avait été exact, et il l’avait été assurément, car le portrait était admirablement peint.

— La contemplation du père entraîna celle des fils et celle de Gottfried le sondeur. Comme ils étaient debout, la tête rejetée en arrière pour considérer plus attentivement le portrait ; la flamme les éclairait à profil fuyant : et cette flamme, et ce feu, et ces hommes, dont la barbe de l’un était si belle, et ce portrait colossal qui semblait monter devant eux, eussent fait croire à l’évocation bienheureuse de la dame protectrice du château.

C’était mieux que cela ; c’était une mère.

Le graf essuya une grosse larme.

— Allons, mes enfants, il se fait tard.

Et appuyé sur son fils aîné Johann et sur le bras d’Ulrich, il traversa la salle, et s’abaissa sous la portière que le sondeur Gottfried souleva, visiblement fier de cet office, que le hasard l’obligeait à remplir.

Rangés sur le passage du graf, les domestiques le saluèrent et crièrent jusqu’à ce qu’il fût au haut de la rampe :

— Dieu vous donne une bonne nuit, maître.


IV.

Arrivé à l’entrée de la mine, Ulrich pénétra sous un rocher taillé en voûte qui dérobait la vue de la plaine, et descendit de cheval.

La nuit était venue.

Quand il se fut débarrassé de ses éperons, qui l’auraient gêné dans sa marche à travers les sentiers tortueux, sous les galeries sombres de la mine, il sonna du cor avec force pour avertir les mineurs de sa présence.

Au bout de quelques minutes, la porte de chêne ouvrit ses deux battants et les referma sur Ulrich. La bride du cheval fut nouée à un anneau scellé dans le mur à quelques pas de l’entrée.

À la clarté d’un falot, il descendit la pente rapide de la première galerie, appuyé sur l’épaule de Gottfried, qui était venu à sa rencontre.

Il respira avec plus de liberté dès qu’il sentit que son coude et ses genoux ne froissaient plus les parois de la mine, et que sa tête ne détachait plus en passant des exfoliations d’argile. L’air devint, graduellement moins pesant, les ténèbres moins épaisses ; la sonorité des pas annonça bientôt l’espace. Il tomba une fraîcheur perpendiculaire sur son front. Gottfried éleva le falot ; Ulrich remarqua qu’ils étaient sous une voûte colossale, soutenue par elle-même, formée de quartiers de roches rougeâtres, tissues et entrelacées de racines. Des fuites d’eau larmoyaient çà et là à des intervalles inégaux. Quelques étoiles luisaient au-dessus de cette voûte par une ouverture qui s’était faite à son sommet à la suite d’un amincissement de terrain. Des chèvres égarées se hasardaient parfois à avancer leur tête barbue et à pousser un bêlement plaintif au bord de ce trou.

— Passez cette chemise de toile noire, dit le conducteur à Ulrich ; sans cela, je ne réponds pas que vous ne soyez complètement habillé de deuil avant d’être arrivé.

Ulrich passa la chemise noire ; nouée étroitement à son cou, elle descendait jusqu’à ses pieds en forme de sac.

— Suivez-moi maintenant. Votre main ; avancez le pied ; ne craignez rien : je vous conduis au centre de la salle où nous venons d’entrer. Vous allez heurter une barrière ; posez-y les mains, et ne bougez pas. — Vous êtes à l’entrée du puits ; sans désemparer, passez votre corps sous la barrière. — Bien. — Allongez la jambe ; tenez-vous toujours fort à la barrière. — Sentez-vous une entaille dans le trou ?

— Oui, Gottfried.

— Coulez votre pied, appuyez-le sur l’entaille ; autant de l’autre côté, il y a une autre entaille. Posez toujours un pied à droite, l’autre à gauche ; mettez vos mains où auront été vos pieds, dans les mêmes entailles.

— Est-ce bien profond ?

— Quatre-vingts pieds. — Seigneur, il serait prudent de ne pas parler pendant quelques instants.

Après ces recommandations, continuant à descendre dans ce boyau creusé à vif dans le rocher, Ulrich et Gottfried se poussèrent en silence ; car, passé le premier, le conducteur était attentif à faire sentir le voisinage de ses épaules à Ulrich, qui parvint de cette périlleuse manière jusqu’à la seconde galerie. Là, ils se reposèrent un instant, Gottfried ranima la lampe.

Au centre de cette seconde salle s’ouvrait un autre puits, mais plus large et plus profond que le premier, et qui ne lui était pas perpendiculaire ; sombre comme le chaos, béant et déchiré comme un volcan éteint. Au-dessus du puits deux paniers se balançaient ; Ulrich et Gottfried se placèrent dans le même ; celui-ci saisit la corde où était attaché le panier vide, et il ne commença à la lâcher qu’après avoir éteint le falot, précaution nécessaire, car la vue des objets fuyant devant les yeux avec une rapidité égale à la chute ferait tomber en défaillance. Ulrich fut prévenu que la moindre imprudence entraînait dans ce trajet de funestes accidents. Au moindre balancement, la corbeille s’incline et dégorge, comme un résidu de charbon, le voyageur téméraire à cent cinquante pieds au-dessous de lui.

Ils descendirent. Un mugissement rauque, lointain comme celui d’une cascade, se mêlait au vent noir, courant de bas en haut, causé par la vitesse de leur chute. Ils étaient dans le voisinage des aqueducs d’où s’échappent les eaux qui jaillissent spontanément des fouilles, et engloutissent si souvent les malheureux mineurs. Ulrich traversa comme une ligne de plomb le puits percé au milieu de ces eaux invisibles, qu’une pompe élève à une certaine hauteur pour les déposer dans un bassin, qui les rejette au dehors dans le lit de quelque rivière.

Le panier toucha la terre.

Ulrich ouvrit les yeux devant deux mille mineurs armés de flambeaux, debout au milieu d’un salle ardente de lumières que reflétaient les nombreuses pyrites dont elle était semée. Cette clarté était chaude ; elle se renouvelait trop vite pour la cavité où elle s’exhalait sans issue ; et, répétée, pressée comme elle l’était, elle semblait agir, sur les parois avec la puissance de la vapeur. La lumière bouillonnait.

Ce furent des cris d’une ivresse sauvage. On se disputa l’honneur de saluer le fils du graf Eberstein, qui, un peu étonné de cet accueil, un peu ému de l’aspect de ceux qui le lui prodiguaient, semblait, avec ses membres délicats, ses mains blanches posées au-dessus de ces crinières comme pour les bénir, avec sa chevelure blonde agitée par le vent des torches qui fumaient près de ses joues, un être surnaturel tombé au milieu de l’enfer, un sylphe au milieu des gnomes.

« Fils d’Eberstein, les serfs de votre père vous souhaitent de longs jours de prospérité, et saluent votre présence au milieu d’eux. »

Et un autre : « Vous êtes le rayon du soleil qui perce la terre, et qui du bloc de charbon fait un diamant. »

Un autre : « Vous êtes le filon d’argent pur que nous cherchons sans jamais le trouver. Il vient toujours avec la boue. »

— Amis, répondait Ulrich, mon père, Dieu prolonge ses jours ! m’a envoyé parmi vous pour assister, selon l’usage, à la célébration de sa fête. Profitez de ma présence pour m’adresser les demandes que je lui transmettrai fidèlement.

— Moi, je voudrais voir le soleil, m’asseoir sous un arbre qui me couvrît de feuilles et d’ombre et puis mourir au chant des oiseaux.

— Moi, me promener dans une belle ville, dans Wittenberg, et puis rentrer dans cette caverne.

— Moi, prendre tous mes enfants dans mes bras comme une gerbe de foin, et les embrasser un jour entier.

— Moi, me lancer sur la mer, être emporté par le vent.

— Que ne puis-je vous accorder tout cela, mes amis ! Mon pouvoir ne s’étend qu’à la faculté de délivrer un de vous. Le sort en a-t-il décidé ?

— Pas encore.

— Eh bien ! allez, et consultez-vous ; vous viendrez m’apprendre ensuite le choix que vous aurez fait. Qu’il tombe, s’il se peut, sur le plus digne ; que les forts, les plus éprouvés, laissent passer devant eux les souffrants, les femmes, les vieillards. Ils ont moins à vivre, qu’ils vivent mieux.

— Brave et noble Ulrich, nous serons toujours tes fidèles serfs, nous irons te chercher l’argent dans les entrailles les plus sourdes de la terre, nous te rendrons plus riche qu’un roi.

Et les mineurs vidèrent la salle, heureux, depuis le commencement de la cérémonie, que Gottfried fût absent. En partant ils ne laissèrent autour de l’énorme brasier, qui renvoyait ses rouges reflets sur les parois, que les vieillards et leurs femmes, les uns et les autres très-indifférents sur ce qui allait se passer. Depuis trente ans, plus ou moins, qu’ils vivaient dans cet abîme, ils avaient pris en habitude ces espaces sans air, ces voûtes sans lumière. Puis, tout étant relatif, un flambeau de plus dans leurs cavernes équivalait, au soleil. Le véritable soleil, ils l’avaient oublié, comme les fleurs, le gazon, comme les arbres et les fontaines. Ils se peignaient ce qui se passait sur leurs têtes, à peu près comme les nations décrépites et sans imagination se figurent l’état primitif du monde d’après les genèses. Véritable mythologie pour eux que les mers, les fleuves, les tempêtes, les beaux jours, les saisons, les années, les guerres ; après leur mort ils retrouveraient ces merveilles dans le ciel. Leur âme habiterait des villes bien peuplées.

Ces vieux mineurs et leurs femmes avaient des cheveux blancs qui s’abaissaient sur leurs visages couleur d’argile. Ils parlaient peu, car l’isolement ôte graduellement l’envie de transmettre sa pensée ; ils avaient l’inertie de l’atmosphère qui les enveloppait ; autour de leur âme s’étendaient couche sur couche l’ennui, la tristesse et l’indifférence. Les rougeâtres tisons soufflaient de loin eh loin des flammes sur leurs visages, des cendres dans leurs cheveux, où elles restaient. Quand les éclats du charbon embrasé lançaient en sifflant des scories hors du cercle, un bras sec et raide comme des pinces les saisissait et les remettait au foyer. Il fallait, du reste, que ces projectiles, tombassent bien près d’eux pour qu’ils prissent même ce soin.

De ce point, comme centre, on distinguait, sous les longues galeries et à des distances perdues, des pelotons de mineurs, ou plutôt leurs milliers de torches, réduites, par l’éloignement, à des gouttes de feu, à des paillettes d’or animées, génies familiers de ces excavations. Sous certaines voûtes, on eût dit un bal de gnomes, sous d’autres des sauvages achevant un repas humain ; là-bas un rêve, là-bas un embrasement ; plus loin des âmes errantes dans les corridors du purgatoire, plus loin encore ce souffle visible dont parle saint Jean dans ses insomnies. Comme ces feux luisaient de partout, ils traçaient une ellipse autour de l’œil, et cette ellipse, par une fascination naturelle, tournait, tournait plus fort, confondait tout, la lumière et le reflet, et l’on se serait cru, à la place où se tenait Ulrich, englouti avec quelque planète qui, tout à coup détachée du mouvement général, achevait, dans son horrible chute, de tourner et de s’éteindre.

Ulrich frappa sur l’épaule d’un vieux mineur, qui s’éveilla en sursaut.

— Serais-tu heureux d’être celui qu’on affranchira ?

— Seigneur, répondit le vieillard, je suis libre.

— Et tu restes ici ?

— Oui ; je m’y plais.

— Mais le bonheur de marcher ?

— Je ne puis plus me mouvoir, depuis que j’ai tant travaillé dans cette mine.

— Mais la joie de voir le ciel ?

— Je suis aveugle ; je le vois dans mon âme ; celui-là est sans tempêtes.

— La joie de fréquenter ses amis, ses parents ?

— Je n’ai plus qu’une amie ; n’est-ce pas, Marguerite ?

Le vieux mineur tira de sa léthargie une femme assise à ses côtés.

— Est-ce là ta femme ?

— Oui, je suis sa femme, Marguerite Lindermann.

— Dieu vous en envoie une aussi bonne, mon fils ! reprit le mineur.

— Oui, mais un peu plus féconde que moi, si c’est possible ; car votre glorieux nom courrait risque de s’éteindre.

— Vous n’avez donc pas beaucoup d’enfants ?

— Un seul ; un garçon ; bon fils.

— Est-il avec vous, ici, dans cette mine ?

— Non ; l’état ne lui a pas convenu. Après en avoir essayé, pour obéir à son père ; il a suivi sa vocation, que nous n’avons plus contrariée ; il est moine.

— Et de quel règle ?

— De Saint-Augustin, à Wittemberg. Il passe ses jours dans l’étude, ses nuits dans la prière ; il ne sort de sa cellule que deux fois par an, et c’est pour venir ici. Mais, s’interrompit la vieille Lindermann, en regardant son mari comme pour le consulter, si nous chargions le fils de notre gracieux maître de cet envoi dont nous parlions hier…

— Parlez, mes amis.

— Voici. Nous avons économisé deux thalers, mon mari et moi, depuis l’année dernière, pour les consacrer, selon notre usage, à nous acheter des indulgences. Notre embarras est de faire parvenir cet argent à notre fils, qui se charge ordinairement de le remettre aux envoyés du saint-père. Notre fils est en retard cette année, et nous craignons qu’il ne nous oublie tout à fait.

— Voulez-vous que je lui porte vos deux thalers, bonnes gens ? Ils lui seront remis dès demain. Son couvent ?

— Le couvent des Grâces…

— … Couvent des Grâces, écrivit Ulrich sur le paquet qui contenait les deux thalers. — Ses titres ?

— Vicaire, régent des études.

— La commission sera remplie. Reposez-vous sur moi.

Et la vieille, tirant à part Ulrich, lui dit : — Cachez vite ce gulder de plus, et remettez-le à mon fils avec les deux thalers. Mon mari n’en sait rien. C’est pour un péché qu’il a commis, et dont il ne veut pas convenir. Il a soutenu que son fils était un ambitieux ; c’est un mensonge.

Ulrich sourit en prenant l’argent de la vieille. Insensiblement les autres mineurs, attirés par la curiosité, et surtout par le phénomène d’un seigneur causant avec familiarité au milieu d’eux, se rapprochèrent du groupe formé par lui, Marguerite Lindermann et son mari ; et les uns rampant à ses pieds, les autres pliés sur leurs genoux noirs et calleux ; ceux-ci, retenant leur souffle au dessus de ses épaules, de peur de salir ses cheveux blonds ; ceux-là le regardant de bas en haut, et en biaisant leurs corps, comme les démons doivent regarder un ange, semblaient former une cour sauvage et surnaturelle à quelque création intermédiaire. On eût cru qu’il racontait, voyageur céleste, les merveilles du monde qu’il avait quitté, et où il n’avait laissé que ses ailes et la flamme de son front. Distrait dans sa conversation avec le mineur qui avait plus particulièrement captivé son attention, il ne remarqua que lorsqu’il en fut cerné ces têtes blanches saupoudrées de charbon, ces corps courbés et à demi tordus par le feu, comme du vieux fer, ces barbes d’amiante. Sa première émotion fut la peur, la peur qu’aurait un enfant à se trouver pour la première fois au milieu d’une troupe de nègres ; car, dans ces temps de vagues superstitions, au fond de cette Allemagne de forêts et de cavernes, les mineurs et les charbonniers avaient le privilége de fournir, des sujets de terreur aux veillées des châteaux, aux nourrices et aux enfants. Le second sentiment du jeune seigneur fut la pitié. Il se laissa regarder et envelopper par ces noirs habitants des mines, heureux de contempler un être qui portait sur ses traits comme un reflet pur du jour dont ils avaient perdu le souvenir, et dans son haleine la suavité d’un air chargé des parfums de la terre. Ulrich était le sachet odorant qui évoque pour les sens le fantôme de la patrie. L’âme se laisse mener par des parfums et des rayons ; et la patrie a une couleur comme elle a un parfum. Ulrich exhalait le soleil et la terre.

Il s’aperçut, et il en fut touché, que les mineurs avaient une déférence particulière pour le vieil aveugle Lindermann et pour sa femme. Quand ils parlaient, on les écoutait dans le plus profond silence. Ils étaient vénérés à cause de leur grand âge écoulé dans la mine, consultés dans les affaires où les lumières des autres étaient trop courtes : ils pacifiaient les différends ; ils étaient la justice de ces pays ténébreux.

Du plus loin qu’on put voir, on aperçut des flambeaux qui arrivaient de tous les points vers le centre où était Ulrich. Silencieux et graves, les mineurs marchaient en brandissant leurs instruments, leurs pioches, leurs marteaux et leurs pelles. Serrés l’un contre l’autre, ils s’avançaient dans tous les sens. La terre tremblait.

Quand ils furent sous la voûte, ils élevèrent un tertre. Sur ce tertre allait s’asseoir celui qu’on avait choisi pour proclamer l’affranchissement de leur compagnon.

Au pied de ce trône de pierres et de minerais, les ouvriers creusèrent un trou avec leurs pioches. Ils y poussèrent un bloc de charbon.

Auprès de ce trou qu’ils avaient recouvert, ils en firent un autre, qui cacha, au lieu de charbon, du minerai de fer. Un troisième, pratiqué à égale distance, recéla un bloc d’argent natif. Enfin, dans le quatrième, les mineurs déposèrent un sac assez lourd, qui disparut aussi sous une faible couche de terre.

Quand les trous furent tous bouchés et la terre bien aplanie sous les pieds, parut l’homme à la baguette (le Vunschelrouthe). On nommait alors ainsi celui qui, par une perception déniée à nos époques de lumières, devinait en marchant, et en tenant, une baguette de noisetier dans les deux mains, l’endroit de la montagne qui recelait les mines de fer ou d’argent, les sources d’eau. Il vivait ordinairement dans la mine qu’il avait découverte sans être soumis à aucune charge ou servitude. Comme la plupart des êtres privilégiés, le respect qu’il inspirait n’était pas uniquement composé d’amour ; beaucoup d’effroi s’y mêlait ; car, outre la divination des métaux, il possédait la faculté non moins exceptionnelle et non moins redoutée de sentir trembler la baguette de noisetier entre ses doigts nerveux, lorsqu’il était dans le voisinage d’un meurtrier.

Les mineurs s’écartèrent pour le laisser passer. Il monta sur le tertre qu’on lui avait dressé, et il affecta bientôt l’enthousiasme et l’emportement d’un oracle. Peu rassurées, les femmes se mêlaient à des groupes de mineurs, et, passant leurs petites têtes enfumées entre les jambes de leurs pères, qu’elles écartaient pour voir et qu’elles étreignaient comme deux colonnes pour se raffermir contre la terreur de ce qu’elles voyaient, les jeunes filles regardaient l’homme à la baguette, le terrible Vunschelrouthe.

— Creusez, ordonna-t-il, creusez là ; il y a du fer.

Les mineurs se mirent à la tâche ; ils fouillèrent un des quatre trous qu’ils avaient creusés. Ils soufflaient : la terre volait derrière leur épaule.

— Menteur ! menteur ! lui cria-t-on de toutes parts. C’est du charbon et non du fer. Tu nous trompes ; descends.

— Oui, je vous trompe, comme je trompais ce seigneur violent et dur à qui j’assurai qu’il y avait une mine d’or sous son château. Il creusa, creusa tant, que, manquant par les fondations, son château, tourelles, bastions, pont-levis, hommes d’armes, châtelaines et lui, s’écroula dans un abîme.

La vengeance du divinateur, accueillie comme une excuse triomphante, fut saluée par un mugissement d’approbation. Il poursuivit.

— Fouillez à cette place ; il y a de l’argent, beaucoup d’argent. Allumez la forge, attisez le feu, gonflez les soufflets ; que le creuset soit mis sur les charbons, que l’argent coule.

On creusa un second trou ; mais, au lieu d’argent, ce fut du fer qu’on aperçut.

Nouvelles exclamations de colère simulée contre le sorcier à la baguette.

— Est-ce là de l’argent ? Imposteur, c’est du fer ! Brise ta baguette !

— C’est de l’argent, vous dis-je, de pur argent. Quand mes amis, quand mes frères ne peuvent pas payer la taille au seigneur, la corvée au monastère, la dîme à l’abbé, que leur rive-t-on aux pieds ?

— Un anneau de fer.

— Aux poignets ?

— Du fer.

— Autour des reins ?

— Du fer, du fer.

— Donc, le fer c’est de l’argent, puisqu’il le procure en déchirant la chair, en brisant les os de mes frères pauvres.

Et, satisfaits de ces allusions qui flattaient leurs mécontentements, les mineurs, se soudant par les doigts comme les anneaux d’une chaîne, arquant en pinces leurs jambes velues, bombant leurs poitrines écaillées comme le corselet du crocodile, balançant leurs têtes d’ours, joyeux et sombres, ivres de l’ivresse du cœur, et non de celle du vin, pied contre pied, tous montrant leur râtelier, plus blanc de leurs lèvres relevées et tordues par l’ironie sur leur visage bistre, s’animant parce qu’ils se touchaient par les nerfs, par la chair, par les muscles, par les regards, par la sueur, par l’haleine, par la pensée ; tous en ébullition sous ce couvercle de terre, dans ce fourneau de fer, couverts de poussière, ils partirent, ils coururent, ils tournèrent, ils s’inclinèrent l’un sur l’autre, en criant : Du fer ! en chantant : Du fer ! du fer ! du fer ! Ces flambeaux échevelés, comètes qui semblaient vouloir sortir de la terre, la percer et courir dans l’espace ; cette vague noire et hurlante sur laquelle les flambeaux passaient et disparaissaient ; cet homme seul et debout qui les dominait : on eût dit une roue vivante dont le pivot était un magicien.

La roue s’arrêta.

— À cette place, reprit l’homme à la baguette de noisetier, il y a de l’or, un morceau d’or. Cherchez.

Courbés sur leurs pioches, les mineurs se remirent à l’œuvre avec une espèce d’acharnement et une rage qui ne semblait plus jouée.

Ils tirèrent du trou le sac qu’ils y avaient déposé.

— Est-ce là de l’or, misérable sorcier ?

— Ouvrez ce sac.

Le sac fut ouvert.

Un homme tout nu en sortit, qui en s’élançant cria : Libre !

— Libre ! a-t-il dit, reprit le magicien. N’est-ce pas de l’or, de l’or pur, que contenait ce sac ?

— Oui ! Tu vaux mieux que le fer, tu es libre ! tu vaux mieux que l’argent, tu es libre ! tu vaux mieux que l’or, tu es libre, Boccold !

Boccold, c’était le nom du mineur affranchi.

On le conduisit aux pieds d’Ulrich qui, tirant son épée toute ruisselante des feux de la mine, s’écria :

— Au nom de mon père, votre maître et le mien, le graf Eberard Eberstein, je te fais libre, Jean Boccold ! Va où tu veux ! vis où tu peux ! meurs dans ton Dieu !

Un manteau fut jeté sur les épaules de Boccold, et on l’aida ensuite à monter sur le trône qu’occupait le divinateur.

Quand il y fut assis, comme le roi des gnomes, une autre cérémonie, longue et énigmatique pour beaucoup de ceux qui s’y prêtaient, pour les femmes surtout et les enfants, eut lieu, mais sans trouble ni emportement. Tous ces démons, redevenus des hommes, et des hommes malheureux et tristes, brisés de souffrance, ridés, vieux sans vieillesse, retombés des hauteurs exagérées d’un enthousiasme corrosif, prirent leurs vieilles mères sous le bras, leurs pères de l’autre, mirent leurs enfants de suie sur les épaules, et comme s’ils allaient partir, sortir de la mine, de ce caveau sans air, de cette prison sans jour, ils défilèrent, famille par famille, devant Boccold.

À mesure que les mineurs passaient devant Boccold, ils retiraient leurs souliers, — qu’ils avaient chaussés pour cette cérémonie, — et lui en donnaient la semelle à baiser en prononçant ces paroles :

Le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde[1].

Cette formule mystique ayant frappé l’attention d’Ulrich, il se rappela l’avoir entendu prononcer dans la forêt Noire par les paysans que l’incendie avait chassés de leur ville.

Le baiser du soulier acheva de le convaincre de l’exacte ressemblance des deux symboles.

Les pères élevaient leurs petits enfants dans leurs bras, et ceux-ci tendaient également à Boccold leurs petits souliers à baiser, épelant : Le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde.

Il ne resta plus aucun doute dans l’esprit du fils du graf ; seulement il ne savait pas davantage ce que signifiaient ces paroles et ce signe grossier, reproduits à quatre cents lieues de distance par des paysans et par des mineurs, sans communication entre eux.

Descendu tout à coup de son fauteuil de pierre, Boccold alla droit à Ulrich, et, fraternellement, sans précaution, il lui appliqua la semelle de son soulier sur la bouche. Ulrich fut frappé d’étonnement, les mineurs étaient surpris de la témérité de Boccold. Ceux qui comprenaient le sens de ce mystère s’attendaient à voir Ulrich passer son épée dans le corps de Boccold, mais Ulrich, pour qui cet acte semblait moins un affront qu’une déférence, tant Boccold était respectueux en l’accomplissant au milieu de l’attente religieuse de ses compagnons, baisa le soulier et répéta avec l’obscurité d’un néophyte : Le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde.

Si la mine, toute rouge et toute noire, eût craqué et se fût ouverte tout à coup comme une grenade au milieu d’une ville assiégée, elle n’eût pas retenti si bruyamment des cris d’enthousiasme et d’élévation, d’amour et de rage, en ce moment où Ulrich signa de ses lèvres un pacte avec le soulier.

Il fallut céder, on le prit, on l’enleva, on l’exhaussa sur un pavois formé de toutes les bêches réunies, on le promena à la lueur des flambeaux autour de la mine qui s’exfoliait sous l’effort des accents sauvages des mineurs. Lui et Boccold étaient les héros de la fête.

L’ivresse avait duré jusqu’au jour, ce qu’Ulrich ne sut qu’au sortir de la mine. Un air rose et froid courait sur les rochers saupoudrés de neige. Le jeune fils du graf crut s’éveiller d’un long rêve. Il poursuivit sa route, et pensa.


V.

— Foi de Müller ! il faudra bien que saint Dominique nous rende par les manches ou par le capuchon l’argent qu’il nous a volé ; oui, volé disait un moine du couvent des Grâces à un autre moine en tirant le rideau de soie de la chapelle de saint Augustin.

— Dieu vous entende, frère Müller, répondait l’autre moine enfermant dans leur armoire, en sa qualité de chantre, les statues de bois peintes et dorées, placées derrière le maître-autel ; mais les vénérables pères ne paraissent pas édifiés du sermon de notre recteur.

— Oui, ceux qui espèrent devenir évêques ont crié contre le scandale de cette prédication ; mais on les laisse chanter. Faut-il que des renards italiens, aux dents blanches, au museau pointu, viennent nous enlever nos pécheurs sous le nez, comme si nous n’étions pas tout aussi capables qu’eux de les sauver ?

— D’autant mieux, frères Müller, que nos prix ne sont pas très-élevés. Mais de tout temps cela, a été ainsi ; les étrangers seuls sont prophètes. Comme on s’aide peu dans cette ville d’égoïsme ! S’il se commet un péché, c’est un Italien qui en profite. Le pays n’est pas déjà si riche pourtant.

— Ah ! s’il n’y avait que notre saint couvent sur la terre, comme tout n’en irait que mieux !

— Et que nous fussions, vous, frère Müller, l’archevêque de Mayence, et moi le saint-père !

— Moi, archevêque de Mayence !

Les deux moines soupirèrent ; ils auraient poursuivi leur rêve, si la cloche n’eût appelé l’archevêque de Mayence et le saint-père pour réciter l’office des morts sur le corps du père Staupitz. Ils prirent chacun une lampe et se dirigèrent vers la porte intérieure du cloître, le long des nefs désertes et sonores, traînant leurs souliers sur les dalles tumulaires. Peu à peu le bruit de leurs pas ne fut plus qu’un frôlement, la clarté de leur lampe qu’une lueur ; leurs deux ombres seules ne cessèrent de grandir, elles remplirent l’église d’obscurité, jusqu’au moment où la porte du cloître se referma.

La cérémonie était commencée. La salle des conférences était tendue d’un drap noir qui cachait les portraits des religieux célèbres de l’ordre, depuis saint Augustin jusqu’au père Staupitz. Six flambeaux jaunes portés par des candélabres éclairaient sur deux rangs le catafalque où reposait le corps du défunt, tenant un calice entre ses doigts pâles. Debout, leur bréviaire à la main gauche, et un cierge dans la droite, les moines récitaient la prière des morts.

Elle était à peine achevée quand le frère Müller tira par la manche un des moines présents à la cérémonie pour l’avertir qu’un étranger l’attendait dans sa cellule.

— À cette heure ! qu’il revienne.

— Il ne le peut, m’a-t-il dit.

— Savez-vous de quelle part il est ici ?

— De celle de votre père et de votre mère.

— Je suis à lui. Tenez, prenez ce flambeau et ce bréviaire et priez pour moi.

— Pour lui. Vous voulez dire pour le mort !

— Non, pour moi, à ma place, entendez-vous ?

Le docteur s’esquiva sans bruit et sans lumière ; il franchit les galeries de la cour, toute blanche de la neige qui était tombée.

Frère Müller pensa à part lui : Le docteur eût tout aussi bien fait de me remplacer par un candélabre et un pupitre.

Les innombrables petites cellules dont les croisées donnaient à l’intérieur, dardaient des rayonnements rougeâtres à travers des couches de brume sur le tapis de neige qui cachait le pavé de la cour. Aucun souffle d’air n’agite ces traînées lumineuses, ne soulève les flocons de ce manteau d’hermine, au milieu duquel se dessine une croix, celle du clocher dont l’ombre se teint en noir sur la neige ; on dirait un manteau d’électeur. On aperçoit, en s’approchant des fenêtres à fleur de sol, les travaux auxquels les moines ont l’habitude de se livrer pendant la veillée, et avant que l’heure ne les appelle au dortoir. Derrière la toile transparente et gommée, remplacée plus tard par des carreaux de Bohême, on distingue ceux qui, la scie ou le rabot à la main, équarrissent le chêne ; plus loin ceux qui le façonnent en tables, en siéges ou en bahuts. Poussé par un pied infatigable, ici le tour fait voler sous le ciseau des rubans de sapin, et achève de soumettre à une forme torse, mais ravissante d’évidement, des colonnettes de lit. La rougeur enflamme des fronts pieux courbés sur la ciselure d’un panneau en noyer où revit en relief quelque mystère de l’ancien testament. Dans un angle de l’atelier grimace, sous le poinçon d’un artiste calme et tonsuré, quelque gorgone horrible destinée à vomir pendant mille, ans l’eau de la pluie du haut d’une cathédrale. Du silence partout. Au milieu d’un nuage de sciure des robes noires traînent. L’horloge de sable indique les minutes d’un temps si utilement rempli.

Autres croisées, autres ateliers. Cet atelier appartient aux moines relieurs. Suspendues au plafond sur des ficelles, des peaux attendent le moment où le battoir les polira. Celles-ci sont déjà polies. Deux moines les étendent sur la pierre, dix les détirent, vingt les découpent, de plus habiles les collent au dos de l’in-folio de parchemin ; de plus ingénieux encore les gauffrent, les sillonnent d’un fer brûlant, et dans leur tissu élastique creusent des miracles de moulure où coule ensuite un rayon d’or. Ce sont des fruits, des anges en saillie ; des pierres précieuses s’y enchâssent, topaze ou rubis. Sur cette étagère s’empile le catéchisme du paysan, rêche et jaune ; sur celle-ci le bréviaire du pauvre moine, noir et en peau d’âne sentant encore son origine ; sur ces tablettes les livres d’oraison de l’abbesse, tout mignons et tout moirés, touffus de rubans. Respect ! voici le missel de la cathédrale, écrasé sous les fermoirs d’or qui le boutonnent. Heureux l’empereur qui, au jour de son couronnement, posera ses lèvres sur cette riche reliure.

Regardez par ce trou que le vent a percé dans la toile du châssis : encore des moines qui gravent sur du bois des caractères de l’alphabet ; ils retiennent leur haleine, écartent leur barbe pour achever quelque majuscule ambitieuse, fleurie et gracieuse comme un bouquet de mariée. Chacune de ces doctes puérilités absorbera un hiver de méditations. De l’établi du graveur la planche passe au marbre de l’imprimeur, qui l’enduit de noir et de rouge et l’applique sur le vélin. L’œuvre est parfaite maintenant. Ainsi, dans chaque réduit d’où rayonne la pointe d’une lumière, un métier s’exerce, un art se perfectionne, une science se fixe. Le mouvement qui se révèle dans ces ruches, la cloche de la prière qui leur rappelle Dieu de loin en loin, forment à l’intérieur du monastère un mélange d’activité et de recueillement dont l’âme et le corps se trouvent bien. La fatigue de l’un y corrige l’exaltation de l’autre.

Le docteur entra dans sa cellule en secouant la neige amassée au bas de sa robe de bure noire. Ulrich laissa voir sur ses traits, quoique faiblement éclairés par la lumière placée tout au bout de la cellule, la satisfaction qu’il éprouvait de se trouver en présence de l’homme dont la parole l’avait si profondément remué. Avec une naïveté bien pardonnable à sa jeunesse, il reporta plusieurs fois, dans une préoccupation silencieuse, son regard, où se peignait son étonnement, du crâne pensif du moine, de son front à demi dans l’ombre, aux murs blancs, tout blancs, de la cellule. Sur ce petit lit paré d’une tenture verte repose le moine, quand le sommeil ne le courbe pas sur la bible, oreiller fécond, en rêveries. La bible est là, ouverte, sur la table.

Le moine étendit les bras et sembla appeler le jeune seigneur à s’y jeter.

— Quoi ! vous auriez oublié, seigneur, celui qui vous conduisit par la main dans les beaux jardins de poésie de Virgile et d’Horace, — votre professeur ?

— C’est vous, mon père ! Vos traits seuls s’étaient effacés de ma mémoire ; le souvenir de vos doctrines pieuses et de vos leçons éclairées y est encore. J’étais si jeune.

— Si enfant ! dites, mais sérieux enfant. Tant de raison me charmait, m’effrayait parfois. Vous étiez mon meilleur élève.

— Je serai toujours le plus reconnaissant.

Ils s’assirent sur deux tabourets au milieu de la cellule.

Le mobilier est d’une simplicité nue : une table aux supports usés par le frottement des genoux ; quelques tabourets de cuir d’où s’échappent des flocons de crin, arrachés brin à brin par la méditation ; contre le mur une autre table sur laquelle est posée une tête de mort au pied d’un crucifix. Entre ses branches, le crucifix laisse voir une discipline en fil d’archal.

Comme l’appartement était sans feu, un froid glacial tombait du plafond et suintait par les murs.

— Vous avez vu mes parents, m’a-t-on dit ?

— Hier, mon père, dans la mine du nord.

— Je suis heureux de vous écouter, si vous avez à m’annoncer de leurs nouvelles.

— Ils se portent bien.

— Pauvres gens ! tant mieux ! Bien vieux ! bien cassés, n’est-ce pas ? Mes éternelles occupations m’empêchent d’aller les visiter. Mais ils le savent ; ils ne m’en veulent pas, j’en suis sûr.

— Au contraire, ils m’ont parlé de votre affection pour eux ; vos compagnons… excusez… les gens de la mine, je veux dire…

— Dites mes compagnons. Pourquoi en rougirais-je ? j’ai vécu, dormi avec eux. Ils savent mon nom ; et le petit Martin Luther sait le leur à tous. Walther le Scorpion. Kunz l’Abîme, Andréas le Sorcier, le Vunschelrouthe, Boccold. Tout petit j’ai remué le charbon, fendu la pierre, porté le minerai. Dieu m’a appelé à la surface ; pourtant nos cœurs s’entendent toujours ; un cri d’eux, et je descends, je suis là ! Quand ils souffrent, je m’assieds dans le panier et vais les consoler. Ma parole rude leur plaît. Je les éveille, les ranime ; nous chantons ensemble dans le nid des ténèbres. Ils sont bien malheureux, n’est-ce pas ? Pardonnez, c’est à votre tour de m’excuser. J’oublie que votre noble père est leur seigneur et maître.

— Parlez toujours, docteur. Votre parole m’attache. Combien elle m’a confirmé de vérités depuis le jour où vous avez prêché devant notre clément électeur, Frédéric !

— Ah ! vous étiez donc à mon sermon. J’ai été trop loin. J’entends dire qu’on me blâme. Il n’est pas si facile d’arrêter l’eau quand l’écluse est ouverte. On m’appelle, j’y vais. Je n’avais qu’un texte, je m’en sers. Rome, sujet fécond, les indulgences, matière infinie, sont en question : me voilà lancé. Nous autres moines, nous sommes de grands parleurs. Mais ceci sera oublié dans quelques jours, si ce n’est déjà oublié.

— Vous avez eu plus de retentissement que vous ne pensez, mon père, reprit Ulrich, surpris, désenchanté de la familiarité causeuse de celui qu’il s’était figuré toujours monté au ton de l’inspiration. Il s’approcha du moine, dont la figure était complétement dans l’ombre, pour s’assurer que c’était bien lui qu’il avait entendu à quelques jours de là. Il eut un doute.

— Vous êtes dans l’erreur, je crois, mon jeune seigneur, à cet égard. Beaucoup d’abus existent qui ne sont pas consumés par ces feux de paille allumés à leurs pieds. Le monde a une force de résistance inimaginable. Cette force est quelquefois injuste, mauvaise, mais on s’y appuie. Ce couvent est vieux ; en passant vous avez vu ses murs ouverts, son clocher qui penche ; des carrières infinies ont décharné ses fondations, écarté les pierres, ébranlé sa solidité ; eh bien ! ce qui l’a ruiné, c’est ce qui le soutient. Par l’action du temps, ces racines ont fait ciment avec les pierres. Ôtez ces racines, le couvent tombe. Ainsi de tout. Hardi qui touche, imprudent qui renverse.

— Vous pensez donc qu’il faut tout laisser en place ?

— Et vous ?

— Moi ? à votre éloquent sermon j’avais réchauffé mon indignation contre Rome, ses faux docteurs, contre ses faux prophètes et ses faux dieux. J’avais recueilli une étincelle, et tout en moi s’était embrasé. Permettez-moi de vous le dire, je me trouve froid devant vous maintenant, et je ne crois pas que ce soit par ma faute.

Une rougeur subite glissa sur les joues d’Ulrich.

— Il ne dépend pas de moi, reprit avec encore plus de calme le docteur, de monter mon enthousiasme au niveau du vôtre. Chacun fait ce qu’il peut, agit comme il sent.

— Ah ! vous avez sans doute beaucoup fait ! s’écria Ulrich.

— Je n’ai pas beaucoup fait. De quoi doivent se glorifier les hommes ? Mais je crois qu’à ma place vous eussiez manqué de circonspection et peut-être de justice.

— De justice, non. Je viens de Rome, dont vous avez tracé un si effrayant, tableau et si vrai ; j’ai sondé la plaie romaine : elle est sans fond. Les païens étaient des chrétiens auprès des chrétiens qui leur ont succédé. J’y étais allé pour m’abreuver à cette source de notre foi, sur l’avis de mon père, qui me destinait aux ordres, dont je ne veux plus depuis que j’ai vu que la source était empoisonnée. J’ai vu des cardinaux habillés en femmes, chargés de rubans, d’or et de vices, pouvant à peine, tant ils étaient faibles, porter la mitre d’or de leur tête. Partout des fêtes et des chants. Oh ! je ne manque pas de justice ; mais vous ne connaissez donc pas Rome, docteur ?

— Très-bien. Je l’ai visitée avec Carlostadt, il y a de cela quelques années.

— Je ne crois pas que vous soyez resté indifférent à cette misère au milieu de ce luxe, à ces mendiants sur le corps desquels passent les cardinaux pour ne pas salir leurs sandales dans la boue, à ces chrétiens plus esclaves que sous les tyrans de Rome, qui, s’ils avilissaient l’homme, ne lui donnaient pas du moins le baptême. Qu’en dites-vous ?

— Je vous dirais qu’un soir Carlostadt et moi avions faim, mais une faim de moines qui n’ont pas mangé depuis vingt-quatre heures. Nous jeûnions depuis ce temps-là ; nous aurions mangé une cathédrale. Où aller sans argent, dans la ville éternelle qui ne nous avait jamais paru si éternelle ? Il était tard ; les couvents étaient fermés. Point de ressource. Carlostadt bâillait de faim et de sommeil ; moi, de sommeil et de faim. Passe un abbé. Les solitudes s’attirent, a dit l’Écriture. Abyssus evocat abyssum. Le vide de l’abbé heurta le nôtre. Son estomac cria : j’ai faim, et le nôtre répondit : je n’ai pas soupé.

Nous étions arrêtés en ce moment devant la cuisine d’un rôtisseur, regardant tourner sur un feu ardent comme celui qui dévora Coré, Dathan et Abiron, trois poulardes magnifiques. Suivez-moi, nous dit l’abbé, et il entra chez le rôtisseur, qui jeta aussitôt sur la table une nappe blanche et y posa trois bouteilles de vin.

— Rôtisseur ! dit l’abbé.

— Plaît-il, seigneur abbé ?

— Vous savez l’excommunication ?

— Non, seigneur ; il y en a tant. Laquelle ?

— L’excommunication de la volaille.

— Pas le premier mot.

— Je vous l’apprendrai donc.

— J’écoute, seigneur.

— Il y a six jours, une hostie consacrée s’envola des doigts du cardinal Colonna, et fut emportée par le vent hors de la croisée, de l’appartement où il officiait.

— Vrai ? s’écria le rôtisseur.

— Vrai comme voilà trois poulardes.

— Cela m’épouvante, comme chrétien ; mais, comme rôtisseur, cela ne me fait rien, ajouta le rôtisseur.

— Oh ! rien. Mais comme les oiseaux peuvent avoir mangé l’hostie consacrée, un édit du Vatican a défendu, sous peine de sacrilége, de manger des oiseaux.

— Comme chrétien, la mesure me semble pieuse ; mais, comme rôtisseur, elle ne m’atteint pas, répéta de nouveau le rôtisseur. Des poulardes ne sauraient avoir mangé une hostie en l’air.

— Sans doute. Aussi est-il ajouté que l’hostie éparpillée dans l’espace ayant pu retomber sur la terre, et conséquemment devenir aussi bien, que celle des oiseaux, la pâture des volatiles, telles que dindons, canards, poules et poulardes…

— Poulardes ! s’écria le rôtisseur…

— Que poulardes, continua froidement l’abbé, mêmes anathèmes sont lancés contre tous ceux qui oseraient manger desdites volailles.

— Je suis perdu ! se mit à gémir le rôtisseur, qui crut reconnaître en nous trois officiers du palais chargés d’exécuter l’interdit contre les poulardes. Sauvez-moi ! par grâce, sauvez-moi !

Il se précipita à nos genoux.

— Vous n’avez rien à craindre, lui dit l’abbé, puisque nous venions exprès pour vous dire que la sainte hostie avait été rapportée, dans son immaculée blancheur, par une colombe au cardinal Colonna.

Le rôtisseur respira. Il sauta à notre cou, et, malgré notre résistance, il nous força à manger une des trois poulardes, qu’avait frisées de si près l’anathème. Carlostadt eut une indigestion.

Le front d’Ulrich ne se dérida pas une seule fois à cette anecdote du moine, qui, décidément, passa, dans l’esprit du jeune seigneur, pour n’être pas celui dont le sermon avait été si chaleureux contre Rome. Il se crut joué. Il se levait pour sortir, fatigué de ne recueillir pour toute réponse à sa bouillante indignation que les plaisanteries grossières d’un moine goulu et facétieux, lorsqu’il se souvint de la commission des mineurs. Il voulut s’en acquitter et partir.

— Votre père et votre mère, docteur, lui dit-il sèchement, m’ont chargé de vous remettre ce petit paquet, vous priant d’en consacrer le contenu à leur acheter des indulgences.

Ulrich s’aperçut du frémissement, nerveux qui agita le moine en recevant le paquet. Le docteur se mit à parcourir la salle à grands pas, en proie aux plus sourdes agitations ; l’ombre des longues manches de sa robe courait sur le mur comme des ailes de chauve-souris. Il s’arrêtait ensuite, les poings fermés. De nouveau il reprenait sa marche, parlant tout seul, oubliant Ulrich. Il s’animait il s’échauffait ; Ulrich était rayonnant de joie, de voir naître par degrés chez le moine, si tranquille il n’y avait qu’un instant, cette émotion d’inspiré, qui communiquait à son visage un mouvement semblable à celui de la houle quand la marée arrive.

Il posa grotesquement son poing, celui qui cachait les deux thalers, en face de son front, et après l’avoir considéré avec ironie, comme il l’eût fait d’un adversaire près d’être écrasé, il dit, tantôt par éclats de voix saccadés, tantôt avec une rumeur intérieure, dialoguant avec ce poing immobile devant lui : — Impôt du mensonge sur la conscience ! timbre papal imprimé en noir sur le cœur des chrétiens. ! Eh bien ! je le porterai à monseigneur Pandolfi, cet argent qui m’appartient ; je dirai tout bas à monseigneur : Je suis un pauvre moine, monseigneur, qui, pour racheter les fautes de ses parents, vous porte en leur nom ce peu d’or, afin d’avoir des indulgences.

— Quels crimes ont-ils commis, vos parents ?

— Un crime très-noir, monseigneur.

— Très-noir ? Doublez la somme.

— Je double la somme, monseigneur.

Et le moine, en débitant ce monologue, faisait trembler les vieilles planches des cloisons et vaciller la lumière de la lampe ; car il semblait suivre sa pensée courant à cheval devant lui.

— Mais quel crime ; l’infanticide ?

— Mieux que cela, monseigneur.

— Triplez la somme.

— Voilà, monseigneur.

— Le moine faisait glisser d’une main dans le creux de l’autre les deux thalers qu’il semblait payer au légat.

— Un déicide ?

— À peu près, monseigneur.

— Quelle affreuse action ont-ils donc commise ?

— Ah ! ah !… monseigneur, dit le moine en ricanant. Ils ont donné naissance à celui qui ne croit pas aux indulgences, au moine qui tuera les indulgences. N’est-ce pas un crime horrible, monseigneur, celui-là ? Mais voilà mon argent ; relevez-moi de ce meurtre. — C’est drôle, n’est-ce pas, seigneur Eberstein ?

On entendait l’haleine bruyante et moqueuse du docteur sortir de ses narines comme l’haleine d’un bœuf essoufflé.

Il porta la main au mur et en décrocha un luth qu’il appuya en tremblant sur ses genoux.

— Aimez-vous la musique ? demanda-t-il à Ulrich.

— Avec passion, docteur.

— Tant mieux ; je vous en estime davantage. Le plus magnifique don de Dieu, c’est la musique, dont Satan est l’ennemi. La musique est une demi-discipline ; elle rend plus indulgent, plus doux. Rien d’aussi beau après la théologie : les notes font le texte vivant.

Sans la musique, mon jeune ami, la mélancolie m’aurait tué. J’ai des jours affreux, où il fait nuit dans mon âme. Mon corps souffre, languit, désespère. Ma tête s’alourdit, mes tempes palpitent, mes yeux se gonflent de larmes, je tremble, j’ai peur. Tout m’enflamme, tout m’indigne. Haineux sans haine, si je parle je tonne, si j’écris je brûle ; et, mystère impénétrable, des bouffées de rire me surprennent et renversent en passant tout l’édifice superbe de ma colère. Par ces temps-ci ordinairement je suis exposé à ces crises. Tenez, Ulrich, il doit neiger ; je le sens.

Le moine, entr’ouvrit la croisée ; un rideau de neige flottait mollement dans l’air. Les petites lumières des ateliers étaient éteintes. — Mais voici ce qui console.

Le docteur, ayant accordé son luth, en tira des notes naïves, harmonieuses comme des paroles accentuées.

— Dites-moi, Ulrich, quelques aventures de votre voyage à travers notre bonne Allemagne. La jeunesse dit bien. Parlons de notre mère commune, aujourd’hui si souffrante ; entretenons-nous d’elle comme deux fils. Reclus et pauvre, à ses pieds, je ne sais que ses vertus ; vous, jeune, chaud, noble et brave, parlez-moi de sa gloire.

Le beau visage rose d’Ulrich s’épanouit, son regard brilla.

— Parlons plutôt de sa pauvreté, répondit-il. Et, à voix basse et d’un accent au-dessous du luth, il murmura comme une confidence ce qu’il avait vu dans la forêt Noire, l’incendie et les femmes qui fuyaient. Il ressemblait au jeune Daniel retraçant la fin de Babylone.

À mesure qu’il racontait, les sons de l’instrument le suivaient en échos plaintifs, et la parole, pénétrante du jeune homme et la note du solitaire allaient ensemble et semblaient être faites l’une pour l’autre comme le vent pour le cyprès.

Emporté hors de lui, le jeune seigneur se leva et posa la main sur son front tout en feu.

— Oui, la pensée, Ulrich, dit le moine ému, la pensée peut beaucoup ; forte si elle est constante, invincible si elle est bonne, triomphante si elle vient de Dieu. Mais poursuivez votre récit, mon ami, il m’intéresse ; ces paysans sont bien malheureux. N’y aurait-il que nous pour ramasser leurs plaintes et les porter au ciel ?

Sous les doigts distraits du moine, le luth résonnait toujours.

— Que faire, ô mon Dieu ! s’écria Ulrich, car j’ai connu d’autres douleurs. Il y en a de semées par toute l’Allemagne ; au fond de la terre j’ai rencontré des hommes qui se mouraient de désespoir comme au-dessus.

Le moine éleva la gamme sacrée de son instrument, et du front la main d’Ulrich descendit sur son cœur.

— Le cœur, Ulrich, noble foyer où la pensée s’épure quand elle y tombe. La tête est la mine : le charbon, la terre, la glaise, le fer, s’y mêlent ; le cœur, c’est la forge ardente : le charbon y devient diamant, le fer épée.

— Oui, docteur, au fond des mines j’ai cru retrouver ces malheureux avec lesquels j’avais déjà fait une si triste connaissance à mon retour ; j’ai assisté à l’affranchissement d’un mineur. Chose étrange, ainsi que dans la forêt, les hommes de la mine ont baisé entre eux un soulier sur lequel j’ai aussi posé les lèvres.

— Vous ! Ulrich, vous ! — Le moine recula de deux pas — Mais savez-vous, enfant, que ce baiser vous à fait homme pour ces malheureux ? savez-vous que ce baiser vous a rendu leur frère ? savez-vous, Ulrich, comte d’Eberstein, que, si un de ces paysans, un de ces mineurs tombait sur la grand’route, vous seriez obligé de le porter sur vos épaules jusqu’au village ; que, s’il avait faim, vous seriez tenu de partager votre pain blanc et ducal avec lui ; savez-vous cela ?

— Je sais, interrompit Ulrich, puisqu’il en est ainsi, que si, à mon tour, je tombais, il me relèverait ; que, si j’avais faim, il me donnerait la moitié de son pain noir ; que, s’il me défendait, j’aurais à le défendre.

La main d’Ulrich descendit encore plus bas ; elle s’arrêta à son épée dont il pressa la poignée.

— La pensée, le coeur, l’épée, Ulrich !

Le moine posa sa main sur la Bible ; c’était là une protestation contre la véhémence d’Ulrich, ou un pacte spontané de la parole avec le fer.

Puis il pressa avec effusion et respect le jeune homme contre son coeur. Pendant quelques minutes ils échangèrent des paroles d’affection et de dévouement ; ils promirent de se revoir, de s’éclairer, de se protéger, de s’unir.

Ulrich sortit et traversa la cour.

Il fut obligé de se ranger pour laisser passer le corps du père Staupitz, qu’on portait au cimetière du couvent.

Le moine regarda le convoi. En fermant sa croisée, il répéta malgré lui le mot si malin et si profond d’Érasme : À quoi sert un moine ? Pas même à faire un moine.


VI.

Il n’est pas absolument nécessaire de rétrograder de trois siècles en imagination, pour avoir l’idée exacte d’un petit événement dans une petite ville. Ceux qui de nos jours ont le malheur de vivre, si vivre est le mot, dans une ville de province du troisième ordre, savent cette tempête de suppositions, de commentaires, d’opinions, d’avis, de jugements que soulèvent le mariage du voisin, une naissance douteuse, quelque amour surpris, un veuvage peu discret, sans parler ici, la matière nous entraînerait trop loin, des localités où un habit neuf, où le phénomène d’un meuble nouveau, sont des épisodes incalculables en résultats pour la médisance ; car, dans les villes au-dessous de six mille âmes, parler c’est médire. Vosgien a oublié cette indication géographique.

On concevra donc sans efforts le cliquetis de paroles qui retentit dans les murs de la bonne ville de Wittemberg.

À l’expiration du carême se terminerait cependant cette ridicule querelle de besace, visiblement soulevée par la partie financière et non par l’esprit théologique des indulgences. Sans être un flambeau de l’Église, on sentait que la préférence inusitée, accordée cette année 1517 aux dominicains sur les augustins, était le sujet et le fond de cette pauvre dispute.

Un mot d’autorité prononcé par l’électeur Frédéric de Saxe faisait rentrer dans l’obscurité le moine et ses remontrances séditieuses.

À défaut de l’électeur et de l’archevêque, le supérieur du couvent auquel appartenait frère Martin avait le droit de cloîtrer dans sa cellule ce nouveau Jean Huss.

Il existait encore un puissant argument contre lui, mais celui-là était inconnu aux théologiens de ce temps-là comme il l’est à ceux d’aujourd’hui, c’était le silence.

De tous ces moyens de répression nous allons voir celui qui fut employé. Aussi bien, peut-être avant demain, ne sera-t-il plus question de Rome, de moines et d’indulgences. L’ennui est une arme si meurtrière.

Auraient-ils été déjà blessés de cette arme d’origine théologique aux derniers sermons des dominicains et des augustins, ces deux hommes assis au fond du cabaret de la Belle Saxonne, et qui, les coudes sur la table, talons contre talons, face à face, le menton étançonné au bout des bras, boivent de la bière à pleins verres ?

L’individualité de ces deux buveurs est lisiblement écrite sur leurs visages. Le premier, dont l’âge passe quarante ans, aux cheveux blonds cendrés et qui doivent avoir été rouges autrefois, paraît de constitution maladive. À sa maigreur, à sa taille haute et rentrée, on distingue l’homme épuisé et qui n’a rien fait pour neutraliser les funestes effets d’une santé précaire. Des rides précoces décèlent à son front, aux angles de sa bouche, fine et dessinée au blaireau, le travail opiniâtre et si mortel de la méditation ; le reflet doré de la lampe enlumine ses joues. Son œil est celui du renard : clair, gris et défiant, signe caractéristique, presque infaillible, de la ruse combinée avec la peur, de la subtilité et de l’esprit. L’organisation nerveuse se trahit en lui par des tics, des convulsions à la surface, par des grimaces soudaines, par la douceur soyeuse de ses cheveux, la rareté de sa barbe, la saillie féminine de ses hanches, par la maigreur et la crispation de ses mains. Enfin, c’est un de ces hommes que la nature a créés pour être la victime de l’électricité pendant l’orage, d’un grincement d’acier, d’un cri aigu, qui s’évanouissent à l’odeur d’une rose, qui nourrissent des antipathies innées, et à mourir sur place pour un son, pour une couleur. Inexplicables organisations sans courage, sans énergie, sans vertu, mais auxquelles le monde appartient par la science et par le génie.

L’autre est un homme d’environ quarante ans aussi, quoique son accoutrement sans fraîcheur le fasse paraître plus âgé. Dans son maintien à la fois commun et réservé, décent et ignoble, il y a de la rondeur du marchand et de la componction du prêtre. Une épaisse chevelure se hérisse en crête sur sa face mal pétrie, sans caractère, si ce n’est celui d’une humilité d’emprunt que démentent des gestes de boucher.

Il adresse de loin en loin des regards de pieuse satisfaction à l’énorme rouleau qu’il a déposé près de lui.

— Je ne vois pas trop, s’écria-t-il, et il frappa la table avec un pot de bière, ce que prétend ce moine en ruinant ainsi la religion.

— Que demandent mes hôtes ? répondit le tavernier, croyant à ce coup sur la table qu’on l’appelait.

— Rien ; laissez-nous causer.

— Voilà tout juste, seigneur Vénitien, ce que vous répondrait le moine : — Rien ; laissez-moi parler. — Il a cassé un pot, lui aussi.

— Pas de comparaison, s’il vous plaît, seigneur étranger. Si cet homme-là ne cherchait qu’à s’attirer l’attention, je ne me plaindrais pas ; mais, je le répète, sa doctrine est une peste. Que ferais-je, s’il était écouté, de ce que j’ai là ? et j’en ai pour cent frédérics d’or.

— Vous me disiez, il n’y a qu’un instant, qu’il serait la ruine de la religion, et vous ajoutez maintenant qu’il serait la vôtre : vous êtes donc le bon Dieu ?

— Et de tant d’autres encore. Savez-vous si on lui permettra de prêcher longtemps sur ce ton ? et alors ne se révoltera-t-on pas ? Il n’y a donc plus de Dieu ni de potence en pays d’Allemagne : l’un pour les honnêtes gens, l’autre pour ceux qui les persécutent ?

— Je puis vous assurer qu’il y a encore des potences en Allemagne.

— À quoi les emploie-t-on ?

— Je vous le demande. Mais de quoi vous plaignez-vous tant ? Seriez-vous marchand de chanvre ?

— Seigneur étranger, il paraît que vous n’avez pas tout d’abord saisi la liaison de mes idées.

— Seigneur Zodiaco, c’est peut-être l’effet de la bière et de mon ignorance native, mais j’y vois trouble dans vos raisonnements.

— C’est pourtant simple, seigneur étranger, malheureusement vous êtes né sur la Rotte, de l’autre côté du Rhin. Si vous étiez Allemand, vous me comprendriez sans peine. Écoutez-moi : notre glorieux empereur Maximilien, que Dieu favorise, a, par exemple, la propriété de toute la farine, de toute l’orge, de tout le charbon ; de tout le sel de l’empire. Est-ce vrai ?

— Très-vrai, respectable Vénitien. Dieu seul au ciel et les rats sur la terre pourraient lui faire tort d’un grain.

— À merveille ! Mais pour cela Maximilien, qui aime l’argent comme vous et moi, dès que la récolte est rentrée, ne va pas sur les marchés de l’empire vendre, ainsi qu’un fermier, son orge impériale. Suivez-moi ; vous paraissez ne rien entendre à mon raisonnement. Répéterai-je ?

— Inutile, seigneur Vénitien. Mon épaisse intelligence s’ouvre ; profitez de la brèche.

— Sachez donc…

Mais tout à coup le Vénitien s’arrêta dans son explication : une nuée d’étudiants se précipitait au milieu du cabaret.

Car le cabaret de la Belle Saxonne, comme tous les cabarets de cette époque, était fondé à deux fins : il tenait lieu de ces points de réunion que l’oisiveté moderne appelle cafés, et d’hôtellerie pour les voyageurs. Dans ces établissements, la principale pièce, qui a conservé son nom de Poêle, tout en devenant plus décente, était un carré long, autour duquel régnait un banc de chêne, où l’on s’asseyait pour manger comme pour boire, pour boire comme pour dormir. Sous le regard du citadin qui achevait son pot de bière, l’étranger ôtait sans gêne ses chausses. Seulement il importait d’avoir des vertus différentes pour se plier à la multiplicité de destinations affectées au local : un sommeil dur pour reposer au milieu des buveurs hurlants ; un odorat peu difficile, quand on avait le malheur de ne pas dormir.

Les étudiants, demandèrent de quoi boire. Serrés les uns contre les autres, car ils étaient nombreux et paraissaient avoir besoin de se consulter, ils se groupèrent autour d’une table. Des mouches s’abattant sur du miel n’auraient pas été plus pressées. À la distance où ils étaient des premiers occupants, on ne les entendait pas distinctement. Aussi le Vénitien, quoiqu’il eût l’oreille fine, ne saisit que les mots de mêche, de briquets, de feu, de prudence, lambeaux de phrases qui ne l’auraient pas empêché de poursuivre sa conversation, s’ils n’eussent été suivis de ceux de légat et d’indulgences. Sans confier ses craintes à son interlocuteur, aux mots rapprochés d’indulgences et de feu, il allongea le bras, retira peu à peu son rouleau, le glissa sous la table, puis le cacha sous son manteau, qu’il croisa.

L’étranger se pinça les lèvres pour ne pas rire de cet excès de précaution.

— Si vous l’avez pour agréable, continuons notre propos, seigneur Vénitien.

— Je poursuis donc. L’empereur, dit le Vénitien à voix basse, accorde, pour de l’argent, à ses bien-aimés sujets la faculté de vendre à sa place. Il a ce qu’on appelle des fermiers… — Qu’est-ce donc qui vous excite à rire, seigneur étranger ?

— Ah ! seigneur Zodiaco, c’est, que je commence à comprendre.

— Mais encore ?

— Oui, vous prétendez, au moyen de votre ingénieuse comparaison, me persuader que vous êtes fermier du pape à Wittemberg, en Saxe, pour le commerce des indulgences.

— C’est cela même. Dieu soit loué ! on comprend donc quelquefois de l’autre côté du Rhin. N’est-il pas très-naturel, ce marché ?

— Il serait très-naturel sans doute, seigneur Vénitien, si le pape, permettez-moi de vous le dire, vendait des légumes, des fruits, de la farine, pour les revendre ici ; mais…

— D’abord, seigneur étranger, comme vous commencez à comprendre, et que c’est précisément le moment où l’on est exposé à commettre le plus d’erreurs, je vous apprendrai que le saint-père négocie plus pieusement que vous ne l’imaginez avec ses sujets.

— Vraiment ! Apprenez-moi donc cela, à moi, pauvre ignorant, dont la patrie ne connaît que le commerce des harengs et des stockfischs.

Il est présumable que le Vénitien n’aurait pas satisfait à la curiosité du Flamand, si deux lansquenets, entrés dans le cabaret, la voix haute, frappant le parquet du bois de leur hallebarde, n’eussent obligé les étudiants à s’isoler dans un coin sombre, loin de la portée de la voix. Ce qui les rendait circonspects enhardit le Vénitien. Les lansquenets demandèrent du genièvre.

Il continua :

— Le pape, reprit-il en tirant son rouleau, qu’il délia, vend d’abord à sa sœur Madeleine, se contentant d’un léger bénéfice, d’un profit canonique. Sa sœur revend à l’archevêque Albert de Mayence, qu’elle favorise, et qui ordonne en outre la publication des indulgences ; le favori revend au légat, et le légat aux marchands de Bergame et de Venise.

Le rouleau défait, le marchand en baisa le ruban.

— Enfin nous marchands, nous détaillons au peuple de la quatrième main. Tout le monde, vous le voyez, y gagne. De nature inaltérable, la marchandise ne se détériore point à ces marchés successifs, et le peuple est sauvé.

Ceci fut suivi d’un geste, et le rouleau abandonné se déplia, pour étaler ce qu’Érasme soupçonnait déjà.

Des exemplaires d’indulgences : des feuilles d’un papier de qualité détestable, coupé carré, de la dimension de nos passe-ports, imprimé très-menu avec de l’encre ténébreuse et des caractères trébuchants comme s’ils étaient ivres. Au milieu de ce quelque chose carré, jaune et noir, les armes du pape ; à chaque coin, saint Pierre et saint Paul, l’un avec ses clefs, l’autre avec son glaive ; mal venus tous deux, horribles, mais encore trop beaux pour le papier et le latin dont était taché le papier.

— Merveilleux commerce, en vérité ! seigneur Zodiaco, et préférable de beaucoup à celui de notre ladre Maximilien, que vous citiez tout à l’heure ; car vous, marchand d’indulgences, vous ne craignez pas de mauvaises années. Notre saint-père ne compte pas ; il vend des indulgences autant qu’il en peut bénir ; il se fait bonne mesure. — Ah ça ! pourtant, maître Zodiaco, qui assure notre saint-père que sa sœur ne vend pas plus d’indulgences à l’archevêque de Mayence qu’elle n’en a réellement acheté ? Entre frère et sœur, ces petits larcins n’ont rien de coupable. À sa sœur, qui garantit la moralité de revente de monseigneur l’archevêque Albert de Mayence ? et à l’archevêque votre fidélité de marchand ? S’il vous est permis, par exemple, de tirer cent âmes du purgatoire avec cent papiers comme celui-ci…

— Prenez garde de les tacher.

— Ne craignez rien. — Cent âmes de l’enfer avec cent indulgences ; si vous devez bénéficier sur mille pardons en adultère, année commune, sur mille remises de grâce pour vols, trahisons, assassinats, qui assure à ceux qui vous ont vendu, et de l’un à l’autre, jusqu’à notre saint-père, que chacun séparément vous ne tirerez pas un peu l’étoffe à vous ?

— Ah ça ! seigneur étranger, on n’est pas plus méchant, plus fou, plus impie, que vous en ce moment… Et mon âme, la comptez-vous pour rien ? Croyez-vous que je la risque ainsi à vendre des âmes sans patente ?

— C’est juste, Vénitien, j’oubliais votre âme, votre mise de fonds. Mais nous savons, vous et moi, que les cordonniers sont ordinairement les plus mal chaussés. Après tout, compromettez-la, jouez-la, perdez-la, nul n’a qu’y faire. Votre âme est payée d’avance. Son salut n’est-il pas le courtage des autres ?

— Comment, payée d’avance, maître Parpaillot ?

— Sans doute. Votre légat n’a-t-il pas publiquement prêché l’autre jour que non-seulement les indulgences rachetaient les crimes passés et les crimes présents, , mais encore les crimes à venir ? Or, comme le rachat du crime, aussitôt qu’il est commis ou avant même qu’il soit commis, équivaut logiquement à l’absence du crime, si vous avez pris cette précaution, et vous êtes homme à précaution, vous ne commettez aucun péché en vendant le pardon des âmes sans avoir acquis ce droit. Vous voilà riche sans être damné : c’est rare dans le siècle. N’auriez-vous pas pensé à cela ?

— Je vous arrête.

— Voyons cela.

— Comment voulez-vous que je vende plus d’indulgences que je n’en ai acheté, puisqu’on me les vend, ainsi que vous les voyez-là, toutes faites, imprimées et bénies ?

— Facétieux Vénitien ; la bénédiction ne se voit pas, et il n’est pas très-difficile de contrefaire ce chef-d’œuvre d’impression. Vous ne m’opposez donc déjà plus qu’une difficulté d’artiste. Je vous tiens pour un habile homme, seigneur Vénitien.

— Étranger ! étranger ! on a pendu à Viterbe, l’an passé, un contrefacteur d’indulgences.

— Raison de plus pour les bien contrefaire, Vénitien.

— Ce que vous dites me paraît sensé.

— Sensé comme l’Évangile. D’ailleurs, si vous avez canoniquement le droit, et je crois l’avoir prouvé, de trafiquer de plus d’indulgences qu’il ne vous en a été confié en commandite, supposez que vous en vendiez cent de plus.

— Bien !

— Il vous sera loisible d’en vendre deux cents, trois cents, dix mille de plus ; qui peut le moins peut le plus en religion : c’est admis. Vous l’admettez.

— D’accord !

— Vous pouvez donc en vendre indéfiniment. Par exemple, acheter légitimement le salut d’une âme au pape, et en céder ensuite tant qu’il vous plaira. Suivez-moi.

— Mais vous n’êtes pas si rustre que je l’aurais cru, pour un homme né de l’autre côté du Rhin.

— C’est l’effet de la bière. Buvons.

— Buvons ! seigneur étranger.

— Et je trouve mieux, seigneur Zodiaco !

— Mieux ?

— Oui, mieux. Il vous est licite de ne pas en acheter du tout. — Car, s’il y a crime pardonné d’avance à ajouter mille indulgences illégitimes à une indulgence légitime, où est la nécessité de se munir de cette indulgence ? Pour celle-là comme pour les autres, achetez préalablement votre pardon de faussaire.

— C’est clair.

— Oui, et la conséquence est que vous avez le droit de vendre des indulgences, comme monseigneur l’archevêque de Mayence, comme Madeleine, la sœur de notre saint-père Léon X, et tout comme…

— Et tout comme notre saint-père, parbleu !

— Vous l’avez dit, seigneur Zodiaco, et je suis bien étonné, moi, né pourtant de l’autre côté du Rhin ; d’avoir trouvé une idée que vous n’avez pas eue, vous Vénitien, né sur le quai des Esclavons.

— Je ne l’ai pas eue, c’est vrai, cette idée, seigneur étranger, mais je l’ai mise en pratique par instinct.

— Sûr comme je m’appelle Spickenhintern, il y aura des lances qui feront gras aujourd’hui, qui goûteront à la chair.

— Vrai comme mon grand-père se nommait Braun, mon père Braun, et que je me homme Braun, il y aura des piques qui reviendront sur elles-mêmes ainsi que les balles du mail.

Cette apostrophe et cette réponse partaient, l’une du plus âgé des deux lansquenets, l’autre d’un étudiant. Ils s’étaient toisés longtemps à la manière des guerriers antiques, sans quitter leur place et sans emportement, échangeant en deux mots, résultats d’une haine profonde, tout ce qu’ils avaient sur le cœur.

Puis ils burent, se regardant toujours au-dessus de leurs gobelets d’étain.

— Ils vont se colleter, dit tout bas à son voisin le tremblant Vénitien.

— Ne craignez rien les Allemands ne se battent jamais, ils se tuent.

— Mais s’ils allaient se tuer !

— Pas encore ; ils sont trop en colère.

— Je ne veux pas me fâcher, mes agneaux ; Spickenhintern est doux. Mais trouvez bon le conseil qu’il vous donne, rentrez chez vous ; n’allez pas sur la grande place vous faire frotter les oreilles, déjà assez rouges par le froid.

— Nous irons où il nous plaira.

— Et nous, où on nous l’ordonnera.

— Nous ne vous parlons plus.

— À votre aise ! je vais chanter.

Et le lansquenet se prit à chanter d’une voix de tonneau qui sonnait creux comme avant les vendanges, ce couplet d’une chanson de cantonnement :

Oui, lansquenet, pour vous plaire,
Frappant de taille et d’estoc,
J’ai dans la guerre,
Pour cœur un roc,
Pour verre
Un broc.

Large, à la base, étroit par le pied, ce couplet avait la forme d’un verre à boire. Il faisait merveilleusement lorsqu’on le chantait en buvant : le vin, le verre et la chanson descendaient dans le gosier. Le compagnon du lansquenet aurait mêlé sa voix à celle de son chef s’il n’était tombé sous la table : il fermentait.

Après son petit couplet, le joyeux chanteur reprit sa lance et sortit en répétant :

J’ai dans la guerre,
Pour cœur un roc,
Pour verre
Un broc.

La chanson diminua comme une goutte au fond d’un verre ; il n’en resta que le parfum dans le cabaret.

— À nous ! dirent les étudiants. Voici l’heure ! Tavernier, notre compte ? Bonne chance !

Et le cabaret fut tranquille et désert comme auparavant.

— Écoutez, reprit l’étranger avec une obstination qui commençait à chagriner le Vénitien, secoué par la scène des étudiants, vous me demandiez deux frédérics d’or pour me délivrer de mes péchés de l’année courante : vous avez eu trop bonne opinion de moi. Devenu vendeur d’indulgences à mon tour, car je vous ai prouvé que je pouvais tout aussi bien que vous m’établir marchand d’âmes, je ne veux être envers vous ni plus généreux ni plus avare, ce serait vous faire affront ; je ne vous demande donc que deux frédérics d’or pour vous racheter de vos péchés mortels ou non. Les petits iront dans les gros.

— Saint Marc et saint Nicolas ! Vous ne me paraissez plus un imbécile du tout, seigneur étranger !

Les yeux du Vénitien avaient pris une étrange expression d’étonnement. Ils ressemblaient à deux boucles d’acier.

— Je suis pourtant né de l’autre côté du Rhin. Acceptez-vous ?

— Mais qu’y gagneriez vous ? quel profit y trouverais-je ? puisque c’est égalité de péchés contre égalité de péchés parité de somme contre parité de somme ?

— Doucement qui peut vendre a le droit de donner, de détruire, et avec autant de raison celui de jouer. En douteriez-vous ?

— Non, seigneur.

— Jouons donc ! voulez-vous ? mes péchés contre les vôtres ! Si je gagne, vous me remettrez une indulgence ; si je perds, je vous en signe une à l’instant même. Cela va-t-il ?

— Cela va.

— Entendu ; faisons bien nos accords. Nos conditions sont que, si vous perdez une année de péchés, il vous sera loisible de doubler jusqu’à quarante années, nombre exact qui représente mon âge. Si vous perdez quarante fois, je n’aurai plus de péché et vous en aurez d’autant. Passé cela, vous jouerez à votre gré votre temps de purgatoire et votre part de paradis, si toutefois vous y avez quelque droit. Et si vous perdez encore, vous me donnerez…

— Je vous donnerai deux frédérics d’or.

— Non pas ! non pas ! deux frédérics d’or !

Ici l’étranger ouvrit son manteau, en rejeta les pans avec noblesse sur ses, bras déployés ; et, par ce mouvement théâtral, laissa voir un costume rouge feu.

— Non pas ! non pas ! s’il vous plaît, seigneur Zodiaco, répéta l’étranger en grossissant sa voix, deux frédérics d’or ! mais bien votre âme, car j’aurais gagné tout ce à quoi elle avait droit.

— Vous jouer mon âme ! Où suis-je ? qui donc êtes-vous ? Mais c’est un sacrilége…

— Qui n’est pas plus grand que celui de trafiquer de l’âme d’autrui, et de vendre dans un cabaret le paradis en détail, marchand d’indulgences.

— Vous êtes donc le diable ?

— Je suis Érasme, natif de Rotterdam.

Et avec un rire fou, Érasme, qu’un bruit inaccoutumé appelait au dehors, lança sur la table du cabaret la valeur des pots de bière. Il sortit enveloppé dans son manteau.

Il était nuit.

En ce moment même des hommes et des enfants arrivaient par bouffées tumultueuses sur la place de Maximilien ; qui avec des fascines sèches, qui avec des fascines allumées, qui avec des brassées de chaume arrachées à de vieux toits, tous avec quelque combustible. Ils affluaient de tous les points.

À l’époque triste de pénitence où l’on vivait, il était difficile d’imaginer quelles réjouissances permises par l’Église le peuple était autorisé à célébrer.

De fagot en fagot, un immense bûcher s’était formé au milieu de la place. L’art des inquisiteurs aurait trouvé sans doute à critiquer la main inhabile qui l’avait dressé, mais ce désavantage était bien compensé par l’effet pittoresque produit par le pêle-mêle de tables vermoulues, de chaises boiteuses et défoncées, de bancs fracassés, de bois de croisées, de panneaux encore armés de leurs gonds rouillés et de leurs serrures pendantes, de poutres arrachées, qui s’étaient coalisés pour alimenter le feu.

Ce qui proposait une énigme à la curiosité, c’était le rapprochement de deux madriers qui portaient sur l’appui chancelant de deux tonneaux de bière.

Des hommes armés de torches veillaient autour du bûcher.

Rien n’attire la foule comme la foule ; le feu n’aime pas plus l’huile. Par toutes les issues s’épanchent en grondant des torrents de curieux, de désœuvrés, de femmes qui, par devoir, ne pouvant quitter leurs maisons, les entraînent au bout de leur robe. Le mari s’attache au bras, l’enfant s’épingle à la jupe, le nourrisson se colle au sein.

Et les ouvriers quittaient également leurs ateliers, les marchands leurs boutiques, les pêcheurs leurs bateaux, les écoliers leurs pensions ; on aurait plutôt fait de dire que toute la populace de Wittemberg était là.

Elle était là moins le cortége qui débouchait sur la place ; les croisées du palais de l’Électeur qui donnaient sur cette place étaient garnies d’officiers attachés au prince ; comme tout le monde ; ils auraient désiré connaître le motif de ce rassemblement. Mais qui aurait pu le leur apprendre ?

D’abord faible ruisseau, resserré dans sa pente, encombré de gravier, le cortége eut beaucoup de résistances à vaincre pour ne pas se noyer, pour ne pas disparaître dans cette mer agitée de têtes. Mais l’impérieuse curiosité ayant parlé, et là, comme dans toutes les circonstances, les masses ayant deviné ce qui leur convient le mieux, elles forcèrent le premier rang à se mettre à genoux, le second à s’incliner, le troisième à se courber sur le second : le bâton eût aplati qui n’eût pas consenti à s’agenouiller, il eût fait agenouiller qui n’eût pas voulu se courber ; courber qui eût refusé de s’incliner. Ce n’est que plus tard que le bâton a été remplacé par la police, laquelle ne répudie pas la tradition du bâton. Le bâton s’est fait chair.

Ils n’avaient ni bâtons ni piques, les rares lansquenets qui, avec prud’homie, se hasardèrent du bout de leurs pieds à jeter un coup d’œil, sur la place. — Il y a du gibier en plaine, dirent-ils en se retirant à pas de loups et en cachant leurs habits jaunes, de peur d’épouvanter la nichée. Nous reviendrons ; patience.

Dans l’attitude où ils s’étaient placés, les habitants virent défiler le cortége, ou, pour parler plus saintement, la procession.

Quelle procession ! et comment au milieu du carême, pour le rappeler encore une fois, comment le peuple le plus soumis à l’Église, sinon le plus dévoué, comment la nation dont les souverains ajoutent si précieusement à leurs titres celui de roi des Romains, avait-elle osé parodier les cérémonies romaines avec cet éclat, cette pompe, cette magnificence de ridicule ?

Quatre hommes, simulant quatre porte-flambeaux, élevaient en guise de candélabres quatre poutres perpendiculaires. Ils étaient sérieux.

Après les porte-flambeaux, flottaient les bannières de la cathédrale : des chemises d’hommes, écartelées par le haut et par le bas sur des lattes ; aux manches de ces chemises s’attachaient des cordes qui tenaient lieu de cordons de soie. Les glands, c’étaient des pots de bière vides. Venaient ensuite les lévites dont les encensoirs étaient représentés par d’énormes pierres fixées dans des nœuds de fronde. Quels lévites ! noirs, barbus, puant le soufre et le poisson, pour la plupart pêcheurs ou mineurs. Les plus adolescents avaient quarante ans.

Les évêques suivaient : pour crosse, ils portaient des gourdins ferrés, pour mitres des cornes de bœuf, pour barbe la queue d’une vache ; ils avaient trempé leurs mains dans l’encre afin d’imiter la teinte des gants épiscopaux. Ils y étaient mal parvenus.

Le chapeau rouge des cardinaux était suppléé par des chapeaux de lansquenets et du hallebardiers.

Le dais, n’était rien autre qu’une toile, rayée à matelas, tendue au bout de quatre nerfs de bœuf ; la frange était d’étoupe, et les panaches qui s’élèvent ordinairement à chaque angle du pieux palanquin étaient de plumes d’oie. Sous ce matelas, cette étoupe et ces plumes ; une parodie outrageante provoquait la joie très-burlesque, un peu féroce du peuple. C’était la charge de monseigneur le cardinal Pandolfi, avec sa graisse tremblante, ses jambes engorgées, son col de taureau, son œil de bouc. De hideux haillons pendillaient à ses épaules et lui fouettaient les reins en forme de manteau de cérémonie. Huit enfants, malins comme des fils du diable, anges et macaques tour à tour, baissant les yeux comme des agneaux, et tirant leur langue rouge comme des léopards d’armoirie, soulevaient, en crachant dedans, cette dalmatique de chiffons, et par piété, singulière façon de la baiser, ils la portaient à leur nez. Le faux cardinal était flanqué de ses deux acolytes ; dont l’un, au lieu de porter les gants épiscopaux sur un coussin, portait deux souliers ferrés ; dont l’autre soulevait la nouvelle mesure d’étain altérée par le gouvernement, à la juste colère du peuple. Grave entre ces deux dignitaires, revêtus, celui-ci de la dépouille d’un ours, celui-là de la peau d’une vache, il saluait à droite et à gauche la populace. Quelquefois la tête accompagnait le geste d’inclinaison, et le corps suivait la tête. Alors le cardinal tombait sur la foule, qui se le renvoyait comme une outre. Monseigneur oscillait, roulait, bondissait, pivotait, retrouvait sa ligne et reprenait sa marche moitié pieuse, moitié avinée. Les plus décents parmi les spectateurs se bornaient à placarder de la boue au visage de monseigneur.

Les croisées du palais électoral se fermèrent ; on remarqua que quelques-uns de ceux qui s’y étaient montrés étaient descendus sur la place, sans doute pour voir de plus près la parodie du cardinal, pour voir Boccold, car c’était Boccold, l’affranchi de la mine ; Boccold, un géant par ses mains carrées, par son cou nerveux comme Antée, par ses épaules barbues, par ses cheveux, courts et bouclés comme la laine d’un lion, par sa figure osseuse et sa peau noire de l’éternel charbon qui avait vingt ans coloré sa sueur.

Une rumeur arrêta la marche du cortége.

Tout à coup, partie d’un angle de rue, une rafale détermina, violent, concentrique, tourbillonnant, un système circulaire de mouvement. Il allait des bords de la cohue au cœur ; spirale d’acier d’une montre qui se brise. Une fois engrainé dans la rainure de la première circonvolution, le personnage qui paraissait la cause de la mêlée passa à la seconde, à la troisième, aux suivantes. C’était un moine. Au milieu de ces cercles, il tournait sur son axe, confus de tant de popularité, un peu effrayé de cet amour même. Il en eût souhaité un peu moins. La considération dont on le menaçait ressemblait à faire peur à de la violence. Peut-être ne serait-il pas sorti vivant de son triomphe s’il eût cherché à y échapper.

Son ellipse rapide devint bientôt tangente à celle où gravitait le faux cardinal. Les deux comètes eurent bientôt le même champ. Le dais à matelas couvrit le moine et monseigneur. Dispute sur la préséance. — Passez ! — Je ne passerai pas. — La rougeur du moine fut attribuée à sa modestie. De grands-coups de pied lancés à la sourdine à monseigneur l’engageaient à céder ; des coups de poing entre deux eaux l’invitaient à n’en rien faire. Bourrades et politesses, on arriva enfin devant le bûcher. Nouvelle lutte. Dans son rôle, monseigneur ignorait s’il devait ou non accompagner le moine sur les madriers. À tout hasard, il bondit avec sa queue de vache sur les tonneaux ; ceci déplut à plusieurs : comment plaire à tout le monde ? Les enfants le tirèrent à eux par sa dalmatique, mais il fut plus fort que la dalmatique. À son tour le moine se dévoua. Mal à l’aise, ahuri, estropié, gauche, applaudi, il grimpa comme un chat noir sur l’échafaudage. Mais, son point d’appui manquant, il glissa ; il serait tombé sur les fascines, triste augure pour un théologien, si le bras robuste de monseigneur ne l’eût saisi par le collet et ramené au niveau des madriers. En pareille déconvenue, un moine n’a guère plus de dignité qu’un sac de charbon. Après s’être essuyé les genoux, le nôtre s’inclina devant la multitude, dont la première vue le glaça jusqu’à la moelle des os. C’est une sensation commune aux gens qu’on va pendre et aux harangueurs populaires de frémir à cette élévation isolée.

— Tiens ! ils sont deux là-haut. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Que le véritable parle !

— Que le faux descende !

— Quel est le vrai ?

— Qu’ils restent tous deux !

— Suis-je ou non le cardinal, vous qui voulez que je descende ?

Le moine était confus dans l’âme. Il commençait à goûter le fin de la popularité. Dieu sait ce qu’il serait advenu s’il eût persisté à soutenir, son droit d’occuper seul les planches. Il fit mine de s’en aller.

Sa modestie le sauva.

Monseigneur, comprenant qu’il n’était pas l’homme de la parole, arrêta le moine déjà en posture de descendre le long des tonneaux. Singulière posture. Ce n’est pas de face qu’on descend, d’une échelle. Mais voici que monseigneur en fait autant. Assaut de modestie. Tous deux offrent leur dos à l’enthousiasme général.

De même qu’on avait crié : Que le noir monte ! on cria : Que le noir descende !

Tout grand homme commence par s’appeler le noir ou le rouge, le droit ou le tortu.

Monseigneur trancha le nœud de la difficulté : il ne descendit pas, il sauta sur la foule à pieds joints.

Le moine occupa seul la scène.

Et le feu fut mis au bûcher.

— Frères, débuta le moine, les faux prophètes sont nombreux, et les vrais sont timides, voilà pourquoi le mal couvre la terre.

On vous a peut-être rapporté comment j’avais attaqué l’autre soir M. le légat de Rome ; c’est-à-dire avec décence, respect et soumission, bien que nous autres Allemands ayons la langue râpeuse comme les limes de Sollingen.

Un grognement sourd courut de place en place,.

— Croyez-vous que monseigneur Pandolfi m’ait envoyé, comme au cardinal Albert, une litière avec chevaux, housses et harnachements, un chapeau tout semé de pierreries et une épée dans son fourreau doré, ou bien sa bénédiction, que je prise fort ? Savez-vous ce qu’il a fait ?

L’apostrophe resta en l’air, et à cet immense point d’interrogation, suspendu comme un croc de fer au milieu d’une ménagerie, toutes les curiosités béantes mordirent en rugissant.

— Qu’a-t-il dit ?

— Qu’a-t-il fait ?

— Qu’a-t-il répondu ?

Le feu du bûcher pétillait moins que les fêtes.

— Il a fait afficher sa réponse à Francfort-sur-l’Oder.

C’est neuf de répondre ainsi, mais l’argument est trop cher pour nous, pauvres augustins, qui n’avons pas les moyens de nous absenter du couvent, chaque fois que nous avons une raison difficile à trouver contre une raison plus forte. Oui, monseigneur le légat a collé son silence victorieux à Francfor-sur-l’Oder. Nous n’avons pas raison de si loin ; Dieu soit loué ! Une fois à Francfort, savez-vous ce que monseigneur a répondu à notre sermon, à mes quatre-vingt-quinze propositions ?

— Qu’as-tu répondu, hippopotame, sanglier, rhinocéros ?

Cette interpellation, qui semblait vouloir aller éveiller l’attention du véritable légat à Francfort-sur-l’Oder, tant elle était foudroyante en éclats de voix, s’adressait à l’homme qui parodiait si burlesquement l’ampleur, la sainte obésité, et le costume du cardinal dominicain Pandolfi. Elle s’adressait à Boccold le mineur.

C’était donc à Boccold de répondre. Il feignait de n’avoir pas entendu.

Arrondissant sa main en forme de spirale, et laissant couler sa voix dans cette espèce de conque, un homme de la foule répéta de nouveau avec une formidable énergie, au fond du tympan de Boccold :

— Qu’as-tu répondu de Francfort-sur-l’Oder ?

Tandis que Boccold fait un peu languir sa réponse, certains lansquenets, déjà signalés, reparaissent au même endroit, là-bas, au bout de la place.

— J’ai répondu… Boccold regarda frère Martin avec un air nais qui semblait vouloir lui dire : Soufflez-moi donc ce que j’ai répondu. Ceci n’est pas dans le rôle.

— Répondras-tu ?

De minute en minute, la flamme se déployait plus ardente et en nappes entre l’orateur et son auditoire.

Ceux dès habitants qui n’avaient pas eu connaissance de l’événement accouraient à l’odeur de la fumée. Ils arrivaient trop tard ; et, par quelque issue qu’ils se présentassent, ils étaient reçus au bout de la pointe des hallebardes. On en piqua quelques-uns ; leurs compagnons rugirent ; les plus éloignés crièrent au meurtre. Rien de tout cela ne transpirait encore dans la foule, toujours plus altérée d’écouter le singulier dialogue établi entre le moine et Boccold.

— Tu as répondu, reprit le moine, comme le tison répond à la paille, la flamme à ce bûcher. Cendre n’est pas réponse, mortel rongé de luxe.

Affectant la surprise et bronchant comme un homme ivre exposé au vent, Boccold répliqua avec lenteur : On me reproche mon luxe ; et il considéra avec une fierté ironique les guenilles qui le couvraient. Quel luxe ?

La réponse éclata, mille voix s’élevèrent.

— Les cardinaux, c’est avéré, ont chacun cent cinquante-quatre plats de viandes cuites à leur dîner, six cent vingt pieds de pâté, huit cents aunes de saucisses, cinq cents aunes de boudin par tête. N’est-ce pas trop pour un chrétien ?

— Je conviens que c’est trop, mais le carême est si dur, si long.

— Pas si dur. Les cardinaux dévorent en carême toutes les aloses, toutes les truites et les carpes du Rhin, tous les brochets du lac de Constance.

— C’est vrai, affirma-t-on de toutes parts. Ils mangent tous les brochets du lac de Constance, pour nous vendre ensuite les arêtes comme reliques.

Frère Martin ajouta, comme s’il eût parié au véritable légat du pape : — Oui, Dieu vous a-t-il institués les gardiens du troupeau pour égorger les moutons et les faire servir sur vos tables ? Avez-vous un bercail pour le rôtir ? A-t-il choisi ses apôtres parmi des pêcheurs dans l’intention que vous mangeriez un jour tout le poisson de la mer ?

Boccold avait l’air d’être repentant d’avoir mangé tant de saucisses et de boudins ; il se pressait le ventre et il ouvrait démesurément la bouche, comme pour rendre les viandes cuites dont on lui reprochait l’abus.

— Oui repens-toi, vide tes boyaux ; rends donc toutes les carpes que tu as mangées pendant le carême, et les moutons durant les jours gras.

Sans lui accorder la faveur dérisoire de la réplique, on frappait dans le creux du dos de Boccold, comme on ferait à un homme qu’on voudrait délivrer d’une arête.

— Qu’il rende encore, hurlaient les plus exigeants, les beaux châteaux, les superbes palais qu’il a sur le Tibre.

— Oui, mes frères, reprenait le moine ; ils ont des châteaux sur le Tibre, et si vastes, que deux seulement ne tiendraient pas dans la bonne ville de Wittemberg, et si beaux que le palais de notre glorieux électeur Frédéric n’est qu’une écurie en comparaison.

Dieu souffre-t-il ces châteaux ? S’il les permettait, il autoriserait donc l’inégalité parmi la grande communion des chrétiens.

— Légat maudit ! bœuf tonsure ! léviathan romain, entends-tu ? Rends donc les châteaux, rends donc les marbres, les jardins, les palais ?

— Ah ça ! vous croyez donc, vous autres, qu’il est aisé de rendre des châteaux ? Est-ce que je les ai dans le ventre ?

— Frappe toujours sur le dos !

— Frappe toujours !

Ce ne fut pas seulement sur le dos de Boccold qu’on frappa ; l’un l’autre s’animant, les bons Allemands se frappèrent entre les épaules avec une jovialité féroce. Cinq ou six mille hommes occupés à cette besogne ressemblent beaucoup à une mêlée, et leurs coups de poing à des coups de poing. Tout ne se borna pas là. Ceux que les hallebardiers et les lansquenets tenaient éloignés de cette scène s’imaginaient qu’on égorgeait leurs compagnons. Ils tentèrent une percée pour se joindre à eux. Alors seulement l’intérieur de la place eut connaissance de la troupe qui la cernait. On se souleva, on cria qu’on empêchait les pauvres d’entendre la parole de Dieu ; on parla de résister aux lansquenets s’ils osaient disperser les fidèles ; on appela les frères du dehors, en même temps qu’on enjoignit au moine d’avoir à reprendre son inspiration.

— Est-ce que nous allons recommencer ? s’informa Boccold au prédicateur, qui ne trouvait plus si facilement la parole depuis que, de la hauteur où il était, il apercevait mieux que personne des habits jaunes et des pointes d’acier partout.

Les oreilles pleines de bruit, le visage ruisselant de sueur, pensant peut-être à son monastère si paisible, Il reprit :

— Ils ont encore, mes frères, des habits plus riches que ceux que portaient les Égyptiens dans les mystères d’Isis : ils sont Égyptiens. Ils ont des mitres aussi élevées que leur orgueil, éblouissantes de diamants, telles qu’en avaient au front les grands prêtres de Jérusalem ; ils sont juifs. Ils ont des sandales d’or, ainsi que les augures : du temps d’Auguste : ils sont païens. Juifs, Égyptiens, païens, sont-ils chrétiens par quelque endroit ? Non !

— Ohé ! donc hurlait la populace, païen, juif de légat, pourquoi as-tu de beaux habits ? À bas tes beaux habits ! tes mitres de diamants ! Au feu tes mitres, tes sandales ! au feu !

— À bas ton bâton d’ivoire ! ton camail de dentelle ! au feu !

Aux cris de : Au feu ! ceux que les lansquenets ne tenaient presque plus en respect recoururent à une mesure de désespoir. Pfeiffer était debout, dressant sa figure patibulaire. Ils renversent Pfeiffer, et le couchent en manière de bélier romain sur le dos de dix des plus déterminés. Les lansquenets ne savent que penser de cette machine vivante pointée sur eux. Pfeiffer, pénétré de l’utilité de sa mission horizontale, se roidit en poutre, durcit ses nerfs, et prête son élan à l’impulsion terrible qu’il reçoit. Ce n’est plus qu’un long clou : il s’agit pour son honneur de se ficher sans se tordre dans ce mur de lansquenets. Un instant sa tête entre dans son cou par la répulsion violente qu’elle éprouve. Au second choc, elle s’enfonce victorieusement. La vrille a percé ; entre qui voudra par le trou. Tous entrent. Ils sont accueillis par leurs compagnons de la place, moralement comme des victimes, physiquement comme un tonneau de harengs qu’on vide dans un autre tonneau déjà plein.

— On voulait nous égorger, et vous ?

— On voulait nous égorger aussi ! Brigands de lansquenets, ennemis de la parole de Dieu !

— Laisse-moi entendre cette parole de Dieu sur tes épaules.

— À vous deux, portez-moi, que je voie la parole de Dieu.

Dans ce moment, la parole de Dieu ne parlait pas.

On était occupé à mettre le feu au haut de la mitre, au bas de la robe de Boccold. Les deux flammes, en se communiquant, n’en formèrent plus qu’une, ce qui augmenta singulièrement l’ivresse du peuple.

Personne ne quitta le champ de bataille. On aurait considéré comme une lâcheté d’abandonner le moine, qui s’exposait bien plus que tout le monde.

Au contraire, chaque regard lui envoyait une protection, et entre lui et le bûcher trente hommes des plus robustes, accroupis, formant un rempart de chair, après le rempart de feu, faisaient ressembler son pauvre et mouvant échafaudage au trône des rois. Le trône des rois s’appuie sur des pattes de panthère coulées en bronze. Là les panthères sont vivantes.

Il y avait aussi parmi ceux-là, mais debout, appuyé contre un des supports, un jeune homme à la figure calme comme la patience, belle du rayon d’espoir qu’elle attendait de celui dont le front lançait tant de flammes et de foudres ; il aurait eu assez de domination pour écarter avec sa longue épée et son regard quiconque aurait approché de ce moine. C’était Ulrich.

Déjà les flammes du bûcher se découpaient en crêtes sur la place. Elles commençaient même à importuner beaucoup l’orateur augustin, qui, n’étant arrivé ni à son dernier argument contre le légat ni à sa dernière injure contre Rome, aurait plutôt consenti maintenant à laisser brûler son nez qu’à descendre.

Et tandis que Boccold, qui n’avait pas compris dans le divertissement auquel il s’était jusqu’ici prêté de si bonne grâce la vexation et la brûlure, s’agitait dans un cratère de cendres chaudes, d’étincelles et d’éclats de bois embrasés, frère Martin ajouta victorieusement :

— Et dans ces palais savez-vous qui ils logent ? dans ces jardins qui ils promènent ? sous ces arbres avec qui ils s’entretiennent ?

Le faux légat trépignait dans la fumée, commençant à se repentir de cette parodie qui allait finir par une triste réalité pour lui.

— Ah ! ah ! répéta-t-on. Tu as de belles femmes ?

— Par Satan, riposta Boccold irrité par la douleur, voudriez-vous que nous les prissions laides, pour pécher deux fois ?

Imperturbable, le moine poursuivit : — Ainsi donc la prostituée a comblé la mesure.

— Je brûle, mes amis ; j’étouffe, délivrez-moi.

— Bien, criait la foule, enchantée de pousser jusqu’au bout le simulacre de l’auto-da-fé du légat, convaincue de bonne foi que Boccold ne gémissait ainsi que par esprit de sincérité à son rôle.

— Bien ! bien ! brûle, maudit, tu n’auras jamais si chaud que dans l’enfer. Sauve-toi par tes indulgences ! Applique-t-en à la nuque. Si elles sont aussi efficaces contre les brûlures, prouve-le-nous !

Et Luther :

— Soient punis de même tous ceux qui mettent l’Église à l’encan, le salut aux enchères, la vérité à prix d’argent. Brûle donc, simoniaque ! brûle, Romain ! brûle, vendeur du temple !

— Je vous jure que je ne suis ni simoniaque, ni Romain ; mais votre compatriote Boccold, qui va mourir, si vous n’éteignez pas la flamme qui l’enveloppe, la fumée qui l’étouffe.

— Laissons-le dire ; n’écoutons pas ses faussés paroles de repentir. C’est la douleur qui les lui arrache.

— Je meurs ! de l’eau ! de l’eau !

Au progrès de l’incendie, il devint évident que Boccold était bien dans la vérité du personnage qu’il représentait. Déjà ses cheveux avaient été roussis ; des rougeurs et des cloches marbraient à vue d’œil ses mains et ses joues ; ses paupières et ses cils avaient disparu. Dans sa frénésie il se rua sur la foule, qui s’écarta pour le laisser passer. Il se précipita dans la rivière, où il s’éteignit probablement.

Un peu assourdie par le rempart de fumée qui l’isolait de la populace, la voix du moine s’éleva encore une fois pour dire :

— Et maintenant que nous avons répondu aux quatre-vingt-seize propositions de monseigneur Pandolfi, représentant de Rome ; que nous l’avons réfuté sous toutes les formes du raisonnement, ainsi que vous l’attesteriez au besoin, il ne nous reste plus qu’à faire une sainte justice de ses œuvres.

— Au feu ! cria la populace, au feu !

La conséquence était forcée.

Abandonnées au vent, les propositions du légat volèrent par feuilles sur le dôme rouge et sombre du bûcher. Elles retombèrent en cendres.

Frère Martin, jugeant alors sa mission accomplie, descendit de son théâtre de gloire, le front en sueur et les doigts un peu brûlés, émerveillé toutefois du succès qu’il avait obtenu. La terre ne le portait pas. Il est à peine nécessaire d’ajouter que la foule l’embrassa, le complimenta, le porta dans ses bras tout autour de la place. Enfin lui et la foule se retirèrent, la nuit étant très-avancée, ou plutôt le jour étant fort proche.

Il traversait silencieusement une des rues, qui conduisaient à son couvent, lorsqu’il fut éveillé de ses pensées d’avenir par une main qui le frappa précipitamment à l’épaule.

— Frère Martin, votre robe brûle ! Laissez-moi faire : arrêtez-vous, ne vous agitez pas, ou vous êtes perdu.

L’inconnu étouffa l’embrasement dans la pression de ses mains.

— Comment ai-je pu, s’écria Martin revenu de sa frayeur, embraser ainsi ma robe de bure ?

— C’est que, lui répondit froidement l’étranger, « il faut se garder d’attiser le feu lorsqu’on est comme vous habillé de bure. »

— Docte Érasme ! n’est-ce pas votre voix ? Que je vous reconnais bien là ! Vous ne rendez jamais un service sans l’accompagner d’une méchanceté.

— Ce sont deux services pour un.

Effectivement, c’était Érasme, qui, pour un bon mot, serait allé à pied au bout du monde.

Pour faire celui-là, il est très-possible qu’il eût mis lui-même le feu à la soutane de frère Martin.

Cette mascarade était la plus profonde révolution dont le monde moderne ait été témoin.

En brûlant les propositions du légat romain, Luther avait à tout jamais anéanti la souveraineté de Rome sur l’Allemagne. L’Allemagne n’était plus catholique.

Lorsque le remède au mal était encore possible, si l’on eût fait cardinal ce terrible moine, le pouvoir politique et le pouvoir religieux n’eussent pas perdu la plus large moitié de leur couronne.

Il existe encore plus d’un Luther, de même qu’il est plus d’un imbécile Léon X sur le trône.


FIN DES VENDANGES.
  1. Der arm mann in der welt mag nicht mehr genesen.