Les souffrances de Christ



LES SOUFFRANCES DE CHRIST.


Certaines idées qui ont cours aujourd’hui relativement aux souffrances de Christ, m’engagent à attirer l’attention des chrétiens sur ce sujet, et sur quelques distinctions simples mais importantes qu’il y a lieu de faire quant au caractère et à la nature de ces souffrances. Les sympathies de Christ sont si précieuses à l’âme de celui qui croit ; il est à la fois si encourageant et si consolant pour nous que Jésus soit entré dans nos douleurs ici-bas, dans un monde de misère morale, que nous ne saurions trop rechercher à réaliser dans nos cœurs tout ce que Christ a ainsi été pour nous, ni trop nous garder non plus de tout ce qui tient de l’erreur sous ce rapport. Le sujet dont je désire m’occuper puise plus d’importance encore dans le fait que le caractère des souffrances du Sauveur se lie plus ou moins à la personne même et à la nature de Jésus.

Avant tout il faut distinguer les souffrances que Christ a endurées de la part des hommes, et celles qu’il a endurées de la part de Dieu : leur cause et leur résultat sont également différents.

Christ, nous le savons, a souffert de la part des hommes. Il fut méprisé et rejeté par les hommes, un homme de douleurs sachant ce que c’est que la langueur ; le monde le pour suivit de sa haine avant que de haïr ses disciples ; le monde le haït parce qu’il portait témoignage contre lui que ses œuvres étaient mauvaises. Il était lumière, et celui qui fait des choses mauvaises hait la lumière et ne vient point à la lumière parce que ses œuvres sont mauvaises. Christ donc a souffert pour la justice ; il en a été de lui comme d’Abel : Cain s’éleva contre Abel et le tua parce que ses œuvres étaient mauvaises et que celles de son frère étaient justes. L’amour qui porta le Seigneur à servir les hommes dans le monde et à rendre témoignage de leur état de péché, ne fit qu’attirer plus de douleurs sur lui ; en échange de son amour il trouva la haine, une haine qui ne faiblit pas jusqu’à la croix, alors que dans la folie du triomphe de l’homme, ceux qui passaient s’écriaient « ha ! ha ! » La justice et l’amour, et ce qui fut dans le fait la manifestation de la nature et des voies de Dieu sur la terre, firent paraître au dehors la haine implacable du cœur et de la volonté de l’homme. Christ souffrit de la part de l’homme pour la justice.

Mais Christ souffrit aussi de la part de Dieu sur la croix. Il plût à Jehovah de le froisser ; — il l’a mis en langueur. Quand il aura mis son âme en offrande pour le péché, il se verra de la postérité : — il a été fait péché pour nous, lui qui ne connut point de péché, et alors il a été blessé pour nos forfaits et froissé pour nos iniquités ; — le châtiment qui nous apporte la paix a été sur lui ; — alors il souffrit, lui juste, pour les injustes ; il souffrit, non pas parce qu’il était juste, mais parce que nous étions pécheurs et qu’il portait nos péchés en son corps sur le bois. Quand Dieu l’abandonna, il a pu dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? — car en lui-même il n’y avait rien qui motivât cet abandon ; mais nous, nous pouvons répondre à cette solennelle question et dire : en grâce, Christ a souffert lui juste pour les injustes, il a été fait péché pour nous.

Ainsi, je le répète, Jésus souffrit pour la justice, comme un homme vivant, de la part des hommes ; et comme un Sauveur mourant, il souffrit de la part de Dieu pour le péché. Les Psaumes vont nous présenter le résultat de ces deux genres de souffrances.

Dans les Ps. XX et XXI, le Messie est considéré prophétiquement comme souffrant sur la terre de la part des hommes : c’est « le jour de la détresse » ; ses ennemis ont machiné une entreprise dont ils ne pourront venir à bout. Mais lui demande la vie, et elle lui est donnée ; un prolongement de jours pour toujours et à perpétuité, et il est revêtu de gloire et d’une grande majesté. Et quelles sont les conséquences pour l’homme de ce que Christ est ainsi glorifié par Jéhovah, en face du mépris et de la violence des iniques ? — C’est le jugement, car sa main trouvera tous ses ennemis ; il les a rendus comme un four de feu au jour de son courroux, selon ce qu’il a dit : Ceux-ci, mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, amenez-les-moi, et tuez-les devant moi. Les mêmes choses se retrouvent également au Ps. LXIX, 1-24. L’effet des souffrances de Christ de la part des méchants, c’est le propre jugement de ceux-ci.

Dans le Ps. XXII, nous trouvons, à côté de toutes ces souffrances de la part des hommes et lorsqu’elles ont atteint leur point culminant (vers. 1-21), les souffrances du Christ de la part de Dieu, alors que sous le poids des premières, Dieu, son unique ressource, l’abandonne. Ici Christ porte le péché, ou, tout au moins, il est sous les conséquences du fait qu’il le porte : c’est le jugement, si je puis m’exprimer ainsi, la colère que nous avions méritée. Mais il vint pour abolir le péché par le sacrifice de lui-même ; et à cause de cela, le résultat de ses souffrances n’est que grâce, grâce sans mélange, grâce parfaite, rien autre absolument. Où est le coupable à frapper parce que Jésus a bu la coupe que le Père lui a donnée à boire ? — Il est exaucé, et Dieu prend ce nouveau caractère de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts et qui lui a donné gloire, parce que Jésus l’a parfaitement glorifié au sujet du péché. Jésus est ressuscité d’entre les morts par la gloire du Père ; et ce nom de Dieu, son Dieu et son Père, il le déclare immédiatement à ses frères : « Je déclarerai ton nom à mes frères ». Ne me touche pas,[1] dit-il à Marie, après qu’il est ressuscité, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ; mais va vers mes frères, et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. Le témoignage, maintenant, est grâce, et Jésus loue au milieu de l’assemblée et dirige les louanges de ses rachetés. Ensuite tout Israël aussi, la grande assemblée, loue Jéhovah, et puis tous les bouts de la terre se joignent à ces louanges ; les gras de la terre mangent et adorent, tous ceux qui descendent vers le tombeau ; et la génération qui naîtra, lorsque ce temps de paix sera venu, elle aussi entendra le merveilleux récit de ce que Christ a fait, de ces choses dans lesquelles les anges désirent voir jusqu’au fond. C’est un fleuve pur de grâce et de bénédiction, qui s’élargit jusqu’aux bouts de la terre et qui descend le cours des temps jusqu’à la génération qui naîtra. — Tels sont les effets de la croix : aucune parole de jugement ne suit les choses qu’elle raconte ; les souffrances qu’elle a vues, c’était le jugement du péché, mais c’était aussi l’abolition du péché. Le jugement a été porté, mais il a passé avec son exécution sur la victime qui, en grâce, s’était substituée elle-même aux vrais coupables : et si, comme cela est vrai, nous avons à être manifestés devant le tribunal de Christ, Celui devant qui nous apparaîtrons, a lui-même ôté nos péchés ; nous paraissons devant lui, parce que lui-même est venu nous chercher afin que là où il est, nous y soyons avec lui. En un mot, Christ sur la croix a souffert de la part de Dieu ; et souffrir de la part de Dieu, c’est souffrir pour le péché, mon pas pour la justice ; — l’effet de ces souffrances-là n’est que grâce, une grâce qui déborde maintenant librement : Christ a été baptisé du baptême dont il avait à être baptisé, et il n’est plus désormais gêné et resserré dans l’exercice et la proclamation de l’amour. Tout au contraire, et j’insiste sur ce point, quand Christ au travers de tout son témoignage au milieu des hommes, jusque même sur la croix, a souffert de la part des hommes, il souffrait pour la justice, car lui, dans sa personne, n’avait point de péché pour lequel il eût à souffrir. Il n’était point aux yeux des hommes une victime substituée, et ce qu’il a ainsi souffert sous la puissance de l’homme, amène le jugement, un jugement qui sera accompli lors de son retour, — providentiellement, déjà maintenant par la destruction de Jérusalem, et pleinement, quand il reviendra.

Ici, j’attirerai l’attention du lecteur sur un autre contraste bien important pour nous : Christ a souffert pour le péché afin que nous ne souffrions jamais ainsi. Nous avons été guéris par ses meurtrissures, nous n’en avons pas été participants. La colère que Christ a soufferte dans l’abandon de Dieu, il la porta lui seul, et dans ce but précisément, quant à nous, que nous n’eussions jamais à goûter de cette coupe d’amertume et d’épouvantement impossible à toucher pour mous, — car si nous l’eussions goûtée, c’eût été comme des pécheurs condamnés. Mais dans les souffrances de Christ pour la justice, dans ce qu’il eut à souffrir pendant le cours de son œuvre d’amour, nous pouvons avoir notre part, quelque faible et misérable que soit notre foi — et nous y sommes appelés. Il nous est donné, non seulement de croire en lui, mais aussi de souffrir pour son nom ; si nous souffrons avec lui, nous règnerons aussi avec lui ; si nous souffrons pour la justice, nous sommes bien heureux, et plus bénis encore si nous souffrons pour son nom ; l’Esprit de gloire et de Dieu repose sur nous. Nous pouvons nous réjouir de ce que nous participons aux souffrances de Christ, car lorsque sa gloire sera révélée, nous nous réjouirons d’une joie inexprimable. J’ajouterai en passant que ces souffrances pour la justice et pour Christ sont distinguées les unes d’avec les autres par le Seigneur lui-même (Matth. V, 10-11) et puis par Pierre (1 Pierre II, 20 ; III, 17 ; IV, 14).

Le principe de ces deux genres de souffrances dont nous venons de parler, est le même, en tant que mis en contraste avec les souffrances pour le péché ou le mal ; et ce contraste entre souffrir pour le bien, et souffrir pour le mal, est présenté par Pierre d’une manière touchante, en même temps que les souffrances pour le bien, et celles pour le mal, sont également attribuées à Christ, et que nous, nous sommes exhortés à éviter les dernières. Pierre, dans sa première épître (chap. II, vers. 19-23), présente Christ souffrant comme un exemple, et dans le verset 23, il fait allusion aux outrages et à la violence des hommes ; au vers. 24, il ajoute que « Lui-même a porté nos péchés », montrant que Christ a ainsi souffert afin que nous fussions morts au péché et que nous ne souffrions pas pour le péché. Mais, comme je viens de le dire, ces choses sont présentées d’une manière touchante au chapitre III de la même épître de Pierre, dans les versets 17-18 que j’interprète ainsi : l’apôtre avait parlé au verset 14 de souffrir pour la justice, et puis il ajoute qu’il est meilleur, si telle est la volonté de Dieu, que nous souffrions pour avoir bien fait que pour avoir mal fait, car Christ, dit-il, a souffert une fois pour les péchés : ceci n’est pas votre part aux souffrances, Lui a souffert ainsi une fois pour toutes ; vous, vous pourrez être jugés dignes de souffrir pour la justice, mais souffrir pour le péché est la part de Christ seul.

J’ai à signaler maintenant deux autres caractères des souffrances de notre Seigneur ; d’abord, son cœur qui était amour, a dû grandement souffrir de l’incrédulité de l’homme dans sa misère, et de sa propre réjection par le peuple juif. La Parole fait mention de ses soupirs quand il ouvre les oreilles du sourd et qu’il délie la langue du muet (Marc VII, 34) ; elle parle de ses soupirs profonds lorsque les Pharisiens demandent un signe (Marc VIII, 12). Ainsi encore, à la tombe de Lazare (Jean XI), nous voyons Jésus pleurer et frémir en lui-même à la vue de la puissance de la mort sur les esprits des hommes, et de leur incapacité à se délivrer eux-mêmes. Il a pleuré aussi sur Jérusalem quand il a vu la cité bien aimée sur le point de le rejeter au temps même de sa visitation (Luc XIX, 41). Tout cela, c’était la souffrance d’un amour parfait, traversant une scène de misère et de ruine, au milieu de laquelle la volonté propre et l’insensibilité des cœurs s’élevaient de toute part contre cet amour et tout son travail. Avec des heures bénies où l’âme du Sauveur, heureuse dans l’exercice même de son amour, contemplait pour un moment les campagnes blanches pour la moisson, il y avait là une source constante de douleurs ; — et ces douleurs, et cette joie qui les éclaire, Dieu en soit béni, il nous est donné dans notre petite mesure de les partager. Ce sont les souffrances de l’amour lui-même.

Mais un fardeau d’un caractère différent s’appesantissait souvent, je n’en doute point, sur l’âme du Seigneur pendant son séjour ici-bas : il en a été ainsi et il a dû en être ainsi, bien que tout encore ici ne soit que perfection dans une soumission bénie à la volonté divine. Ce fardeau dont je veux parler, c’était l’anticipation par le Sauveur, quand le moment en fut venu, de ses souffrances sur la croix, avec le poids oppressant de leur vrai caractère : dans le chemin de la vie, il devait rencontrer la mort. Il ne pouvait pas s’associer aux excellents de la terre, et les introduire dans une vraie et éternelle béatitude, sans passer par la mort et la mort comme le salaire du péché, car ils étaient des pécheurs. Si le grain de froment tombant en terre, ne mourait point, il demeurait seul. Mais dans ce chemin, personne ne pouvait entrer avec Lui, ses disciples pas plus que les Juifs, comme il le leur dit lui-même. Pour Jésus, la mort c’était la mort, la complète faiblesse de l’homme, l’apogée de la puissance de Satan, la juste vengeance de Dieu, et au milieu de tout cela, Lui, seul, sans personne qui sympatisât avec lui, abandonné de ceux qu’il avait aimé, ayant tous les autres pour ennemis ! Messie livré aux gentils, il est « jeté par terre » (Ps. CII, 10) ; tandis que le juge se lave les mains de ce qu’il condamne l’innocent et que les sacrificateurs intercèdent contre l’innocent au lieu d’intercéder pour le coupable. Tout est obscurité, pas un seul rayon de lumière, même de la part de Dieu. La parfaite obéissance était nécessaire ici, et grâces à Dieu fût trouvée, mais nous pouvons comprendre ce que cette angoisse a dû être devant une âme qui la considérait avec les sentiments d’un homme rendu parfait en pensée et en intelligence par la lumière divine qui était en lui. La Parole nous présente deux exemples remarquables de ces souffrances de l’âme du Sauveur, dans ce qui nous est rapporté au chapitre XII de l’évangile de Jean, et dans la scène de Gethsémané ; et bien qu’aucun autre ne soit pareil au dernier, ces exemples n’excluent pas la pensée que le Sauveur ait aussi passé par d’autres heures obscures, ni me donnent une pleine lumière sur ce que Lui a dû éprouver, lorsque dans un calme parfait il entretenait ses disciples de ses souffrances à venir. La venue des gentils qui étaient montés pour adorer, avait ouvert devant Lui cette scène solennelle où le Christ rejeté entre dans la gloire plus excellente et plus étendue du Fils de l’homme ; mais pour cela, il fallait que le grain de froment tombât en terre et mourût. La mort, le chemin vrai et nécessaire de sa gloire, est pré sente à l’esprit de Jésus avec toute sa valeur et ses conséquences pour son âme, et il cherche la délivrance. « Main tenant mon âme est troublée ; et que dirai-je ? Père, délivre moi de cette heure ! » Il ne pouvait pas désirer et il ne pouvait pas ne pas craindre l’abandon de Dieu et la coupe de la mort qu’il avait à boire. « Il a été exaucé en ce qu’il craignait » (Hébr. V). C’était là la vérité et la vraie piété en présence du chemin ouvert devant son âme. Plus tard, à Gethsémané, ce caractère de la souffrance, et de l’épreuve ou de la tentation se réalisa dans toute sa plénitude, alors que la mort était plus proche et que le prince de ce monde venait : l’âme du Sauveur était de toute part saisie de tristesse jusqu’à la mort, la coupe était pour ainsi dire approchée de ses lèvres bien qu’il ne l’eût pas encore saisie, car il ne voulait la recevoir que de la main de son Père ; et la volonté du Père était qu’il bût la coupe, parce qu’il n’était pas possible qu’elle passât loin de lui si le conseil et la volonté de Dieu devaient être accomplis. Le tentateur qui, à l’entrée du service public du Seigneur et pour l’en détourner, avait tenté Jésus dans le désert et sur le faîte du temple par les choses agréables à la chair ; le tentateur qui avait été com fondu et lié, et pendant la vie du Seigneur, dépouillé de ses biens, revient maintenant pour éprouver Jésus par toutes les choses qui devaient effrayer une âme d’homme et par dessus tout le Seigneur s’il persévérait jusqu’à la fin dans son obéissance et dans son œuvre. Une puissance capable de délivrer l’homme de toute la domination de l’Ennemi avait été manifestée, mais l’homme n’avait pas voulu du Libérateur. Ainsi, si le Seigneur devait persévérer dans son intérêt pour une vile et misérable race, il fallait qu’il fût non pas un puissant et vivant Libérateur, mais un Rédempteur mourant. C’était là le chemin de l’obéissance et de l’amour. « Le prince de ce monde vient, et il n’a rien en moi ; mais afin que le monde sache que j’aime le Père, et selon que le Père m’a com mandé, ainsi je fais » (Jean XIV).

Le lecteur remarquera que dans les deux derniers cas que nous venons de considérer, savoir les souffrances qui avaient leur source dans l’amour de Jésus, et celles que produisait en lui l’anticipation de la coupe qu’il devait boire, nous trouvons le Sauveur toujours avec son Père, bien que occupé avec Lui de la coupe qu’il avait à boire : son obéissance brillait dans toute sa perfection. Jésus n’est pas encore abandonné de Dieu, quoiqu’il ait à faire avec son Père au sujet de cette coupe caractérisée par le fait qu’il est abandonné de Dieu. « Père, délivre-moi de cette heure ; mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton nom » (Jean XII). Ici, Jésus reçoit la réponse à son obéissance jusqu’à la mort en jugement, dans une réelle et complète victoire, et dans l’éclatante manifestation de la révélation de l’amour ; bien que le monde, en même temps, y trouve son jugement. Mais à Gethsémané tout s’obscurcissait, c’était la puissance des ténèbres et l’agonie plus profonde du Seigneur proclamée dans ses quelques paroles si puissantes et dans cette sueur qui était comme des grumeaux de sang découlant en terre (Luc XXII, 41-44). L’obéissance toutefois est parfaite. Le tentateur est entièrement vaincu et le nom de Jésus suffit pour faire reculer et pour renverser tous ses adversaires (Jean XVIII, 6). Pour autant qu’il s’agit de ceux-ci et de l’étendue de la puissance de Satan, Jésus est libre ; mais le Père lui avait donné la coupe à boire : Jésus s’offre lui-même volontairement pour la boire, montrant autant de puissance que jamais, afin qu’il ne perdît aucun de ceux que le Père lui avait donnés. Scène merveilleuse d’obéissance et d’amour ! Quelles que fussent ses souffrances, ce qui avait amené là le Sauveur, c’était le libre mouvement d’un cœur d’homme en grâce, mais d’un homme parfait selon l’Esprit en obéissance envers Dieu. « La coupe que le Père m’a donnée à boire, ne la boirai-je pas ? » (Jean XVIII, 11). Il rencontre la puissance de la mort, en tant qu’elle était la puissance de l’Ennemi ; il passe au travers, et l’ayant ainsi renversée, il s’avance dans le chemin béni d’une obéissance de bonne volonté, prenant maintenant la coupe elle-même de la main de son Père. Jamais nous ne pourrons trop méditer sur le chemin que Christ a suivi ici. Nous pouvons nous arrêter à le considérer sous tous ses aspects et apprendre ainsi ce qu’aucun autre moment, ni aucune autre scène ne peut nous dire, — une perfection qui s’apprend de Lui, et de Lui seul. Mais nous devons passer à d’autres parties des souffrances de Christ, car je ne puis ici qu’indiquer brièvement les causes et le caractère de ces souffrances.

Le péché lui-même a dû être pour le Seigneur une source continuelle de douleur. Si Lot affligeait son âme juste de tout le mal qu’il voyait et entendait, lui si éloigné de Dieu par sa marche, que n’a pas dû souffrir le Seigneur quand il a passé au travers de ce monde ! Je ne doute pas qu’étant toujours parfaitement à la place où Dieu voulait qu’il fût, le Sauveur n’ait été, non pas dans une certaine mesure seulement, mais par la nature même de ses sentiments, plus calme que l’homme juste de Sodome : néanmoins il était angoissé par le péché. « Il les regarda tout à l’entour avec colère, étant attristé de l’endurcissement de leur cœur » (Marc III, 5). Son amour parfait était ici, sans doute, un soulagement pour lui, mais cet amour n’ôtait pas la souffrance qu’il adoucissait. Si à ces mots : « Ô génération incrédule et perverse, jusques à quand vous supporterai-je ? » — il ajoute : « Amène ici ton fils » (Luc IX, 41), l’incrédulité n’en était pas moins sentie par lui. Cependant il était dans une terre aride, altérée et sans eau, et il en avait le sentiment alors même que son âme était remplie aussi comme de moëlle et de graisse. Plus il était saint et plus il aimait, et plus le péché était affreux pour lui, le péché dans lequel son peuple aussi marchait « comme des brebis sans pasteur ».

Les douleurs des hommes, également, étaient par le cœur celles de Jésus. « Il a porté leurs langueurs et leurs maladies ». Quelqu’affliction, quelque douleur qu’il ait rencontré dans son chemin, il n’en est aucune qu’il n’ait porté sur son cœur comme sienne : « dans toutes leurs angoisses, il a été en angoisse ». Ce n’était pas à la légère que, même comme un homme vivant, il appliquait le remède : il portait dans son âme ce qu’il ôtait par sa puissance, — (car tout était le fruit du péché dans l’homme) — seulement c’était en grâce. Il porta le péché lui-même aussi, mais ceci, nous l’avons vu, eut lieu sur la croix ; ce fut l’obéissance, et non pas la sympathie. Dieu le fit être péché pour nous, lui qui ne connut pas de péché : tout le reste, c’étaient les sympathies de l’amour bien que ce fût la souffrance. L’amour a amené Jésus à la croix, nous le savons, mais dans ses souffrances sur la croix il n’eut pas la joie présente d’un service d’amour. Sur la croix, il n’avait pas affaire avec l’homme, mais en obéissance, il souffrait à sa place, et pour lui, de la part de Dieu. La souffrance était donc sans mélange, sans adoucissement : la croix n’était pas pour Jésus l’activité de sa bonté, mais l’abandon de Dieu ; mais toutes ses souffrances dans ses voies envers les hommes, quelles qu’elles aient été, ont été le fruit direct de l’amour qui agissait d’une manière sensible sur son âme ; il sentait pour d’autres, et à leur sujet ; et dans un monde de péché, ce sentiment se traduisait pour lui en souffrance constamment, — mais ce sentiment, c’était l’amour. Puissent nos âmes en goûter la douceur ! En échange de son amour, le Sauveur a pu être haï ; mais l’exercice actuel et présent de l’amour a une douceur et un caractère qui lui sont propres et qu’aucune forme des souffrances dont il peut être la source, ne lui ôte jamais : et en Jésus cet exercice a été parfait. Je ne veux pas dire certainement qu’une juste indignation ne remplissait pas son âme quand l’occasion l’appelait et que cette sainte colère éclatait en malédictions telles que l’amour parfait seul peut en prononcer. Que dût-il éprouver, en effet, pour ceux qui enlevaient la clef de la connaissance et qui, mon seulement n’entraient pas eux-mêmes, mais encore s’opposaient à ce que d’autres entrassent. Une juste indignation n’est pas de la souffrance ; mais l’amour qui en est la source, — là où elle est juste — la revêt de son propre caractère.

Une autre source de douleur — (car à quelle coupe d’amertume Christ n’a-t-il pas bu ?) — était peut-être plus humaine, mais non moins vraie : je veux parler de cette violation de toute délicatesse, que ne pouvait pas ne pas sentir une âme dans laquelle tout était harmonie. « Ils me regardent et repaissent leurs regards » (Ps. XXII, 17). Insultes, mépris, tromperies, efforts incessants de le surprendre dans ses paroles, brutalité et cruelle moquerie… tout cela me s’appesantissait pas sur une âme insensible, bien qu’elle fut divinement patiente. Je ne dis rien de l’abandon, de la trahison, du reniement : « il a cherché quelqu’un qui eût compassion de lui, mais il n’y en a point eu, et des consolateurs, mais il n’en a point trouvé » (Ps. LXIX, 20) ; mais je parle ici de ce qui a pesé de tout son poids sur tous les sentiments délicats de la nature de Jésus comme homme. L’opprobre brisa son cœur, il fut le sujet des chansons des ivrognes ; sans doute Jéhovah connaissait son opprobre et sa honte, et son ignominie ; tous ses ennemis étaient devant lui ; — mais Christ traversa tout. Aucune perfection divine me le sauva de la souffrance, mais il traversa toutes les douleurs dans sa divine perfection et par elle. Je ne pense pas qu’il y ait eu un seul sentiment humain — et en Lui demeuraient tous les sentiments délicats d’une âme parfaite — qui en Christ n’ait pas été violé et foulé aux pieds. Tout cela n’était rien sans doute au prix de la colère de Dieu : sous le poids de cette colère les hommes et leurs voies étaient oubliés ; mais les souffrances n’étaient pas moins réelles alors ; et même lorsque, anticipant la coupe de la colère, il désirait du moins avoir auprès de lui ses disciples trop confiants en eux-mêmes, afin qu’ils veillassent avec lui, il ne put que les trouver endormis à son retour. Tout était douleur, mais l’exercice de l’amour ; et celui-ci, à la fin, doit faire place pour l’obéissance dans la mort où la colère de Dieu effaça par la profondeur de la douleur dont elle était la source, la haine et l’iniquité de l’homme. Tel fut Christ. Toutes les douleurs furent concentrées dans sa mort, où, ni les consolations d’un amour actif, ni la communion avec son Père, ne pouvaient apporter aucun soulagement ou être pour un moment entremêlées avec cette terrible coupe de colère ; là, promesses, droits à la gloire royale, tout fut abandonné par Jésus, afin qu’il reçût tout de nouveau, infailliblement, en gloire de la main du Père, avec une gloire plus élevée et plus excellente que celle qu’il avait réellement jamais eue, mais dans laquelle maintenant il allait entrer comme homme.



  1. Car il ne venait pas maintenant pour être corporellement présent dans le Royaume.