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Les rideaux (Verhaeren)

PoèmesSociété du Mercure de France (p. 79-83).


LES RIDEAUX


Sur mes rideaux comme des cieux,
Les chimères des broderies
Tordent un firmament silencieux ;
Les chimères des railleries.

Elles flagellent de leurs queues
La paix plane des laines bleues
Et le sommeil des laines tombantes et lentes
Sur les dalles,
Mais aussi sur mon cœur.

En ces plaines de laines,
Dites, me bâtirai-je un asile aux douleurs ?

Les douces les bonnes laines comme des mains,
Réchaufferaient les cœurs
Que froidissent les pleurs humains.

Les douces, les bonnes laines sont sûres :
Elles feraient le tour de nos blessures
Et nous seraient l’apaisement
De nos tourments,
Brusques, n’étaient ces railleries
Des chimères des broderies
Et leurs langues perforant l’air
Et leurs ongles et l’or au clair
De leurs ailes diamantaires.

Sur mes lentes tapisseries
Les chimères de haine et de méchanceté
Font des buissons en pierreries.

Elles dardent la cruauté des yeux,
Qui m’ont troué de leurs regards,

Aux jours d’erreurs et de hasards ;
Elles ont des ongles aigus et lents
Et leurs caprices sont volants
Comme des feux à travers cieux ;
Bêtes de fils et de paillettes,
Faites de stras et de miettes
Et de micas de nacre et d’or,
Dites comme j’ai peur de leur essor
Et crainte et peur de leurs yeux,
Couleur d’éclair parmi la mer !

À quoi riment les tissus et les laines
Pour les douleurs et pour les peines ?
Les lentes laines pour les peines ?

Je sais de vieux et longs rideaux,
Avec des fleurs et des oiseaux,
Avec des fleurs et des jardins
Et des oiseaux incarnadins ;
De beaux rideaux si doux de joie,
Aux mornes fronts profonds
Qu’on roule en leurs baisers de soie.

Les miens, ils sont hargneux de leurs chimères,

Ils sont, mes grands rideaux, couleur de cieux,
Un firmament silencieux
De signes fous et de haines ramaires.

À quoi riment leurs traînes et leurs laines ?
Mon âme est une proie
Avec du sang et de grands trous
Pour les bêtes d’or et de soie ;
Mon âme, elle est béante et pantelante,
Elle n’est que loques et déchirures
Où ces bêtes, à coupables armures
D’ailes en flamme et de rostres ouverts,
Mordent leur faim par au travers.

À quoi riment les tissus et les laines
Pour y rouler encor mes peines ?

Les jours des douleurs consolées,
Avec des mains auréolées,
Et la pitié comme témoin,
Ces jours de temps lointains, comme ils sont loin !

Mon âme est désormais : celle qui s’aime,
À cause de sa douleur même,
Qui s’aime en ces lambeaux

Qu’on arrache d’elle en drapeaux
De viande rouge.

Les chimères de soie et d’or qui bouge,
Qu’elles griffent les laines
De mes rideaux à lentes traînes,
Il est trop tard pour que ces laines
Me soient encore ainsi qu’haleines.