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Les preux (Verhaeren)

PoèmesSociété du Mercure de France (p. 45-46).


LES PREUX


En un très vieux manoir, avec des javelots
Et des pennons lancéolés sur ses murailles,
Une rage de bataille
Rouge éclatait en tableaux.

Grandir ! on y voyait les féroces ramures
De la mêlée, où des paladins merveilleux,
Avec du soir au fond des yeux,
Tombaient, allongés morts en leurs châsses d’armures.

Hélas ! tous ces cerveaux qui rêvèrent de gloire,
Fendus ! et tous ces poings, coupés ! traceurs d’éclairs,

Avec, dans l’air, leurs glaives clairs
Et leurs aigles de casque éployés dans l’Histoire.

Hélas ! et la débâcle à travers leurs maisons,
Le deuil de la débâcle en des nuits de tueries,
Et les funèbres sonneries
Cassant la destinée en or de leurs blasons.

Pourtant, qu’ils soient tombés en corps-à-corps ardents,
Ramus de force et les dix doigts onglés de haine
Et la bouche folle et soudaine
Et le sang frais marbrant leurs dents,

Et contre la forêt fourmillante de lances
Qui s’avançait, qu’ils aient, le désespoir au clair,
Lourdes masses d’ombre et de fer,
Terribles bras d’acier, cogné leurs violences,

Qu’importe alors ! — ils ont senti la joie unique
D’exprimer l’être humain en sa totalité
De hargne et de brutalité,
Jusqu’au tressaut dernier de la mort tétanique !