Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 25. Vérité

Imprimerie de Hien Hien (p. 429-439).



Chap. 25. Vérité.


A.   Tsai-yang (P’eng-tsaiyang) étant allé à Tch’ou, le ministre I-tsie annonça sa venue au roi de ce pays, puis retourna à ses affaires. N’obtenant pas audience, Tsai-yang s’adressa à Wang-kouo, un sage du pays, et le pria de vouloir bien parler en sa faveur. Demandez ce service à Koung-ue-hiou, dit Wang-kouo. — Qui est-ce ? demanda Tsai-yang. — C’est, dit Wang-kouo, un homme qui harponne des tortues dans le fleuve durant l’hiver, et qui se repose dans les bois durant l’été (sage taoïste). I-tsie ne fera rien pour vous. Ambitieux, intrigant, égoïste, il ne travaille que pour lui-même. Koung-ue-hiou absolument désintéressé, en impose, par l’élévation de ses principes, au brutal roi de Tch’ou. — Par le charme de sa conversation, le Sage fait oublier aux siens les affres de la misère et les rend résignés. Par son ascendant moral, il fait oublier aux grands l’élévation de leur rang et les rend humbles. Il fraternise avec les petits, et converse avec les grands, donnant à chacun ce qu’il peut comprendre, et gardant le reste pour lui. Sans parler, il remplit son entourage de paix. Sans prêcher, il l’amende. Il ne dédaigne pas de demeurer par intervalles dans sa famille, pour y remplir son rôle de père et faire du bien aux siens. Simple, ferme, tranquille, il est étranger à toutes les préoccupations, et s’impose à tous. Koung ue-hiou est un homme de cette sorte. Lui seul pourra vous faire recevoir par le roi de Tch’ou mal disposé envers vous.


B.   Le Sage comprend que, reliés les uns aux autres, tous les êtres forment un corps (un tout), mais il ne cherche pas à pénétrer la nature intime de ce lien, qui est le mystère de la norme cosmique. Suivant dans tous ses mouvements la loi universelle, il est l’agent du ciel. Les hommes l’appellent Sage, parce qu’il coopère avec le ciel. Il ne se préoccupe pas de savoir ce qui ne peut être su, mais agit avec la connaissance qu’il a, persévéramment, constamment. Il ne réfléchit pas sur les qualités qu’il peut avoir, mais laisse à autrui le soin de les constater, ne s’attribuant pas ce qui est don de la nature. Il est bienveillant pour les hommes, pas par affection, mais par instinct, et ne prétend pas à leur reconnaissance.


C.   Quand, après une longue absence, un homme est revenu dans sa patrie, il éprouve un sentiment de satisfaction, que ni la vue des tombes qui se sont multipliées, ni les ruines que la végétation envahit, ni la disparition des neuf dixièmes de ses connaissances, ne peuvent altérer. C’est qu’il revoit en esprit ce qui fut jadis, abstrayant de ce qui est. C’est qu’il s’élève haut au-dessus des circonstances actuelles. — Ainsi fait le Sage, impassible parmi les vicissitudes du monde, contemplant en elles la nature inaltérable. — Ainsi fit le souverain légendaire Jan-siang. Il se tenait indifférent, au centre du cercle tournant des choses de ce monde, laissant aller l’évolution éternelle et indivise, lui seul restant non transformé (à cause de son indifférence) dans la transformation universelle. Cette position est unique. — Il ne faut pas vouloir imiter le ciel (à la manière de Confucius) par des actes positifs. Il faut imiter le ciel en laissant aller toutes choses. Voilà la manière dont le Sage sert l’humanité. Il abstrait de tout, et suit son époque, sans défaut et sans excès. Voilà l’union avec le Principe, la passive, la seule possible. Chercher l’union active, c’est tenter l’impossible[1]. Le ministre de l’empereur T’ang, considéra sa charge plutôt comme honoraire. Il laissa aller toutes choses, et se garda soigneusement d’appliquer les lois. Cela fit le succès de son gouvernement. Maintenant, au contraire, Confucius voudrait qu’on examinât à fond chaque chose, et qu’on fit de nombreux règlements. Il oublie la parole si vraie de Joung-tch’eng (un ancien taoïste) : additionner les jours en années, supposer une substance sous les accidents, ce sont là des erreurs provenant d’une conception fictive de la nature du temps, des êtres. La réalité, c’est un présent éternel, une unité essentielle. La glose ajoute, il n’y a même pas de moi et de toi.


D.   Le roi de Wei avait conclu un traité avec celui de Ts’i. Ce dernier l’ayant violé, le roi de Wei furieux résolut de le faire assassiner par un sicaire (procédé usuel alors). — Koungsounn-yen, son ministre de la guerre, lui dit : Vous qui avez dix mille chariots de guerre, vous allez confier votre vengeance à un vil spadassin. Donnez-moi plutôt deux cent mille hommes. Je ravagerai le pays de Ts’i, j’assiégerai son roi dans sa capitale, je le tuerai dans sa défaite. Ce sera noble et complet. — Le ministre Ki-tzeu trouva l’avis mauvais et dit au roi : Ne provoquez pas Ts’i. Nous venons de bâtir un si beau rempart. S’il venait à être endommagé, cela ferait de la peine aux citoyens qui y ont travaillé. La paix est la base solide du pouvoir. Le ministre de la guerre est un brouillon, qui ne doit pas être écouté. — Le ministre Hoa-tzeu (taoïste) trouva les deux avis également mauvais, et dit au roi : Celui qui, pour avoir l’occasion de montrer son talent militaire, vous a conseillé la guerre, est un brouillon. Celui qui, pour faire montre d’éloquence, vous a conseillé la paix, est aussi un brouillon. Leurs deux avis se valent. — Mais alors, que ferai-je ? demanda le roi. — Méditez sur le Principe, dit Hoa-tzeu, et tirez la conclusion[2]. — Le roi n’aboutissant pas, Hoei-tzeu lui amena Tai-tsinnjenn, un sophiste de ses amis. Celui ci entra en matière par l’allégorie suivante : Soit une limace. Cette limace a deux cornes. Sa corne de gauche est la principauté du roi Brutal ; sa corne de droite, est l’apanage du roi Sauvage. Ces deux royaumes sont sans cesse en guerre. Les morts, sans nombre, jonchent le sol. Quinze jours après sa défaite, le vaincu cherche déjà sa revanche. — Balivernes ! dit le roi de Wei. — Pardon ! dit Tai-tsinnjenn. O roi, considérez-vous l’espace comme limité dans quelqu’une de ses six dimensions ? — Non, dit le roi ; l’espace est illimité, dans les six dimensions. — Ainsi, dit Tai-tsinnjenn, l’immense espace, n’a pas de limites ; est ce que les deux petites principautés de Wei et de Ts’i ont des frontières ? — Non, dit le roi, pas fort en dialectique, et jugeant qu’il ne pouvait pas concéder au plus petit ce qu’il avait refusé au plus grand. — Pas de frontières, donc pas de litige, dit Tai-tsinnjenn. Maintenant, ô roi, veuillez me dire en quoi vous différez du roi Sauvage de la corne de droite ? — Je ne vois pas, dit le roi. — Tai-tsinnjenn sortit, laissant le roi absolument ahuri. Quand Hoei-tzeu rentra, le roi lui dit : Ça c’est un homme supérieur : un Sage ne saurait pas que lui répondre. — Ah oui ! dit Hoei-tzeu. Quand on souffle dans une clarinette, il en sort un son éclatant ; quand on souffle dans la garde (creuse, en forme de conque) d’une épée, il n’en sort qu’un murmure. Si Tai-tsinnjenn était estimé à sa valeur, les éloges qu’on donne à Yao et à Chounn se réduiraient à un murmure, l’éloge de Tai-tsinnjenn retentissant comme une clarinette. — Les affaires de Wei et de Ts’i en restèrent là.


E.   Confucius, se rendant à Tch’ou, prit gîte à I-k’iou, chez un fabricant de condiments. Aussitôt, dans la maison voisine, on monta sur le toit (plat, pour regarder dans la cour de la maison où Confucius était descendu.) Pourquoi ces gens-là ont-ils l’air effaré ? demanda le disciple Tzeu-lou qui accompagnait Confucius. C’est, dit celui-ci, la famille d’un Sage, qui se cache volontairement dans le peuple et vit dans l’obscurité. L’élévation morale de cet homme est sublime. Il la dissimule d’ailleurs soigneusement, ne parlant que de choses banales, sans trahir le secret de son cœur. Ses vues différant de celles du commun de ce temps, il ne fraye guère avec les hommes. Il s’est enseveli vivant ici, à la manière de I-leao. — Puis je aller l’inviter à venir nous voir ? demanda Tzeu-lou. — Ce sera peine perdue, dit Confucius. Il vient de monter sur le toit pour s’assurer si c’est vraiment moi qui passe. Comme je m’adonne à la politique, il doit avoir fort peu envie de converser avec moi. Sachant que je vais visiter le roi de Tch’ou, il doit craindre que je ne révèle sa retraite, et que le roi ne le force à accepter un emploi. Je gage qu’il vient de se mettre en lieu sûr. — Tzeu-lou étant allé voir, trouva la maison désertée.


F.   L’intendant des cultures de Tchang-ou dit à Tzeu-lao, disciple de Confucius : Si jamais vous êtes chargé d’un office, ne soyez ni superficiel ni méticuleux. Jadis, pour la culture, j’ai donné dans ces deux travers ; labour insuffisant, sarclage excessif, d’où récoltes peu satisfaisantes. Maintenant je laboure profondément, puis je sarcle modérément ; d’où récoltes surabondantes. — Tchoang-tzeu ayant su cela, dit : Actuellement, dans la culture de leur corps et de leur esprit, beaucoup de gens tombent dans les fautes indiquées par cet intendant. Ou ils labourent d’une manière insuffisante le sol de leur nature, et le laissent envahir par les passions. Ou ils le sarclent sans discernement, arrachant ce qui est à conserver, détruisant leurs qualités naturelles. — Si l’on n’y prend garde, les vices envahissent la nature saine, comme les ulcères envahissent un corps sain, par l’effet d’une chaleur interne excessive qui se fait jour à l’extérieur.


G.   Pai-kiu qui étudiait sous Lao-tan, lui dit un jour : Donnez-moi congé pour faire un tour d’empire. — A quoi bon ? fit Lao-tan. Dans l’empire, c’est partout comme ici. — Pai-kiu insistant, Lao-tan lui demanda : — Par quelle principauté commenceras-tu ta tournée ? — Par celle de Ts’i, dit Pai-kiu. Quand j’y serai arrivé, j’irai droit au cadavre de quelqu’un de ces suppliciés, que le roi de Ts’i laisse gisants sans sépulture ; je le redresserai, je le couvrirai de ma robe, je crierai justice au ciel en son nom, je lui dirai en pleurant : frère ! frère ! a-t-il fallu que tu fusses la victime de l’inconséquence de ceux qui tiennent en main l’empire ? Les gouvernants défendent, sous peine de la vie, de voler, de tuer. Et ces mêmes hommes poussent au vol et au meurtre, en honorant la noblesse et la richesse, qui sont l’appât des crimes. Tant que les distinctions et la propriété seront conservées, verra-t-on jamais la fin des conflits entre les hommes ? — Jadis les princes savaient gré de l’ordre à leurs sujets, et s’imputaient tous les désordres. Quand un homme périssait, ils se reprochaient sa perte. Maintenant il en va tout autrement. Lois et ordonnances sont des traquenards dont personne ne se tire. Peine de mort pour ceux qui ne sont pas venus à bout de tâches infaisables. Ainsi réduit aux abois, le peuple perd son honnêteté naturelle, et commet des excès. A qui faut-il imputer ces excès ? aux malheureux qui les expient ? ou aux princes qui les ont provoqués ?


H.   En soixante années de vie, Kiu-pai-u changea soixante fois d’opinion. Cinquante-neuf fois il avait cru fermement posséder la vérité, cinquante-neuf fois il avait soudain reconnu qu’il était dans l’erreur. Et qui sait si sa soixantième opinion, avec laquelle il mourut, était mieux fondée que les cinquante-neuf précédentes ? Ainsi en arrive-t-il à tout homme qui s’attache aux êtres en détail, qui cherche autre chose que la science confuse du Principe. Les êtres deviennent, c’est un fait ; mais la racine de ce devenir est invisible. De sa fausse science de détail, le vulgaire tire des conséquences erronées ; tandis que, s’il partait de son ignorance, il pourrait arriver à la vraie science, celle du Principe, de l’absolu, origine de tout. C’est là la grande erreur. Hélas ! peu y échappent. ... Alors, quand les hommes disent oui, est-ce bien oui ? quand ils disent non, est-ce bien non ? Quelle est la valeur, la vérité, des assertions humaines ?.. L’absolu seul est vrai, parce que seul il est.


I.   Confucius posa d’abord au grand historiographe Ta-t’ao, puis à Pai-tch’angk’ien, puis à Hi-wei, cette même question : Le duc Ling de Wei fut un ivrogne et un débauché ; il gouverna mal et manqua de parole. Il aurait mérité une épithète posthume pire que celle de Ling. Pourquoi fut-il appelé Ling ? — Parce que le peuple, qui l’aimait assez, le voulut ainsi, répondit Ta-t’ao. — Parce que les censeurs lui accordèrent des circonstances atténuantes, dit Pai-tch’angk’ien, à cause du fait suivant : Un jour qu’il se baignait avec trois de ses femmes dans une même piscine, le ministre Cheu-ts’iou ayant dû entrer pour affaire urgente, le duc se couvrit et fit couvrir ses femmes. On conclut de là que ce lascif avait encore un reste de pudeur, et on se contenta de l’appeler Ling, relevant sa note. — Erreur, dit Hi-wei. Voici le fait : Après la mort du duc, on consulta la tortue sur le lieu où il faudrait l’ensevelir. La réponse fut : pas dans le cimetière de sa famille, mais à Cha-k’iou. Quand on creusa sa fosse à l’endroit indiqué, au fond on trouva une sépulture antique. La dalle qui la fermait ayant été amenée au jour et lavée, on y lut cette inscription : ni toi ni ta postérité ne reposera ici, car le duc Ling y prendra votre place. L’épithète Ling lui était donc décernée par le destin, voilà pourquoi on la lui donna. ... Conclusion, la vérité historique, elle aussi, n’est solide que quand elle dérive du Principe.


J.   Chao-tcheu demanda à T’ai-koung-tiao : Qu’est-ce que les maximes des hameaux ? — Les hameaux, dit T’ai-koung-tiao, ce sont les plus petites agglomérations humaines, d’une dizaine de familles, d’une centaine d’individus seulement, formant un corps qui a ses traditions. Ces traditions n’ont pas été inventées tout d’un coup, a priori. Elles ont été formées par les membres distingués de la communauté, par addition d’expériences particulières ; comme une montagne est faite de poignées de terre, un fleuve de nombreux filets d’eau. L’expression verbale de ces traditions est ce qu’on appelle les maximes des hameaux. Elles font loi. Tout va bien dans l’empire, à condition qu’on leur laisse leur libre cours. Tel le Principe, indifférent, impartial, laisse toutes les choses suivre leur cours, sans les influencer. Il ne prétend à aucun titre (seigneur, gouverneur). Il n’agit pas. Ne faisant rien, il n’est rien qu’il ne fasse (non en intervenant activement, mais comme norme évolutive contenue dans tout). En apparence, à notre manière humaine de voir, les temps se succèdent, l’univers se transforme, l’adversité et la prospérité alternent. En réalité, ces variations, effets d’une norme unique, ne modifient pas le tout immuable. Tous les contrastes trouvent place dans ce tout, sans se heurter ; comme, dans un marais, toute sorte d’herbes voisinent ; comme, sur une montagne, arbres et rochers sont mélangés. Mais revenons aux maximes des hameaux. Elles sont l’expression de l’expérience, laquelle résulte de l’observation des phénomènes naturels. — Alors, dit Chao-tcheu, pourquoi ne pas dire que ces maximes sont l’expression du Principe ? — Parce que, dit T’ai-koung-tiao, comme elles ne s’étendent qu’au champ des affaires humaines, ces maximes n’ont qu’une étendue restreinte, tandis que le Principe est infini. Elles ne s’étendent même pas aux affaires des autres êtres terrestres, dont la somme est à l’humanité comme dix mille est à un. Au dessus des êtres terrestres sont le ciel et la terre, l’immensité visible. Au dessus du ciel et de la terre sont le yinn et le yang, l’immensité invisible. Au dessus de tout est le Principe, commun à tout, contenant et pénétrant tout, dont l’infinité est l’attribut propre, le seul par lequel on puisse le désigner, car il n’a pas de nom propre. — Alors, dit Chao-tcheu, expliquez-moi comment tout ce qui est sortit de cet infini ? — T’ai-koung tiao dit : Émanés du Principe, le yinn et le yang s’influencèrent, se détruisirent, se reproduisirent réciproquement. De là le monde physique, avec la succession des saisons, qui se produisent et se détruisent les unes les autres. De là le monde moral, avec ses attractions et ses répulsions, ses amours et ses haines. De là la distinction des sexes, et leur union pour la procréation. De là certains états corrélatifs et successifs, comme l’adversité et la prospérité, la sécurité et le danger. De là les notions abstraites, d’influence mutuelle, de causalité réciproque, d’une certaine évolution circulaire dans laquelle les commencements succèdent aux terminaisons. Voilà à peu près ce qui, tiré de l’observation, exprimé en paroles, constitue la somme des connaissances humaines. Ceux qui connaissent le Principe ne scrutent pas davantage. Ils ne spéculent ni sur la nature de l’émanation primordiale, ni sur la fin éventuelle de l’ordre de choses existant. — Chao-tcheu reprit : des auteurs taoïstes ont pourtant discuté ces questions. Ainsi Ki-tchenn tient pour une émanation passive et inconsciente, Tsie-tzeu pour une production active et consciente. Qui a raison ? — Dites-moi, fit T’ai-koung-tiao, pourquoi les coqs font-ils kikeriki, pourquoi les chiens font-ils wou-wou ? Le fait de cette différence est connu de tous les hommes, mais le plus savant des hommes n’en dira jamais le pourquoi. Il en est ainsi de par la nature ; voilà tout ce que nous en savons. Atténuez un objet jusqu’à l’invisible, amplifiez-le jusqu’à l’incompréhensible, vous ne tirerez pas de lui la raison de son être. Et combien moins tirerez-vous jamais au clair la question de la genèse de l’univers, la plus abstruse de toutes. Il est l’œuvre d’un auteur, dit Tsie-tzeu. Il est devenu de rien, dit Ki-tchenn. Aucun des deux ne prouvera jamais son dire. Tous deux sont dans l’erreur. Il est impossible que l’univers ait eu un auteur préexistant. Il est impossible que l’être soit sorti du néant d’être. L’homme ne peut rien sur sa propre vie, parce que la loi qui régit la vie et la mort, ses transformations à lui, lui échappe ; que peut-il alors savoir de la loi qui régit les grandes transformations cosmiques, l’évolution universelle ? Dire de l’univers « quelqu’un l’a fait » ou « il est devenu de rien », ce sont là non des propositions démontrables, mais des suppositions gratuites. Pour moi, quand je regarde en arrière vers l’origine, je la vois se perdre dans un lointain infini ; quand je regarde en avant vers l’avenir, je n’entrevois aucun terme. Or les paroles humaines ne peuvent pas exprimer ce qui est infini, ce qui n’a pas de terme. Limitées comme les êtres qui s’en servent, elles ne peuvent exprimer que les affaires du monde limité de ces êtres, choses bornées et changeantes. Elles ne peuvent pas s’appliquer au Principe, qui est infini, immuable et éternel, Maintenant, après l’émanation, le Principe duquel émanèrent les êtres, étant inhérent à ces êtres, ne peut pas proprement être appelé l’auteur des êtres ; ceci réfute Tsie-tzeu. Le Principe inhérent à tous les êtres, ayant existé avant les êtres, on ne peut pas dire proprement que ces êtres sont devenus de rien ; ceci réfute Ki-tchenn. Quand on dit maintenant le Principe, ce terme ne désigne plus l’être solitaire, tel qu’il fut au temps primordial ; il désigne l’être qui existe dans tous les êtres, norme universelle qui préside à l’évolution cosmique. La nature du Principe, la nature de l’Être, sont incompréhensibles et ineffables. Seul le limité peut se comprendre et s’exprimer. Le Principe agissant comme le pôle, comme l’axe, de l’universalité des êtres, disons de lui seulement qu’il est le pôle, qu’il est l’axe de l’évolution universelle, sans tenter ni de comprendre ni d’expliquer.


  1. Ici le texte est mutilé, probablement.
  2. Ni guerre, ni paix, mais laisser aller.