Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 23. Retour à la nature

Imprimerie de Hien Hien (p. 403-413).



Chap. 23. Retour a la nature[1].


A.   Parmi les disciples de Lao-tan, un certain Keng-sang-tch’ou, ayant fini de recevoir son enseignement, alla vers le Nord, s’établit au pied du mont Wei-lei, et enseigna à son tour des disciples. Pour l’amour de la simplicité taoïste, il congédia ceux de ses serviteurs qui se donnaient des airs intelligents, et éloigna celles de ses concubines qui étaient gentilles, ne gardant autour de lui que des personnes rustiques et frustes. Au bout de trois années, par l’effet de son séjour et de ses exemples, Wei-lei se trouva extrêmement prospère. Les gens du lieu dirent entre eux : Quand ce Maître Keng-sang s’établit parmi nous, nous le trouvâmes singulier. C’est que nous ne le connaissions pas assez. Maintenant que nous avons eu le temps d’apprendre à le connaître, qui d’entre nous ne le considère pas comme un Sage ? Pourquoi n’en ferions-nous pas notre Sage local, l’honorant comme on honore le représentant d’un mort, le génie du sol et celui des moissons, par des révérences et des offrandes à certaines époques ?Keng-sang-tch’ou apprit ces propos. Assis dans son école à sa place de maître, son attitude devint embarrassée. Ses disciples lui en demandèrent la raison. C’est que, dit il, d’après mon maître Lao-tan, si le printemps fait revivre les végétaux, si l’automne fait mûrir les fruits, ce sont là des effets naturels produits par le grand Principe qui opère en tout, et non des mérites des saisons. A l’instar de la nature, le sur-homme doit opérer restant caché (enfermé dans sa maison), et ne pas se laisser acclamer par la populace tumultueuse. Or voici que ce petit peuple de Wei-lei médite de me décerner le rang et les offrandes des Sages, à moi homme vulgaire. Cela m’embarrasse, car je ne veux pas contrevenir à l’enseignement de mon maître Lao-tan. — Ne craignez pas, dirent les disciples ; vous avez tout ce qu’il faut, et la charge est aisée. Dans un canal, une baleine ne pourrait se retourner, mais un poisson de moindre taille évolue à l’aise. Sur un tertre, un buffle ne serait pas en sûreté, mais un renard vit très bien. Et puis, les sages ne doivent-ils pas être honorés, les habiles ne doivent-ils pas être élevés, les bienfaisants et les utiles ne doivent-ils pas être distingués ? Depuis Yao et Chounn, c’est la règle. Maître, laissez faire ce petit peuple de Wei-lei. Accédez à leur désir ! — Keng-sang-tch’ou dit : Approchez mes enfants, que je vous dise. ... Se montrer est toujours funeste. Fût-il grand à pouvoir engloutir un char, s’il quitte son repaire dans les montagnes, l’animal terrestre n’évitera pas les filets et les pièges. Fût-il grand à pouvoir avaler un bateau, le poisson échoué sera dévoré par les fourmis. C’est pour leur préservation que les oiseaux et les fauves recherchent les hauteurs, les poissons et les tortues les profondeurs. De même, l’homme qui veut conserver son corps et sa vie, doit se cacher dans la retraite et le mystère. ... Et pour ce qui est de l’autorité de Yao et de Chounn que vous m’avez citée, elle est nulle. Qu’ont fait, pour le bien de l’humanité, ces phraseurs, ces novateurs, ces esprits tout occupés de vulgarités et de vétilles. Ils honoraient les Sages ; c’est le bon moyen pour remplir le peuple de compétitions. Ils élevaient les habiles ; c’est le bon moyen pour faire de tous les citoyens des brigands[2]. De toutes leurs inventions, aucune ne bonifia le peuple. Tout au contraire, ils surexcitèrent chez le peuple l’égoïsme, passion qui fait les parricides, les régicides, les voleurs et les pillards. Je vous le dis, c’est du règne de ces deux hommes que datent tous les désordres. Si leur politique est continuée, un temps viendra où les hommes se dévoreront les uns les autres.


B.   Nan-joung-tchou (homme déjà avancé en âge, qui s’était mis à l’école de Keng sang-tchou,) ayant pris la position la plus respectueuse, lui demanda : À mon âge, que ferai-je pour devenir un sur-homme ? — Keng-sang-tch’ou lui dit : Veillez à ce que votre corps bien sain emprisonne hermétiquement votre esprit vital ; ne laissez pas des pensées et des images bourdonner dans votre intérieur ; si vous faites cela durant trois années entières, vous obtiendrez ce que vous désirez. — Nan-joung-tchou répondit : Les yeux paraissent tous identiques, mais ceux des aveugles ne voient pas. Les oreilles paraissent toutes identiques, mais celles des sourds n’entendent pas. Les cœurs paraissent tous identiques, et pourtant les fous ne comprennent pas. De corps, je suis fait comme vous, mais mon esprit doit être fait autrement que le vôtre. Je ne saisis pas le sens des paroles que vous venez de me dire. — Cela doit tenir à mon incapacité de m’exprimer, dit Keng-sang-tch’ou. Un moucheron ne peut rien pour un gros sphinx. Une petite poule de Ue ne peut pas couver un œuf d’oie. Je n’ai évidemment pas ce qu’il faut pour vous amener à terme. Pourquoi n’iriez-vous pas au midi, consulter Lao-tzeu ?


C.   Suivant l’avis de Keng-sang-tch’ou, Nan-joung-tchou se munit des provisions nécessaires, marcha durant sept jours et sept nuits, et arriva au lieu où vivait Lao-tzeu. ... C’est Keng-sang-tch’ou qui vous envoie ? demanda celui-ci. — Oui, dit Nan-joung-tchou. — Pourquoi, demanda Lao-tzeu, avez-vous amené une suite si considérable[3] ? — Nan-joung-tchou regarda derrière lui, tout effaré. — Vous n’avez pas compris ma question, dit Lao-tzeu. Honteux, Nan-joung-tchou baissa la tête, puis l’ayant relevée, il soupira et dit : Parce que je n’ai pas su comprendre votre question, m’interdirez-vous de vous dire ce qui m’a amené ici ? — Non, fit Lao-tzeu ; dites ! — Alors Nan-joung-tchou dit : Si je reste ignare, les hommes me mépriseront ; si je deviens savant, ce sera en usant mon corps. Si je reste mauvais, je ferai du mal aux autres ; si je me fais bon, il me faudra fatiguer ma personne. Si je ne pratique pas l’équité, je blesserai autrui ; si je la pratique, je me léserai moi même. Ces trois doutes me tourmentent. Que ferai-je ? que ne ferai-je pas ? Keng sang tch’ou m’a envoyé vous demander conseil. — Lao-tzeu dit : J’ai bien lu dans vos yeux, au premier coup d’œil, que vous avez perdu la tête. Vous ressemblez à un homme qui chercherait à retirer du fond de la mer ses parents engloutis. J’ai pitié de vous. — Ayant obtenu d’être admis chez Lao-tzeu comme pensionnaire, Nan-joung-tchou commença un traitement moral. Il s’appliqua d’abord à fixer ses qualités et à éliminer ses vices. Après dix jours de cet exercice qu’il trouva dur, il revit Lao-tzeu. L’œuvre de votre purification avance-t-elle ? lui demanda celui-ci. Il me paraît qu’elle n’est pas encore parfaite. Les troubles d’origine externe (entrés par les sens) ne peuvent être rembarrés que par l’opposition d’une barrière interne (le recueillement). Les troubles d’origine interne (issus de la raison) ne peuvent être rembarrés que par une barrière externe (la contrainte de soi). Ces deux sortes d’émotions, même ceux qui sont avancés dans la science du Principe en éprouvent occasionnellement les attaques, et doivent encore se prémunir contre elles ; combien plus ceux qui comme vous ont vécu longtemps sans connaître le Principe, et sont peu avancés. — Hélas ! dit Nan-joung-tchou découragé, quand un paysan est tombé malade, il conte son mal à un autre, et se trouve, sinon guéri, du moins soulagé. Tandis que moi, chaque fois que je consulte sur le grand Principe, le mal qui tourmente mon cœur augmente, comme si j’avais pris un médicament contraire à mon mal. C’est trop fort pour moi. Veuillez me donner la recette pour faire durer ma vie ; je me contenterai de cela. — Et vous croyez, dit Lao-tzeu, que cela se passe ainsi, de la main à la main ? Faire durer la vie suppose bien des choses. Êtes-vous capable de conserver votre intégrité physique, de ne pas la compromettre ? Saurez-vous toujours distinguer le favorable du funeste ? Saurez-vous vous arrêter, et vous abstenir, à la limite ? Pourrez-vous vous désintéresser d’autrui, pour vous concentrer en vous-même ? Arriverez-vous à garder votre esprit libre et recueilli ? Pourrez-vous revenir à l’état de votre première enfance ? Le nouveau né vagit jour et nuit sans s’enrouer, tant sa nature neuve est solide. Il ne lâche plus ce qu’il a saisi, tant sa volonté est concentrée. Il regarde longuement sans cligner des yeux, rien ne l’émouvant. Il marche sans but et s’arrête sans motif, allant spontanément, sans réflexion. Être indifférent et suivre la nature, voilà la formule pour faire durer sa vie. — Toute la formule ? demanda Nan-joung-tchou. ... Lao-tzeu reprit : C’est là le commencement de la carrière du sur-homme, ce que j’appelle le dégel, la débâcle, après quoi la rivière commence à prendre son cours. Le sur-homme vit, comme les autres hommes, des fruits de la terre, des bienfaits du ciel. Mais il ne s’attache ni à homme, ni à chose. Profit et perte le laissent également indifférent. Il ne se formalise de rien, ne se réjouit de rien. Il plane, concentré en lui-même. Voilà la formule pour faire durer sa vie. — Toute la formule ? demanda Nan-joung-tchou. ... Lao-tzeu reprit : J’ai dit qu’il fallait redevenir petit enfant. En se mouvant, en agissant, l’enfant n’a pas de but, pas d’intention. Son corps est indifférent comme un bois sec ; son cœur est inerte comme de la cendre éteinte. Pour lui, ni bonheur, ni malheur. Quel mal peuvent faire les hommes, à celui qui est au dessus de ces deux grandes vicissitudes du destin ? L’homme logé si haut dans l’indifférence, voilà le sur-homme.


D.   Dans ce qui suit, c’est probablement Tchoang-tzeu qui parle. Celui dont le cœur a atteint cet apogée de l’immuabilité émet la lumière naturelle (raison pure, sans rien de conventionnel) qui lui révèle ce qui peut encore rester en lui d’artificiel. Plus il se défait de cet artificiel, plus il devient stable. Avec le temps, l’artificiel disparaîtra entièrement, le naturel seul restant en lui. Les hommes qui ont atteint cet état s’appellent fils célestes, peuple céleste ; c’est-à-dire hommes revenus à leur état naturel, redevenus tels que le ciel les avait faits primitivement. — Cela ne s’apprend ni par théorie, ni par pratique, mais par intuition ou exclusion. S’arrêter là où l’on ne peut pas en apprendre davantage (et se tenir, dit la glose, dans l’indifférence et l’inaction), c’est être parfaitement sage. Celui qui prétendrait passer outre (décider, agir, au hasard), le cours fatal des choses le brisera, (car il entrera inévitablement en conflit avec le destin). — Quand toutes les provisions ont été faites et toutes les précautions prises pour l’entretien du corps, quand on n’a provoqué autrui par aucune offense, alors, si quelque malheur arrive, il faudra l’attribuer au destin, non aux hommes, et par suite se garder de l’éviter en faisant quelque bassesse, se garder même de s’en chagriner dans son cœur. Il est au pouvoir de l’homme de fermer hermétiquement la tour de son esprit (son cœur) ; il est en son pouvoir de la tenir close, à condition qu’il n’examine ni ne discute ce qui se présente, mais refuse simplement l’accès. — Chaque acte de celui qui n’est pas parfaitement indifférent est un désordre. L’objet de l’acte, ayant pénétré dans son cœur, s’y loge et n’en sort plus. À chaque acte nouveau, nouveau désordre. — Quiconque fait à la lumière du jour ce qui n’est pas bien, les hommes l’en puniront à l’occasion. S’il l’a fait dans les ténèbres, les mânes l’en puniront à l’occasion. Se rappeler que, quand on n’est pas observé par les hommes, on l’est par les mânes, fait qu’on se conduit bien, même dans le secret de sa retraite. — Ceux qui ont souci de leur vie ne se remuent pas pour devenir célèbres. Ceux qui brûlent d’acquérir se répandent au dehors. Les premiers sont hommes de raison, les seconds sont hommes de négoce. On voit ces derniers se hausser, se hisser, s’efforçant de parvenir. Ce sont des magasins à préoccupations, à soucis. Ils en sont si pleins, qu’il n’y a plus place, dans leur cœur, même pour l’amour de leurs semblables. Aussi sont-ils détestés comme n’étant plus des hommes. — De tous les instruments de mort, le désir est le plus meurtrier ; le fameux sabre Mouo-ye n’a pas tué tant d’hommes. Les pires assassins, sont, dit-on, le yinn et le yang, auxquels nul n’échappe, de tous les hommes qui peuplent l’entre-deux du ciel et de la terre. Et pourtant, de vrai, si le yinn et le yang tuent les hommes, c’est que les appétits des hommes les livrent à ces assassins.


E.   Le Principe un et universel subsiste dans la multiplicité des êtres, dans leurs genèses et leurs destructions. Tous les êtres distincts sont tels par différenciation accidentelle et temporaire (individuation) d’avec le Tout, et leur destinée est de rentrer dans ce Tout, dont leur essence est une participation. De ce retour, le vulgaire dit que les vivants qui étant morts n’en trouvent pas le chemin, errent comme fantômes ; et que ceux qui étant morts ont trouvé le chemin, sont défunts (éteints). Survivance, extinction, ce sont là deux manières de parler d’un retour identique, qui proviennent de ce qu’on a appliqué à l’état d’être non sensible les notions propres à l’être sensible. La vérité est que, sortis par leur génération du néant de forme (l’être indéterminé), rentrés par leur trépas dans le néant de forme, les êtres conservent une réalité (celle du Tout universel) mais n’ont plus de lieu ; ils gardent une durée (celle du Tout éternel) mais n’ont plus de temps. La réalité sans lieu, la durée sans temps, c’est l’univers, c’est l’unité cosmique, le Tout, le Principe. C’est dans le sein de cette unité que se produisent les naissances et les morts, les apparitions et les disparitions, silencieuses et imperceptibles. On l’a appelée la porte céleste ou naturelle, porte d’entrée et de sortie de l’existence. Cette porte est le non-être de forme, l’être indéfini. Tout en est sorti. L’être sensible ne peut pas être en dernière instance issu de l’être sensible. Il est nécessairement issu du non-être de forme. Ce non-être de forme est l’unité, le Principe. Voilà le secret des Sages, le pépin de la science ésotérique. — Dans leurs dissertations sur l’origine, ceux des anciens qui atteignirent un degré supérieur de science émirent trois opinions. Les uns pensèrent que, de toute éternité, fut l’être défini, infini, auteur de tous les êtres limités. Les autres, supprimant l’être infini, pensèrent que, de toute éternité, des êtres limités existèrent, passant par des phases alternatives de vie et de mort. D’autres enfin pensèrent que d’abord fut le néant de forme (l’être indéfini infini), duquel émanèrent tous les êtres définis, avec leurs genèses et leurs cessations. Être indéfini, genèse, cessation, ces trois termes se tiennent, comme la tête, la croupe et la queue d’un animal. Moi (Tchoang-tzeu) je soutiens cette thèse. Pour moi l’être indéfini, tous les devenirs, toutes les cessations, forment un complexe, un tout. Je mets ma main dans la main de ceux qui pensent ainsi. Cependant, à la rigueur, les trois opinions susdites pourraient se concilier. Elles sont parentes, comme branches d’un même arbre. — L’être particulier est à l’être indéfini ce que la suie (dépôt palpable) est à la fumée (type de l’impalpable). Quand la suie se dépose, il n’y a pas eu de production nouvelle, mais seulement un passage de l’impalpable au palpable, la suie étant de la fumée concrète. Et de même, si cette suie se redissipe en fumée, il n’y aura encore eu qu’une conversion, sans modification essentielle. Je sais que le terme conversion que j’emploie, pour exprimer la succession des vies et des morts dans le sein du Principe, n’est pas vulgaire ; mais il me faut dire ainsi, sous peine de ne pas pouvoir m’exprimer. ... Les membres disjoints d’un bœuf sacrifié, sont une victime. Plusieurs appartements, sont un logis. La vie et la mort sont un même état. De la vie à la mort, il n’y a pas transformation, il y a conversion. Les philosophes s’échauffent, quand il s’agit de définir la différence entre ces deux états. Pour moi, il n’y a pas de différence ; les deux états n’en sont qu’un.


F.   En cas de heurt, plus le heurté vous tient de près, moins on lui fait d’excuses. On demande pardon au paysan étranger à qui l’on a marché sur le pied ; mais le père ne demande pas pardon à son fils, dans la même occurrence. L’apogée des rites, c’est de n’en pas faire. L’apogée des convenances, c’est de se moquer de tout. L’apogée de l’intelligence, c’est de ne penser à rien. L’apogée de la bonté, c’est de ne rien aimer. L’apogée de la sincérité, c’est de ne pas donner d’arrhes. Il faut réprimer les écarts des appétits. Il faut corriger les aberrations de l’esprit. Il faut écarter tout ce qui gêne le libre influx du Principe. Vouloir être noble, riche, distingué, respecté, renommé, avantagé, voilà les six appétits. L’air, le maintien, la beauté, les arguments, la respiration, la pensée, voilà ce qui cause les aberrations de l’esprit. L’antipathie, la sympathie, la complaisance, la colère, la douleur, la joie, voilà ce qui gêne le libre influx du Principe. Répulsion et attraction, prendre et donner, savoir et pouvoir, autant d’obstacles. L’intérieur duquel ces vingt-quatre causes de désordre ont été éliminées devient réglé, calme, lumineux, vide, non-agissant et pouvant tout. — Le Principe est la source de toutes les facultés actives, la vie est leur manifestation, la nature particulière est une modalité de cette vie, ses mouvements sont les actes, les actes manqués sont les fautes. — Les savants devisent et spéculent ; et, quand ils n’arrivent pas à voir plus clair, ils font comme les petits enfants et regardent un objet. — N’agir que quand on ne peut pas faire autrement, c’est l’action ordonnée. Agir sans y être obligé, c’est ingérence hasardeuse. Savoir et agir doivent marcher de concert.


G.   I était très habile archer (art artificiel), et extrêmement bête de sa nature. Certains sont très sages naturellement, qui n’entendent rien d’aucun art. La nature est la base de tout. — La liberté fait partie de la perfection naturelle. Elle ne se perd pas seulement par l’emprisonnement dans une cage. T’ang encagea I-yinn, en le faisant son cuisinier. Le duc Mou de Ts’inn encagea Pai-li-hi, en lui donnant cinq peaux de bouc[4]. On encage les hommes en leur offrant ce qu’ils aiment. Toute faveur asservit. — La liberté d’esprit exige l’absence d’intérêt. Celui qui a subi le supplice de l’amputation des pieds ne s’attife plus ; car il ne peut plus se faire beau, il n’a plus cet intérêt. Celui qui va être exécuté n’a plus le vertige à n’importe quelle élévation ; car il n’a plus peur de tomber, n’ayant plus l’intérêt de conserver sa vie. — Pour être un homme revenu à l’état de nature, il faut avoir renoncé à l’amitié des hommes, et à tous les petits moyens qui servent à la gagner et à l’entretenir. Il faut être devenu insensible à la vénération et à l’outrage ; se tenir toujours dans l’équilibre naturel. — Il faut être indifférent, avant de faire un effort, avant d’agir ; de sorte que l’effort, l’action, sortant du non-effort, du non-agir, soient naturels. — Pour jouir de la paix, il faut tenir son corps bien en ordre. Pour que les esprits vitaux fonctionnent bien, il faut mettre son cœur bien à l’aise. Pour toujours bien agir, il ne faut sortir de son repos que quand on ne peut pas faire autrement. Voilà la voie des Sages..


  1. Le texte de ce chapitre très obscur, paraît avoir beaucoup souffert ; mutilations et transpositions.
  2. Comparez Lao-tzeu, chapitre 3.
  3. De préjugés, d’attaches, de passions, d’illusions, d’erreurs ?
  4. Comparez Meng-tzeu, V. I. 7 — V. I. 9.