Les opérations du général d’Amade

LES OPÉRATIONS

DU GÉNÉRAL D’AMADE


Destiné à punir les tribus chaouïa des massacres et du pillage de Casablanca, le corps de débarquement n’avait, à la fin de 1907, encore rien fait pour obtenir ce résultat. Les quelques sorties de courte portée, exécutées en août et septembre, dégagèrent temporairement les abords de la ville ; mais pendant tout l’automne suivant nos troupes se confinèrent dans une inaction absolue. D’abord décontenancés par la prise de leurs camps de Taddert et de Sidi-Brahim (11 et 21 septembre), les Marocains, devant la passivité de leur ennemi, reprirent confiance. Un nouveau rassemblement s’installait à la Kasba Médiouna, à moins de vingt kilomètres de Casablanca, et des partisans rôdaient aux alentours des camps, rendant la banlieue dangereuse pour les promeneurs et les soldats isolés.

La circonspection du corps expéditionnaire paraissait augmenter en même temps que la hardiesse de ses adversaires, à tel point qu’une forte reconnaissance ayant essuyé, vers la fin de décembre, quelques coups de feu tirés par une dizaine de cavaliers ennemis, se replia immédiatement par échelons sur le camp. Cet état d’esprit avait fini par exercer sur la santé morale et physique des troupes une fâcheuse influence qui se traduisit par quelques désertions et un assez grand nombre de cas de typhoïde. D’autre part, dans l’esprit des Chaouïa, notre prestige était réduit à néant ; notre constante immobilité les avait convaincus que nous étions impuissants à pénétrer dans l’intérieur des terres au delà de la zone commandée par les canons de la flotte. Aussi pouvait-on prévoir qu’une offensive rapide et de faible envergure ne suffirait plus, comme elle le pouvait quatre mois plus tôt, à amener la soumission des tribus hostiles, mais qu’il faudrait une longue campagne pour pacifier le pays et conquérir les gages d’une tranquillité durable.

Telle était la situation lorsque le général d’Amade fut appelé à prendre le commandement du corps expéditionnaire.

Entre la nomination du nouveau commandant en chef et son arrivée, des événements inattendus se déroulèrent à Casablanca. Le général Drude, en signalant la présence de l’ennemi à Médiouna, avait demandé des renforts pour le disperser ; mais avant leur arrivée, jugeant sans doute l’occasion favorable, il marcha avec cinq bataillons sur la Kasba et s’en empara après un court engagement pendant lequel l’ennemi n’offrit qu’une faible résistance. Le lendemain la colonne razziait un troupeau au marabout de Sidi Aïssa, situé à dix kilomètres au delà, puis le général rentrait à Casablanca où la majeure partie de la colonne le rejoignait peu après.

L’opération de Médiouna allait compliquer la tâche du nouveau commandant du corps expéditionnaire.

Après trois mois d’inaction absolue il eût été désirable, en effet, lorsqu’on prendrait l’offensive, de le faire avec une indépendance complète et tous les éléments nécessaires pour poursuivre les opérations sans arrêt et frapper une succession de coups capables de briser la résistance d’un ennemi dont la persévérance n’est pas la qualité dominante. Or le corps de débarquement ne possédait pas au commencement de janvier l’outillage rendant possible une campagne de ce genre. Les moyens de transport étaient absolument insuffisants. La pénurie d’animaux de bât et de trait était telle que la colonne qui avait pris Médiouna ne put s’y maintenir plus de deux jours faute de vivres et qu’il fallut faire rentrer quatre bataillons sur les cinq dont se composait son infanterie.

Dans ces conditions, le général d’Amade allait se trouver dans l’alternative, soit de continuer l’offensive avec des ressources restreintes, soit de la suspendre en attendant l’arrivée des éléments qui lui manquaient. Dans le premier cas, le rayon d’action des colonnes serait limité par le manque d’approvisionnements et elles s’exposeraient à ne pouvoir prolonger leurs mouvements autant que la situation militaire le comporterait. Dans le second, on donnait à l’ennemi la possibilité de reprendre courage une fois de plus et on perdait ainsi le bénéfice du coup d’énergie de Médiouna.

C’est pour la première méthode que le général d’Amade se décide. Se rendant compte que contre un ennemi brave et mobile, mais sans unité ni cohésion, il n’est pas de meilleure tactique qu’une inlassable activité, il va d’abord rayonner dans le pays, marchant sur tous les groupes qui lui sont signalés, les dispersant et retournant les combattre chaque fois qu’ils se reforment jusqu’à ce que la supériorité morale et matérielle soit définitivement acquise aux Français. Après cette première phase où l’action sera purement militaire, commencera une seconde pendant laquelle les armes et la diplomatie s’appuieront mutuellement : elle consistera à créer dans les Chaouïa des postes fixes provisoires, qui serviront à la fois de centres de protection pour les fractions soumises et de bases pour les dernières opérations. Ce but atteint, il restera à achever la pacification en facilitant chez les Chaouïa l’organisation d’une autorité locale capable d’y maintenir l’ordre et permettant ainsi au corps de débarquement de se retirer sans crainte de voir Casablanca menacé à l’avenir. Pendant cette troisième période notre action sera purement politique.

Les troupes que le général d’Amade trouvait à Casablanca se composaient de six excellents bataillons déjà très entraînés en Algérie sur la frontière oranaise ou dans les postes de l’extrême-sud, et que les quelques combats qui suivirent le débarquement avaient familiarisés avec la tactique de l’adversaire. Deux batteries de campagne, une de montagne, et six sections de mitrailleuses appuyaient très effectivement cette infanterie. Mais la cavalerie, ne comportant que deux escadrons, était tout à fait insuffisante ; quant au train, il disposait à peine d’une quarantaine d’arabas. Les renforts demandés pour la prise de la Kasba Médiouna comptaient quatre escadrons, une batterie de 75 et trois bataillons d’infanterie : ces dernières unités appartenaient à des régiments moins entraînés que ceux qui se trouvaient à Casablanca, et peu préparés par la vie de garnison à faire campagne. Aucun de ces bataillons n’avait encore vu le feu ; ils allaient d’ailleurs être employés immédiatement en première ligne et ne tarderaient pas à faire bonne figure à côté des régiments plus aguerris.

Les nouveaux contingents constituaient donc un précieux appoint au corps de débarquement. Malheureusement, le gouvernement retirait d’une main ce qu’il donnait de l’autre, en envoyant l’ordre de faire occuper Fedala et Bou-Znika par des garnisons d’un effectif total de deux mille hommes. Cette mesure avait été prise à la demande de notre consul à Rabat, qui, devant l’attitude hostile de la population de ce port, demandait à ce que les communications par terre avec Casablanca fussent assurées. Les troupes ainsi immobilisées dans une direction excentrique n’étaient pas utilisables — momentanément du moins — pour les opérations actives, de sorte que le général d’Amade allait se trouver, sauf en ce qui concerne la cavalerie, dans une situation à peu près équivalente à celle de son prédécesseur.

L’ennemi de son côté avait été renforcé par une mehalla que Moulaye Hafid envoya pendant l’automne dans la province des Chaouïa et que commandait le fils de son oncle Moulaye Rachid. Ce noyau de réguliers fort de deux à trois mille hommes possédait quelques canons Krupp de montagne assez pauvrement servis. Il détacha dans la tribu des Medakra, la plus hostile aux Français, un contingent de sept cents hommes sous les ordres d’Omar Sketani. La fraction principale se trouvait à Médiouna le 1er janvier et se replia de ce point sur Settat, établissant ses campements au sud de la ville. A cette aide matérielle donnée par les mehallas, allait bientôt s’ajouter l’appui moral que Moulaye Hafid devait apporter aux Chaouïa en s’installant avec toutes les forces qu’il avait pu recruter à Marrakech au gué de Mechra ech Chaïr sur la frontière même de leur pays. Si les Chaouïa nous étaient très inférieurs par l’organisation et l’armement, ils avaient l’avantage du nombre, de la mobilité et surtout la possibilité d’échapper à nos coups en se réfugiant sur le territoire des tribus voisines où il nous était interdit de les suivre.

Le nouveau commandant en chef prit immédiatement ses mesures pour se mettre en route sans délai. L’organisation de la colonne destinée à Fedala et Bou-Znika le retarda pendant quelques jours, mais, grâce à l’active impulsion communiquée à tous les services, le corps de débarquement se trouva bientôt en état d’entrer en campagne. Sans attendre la totalité des troupes de renfort — la batterie de 75 et l’escadron du 5e chasseurs n’avaient pas encore rejoint — le général, moins d’une semaine après son arrivée, commençait sa première opération vers l’intérieur.

La direction à prendre s’imposait : c’était celle de Ber Rechid et de Settat. La première de ces localités, quoique inhabitée, n’en restait pas moins un point stratégique très important, car elle se trouve presqu’exactement au centre de la province des Chaouïa et les principales pistes s’y croisent ; Settat était la seule ville qui n’eût pas été complètement évacuée par les indigènes et servait de lieu de refuge aux réguliers de Moulaye Rachid.

Première colonne : Combat de Settat (15 janvier). — Le 12 janvier, la colonne se rassemblait sur le front de bandière des camps et se mettait en marche vers le sud aux premières lueurs du jour. Elle comprenait cinq bataillons, le goum, quatre escadrons et une batterie de campagne. Chaque bataillon laissait une de ses compagnies à la défense de la ville. Le soir on bivouaqua à la source d’Aïn Djemma, située à peu près à hauteur et à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Médiouna. Le lendemain, la marche fut reprise sur Ber Rechid qui servait aussi d’objectif au colonel Brulart venant de Médiouna avec six compagnies et une section de 75. La marche convergente s’exécuta sans incident à travers la riche plaine du Tirs couverte de moissons et de douars appartenant à la tribu des Ouled Hariz, dont les notables vinrent se présenter le long de la route aux commandants des deux colonnes.

L’extrême fertilité du pays que les troupes venaient de traverser augmentait le contraste qu’offraient les ruines de Ber Rechid. La ville, jadis florissante, avait été dévastée par le fils d’el Hadj Hammou, ancien pacha de Casablanca, qui avait également fomenté l’agitation récente entre les Européens. Le général, apprenant que ce personnage s’était retiré dans sa kasba située à quatre kilomètres de Ber Rechid, le cerna le lendemain avec sa cavalerie et le fit prisonnier. Le même jour, un autre des principaux instigateurs des massacres fut capturé dans les environs de Médiouna.

L’occupation de Ber Rechid permettait à la fois d’assurer la fidélité des Ouled Hariz et de constituer une base avancée pour les mouvements ultérieurs des colonnes. Il eût été désirable de pouvoir s’installer dans des conditions analogues à Settat ; malheureusement les ressources du corps de débarquement en moyens de transport étaient encore insuffisantes pour cette opération et il fallut se contenter de pousser une reconnaissance sur la ville. Cette pointe devait obliger la mehalla de Moulaye Rachid soit à nous combattre, soit à se retirer ; elle éclairerait en outre le commandement sur les dispositions des fractions méridionales des Chaouïa envers nous.

Un détachement important dut être laissé à Ber Rechid pour la défense des campements ; les troupes disponibles, dix-sept compagnies, trois escadrons, le goum et une batterie se mettaient en route le 14 janvier à dix heures du soir, sans sacs, les hommes emportant deux repas froids dans leurs musettes.

On s’arrêta au moment du coucher de la lune, vers deux heures ; la brume assez épaisse, qui avait dissimulé le mouvement aux émissaires marocains, se dissipa avec les premiers rayons du soleil ; on reprit alors la marche et bientôt la très forte position qui précède Settat se dessinait à l’horizon.

A six kilomètres en avant de la ville, se dresse une pente escarpée qui limite au sud la plaine du Tirs et donne accès à un plateau légèrement ondulé, s’étendant jusqu’aux confins de la province. Ce plateau est coupé de plusieurs vallées profondes dont la principale est celle où est bâtie Settat. Le fond de la dépression est jalonné de maisons et de groupes d’arbres entre la plaine et la ville sur une longueur de six kilomètres.

Dès que le jour parut, le goum et les trois escadrons se portèrent en avant et sur le flanc droit pour éclairer la colonne. Cette cavalerie ne tarda pas à être vivement engagée contre de nombreux Marocains et se rabattit complètement sur les ailes pour dégager le front de l’infanterie. Le régiment de marche mixte du colonel Passard se forma en ligne et se dirigea à bonne allure sur les hauteurs situées à l’ouest du débouché de la vallée, balayant l’ennemi devant lui. Il fut accueilli par un feu très nourri dès qu’il couronna le plateau, mais, soutenu par le régiment Taupin et par une partie de la cavalerie, il continua son mouvement de crête en crête ; le 1er escadron chasseurs d’Afrique chargeait et dispersait tous les groupes qui faisaient mine de résister. Les Marocains se débandèrent et s’enfuirent vers le sud. Arrivé à hauteur de Settat, le régiment Passard exécuta un changement de direction à gauche et se porta vers la ville dont quelques salves chassèrent les derniers défenseurs. La cavalerie faisant le tour de l’enceinte parvint jusqu’aux camps de la mehalla, qu’elle incendia, et sabra une trentaine de fantassins qui ne les avaient pas encore évacués.

Tandis que ces événements se passaient à Settat, la réserve, composée de cinq compagnies escortant quelques arabas destinées au transport des blessés était restée en position au débouché de la vallée. Le général, qui se trouvait avec cette fraction de la colonne, reçut de plusieurs émissaires de la tribu locale, les Mzamza, l’assurance que seule la mehalla hafidienne nous combattait, qu’elle s’était dispersée, et que les habitants de la vallée ne tireraient pas un coup de fusil ; une profusion de drapeaux blancs flottant sur les maisons et les tentes semblait confirmer ces promesses. Aussi le général se décida-t-il à rejoindre les troupes de première ligne qui s’étaient arrêtées à Settat et se mit en marche par la piste qui suit le fond de la vallée. A peine le détachement s’y était-il engagé qu’il fut accueilli sur la gauche, de flanc et à revers, par une vive fusillade. C’était un important contingent de la tribu des Medakra qui avait d’abord marché sur Ber Rechid, mais trouvant ce point trop fortement occupé, s’était rabattu sur la colonne pour la prendre en queue. Le feu plongeant de l’ennemi contre nos troupes placées dans des conditions de terrain très désavantageuses rendait la situation d’autant plus difficile que les Mzamza, jugeant notre position désespérée, ne purent résister à la tentation de se joindre à nos nouveaux agresseurs ; quoique attaquée de tous côtés, la colonne continua son mouvement, et repoussa partout l’ennemi, auquel l’artillerie infligea de grosses pertes.

Les deux détachement opérèrent leur jonction sur le plateau, et après une halte de quelques minutes reprirent le chemin de Ber-Rechid où ils arrivèrent vers minuit après une marche presque ininterrompue de soixante-quinze kilomètres qui avait duré vingt-six heures. Pour la première fois les Marocains n’esquissèrent pas de retour offensif et aucun incident ne vint troubler le retour.

Le succès de l’opération était aussi complet que le permettaient les conditions dans lesquelles elle avait été entreprise. Non seulement on avait infligé à l’ennemi des pertes sensibles, mais encore on avait réussi à le surprendre complètement : tous les douars que nous avions traversés pendant la matinée étaient remplis de vieillards, de femmes et de troupeaux qui s’enfuyaient à notre approche et obligeaient fréquemment la ligne d’infanterie à cesser le feu. L’excellent résultat obtenu était dû à la marche de nuit précédant le combat, à l’offensive vigoureuse prise sur le champ de bataille et à l’adoption de lignes de tirailleurs, formation souple et maniable, remplaçant avantageusement les pesants carrés employés pendant la première partie de la campagne.

Après un jour de repos à Ber Rechid les troupes qui avaient combattu à Settat retournèrent s’approvisionner à Médiouna et à Casablanca.

Deuxième colonne : combat de l'Oued M’Koun (24 janvier). — La mehalla de Moulaye Rachid s’était repliée après le combat du 15 janvier hors du rayon d’action imposé à nos colonnes par les nécessités du ravitaillement. La deuxième opération du corps de débarquement devait donc naturellement être dirigée contre les Medakra dont l’attaque inopinée avait fortement gêné une partie de nos troupes dans la vallée de Settat. Après avoir pourvu à l’occupation des postes de Ber Rechid et de Médiouna entre lesquels on répartit les huit compagnies du 2e étranger, le commandant en chef divisa le reste de ses forces en deux détachements égaux. L’un, commandé par le général lui-même, reçut le nom de colonne du littoral, 1'autre, placé sous les ordres du colonel Boutegourd, fut baptisé colonne du Tirs (ou des Terres Noires) : chacun se composait de neuf compagnies, deux escadrons, une batterie de 75 et de mitrailleuses. L’aérostat accompagnait la colonne du littoral. Les deux détachements devaient exécuter une opération combinée contre les Medakra ; leurs bases respectives étaient Médiouna et Bou-Znika, où les troupes commandées par le général arrivaient le 22 janvier. Le mouvement commença le lendemain. La colonne du littoral devait traverser d’abord le territoire des Ziaïda qui, quelques semaines auparavant, avaient trahi le chef aziziste Bouchta ben Bagdadi, et dont l’hostilité contre nous n’était pas douteuse. Malheureusement le ballon ayant exécuté la veille et l’avant-veille plusieurs ascensions, les Ziaïda, ainsi avertis de notre marche, s’étaient enfuis après avoir levé leurs douars en toute hâte ainsi que l’attestaient les charrues abandonnées dans les champs. Le général campa le soir à Ber Rebah, sur le cours supérieur de l’oued Nefifikh.

Le lendemain 24, la marche fut reprise, toujours dans la direction du sud, et bientôt on entendit le canon de la colonne du Tirs.

Celle-ci avait bivouaqué à vingt-cinq kilomètres de Médiouna et se vit attaquée dans la matinée, après deux heures de route, par les cavaliers Medakra. Elle continua à progresser en refoulant sans peine l’ennemi jusqu’à la vallée de l’oued M’koun, où elle s’arrêta et se déploya pour attendre le colonne du littoral. Cette dernière ne progressait que lentement en raison des difficultés du terrain très accidenté. Son convoi, alourdi par le ballon et la pénurie d’animaux de trait pour les arabas, restait assez loin en arrière. Seuls le bataillon d’avant-garde et l’artillerie parvinrent dans l’après-midi à prolonger la gauche du colonel Boutegourd. Les feux d’infanterie et d’artillerie réussirent à déblayer la vallée tandis que la cavalerie des deux colonnes se portait jusqu’aux crêtes opposées et exécutait une charge qui parvenait presque à rejoindre les Marocains malgré un terrain des plus défavorables. Les chasseurs mirent vivement pied à terre et poursuivirent l’ennemi d’un tir efficace de carabines à courte distance.

A ce moment, les Medakra se retiraient sur tous les points, le soir tombait et les deux colonnes se concentrèrent sur le rversant nord de la vallée de l’oued M’koun pour y bivouaquer. Ce mouvement de repli attira un petit nombre de partisans marocains que le feu des sections de mitrailleuses suffit à faire fuir.

Le manque d’approvisionnements obligea encore les colonnes à regagner Médiouna où elles arrivèrent le lendemain après une marche des plus pénibles dans les terres lourdes et collantes.

Le simple exposé des faits suffit à montrer que le succès de cette seconde colonne fut inférieur à celui obtenu après l’affaire de Settat. Les pertes des Medakra ne devaient pas être très considérables : aucun douar n’avait pu être surpris ni détruit.

Ce résultat limité était dû à trois causes distinctes ; l’emploi du ballon, la lenteur du convoi insuffisamment outillé en moyens de transport et enfin le fait que les deux colonnes, à cause de leur rayon d’action restreint avaient dû effectuer leur jonction non au cœur du pays des Medakra, mais seulement près de sa lisière, en sorte qu’elles ne s’étaient rejointes que sur le champ de bataille et pour se présenter de front à l’adversaire. Le bénéfice du mouvement convergeant avait ainsi été perdu.

Pendant les quelques jours de repos qui suivirent l’affaire de l’oued M’koun un détachement du train assez important arriva d’Algérie. Depuis un mois, on avait pu conclure quelques marchés avec les indigènes pour une location permanente de chameaux, remplaçant avantageusement le fâcheux système des réquisitions auquel l’intendance s’était d’abord vu obligée de recourir. Grâce à ces améliorations, la portée des colonnes pouvait être augmentée de deux à trois jours.

Troisième colonne : combats de Dar Kseibat (2 février) et d’el Mekki (5 et 6 février). — Après le dernier engagement avec les Medakra, il n’avait pas été possible de profiter des avantages obtenus et de poursuivre l’ennemi. Aussi le commandement eût-il probablement dirigé sa troisième opération contre cette turbulente tribu, si un événement important, survenu sur un autre point, n’était venu l’orienter dans une direction différente.

Le 26 janvier, la colonne du littoral était rentrée de Médiouna à Casablanca, tandis que celle du Tirs se portait sur Ber Rechid où elle devait séjourner en attendant la reprise de l’offensive. Le 1er février, le colonel Boutegourd apprit que certaines fractions soumises des Ouled Hariz avaient été molestées presque sous les murs de la place. En conséquence il quitta Ber-Rechid pendant la nuit du 1er au 2 février avec une forte reconnaissance composée de six compagnies, deux escadrons, une batterie, deux sections de mitrailleuses et quelques goumiers. Il se dirigea sur la zaouïa el Mekki où on avait signalé la présence d’un important troupeau appartenant à des tribus hostiles.

La cavalerie arrivant un peu avant le lever du soleil à la zaouïa s’empara sans résistance de deux à trois mille têtes de bétail. Le but de l’opération était rempli, mais, le commandant de la colonne, désirant sans doute reconnaître cette partie du pays que nous n’avions pas encore parcourue et voir si des rassemblements ennemis y campaient, se dirigea sur Dar-Kseibat, à dix kilomètres plus au sud, laissant deux compagnies de tirailleurs, deux escadrons de chasseurs d’Afrique et la section de mitrailleuses Bosquet à la garde du troupeau. Il parvint jusqu’à Dar Kseibat sans apercevoir de Marocains, mais à peine son mouvement de repli avait-il commencé que de nombreux cavaliers apparurent de tous côtés ; le détachement se trouva bientôt vivement pressé.

Pendant ce temps, les troupes restées à el Mekki se voyaient également attaquées par des forces très supérieures. Les deux compagnies de tirailleurs furent rappelées vers le gros de la colonne ; les cavaliers ayant perdu plusieurs chevaux et épuisé presque toutes leurs cartouches furent obligés de charger pour se dégager. Pendant ce mouvement, au cours duquel un peloton se laissant entraîner trop loin fut un moment sérieusement compromis, le troupeau retomba aux mains de l’ennemi. La section de mitrailleuses, laissée très en l’air, se vit un instant entourée par les Marocains ; elle réussit à se faire jour grâce au sang-froid de son chef, mais trois mulets ayant été atteints on dut abandonner le télémètre et l’affût d’une des pièces. Cependant, les troupes revenant de Dar Kseibat avaient réussi à gagner un piton isolé situé à deux kilomètres de la zaouïa et commandant toute la plaine environnante. L’artillerie y trouva une excellente position de tir, tua beaucoup de monde aux Marocains et les obligea à se retirer. La colonne regagna Ber Rechid sans incident.

L'effet moral produit par la prise des trophées que l’ennemi avait pu emporter était largement compensé par les pertes considérables que nous lui avions infligés ; néanmoins il était indispensable de revenir sans délai sur le lieu du combat.

Dès que le général d’Amade en eut reçu la nouvelle, il quitta Casablanca avec la colonne du littoral, et renforcé à Ber Rechid par celle du Tirs arrivait le 5 février à la zaouïa el Mekki. Le bivouac était à peine installé que l’ennemi se présenta en masse venant de l'est. Les troupes prirent les armes et le refoulèrent sans peine jusqu’à six kilomètres du camp. Une attaque de nuit tentée vers onze heures du soir ne réussit pas mieux.

Le lendemain, avant le jour, le général, prenant à son tour l’offensive, chassait devant lui la mehalla hafidienne et les contingents des tribus dans la direction de Settat. Jamais les Marocains n’opposèrent moins de résistance ; leur tir fut déplorable, ils ne tinrent nulle part et se dispersèrent après trois heures de combat.

La colonne poussa jusqu’à Settat dont la kasba fut démolie à la mélinite, et le même soir revenait à el Mekki après avoir couvert plus de cinquante kilomètres.

Après deux jours de repos, les troupes se dirigeaient sur la kasba des Ouled Saïd où elles bivouaquaient le 10 février ; quarante-huit heures plus tard elles étaient à Ber Rechid, après avoir parcouru la plus grande partie du territoire de l’importante tribu des Ouled Saïd, complètement évacué par ses habitants. Les uns s’étaient retirés vers le sud en même temps que la mehalla, mais la plus grande partie avait transporté ses douars à la lisière du pays des Chiadma, autour de la cabane d’un ermite nommé Bou Nouala qui prêchait la résistance aux Français et assurait à ses fidèles que nos obus se changeraient en eau et que nos fusils partiraient par la crosse.

Quatrième colonne : combats de Ber Rebah (17 février) et de Sidi Daoud (18 février). — La traversée de la région des Ouled Saïd ayant momentanément dégagé les environs de Ber Rechid et la partie occidentale de la province, le corps de débarquement allait pouvoir reprendre ses opérations contre les groupes de l’est et notamment contre les Medakra. Le général désirant employer le plus de troupes possible et ne pouvant encore, faute de moyens de transport, s’avancer à plus de trois jours de marche dans l’intérieur, avait conçu le projet de former plusieurs colonnes dont les unes attireraient l’ennemi dans la plaine, tandis que d’autres le prendraient à revers du côté des montagnes. Les amorces devaient être fournies par les garnisons de Ber Rechid et de Bou-Znika.

Pour l’accomplissement de ce plan général, le commandant en chef avec les colonnes du Tirs et du littoral exécutait d’abord une feinte sur Settat, qu’il occupait sans résistance dans l’après-midi du 16 février. Le lendemain, il revenait sur ses pas jusqu’au débouché de la vallée, puis se dirigeait vers l’est en suivant le pied des hauteurs.

Les opérations proprement dites commencèrent le 18. Le général, quittant de bon matin son bivouac de l’oued Tamazer, reprenait sa marche vers l’est dans la direction du marabout de Sidi Daoud. Ce point était également l’objectif de la colonne venue de Ber Rechid sous les ordres du colonel Brulart et forte de cinq compagnies, d’une section de campagne et de quatre pièces de 37 de marine montées sur arabas. Enfin un détachement de composition analogue avait quitté l’avant-veille Bou-Znika, se dirigeant vers le sud par Sidi ben Sliman et Ber Rebah. Le colonel Taupin la commandait.

Lorsque la colonne principale eut traversé l’oued Mils, elle rencontra des contingents des tribus qu’elle commença à refouler sur Sidi Daoud. Bientôt le bruit d’une violente canonnade venant du nord annonçait que le colonel Brulart était sérieusement engagé. On découvrit dans la plaine des masses très nombreuses s’avançant contre le détachement de Ber Rechid, qui, en raison de son petit nombre, ne pouvait progresser rapidement. La colonne du littoral obliqua à gauche pour lui prêter main forte ; ce mouvement retardait celui de la colonne du Tirs et la jonction des trois détachements à Sidi Daoud ne s’opéra que tard dans la soirée. Aucune nouvelle n’était parvenue de la colonne Taupin.

On apprit seulement le lendemain que ce détachement s’était vu attaquer dès le 16, après avoir dépassé Sidi ben Sliman. Il avait ce jour-là facilement repoussé l’ennemi et bivouaqué en deçà de Ber Rebah. Le lendemain, il éprouva les plus grandes difficultés à franchir le défilé et l’oued Nefifikh : il fallut dételer les pièces, les tirer à la bricole et transporter les obus à dos d’homme. Une avant-garde d’une compagnie envoyée de l’autre côté de la vallée pour protéger le mouvement, harcelée par les fantassins et les cavaliers marocains, perdit trois de ses chefs de section sur quatre et ne put se maintenir qu’en chargeant plusieurs fois à la baïonnette. Lorsque la rivière fut franchie, l’artillerie et le reste de l’infanterie vinrent se mettre en ligne, et après un combat assez chaud obligèrent l’ennemi à se retirer. On avait dépensé au cours des deux engagements du 16 et du 17, la plus grande partie des munitions et on ne pouvait compter sur aucun ravitaillement. Comme d’autre part, de forts partis marocains avaient été immobilisés pendant deux jours grâce à lui, le colonel Taupin jugea qu’il avait suffisamment rempli sa mission et qu’il exposerait ses troupes à des dangers inutiles en continuant son mouvement vers le sud. Il se replia donc sur Fedala par la rive gauche du Nefifikh sans être sérieusement inquiété.

Cinquième colonne : combat de Souk el Tnin (29 février). — Les dernières opérations n’avaient pas donné tous les résultats qu’on en espérait. Elles démontraient à nouveau les inconvénients qu’offre l’emploi de petites colonnes isolées. Aussi, pour son prochain mouvement offensif, le général groupait toutes ses forces en un seul bloc, adjoignant le détachement Taupin à la colonne du Tirs et le détachement Brulart à celle du littoral. Cette masse de vingt-cinq compagnies, cinq escadrons et quatre batteries bivouaquait le 28 février sur les bords de l’oued Mellah, à l’est de Dar el Haïdi.

Le lendemain, l’étape devait être fort courte : on attendait un important convoi à quelques kilomètres en amont, au gué de Souk el Tnin, près du confluent de l’oued M’koun, à l’endroit même où avait eu lieu le combat du 24 janvier. Les troupes s’arrêtaient sur le plateau élevé qui domine au nord le cours du M’koun. Pour protéger les opérations du ravitaillement, trois escadrons furent détachés en surveillance, vers le sud tandis que deux bataillons d’infanterie, une batterie de montagne et une section de 75 remplissaient le même rôle dans la direction du sud-est, observant la haute vallée de l’oued Mellah.

Les cavaliers, après avoir franchi le ruisseau, trouvèrent une pente ascendante se prolongeant pendant plusieurs kilomètres, de sorte qu’ils durent s’éloigner considérablement du reste des troupes avant d’atteindre une crête qui leur permît de découvrir suffisamment le terrain en avant. A peine y étaient-ils parvenus que des Marocains montés parurent. Les pelotons mirent pied à terre et tinrent l’ennemi en respect par le feu de leurs carabines. Le combat se prolongeait et les cartouches commençaient à s’épuiser lorsque des fantassins ennemis dépassèrent le rideau de cavaliers et se rapprochèrent lentement des nôtres en utilisant les moindres replis du sol. Toutes les munitions étaient consommées, et, les tirailleurs chaouïa progressant de plus en plus, il ne resta aux chasseurs d’autre ressource que de charger. La charge s’exécuta par échelons et en fourrageurs. Elle dégagea momentanément la crête, mais ce répit dura peu ; il fallut charger de nouveau à plusieurs reprises. Chaque fois on laissait quelques hommes sur le terrain et la situation devenait critique. Heureusement, la position difficile de la cavalerie avait été aperçue et un bataillon de tirailleurs allégés fut envoyé à la rescousse. L’apparition de cette infanterie fut comme un coup de théâtre ; le mouvement en avant des Marocains s’arrêta net, et ils commencèrent immédiatement à se retirer. L’arrivée de quatre autres bataillons auxquels se joignirent plusieurs batteries transformèrent cette retraite en déroute. La nuit mit fin au combat.

Au lieu de poursuivre plus avant vers le sud les Medakra, le commandement préféra, le lendemain, reconnaître la situation vers l’est, chez les Ziaïda, dont on n’avait pas visité le territoire depuis l’affaire de Ber Rebah. Le 1er mars, la colonne se portait sur le marabout de Sidi ben Sliman, d’où une reconnaissance s’assura que toute la région avait été évacuée. Les jours suivants les troupes se rapprochèrent de Casablanca pour se ravitailler. Le 6, elles campaient à Si Hajaj, prêtes à se porter de nouveau contre les Medakra et à leur livrer un combat décisif.

Sixième colonne : Combats de Sidi Aceïla (8 mars) et de Sidi el Ourimi (15 mars). — Le territoire des Medakra est à peu près également réparti entre la plaine du Tirs et le plateau très accidenté et très raviné qui la limite au sud. Les précédentes colonnes n’avaient encore combattu cette tribu que dans la plaine, mais maintenant le corps de débarquement mieux outillé allait pouvoir s’éloigner davantage vers l’intérieur des terres et suivre l’ennemi jusque dans ses repaires.

Le 7 mars, la colonne allait bivouaquer sur l’oued Aïata, près de la frontière septentrionale du pays Medakra. Le lendemain, les troupes se mettaient en marche sur deux colonnes se dirigeant sur Dar bou Azza, groupe de maisons situé au revers du plateau. Un rideau de cavaliers marocains défendit mollement les approches des hauteurs. Notre première ligne, après avoir occupé Dar bou Azza poursuivit l’ennemi en retraite dans la vallée de l’oued Aceïla. A ce moment on apprit que les campements de la tribu et de la mehalla d’Omar Sketani se trouvaient à l’est du massif de Mqarto. Les trois colonnes, du littoral, de Ber Rechid et de Bou-Znika exécutèrent un mouvement de conversion à gauche, tandis que la colonne du Tirs se maintenait près de Dar bou Azza pour protéger le convoi des trains régimentaires.

L’avant-garde de la colonne principale, poursuivant son mouvement, couronna vers trois heures un des ravins tributaires de l’oued Mzabern. Dans le fond étaient agglomérés les douars que l’ennemi n’avait pas eu le temps de lever, et parmi eux, le campement de la mehalla où l’on trouva un affût, des caisses d’obus, un grand nombre de cartouches et des approvisionnements de toute sorte. Au delà de l’oued Mzabern, le ravin était prolongé par un défilé regagnant à trois kilomètres vers l’est le plateau des Achach. Ce défilé était obstrué par une cohue d’animaux et d’hommes essayant d’échapper à notre poursuite. Toute l’artillerie disponible se mit en batterie au bord du ravin et ouvrant un feu rapide auquel se joignirent deux sections de mitrailleuses et les compagnies d’infanterie les plus avancées, inonda de projectiles la masse des fuyards, couvrant de cadavres le sentier et les pentes du défilé que les Marocains tentèrent vainement d’escalader sous les rafales meurtrières.

Après un quart d’heure de bombardement, le général, ayant jugé l’exécution suffisante, regagna Dar bou Azza. Sur ce point la colonne du Tirs, attaquée par un fort parti de Mzab, avait remporté de son côté un succès complet, rejetant l’ennemi en désordre et lui infligeant des pertes considérables.

Après avoir vaincu les Medakra au cœur de leur pays, le commandant en chef se tourna contre les Mzab, campant le 9 au marabout d’Abd el Kerin et continuant le lendemain sa route sur la Kasba ben Ahmed. Les Mzab, sans doute impressionnés par leur défaite de l’avant-veille, n’opposèrent aucune résistance sauf quelques cavaliers de la fraction des Achach qui tiraillèrent de loin sur notre avant-garde et ne tardèrent pas à s’enfuir vers le sud. Au delà de la Kasba, de nombreux groupes de Mzab attendaient la colonne et paraissaient se concerter sur le parti à prendre ; la mise en batterie de quelques pièces de 75 eut immédiatement raison de cette hésitation. Les caïds, sans armes, se portèrent au-devant du général, lui offrirent leur soumission et une quinzaine d’entre eux l’accompagnèrent jusqu’à son prochain bivouac, à Sidi-Haïdi.

Complètement tranquillisé du côté de l’est, le général se dirigea sur Settat, à petites étapes, en faisant en sens inverse le chemin qu’il avait suivi avant le combat de Sidi-Daoud. Il eut la satisfaction de trouver le pays complètement repeuplé et les habitants rangés pacifiquement le long de la route pour le saluer. De Settat la colonne se rendit le 14 à la Kasba des Ouled Saïd, qu’elle avait déjà visitée un mois auparavant. Le lendemain elle arriva à Dar ould Fatima vers midi. Pendant cette dernière marche, on ne rencontra aucun douar et le général apprit que la presque totalité des Ouled Saïd et des dissidents de quelques autres tribus avaient renforcé les partisans de l’agitateur Bou Nouala dont les prédications se faisaient de plus en plus menaçantes. Il résolut de disperser sans retard cette agglomération qui pouvait devenir dangereuse.

Pour surprendre Bou Nouala, le général usa d’un stratagème. Il fit dresser le camp à Dar ould Fatima afin de faire croire aux partisans marocains qui rôdaient aux alentours que la colonne ne bougerait plus de la journée. Mais à deux heures, les troupes prenaient les armes, et, laissant le camp à la garde de deux compagnies, se mirent en marche sur la zaouïa d’el Ourimi dans les environs de laquelle les douars de Bou Nouala avaient été signalés. La ruse réussit ; l’ennemi complètement surpris ne chercha pas à résister ; tous les cavaliers s’enfuirent vers l’ouest abandonnant dans leurs camps la presque totalité des fantassins, des femmes et des troupeaux. Les fanions blancs qui flottaient sur les tentes firent croire à nos troupes que les gens restés dans les douars se rendaient. Mais au moment où notre ligne atteignait la première rangée de tentes, elle fut accueillie par des coups de feu tirés presque à bout portant et heureusement mal ajustés. Les Marocains essayèrent alors de s’enfuir, mais voyant les Français les serrer de trop près, ils jetèrent leurs armes en demandant quartier. On ne leur fit pas grâce et une cinquantaine furent exécutés, tandis qu’on groupait les non-combattants dans le douar principal qui fut respecté. Tous les autres campements, au nombre d’une trentaine environ, devinrent la proie des flammes. La nuit était tombée lorsque la colonne, remettant en liberté les prisonniers, reprenait le chemin de Dar ould Fatima.

Les combats du 8 et du 15 mars avaient été décisifs. Les soumissions affluaient ; la mehalla d’Omar Sketani, abandonnant les Medakra, battit en retraite sur Mechra ech Chaïr et on pouvait considérer qu’à part quelques fractions des tribus orientales, tout le pays chaouïa était fatigué de la lutte et désireux de la voir cesser à n’importe quel prix. Ainsi les Français, grâce à leur incessante activité et à la pression continue exercée sur l’ennemi, avaient reconquis complètement la supériorité morale sur l’adversaire et rétabli leur prestige.

Le moment était venu de faire appel à des moyens d’action nouveaux en créant des détachements régionaux destinés à rassurer par leur présence la population soumise, à constituer des bases avancées contre les irréductibles, soit qu’on voulût négocier avec eux, soit qu’on entreprît de nouvelles opérations pour briser complètement leur résistance. Il s’agissait en un mot de matérialiser le résultat obtenu et d’inaugurer une méthode semblable à celle que venait d’appliquer avec un succès si complet le général Lyautey, en créant les quatre postes qui encerclaient le territoire des Beni-Snassen dissidents. D’ailleurs, cet officier général, envoyé en mission sur la côte occidentale du Maroc avec le ministre de France, allait pouvoir fournir les plus précieux renseignements à ce sujet au chef du corps de débarquement.

Presque en même temps arrivaient cinq bataillons, un escadron et une batterie de renforts, qui permettraient de donner aux postes de solides garnisons, tout en conservant des troupes mobiles en quantité suffisante.

Le plus pressé était d’organiser un détachement sur le territoire des Medakra afin de les empêcher de reprendre courage. Le 28 mars, les colonnes convergeaient de Médiouna et de Ber Rechid sur l’oued Aïata. Le lendemain, pour couvrir l’installation ultérieure du détachement régional, elles se dirigeaient sur le marabout d’Aceïla, traversaient le plateau situé au delà et refoulaient les Medakra de l’autre côté de l’oued Mzabern. Malheureusement, au cours de cet engagement, une pointe de cavalerie se laissa attirer dans une embuscade et perdit deux officiers et quelques hommes. Le détachement régional s’établit à Dar bou Azza, c’est-à-dire à la limite des parties plane et montagneuse du territoire Medakra. L’opération achevée, la colonne, moins le détachement laissé à Dar bou Azza, allait procéder à une opération semblable à Settat, où elle établit ses bivouacs le 7 avril. Pendant la nuit suivante la mehalla de Moulaye Rachid tenta une attaque de nuit contre les camps. Nos troupes prirent les armes avec le plus grand calme, repoussèrent l’assaut par leurs salves et le lendemain rejetèrent l’ennemi vers le sud en suivant la vallée de Settat jusqu’à Aïn Beïda.

Quatre jours plus tard, la colonne, pour dégager les abords de Settat, exécutait une pointe jusqu’au marabout de Dar ould Tounsa, presque à la limite méridionale des Chaouïa. Cette longue marche s’exécuta presque sans opposition ; les quelques coups de fusil tirés ce jour-là furent le dernier acte d’hostilité qui devait se manifester dans cette région.

Seuls quelques douars des Medakra et des Achach (fraction des Mzab) refusaient de se rendre. Pour agir contre eux, on créa à la Kasba ben Ahmed un troisième détachement régional où la colonne campa jusqu’à la réduction définitive des derniers dissidents.

Il fallut encore, pour y parvenir, quatre reconnaissances offensives, dont la dernière amena un combat assez sérieux livré le 16 mai. Nos troupes franchirent l’oued Mzabern et l’oued Dalia, pénétrant ainsi jusqu’à l’extrémité du pays des Medakra, dans des montagnes qu’ils considéraient comme inaccessibles. Aussi put-on s’y emparer de leurs douars et de tous les approvisionnements qu’ils y avaient réunis. Cette défaite acheva de démontrer à nos derniers ennemis que toute résistance ultérieure était impossible et peu à peu ils vinrent demander l’aman. L’installation d’un quatrième poste chez les Ziaïda compléta le réseau des détachements régionaux.

Le pays a repris, sous la protection des troupes françaises, sa physionomie habituelle. Les divers postes sont devenus des centres d’activité et des points de refuge, à l’abri desquels les tribus ont fait la moisson, puis ont vendu leurs produits sans se livrer aux luttes intestines qui désolaient autrefois d’une manière continuelle la plus riche province du Maroc.

Le district des Chaouïa est donc aujourd’hui pacifié et déjà une notable partie du corps expéditionnaire a été rapatriée ; mais il ne faut pas que la tranquillité ne dure qu’un jour et qu’elle disparaisse au moment où nous aurons retiré toutes nos troupes. Il importe donc de ne quitter le pays que lorsque l'ordre y sera suffisamment rétabli pour que notre départ ne soit pas le signal de troubles nouveaux ou d’agressions contre les colonies européennes.

Pour obtenir ce résultat, les éléments indigènes que nous avons investis de pouvoirs administratifs devront avoir acquis un prestige suffisant et pouvoir compter, pour assurer l’ordre, sur les goums marocains que nos officiers instruisent.

Enfin, il ne faut pas oublier qu’il nous reste à sanctionner l’œuvre de répression en punissant les instigateurs des massacres et en exigeant de la collectivité des tribus les réparations pécuniaires qu’il est indispensable d’obtenir, puisqu’on les a demandées au cours des chimériques négociations de septembre 1907. Les principaux meneurs ont été tués dans les combats ou sont actuellement en prison ; d’autre part, les magnifiques récoltes de cette année garantissent la solvabilité des indigènes ; on peut donc prévoir que le règlement de comptes s’accomplira sans peine. Ainsi, les fonctionnaires de Moulaye Hafid, lorsque sa reconnaissance sera accomplie, trouveront, grâce à nous, dans les Chaouïa, la province la mieux organisée et la plus soumise de tout l’empire chérifien.

On peut se demander quel bénéfice nous aurons retiré de notre action à Casablanca : les avantages qu’elle nous aura valus ne se manifestent pas à première vue. Mais il faut se souvenir que nous n’y sommes pas allés dans un but de conquête et seulement avec l’intention de venger nos nationaux et de rétablir notre prestige. Nous y sommes parvenus. Il est hors de doute que notre campagne dans les Chaouïa, ainsi que la répression des Beni Snassen et nos victoires remportées sur les harkas du Sud, enlèveront dorénavant aux Marocains le goût des attaques contre les Européens des ports et des incursions sur le territoire algérien. En outre les dépenses que nous avons faites, le sang que nous avons versé et le désintéressement dont nous avons fait preuve, donneront à la France une situation prépondérante et dont toutes les puissances, quelles qu’elles soient, seront obligées de tenir compte, dans les discussions diplomatiques que pourra susciter dans l’avenir l’anarchie marocaine.

Ce résultat n’est pas négligeable et nous en sommes redevables au général d’Amade. Depuis qu’il a pris le commandement du corps expéditionnaire les opérations se sont déroulées sans arrêt suivant un plan rationnel et nettement conçu. Les difficultés de toutes sortes ont été vaincues, les nombreux obstacles surmontés. Pendant toute la campagne, le courage et l’endurance de nos troupes, la valeur de nos officiers ont été à la hauteur des talents, de la persévérance et de l’audacieuse énergie du chef qui les commande.

Réginald Kann