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IV


LA RÉCRÉATION


Les classes finies, les élèves se répandent à flots dans les cours ; à la contrainte succède la liberté, l’aisance dans les mouvements ; c’est alors que les habits deviennent trop justes par l’effet d’une croissance inattendues, et, au désespoir des ceux qui les paient, craquent sous les aisselles ; que les pantalons trop mûrs aux genoux, et ailleurs, cèdent aux mouvements musculaires, impatients et précipités du collégien.

C’est alors que des groupes se forment de toutes parts, que les jeux s’organisent, et les ruses aussi ; vous allez le voir.

Parmi les pions qui surveillent en voici un qui se promène un livre à la main. La curiosité du collégien est piquée :

Que lit-il ? Il faut le savoir, il faut le savoir ! s’écrie-t-on.

— Rien n’est plus facile, dit une voix ; tenez, mettez-moi à cheval sur vos épaules… c’est un jeu comme un autre, et en passant près de lui, je lirai le titre du livre. » Ce qui fut dit fut fait, et au même moment on répétait dans toute la cour : Manon Lescaut ! Manon Lescaut !

Cette plaisanterie mit tout le collège en belle humeur. D’un côté on crie, Jouons aux barres ; de l’autre, Jouons au chat-coupé. Non, crie-t-on un peu plus loin ; jouons plutôt à saute-moutons, oui, oui, allons, venez par ici. Oui ! oui, c’est ça.


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Plus loin on entend, À la mère Ango ! au diable-boiteux ! à la baguette !

Et chacun de ces jeux réunit un grand nombre d’élèves dont le teint s’anime, dont la voix annonce l’émotion et une surabondance de joie qui déborde.

Puis, sur toute la surface des cours, des élèves se croisent et se heurtent en tous sens, se font des espiègleries, des niches. Et chacun rit, et chacun se pousse à l’envi.

Et pour peu qu’il y ait bousculade, vous entendez soudain mille voix d’élèves : Ah ! ah ! ah !

Au milieu de ce beau, de ce sublime tintamarre, on entend de tous côtés : À vous, balle ! mais la balle a été à gauche au lieu de suivre la droite ligne, et voilà qu’elle tombe juste au centre d’un groupe, qui s’en empare. On veut la reprendre, elle est disputée ; les deux jeux sont troublés, et il arrive tout le contraire de ce qui se passe chez les personnes raisonnables quand elles jouent : c’est que l’on rit bien plus fort, excepté cependant ceux que les pions ont punis, et qui sont ce qu’on appelle au piquet ; mais c’est un léger nuage qui obscurcit un instant un beau ciel. Aussi nous reprenons.

Le collégien ne se borne pas aux jeux que nous venons de citer ; ses plaisirs sur ce point il les varie à l’infini ; Diversité, c’est sa devise. Aussi la balle au mur (celle-là a fondé plus d’une réputation, et laissé souvent des souvenirs que la tradition collégienne conserve), la balle au long, la balle au pot, la balle cavalière, tout cela prend son rang dans le répertoire, où chacun puise selon son goût.

Et les billes, les fameuses billes, les célèbres billes ! qu’en dirons-nous ? Ce que nous en dirons ! qu’elles font battre le cœur de tout jeune collégien, qu’une partie de billes gagnée par lui cause plus de plaisir à son âme que dut en éprouver celle de César après qu’il eut traversé le Rubicon, et celle de Napoléon à Austerlitz… Chacun prend son plaisir où il le trouve.

Et puis, César et Napoléon ont dû adorer la tapette, le triangle, le quatre-vingt-dix ou le pot, le pair ou non, et la classique bloquette ! Alcibiade enfant jouait bien aux osselets ; César et Napoléon ont bien pu jouer à… pair ou non.

Chez le tout jeune collégien, aux billes vient se joindre un célèbre jeu, celui du berger ; aussi, dans ce qu’on appelle le petit collège, la cour retentit souvent de ces mots : Zut au berrrrrrger ! Alors tout est en branle, le collégien est enveloppé dans son bonheur, l’univers est là où il est… c’est- à-dire dans la cour du collège. Ah ! si dans un moment pareil on venait lui parler de son rudiment, il vous répondrait : Je n’entends pas le chinois… laissez-moi donc. Zut au berrrrrger !

Au milieu de toutes ses heureuses folies, le collégien ne perd pas la carte ; pour ses jeux, il observe les saisons et ne va pas en plein été se livrer à un violent exercice, et se tenir tranquille et les mains dans les poches en plein hiver. Industrieux à tirer parti de tout, la neige et la glace, cet effroi de l’âge mûr, viennent charmer la récréation des collégiens. Il faut les voir commencer une boule de neige grosse comme un œuf, et l’amener à une grosseur telle que l’on ne peut plus la démarrer.


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Ce moment est le plus beau… on va incruster dans la boule de neige les traits du pion. Oh ! c’est alors que l’on jouit de son œuvre, que l’on bat des mains, et que l’on se dit dans son lit au beau milieu de la nuit, dans ce lit où l’on a quelquefois moins chaud que dans la cour : Dieu ! quel malheur si le dégel allait venir ! il ferait fondre notre boule de neige !

Et puis on se rappelle que, lui aussi, Napoléon en faisait, des boules de neige, à Brienne, et ce souvenir mêlé à l’action vaut un calorifère pour le collégien.

Et les glissades ! C’est sans contredit au collège que l’on voit les plus belles. Chacune d’elle est occupée par vingt collégiens


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qui se succèdent avec une rapidité et une impatience tellement brûlantes, que l’on a une idée du mouvement perpétuel.

Et ce qui complète ce tableau, c’est que, de différents côtés, s’engagent des combats à coups de boules de neige, et le rire, la joie, sont à leur dernier degré quand elles atteignent les combattants et se brisent au beau milieu de leur visage.

Excepté dans la cour du petit collège, où se tiennent les plus jeunes collégiens, les âges, comme on le pense bien, se classent. Les collégiens de dix à douze ans, ceux de douze à quinze, de quinze à dix-huit, vont en général ensemble, ou bien ont un penchant à se rapprocher ; et c’est surtout dans les conversations qui s’engagent que cela se fait remarquer, car, parmi les cris qui partent et se croisent de tous côtés, on voit ce qu’on appelle les studieux ou piocheurs se promener avec une certaine gravité et s’entretenir de leurs succès. Parmi eux on remarque ce qu’on appelle les grands ; ils causent de ce qu’ils ont vu et observé les jours de leur sortie, des livres nouveaux qu’ils ont pu se procurer, des pièces de théâtre qui ont réussi, des acteurs et actrices en réputation, et puis enfin des modes. On les critique, on les approuve ; « Moi, s’écrie l’un, j’approuve beaucoup les pantalons ajustés ; cela vous dessine un homme à merveille et lui donne une tournure d’une élégance… — Oui certainement, répond un autre, et pourvu que l’on ait avec cela des bottes vernies et faites par Sakoski.

Survient un petit espiègle, qui s’est glissé comme par fraude dans ce groupe de grands, et qui s’écrie : « Comment, messieurs, vous vous occupez de modes, mais ne sauriez-vous donc pas que

Les modes sont certains usages
Inventés par les fous et suivis par les sages ?

— Eh bien ! qu’est-ce qui te dit, moutard, que nous les inventons ?

— Moutard ! Ah ! en voilà d’une autre, par exemple… » Et en même temps il lance sa toupie. « Tenez, regardez-moi ça, voilà qui sera toujours de mode. »

On le voit, les collégiens que l’on appelle les grands usent leur dernier habit et vont bientôt se lancer sur une autre scène où une nouvelle étude commencera pour eux, celle des hommes, et qui n’est pas plus facile qu’une traduction d’Horace ou de Tacite, l’un, homme d’un esprit infini, l’autre, l’un des plus profonds génies de l’antiquité… ce qui n’empêche pas le moins du monde qu’ils les aient envoyés nombre de fois à tous les diables… avec prière qu’ils y restent.

Mais, en attendant le moment du départ définitif, les grands continuent de s’occuper de ce qui se passe extra-muros.

« Tu as été au spectacle, Edmond, la dernière fois que tes parents ont obtenu que tu ne rentrasses que le lendemain matin ?

— Oui. Ah ! à ce propos que je vous fasse rire. Un acteur parlait un peu bas ; ce qu’on appelle un titi du paradis crie : Plus aut ! La gaieté est à son paroxysme dans le parterre. Un plaisant, très-spirituel du reste, crie à son tour : Silence, messieurs ! Puis, s’adressant à l’individu du paradis : Mais vous voyez bien que pour entendre vous êtes trop aut. Et comme bien vous le pensez, le parterre, toute la salle enfin, éclatèrent.

— Nous le comprenons, s’écrièrent-ils tous.

— Ah, bien ; puisque nous en sommes sur les anecdotes plaisantes, dit Jules, écoutez un peu.

Le jour de ma dernière sortie, au lieu de suivre la rue Saint-Denis jusqu’au bout, il me prend envie, arrivé au marché des Innocents, de le traverser entièrement. Voilà qu’étant au beau milieu, mes yeux se fixent comme par hasard sur une marchande entre deux âges et d’une carrure fort honnête, et, sans trop savoir pourquoi, je me pris à rire, ce qui lui déplut fort. « Veux-tu bien te sauver, petit merluchon… mais tu sens encore le lait dont t’at été nourri… Tu ris… prends garde, n’y mets pas trop d’action, t’épuiserais le reste

de ton vent, et
t’en as pas beaucoup. » Et moi de rire à demander grâce.

Mais voilà de nouvelles apostrophes, presque suivies de menaces. Craignant quelques projectiles, je prends la retraite en lui disant : « Veux-tu bien te taire, vieille catachrèse ! — Vieille catachrèse ! il m’a appelée vieille catachrèse ! s’écrie-t-elle, comme si elle avait bien compris la figure de rhétorique et qu’elle exprimât une injure ! Voisines, vous l’avez entendu… vieille catachrèse ! » Mais j’étais déjà loin, et bien je fis, car je ne serais pas rentré sain et sauf chez mes parents.

Cette plaisanterie désopila la rate de tous les camarades qui l’entendirent, hors un qui n’avait que faiblement souri.

« Eh bien, Xavier, tu ne prends pas part à notre joie ; qu’as-tu donc ? Ah ! nous voyons, tu fais de la philosophie. — Peut-être. — Ah ! moi, j’en suis sûr. Et sur quoi donc, s’il vous plaît ? — Ah ! ce n’est certainement pas sur ce que Jules a raconté, car je gagerais qu’il ne l’a peut-être pas entendu. — Tu te trompes, André, car je n’ai pas perdu un seul mot. — Eh bien, qu’avais-tu donc ? — Je faisais une réflexion. — Et laquelle ? — La voici. Ce que tu viens de raconter est trèsdrôle, très-original ; mais cela nous apprend qu’il ne faut jamais dire au peuple que des mots qu’il comprend parfaitement ; autrement… — Tiens, mais c’est vrai, s’écrièrent-ils tous, Xavier a raison. » Et l’un d’eux ajouta : « Ma foi, nous n’avons pas perdu notre temps ; nous avons ri comme des bienheureux et nous nous sommes instruits… comme on ne nous instruit pas toujours dans la classe. »

À l’exemple des grands, les petits aussi causent entre eux. Nous en voyons qui se tiennent par-dessous le bras et qui jouent presque à l’homme.

Tout en marchant ensemble, l’un d’eux, Eugène, dit à ses camarades : « Il n’y a rien de drôle comme les grands-papas. Un jour je dis au mien : J’ai eu beaucoup de bons points au collège, donne-moi quelque chose. — Volontiers ; mais quoi ? des livres ? — Non ; nous avons ceux du collège, et c’est assez. — Eh bien, que veux-tu ? — Une paire de bottes, que je mettrai ici en place de nos vilains souliers de collège. — Comment, des bottes ! me dit mon grand-papa ; puis se tournant vers plusieurs personnes qui étaient là : Voilà les fruits de notre époque, oui, de notre époque, où l’on voit des enfants hauts comme ça… oui, des enfants hauts comme ça qui ont fait leur première communion et qui vont en omnibus tout seuls !

— Mais enfin te donna-t-il la paire de bottes ? — Non… mais à ma sortie suivante je la trouvai toute prête ; ma bonne petite mère me l’avait fait faire en cachette… aussi je l’aime vingt fois plus depuis que j’ai des bottes, cette bonne petite mère !

Parmi ces petits se trouve un de ces petits docteurs qui ont plus de mémoire que d’esprit naturel. Il avait lu la veille un livre où il était question de la découverte de la poudre à canon. Alors il rassembla ses camarades et dit à l’un d’eux, espiègle et malin comme un démon : « Dis donc, Paul, sais-tu qui a inventé la poudre ? — Ma foi non, lui répond Paul, mais je suis bien sûr que ce n’est pas toi. » Et sans rancune il l’emmène avec tous les autres faire une partie de billes. Le collégien n’est pas plus boudeur que cela.

Les cours du collège ne sont pas les seuls lieux de récréation des collégiens ; quand il pleut ils se retirent dans les salles dites de récréation. Là d’autres jeux viennent remplacer ceux dont nous avons parlé ; là le collégien est très-pacifique. L’inoffensif bilboquet charme ses heureux loisirs ; et quand il va à un certain nombre de coups sans manquer, il est mis au nombre des adroits, on le cite dans le collège, c’est une notabilité du genre. Mais dans le moment où il déploie le plus d’adresse, où son œil fait preuve d’une extrême justesse, un farceur lui pousse le coude et interrompt le cours de son triomphe. « Bon, je te pincerai à la première occasion, toi. — Ah ! oui, si tu peux. — Tiens, il faut que je remette une autre ficelle à mon bilboquet, prête-moi donc ton canif pour la couper. — Tiens, le voilà. » Le malicieux le prend et le laisse tomber de telle sorte que la lame se casse. « Eh bien, tu n’es pas content ? Mais, mon cher, c’est une preuve que ton canif était très-bon, qu’il était en véritable acier. » Et chacun de regarder la lame cassée avec autant d’attention que certains amateurs en apportent dans l’examen d’une lame de Tolède.

Au bilboquet vient succéder le jeu de dames, jeu de combinaison comme on sait. Et c’est au milieu des conversations, du bruit, des exclamations de ceux qui gagnent, des mouvements en tous sens, des cris, De ce côté-ci ! de ce côté-là ! Adolphe, viens donc par ici ! Isidore, tu triches ! Armand, tu me paieras ça ! Julien, ce n’est pas bien ce que tu fais là, je ne partagerai plus mes confitures avec toi ! — Eh bien, moi, je garderai tout mon beurre pour moi ! oui, pour moi tout seul, et c’est dommage, car le beurre et les confitures ça va ensemble ! Oui, c’est au milieu de ce bruit qu’une partie de dames se fait aussi bien qu’une partie d’échecs au café de la Régence.

Et la main chaude ! Ah ! ce jeu-là n’est pas celui, tant s’en faut, que l’on préfère le moins dans les mauvais temps. C’est à qui y déploiera le plus de malice, c’est à qui y mettra le plus de ruse pour ne pas se faire deviner. Une fois on touchera à peine la main de celui qui fait ce qu’on appelle la main chaude, et s’il ne devine pas, pour le dérouter un collégien prend son soulier et lui en donne un vigoureux coup dans la main. « Ah ! c’est toi, Prosper ! — Non, non, non, ce n’est pas lui ! » et il faut que le patient reprenne sa position jusqu’à ce que le hasard lui ait fait mettre la main sur celui qui l’a touché… ou frappé. Et tout cela est accompagné d’une gaieté collégienne qui se renouvelle chaque jour, gaieté qui chaque jour est nécessaire pour rendre moins amère l’explication de ce Virgile qui est si doux, de cet Horace qui est si fin, de cet Homère à l’éternelle jeunesse, et enfin de tout le bagage littéraire grec et latin, bagage que le collégien n’oublie jamais d’emporter… attendu qu’il l’a fait assez enrager pour qu’il lui soit cher.