Les illégalités et les crimes du Congo/7

Comité de protection et de défense des indigènes
(p. 38-43).

DISCOURS DE L’ABBÉ PICHOT


Mesdames, Messieurs,


Vous connaissez tous les abus de l’esclavage antique et l’exploitation de l’homme par l’homme à laquelle donnèrent lieu les premières colonies européennes fondées dans le Nouveau Monde, en Afrique ou en Extrême-Orient, à la suite des grandes découvertes des navigateurs. Quelques-uns d’entre vous, — beaucoup en tout cas en dehors de cette enceinte, — croient que tout cela est du domaine du passé et ne relève que du jugement de l’histoire. L’histoire s’est prononcée en effet et, par un juste retour des choses, les nations dont les colonies étaient autrefois les plus prospères ont reçu, en tant que nations, le châtiment qu’elles méritaient en perdant ces colonies. Mais des abus analogues, souvent plus révoltants, existent encore : l’esclavage, le travail forcé et mal rémunéré, les coups, le meurtre sans jugement, la dépossession arbitraire, les impôts exorbitants, tout cela c’est de l’histoire, je ne dis pas contemporaine, mais quotidienne. Et cette histoire se continue malgré tout, malgré l’opinion publique mal informée du reste des choses coloniales, malgré l’engagement formel des nations — engagement qui semble vraiment une ironie — « de protéger efficacement les populations indigènes, d’accroître leur bien-être moral et matériel[1] ».

Je comprends donc et vous comprenez comme moi la campagne anti-esclavagiste du cardinal Lavigerie, les efforts constants de notre Comité de Protection des Indigènes et le meeting de ce soir.

Les faits que vous venez d’entendre sont précis. Je ne veux pas en allonger la liste déjà trop longue. Nous ne sommes ici, à proprement parler, ni des juges ni des accusateurs. Nous sommes des citoyens informés d’un pays libre, qui ont conscience de la solidarité sociale, qui veulent dégager leur responsabilité, qui veulent prévenir les représailles et surtout prévenir le retour de semblables faits.

Que faut-il faire pour cela ? Il ne suffit pas d’établir les faits ni de déterminer les responsabilités. Il faut fixer l’opinion publique, détruire les sophismes courants, édicter des principes qui éclairent les esprits et formuler un idéal à la lumière duquel les actions de chacun puissent être jugées pour ce qu’elles sont en réalité. Ce qu’il faut aussi, c’est incarner ces principes dans de bons ministres des colonies, voulant être renseignés, sachant se faire renseigner, sachant se défaire rapidement des coupables ou des détraqués (puisque ces faits sont souvent, nous dit-on, imputables aux désordres mentaux[2]) et livrer rapidement les coupables aux lois vengeresses.

Mais notre but ici est surtout, après avoir constaté les faits, de formuler des principes pour les réaliser plus tard.

Nous sommes tous d’accord, en France et dans les pays civilisés, pour définir un crime, le meurtre par exemple. Nous sommes tous unanimes également à le déclarer horrible ; et nos lois sont là pour le punir. De même il est défendu de prendre le bien d’autrui et y a des lois pour punir les voleurs. Or, comment se fait-il que nous déplaçant de quelques degrés de latitude sur notre pauvre petite planète, ou ayant à juger des faits qui se sont passés au loin, sous le soleil des tropiques, chez les noirs de l’Afrique, ou chez les Chinois habillés autrement que nous, nous soyons en quelque sorte moins sûrs de nos définitions ? que nous nous abstenions de porter ces jugements nets et clairs que nous formulions sur le méridien de Paris par 48 degrés 50 minutes de latitude ? Mon Dieu, mesdames et messieurs, avouons-le, c’est tout simplement en vertu d’une inconséquence et d’une aberration étrange dont l’analyse nous couvre de confusion, mais dont les effets sont plus étendus que nous le croyons. C’est en vertu de ce sentiment, inspiré par l’égoïsme et condamné par la raison et par l’esprit chrétien, qu’il a deux morales : l’une pour nous et l’autre… pour les autres. C’est-à-dire que ce qui est défendu aux autres quand cela doit nous nuire à nous, nous est permis lorsque cela peut nous profiter et que cela ne fait que nuire aux autres. Une fois engagés dans la voie du sophisme et de l’inconséquence, nous ne savons plus nous arrêter ; pour nous, à un moment donné, nuire à l’intérêt des autres et servir notre propre intérêt, c’est la même chose.

Et, dans certains cas, dût un acte nous nuire à nous-mêmes, par Contre coup ou en vertu de cette loi qui est l’équivalent dans le monde moral et social de la loi de réversibilité dans le monde mécanique, que l’on appelle tantôt la main de Dieu, tantôt la justice immanente, qui veut, comme disent certaines écoles, que chacun récolte ce qu’il a semé, dût, dis-je, un tel acte nous nuire gravement à nous-mêmes, nous n’en continuons pas moins à le commettre, à le laisser commettre, à l’excuser, parfois même à le déclarer beau et louable, pourvu qu’il nuise aux autres et serve nos intérêts.

Bien entendu, nous ne raisonnons pas ainsi tout haut : nous ne formulons pas publiquement des doctrines si directement inspirées par l’égoïsme. Nous nous gardons bien, en général, d’appeler les choses par leur nom comme je viens de le faire. Nous appelons tout cela étendre notre zone d’influence, créer des débouchés de commerce, coloniser, civiliser races inférieures. Et ce sont ces mots qui justifient à nos yeux les moyens que nous employons.

Mon excellent ami, le grand sociologue russe Novicow, qui fera bientôt partie, je l’espère, du Parlement russe, se pose le problème suivant : comment se fait-il que l’homme ait méconnu jusqu’à ce jour ses devoirs et ait professé de telles doctrines ? Eh bien, dit-il, que l’homme s’est trompé, c’est qu’il n’a pas analysé suffisamment les faits sociaux, qu’il a cru que cela pouvait lui procurer plus facilement le bonheur, de tuer, de voler, de détruire ; c’est qu’il n’a pas aperçu la loi de réversibilité. Et Novicow démontre avec le bon sens et la clarté qui caractérisent ses écrits : que la spoliation « est désavantageuse pour le spolié et même pour le spoliateur dont elle diminue la sécurité… ». « Respecter les droits du prochain, continue-t-il, revient en définitive à développer le maximum d’intensité vitale des hommes qui habitent la terre. Par le fait qu’un homme respecte les droits du prochain, il ne fait en dernière analyse qu’exalter ses propres facultés. Ce respect est une autopréservation… Au contraire, l’homme qui viole les droits de ses semblables pousse à une diminution de la vie des autres, donc de la sienne propre ». Tout cela en vertu de ce principe que les êtres collectifs n’ont pas d’existence en dehors des êtres qui les constituent et que la prospérité sociale est grande quand celle des individus qui composent la société est grande[3].

Un corps est sain lorsque toutes ses cellules sont saines et réciproquement. Or la Société est formée par la réunion d’individus tout comme le corps humain est constitué par la réunion de soixante trillions de cellules.

L’homme ne peut vivre seul, isolé du reste des hommes. Il doit au contraire, en vertu de son essence même, être en communion perpétuelle avec ses semblables. « Je ne puis vivre seul en moi-même, dit Lord Byron, il faut que je participe à ce qui m’entoure :

« I live not in myself, but I become
« Portion of that around me… »

Voici donc que la science sociale formule ce que le Décalogue et l’Évangile avaient dit il y a des siècles : Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu respecteras ton prochain quel qu’il soit ; et qu’elle en fait à la fois la base de la société et la formule de l’intérêt individuel. L’Évangile aussi avait formulé la loi de la réversibilité : « On se servira avec vous de la même mesure que celle dont vous vous serez servi avec les autres ».

Eh bien, Messieurs, voilà les vérités qu’il faut propager.

Les uns les professent au nom de la raison pure, d’autres au nom de la science sociale, de l’expérience et de l’observation ou encore de l’intérêt bien compris de tous, d’autres enfin au nom de l’idéal évangélique. Je m’inscris pour mon compte tout à la fois dans les trois catégories. Mais, à quelque catégorie que nous appartenions, nous sommes tous ici unanimes à affirmer la grande loi de la fraternité universelle de tous les êtres, des êtres vivants que la science rapproche les uns des autres, entre lesquels elle découvre chaque jour des points communs, mais particulièrement la loi de la fraternité et de l’égalité en droit de tous les hommes de toute race, de toute couleur, de toute langue. Nous ajoutons : La race humaine est une, il n’y à pas de races supérieures ni de races inférieures ; il n’y a ni esclaves, ni hommes libres (Saint Paul, Gal. IV), ou mieux il ne doit plus y avoir, à nos yeux, ni races supérieures, ni races inférieures, ni hommes libres, ni esclaves.

À côté des moyens de protection contre les criminels, les exploiteurs et les détraqués dangereux et également contre les sociétés concessionnaires sans conscience qui ne se préoccupent que des dividendes à partager, celle affirmation solennelle et énergique contribuera efficacement, je le crois, à la suppression des crimes coloniaux. Bien qu’il soit pénible en un sens d’avoir à énoncer des vérités si élémentaires, je me félicite d’avoir eu l’occasion de proclamer une fois de plus ces principes devant vous. (Applaudissements prolongés).

  1. Conférences de Berlin, 1884-85, et de Bruxelles, 1890-91 ; Cf : The Claims of uncivilised Races by Fox-Bourne, London, Broadway, Chambers, Westminster, S. W.
  2. Voir : La psychologie des coloniaux et l’influence des pays chauds sur l’état mental, par le Dr Escande de Messières, médecin-major des troupes coloniales.
  3. Novicow, La Possibilité du bonheur, Giard et Brière, Paris.