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Les funérailles (Verhaeren)

PoèmesSociété du Mercure de France (p. 168-171).


LES FUNÉRAILLES


Voici huit jours qu’a trépassé le vieux fermier
Qui, rond par rond, thésaurisa dans un sommier
Tant d’or et tant d’argent que son énorme bière
Semblait lourde d’écus quand on le mit en terre.

La cloche a vacarmé longtemps en son honneur
Et les notes battu leur danse en ton mineur,
Mais aujourd’hui ses quatre fils offrent à boire
Tant que l’on veut pour qu’on se soûle à sa mémoire.

Dans leur maison, ils ont rangé trente tonneaux
Pour des gosiers beaux et clairs, tels des anneaux,
Et prétendant que tous aient une part des fêtes
Ils ont donné du sucre et de la bière aux bêtes.


Les servantes et les valets quittant le deuil
Et les quatre porteurs du colossal cercueil
Et le fossoyeur borgne et les enfants de messe
Sont conviés, avant tout autre, à la Kermesse.

Puis les parents les plus proches et les cousins,
Ceux qui furent les vieux amis et les voisins ;
Et tels qui sont gaillards et savoureux de derme
Sont invités dûment parce qu’ils sablent ferme.

Et depuis l’aube on trinque, à grands brocs étamés.
Dans la salle la plus large, volets fermés,
Portes closes, tandis que Juin gerce de rides,
Dehors, les champs ardents et les polders torrides.

La fête étant vouée uniquement au mort,
On boit sans bruit, on boit sans cris, si l’on boit fort ;
Et l’ivresse plombant les fronts de somnolence,
Bientôt l’on boit et l’on se soûle en plein silence.

Ils sont là, tous, face à face, vagues et lourds,
Les mains moites, les doigts gauches, les regards gourds,
Les pieds allongés droits sous la table de chêne,
Et seul, le hoquet gras debonde leur bedaine.


Le fossoyeur éructe et croit du fond d’un trou
Lancer, d’un han profond, un bloc de terreau mou ;
Le jeune enfant de messe avec des mains térettes
Lampe d’un coup son broc, ainsi que les burettes.

Les gros porteurs assis côte à côte, le dos
Bien que fruste et géant ployé sous des fardeaux
D’ivresse et de sommeil, rêvent que leurs épaules
Jonglent avec des morts au fond de nécropoles.

Un cousin pleure, ainsi qu’un toit que pluie et vent
Râflent d’automne, et tout son corps est comme un van
Sonnant et sanglotant que la douleur secoue,
Jusqu’à faire égoutter les larmes de sa joue.

Seuls d’entre tous, les fils ne semblent point navrés :
Ils ont les goussets lourds et les orgueils lustrés,
Ils sont comme des coqs debout sur l’héritage,
Et c’est à coups de becs qu’ils feront le partage.

Ils se sentent déjà maîtres du bourg et ceux
Dont on craindra le geste, et le signe des yeux :
Aussi, pour affirmer leur droit indubitable,
L’un d’eux met un tas d’or comme un poing sur la table.


L’étonnement est si rouge et fervent, que tous,
Bien que mornes, hagards, béants et comme fous,
Devant ce bloc soudain sorti de son armoire,
Le verre en main, la bouche ouverte, oublient de boire,

Et qu’il faut le rappel d’un porteur de cercueil
Pour ranimer en eux le jovial orgueil
De décanter au fond des bedaines la lave
D’ivresse et de fureur qui bout encor en cave.