Les folies amoureuses (Jean François Regnard)

Œuvres complètes de Regnard, Texte établi par Charles Georges Thomas Garnier, E.A. Lequientome troisième (p. 205-272).


ACTE I




Scène Première



Agathe, Lisette.


Lisette

Lorsqu’en un plein repos chacun encor sommeille,
Quel démon, s’il vous plaît, vous tire par l’oreille,
Et vous fait hasarder de sortir si matin ?


Agathe

Paix, tais-toi, parle bas ; tu sauras mon dessein.
Éraste est de retour.


Lisette

Éraste ?


Agthe

D’Italie.


Lisette

D’où savez-vous cela, madame, je vous prie ?


Agathe

J’ai cru le voir hier paroître dans ces lieux ;
Et j’en crois plus mon cœur encore que mes yeux.


Lisette

Je ne m’étonne plus que votre diligence
Ait du Seigneur Albert trompé la vigilance.
Par ma foi, c’est un guide excellent que l’amour !


Agathe

J’étois à ma fenêtre, en attendant le jour,
Quand quelqu’un est sorti : voyant la porte ouverte,
J’ai saisi promptement l’occasion offerte,
Tant pour prendre le frais, que pour flatter l’espoir
Qui pourroit attirer Éraste pour me voir.


Lisette

Vous n’avez pas envie, à ce qu’on peut comprendre
Que le pauvre garçon s’enrhume à vous attendre.
Il arrive le soir ; et vous, au point du jour,
Vous l’attendez ici pour flatter son amour :
C’est perdre peu de temps. Mais si, par aventure,
Albert, votre tuteur, jaloux de sa nature,
Que le pauvre garçon s’enrhume à vous attendre.


Agathe

Je me veux affranchir du pouvoir d’un jaloux ;
J’ai trop longtemps langui sous son cruel empire :
Je lève enfin le masque ; et, quoi qu’il puisse dire,
Je veux, sans nul égard, lui montrer désormais
Comme je prétends vivre, et combien je le hais.


Lisette

Que le ciel vous maintienne en ce dessein louable !
Pour moi, j’aimerois mieux cent fois servir le diable.
Oui, le diable : du moins, quand il tiendroit sabbat,
J’aurois quelque repos. Mais, dans mon triste état,
Soir, matin, jour ou nuit, je n’ai ni paix ni trêve :
Si cela dure encore, il faudra que je crève.
Tant que le jour est long, il gronde entre ses dents :
"Fais ceci, fais cela ; va, viens ; monte, descends ;
Fais bien la guerre à l’œil ; ferme porte et fenêtre ;
Avertis, si de loin tu vois quelqu’un paroître."
Il s’arrête, il s’agite, il court sans savoir où ;
Toute la nuit il rôde ainsi qu’un loup-garou ;
Il ne nous permet pas de fermer la prunelle ;
Lui, quand il dort d’un œil, l’autre fait sentinelle ;
Il n’a ri de sa vie ; il est jaloux, fâcheux,
Brutal à toute outrance, avare, dur, hargneux.
J’aimerois mieux chercher mon pain de porte en porte,
Que servir plus longtemps un maître de la sorte.


Agathe

Lisette, tous nos maux vont finir désormais.
Qu’Éraste est différent du portrait que tu fais !
Dès mes plus tendres ans chez sa mère nourrie,
Nos cœurs se sont trouvés liés de sympathie ;
Et l’amour acheva, par des nœuds plus charmants,
De nous unir encor par ses engagements.
Plutôt que de souffrir la contrainte effroyable
Qui depuis quelque temps et me gêne et m’accable,
Je serois fille à prendre un parti violent ;

Et, sous un habit d’homme, en chevalier errant,
Pour m’affranchir d’Albert et de ses lois si dures,
J’irais par le pays chercher des aventures.


Lisette

Oh ! Sans aller si loin, ici, quand vous voudrez,
Je vous suis caution que vous en trouverez.


Agathe

Tu ne sais pas encor quel est mon caractère,
Quand on m’impose un joug à mon humeur contraire.
J’ai vécu dans le monde au milieu des plaisirs ;
La contrainte où je suis irrite mes désirs.
Présentement qu’Éraste à m’épouser s’apprête,
Mille vivacités me passent par la tête.
J’ai du cœur, de l’esprit, du sens, de la raison,
J’ai vécu dans le monde au milieu des plaisirs ;
Mais comment du château la porte est-elle ouverte ?


Lisette

Bon ! Votre vieux Cerbère est à la découverte ;
Faut-il le demander ? Il rôde dans les champs :
Il fait toute la nuit sentinelle en dedans,
Et sur le point du jour il va battre l’estrade.
S’il pouvoit, par bonheur, choir en quelque embuscade,
Et que des égrillards, avec de bons bâtons…
Mais paix ; j’entends du bruit ; quelqu’un vient ; écoutons.


Scène II



Agathe, Lisette,Albert


Albert

a part.
J’ai fait dans mon château, toute la nuit la ronde,
Et dans un plein repos j’ai trouvé tout le monde.
Pour mieux des ennemis rendre vains les efforts,
J’ai voulu même encor m’assurer des dehors.
Grâce au ciel, tout va bien. Une terreur secrète,
En dépit de mes soins, cependant m’inquiète.
Je vis hier rôder un certain curieux,
Qui de loin, ce me semble, examinoit ces lieux.
Depuis plus de six mois ma lâche complaisance
Met à chaque moment en défaut ma prudence ;
Et pour laisser Agathe à l’aise respirer,
Je n’ai, par bonté d’âme, encor rien fait murer.
Ce n’est point par douceur qu’on rend sage les filles ;
Je veux, du haut en bas, faire attacher des grilles,
Et que de bons barreaux, larges comme la main,
Puissent servir d’obstacle à tout effort humain.
Mais j’entends quelque bruit ; et, dans le crépuscule,
J’entrevois quelque objet qui marche et qui recule.
Approchons. Qui va là ? Personne ne répond.
Ce silence affecté ne me dit rien de bon.


Lisette

bas.
Je tremble.


Albert

C’est Lisette : Agathe est avec elle.


Agathe

Est-ce donc vous, monsieur, qui faites sentinelle ?


Albert

Oui, oui, c’est moi, c’est moi. Mais à l’heure qu’il est,
Que venez-vous chercher en ce lieu, s’il vous plaît ?


Agathe

De dormir ce matin n’ayant aucune envie,
Lisette et moi, monsieur, nous avons fait partie
D’être devant le jour sous ces arbres épais,
Pour voir naître l’aurore et respirer le frais.


Lisette

Oui.


Albert

Respirer le frais et voir l’aurore naître,
Tout cela se pouvoit faire à votre fenêtre.
Ici, pour me trahir, vous êtes de complot.


Lisette

a part
Que ce seroit bien fait !


Albert

a Lisette.
Que dis-tu ?


Lisette

Pas le mot.


Albert

Des filles sans intrigues, et qui sont retenues,
Sont, à l’heure qu’il est, dans leur lit étendues,
Dorment tranquillement, et ne vont point sitôt
Prendre dans une cour ni le froid ni le chaud.


Lisette

a Albert.
Et comment, s’il vous plaît, voulez-vous qu’on repose ?

Chez vous, toute la nuit, on n’entend d’autre chose
Qu’aller, venir, monter, fermer, descendre, ouvrir,
Crier, tousser, cracher, éternuer, courir.
Lorsque, par grand hasard, quelquefois je sommeille,
Un bruit affreux de clefs en sursaut me réveille.
Je veux me rendormir, mais point : un juif errant,
Qui fait du mal d’autrui son plaisir le plus grand ;
Un lutin, que l’enfer a vomi sur la terre
Pour faire aux gens dormants une éternelle guerre,
Commence son vacarme, et nous lutine tous.


Albert

Et quel est ce lutin et ce juif errant ?


Lisette

Vous.


Albert

Moi ?


Lisette

Oui, vous. Je croyois que ces brusques manières
Venaient de quelque esprit qui vouloit des prières ;
Et, pour mieux m’éclaircir, dans ce fâcheux état,
Si c’étoit âme ou corps qui faisoit ce sabbat,
Je mis, un certain soir, à travers la montée,
Une corde aux deux bouts fortement arrêtée :
Cela fit tout l’effet que j’avois espéré.
Sitôt que pour dormir chacun fut retiré,
En personne d’esprit, sans bruit et sans chandelle,
J’allai dans certain coin me mettre en sentinelle :
Je n’y fus pas longtemps qu’aussitôt patatras !
Avec un fort grand bruit, voilà l’esprit à bas :

Ses deux jambes à faux dans la corde arrêtées
Lui font avec le nez mesurer les montées.
Soudain j’entends crier : à l’aide ! Je suis mort !
À ces cris redoublés, et dont je riais fort,
J’accours, et je vous vois étendu sur la place,
Avec une apostrophe au milieu de la face ;
Et votre nez cassé me fit voir par écrit
Que vous étiez un corps, et non pas un esprit.


Albert

Ah ! Malheureuse engeance ! Apanage du diable !
C’est toi qui m’as joué ce tour abominable :
Tu voulois me tuer avec ce trait maudit ?


Lisette

Non, c’étoit seulement pour attraper l’esprit.


Albert

Je ne sais maintenant qui retient mon courage,
Que de vingt coups de poing au milieu du visage…


Agathe

le retenant
Eh ! Monsieur, doucement.


Albert

à Agathe.
Vous pourriez bien ici,
Vous, la belle, attraper quelque gourmade aussi.
Taisez-vous, s’il vous plaît.
À part.
Pour punir son audace,
Il faut que de chez moi sur-le-champ je la chasse.
À Lisette..
Qu’on sorte de ce pas.


Lisette

feignant de pleurer.
Juste ciel ! Quel arrêt !
Monsieur…


Albert

Non ; dénichons au plus tôt, s’il vous plaît.


Lisette

riant.
Ah ! Par ma foi, monsieur, vous nous la donnez bonne,
De croire qu’en quittant votre triste personne
Le moindre déplaisir puisse saisir mon cœur !
Un écolier qui sort d’avec son précepteur ;
Une fille longtemps au célibat liée,
Qui quitte ses parents pour être mariée ;
Un esclave qui sort des mains des mécréants ;
Un vieux forçat qui rompt sa chaîne après trente ans ;
Un héritier qui voit un oncle rendre l’âme ;
Un époux, quand il suit le convoi de sa femme ;
N’ont pas le demi-quart tant de plaisir que j’ai
En recevant de vous ce bienheureux congé.


Albert

De sortir de chez moi tu peux être ravie ?


Lisette

C’est le plus grand plaisir que j’aurai de ma vie.


Albert

Oui ! Puisqu’il est ainsi, je change de désir,
Et je ne prétends pas te donner ce plaisir :
Tu resteras ici pour faire pénitence.
À Agathe.
Et vous, sans raisonner, rentrez en diligence.

Agathe rentre en faisant la révérence, Lisette en fait autant ; Albert la retient, et continue.
Demeure, toi ; je veux te parler sans témoins.


Scène III



Albert,Lisette


Albert

à part.
Il faut l’amadouer ; j’ai besoin de ses soins.
{{didascalie|Haut.}
Allons, faisons la paix, vivons d’intelligence ;
Je t’aime dans le fond, et plus que l’on ne pense.


Lisette

Et je vous aime aussi plus que vous ne pensez.


Albert

Un bel amour, vraiment, à me casser le nez !
Mais je pardonne tout, et te donne promesses
Que tu ressentiras l’effet de mes largesses,
Si tu veux me servir dans une occasion.


Lisette

Voyons. De quel service est-il donc question ?


Albert

Tu sais depuis longtemps que sur le fait d’Agathe
J’ai, comme on doit avoir, l’âme un peu délicate.
La donzelle bientôt prendroit le mors aux dents,
Sans la précaution que près d’elle je prends.
Chez la dame du bourg jusqu’à quinze ans nourrie,
Toujours dans le grand monde elle a passé sa vie :

Cette dame étant morte, un parent me pria
D’en vouloir prendre soin, et me la confia.
L’amour, depuis ce temps, s’est glissé dans mon âme,
Et j’ai quelque dessein d’en faire un jour ma femme.


Lisette

Votre femme ? Fi donc !


Albert

Qu’entends-tu par ce ton ?


Lisette

Fi ! Vous dis-je.


Albert
.

Comment ?


Lisette

Eh ! Fi ! Fi ! Vous dit-on.
Vous avez trop d’esprit pour faire une sottise ;
Et j’en appellerois à votre barbe grise.


Albert

Je n’ai point eu d’enfants de mon hymen passé ;
Et je veux achever ce que j’ai commencé,
Faire des héritiers dont l’heureuse naissance
De mes collatéraux détruise l’espérance.


Lisette

Ma foi, faites, monsieur, tout ce qu’il vous plaira,
Jamais postérité de vous ne sortira :
C’est moi qui vous le dis.


Albert

Et pourquoi donc ?


Lisette

Que sais-je ?


Albert

Qui t’a de deviner donné le privilège ?
Dis donc, parle, réponds.


Lisette
.

Mon dieu, je ne dis rien ;
Sans dire la raison, vous la devinez bien.
Je m’entends, il suffit.


Albert

Ne te mets point en peine.
Ce sera mon affaire, et point du tout la tienne.


Lisette

Ah ! Vous avez raison.


Albert

Tu sais bien qu’ici-bas
Sans trouver quelque embûche on ne peut faire un pas.
Des pièges qu’on me tend mon âme est alarmée.
Je tiens une brebis avec soin enfermée :
Mais des loups ravissants rôdent pour l’enlever.
Contre leur dent cruelle il la faut conserver :
Et pour ne craindre rien de leur noire furie,
Je veux de toutes parts fermer la bergerie,
Faire avec soin griller mon château tout autour,
Et ne laisser partout qu’un peu d’entrée au jour.
J’ai besoin de tes soins en cette conjoncture,
Pour faire, à mon désir, attacher la clôture.


Lisette

Qui ? Moi !


Albert

Je ne veux pas que cette invention

Paraisse être l’effet de ma précaution.
Agathe, avec raison, pourroit être alarmée
De se voir, par mes soins, de la sorte enfermée ;
Cela pourroit causer du refroidissement :
Mais, en fille d’esprit, il faut adroitement
Lui dorer la pilule, et lui faire comprendre
Que tout ce qu’on en fait n’est que pour se défendre,
Et que, la nuit passée, un nombre de bandits
N’a laissé que les murs dans le prochain logis.


Lisette

Mais croyez-vous, monsieur, avec ce stratagème,
Et bien d’autres encor dont vous usez de même,
Vous faire bien aimer de l’objet de vos vœux ?


Albert

Ce n’est pas ton affaire ; il suffit, je le veux.


Lisette

Allez, vous êtes fou de vouloir, à votre âge,
Pour la seconde fois tâter du mariage ;
Plus fou d’être amoureux d’un objet de quinze ans,
Encor plus fou d’oser la griller là-dedans.
Ainsi, dans ce dessein, funeste en conséquences,
Je compte la valeur de trois extravagances,
Dont la moindre va droit aux petites-maisons.


Albert

Pour me conduire ainsi j’ai de bonnes raisons.


Lisette

Pour moi, grâce aux effets de la bonté céleste,
J’ai, jusqu’à présent, eu de la vertu de reste :
Mais si j’avois amant ou mari de ce goût,

Ils en auroient, parbleu, sur la tête et partout.
Si vous me choisissez pour prendre cette peine,
Je vous le dis tout net, votre espérance est vaine.
Je ne veux point tremper dans vos lâches desseins :
Le cas est trop vilain, je m’en lave les mains.


Albert

Sais-tu qu’après avoir employé la prière,
Je saurai contre toi prendre un parti contraire ?


Lisette

Pestez, jurez, criez, mettez-vous en courroux,
Vous m’entendrez toujours vous dire qu’un jaloux
Est un objet affreux à qui l’on fait la guerre,
Qu’on voudroit de bon cœur voir à cent pieds sous terre ;
Qu’il n’est rien plus hideux ; que Satan, Lucifer,
Et tant d’autres messieurs habitants de l’enfer,
Sont des objets plus beaux, plus charmants, plus aimables,
Des bourreaux moins cruels et moins insupportables,
Que certains jaloux, tels qu’on en voit en ce lieu.
Vous m’entendez. J’ai dit. Je me retire. Adieu.


Scène IV



Albert


Albert

seul.
Pour me trahir ici tout le monde s’emploie :
On diroit qu’ils n’ont pas tous de plus grande joie.
Lisette ne vaut rien ; mais, de crainte de pis,
Malgré sa brusque humeur, je la garde au logis.
Je ne laisserai pas, quoi qu’on dise et qu’on glose,
D’accomplir le dessein que mon cœur se propose.


Scène V



Albert,Crispin


Crispin

à part.
Mon maître, qui m’attend au cabaret prochain,
M’envoie ici devant pour sonder le terrain.
Voilà, je crois, notre homme ; il faut feindre de sorte.


Albert

Que faites-vous ici seul, et devant ma porte ?


Crispin

Bonjour, monsieur.


Albert

Bonjour.


Crispin

Vous portez-vous bien ?


Albert

Oui.
En vérité, j’en ai le cœur bien réjoui.
Content, ou non content, quel sujet vous attire ?
Et quel homme êtes-vous ?


Crispin

J’aurois peine à le dire.
J’ai fait tant de métiers, d’après le naturel,
Que je puis m’appeler un homme universel.
J’ai couru l’univers ; le monde est ma patrie :

Faute de revenu, je vis de l’industrie,
Comme bien d’autres font ; selon l’occasion,
Quelquefois honnête homme, et quelquefois fripon.
J’ai servi volontaire un an dans la marine ;
Et me sentant le cœur enclin à la rapine,
Après avoir été dix-huit mois flibustier,
Un mien parent me fit apprenti maltôtier.
J’ai porté le mousquet en Flandre, en Allemagne ;
Et j’étois miquelet dans les guerres d’Espagne.


Albert

Voilà bien des métiers !
À part.
Du bas jusques en haut,
Cet homme me paroît avoir l’air d’un maraud.
Haut.
Que faites-vous ici ? Parlez.


Crispin

Je me retire.


Albert

Non, non ; il faut parler.


Crispin

à part.
Je ne sais que lui dire.


Albert

Vous me portez tout l’air d’être de ces fripons
Qui rôdent pour entrer la nuit dans les maisons.


Crispin

Vous me connoissez mal ; j’ai d’autres soins en tête.
Tandis que le hasard dans ce séjour m’arrête,
Ayant pour bien des maux des secrets merveilleux,

Je m’amuse à chercher des simples dans ces lieux.


Albert

Des simples ?


Crispin

Oui, monsieur. Tout le temps de ma vie,
J’ai fait profession d’exercer la chimie.
Tel que vous me voyez, il n’est guère de maux
Où je ne sache mettre un remède à propos ;
Pierre, gravelle, toux, vertige, maux de mère ;
On m’a même accusé d’avoir un caractère.
Il ne s’en est fallu qu’un degré de chaleur
Pour être de mon temps le plus heureux souffleur.


Albert

Cet habit cependant n’est pas de compétence.


Crispin

Vous savez que l’habit ne fait pas la science ;
Et je ne serois pas réduit d’être valet,
Si je n’avois eu bruit avec le châtelet.
Mais un jour, on verra triompher l’innocence.


Albert

Vous avez, dites-vous ?…


Crispin

Voyez la médisance !
Certain jour, me trouvant le long d’un grand chemin,
Moi troisième, et le jour étant sur son déclin,
En un certain bourbier j’aperçus certain coche :
En homme secourable aussitôt je m’approche ;
Et pour le soulager du poids qui l’arrêtoit,
J’ôtai des magasins les paquets qu’il portoit.

On a voulu depuis, pour ce trait charitable,
De ces paquets perdus me rendre responsable :
Le prévôt s’en mêloit ; c’est pourquoi mes amis
Me conseillèrent tous de quitter le pays.


Albert

C’est agir prudemment en affaires pareilles.


Crispin

J’arrive de la guerre, où j’ai fait des merveilles.
Les Ardennes m’ont vu soutenir tout le feu,
Et batailler un jour, seul, contre un parti bleu.
J’ai, dans le Milanois, payé de ma personne.
Savez-vous bien, monsieur, que j’étois dans Crémone ?


Albert

Que voulez-vous enfin de moi ?


Crispin

Ce que je veux ?


Albert

Oui.


Crispin

Rien. Je crois qu’on peut, quoique l’on en raisonne,
Se promener ici, sans offenser personne.


Albert

Oui : mais il ne faut pas trop longtemps y rester.
Serviteur.


Crispin

Serviteur. Avant de nous quitter,
Dites-moi, s’il vous plaît, monsieur, à qui peut être
Le château que voilà ?


Albert

Mais… il est à son maître.


Crispin

C’est parler comme il faut. Vous répondez si bien,
Que l’on ne peut sitôt quitter votre entretien.
Nous devons à la ville aller ce soir au gîte,
Y serons-nous bientôt ?


Albert

Si vous allez bien vite.


Crispin

à part.
Cet homme n’aime pas les conversations.
Haut.
Pour finir en un mot toutes mes questions,
Je pars ; et dites-moi quelle heure il pourroit être.


Albert

La demande est plaisante ! À ce qu’on peut connoître,
Vous me croyez ici mis, comme les cadrans,
Pour, du haut d’un clocher, montrer l’heure aux passants :
Allez l’apprendre ailleurs ; partez : je vous conseille
De ne pas plus longtemps étourdir mon oreille.
Votre aspect me fatigue autant que vos discours.
Adieu : bonjour.


Scène VI



Crispin


Crispin

seul.
Cet homme a bien de l’air d’un ours.
Par ma foi, ce début commence à m’interdire.
Le vieillard me paroît un peu sujet à lire :

Pour en venir à bout, il faudra batailler :
Tant mieux ; c’est où je brille, et j’aime à ferrailler.


Scène VII



Eraste,Crispin


Crispin

Mais j’aperçois mon maître.


Eraste

Eh bien ! Quelle nouvelle,
Cher Crispin ? Dans ces lieux as-tu vu cette belle ?
As-tu vu ce tuteur ? Et vois-tu quelque jour,
Quelque rayon d’espoir, qui flatte mon amour ?


Crispin

À vous dire le vrai, ce n’étoit pas la peine
De venir de Milan ici tout d’une haleine,
Pour nous en retourner d’abord du même train ;
Vous pouviez m’épargner le travail du chemin.
Ah ! Que ce Mont Cenis est un pas ridicule !
Vous souvient-il, monsieur, quand ma maudite mule
Me jeta par malice, en ce trou si profond ?
Je fus près d’un quart d’heure à rouler jusqu’au fond.


Eraste

Ne badine donc point ; parle d’autre manière.


Crispin

Puisque vous souhaitez une phrase plus claire,
Je vous dirai, monsieur, que j’ai vu le jaloux,
Qui m’a reçu d’un air qui tient de l’aigre-doux.

Il faudra du canon pour emporter la place.


Eraste

Nous en viendrons à bout, quoi qu’il dise et qu’il fasse ;
Et je ne prétends point abandonner ces lieux,
Que je ne sois nanti de l’objet de mes vœux.
L’amour, de ce brutal, vaincra la résistance.


Crispin

J’aurois pour le succès assez bonne espérance,
Si de quelque argent frais nous avions le secours :
C’est le nerf de la guerre, ainsi que des amours.


Eraste

Ne te mets point en peine ; Agathe, en mariage,
A trente mille écus de bon bien en partage :
Quand elle n’auroit rien, je l’aime cent fois mieux
Qu’une autre avec tout l’or qui séduiroit tes yeux.
Dès ses plus tendres ans chez ma mère élevée,
Son image en mon cœur est tellement gravée,
Que rien ne pourra plus en effacer les traits.
Nos deux cœurs, qui sembloient l’un pour l’autre être faits,
Goûtoient de cet amour l’heureuse intelligence,
Quand ma mère mourut. Dans cette décadence,
Albert, ce vieux jaloux, que l’enfer confondra,
Par avis de parents d’Agathe s’empara.
Je ne le connois point ; et lui, comme je pense,
De moi, ni de mon nom, n’a nulle connoissance.
On m’a dit qu’il étoit d’un très fâcheux esprit,
Défiant, dur, brutal.


Crispin

Et l’on vous a bien dit.

Il faut savoir d’abord si dans la forteresse
Nous nous introduirons par force ou par adresse ;
S’il est plus à propos, pour nos desseins conçus,
De faire un siège ouvert ou former un blocus.


Eraste

Tu te sers à propos des termes militaires ;
Tu reviens de la guerre.


Crispin

En toutes les affaires,
La tête doit toujours agir avant le bras.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que je vois des combats :
J’ai même déserté deux fois dans la milice.
Quand on veut, voyez-vous, qu’un siège réussisse,
Il faut, premièrement, s’emparer des dehors ;
Connaître les endroits, les foibles et les forts.
Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe,
On ouvre la tranchée, on canonne la place,
On renverse un rempart, on fait brèche ; aussitôt
On avance en bon ordre, et l’on donne l’assaut ;
On égorge, on massacre, on tue, on vole, on pille :
C’est de même à peu près quand on prend une fille ;
N’est-il pas vrai, monsieur ?


Eraste

À quelque chose près.
La suivante Lisette est dans nos intérêts.


Crispin

Tant mieux. Plus dans la ville on a d’intelligence,
Et plus pour le succès on conçoit d’espérance.
Il la faut avertir que, sans bruit, sans tambours,

Il est toute la nuit arrivé du secours ;
Lui faire des signaux pour lui faire comprendre…


Eraste

Allons voir là-dessus quels moyens il faut prendre ;
Et pour ne point donner des soupçons dangereux,
Évitons de rester plus longtemps en ces lieux.


Scène VIII



Crispin


Crispin

seul.
Moi, comme ingénieur et chef d’artillerie,
Je vais voir où je dois placer ma batterie
Pour battre en brèche Albert, et l’obliger bientôt
À nous rendre la place, ou soutenir l’assaut.


ACTE II




Scène I



Albert


Albert

seul.
Un secret confié, dit un excellent homme
(J’ignore son pays et comment il se nomme),
C’est la chose à laquelle on doit plus regarder,
Et la plus difficile en ce temps à garder :
Cependant, n’en déplaise à ce docteur habile,
La garde d’une fille est bien plus difficile.
J’ai fait par le jardin entrer le serrurier,
Qui doit à mon dessein promptement s’employer.
Je veux faire sortir Agathe et sa suivante,
De peur qu’à cet aspect leur cœur ne s’épouvante :
Il faut les appeler, afin qu’à son plaisir
L’ouvrier libre et seul puisse agir à loisir.
Quand j’aurai sur ce point satisfait ma prudence,
Il faudra les résoudre à prendre patience.
Holà, quelqu’un.


Scène II



Albert, Agathe,Lisette


Albert

Venez, sous ces arbres épais,
Pendant quelques moments, prendre avec moi le frais.


Lisette

à Albert.
Voilà du fruit nouveau. Quel démon favorable
Vous rend l’accueil si doux, et l’humeur si traitable ?
Par votre ordre étonnant, depuis plus de six mois,
Nous sortons aujourd’hui pour la première fois.


Albert

Il faut changer de lieu quelquefois dans la vie :
Le plus charmant séjour à la fin nous ennuie.


Agathe

à Albert.
Sous quelque autre climat que je sois avec vous,
L’air n’y sera pour moi ni meilleur, ni plus doux.
Je ne sais pas pourquoi ; mais enfin je soupire,
Quand je suis près de vous, plus que je ne respire.


Albert

à Agathe.
Mon cœur à ce discours se pâme de plaisirs.
Il te faut un époux pour calmer ces soupirs.


Agathe

Les filles, d’ordinaire assez dissimulées,
Font, au seul nom d’époux, d’abord les réservées,
Masquent leurs vrais désirs, et répondent souvent
N’aimer d’autre parti que celui du couvent :

Pour moi, que le pouvoir de la vérité presse,
Qui ne trouve en cela ni crime ni foiblesse,
J’ai le cœur plus sincère, et je vous dis sans fard,
Que j’aspire à l’hymen, et plus tôt que plus tard.


Lisette

C’est bien dit. Que sert-il, au printemps de son âge,
De vouloir se soustraire au joug du mariage,
Et de se retrancher du nombre des vivants ?
Il étoit des maris bien avant des couvents ;
Et je tiens, moi, qu’il faut suivre, en toute méthode,
Et la plus ancienne, et la plus à la mode.
Le parti d’un époux est le plus ancien,
Et le plus usité ; c’est pourquoi je m’y tiens.


Albert

En personnes d’esprit vous parlez l’une et l’autre.
Mes sentiments aussi sont conformes au vôtre :
Je veux me marier. Riche comme je suis,
On me vient tous les jours proposer des partis
Qui paraissent pour moi d’un très grand avantage :
Mais je réponds toujours qu’un autre amour m’engage ;
{{didascalie|}à Agathe.
Que mon cœur, prévenu de ta rare beauté,
Pour toi seule soupire, et que, de ton côté,
Tu n’adores que moi.


Agathe

Comment donc !


Albert

Oui, mignonne,
J’ai déclaré l’amour qui pour moi t’aiguillonne.


Agathe

Vous avez, s’il vous plaît, dit…


Albert

Qu’au fond de ton cœur,
Pour moi tu nourrissois une sincère ardeur.


Agathe

Votre discrétion vraiment ne paroît guère.


Albert

On ne peut être heureux, belle Agathe, et se taire.


Agathe

Vous ne deviez pas faire un tel aveu si haut.


Albert

Et pourquoi, mon enfant ?


Agathe

C’est que rien n’est si faux,
Et qu’on ne peut mentir avec plus d’impudence.


Albert

Vous ne m’aimez donc pas ?


Agathe

Non : mais, en récompense,
Je vous hais à la mort.


Albert

Et pourquoi ?


Agathe

Qui le sait ?
On aime sans raison, et sans raison on hait.


Lisette

{{didascalie| à Albert.}
Si l’aveu n’est pas tendre, il est du moins sincère.


Albert

à Agathe.
Après ce que j’ai fait, basilic, pour vous plaire !


Lisette

Ne nous emportons point ; voyons tranquillement
Si l’amour vous a fait un objet bien charmant.
Vos traits sont effacés, elle est aimable et fraîche ;
Elle a l’esprit bien fait, et vous l’humeur revêche ;
Elle n’a pas seize ans, et vous êtes fort vieux ;
Elle se porte bien, vous êtes catarrheux ;
Elle a toutes ses dents, qui la rendent plus belle ;
Vous n’en avez plus qu’une, encore branle-t-elle,
Et doit être emportée à la première toux :
À quelle malheureuse ici-bas plairiez-vous ?


Albert

Si j’ai pris pour lui plaire une inutile peine,
Je veux, parlasambleu, mériter cette haine,
Et mettre en sûreté ses dangereux appas.
Je vais en certain lieu la mener de ce pas,
Loin de tous damoiseaux, où de son arrogance
Elle aura tout loisir de faire pénitence.
Allons, vite, marchons.


Agathe

Où voulez-vous aller ?


Albert

Vous le saurez tantôt ; marchons sans tant parler.


Scène III



Agathe,Eraste,Albert,Lisette,Crispin

Éraste entre comme un homme qui se promène. Il aperçoit Albert, et le salue.


Albert

à part.
Quel triste contre-temps dans cette conjoncture !
Au diable le fâcheux, et sa sotte figure !
Haut, à Éraste.
Souhaitez-vous, monsieur, quelque chose de moi ?


Lisette

{{didascalie|bas, à Agathe.}
C’est Éraste.


Agathe

bas.
Paix donc, je le vois mieux que toi.
Éraste continue à saluer.


Albert

À quoi servent, monsieur, les façons que vous faites ?
Parlez donc ; je suis las de toutes ces courbettes.


Eraste

Étranger dans ces lieux, et ravi de vous voir,
Vous rendant mes respects, je remplis mon devoir.
Assez près de chez vous ma chaise s’est rompue :
Lorsqu’à la réparer ici l’on s’évertue,
Attiré par l’aspect et le frais de ces lieux,
Je viens y respirer un air délicieux.


Albert

Vous vous trompez, monsieur ; l’air qu’ici l’on respire

Est tout-à-fait malsain : je dois même vous dire
Que vous ferez fort mal d’y demeurer longtemps,
Et qu’il est dangereux et mortel aux passants.


Agathe

Hélas ! Rien n’est plus vrai : depuis que j’y respire,
Je languis nuit et jour dans un cruel martyre.


Crispin

Que l’on me donne à moi toujours du même vin
Que celui que notre hôte a percé ce matin,
Et je défie ici toux, fièvre, apoplexie,
De pouvoir, de cent ans, attenter à ma vie.


Eraste

On ne croira jamais qu’avec tant de beauté,
Et cet air si fleuri, vous manquiez de santé.


Albert

Qu’elle se porte bien, ou qu’elle soit malade,
Cherchez un autre lieu pour votre promenade.


Eraste

Cet objet que le ciel a pris soin de parer,
Cette vue où mon œil se plaît à s’égarer,
Enchante mes regards ; et jamais la nature
N’étala ses attraits avec tant de parure.
Mon cœur est amoureux de ce qu’on voit ici.


Albert

Oui, le pays est beau, chacun en parle ainsi :
Mais vous emploieriez mieux la fin de la journée :
Votre chaise à présent doit être accommodée ;
Votre présence ici ne fait aucun besoin :
Partez ; vous devriez être déjà bien loin.


Eraste

Je pars dans le moment. Dites-moi, je vous prie…


Albert

Puisque de babiller vous avez tant d’envie,
Je vais vous écouter avec attention.
à Agathe et à Lisette.
Rentrez, rentrez.


Lisette

Monsieur…


Albert

Eh ! Rentrez, vous dit-on.


Eraste

Je me retirerai plutôt que d’être cause
Que madame, pour moi, souffre la moindre chose.


Agathe

Non, monsieur, demeurez, et, jusques à demain,
Différez, croyez-moi, de vous mettre en chemin,
Et ne vous y mettez qu’en bonne compagnie.
Les chemins sont mal sûrs.


Albert

Que de cérémonie !
Agathe rentre.


Scène IV



Albert,Lisette


Albert

à Lisette.
Allons, vite, rentrons.


Lisette

Oui, oui, je rentrerai :
Mais, devant ces messieurs, tout haut je vous dirai
Que le ciel enverra quelque honnête personne
Pour faire enfin cesser les chagrins qu’on nous donne.
Depuis plus de six mois, dans ce cloître nouveau,
Nous n’avons aperçu que l’ombre d’un chapeau.
À tout homme en ce lieu l’entrée est interdite :
Tout, dans cette maison, est sujet à visite.
Nous croyons quelquefois que le monde a pris fin.
Rien n’entre ici, s’il n’est du genre féminin :
Jugez si quelque fille en ce lieu peut se plaire.


Albert

lui mettant la main sur la bouche, et la faisant rentrer.
Ah ! Je t’arracherai ta langue de vipère.


Scène V



Albert,Eraste,Crispin


Albert

bas.
Je ne veux point sitôt rentrer dans le logis,
Pour donner tout le temps que les barreaux soient mis.
Leurs plaintes et leurs cris me toucheroient peut-être.

{{didascalie|Haut.}
Çà, de quoi s’agit-il ? Parlez, vous voilà maître :
Mais surtout soyez bref.


Eraste

Je suis fâché, vraiment,
Que pour moi votre fille ait un tel traitement.


Albert

Qu’est-ce à dire, ma fille ?


Eraste

Est-ce donc votre femme ?


Albert

Cela sera bientôt.


Eraste

J’en suis ravi dans l’âme.
Vous ne pouvez jamais prendre un plus beau dessein,
Et vous faites fort bien de lui tenir la main.
Tous les maris devroient faire ce que vous faites.
Les femmes aujourd’hui sont toutes si coquettes !…
J’empêcherai, parbleu, que celle que je prends
Ne suive la manière et le train de ce temps.


Crispin

Ah ! Que vous ferez bien ! Je suis si saoul des femmes !…
Et je suis si ravi, quand quelques bonnes âmes
Se servent de main-mise un peu de temps en temps…


Albert

Ce garçon-là me plaît, et parle de bon sens.


Eraste

Pour moi, je ne vois rien de si digne de blâme,

Qu’un homme qui s’endort sur la foi d’une femme ;
Qui, sans être jamais de soupçons combattu,
Compte tranquillement sur sa frêle vertu ;
Croit qu’on fit pour lui seul une femme fidèle.
Il faut faire soi-même, en tout temps, sentinelle ;
Suivre partout ses pas ; l’enfermer, s’il le faut ;
Quand elle veut gronder, crier encor plus haut.
Et malgré tous les soins dont l’amour nous occupe,
Le plus fin, tel qu’il soit, en est toujours la dupe.


Albert

Nous sommes un peu grecs sur ces matières-là ;
Qui pourra m’attraper, bien habile sera.
Chaque jour, là-dedans, j’invente quelque adresse
Pour mieux déconcerter leur ruse et leur finesse.
Ma foi, vous aurez beau, messieurs leurs partisans,
Débonnaires maris, doucereux courtisans,
Abbés blonds et musqués qui cherchez par la ville
Des femmes dont l’époux soit d’un accès facile,
Publier que je suis un brutal, un jaloux ;
Dans le fond de mon cœur je me rirai de vous.


Eraste

Quand vous seriez jaloux, devez-vous vous défendre
Pour avoir plus qu’un autre un cœur sensible et tendre ?
Sans être un peu jaloux, on ne peut être amant.
Bien des gens cependant raisonnent autrement.

Un jaloux, disent-ils, qui sans cesse querelle,
Est plutôt le tyran que l’amant d’une belle :
Sans relâche agité de fureur et d’ennui,
Il ne met son plaisir que dans le mal d’autrui.
Insupportable à tous, odieux à lui-même,
Chacun à le tromper met son plaisir extrême,
Et voudroit qu’on permît d’étouffer un jaloux,
Comme un monstre échappé de l’enfer en courroux.
C’est dans le monde ainsi qu’on parle d’ordinaire :
Mais pour moi, je soutiens un parti tout contraire,
Et dis qu’un galant homme, et qui fait tant d’aimer,
Par de jaloux transports peut se voir animer,
Céder à ce penchant, et qu’il faut, dans la vie,
Assaisonner l’amour d’un peu de jalousie.


Albert

Certes, vous me charmez, monsieur, par votre esprit,
Je voudrois, pour beaucoup, que cela fût écrit,
Pour le montrer aux sots qui blâment ma manière.


Crispin

Entrons chez vous, monsieur : là, pour vous satisfaire,
Je vous l’écrirai tout, sans qu’il vous coûte rien.


Albert

l’arrêtant.
Je vous suis obligé ; je m’en souviendrai bien.
Vous n’avez pas, je crois, autre chose à me dire :
Voilà votre chemin. Adieu. Je me retire.
Que le ciel vous maintienne en ces bons sentiments ;
Et ne demeurez pas en ce lieu plus longtemps.


Scène VI



Lisette,Eraste,Albert


Lisette

Au secours ! Aux voisins ! Quel accident terrible !
Quelle triste aventure ! Ah ciel ! Est-il possible ?
Pauvre seigneur Albert, que vas-tu devenir ?
Le coup est trop mortel ; je n’en puis revenir.


Albert

Qu’est-il donc arrivé ?


Lisette

La plus rude disgrâce…


Albert

Mais encor faut-il bien savoir ce qui se passe.


Lisette

Agathe…


Eraste

Eh bien ! Agathe ?


Lisette

Agathe, en ce moment,
Vient de devenir folle, et tout subitement.


Albert

Agathe est folle !


Eraste

Ah ciel !


Albert

Cela n’est pas croyable.


Lisette

Ah ! Monsieur, ce malheur n’est que trop véritable.
Quand, par votre ordre exprès, elle a vu travailler
Ce maudit serrurier, venu pour nous griller ;
Qu’elle a vu ces barreaux et ces grilles paroître,
Dont ce noir forgeron condamnoit sa fenêtre,
J’ai, dans le même instant, vu ses yeux s’égarer,
Et son esprit frappé soudain s’évaporer.
Elle tient des discours remplis d’extravagance ;
Elle court, elle grimpe, elle chante, elle danse.
Elle prend un habit, puis le change soudain
Avec ce qu’elle peut rencontrer sous sa main.
Tout-à-l’heure elle a mis, dans votre garde-robe,
Votre large calotte et votre grande robe ;
Puis prenant sa guitare, elle a, de sa façon,
Chanté différents airs en différent jargon.
Enfin, c’est cent fois pis que je ne puis vous dire :
On ne peut s’empêcher d’en pleurer et d’en rire.


Eraste

Qu’entends-je ? Juste ciel !


Albert

Quel funeste malheur !


Lisette

De ce triste accident vous êtes seul l’auteur ;
Et voilà ce que c’est que d’enfermer les filles !


Albert

Maudite prévoyance, et malheureuses grilles !


Lisette

J’ai voulu dans sa chambre un moment l’enfermer ;
C’étoit des hurlements qu’on ne peut exprimer :
De rage elle battoit les murs avec sa tête.
J’ai dit qu’on ouvre tout, et qu’aucun ne l’arrête.
Mais je la vois venir.


Scène VII



Albert,Agathe,Eraste,Lisette,Crispin


Lisette

Hélas ! à tout moment
Elle change de forme et de déguisement.


Agathe

en habit de scaramouche, avec une guitare, faisant le musicien, chante :
Toute la nuit entière,
Un vieux vilain matou
Me guette sur la gouttière.
Ah ! Qu’il est fou !
Ne se peut-il point faire
Qu’il s’y rompe le cou ?


Eraste

bas, à Crispin.
Malgré son mal, Crispin, l’aimable et doux visage !


Crispin

bas.
Je l’aimerois encor mieux qu’une autre plus sage.


Agathe

chante.
Ne se peut-il point faire
Qu’il s’y rompe le cou ?

Vous êtes du métier ? Musiciens, s’entend ;
Fort vains, fort altérés, fort peu d’argent comptant :
Je suis, ainsi que vous, membre de la musique,
Enfant de Gré sol ; et de plus, je m’en pique ;
D’un bout du monde à l’autre on vante mon talent.
Sur un certain duo, que je trouve excellent,
Parce qu’il est de moi, je veux, sans complaisance,
Que chacun de vous deux m’en dise ce qu’il pense.


Albert

Ah ! Ma chère Lisette, elle a perdu l’esprit.


Lisette

Qui le sait mieux que moi ? Ne vous l’ai-je pas dit ?
Agathe chante un petit prélude.


Crispin

Ce qui m’en plaît, monsieur, sa folie est gaillarde.


Albert

Elle a les yeux troublés, et la mine hagarde.


Agathe

J’aime les gens de l’art.
Elle présente une main à Albert qu’elle secoue rudement, et laisse baiser l’autre à Éraste.
Touchez là, touchez là.
L’air que vous entendez est fait en a mi la ;
C’est mon ton favori : la musique en est vive,
Bizarre, pétulante, et fort récréative ;
Les mouvements légers, nouveaux, vifs et pressés.
L’on m’envoya chercher, un de ces jours passés,
Pour détremper un peu l’humeur mélancolique
D’un homme dès longtemps au lit paralytique :

Dès que j’eus mis en chant un certain rigaudon,
Trois sages médecins venus dans la maison,
La garde, le malade, un vieil apothicaire
Qui venoit d’exercer son grave ministère,
Sans respect du métier, se prenant par la main,
Se mirent à danser jusques au lendemain.


Crispin

à éraste.
Voir une faculté faire en rond une danse,
Et sortir dans la rue ainsi tout en cadence,
Cela doit être beau, monsieur !


Eraste

bas, à Crispin.
Quoi ! Malheureux,
Tu peux rire, et la voir en cet état affreux !


Agathe

Attendez… doucement… mon démon de musique
M’agite, me saisit… je tiens du chromatique.
Les cheveux à la tête en dresseront d’horreur…
Ne troublez pas le dieu qui me met en fureur.
Je sens qu’en tons heureux ma verve se dégorge.
Elle tousse beaucoup, et crache au nez d’Albert.
Pouah ! C’est un diésis que j’avois dans la gorge.
Or donc, dans le duo dont il est question,
Vous y verrez du vif et de la passion :
Je réussis des mieux et dans l’un et dans l’autre.
Elle donne un papier de musique à Albert, et une lettre à Éraste.
Voilà votre partie ; et vous, voilà la vôtre.
Elle tousse pour se préparer à chanter.


Crispin

Écartons-nous un peu ; je crains les diésis.


Lisette

} à part.
Nous entendrons bientôt de beaux charivaris.


Albert

Agathe, mon enfant, ton erreur est extrême.
Je suis seigneur Albert, qui te chéris, qui t’aime.


Agathe

Parbleu, vous chanterez.


Albert

Eh bien ! Je chanterai ;
Et, si c’est ton désir encor, je danserai.


Eraste

{{didascalie|ouvrant son papier, à part.}
Une lettre, Crispin.


Crispin

Bas, à éraste.
Ah ! Ciel ! Quelle aventure !
Le maître de musique entend la tablature.


Agathe

Çà, comptez bien vos temps, pour partir ; cette fois
C’est vous qui commencez. Allons, vite : un, deux, trois.
Elle donne un coup du papier dont elle bat la mesure sur la tête d’Albert,
et frappe du pied sur le sien avec colère.
Partez donc, partez donc, musicien barbare,
Ignorant par nature, ainsi que par bécarre.
Quelle rauque grenouille, au milieu de ses joncs,
T’a donné de ton art les premières leçons ?
Sais-tu, dans un concert, ou croasser, ou braire ?


Albert

Je vous ai déjà dit, sans vouloir vous déplaire,

Que je n’ai point l’honneur d’être musicien.


Agathe

Pourquoi donc, ignorant, viens-tu, ne sachant rien,
Interrompre un concert où ta seule présence
Cause des contre-temps et de la discordance ?
Vit-on jamais un âne essayer des bémols,
Et se mêler au chant des tendres rossignols ?
Jamais un noir corbeau, de malheureux présage,
Troubla-t-il des serins l’agréable ramage ?
Et jamais, dans les bois un sinistre hibou,
Pour chanter un concert, sortit-il de son trou ?
Tu n’es et ne seras qu’un sot toute ta vie.


Crispin

à Agathe.
Mon maître, comme il faut, chantera sa partie :
J’en suis sa caution.


Agathe

Il faut que, dès ce soir,
Dans une sérénade, il montre son savoir ;
Qu’il fasse une musique, et prompte, et vive, et tendre,
Qui m’enlève.


Lisette

à Crispin.
Entends-tu ?


Crispin

Je commence à comprendre.
C’est… comme qui diroit une fugue.


Agathe

D’accord.


Crispin

Une fugue, en musique, est un morceau bien fort,

Et qui coûte beaucoup.
Bas à Agathe.
Nous n’avons pas un double.


Agathe

bas, à Crispin.
Nous pourvoirons à tout, qu’aucun soin ne vous trouble.


Eraste

à Agathe.
Vous verrez que je suis un homme de concert,
Et que je sais, de plus, chanter à livre ouvert.


Agathe

bas, à Crispin.
L’uccelletto,
No, non è matto,
Che, cercando di quà, di là,
Va trovando la libertà ;
Ut re mi, re mi fa ;
Mi fa sol, fa sol la.
Al dispetto
D’un vecchio vrtuo,
E cercando di quà, di là,
L’uccelletto si salverà :
Ut re mi ; re mi fa ;
Mi fa sol, fa sol la.
Elle sort en chantant et en dansant autour d’Éraste.


Scène VIII



Albert


Albert

Lisette, suivons-la, voyons s’il est possible
D’apporter du remède à ce malheur terrible.


Scène IX



Lisette


Lisette

Ma pauvre maîtresse ! Ah ! J’ai le cœur si saisi !
Je crois que je m’en vais devenir folle aussi.
Elle sort en chantant et en dansant autour de Crispin.


Scène X



Eraste,Crispin


Eraste

ouvrant la lettre.
Il est entré. Lisons…
"Vous serez surpris du parti que je prends

mais l’esclavage où je me trouve devenant plus dur chaque jour,

j’ai cru qu’il m’étoit permis de tout entreprendre.
Vous, de votre côté,
essayez tout pour me délivrer de la tyrannie d’un homme que je hais autant que je vous aime. "
Que dis-tu, je te prie,
De tout ce que tu vois, et de cette folie ?


Crispin

J’admire les ressorts de l’esprit féminin,

Quand il est agité de l’amoureux lutin.


Eraste

Il faut que, cette nuit, sans plus longue remise,
Nous fassions éclater quelque noble entreprise,
Et que nous l’arrachions, Crispin, d’un joug si dur.


Crispin

Vous voulez l’enlever ?


Eraste

Ce seroit le plus sûr,
Et le plus prompt.


Crispin

D’accord. Mais, vous rendant service,
Je crains après cela…


Eraste

Que crains-tu ?


Crispin

La justice.


Eraste

C’est pour nous épouser.


Crispin

C’est fort bien entendu.
Vous serez épousé ; moi, je serai pendu.


Eraste

Il me vient un dessein… tu connois bien Clitandre ?


Crispin

Oui-dà.


Eraste

D’un tel ami nous pouvons tout attendre :
Son château n’est pas loin ; c’est chez lui que je veux

Me choisir un asile en partant de ces lieux.
Là, bravant du jaloux le dépit et la rage,
Nous disposerons tout pour notre mariage.
La joie et le plaisir règnent dans ce séjour,
Et nous y conduirons et l’hymen et l’amour.


Scène XI



Albert,Eraste,Crispin


Albert

à Éraste.
Ah ! Monsieur, excusez l’ennui qui me possède.
Je reviens sur mes pas pour chercher du remède.
Cet homme est à vous ?


Eraste

Oui.


Albert

De grâce, ordonnez-lui
Qu’il veuille à mon secours s’employer aujourd’hui.


Eraste

Et que peut-il pour vous ? Parlez.


Albert

De sa science
Il a daigné tantôt me faire confidence :
Il a mille secrets pour guérir bien des maux ;
Peut-être en a-t-il un pour les foibles cerveaux.


Crispin

Oui, oui, j’en ai plus d’un, dont l’effet salutaire…
Mais vous m’avez tantôt traité d’une manière !…


Albert

à Crispin.
Ah ! Monsieur !


Crispin

Refuser, lorsqu’on vous en prioit,
De dire le chemin et l’heure qu’il étoit !


Albert

Pardonnez mon erreur.


Crispin

En nul lieu, de ma vie,
On ne me fit tel tour, pas même en Barbarie.


Albert

Pourrez-vous, sans pitié, voir éteindre les jours
D’un objet si charmant, sans lui donner secours ?
À Éraste.
Monsieur, parlez pour moi.


Eraste

Crispin, je t’en conjure,
Tâche à guérir le mal que cette belle endure.


Crispin

J’immole encor pour vous tout mon ressentiment.
{{didascalie|À Albert.}
Oui, je veux la guérir, et radicalement.


Albert

Quoi ! Vous pourriez ?…


Crispin

Rentrez. Je vais voir dans mon livre
Le remède qu’il est plus à propos de suivre…
Vous me verrez tantôt dans l’opération.


Albert

Je ne puis exprimer mon obligation ;
Mais aussi soyez sûr que mon bien et ma vie…


Crispin

Allez, je ne veux rien qu’elle ne soit guérie.


Scène XII



Crispin,Eraste


Eraste

 Que veut dire cela ? Par quel heureux destin
Es-tu donc à ses yeux devenu médecin ?


Crispin

Ma foi, je n’en sais rien. Ce que je puis vous dire,
C’est que tantôt, sa vue ayant su m’interdire
Pour cacher mon dessein et me déguiser mieux,
J’ai dit que je cherchois des simples dans ces lieux ;
Que j’avois pour tous maux des secrets admirables,
Et faisois tous les jours des cures incurables ;
Et voilà justement ce qui fait son erreur.


Eraste

Il en faut profiter. Je ressens dans mon coeur
Renaître en ce moment l’espérance et la joie.
Allons nous consulter, et voir par quelle voie
Nous pourrons réussir dans nos nobles projets,
Et ferons éclater ton art et tes secrets.


Crispin

Moi, je suis prêt à tout : mais il est inutile

D’entreprendre un projet, sans ce premier mobile.
Nous sommes sans argent ; qui nous en donnera ?


Eraste

montrant sa lettre.
L’amour y pourvoira.


Scène XIII



Crispin


Crispin

seul.
L’amour y pourvoira.
Il semble à ces messieurs, dans leur manie étrange,
Que leurs billets d’amour soient des lettres-de-change.


ACTE III



Scène I



Eraste


Eraste

 seul.
Je ne puis revenir de tout ce que j’entends.
Qu’une fille a d’esprit, de raison, de bon sens,
Quand l’amour une fois s’emparant de son âme,
Lui peut communiquer son génie et sa flamme !
De mon côté, j’ai pris, ainsi que je le dois,
Tous les soins que l’amour peut attendre de moi.
Crispin est averti de tout ce qu’il faut faire.
Quelque secours d’argent nous seroit nécessaire.


Scène II



Albert,Eraste

{Personnage|Albert|c}}
 à part.
Je ne puis demeurer en place un seul moment.
Je vais, je viens, je cours ; tout accroît mon tourment.
Près d’elle, mon esprit, comme le sien, se trouble ;
Son accès de folie à chaque instant redouble.
À Éraste.
Ah ! Monsieur, suis-je assez au rang de vos amis,

Pour m’aider du secours que vous m’avez promis ?
Cet homme qui tantôt m’a vanté sa science,
Veut-il de ses secrets faire l’expérience ?
En l’état où je suis, je dois tout accorder ;
Et, lorsque l’on perd tout, on peut tout hasarder.


Eraste

Je me fais un plaisir de rendre un bon office.
On se doit en tout temps l’un à l’autre service.
La malade aujourd’hui m’a fait trop de pitié,
Pour ne vous pas donner ces marques d’amitié.
L’homme dont il s’agit en ces lieux doit se rendre ;
J’ai voulu sur le mal le sonder et l’entendre.
Mais il m’en a parlé dans des termes si nets,
En me développant la cause et les effets,
Qu’en vérité, je crois qu’il en sait plus qu’un autre.


Albert

Quel service, monsieur, peut être égal au vôtre !
Comme le ciel envoie ici, sans y songer,
Cette honnête personne exprès pour m’obliger !


Eraste

Je ne garantis point sa science profonde,
Vous savez que ces gens, venus du bout du monde,
Pour tout genre de maux apportent des trésors :
C’est beaucoup s’ils n’ont pas ressuscité des morts.
Mais si l’on peut juger de tout ce qu’il peut faire
Par tout ce qu’il m’a dit, cet homme est votre affaire :
Il ne veut que la fin du jour pour tout délai.
Si vous le souhaitez, vous en ferez l’essai.
D’un office d’ami simplement je m’acquitte.


Albert

Je suis persuadé, monsieur, de son mérite.
Nous voyons tous les jours de ces sortes de gens
Apprendre, en voyageant, des secrets surprenants.


Scène III



Lisette


Lisette

Ah ciel ! Vous allez voir bien une autre folie.
Si cela dure encore, il faudra qu’on la lie.


Scène IV



Agathe en vieille,Lisette,Eraste


Agathe

Bonjour, mes doux amis : Dieu vous gard’, mes enfants.
Eh bien ! Qu’est-ce ? Comment passez-vous votre temps ?
Que le ciel pour longtemps la santé vous envoie,
Vous conserve gaillards, et vous maintienne en joie !
Le chagrin ne vaut rien, et ronge les esprits ;
Il faut se divertir, c’est moi qui vous le dis.


Eraste

Je la trouve charmante ; et, malgré sa vieillesse,
On trouveroit encor des retours de jeunesse.


Agathe

Ho ! Vous me regardez ! Vous êtes ébaubis

De me trouver si fraîche avec des cheveux gris.
Je me porte encor mieux que tous tant que vous êtes.
Je fais quatre repas, et je lis sans lunettes.
Je sirote mon vin, quel qu’il soit, vieux, nouveau ;
Je fais rubis sur l’ongle, et n’y mets jamais d’eau.
Je vide gentiment mes deux bouteilles.


Lisette

Peste !


Agathe

Oui vraiment, du champagne encor, sans qu’il en reste.
On peut voir dans ma bouche encor toutes mes dents.
J’ai pourtant, voyez-vous, quatre-vingt-dix-huit ans,
Vienne la Saint-Martin.


Lisette

La jeunesse est complète.


Agathe

Tout autant : mais je suis encore verdelette ;
Et je ne laisse pas, à l’âge où me voilà,
D’avoir des serviteurs, et qui m’en content, dà.
Mais vois-tu, mon ami, veux-tu que je te dise ?
Les hommes d’aujourd’hui, c’est piètre marchandise,
Ils ne valent plus rien ; et pour en ramasser,
Tiens, je ne voudrois pas seulement me baisser.


Eraste

bas, à Albert.
De ces vapeurs souvent est-elle travaillée ?


Albert

bas, à éraste.
Hélas ! Jamais. Il faut qu’on l’ait ensorcelée.


Agathe

À mon âge, je vaux encor mon pesant d’or.

Les enfants cependant m’ont beaucoup fait de tort :
Je ne paroîtrois pas la moitié de mon âge,
Si l’on ne m’avoit mise à treize ans en ménage.
C’est tuer la jeunesse, à vous en parler franc,
Que la mettre sitôt en un péril si grand.
Je ne me souviens pas d’avoir presque été fille.
À vous dire le vrai, j’étois assez gentille.
À vingt-sept ans, j’avois déjà quatorze enfants.


Lisette

Quelle fécondité ! Quatorze !


Agathe

Oui, tout grouillants,
Et tous garçons encor ; je n’en avois point d’autres,
Et n’en voyois aucun tourné comme les nôtres.
Mais ce sont des fripons, et qui finiront mal :
Les malheureux voudroient me voir à l’hôpital.
Croiriez-vous que, depuis la mort de feu leur père,
Ils m’ont, jusqu’à présent, chicané mon douaire ?
Un douaire gagné si légitimement !
{Personnage|Albert|c}}
à part.
Hélas ! Peut-on plus loin pousser l’égarement ?


Lisette

à part.
La friponne, ma foi, joue, à charmer, ses rôles.


Agathe

à Albert.
J’aurois très grand besoin de quelque cent pistoles ;
Prêtez-les-moi, monsieur, pour subvenir aux frais,
Et pour faire juger ce malheureux procès.


Albert

Tu rêves, mon enfant : mais pour te satisfaire,

J’avancerai les frais, et j’en fais mon affaire.


Agathe

Si je n’ai cet argent, ce jour, en mon pouvoir,
Mon unique recours sera le désespoir.


Albert

Mais songe, mon enfant…


Agathe

Vous êtes honnête homme :
Ne me refusez pas, de grâce, cette somme.


Albert

bas, à Éraste.
Je veux flatter son mal.


Eraste

bas, à Albert.
Vous ferez sagement.
Il ne faut pas, de front, heurter son sentiment.


Lisette

bas, à Albert.
Si vous lui résistez, elle est fille, peut-être,
À s’aller, de ce pas, jeter par la fenêtre.


Albert

bas.
D’accord.


Lisette

bas.
Il me souvient que vous avez tantôt
Reçu ces cent louis, ou du moins peu s’en faut ;
Quel risque à ses désirs de vouloir condescendre ?


Albert

bas.
Il est vrai qu’à l’instant je pourrai lui reprendre.
Haut, à Agathe.
Tiens, voilà cet argent : va, puissent au procès
Ces cent louis prêtés donner un bon succès !


Agathe

{{didascalie|prenant la bourse.}
Je suis sûre à présent du gain de notre affaire :
Mais ce secours m’étoit tout-à-fait nécessaire.
Donne à mon procureur, Lisette, cet argent :
Je crois qu’à me servir il sera diligent.


Lisette

Il n’y manquera pas.


Eraste

Comptez aussi, madame,
Que je veux vous servir, et de toute mon âme.


Agathe

Je reviens sur mes pas en habit plus décent,
Pour aller avec vous, dans ce besoin pressant,
Solliciter mon juge, et demander justice.
À Albert.
Adieu. Qu’un jour le ciel vous rende ce service !
Qu’une veuve est à plaindre, et qu’elle a de tourments,
Quand elle a mis au jour de méchants garnements !


Scène V



Albert,Lisette,Eraste


Lisette

{{didascalie|bas, à éraste, lui remettant la bourse.}
Voilà de quoi, monsieur, avancer votre affaire.


Eraste

bas, à Lisette.
J’aurai soin du procès ; je sais ce qu’il faut faire.


Albert

{{didascalie| à Lisette qui sort.}
Prends bien garde à l’argent.


Lisette

N’ayez point de chagrin ;
J’en réponds corps pour corps, il est en bonne main.


Scène VI



Albert,Eraste


Albert

 Vous voyez à quel point cette folie augmente.
Votre homme ne vient point, et je m’impatiente.


Eraste

Je ne sais qui l’arrête : il devroit être ici.
Mais je le vois qui vient ; n’ayez plus de souci.


Scène VII



Albert,Crispin


Albert

à crispin.
Eh ! Monsieur, venez donc. Avec impatience
Tous deux nous attendons ici votre présence.


Crispin

Un savant philosophe a dit élégamment :
« Dans tout ce que tu fais hâte-toi lentement. »
J’ai depuis peu de temps pourtant bien fait des choses,
Pour savoir si le mal dont nous cherchons les causes
Réside dans la basse ou haute région :
Hippocrate dit oui, mais Galien dit non ;

Et, pour mettre d’accord ces deux messieurs ensemble,
Je n’ai pas, pour venir, trop tardé, ce me semble.


Albert

Vous voyez donc, monsieur, d’où procède son mal ?


Crispin

Je le vois aussi net qu’à travers un cristal.


Albert

Tant mieux. Vous saurez que, depuis tantôt, la belle
Sent toujours de son mal quelque crise nouvelle :
En ces lieux écartés, n’ayant nuls médecins,
Monsieur m’a conseillé de la mettre en vos mains.


Crispin

Sans doute elle seroit beaucoup mieux dans les siennes ;
Mais j’espère employer utilement mes peines.


Albert

Vous avez donc guéri de ces maux quelquefois ?


Crispin

Moi ? Si j’en ai guéri ? Ah ! Vraiment, je le crois.
Il entre dans mon art quelque peu de magie.
Avec trois mots, qu’un juif m’apprit en Arabie,
Je guéris une fois l’infante de Congo,
Qui vraiment avoit bien un autre vertigo.
Je laisse aux médecins exercer leur science
Sur les maux dont le corps ressent la violence :
Mais l’objet de mon art est plus noble ; il guérit
Tous les maux que l’on voit s’attaquer à l’esprit.
Je voudrois qu’à-la-fois vous fussiez maniaque,
Atrabilaire, fou, même hypocondriaque,
Pour avoir le plaisir de vous rendre demain

Sage comme je suis, et de corps aussi sain.


Albert

Je vous suis obligé, monsieur, d’un si grand zèle.


Crispin

Sans perdre plus de temps, entrons chez cette belle.


Albert

l’arrêtant.
Non, s’il vous plaît, monsieur, il n’en est pas besoin ;
Et de vous l’amener je vais prendre le soin.


Scène VIII



Eraste,Crispin


Eraste

Tout va bien. La fortune à nos vœux s’intéresse.
Agathe, en ton absence, avec un tour d’adresse,
A su tirer d’Albert ces cent louis comptants.


Crispin

Comment donc ?


Eraste

Tu sauras le tout avec le temps.
Nous avons maintenant, sans chercher davantage,
De quoi sauver Agathe et nous mettre en voyage.
Pourvu qu’un seul moment nous puissions écarter
Ce malheureux Albert, qui ne la peut quitter :
Tant qu’il suivra ses pas, nous ne saurions rien faire.


Crispin

Reposez-vous sur moi ; je réponds de l’affaire.
Vous avez de l’esprit, je ne suis pas un sot,

Et la fausse malade entend à demi-mot.


Eraste

J’imagine un moyen des plus fous ; mais qu’importe !
La pièce en vaudra mieux, plus elle sera forte.
Il faut convaincre Albert qu’avec de certains mots,
Ainsi que tu l’as dit déjà fort à propos,
Tu pourrois la guérir de cette maladie,
Si quelque autre vouloit prendre la frénésie.
Je m’offrirai d’abord à tout évènement.
Laisse-moi faire après le reste seulement :
Va, si de belle peur le vieillard ne trépasse,
Il faudra, pour le moins, qu’il nous quitte la place.


Crispin

Mais comment voulez-vous qu’Agathe à ce dessein,
Sans en avoir rien su, puisse prêter la main ?


Eraste

Je l’instruirai de tout, je t’en donne parole.
Mais songe seulement à bien jouer ton rôle ;
Et lorsque dans ces lieux Agathe reviendra,
Amuse le vieillard du mieux qu’il se pourra,
Pour me donner le temps d’expliquer le mystère,
Et lui dire en deux mots ce qu’elle devra faire.
Albert ne peut tarder. Mais je le vois qui sort.


Scène IX



Albert,Crispin


Crispin

à part.
Dieu conduise la barque, et la mette à bon port !


Albert

Ah ! Messieurs, sa folie à chaque instant augmente ;
Un transport martial à présent la tourmente.
De l’habit dont jadis elle couroit le bal,
Elle s’est mise en homme, à cet excès fatal.
Elle a pris aussitôt un attirail de guerre,
Un bonnet de dragon, un large cimeterre.
Elle ne parle plus que de sang, de combats :
Mon argent doit servir à lever des soldats ;
Elle veut m’enrôler.


Scène X



Albert,Eraste,Agathe,Lisette,Crispin


Agathe

en justaucorps, avec un bonnet de dragon.
Je ne puis plus rester inutile sur terre.
Mon équipage est prêt.

À Éraste.
Ah ! Marquis, en ce lieu
Je te trouve à propos, et viens te dire adieu.
J’ai trouvé de l’argent pour faire ma campagne ;
Et cette nuit enfin je pars pour l’Allemagne.


Albert

Ciel ! Quel égarement !


Agathe

Parbleu ! Les officiers
Sont malheureux d’avoir affaire aux usuriers :
Pour tirer de leurs mains cent mauvaises pistoles,
Il faut plus s’intriguer, et plus jouer de rôles !
Celui qui m’a prêté son argent, je le tiens
Pour le plus grand coquin, le plus juif, le plus chien
Que l’on puisse trouver en affaires pareilles :
Je voudrois que quelqu’un m’apportât ses oreilles.
Enfin me voilà prêt d’aller servir le roi ;
Il ne tiendra qu’à toi de partir avec moi.


Eraste

Partout où vous irez, je suis de la partie.
{{didascalie|Bas, à Albert.}
Il faut, avec prudence, entrer dans sa manie.


Agathe

Je quitte avec plaisir l’étendard de l’amour.
Je puis, sous ses drapeaux, aller loin quelque jour.
J’ai mille qualités, de l’esprit, des manières ;
Je sais l’art de réduire aisément les plus fières.
Mais quoi ! Que voulez-vous ? Je ne suis point leur fait,
Le beau sexe sur moi ne fit jamais d’effet.

La gloire est mon penchant, cette gloire inhumaine
À son char éclatant en esclave m’enchaîne.
Ce pauvre sexe meurt et d’amour et d’ennui,
Sans que je sois tenté de rien faire pour lui.
Plus de délais : je cours où la gloire m’appelle.
{{didascalie|À Crispin.}
Amène mes chevaux. L’occasion est belle ;
Partons, courons, volons.
Éraste parle bas à Agathe.


Crispin

à Albert.
Je ne la quitte pas,
Et suis prêt à la suivre au milieu des combats.
Albert surprend Éraste parlant bas à Agathe.


Eraste

à Albert.
J’examinois ses yeux. à ce qu’on peut comprendre,
Quelque accès violent sans doute va la prendre,
Lequel sera suivi d’un assoupissement :
Ordonnez qu’on apporte un fauteuil vitement.


Agathe

Qu’il me tarde déjà d’être au champ de la gloire !
D’aller aux ennemis arracher la victoire !
Que de veuves en deuil ! Que d’amantes en pleurs !
Enfants, suivez-moi tous ; ranimez vos ardeurs.
Je vois dans vos regards briller votre courage.
Que tout ressente ici l’horreur et le carnage.
La baïonnette au bout du fusil. Ferme ; bon :
Frappez. Serrez vos rangs ; percez cet escadron.
Les coquins n’oseroient soutenir notre vue.
Ah ! Marauds, vous fuyez ! Non, point de quartier ; tue.
Elle tombe comme évanouie dans un fauteuil.


Crispin

En peu de temps, voilà bien du sang répandu.


Albert

Sans espoir de retour elle a l’esprit perdu.


Crispin

Tout se prépare bien ; je la vois qui repose.
Il parle à l’écart à Albert, tandis qu’Éraste parle bas à Agathe.
Son mal, à mon avis, ne provient d’autre chose
Que d’une humeur contrainte, un esprit irrité,
Qui veut avec effort se mettre en liberté.
Quelque démon d’amour a saisi son idée.


Lisette

Comment ! La pauvre fille est-elle possédée !


Crispin

Ce démon violent, dont il la faut sauver,
Est bien fort, et pourroit dans peu nous l’enlever.
Si j’avois un sujet, dans cette maladie,
En qui je fisse entrer cet esprit de folie,
Je vous répondrois bien…


Albert

Lisette est un sujet
Qui, sans aller plus loin, vous servira d’objet.


Lisette

Je vous baise les mains, et vous donne parole
Que je n’en ferai rien : je ne suis que trop folle.


Eraste

à Crispin.
Hâtez-vous donc. Son mal augmente à chaque instant.


Crispin

Malepeste ! Ceci n’est pas un jeu d’enfant.

On ne sauroit agir avec trop de prudence.
Quand dans le corps d’un homme un démon prend séance,
Je puis, sans me flatter, l’en tirer aisément ;
Mais dans un corps femelle, il tient bien autrement.


Eraste

à Albert.
Pour savoir aujourd’hui jusqu’où va sa science,
Je veux bien me livrer à son expérience.
Je commence à douter de l’effet ; et je crois
Qu’il s’est voulu moquer et de vous et de moi.
Je veux l’embarrasser.


Crispin

Moi, je veux vous confondre,
Et vous mettre en état de ne pouvoir répondre.
Mettez-vous auprès d’elle. Eh ! Non ; comme cela,
Un genou contre terre, et vous tenez bien là,
Toujours sur ses beaux yeux votre vue assurée,
Votre main dans la sienne étroitement serrée.
{{didascalie|À Albert.}
Ne consentez-vous pas qu’il lui donne la main,
Pour que l’attraction se fasse plus soudain ?


Albert

Oui, je consens à tout.


Crispin

Tant mieux. Sans plus attendre,
Vous verrez un effet qui pourra vous surprendre.
Il fait quelques cercles avec sa baguette sur les deux amants, en disant,
Microc, salam, hypocrata.


Agathe

se levant de son fauteuil.
Ciel ! Quel nuage épais se dissipe à mes yeux !


Eraste

se levant.
Quelle sombre vapeur vient obscurcir ces lieux !


Agathe

Quel calme en mon esprit vient succéder au trouble !


Eraste

Quel tumulte confus dans mes sens se redouble !
Quels abîmes profonds s’entr’ouvrent sous mes pas !
Quel dragon me poursuit ! Ah ! Traître, tu mourras :
D’un monstre tel que toi je veux purger le monde.
Il poursuit Albert l’épée à la main.


Crispin

se mettant au-devant d’Éraste, à Albert.
Ah ! Monsieur, évitez sa rage furibonde.
Sauvez-vous, sauvez-vous.


Eraste

Laissez-moi de son flanc
Tirer des flots mêlés de poison et de sang.


Crispin

retenant Éraste.
Aux accès violents dont son cœur se transporte,
Je vois que j’ai donné la dose un peu trop forte.


Eraste

Je le veux immoler à ma juste fureur.


Crispin

de même.
N’auriez-vous point chez vous quelque forte liqueur,
De bon esprit de vin, des gouttes d’Angleterre,
Pour calmer cet esprit et ces vapeurs de guerre ?
Il s’en va m’échapper.


Albert

tirant sa clef.
Oui, j’ai ce qu’il lui faut.
Lisette, tiens ma clef ; va, cours vite là-haut ;
Prends la fiole où…


Lisette

Je crains en ce désordre extrême,
De faire un quiproquo ; vous feriez mieux vous-même.


Crispin

de même.
Courez donc au plus tôt. Laisserez-vous périr
Un homme qui, pour vous, s’est offert à mourir ?


Lisette

poussant Albert.
Allez vite ; allez donc.


Albert

sortant.
Je reviens tout-à-l’heure.


Scène XI



Eraste,Agathe,Lisette


Eraste

Ne perdons point de temps, quittons cette demeure.
Ce bois nous favorise ; Albert ne saura pas
De quel côté l’amour aura tourné nos pas.


Agathe

Je mets entre vos mains et mon sort et ma vie.


Lisette

Vive, vive Crispin ! Et vive la folie !
Allons courir les champs, pour remplir notre sort,
Et le laissons tout seul exhaler son transport.


Scène XII



Albert


Albert

Seul, tenant une fiole.
J’apporte un élixir d’une force étonnante…
Mais je ne vois plus rien. Quel soupçon m’épouvante ?
Lisette ! Agathe ! Ô ciel ! Tout est sourd à mes cris.
Que sont-ils devenus ? Quel chemin ont-ils pris ?
Au voleur ! À la force ! Au secours ! Je succombe.
Où marcher ? Où courir ? Je chancelle ; je tombe.
Par leur feinte folie ils m’ont enfin séduit ;
Et moi seul en ce jour j’avois perdu l’esprit
Voilà de mon amour la suite ridicule.
Ah ! Maudite bouteille, et vieillard trop crédule !
Allons, suivons leurs pas ; ne nous arrêtons plus.
Traîtres de ravisseurs, vous serez tous pendus.
Et toi, sexe trompeur, plus à craindre sur terre
Que le feu, que la faim, que la peste et la guerre,
De tous les gens de bien tu dois être maudit ;
Je te rends pour jamais au diable qui te fit.