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V


De longues et tristes semaines s’écoulèrent pour Pierre après ces malheureux événements. Il savait, par les récits de la ville, que Lucienne était dangereusement malade, il ne pouvait la voir ni même lui écrire. Chaque soir avec une angoisse profonde, il lisait dans les journaux la liste des morts ; si par hasard un nom commençait par les initiales de la jeune fille, son regard se troublait, un voile couvrait ses yeux, il ne voyait plus ; plusieurs minutes se passaient avant qu’il put trouver le courage de vérifier qu’il se trompait ; alors un peu rassuré il sortait pour chercher quelque diversion aux lugubres pensées qui le torturaient. Que serait le lendemain ? Toujours cette préoccupation

Survivrait-elle au choc quelle avait reçu, cette frêle créature vers qui son âme s’envolait ? recevait-elle dans cette maison, les soins, la tendresse que réclamait sa nature délicate ? Hélas ! il le savait elle était isolée au milieu des siens. Pauvre enfant comme il sentait cet isolement qu’elle supportait, comme il aurait voulu en ces heures de regret, pouvoir l’entourer de toutes les affections qu’elle avait si jeune perdues : de loin il lui criait :

— Pauvre amie, tu souffres et je ne suis pas là, je ne puis te voir, je ne puis t’entendre. Qui me laissera parvenir jusqu’à toi ?

Ses pas l’entraînaient invariablement vers la demeure où reposait, malade, l’enfant que, depuis six ans il avait dirigée, soutenue, encouragée ; mais là de sombres persiennes, toujours fermées, ne lui laissaient rien voir à l’intérieur de cette maison, dont le seuil lui était interdit.

Découragé, après de longs instants d’attente, il revenait chez lui plus inquiet, plus triste qu’avant : l’absence, l’anxiété lui faisaient comprendre jusqu’à quel point Lucienne lui était devenue chère, combien immense serait sa douleur s’il ne devait plus la revoir.

Un soir plus abattu que d’habitude, après avoir en vain épié le passage de quelques domestiques de monsieur Aubry, afin d’obtenir quelques renseignements sur l’état de Lucienne, le jeune homme voulant apaiser la fièvre qui le brûlait, entra dans un hôtel pour y prendre quelques rafraîchissements.

Plusieurs consommateurs attablés discutaient vivement la conduite du gouvernement ; les opinions étaient chaudement énoncées ; le mécontentement, grondant sourdement dans le cœur des Canadiens, grandissait de jour en jour. L’indifférence avec laquelle on recevait leurs plaintes accumulait au fond de leur âme, une haine qui bientôt devait se manifester au dehors d’une manière énergique.

Deux personnages, dans le fond le plus reculé de la pièce, se tenaient hors de la discussion, absorbés dans un entretien particulier, qu’ils échangeaient à voix basse.

Pierre voulant s’isoler prit place non loin d’eux, bientôt les mots techniques prononcés par ses voisins attirèrent son attention. C’était deux médecins se consultant sur l’état critique d’une patiente, qu’ils venaient apparemment de quitter. Le plus âgé, le docteur Bussière, était un praticien bien connu à Montréal. Son compagnon était un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, de moyenne taille aux épaules robustes, à la tête imposante et fière, aux traits réguliers, aux regards vifs, hardis et doux à la fois ; la lèvre était énergique, le sourire attrayant ; la physionomie franche, ouverte ; ses cheveux épais et bouclés tombaient sur un front haut, intelligent, tout dans cette physionomie dénotait une grande fermeté de caractère, jointe à une exquise bonté. Ce jeune homme qui devait, quelques années plus tard, tomber martyr de ses convictions était le docteur Chénier.

— Je crois, disait le docteur Bussière, qu’un changement complet de scène, d’entourage est indispensable. Une jolie campagne, où des soins attentifs seraient donnés à cette enfant, ferait plus que tous les médicaments, bai vous appelant en consultation, mon cher Chénier, j’avais une idée à laquelle j’espérais que vous acquiesseriez. Vous possédez une résidence superbe à Saint-Eustache, rien de plus séduisant, de plus poétique que votre habitation, placée sur la pointe d’où l’on domine les deux rives, au milieu d’un bosquet d’arbres, dont le feuillage procure une ombre rafraîchissante aux heures les plus chaudes du jour, vous permettant de rester au dehors la journée entière. De tous côtés, chez vous, le regard est captivé, seul on dirait que le bonheur doit régner en ce lieu. C’est le panorama qu’il faut à notre jeune malade, dont la nature sensitive s’impressionne des moindres petites choses. Voulez-vous m’aider à la guérir, Olivier ? Je sais que vous ne me refuserez pas. Recevez cette jeune personne chez vous pour quelque temps, et la cure est assurée. Votre femme est charmante, sa compagnie sera d’un grand secours à cette petite. Vous pouvez demander ample rémunération, la jeune fille a de la fortune, je trouve par conséquent que rien ne doit être épargné pour la ravir à la mort qui la guette. Une consultation était nécessaire, je l’ai demandée à la famille qui paraissait peu s’en soucier ; mais je vous l’ai dit j’avais mon idée, Mlle Aubry doit quitter momentanément la maison de son oncle, sans quoi je ne puis répondre de rien. Je vous ai présenté à la famille comme un jeune médecin s’occupant spécialement de maladies nerveuses, recevant parfois chez vous vos patients afin de les mieux surveiller. Connaissant votre âme généreuse je comptais d’avance que vous vous rendriez à mes désirs.

— Vous avez eu raison, docteur, je suis honoré de votre confiance, je recevrai chez moi, mademoiselle Aubry puisque vous croyez qu’elle bénéficiera d’un séjour loin de sa famille.

— Certes, si elle en bénéficiera ! Vous êtes médecin et vrai, vous connaissez tous les obstacles auxquels nous nous heurtons pour guérir nos malades, dans un entourage où les mille petits riens, qui sont le grand tout pour notre patient, comptent comme de pures niaiseries, auprès de gens d’une perfection d’équilibre assommante, ne voulant jamais dévier de la règle commune.

— Je vous comprends ; ces gens ont trop de sens pratique pour se tracasser de puérilités, ils ne veulent en rien troubler la limpidité de leur existence, laissant aux nerveux, aux susceptibles d’impressions la folie de se dépenser pour leurs voisins.

— C’est cela, mon cher, ils sont conservateurs jusqu’à la moelle des os ; tout doit demeurer constamment dans la ligne de conduite qu’ils se sont faite.

À ce moment leur conversation fut interrompue par Pierre.

— Pardon, messieurs, dit-il en s’avançant, vous venez de prononcer le nom d’une personne à laquelle je m’intéresse vivement. Dites-moi je vous supplie dans quel état est mademoiselle Aubry ? Je suis le malheureux jeune homme qui accompagnait ces dames lors du terrible accident. Depuis l’on m’a défendu l’entrée de la maison, me refusant même toute nouvelle pouvant diminuer la vive anxiété dans laquelle je suis. Voici ma carte. Vous êtes médecins, vous me pardonnerez de me présenter ainsi en vous interrompant ; le médecin connaît toutes les phases pénibles de l’existence ; il assiste aux deuils, aux déchirements qui forment les douloureux cortèges de l’humanité, plus que tout autre il comprend les angoisses que l’on éprouve au sujet d’une personne qui nous est chère, lorsque l’on sait ses jours en danger.

— Ah ! c’est vous monsieur, ancien professeur chez ma patiente, fit le plus âgé des hommes de science, je vous ai déjà vu, je suis content de faire votre connaissance, Mon collègue, le docteur Chénier, continua-t-il en désignant son compagnon.

Pierre salua tandis que le Dr Bussière continuait :

— Eh bien ! mon jeune ami, votre pauvre petite pupille est encore gravement malade ; mais nous voulons la sauver. Vous nous aiderez, fit-il en fixant Pierre de son regard profond, nous allons la transporter à Saint-Eustache, là vous viendrez vous-même chercher de ses nouvelles. Mademoiselle Aubry a besoin de distractions ; une figure amie lui fera du bien, j’en suis sûr.

— Docteur, dites-vous vrai, fit le jeune homme saisissant la main du médecin qu’il serra avec une vive émotion. Je pourrai la revoir ?

— Oui, oui, certes, il faut que vous la revoyiez, vous êtes justement le remède que je cherchais. Diantre, diantre, je ne m’attendais pas à cela. Ma petite malade a une figure tellement enfantine que je n’avais pu tirer une semblable conclusion, j’aurais plutôt pensé qu’elle jouait encore à la poupée. Vous me tirez d’une vive anxiété, désormais je laisse entre vos mains cette guérison, vous serez plus habile que moi. Mon ami Chénier et sa femme ne seront pas des Cerbères trop sévères, ils se montreront conciliants chaperons. Allons je ne suis pas fâché de monter une petite intrigue contre cette famille draconienne. Ils m’ont si souvent impatienté ; je leur en ai voulu plus d’une fois d’aggraver la maladie de ma patiente par leur manière d’agir, continuellement en désaccord avec le traitement voulu dans les cas de nervosité. À nous trois, maintenant, je puis certifier de guérir cette enfant. Dans une couple de jours je conduirai moi-même mademoiselle Aubry chez le Dr Chénier ; Saint-Eustache est le pays convenant aux plus poétiques idylles.

— Docteur comment vous prouver ma reconnaissance, murmura Pierre.

— En menant à bonne fin votre beau poëme, cher enfant.

Et le bon docteur donna une petite tape amicale sur l’épaule du jeune homme.

À cet instant il se fit un mouvement général dans la salle ; tous les buveurs se levèrent en même temps, de longs hourrahs firent trembler les murs de la pièce, un personnage d’une distinction remarquable, aux traits nobles et beaux, drapé dans les plis d’un long manteau entrait dans l’hôtel.

— Vive Papineau, vive Papineau !

Le tribun salua avec ce geste particulier de noblesse qui le caractérisait, sa belle figure s’illumina d’un sentiment de joie, un éclair brilla dans son regard, où se lisait cette intelligence supérieure appartenant aux conducteurs des nations. Sitôt qu’il apparaissait la foule était transporté d’enthousiasme, on l’entourait, on se pressait pour le voir.

Le peuple comprend toujours le dévouement de ces âmes d’élite, se prodiguant, se sacrifiant par amour de leurs compatriotes voulant rendre à leur nation opprimée les droits et les libertés qu’on lui a enlevés ; des années, des années, ils guerroient ces hommes désintéressés, soit au champ de bataille, soit au parlement, le premier combat avec son bras, le second avec sa tête et son cœur, guerre aussi pénible à soutenir l’une que l’autre, tous deux s’épuisent pour la cause commune.

L’Honorable Louis-Joseph Papineau était né à Montréal en 1786. Élu à vingt-trois ans par le collège électoral de Huntingdon, il entrait au parlement, puis en 1820 au Conseil Exécutif. Jusqu’alors le grand orateur avait admiré la constitution de son pays ; mais les successeurs de Sherbrooke dénièrent à la chambre basse ses attributions financières les plus essentielles et complotèrent l’union des Canadas. Papineau dès ce moment fit une vive opposition à l’Exécutif qui l’avait appelé chez lui pour le nullifier. Il porta en Angleterre une requête de 60,000 Canadiens contre l’union.

Lord Dalhousie était chaud partisan de l’Union, il entra en lutte personnelle avec l’Orateur et voulut l’empêcher d’être réélu à la présidence ; mais la Chambre se refusa à en élire un autre. Alors le gouvernement voulut se passer du parlement ; mais un comité du parlement impérial inculpa son administration ; le duc de Wellington, qui arrivait au pouvoir en Angleterre, rappela Dalhousie ; plusieurs Anglais de mérite approuvèrent Papineau.

L’éminent orateur prit le commandement de cette phalange héroïque dont les actes de bravoure, de courage, de sacrifice font l’admiration des nations enthousiastes et patriotiques. En lisant l’histoire des Fils de la Liberté, leur dévouement, leur martyre, on retrouve en eux le sang de leurs ancêtres, sang chevaleresque du Français qui prouvera toujours au monde entier que nulle part on ne fera de lui un peuple asservi.