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XX

Lucienne à Gabrielle.


8 novembre 1837.
Chère Gabrielle.

Onze heures ! La nuit est transparente, le ciel une masse de brillantes étoiles. Pierre vient de me quitter : de ma fenêtre je le vois encore se dirigeant lentement vers la demeure de sa mère. Combien sa tête est belle et noble sa démarche ! Comme je l’aime ! combien sa tendresse me rend heureuse ! Te le dirai-je, chère Gabrielle, mon bonheur est si intense que parfois il m’effraye ; deux mois se sont écoulés depuis mon arrivée ici et je crois n’avoir vécu qu’un jour, tant les heures se sont envolées rapides et douces.

Des pensées troublantes m’assaillent souvent, être heureux ainsi que nous le sommes, n’est-ce pas dérober impunément une parcelle du ciel, dont nous n’avons pas, nous pauvres mortels, le droit de jouir sur la terre ? et je tremble chaque fois que Pierre me dit : Au revoir.

Je suis folle, n’est-ce pas ? dis-le moi, bonne amie, toi qui m’adresses des pages remplies d’allégresse où tu me confies le roman de ta vie. C’est ainsi, petite rusée, que tu m’avais caché jusqu’ici le secret de ton cœur ; tu l’aimais ce grand Dr Clermont sans m’en avoir jamais soufflé mot. Tu me demandais souvent ce que Pierre me disait, mais tu ne m’avouais pas ce que tu pensais de Charles. Ah ! c’était bien mal avec ta meilleure amie ; enfin je te pardonne puisque tu m’annonces que tu es au comble du bonheur, qu’il t’aime comme tu as rêvé d’être aimée, entre parenthèse j’ajoute, comme tu le mérites.

Ta joie me fait du bien, je ne suis donc pas une exception à la règle, d’autres comme moi voguent sur des nuages d’allégresse, comme eux je puis avec confiance me laisser emporter dans ces zones de félicité, où un Dieu clément nous permet quelquefois de pénétrer.

Madame Dugal étant parfaitement rétablie nous avons fixé notre mariage à jeudi prochain.

Aujourd’hui j’ai reçu ma corbeille de noces. Là encore j’ai pu apprécier la nature de celui que j’épouserai bientôt ; outre la beauté des objets contenus dans cette corbeille, Pierre a tout deviné, tout compris ce qui pouvait le plus flatter mes goûts : tandis que madame Chénier s’extasiait sur la qualité des châles, des cachemires ; sur la richesse des soieries, des dentelles, moi, émue jusqu’au fond de l’âme, je me disais en examinant la plus petite boucle, le moindre nœud de ruban. C’est ainsi que je l’aurais choisi, elle est placée à l’endroit où je l’eus mise moi-même. Comme il me connaît, quelle délicatesse à combler mes moindres désirs, et ce soir lorsque je l’ai remercié de ses superbes cadeaux j’ai beaucoup pleuré.

— Enfant, me disait-il, ne pleurez pas, ne pleurez pas ou je m’en vais de suite.

— Non, restez Pierre, près de moi, j’ai besoin de vous savoir là, de vous entendre me dire que je ne rêve pas, car le bonheur m’étouffe, il est dans l’existence de ces moments suprêmes où l’on sent, sous une émotion trop vive, que la vie nous échappe.

Suis-je vraiment digne de posséder un cœur comme celui de Pierre ? Gabrielle, voilà que mes craintes me reprennent, non je ne veux plus qu’elles me tourmentent, écris-moi encore, chère amie, ta joie me donnera la confiance d’être heureuse, de me laisser doucement bercer de mon bonheur, elle éloignera de ma pensée ces noirs esprits qui semblent voltiger autour de mon bonheur pour me le ravir.

Ah ! mais, non, non, si l’on m’enlevait mon Pierre adoré, je sens, à l’exaltation de mon âme, que la mort à l’instant me réunirait à lui : enfant j’ai survécu à UN déchirement du cœur si cruel que la plaie à peine fermée s’ouvrirait béante à l’annonce d’une fatale nouvelle. Ma main tremble en écrivant ces mots, mes yeux se troublent, je pleure encore. Gabrielle, qu’ai-je donc ? est-ce parce que Pierre vient de disparaître complètement à mes regards ? je ne le vois plus, il a tourné l’avenue. Cependant rien ne doit le menacer, ce soir tout est calme ici. Saint-Eustache paisiblement s’endort, baignant ses beaux rivages dans les ondes pures de la rivière, qu’éclaire la lune toute en feu. Comme il est ravissant ce panorama ! n’ai-je pas tort de m’alarmer ainsi ? ce lieu n’est-il pas fait, au contraire, pour y cacher tous les bonheurs et je pèche en doutant. Il faut dormir confiante sous ce ciel rempli d’étoiles, luminaires brillants dont la scintillante clarté semble une voix mystique venue d’un autre monde pour nous murmurer d’espérer.

Bonsoir, chère Gabrielle, que tes songes soient tout roses. Avant de clore tes beaux yeux bleus, adresse au Tout-Puissant une prière pour ta craintive amie qui te presse dans ses bras et t’embrasse comme elle t’aime…

LUCIENNE.