Les contes de nos pères/6/5

Texte établi par chez Chlendowski, chez Chlendowski (p. 252-260).

V

LE BIEN POUR LE MAL.

Un mois s’est écoulé depuis la scène que nous venons de rapporter. La lutte s’est engagée ardente, implacable, comme toute lutte entre concitoyens.

Le jour de sa visite au château, le docteur avait accompli sa menace ; il était parti pour Redon avec Sainte. Jean Brand aussi s’était souvenu de sa promesse ; quand le citoyen Saulnier revint le lendemain, escorté d’un détachement de Bleus, il vit de loin fumer les derniers débris de sa maison.

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Sainte pleura sur la demeure où s’était passée son enfance, où elle avait reçu le dernier soupir de sa mère, — sa bonne mère qui l’aimait tant ! mais aucune pensée de vengeance n’entra dans son cœur. Il n’en fut pas de même du médecin bleu, qui, dans sa colère, jura la mort de Jean Brand, et se fit volontaire pour poursuivre son ennemi.

Bientôt les environs de Saint-Yon offrirent un aspect de désolation profonde. Le bourg lui-même était abandonné, et c’est à peine si quelques femmes et quelques enfants se montraient parfois dans sa longue rue déserte. Ces malheureux ne faisaient à Sainte aucun reproche, mais, quand ils passaient près d’elle, ils ne lui envoyaient plus leur cordial et joyeux salut. Son père n’était-il pas l’agent fatal qui avait amené les républicains dans ces contrées ?

Sainte ne discontinuait point pour cela sa vie de bienfaisance. Ce qu’elle avait, elle le donnait aux tristes débris de la population du bourg. On recevait ses bienfaits, parce que la misère ne marchande pas, mais on les recevait sans gratitude, et il semblait que tout son généreux dévouement ne pût désormais compenser la juste haine qu’on portait au médecin bleu.

Celui-ci avait choisi l’une des cabanes abandonnées pour y établir sa demeure. Cette cabane, par un singulier hasard, était justement celle de Jean Brand, le ci-devant bedeau, son mortel ennemi. Du reste, le citoyen Saulnier n’y faisait que de courtes apparitions ; il poursuivait son œuvre de colère avec une passion inouïe, et se montrait toujours le plus ardent à la poursuite des Chouans.

Souvent Sainte restait seule au logis durant de longues semaines, sans nouvelles de son père. Quand il revenait, elle se précipitait à sa rencontre, joyeuse de voir ses inquiétudes terminées et espérant qu’enfin son père ferait trêve à cette lutte acharnée ; mais il n’en était rien. Le médecin bleu recevait avec une distraite indifférence les caresses de sa fille, puis il repartait en toute hâte.

Les Chouans, cependant, étaient loin d’avoir toujours le dessous. Déjà plusieurs fois des renforts étaient venus de Redon, mais la victoire restait indécise. Quand les Chouans étaient obligés de céder le champ de bataille aux troupes régulières, ils disparaissaient tout à coup pendant quelques jours. Nul ne savait quelle retraite les dérobait alors aux recherches les plus actives, puis, au bout d’une semaine, on les voyait revenir plus nombreux, plus déterminés que jamais.

Les femmes et les enfants qui étaient restés à Saint-Yon semblaient avertis de tout ce qui se passait au dehors, et faisaient les plus étranges récits. On disait que le général des Chouans était une jeune fille de treize ans, belle comme on ne vit jamais de beauté, et plus intrépide que le plus brave de ses soldats.

Et comme Sainte, dans sa naïve curiosité, s’informait de son nom, on lui répondait, avec l’emphase propre aux paysans de la haute Bretagne :

« Des gens l’ont connue et fréquentée, qui n’étaient pas dignes de dénouer les cordons de ses souliers ; ceux-là l’appelaient Marie Brand, mais son vrai nom est mademoiselle de Sourdéac, marquise d’Ouëssant, dame de Rieux, d’Acérac et de Châteauneuf-de-la-Mer ! »

Sainte s’émerveillait de ces récits, mais elle n’avait garde d’envier le sort brillant de son ancienne compagne. Elle se souvenait des paroles du bon prêtre et n’ambitionnait point d’autre rôle que celui que l’abbé de Kernas lui avait autrefois tracé en trois mots : paix, conciliation et pitié. Comme elle aimait encore Marie, et que Marie était en péril, elle unissait, dans sa prière de chaque jour, son nom à ceux de René et de son père.

Un jour, il y avait longtemps que le médecin bleu n’était venu à la cabane. Sainte revenait de la forêt où s’était dirigée sa promenade solitaire, lorsqu’un fracas soudain retentit derrière elle : c’était le bruit d’une vive fusillade. Elle tourna la tête et vit une cinquantaine de Chouans franchir le talus du chemin et s’enfuir, poursuivis par un nombre double de républicains. Ils passèrent rapidement auprès d’elle.

— Voici un otage ! s’écria l’un d’eux : saisissons la fille du médecin maudit !

Mais les fuyards étaient presque tous des gens de Saint-Yon. Ils passèrent, et plusieurs même soulevèrent leur chapeau en disant :

— Dieu vous bénisse !

Quelques-uns pourtant, étrangers au bourg, s’arrêtèrent, ayant à leur tête celui qui avait parlé le premier et qui n’était autre que Jean Brand, revêtu de son costume de capitaine, c’est-à-dire portant le feutre à plumes, la veste à revers et la ceinture blanche.

— Saisissons-la ! répétèrent-ils.

Sainte voulut fuir. Ses jambes fléchissaient ; elle eût été bien vite atteinte, si une seconde décharge des Bleus, qui avaient franchi le talus à leur tour, n’eût mis le trouble parmi ceux qui la poursuivaient. Ils s’enfoncèrent rapidement dans les taillis qui bordaient un côté de la route.

Mais la décharge avait eu un autre résultat. Jean Brand, frappé de deux balles, était tombé aux pieds de Sainte.

— Jésus-Dieu ! dit-il ; j’ai mon compte.

Les Bleus, sans se donner le temps de recharger leurs armes, s’étaient précipités sur les traces des fuyards.

Quand ils eurent disparu, Jean Brand se releva en chancelant. Ses traits exprimaient l’étonnement le plus profond.

— Mam’selle, murmura-t-il, saviez-vous que c’est moi qui ai mis le feu à la maison de votre père ?

— Je le savais, répondit Sainte ; appuyez-vous sur mon bras.

— Et pourtant, reprit Jean Brand, vous avez laissé passer les Bleus sans leur dire : Le voilà !… tuez-le !… Vous vous êtes placée devant moi pour me cacher… et maintenant, vous me soutenez comme si j’étais votre ami.

— Venez, interrompit Sainte ; votre sang coule ; je vous panserai.

— Et tout à l’heure encore, continua Jean Brand, je proposais à mes hommes de vous saisir… Vous m’avez entendu, n’est-ce pas ?

— Je vous ai entendu… Hâtons-nous, ils vont revenir !

— Mam’selle Sainte, je pensais qu’au ciel seulement il y avait des anges !

On entendit au loin un nouveau bruit de fusillade.

— Venez, venez ! s’écria Sainte en l’entraînant.

Jean Brand se laissa faire. En marchant, il levait sur sa jeune protectrice un regard de reconnaissance et d’admiration.

Sainte allait avec précaution, et le soutenait de son mieux.

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Après bien des efforts, ils arrivèrent à la cabane, et Jean Brand se coucha dans son propre lit, qui était devenu celui du docteur. Sainte avait souvent aidé son père dans ses pansements. Intelligente et adroite, elle avait retenu ce qu’il fallait faire en ces occasions, et le blessé se sentit bientôt assez soulagé pour chercher le sommeil.

À peine était-il endormi que les Bleus arrivèrent. Sainte fit retomber autour du lit l’épais rideau de serge, et ouvrit la porte aux soldats de la république. Si Jean Brand s’éveilla pendant l’heure qui suivit, il dut se croire l’objet d’une étrange vision. Les républicains s’étaient attablés sans cérémonie et faisaient fête au vin du docteur. Quand ils eurent bien bu, ils se retirèrent et laissèrent la pauvre Sainte accablée de tristesse : nul, parmi eux, n’avait pu lui donner des nouvelles de son père.

Cependant Jean Brand s’éveilla, ignorant le danger qu’il avait couru durant son sommeil. Sa première parole fut néanmoins un cri de gratitude. Tandis que Sainte le pansait, elle sentit une larme tomber sur sa main. Jean Brand pleurait.

— Mam’selle Sainte, dit-il, si Dieu m’exauce, je vous revaudrai cela quelque jour.

— Vous ne me devez rien, répondit-elle, et si vous voulez me faire une promesse, je serai trop payée.

— Laquelle ? s’écria Brand avec vivacité.

— Le hasard… votre aversion mutuelle peut-être… peut vous mettre un jour en face de mon père dans un combat… Épargnez-le !

— Je vous le jure.

— Merci.

Sainte avait fini le pansement. Elle s’assit auprès du lit et mit sa tête entre ses mains. Alors seulement Brand remarqua sa profonde tristesse, et c’eût été merveille pour un observateur, que de voir la sympathique mélancolie qui envahit tout à coup le rude visage du proscrit.

Jean Brand était un de ces hommes énergiquement trempés qui surgissent soudain aux jours des révolutions. Simple, dépourvu de toute espèce d’instruction, mais possédant un coup d’œil rapide autant que sûr, et cet imperturbable sang-froid dans le danger, qui est la première vertu d’un chef de partisans, il avait gagné la confiance des nobles qui commandaient la chouannerie. C’était lui qui, avec M. de Vauduy, dirigeait la bande des environs de Saint-Yon, composée en majeure partie des anciens vassaux de la maison de Rieux. Jean Brand pouvait être cruel par circonstance ou par nécessité, mais son cœur, fort dans le bien comme dans le mal, était capable d’une reconnaissance sans bornes. La conduite de Sainte l’avait touché plus que nous ne saurions dire ; cette chose sublime que commande la religion chrétienne et que pratiquent si peu de chrétiens, le pardon des injures, semblait au Chouan demi-sauvage un acte de vertu surhumaine. Il avait fait le mal, on lui rendait le bien ; ce n’était là qu’accomplir strictement la lettre de la morale évangélique ; mais, dans les campagnes bretonnes, la loi du talion est en vigueur, et ceux-là seulement qui sont trop faibles pour se venger, font fi de la vengeance.

Jean Brand suivait donc avec sollicitude la mélancolique rêverie de l’enfant qui venait de lui sauver la vie, et se sentait venir à l’âme une tendresse croissante.

— Oh ! oui, murmura-t-il involontairement, s’il veut me tuer, il me tuera ; mais moi, je le respecterai désormais comme s’il était mon propre frère.

Sainte leva sur lui son regard voilé de larmes.

— Pourquoi pleurez-vous ? demanda-t-il.

— Hélas ! répondit Sainte, je vous crois sincère, mais est-il temps encore ? Il y a quinze jours que je n’ai eu de nouvelles de mon père.

— Nous en aurons ! s’écria l’ancien bedeau ; je me charge d’en avoir ; fallût-il vous conduire jusque dans notre retraite, dont nul ne connaît le secret, vous aurez des nouvelles du médecin bleu… Et, tenez, je me sens fort ; peut-être pourrons-nous partir sur-le-champ !

Il voulut se lever ; mais, affaibli par la grande quantité de sang qu’il avait perdu, il ne put y réussir, et s’affaissa sur son lit.

— Merci, dit Sainte en souriant doucement ; quand vous serez rétabli, nous partirons.