Les civilisés/I

Librairie Paul Ollendorff (p. 1-8).
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Les Civilisés


I

Dans la cour, plantée de grands flamboyants ombreux, entre la maison et la grille, les doux coureurs tonkinois avancèrent le pousse, un pousse très élégant, laqué et argenté. Et ils s’attelèrent entre les brancards, en flèche. Après quoi, ils attendirent le maître, immobiles comme des idoles jaunes vêtues de soie. Pousse et coureurs faisaient un coquet équipage, pittoresque même à Saïgon, où les petites gens seuls vont encore en voiture à homme. Mais le docteur Raymond Mévil avait beaucoup d’originalité, et possédait d’ailleurs une victoria et de beaux trotteurs. En sorte que le monde lui passait sa fantaisie d’aller en pousse, et de violer la mode, — luxueusement.

Il était quatre heures, l’heure où l’on s’éveille de la sieste. Le docteur ne recevait pas plus tard, — procédé discret, dans un pays où les rues sont désertes jusqu’au déclin du soleil. — Ce jour-là, Raymond Mévil sortait tôt, non pour la classique promenade d’avant dîner, mais pour quelques visites demi professionnelles, qu’il espaçait d’ailleurs largement, sa tactique étant d’être rare.

Une congaï à chignon lisse ouvrit la porte, jeta quelques lazzis criards aux coureurs, et s’immobilisa tout à coup, doucereuse : le maître paraissait. Il descendit le perron, d’un pas jeune quoique déjà traînant, caressa du doigt le sein de la femme à travers le ke-hao de soie noire, et monta dans le petit véhicule qui partit à fond de train, les Tonkinois courant à toutes jambes pour que le vent de la vitesse rafraîchit le visage de l’homme d’Occident. Aux fenêtres, par les fentes des volets clos au soleil, des regards de femmes admirèrent la joliesse des livrées blanches bordées de pourpre, — admirèrent la grâce du promeneur, plus séduisant que le luxe dont il s’entourait. Le docteur Mévil était aimé des femmes, — d’abord parce qu’il les aimait, et qu’il n’aimait qu’elles, ensuite parce qu’il était beau d’une beauté qui les troublait toutes, d’une beauté sensuelle et molle jusqu’à l’indécence. Il était blanc et blond, avec des yeux bleu foncé trop longs, et une bouche petite et rouge. Quoiqu’il eût trente ans passés, il paraissait adolescent, et quoiqu’il fût robuste, on l’imaginait délicat. Ses longues moustaches claires le faisaient ressembler à un Gaulois décadent, que les siècles se seraient fait un jeu d’affiner et d’adoucir

Ressemblance de hasard : Mévil se vantait d’être suffisamment civilisé pour que tous les sangs de toutes les origines se fussent mélangés dans ses artères également.

Le pousse trottait entre les arbres des rues, à l’abri du soleil oblique, mais meurtrier quand même comme une massue. Du bout de sa canne, le maître guidait les coureurs. Pour les arrêter, il dit : « Toï ! » en les frappant sur l’épaule. Et ils entrèrent dans un jardin qui précédait une villa. Le long de la grille, plusieurs voitures attendaient, avec des grooms annamites, hauts comme leurs bottes, cramponnés aux mors des chevaux.

— « Tiens, fit Mévil, c’est le jour de cette chère petite, je n’y avais pas pensé. »

Il hésita, puis haussa les épaules, et chercha dans sa poche un porte-cartes dont il vérifia le contenu, — plusieurs billets de la Banque Indo-Chinoise. Après quoi, Raymond Mévil jeta sa canne à l’un des boys accourus au-devant de lui, et entra.

La maison, vieille et vaste, était tout à fait coloniale. Deux antichambres conduisaient au salon, relégué dans l’aile la plus sombre, et prolongé par une véranda fermée de stores opaques. Tout cela était grand à s’y perdre, et haut comme une église ; les cloisons ne montaient pas jusqu’au plafond, et l’air tiède circulait sous les solives. En bas, il faisait frais, et les meubles, tous d’ébène inscruté de nacre, fleuraient une odeur indigène.

Dans le vestibule, Raymond Mévil heurta quelqu’un qui sortait, — un personnage grave et glabre, au teint de citron, aux gestes pesés, — le maître du lieu, Ariette, avocat à la Cour. Les deux hommes se serrèrent la main très cordialement ; la face morne de l’avocat se contourna même pour un sourire de bienvenue qui, probablement, n’honorait pas tous ses visiteurs.

— « Ma femme est là, mon cher ami, dit-il, et c’est gentil à vous d’être venu la voir. Il y a bien longtemps que je n’avais eu le plaisir de vous rencontrer chez moi.

— Croyez bien, mon cher, affirma Mévil, qu’il n’en faut accuser que ma paresse, et que votre maison m’est toujours la plus amie de Saïgon. » L’avocat fit une mine charmée, et sembla soulagé d’une inquiétude.

— « Je vous laisse donc, mon cher docteur. Vous savez que le Palais me réclame, comme toujours.

— Belles causes ?

— Divorces, naturellement. Nous vivons dans un temps très scandaleux… »

Il s’en allait, sa serviette serrée sous son bras, le pas sec, automatique, l’air austère et étroit. Raymond Mévil lui sourit dans le dos, avec une grimace.

Dans le salon, huit ou dix femmes caquetaient, élégantes et négligées dans leurs robes saïgonnaises qui ressemblaient à des peignoirs de luxe. Mévil, du seuil, les regarda toutes d’un coup d’œil, et traversa leur cercle avec aisance pour saluer d’abord l’hôtesse, une gracieuse brune aux yeux chastes, qui lui tendit sa main à baiser.

— « Voici la Faculté, dit-elle. Quel bon vent, aujourd’hui ?

— La Faculté, répondit le médecin, vient tout bonnement mettre ses hommages aux pieds du Barreau. » Il s’inclina devant chaque visiteuse, avec des mots galants et impertinents, puis s’assit. Il fut le centre de tous les regards. Les femmes le trouvaient à leur gré, et sa réputation de Don Juan était établie. Il ne se troubla pas et bavarda. Il ne manquait pas d’esprit, et savait faire montre de celui qui plaît aux femmes. Frivole par sa nature, il s’était étudié à le paraître plus qu’il ne l’était, et se servait de cette frivolité comme d’une arme dans les entreprises amoureuses ; on lui savait gré d’être futile et féminin, et on se confiait facilement à lui, sans scrupule d’amour-propre.

— « À propos, dit tout à coup Mme Ariette, j’allais envoyer chez vous, guérisseur.

— Souffrante ?

— Non, mais j’ai trop chaud. Joli décembre, hein ? On ne peut pourtant pas aller à la campagne, la saison des crimes bat son plein. Alors, il faut que vous me tiriez d’affaire, n’importe comment.

— C’est un jeu d’enfant.

— Vos pilules, n’est-ce pas ? je n’ai plus d’ordonnance. »

Il se leva, tira son porte-cartes :

— « Je vais vous en faire une.

— Comment, docteur, dit quelqu’une, vous commandez au thermomètre ?

— Certainement, je lui donne des ordres écrits, comme ça, sur le dos d’une de mes cartes… »

Il s’était appuyé contre un guéridon, dans un coin, et griffonnait. Quand il eut fini, il laissa le carton et revint.

— « Voilà. Vous en aurez pour quinze jours, — quinze jours à vous croire au Pôle chaque fois que ça vous chantera…

— Oh ! docteur, dit une jeune femme, donnez la recette, pour l’amour de Dieu !…

— L’amour de Dieu ne suffit pas, riposta Raymond moqueur. Mais venez à mon cabinet, petite madame, et l’on s’arrangera tout de même… »

Il ne s’était pas rassis, il s’en alla, laissant un sourire à toutes les femmes.

La minute d’après, une curieuse alla regarder l’ordonnance laissée sur le guéridon.

— « Ah ! fit-elle, M. Mévil a oublié son porte-cartes.

M. Mévil oublie toujours quelque chose, » prononça Mme Ariette en souriant avec sérénité.

Raymond Mévil souriait aussi, en remontant en pousse. Comme les coureurs le regardaient, il leur dit : « Cap’taine Malais », et se renversa dans les coussins de cuir. Le pousse trotta.

Cap’taine Malais habitait, au coin du boulevard Norodom et de la rue Mac-Mahon, — en face du palais du gouverneur, — la plus somptueuse maison de Saïgon. — C’était un financier, — le mot Cap’taine, dans le jargon des Annamites, signifie gentleman, et n’a aucun sens guerrier ; — un financier considérable par ses millions et par l’usage qu’il en faisait. Directeur de trois banques, membre de tous les conseils d’administration et fermier de plusieurs impôts, il était une puissance avec qui tout le monde comptait. Par ailleurs, homme selon la formule américaine, pas né, fait soi-même, — et mari d’une jolie femme pas coloniale.

Raymond Mévil trouvait celle-ci à son goût, et recherchait les occasions de l’approcher.

Mme Malais lisait dans sa véranda, son mari auprès d’elle. La véranda était un boudoir Louis XV exquis, tout bleu, avec des balustrades de marbre blanc fouillé à jour. La beauté fine de la jeune femme, une beauté de marquise adorablement blonde et pensive, resplendissait dans ce cadre fait pour elle. Un valet de pied européen, — luxe rare à Saïgon, — apporta la carte de Mévil.

— « Vous avez appelé le docteur ? » demanda le financier.

Mme Malais reposa son livre et fit un signe négatif.

— « Alors, dit le mari, il vient vous faire la cour. Laissez-le dire, ma chère ; mais n’acceptez pas ses drogues… »

Elle rougit excessivement. Sa peau trop mince, transparente, s’empourprait aux plus minimes émotions.

— « Henri, dit-elle, à quoi songez-vous là ! »

Il lui mit au front un baiser confiant.

— « Je songe… que vous êtes un amour de petite fille… et je vous laisse. — Les impôts me réclament. Restez avec votre monsieur, et rabrouez-le s’il vous ennuie. Après tout, ce n’est pas de sa faute, à ce malheureux, s’il se trompe d’adresse. Une femme comme vous à Saïgon, ma chérie, c’est tellement paradoxal ! »

Il croisa Mévil dans l’escalier.

— « Docteur, bonsoir, lui dit-il de son habituel ton bref, très différent de la voix tendre dont il venait de caresser sa femme. Montez, on vous attend là-haut. Seulement, pas de blagues, hein ? Je-ne-veux-pas qu’une seule pilule de votre sacrée cocaïne entre chez moi. Hein ? »

Mévil protesta de la main.

« Bon, c’est entendu. — Pas un milligramme. — Ma femme n’est pas encore détraquée, et si vous le voulez bien, nous la laisserons comme elle est — Au revoir. Très content de vous avoir rencontré. »

Il s’en alla à pas robustes, — des pas qui sonnèrent impérieux sur les degrés de marbre ; — il s’en alla sans se retourner.