Les amours de W. Benjamin/03

Éditions Édouard Garand (71p. 9-12).

III

WILLIAM BENJAMIN


Vers les trois heures de relevée de ce jour, un tout jeune homme, mis avec une élégance parfaite, se présentait au bureau de James Conrad rue Saint-Jacques. Il fut reçu par une demoiselle qui, depuis la disparition d’Henriette Brière, agissait comme secrétaire.

James Conrad n’était pas revenu de son déjeuner.

Le jeune homme tira une carte de sa poche et dit :

— Mademoiselle, voulez-vous me permettre de laisser ma carte, attendu qu’une affaire très importante ne me permet pas d’attendre le retour de Monsieur Conrad ? Je vous prie aussi de lui demander de communiquer avec moi par téléphone au Corona où je serai à cinq heures précises.

— Très bien, monsieur, répondit la secrétaire en prenant la carte présentée.

— Merci, dit le jeune homme avec une gracieuse révérence.

Une fois le visiteur éloigné, la secrétaire prit la carte et lut :

William Benjamin, Jr. Broker, Chicago.
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Nous nous transporterons encore à la résidence d’été de James Conrad, à Longueuil.

Une pendule dans le salon indique huit heures et quelques minutes, soir de ce même jour.

Le colonel Conrad vient d’arriver. Il est seul avec son oncle. Mme Conrad et sa fille sont en visite dans la Métropole.

James Conrad disait à son neveu :

— N’est-ce pas, Philip, que la disparition de Lebon est bien singulière ?

— J’avoue qu’il n’a laissé aucune trace.

— As-tu retrouvé les deux Individus dont tu m’as parlé et qui auraient, à ton avis, joué un certain rôle dans la fuite de Lebon ?

— Non, mon oncle. Comme Pierre Lebon, ces deux hommes demeurent introuvables. Et voulez-vous savoir à quoi je pense ?

— À quoi donc ?

— Je pense qu’à cette heure il n’est qu’un seul homme qui puisse nous donner des explications sur la fuite de Lebon.

— Quel est cet homme ?

— Montjoie ! dit le colonel. Et une lueur de haine féroce sillonna ses prunelles jaunes.

— Tu penses donc que Montjoie est pour quelque chose dans cette affaire ?

— Oui, je pense que lui-même a organisé la fuite de notre voleur.

— Peut-être, répliqua pensivement Conrad qui n’avait pas oublié l’entretien violent qu’il avait eu la veille avec le jeune avocat.

À cet instant, le timbre de la porte d’entrée annonça la venue d’un visiteur.

— Attendez-vous quelqu’un ? demanda le colonel.

— Tiens, c’est vrai, j’avais oublié. C’est un inconnu qui a laissé sa carte à mon bureau avec prière de lui téléphoner à son hôtel. Je lui ai donné rendez-vous ici ce soir. Ce doit être lui.

Une servante apporta une carte de visite à l’ingénieur.

— C’est bien mon homme, dit Conrad en jetant les yeux sur la carte. Veuillez introduire ici même, commanda-t-il à la servante.

La minute d’après, un jeune et joli garçon, vêtu avec un goût irréprochable, pénétrait dans le salon.

— Monsieur James Conrad ? fit interrogativement l’inconnu en regardant tour à tour le colonel et l’ingénieur.

Mais déjà ce dernier s’empressait au-devant de son visiteur, disant :

— Je suis celui que vous désirez voir, monsieur.

Et désignant le colonel, il ajouta :

— Le colonel Conrad, mon neveu…

L’inconnu s’inclinait, et Conrad ajoutait :

— Monsieur William Benjamin, Philip…

À ce nom de Benjamin, le colonel éprouva un vertige. Mais de suite il dévisagea le jeune banquier. Ses yeux jaunes étincelèrent de lueurs étranges. Ce William Benjamin, qui avait tant obsédé son imagination, enfin, il le voyait devant lui !

— Monsieur le colonel, disait Benjamin avec une aisance parfaite, je serai doublement heureux d’exposer l’affaire qui m’amène devant un représentant de l’autorité militaire.

Il ajouta en se tournant vers l’ingénieur :

— Pourvu, monsieur, que je ne sois pas importun…

— Pas du tout, cher Monsieur, sourit Conrad. J’ai, il est vrai, un rendez-vous d’affaires ce soir à Montréal, mais je peux vous accorder une bonne demi-heure.

— Merci, c’est plus qu’il ne m’en faut.

Et, ayant accepté le siège indiqué par l’ingénieur, Benjamin reprit avec le plus grand calme :

— Messieurs, je suis ici relativement à l’affaire du Chasse-Torpille Lebon.

Cette brusque entrée en matière sur un sujet si vif souleva chez l’oncle et le neveu un terrible émoi.

— Ah ! fit Conrad d’une voix tremblante et avec ses paupières clignotantes, vous avez entendu parler de cette affaire ?

— Et elle m’a intéressé au plus haut degré, au point que j’ai d’urgence lâché toutes mes affaires à Chicago. Donc, si je suis bien renseigné, ajouta-t-il en fixant l’ingénieur, vous êtes la personne qui avez acquis tous les droits à l’invention ?

— Oui, dit Conrad.

— Et vous lancez l’affaire sans délai, paraît-il ?

— Oui, en attendant de lancer le Chasse-Torpille sourit ironiquement Conrad.

Benjamin fit entendre un petit éclat de rire et reprit :

— Mais cette affaire va entraîner, si je me base toujours sur mes renseignements, le placement d’un bloc énorme de capitaux ?

— C’est vrai.

— Et ces capitaux sont assurés d’un gros rendement ?

— Je le crois, répliqua Conrad très étonné de cet interrogatoire on règle que lui faisait subir cet étranger.

— Mais, poursuivit imperturbablement Benjamin, le plus raide de l’entreprise sera le versement de ces capitaux, en ces temps où le capitaliste a tous les choix à portée de sa main.

— C’est encore vrai.

— Alors, monsieur, pensez-vous trouver ces capitaux aisément ?

— L’affaire est tellement intéressante, comme vous l’avez dit vous-même, que le premier capitaliste venu, il me semble, ne saurait avoir d’hésitation.

Et Conrad, qui se rappelait que son visiteur était ou pouvait être un riche banquier de Chicago, voulait être coulant.

— Votre raisonnement est fort juste, admit Benjamin. Oui, l’affaire est très intéressante, je le répète. Pourtant vous ne pouvez admettre qu’elle soit sans risque aucun, en dépit de ses hautes promesses.

— Je ne dis pas sans risque aucun, répliqua Conrad avec un sourire modeste. En affaires, et plus spécialement dans une affaire du genre de celle-ci, il y a toujours un risque quelconque plus ou moins dangereux.

— Bon, Monsieur Conrad, sourit Benjamin à son tour, je vois de suite que vous êtes un homme d’affaires ; et comme tel vous devez être disposé à traiter d’une transaction qui n’entraînerait pour vous aucun risque… pas le moindre risque, souligna Benjamin avec un sourire candide.

— Je ne comprends pas bien.

— Je m’explique en vous proposant une transaction.

— J’écoute.

— Je vous propose cette transaction-ci : je vais vous racheter tous vos droits à l’invention. les plans, devis et modèle, avec un bénéfice net pour vous de cent mille dollars.

À cette proposition directe et inattendue les paupières de l’ingénieur battirent vivement. Le colonel ouvrit, des yeux ahuris, et de suite sur ses grasses lèvres il commença à tortiller un sourire hypocrite et servile à l’adresse de ce jeune et joli garçon qui parlait de cent mille dollars comme d’un rien.

Car pour le colonel, comme pour beaucoup d’autres gens aussi honnêtes du reste, les gros chiffres avec le mot merveilleux « dollars » ont toujours lu vertu de métamorphoser les caractères comme les consciences. Et de même que le colonel avait affecté jusqu’alors un dédaigneux maintien envers ce jeune homme à dollars, de même il se dût dorénavant rouler à ses pieds. Et il pensait avec rage tout au fond de lui-même :

— Je manque ma fortune… Oh ! malheur à celui qui m’a volé !

Cependant Conrad répondait à la proposition de Benjamin.

— Votre proposition, monsieur, est très alléchante. Malheureusement, je ne pourrais y donner suite pour le moment.

— Peut-être avez-vous à consulter un associé ?

— Oui, mais il y a autre chose aussi.

— Quoi donc ?

— Les plans et le modèle que j’avais achetés m’ont été volés.

— Est-ce possible ? s’écria Benjamin avec surprise.

— Le colonel Conrad peut attester de cette vérité.

Le colonel inclina la tête, disant :

— Ce que dit mon oncle est tout à fait exact.

Et en lui-même il pensa :

— Tiens ! tiens ! monsieur Benjamin a l’air tout étonné d’apprendre le vol des plans et du modèle. C’est curieux. Est-ce que Lebon ne l’en aurait pas prévenu ? À moins que Lebon et monsieur Benjamin ne se connaissent pas encore ?… C’est égal ! Il faudra que je devienne l’ami de ce jeune homme, il m’intéresse beaucoup.

Déjà Benjamin demandait à l’ingénieur :

— Avez-vous pu retracer les voleurs ?

— Oui, l’un d’eux a été pincé.

— Bon, voilà au moins un résultat.

— Mais l’autre… voulut continuer Conrad.

— Ils étaient deux ? interrompit Benjamin très intéressé.

— Oui. Et cet autre, qui était ma secrétaire, une jeune fille en laquelle j’avais toute confiance, s’est, noyée le lendemain du vol.

— Accidentellement ?

— Volontairement !

— Un suicide ! s’écria Benjamin comme effrayé. En même temps un fort accès de toux le secouait.

— C’est ce que nous croyons, et c’est l’hypothèse la plus vraisemblable. Cette fille appartenait à une honorable famille pourtant.

— À moi, sourit Benjamin, cela paraîtrait plutôt invraisemblable.

— Si vous voulez. Mais en raisonnant la chose vous vous convaincrez comme moi. Vous allez voir : voici une jeune fille séduisante, instruite et d’un moral indiscutable. Il arrive qu’un jeune homme de bonne mine, ayant de l’avenir, mais effrénément ambitieux, entraîne cette jeune fille, saisie d’une folie d’amour, à la participation d’un crime quelconque. Qu’arrive-t-il ? Cette enfant, pure jusqu’alors, se réveille au lendemain de son crime avec une conscience torturée et l’horreur de l’acte accompli. Alors, saisie par le vertige du remords, la terreur, et la conscience de son objection, elle court se jeter dans le fleuve… Voilà comment, le surlendemain de son crime, cette jeune fille fut repêchée du rivage de l’Île Saint-Hélène… Ce n’était plus qu’un cadavre !

— C’est affreux ! murmura Benjamin.

— Quant à moi, grogna le colonel, je trouve que c’est naturel, et je ne la plains pas.

Benjamin feignit de ne pas entendre la brutale remarque du colonel, et il demanda aussitôt à l’ingénieur :

— Mais, heureusement pour vous, vous tenez l’auteur principal du vol ?

— Nous le tenions… mais il nous a échappé !

— Ah bah ! fit Benjamin avec un air de doute.

— Ce matin même, alors qu’il était sous clef en attendant sa comparution devant le tribunal d’enquête, le voleur s’est mystérieusement éclipsé.

— Et il était sous clef, dites-vous ? fit Benjamin ahuri.

— Et gardé à vue !

— Ceci passe les bornes ! s’écria le jeune banquier avec un sourire incrédule.

— C’est pourtant l’exacte vérité.

— Je veux bien vous croire, répliqua Benjamin. Mais avouez que le fait pourrait bien, sans plus d’explications, paraître incroyable.

— Oh ! nous avons toutes les explications, dit Conrad avec assurance.

— Alors, ça va mieux. Et quelles sont ces explications ? Car, décidément, vous m’intéressez au plus haut degré avec cette histoire d’évasion mystérieuse.

— Il n’y a plus de mystère, sourit James Conrad, puisque le fait est expliqué. Écoutez, vous allez voir : le prisonnier venait d’être enfermé dans une salle commune où se trouvaient déjà une douzaine de détenus. La grille de fer, de toute solidité et fermée à triple verrou, était gardée par un porte-clefs. Or, voilà que trois individus s’avancent. Celui qui venait en tête, un tout jeune homme, portant une serviette sous le bras et se donnant des airs d’avocat, commanda au porte-clefs d’ouvrir la grille, disant qu’il avait ordre de conduire tel prisonnier devant le tribunal. Le porte-clefs hésita ; mais la mine des deux autres individus fit penser au gardien que c’était là deux policiers, et puis le tout jeune homme exhibait déjà un ordre du magistrat chargé de l’affaire. Alors, la grille fut ouverte… Le reste se devine.

— Nul doute que ces trois individus étaient des complices.

— Je ne sais pas s’ils ont participé au vol ; mais, chose certaine, ils ont été les auteurs de l’audacieuse évasion.

— C’est du véritable Nick Carter ? s’écria Benjamin avec une grande admiration. Une jeune fille honnête et bonne, ajouta-t-il, qui, à l’instigation de son amoureux, commet un vol audacieux, puis se suicide ! Ensuite, l’amoureux arrêté et qui s’évade sous le nez de la police de par l’aide et l’audace de trois inconnus… c’est magnifique ! Et voulez-vous le savoir, c’est absolument « américain » ! Good… very good !

— Et remarquez bien, reprit Conrad, que cela se passe en plein jour et sous les regards de la foule qui se presse, curieuse et avide de sensations, pour entendre le procès de l’homme qui s’évade juste au moment psychologique !

— C’est superbe ! s’écria Benjamin enthousiasmé. C’est très américain, je vous le répète.

— Et maintenant, désirez-vous savoir le nom du voleur, de celui qui s’est évadé ?

— Dites donc.

— Il se nommait Pierre Lebon !

— Lebon !… sursauta Benjamin, tandis que sa jolie figure imberbe exprimait l’ébahissement le plus profond.

— Oui, l’inventeur de ce même Chasse-Torpille.

— C’est impossible !

— Non… les preuves s’accumulent. Donc, Lebon m’ayant volé les plans, devis et modèles que j’avais acquis de lui, vous comprenez de suite l’impossibilité où je suis de discuter avec vous, pour le moment du moins, la transaction que vous me proposiez tout à l’heure.

— Mais ce Lebon va certainement être repincé, lui ou ses complices, sinon tous à la fois, fit Benjamin avec espoir. Quatre hommes ne disparaissent pas ainsi de la circulation comme dans un rêve.

— Certes, nous les retrouverons, car nous avons le signalement des trois individus qui ont aidé à l’évasion de Lebon.

Ces paroles amenèrent un imperceptible sourire sur les lèvres rouges et humides de Benjamin. Et pour comprimer un nouvel accès de toux, le jeune homme porta son mouchoir à sa bouche.

— Ah ! vilaine toux… murmura-t-il. Et il ajouta en regardant James Conrad :

— Je souhaite que vous rattrapiez ce misérable. Toutefois, je dois vous avouer que cette affaire me contrarie fort.

— J’en suis fâché, dit Conrad, qui n’était pas moins contrarié que son visiteur.

— Ainsi vous n’avez aucune idée de ce que sont devenus ces plans et ce modèle ?

— Aucune. Lebon, adroitement interrogé avant son évasion, n’a laissé soupçonner aucune piste. Du reste, il se proclame innocent.

— Naturellement, vous n’admettez pas son innocence.

— Non, puisque tout nous prouve que Lebon et son amante ont été les auteurs principaux du vol.

L’arrivée de Mme Conrad et de sa fille mit fin à l’entretien. James Conrad présenta son visiteur qui, devant les deux femmes, exécuta la plus gracieuse révérence.

Puis, l’ingénieur ayant consulté l’heure, déclara qu’il n’avait que le temps de se rendre à Montréal pour l’affaire qui l’appelait ce soir-là, ajoutant :

— Si vous le permettez, monsieur Benjamin, je vous laisserai avec Miss Ethel,

— Si mademoiselle le veut bien, répliqua Benjamin avec un sourire engageant, ce sera un grand plaisir pour moi tout en m’évitant la solitude d’une longue soirée d’hôtel.

La jeune fille sourit et s’inclina avec grâce.

— En ce cas, reprit Conrad, laissez-moi vous dire bonsoir et vous prier de vouloir bien nous honorer encore de votre visite durant votre séjour à Montréal.

— Je m’en ferai un plaisir, cher Monsieur, et tout l’honneur sera pour moi.