Les amours de W. Benjamin/01

Éditions Édouard Garand (71p. 3-6).

Lebel - Les amours de W Benjamin, 1931, illust p3.png


CHAPITRE I

UN AVOCAT QUI NE SE GÊNE PAS DE DIRE CE QU’IL PENSE


L’ingénieur, James Conrad, habitait, au joli village de Longueuil qui se dresse sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent en face de la cité de Montréal, une villa d’été délicieusement enfouie dans un bouquet de verdure et de fleurs.

Dans un grand salon décoré avec goût et dont les fenêtres donnent sur le fleuve, trois personnages sont réunis. Il est huit heures du soir.

Nous reconnaissons de suite le premier de ces personnages, avec ses paupières clignotantes derrière un lorgnon, c’est l’ingénieur, James Conrad. Il parcourt les journaux du soir, assis à l’écart dans un angle du salon.

Vers le centre et assise près d’une table sur laquelle s’entassent des journaux et des magazines, nous voyons une femme d’une âge mûr et aux cheveux tout blancs. Mais en dépit de l’âge et des cheveux blancs, cette femme possède une figure encore fraîche. Les yeux, bruns, sont doux et expressifs. Les traits sont délicats et réguliers. Les lèvres, bien dessinées, conservent encore un peu de leur incarnat du jeune âge. Cette femme, c’est Mme Conrad. Elle a dû être très belle en sa jeunesse, car on la trouve encore jolie. Toute sa personne révèle une distinction innée.

Plus loin, assise devant un piano, nous retrouvons cette délicieuse jeune fille qu’est Ethel Conrad. Ce soir-là, elle est vêtue d’une jolie robe de dentelle blanche. Un modeste décolleté laisse voir la nuque de nacre sur laquelle repose la lourde natte de ses cheveux châtain clair. À cet instant, la jeune fille laisse ses doigts fuselés errer distraitement sur le clavier, et l’instrument rend une mélopée d’exquise langueur.

Tout à coup James Conrad fait un haut-le corps. il laisse tomber son journal sur ses genoux, et ses yeux clignotants et désorbités se posent sur sa femme qui, à ce moment, occupe sa pensée à la lecture d’un magazine.

Pourtant, le mouvement brusque de son mari ne lui a pas échappé. Elle lève ses yeux doux et caressants sur lui et semble attendre qu’il donne l’explication de sa stupeur.

— Sais-tu la nouvelle que je lis, Edna ?

— Quelle nouvelle, cher ami ?

— Henriette Brière s’est noyée !

Les paupières de James Conrad, pendant qu’il annonce cette nouvelle, battent plus vivement.

— Est-il possible ! s’écrie Mme Conrad, stupéfiée à son tour.

— Ma foi… si tu veux lire toi-même… Son cadavre a été repêché à L’Île Sainte-Hélène et transporté à la Morgue où, ce matin, son père, Antoine Brière, l’a reconnue.

Mais déjà Mme Conrad s’était levée pour courir à son mari et saisir le journal qu’elle se mit à dévorer de ses yeux étonnés.

Le nom d’Henriette Brière avait frappé l’ouïe d’Ethel, puis, frémissante, elle avait écouté l’explication donnée par son père. Alors, elle quitta le piano brusquement, et, pâle, tremblante, elle vint à sa mère, murmurant, toute stupéfaite elle aussi :

— Henriette… Henriette noyée !

Mme Conrad, tremblante aussi, dit en regardant sa fille :

— Oui, c’est ce que dit le journal !

— C’est incroyable ! fit la jeune fille, dont le cœur battait à tout rompre. Et, penchée sur l’épaule de sa mère, elle se mit à lire la stupéfiante nouvelle.

— Pauvre Henriette !… murmura-t-elle en essuyant de son petit mouchoir de dentelle bleue quelques larmes irrésistibles.

Mme Conrad, aussi, avait les yeux mouillés.

— À regarder la chose de près, reprit Conrad dont l’émotion avait été plutôt courte et en allumant un cigare, on ne peut s’étonner qu’à demi.

— Comment cela ? fit Mme Conrad en allant reprendre son siège.

— Un simple raisonnement : Henriette, prise de remords après le vol des plans, se sent jetée comme en un gouffre d’où elle désespère de sortir. Elle sait que sa réputation est irrévocablement perdue. Elle a honte de son acte, honte de son fiancé, honte d’elle-même, et toute cette honte va rejaillir sur sa famille qu’elle estime. Ensuite, Lebon est arrêté et sa carrière est totalement ruinée. Voilà donc du coup les projets d’épousailles à l’eau, et l’avenir apparaît à la jeune fille rempli d’écueils et de misères. Elle sait encore que tôt ou tard elle devra suivre le chemin que vient de prendre son fiancé, c’est-à-dire le chemin de la prison. Et vois-tu, Edna, où aboutit mon raisonnement ? À ceci : pour éviter la honte et l’ignominie, Henriette a recours à l’unique moyen… le suicide !

— Oh ! père, qu’oses-tu dire ! exclama avec reproche Ethel, qui ne pouvait croire Henriette, qu’elle connaissait bien, capable d’aller jusqu’à une telle extrémité. Par surcroît, au fond d’elle-même, malgré l’assurance qu’en donnait son père, la jeune fille ne pouvait admettre qu’Henriette fût une voleuse. Elle avait trop appris à connaître la droiture et la probité de la petite canadienne. Elle ne pouvait non plus considérer Pierre Lebon comme un voleur. Non, ces deux êtres-là, tous deux faits de noblesse et de bonté, n’étaient pas les scélérats qu’on disait. Ils avaient été l’objet de quelque machination infernale préparée dans l’ombre par des coquins de la pire espèce. Oui, suivant son idée, les plans et le modèle du Chasse-Torpille avaient été enlevés par des ennemis de son père. Ces malfaiteurs, très au courant de la routine des bureaux des ingénieurs-fabricants, s’étaient arrangés pour faire retomber toutes les apparences sur Henriette et Pierre.

La jeune fille avait émis ces hypothèses avec une ferme conviction à son père qui, tout à fait aveuglé par les insinuations méchantes du colonel Conrad, son neveu, et ses calomnies, et aussi par les apparences nombreuses qui se réunissaient contre Henriette et Lebon, n’avait voulu rien entendre. Il avait même imposé silence à sa fille.

Aussi, aux paroles d’Ethel, assuma-t-il un ton autoritaire pour répliquer :

— Je dis suicide, Ethel, et je le maintiens. Cela suffit. D’ailleurs, ajouta-t-il moins sévèrement, le journal émet cette opinion.

Les deux femmes, assises l’une près de l’autre, demeurèrent silencieuses et consternées. Elles étaient habituées à respecter les opinions comme les volontés de l’ingénieur.

Conrad reprit, après un moment de silence :

— Ce que je ne peux comprendre, c’est le but de ces deux insensés. Oui, quelle idée folle les a pu pousser à ce vol ? Lebon voyait son avenir assuré, il avait même devant lui un avenir brillant. Avait-il conçu l’idée de négocier son invention avec d’autres capitalistes, après avoir négocié avec moi ? C’est stupide ! Et l’autre, cette Henriette, une fille que j’avais toujours estimée et pensé intelligente ? Non, vraiment, je n’en reviens pas !

L’ingénieur hocha la tête, se renversa sur le dossier de son fauteuil et tira de fortes bouffées de son cigare.

Une pendule sonna la demie de huit heures.

À l’instant même la sonnerie de la porte du hall vibra.

— Un visiteur ! dit simplement Mme Conrad.

— C’est Philip, je parie, ajouta l’ingénieur.

Un domestique vint annoncer : « Monsieur l’avocat Montjoie ».

Ethel rougit en entendant prononcer ce nom, car Lucien Montjoie, c’était le rêve de sa vie future, celui qu’elle avait depuis longtemps choisi pour le compagnon de son existence, celui qu’elle aimait passionnément, celui, enfin, dont elle serait l’épouse fière lorsque viendrait l’automne. Ce mariage avait été en effet décidé à la fin de l’hiver, et les fiançailles avaient été fixées pour le 15 juin.

Mme Conrad, qui désirait ce mariage autant que sa fille, jeta à celle-ci un regard rempli de maternelle tendresse et sourit.

Quant à James Conrad, il dit rudement.

— Introduisez !

L’instant d’après, Lucien Montjoie apparaissait dans la grande porte en arcade du salon ; il apparaissait froid, digne, sévère. Ethel frémit d’inquiétude, car jamais Lucien n’était venu avec cette attitude hautaine, et un vilain pressentiment l’assaillit. Pourtant, elle réagit promptement et voulut sourire au jeune avocat. Celui-ci ne parut pas voir le sourire de la jeune fille, il se borna à lui faire une légère inclination de tête. Puis il esquissa une petite révérence devant Mme Conrad et, regardant l’ingénieur, demanda d’une voix sourde en laquelle on pouvait deviner quelque chose de contenu :

— Puis-je avoir un entretien avec vous, monsieur ?

— Ah ! vous désirez me parler ? fit Conrad avec un accent peu invitant.

— Si vous voulez bien m’accorder cette faveur.

— Je le veux bien. Toutefois, je ne peux disposer de plus de dix minutes, attendu que je dois me rendre à Montréal par le traversier de neuf heures.

— Dix minutes… c’est tout ce qu’il me faut, répliqua Montjoie sans se départir de son ton hautain et froid.

— Veuillez donc me suivre, commanda Conrad.

Au ton de ces deux hommes et aux regards qu’ils se jetèrent l’un à l’autre, Mme Conrad et sa fille jugèrent que quelque chose d’anormal allaient se passer, et elles s’inquiétèrent vivement. Elles s’imaginaient qu’un malentendu était survenu entre ces deux hommes, mais elles croyaient que l’affaire s’arrangerait après quelques explications. Elles étaient loin de penser que la scène qui va suivre avait été provoquée par l’arrestation de Pierre Lebon.

Conrad avait conduit son visiteur à son cabinet de travail, au premier étage. Il s’était assis et avait désigné un siège à l’avocat. Mais celui-ci, d’un signe de tête refusa.

— Eh bien ! qu’avez-vous à me dire ? interrogea l’ingénieur avec un mouvement de contrariété.

— Monsieur, répondit le jeune homme d’une voix contenue, je viens d’avoir une entrevue avec Pierre Lebon aux quartiers généraux de la police, et savez-vous ce que j’ai appris ?

— Qu’avez-vous appris ?

— Ceci : que l’absurde accusation qui pèse sur mon ami et Mademoiselle Brière, dont vous avez dû apprendre la triste fin…

— En effet, interrompit Conrad sur un ton aussi froid que celui de Montjoie, je viens d’apprendre la nouvelle par les journaux.

— Eh bien ! cette accusation absurde, je le répète, vient, me dit-on, de vous !

— C’est le cas.

— Vous avouez ? fit Montjoie avec étonnement, tant il s’était attendu à une protestation énergique.

— Pourquoi nierais-je ? Le crime de Lebon n’est-il pas assez expliqué ?

— Expliqué !… fit avec animation l’avocat. Ah ! c’est ainsi que vous expliquez, vous, un injuste soupçon ? Une canaille s’est approché de vous, et cette canaille vous a dit : « Je soupçonne Lebon… C’est lui qui a commis le vol avec pour complice sa fiancée, Henriette… » Et vous avez cru la canaille, et pour vous c’en est assez pour expliquer le crime. Ah ! ça, monsieur, ne savez-vous pas raisonner à votre âge ? Logiquement le vol est commis par l’individu à qui il profite…

— Ah ! ah ! ricana Conrad, je parie que vous pensez que ce vol ne saurait profiter à Lebon ?

— Selon mon jugement et celui de tous les honnêtes gens, Lebon ne pouvait tirer profit de ce vol, c’est évident. Il avait fait, avec vous une affaire magnifique, comme il le disait lui-même. Il était au comble de ses vœux, il voyait sa réputation faite comme sa fortune. Est-il sensé que, par un vol stupide, il ait tout ruiné ?

— Oui, vol stupide, comme vous le dites. Et j’ajouterai : une folie impardonnable !

Montjoie garda le silence une minute en fixant son interlocuteur avec des yeux en lesquels on aurait pu lire ceci :

— Décidément, s’il y a un fou quelque part, le voilà bien devant moi !

Puis un sourire amer crispa ses lèvres, et il reprit sur un ton conciliant :

— Tenez, monsieur, écoutez-moi. Lebon m’a chargé de le défendre demain devant le tribunal d’enquête. Mais avant que l’affaire aille jusque-là, j’ai pensé qu’il y avait moyen d’arranger la chose.

— Comment ? demanda Conrad, curieux.

— En retirant votre accusation.

— Pour cela il faudrait que Lebon fût innocent.

— Il est innocent, je le jure.

— La preuve ?

— La preuve !… répéta Montjoie comme avec effort, mais tout… tout prouve son innocence : le caractère droit de Lebon, sa probité reconnue, toute sa jeunesse laborieuse, son désir ardent de se créer une situation honorable…

— Ce que vous émettez là, interrompit sèchement Conrad, ne pourrait être, à la rigueur, que des preuves morales. Mais ces preuves ne sauraient suffire, quoiqu’elles militent en sa faveur. Il nous faudrait tout au moins une preuve matérielle de son innocence.

Ce raisonnement parut surprendre Montjoie, il ne pouvait pas saisir la pensée de Conrad qui, sans le vouloir peut-être, venait de confondre l’esprit du Code qui exige contre le voleur une preuve matérielle, ou à conviction, mais non contre l’homme innocent. Car, selon les lois anglaises, tout accusé qui comparaît devant les tribunaux est censé être innocent jusqu’à ce qu’une preuve matérielle ou à conviction ait été présentée contre lui. Ici, au Canada, comme en Angleterre, l’accusé doit combattre devant les tribunaux pour maintenir intacte son innocence, tandis qu’en France, par exemple, l’accusé, étant reconnu comme coupable, doit combattre pour démolir cette culpabilité. Dans le premier cas c’est le tribunal qui cherche la preuve matérielle ou à conviction, dans le second c’est l’accusé qui cherche la preuve matérielle de sa non culpabilité. Montjoie, qui était renseigné sur les codes, ne pouvait donc sur le moment saisir la pensée de l’ingénieur. Aussi, demanda-t-il :

— Qu’entendez-vous par preuve matérielle ?

— Prouvez-moi, par exemple, que les Plans et le Modèle du Chasse-Torpille ne sont pas en la possession de Lebon ! Ou prouvez-moi encore qu’il n’a pas vendu ces plans et ce modèle à d’autres capitalistes !

— Oh ! ceci nous le prouverons. Monsieur. Mais pour produire une telle preuve, comme vous le savez, il importe de trouver le ou les véritables voleurs. Mais cela pourra nous prendre plus ou moins de temps. En attendant, ce que je veux vous demander, c’est de retirer votre accusation simplement, afin que Lebon recouvre sa liberté.

— Ce que vous demandez est impossible.

— Pourquoi ?

— Vous le savez bien, en retirant l’accusation. Je reconnais l’innocence de Lebon.

— Si Lebon est innocent, que vous importe ?

— Oui, s’il est innocent, ricana Conrad. Mais l’est-il ?

— Ainsi, vous vous entêtez même contre le bon sens ? demanda Montjoie, tremblant de colère.

— Les faits sont les faits !

— Les faits… vous les inventez ! cria le jeune homme hors de lui.

Ces paroles amenèrent un rouge brûlant sur le front de l’ingénieur, qui gronda :

— Pesez vos paroles, jeune homme !

— Et vous, avez-vous seulement pesé vos actes ? Avez-vous pesé vos paroles ?

— Je n’ai pas de compte à vous rendre !

— Et moi, je vous en demande.

— Monsieur…

Les voix s’étaient élevées graduellement : elles avaient atteint un haut diapason, et debout, face à face, les deux hommes se regardaient avec défi.

— Je peux vous demander, reprit Montjoie d’une voix âpre, pourquoi vous lancez une folle accusation contre un jeune homme et contre une jeune fille de réputation sans tache. Mais puisque vous refusez de répondre, je le ferai pour vous. C’est parce que, peut-être, ces deux jeunes gens ne sont pas de la race à laquelle vous appartenez !

— C’est assez ! rugit Conrad blême de colère. Les dix minutes que je vous ai trop généreusement octroyées sont expirées.

— Soit, répliqua Montjoie avec un sourd grondement, vous êtes chez vous et vous y êtes le maître. Mais nous nous reverrons !

— Pas dans cette maison à coup sûr, car dorénavant ma porte vous est interdite. Je n’aurai que le regrettable souvenir de vous avoir vu courtiser ma fille !

— Prenez garde au regret plus terrible de vos actions injustes dont rougira plus tard votre fille pour laquelle, je l’avoue avec franchise, je conserverai les sentiments des plus purs.

Et Montjoie quitta brusquement le cabinet de l’ingénieur.

Celui-ci se jeta furieusement dans un fauteuil où il demeura sombre et méditatif.

En bas, Ethel Conrad avait entendu les rudes paroles échangées là-haut. À deux ou trois reprises elle eut l’envie de monter. Sa mère, tout aussi inquiète et consternée, l’avait retenue. Mais quand elle entendit dans l’escalier le pas saccadé du jeune avocat, elle courut à sa rencontre dans le hall.

Le jeune home lui sourit tristement.

Elle pleura et bégaya :

— Hélas ! Lucien, le malheur est sur nous !

— C’est votre père qui l’aura voulu… Adieu, Ethel !

— Adieu, Lucien !

Mais la jeune fille voulut le retenir…

Le jeune homme courut à la porte et s’élança dehors.

Ethel, à demi pâmée de sanglots, rentra, en chancelant, dans le salon et alla se jeter dans les bras de sa mère.

— Courage, Ethel, murmura celle-ci en embrassant longuement sa fille, tout s’arrangera, je l’espère !