Les ailes qui montent

Imprimerie Beauregard (p. Titre-31).

JULES TREMBLAY

Les Ailes
qui Montent


(HOMMAGE DU NOUVEL AN 1919)


ÉDITION PRIVÉE

OTTAWA
IMPRIMERIE BEAUREGARD
1918

Ce poème est tiré à cent exemplaires numérotés et paraphés par l’auteur.
No…25…

EN VOUS SOUHAITANT UNE BONNE ANNÉE


Les vers qui suivent n’ont plus leur raison d’être, tant le maréchal Foch a précipité la fin de la guerre tant il a victorieusement rapproché les perspectives du désarmement universel.

Cependant, « LES AILES QUI MONTENT » ont entrevu la réalisation, sans doute lointaine encore mais probable, d’un rêve de paix durable entre civilisés.

À ce titre, l’idée restera longtemps dans l’actualité des préoccupations humaines.

À ce titre je l’offre à mes amis, en les priant de l’agréer à l’égal d’un souhait, exprimé pour que l’année 1919 leur soit légère, pour que la résurrection du calme leur soit douce et riante, pour que les seules émotions à venir soient joyeuses.

Je formule mon vœu dans cet esprit, je le prolonge au delà de la salutation traditionnelle : « Bonne et heureuse année, bonne et heureuse Paix ! »

JULES TREMBLAY


102, Avenue Russell,

Ottawa, Canada.
À

Rémi Tremblay,
poète,
Vétéran de la guerre de Sécession
et de l’invasion fénienne,
Capitaine en retraite,
ce Poème est affectueusement
dédié
en témoignage
d’admiration filiale.

J. T.

LES AILES QUI MONTENT


Toi qui vois tout, Toi qui sais tout, Dieu de lumière,
Fais que la Paix revienne un jour en ma chaumière !

Je ne me sens plus jeune, et mon bras est moins prompt,

Quand il lui faut tenir pour ceux qui sont au front.
Tous mes fieux sont partis. La mère se fait vieille.
Elle pleure en secret, la nuit, et se réveille
En proie au cauchemar des deuils perpétués,
Qui clament dans son cœur : « Tes enfants sont tués ! »

Moi, je me sais plus fort, et je lui dis : « Espère ! »
Mais elle me répond : « Tais-toi, tu n’es qu’un père ! »
Elle, c’est la Maman, et toutes les mamans
Entretiennent leur foi de pleurs et de tourments.
Elle rêve tout haut des maux qu’elle devine,
Et voit sur les talus que le canon ravine
Fondre les bataillons, dans la foudre emportés
Avec ses fils, hélas ! nos fils, déchiquetés !
Si mes enfants tombent là-bas, c’est pour la France.
Ils ont pour eux la Gloire, et j’aurai la navrance ;
Mais je ne croirai pas en avoir fait assez,
Malgré le poids des ans et mes membres lassés.
Aujourd’hui, je suis seul, la tâche me dépasse ;
Mes pas rhumatisants franchissent moins d’espace,
En creusant le sillon, et ma débile main
Tremble, pour maintenir l’attelage en chemin.
Le soc est lourd, l’effort est dur, la terre avare.
Dans mon vieux bas de laine où l’argent se fait rare.
Quand je plonge la main les mailles se défont :
La Misère en grugeant s’est fait un nid au fond.
En attendant qu’un soir le dernier sou s’en aille,
Je songe à nos soldats jetés dans la bataille,
Et qui comptent sur nous, les femmes et les vieux,
Pour imposer au sol un tribut onéreux.
Je ne veux pas qu’on sache, au pays des tranchées,
Combien j’aurai de pain, en comptant les bouchées,

Lorsque viendra l’hiver et le dernier faisceau,
Car j’aurai tout donné pour le suprême assaut !

Toi qui vois tout, Toi qui sais tout, Dieu de lumière,
Fais que la Paix revienne un jour en ma chaumière !


I


… Et je fus transporté par delà les sommets
Qui dominent la vie et percent les nuages ;
Je franchis les éthers où l’âme se soumet,
Et là, tout près de Dieu, loin des humaines rages,
Je regardai le Monde ; et je criai : « Pitié ! »

Des peuples, des troupeaux enjugués à la guerre,
Ramenaient l’Homme aux temps du crime, amnistié
Par la force du glaive et du fléau Misère.
Hagards, ils répandaient leurs flots précipités,
Vaguant par millions en cohortes funèbres,
Dans les débris en feu des croulantes cités ;
Et pour calmer l’horreur de leurs fronts en ténèbres.
Lourds du sang répandu dans le sac et le viol,
Ils jalonnaient la route où passait leur sadisme,
Avec la torche incendiaire et l’alcool.
Et les pires d’entre eux, en gage d’héroïsme,
Portaient un Aigle Noir sur une croix de fer.
Ces meutes d’un césar réclamaient pour égide.

L’aide d’un Dieu clément, et volaient à l’Enfer
Le secret meurtrier d’une vapeur viride,
Pour détruire d’un coup les êtres et les champs,
Afin que le désert assurât la conquête,
Et livrât tout un monde en ruines aux camps.
Ces peuples, ces soldats, la Folie à leur tête,
Croyant avoir au bras le bouclier de Thor,
Affrontaient, chef baissé, la mitraillante averse
Qui creusait devant eux les couloirs de la Mort ;
Et comme un blé mûri que le faucheur renverse,
Ils tombaient foudroyés ; mais d’autres surgissaient.
Dans l’étroite vallée où sont agonisantes
Les cruautés d’hier, qui déjà s’épuisaient ;
Où, sans pouvoir venger leurs détresses cuisantes,
Gémissent les blessés et se taisent les morts ;
Où tous les doigts crispés déchirent les tuniques,
Comme pour découvrir en un dernier effort,
Le venin, dans les cœurs, des haines sataniques.
Tel un déferlement de fléaux surhumains,
Issant d’un gouffre noir et grossis dans les flammes,
Ils roulaient derrière eux les empires germains,
Poussés au suicide — hommes, enfants et femmes —
Avec le bruit pesant d’un trône qui s’abat.
Dans les foyers éteints d’immenses incendies,
Dans les villes en pleurs où la foule se bat,
Dans les écrasements des sombres tragédies

Qui sur les bords du Rhin les jettent terrassés,
Ces peuples pantelants clament dans leur colère
Leur menace au césar :
— Pas plus loin ! C’est assez !
L’âme du Monde meurt ! Il ne faut plus de guerre !

Il arrive trop tard, le mot Humanité,
Le zèle sans drapeau, le rêve sans patrie,
Quand les ruines ont dans leur infinité
Repoussé hors des lois la nation flétrie,
Qui veut jusqu’à l’abîme aveugler son Destin.
Toujours plus loin, plus bas, l’Orgueil humain retombe,
Et met la conscience au-dessous de l’instinct ;
Il entre, sans la voir, dans la vaste hécatombe,
Où sont les passions des siècles entassés,
Où sont les conquérants avec la barbarie,
Les dols, les trahisons, les serments transgressés.
Et toutes les hideurs des âges de tuerie ;
Son vieux dogme guerrier que l’Amour haïssait,
Pousse à la déchéance et n’entend plus les âmes ;
Le Sacrilège dit : « Roi du Monde ! Qui sait !… »
Et sur l’œuvre de Dieu pose ses mains infâmes ;
Il réveille le fauve à Potsdam endormi,
Et lui crie :
— En avant ! La Terre est au pillage !
La proie est au plus fort ! Le Droit est l’Ennemi !

Imposons à la mer la rançon Torpillage,
Renversons l’univers pour le remettre à neuf ;
Et s’il ne reste plus un seul carré de chaume
Pour la Société, dont je serai le veuf,
J’irai combattre au Ciel l’autre Dieu, moi, Guillaume !
Et des charniers sanglants, dont le sol est bouffi
Comme par une lèpre attendant le cautère,
Monte un cri de révolte, en réponse au défi
Qu’un Vandale manchot lance à toute la Terre !
Au fond des océans gronde, pour l’accuser,
L’écho des désespoirs hurlés dans les naufrages.
Et les vagues en deuil ne peuvent apaiser
Leurs flots accusateurs, qui portent aux rivages
La plainte des enfants assassinés par Lui.
Les crimes de la Mer hantent le périscope,
Et sur chaque fantôme une Croix-Rouge luit,
Comme pour éclairer l’infaillible horoscope,
Qui met la borne au meurtre et voit le châtiment !



Dites quel talion, ô poignantes victimes,
Doit punir l’Assassin, au jour du Jugement !
Quel dam égalera vos angoisses intimes,
Et vos sueurs de sang quand riait le bourreau ?

Qui vengera jamais les tortures des mères,
Quand la Paix remettra les glaives au fourreau ?
Et vous, quels justiciers attendez-vous, Chimères,
Qui suspendez aux tours des Panthéons chrétiens
Vos symboles de pierre inclinés sur le vide ?
Quels mystérieux mots forment vos entretiens.
Quand, la nuit, vous songez au maraudeur avide,
Qui pointe sur vos murs les canons infernaux,
Pour trouer dans le Ciel des blessures géantes ?
Ô combattants sacrés qui veillez aux créneaux,
Quel ordre vont donner vos bouches suppliantes.
Aux hommes qui viendront ?
— Vengez Reims, et Louvain !


II


Mais d’où vient cet appel déchirant et tragique,
Qui fait monter la Haine au cœur, comme un levain ?
La Parole est muette, ô femmes de Belgique !
Car vos yeux ont vidé l’océan des douleurs,
Quand la Prusse a voulu vous briser sous l’opprobre,
Et d’un baiser ternir les célestes pâleurs,
Sur vos fronts où Dieu mit tous les trésors d’octobre.
La tache n’atteint pas votre peuple martyr,
Qui tomba sans défaite en ébranlant le Monde ;
Et quand les jours futurs viendront s’appesantir
Sur les tyrans d’Aerschot, de Liège et de Termonde.

L’immuable Justice entendra les témoins,
De partout accourus pour revancher les Flandres,
Et pour faire crouler sur ses piliers disjoints,
L’empire, comme un bois que rongent les malandres.
Et ces témoins du Droit devant l’Éternité
Diront à Dieu :
— Voici les fusilleurs d’otages.
Voici ceux dont la haine et dont l’iniquité
Ont blasphémé contre le sang de l’Héritage,
Que ton Fils a légué du haut du Golgotha !
Voici Caïn-Guillaume et ses valets, les princes.
Voici les meurtriers, zeppelins et gothas,
Les officiers, déportateurs de nos provinces !
Entends ces cris d’horreur ! C’est le rempart vivant
Placé devant la troupe en marche. Vois, des femmes
Sentent la Mort planer et courir dans le vent,
Quand la mitraille jette en tourbillon ses flammes.
Les enfants sont frappés ; les mères, le sein nu,
Le corps brisé, sanglant, marqué de coups de crosse,
Atteintes à leur tour, comme un flot continu
S’affaissent dans le bruit du sacrilège atroce !
Des prêtres, des vieillards, dans les vides poussés,
Sont broyés par le fer et foulés sous les bottes !
Car ce sont des Prussiens, des êtres émoussés
De tous les sentiments sombrés dans les ribottes,
Qui font ainsi la guerre aux Belges insoumis.

La Terre peut venger ce deuil et ce supplice.
Mais les crimes sans nom que la Brute a commis
Demandent ta justice à Toi, Dieu de Justice !


III


C’était un doux pays de rêve et de clarté,
Une terre d’amour et de grâce éternelle.
Les peuples mendiaient un peu de sa beauté,
Pour qu’un regard plus pur éclairât leur prunelle.
Depuis l’âge lointain de son premier essor
Vers l’affranchissement du Verbe et de l’Idée.
Depuis que le courage et la foi de l’effort
Eurent donné l’espoir à la vie attardée,
Les vieux mondes, pensifs, et voués au tombeau.
En voyant s’occulter leur grandeur éphémère.
Songeaient, en regardant son immortel flambeau
Nourri des feux sacrés de Virgile et d’Homère :
« — C’est le Guide que Dieu veut donner aux vivants,
Pour que l’âme soit belle et la vertu féconde. »
Et les Arts de la Paix, radieux adjuvants
Qui prêchaient sa pensée ardente par le Monde,
Exprimaient l’avenir et l’idéal divin,
— Fermés, depuis quels temps, à l’humaine ignorance ! —
Pour que dans ses reflux la Terre se souvînt
Que toute liberté rayonne de la France.

Mais la Haine veillait, avec la Trahison,
Et pendant que tes yeux cherchaient l’œuvre future,
Sous les voiles épais des lentes nuaisons,
Le Barbare appelait aux armes sa Roture,
Ô France, créatrice et patronne du Droit !
L’âme n’a pas voulu céder à l’avalanche,
Et sur les champs de mort où la mitraille croît,
Tes enfants ont vécu l’heure de la revanche.

Dans les boyaux cruels de ton sol mutilé,
Tes poilus ont encore, et toujours, à la lèvre,
Le clairon dédaigneux du rire ensorcelé,
Qu’un Bleuet accouru des rives de la Bièvre,
Répandit de Verdun aux falaises du Nord.
Il venge allègrement sur les hordes tudesques
Les mères qui pleuraient, les frères qui sont morts,
Et les aïeuls livrés aux géhennes dantesques.
Il scande vers le Rhin l’éclat de sa chanson,
Mais se souvient qu’hier les Marches reconquises
Ont connu l’Aigle Noir et payé la rançon ;
Qu’elles ont vu les rois et les phalanges grises
S’acharner sur les seuils où dort la Pureté ;
Tomber les tout-petits dans un flot écarlate,
Et lever vers le ciel leurs deux bras, amputés
Par un Boche couard au tranchant d’une latte ;
Pleurer les vieux, perclus, malades et mourants.

Vivants crucifiés dans leur maison qu’on brûle,
Ou fusillés au mur comme belligérants
Par l’État-Major ivre en conciliabule ;
Puis, dans l’humble foyer où les parents sont nés
— Quand fuient les officiers que l’alerte déloge —
S’agrandir aux regards des maîtres étonnés,
Le vide, dans un coin où cliquetait l’horloge ;
Qu’elles ont vu, partout, rugir l’assassinat
Des blessés qu’on achève et des femmes qu’on souille.
Des brancardiers portant leur brassard incarnat,
Et des cercueils muets que la démence fouille ;
Qu’elles ont vu passer, dans l’éclair des obus,
Le blasphème insolent qui frappe les églises,
Qui raye du fronton le « Pax ominibus ! »
Et trace un long chemin de sanglantes balises,
Où l’avenir vengeur suivra dans ses excès,
L’ivresse de Satan et l’aveu de ses crimes.
Le fer, le sang, le feu, rongent comme un abcès
Ce sol, mais devant lui, les larmes se compriment.
Et s’ils ne pleurent pas, les bleuets et poilus,
Ils savent que demain, au delà de la Meuse,
D’autres pleurs couleront, que n’aura pas voulus,
En imitant Judas, l’Allemagne écumeuse.
Ils savent que le cri : « Deutschland über alles ! »
Lancé par tout un peuple, est un cri de défaite
Ayant pour auteur Goethe et Méphistophélès ;

Que l’aurore doit poindre où, l’âme stupéfaite,
Les masses frémiront du mensonge avorté,
Et compteront les deuils, les ruines, les veuves,
Les rançons de douleur et d’inhumanité,
Que paieront leurs hameaux, leurs villes et leurs fleuves.
Œil pour œil ! Dent pour dent ! La vengeance des morts
Atteindra les bandits dans l’ultime refuge,
Et devant le Prétoire où pausera leur Sort,
L’Homme sera témoin, mais Dieu restera juge !


IV


…Et je montai, plus haut encor, vers l’avenir,
L’avenir qui recueille en l’atome des orbes
L’Homme du nouveau sens, qui viendra réunir
Ses frères dans la Paix, où l’âme se résorbe.
Mais toujours je priais : « Pitié ! pitié pour eux ! »

Ô Progrès ! ta lenteur épuise l’Espérance !
Tu n’as pas devancé les siècles douloureux
Qui, blessés, attendaient l’heure de recouvrance.
Ton rêve de salut dans l’ombre se débat,
Pour étancher le sang des peuples qui trépassent,
Et tombent, en criant leur haine du combat.
Quelles hauteurs faut-il que les âmes dépassent.

Avant de voir pâlir à l’horizon plus pur,
L’aube d’un jour sans deuil qui plane sur le Monde ?

Pour que la Charité descende de l’azur
Et fasse tressaillir dans leur fibre profonde
La ville qui gémit et la glèbe qui meurt,
Combien d’exactions, de dols et de conquêtes
Arracheront du sol les dernières clameurs ?
Combien d’humanités rechercheront les bêtes,
Pour donner à leurs maux un faible apaisement,
Avant que les chemins ne voient plus de ruines ?
Les hommes ne croient pas, et leur tendresse ment.
Ainsi que l’épillet recèle une bruine
Qui dévore le grain des plus sûres moissons,
La guerre, dans le fruit des futures semailles
Qui viendront féconder l’ornière des caissons,
Cache sournoisement le fiel des représailles.

Ô Bernhardi, tu vois monter jusqu’à Berlin
Le courant formidable et rouge des vengeances !
C’est toi qui l’as voulu, l’infaillible déclin
Qui condamne ton peuple aux lâches allégeances.
Ton surhomme s’écroule où tu l’avais conduit.
Ton œuvre, soudoyé par la caste orgueilleuse,
A fait l’arme qui tue et la horde qui fuit,
Et tu n’as pas prévu la hâte périlleuse

Qui chasse hors de France, et jusqu’aux bords du Rhin,
Tes soldats en déroute et tes rois en panique.
Tu rêvais que l’effroi du meurtre sous-marin
Arrêterait aux ports les flottes titaniques.
Tout ce que la Belgique a moissonné de pleurs,
Tous les deuils que la Terre a portés sous les armes,
Tous le butin des officiers cambrioleurs,
Et les viols commandés dans les villes en larmes,
C’est toi, Von Bernhardi, toi qui les a voulus.
Regarde la frontière, et dis quelle réponse
Fait au dogmes d’Essen la vague des Poilus !
De la Manche à Belfort ta ligne se défonce.
Dans la Belgique morte, une force surgit
Des cendres du foyer pour délivrer ses Marches.
Le sabre avait écrit sur le peuple : « Ci-gît ! »
Mais du sol mitraillé, le sang des patriarches
Jaillit de chaque tombe et de chaque terreur.
Et se transfuse en Lui, qui ne fut pas complice
Des junkers aveulis et d’un veule empereur.
Franchis jusqu’à Visé la Terre-du-Supplice,
Et demande aux déserts qui cachent tes Louvains,
Quelle agonie attend ta puissance rhénane !
Les Cent diront : « Qui vive ! » et les échos sylvains
Écouteront venir l’immense caravane,
Le cortège innombrable et vif du talion.
Tu méprisais les corps, c’est l’âme qui se lève,

L’âme des exhumés en sa rébellion.
Criant à l’imposteur de Bade : « Pas de trêve ! »
Les consciences voient le pacte clandestin
De l’Orgueil qui se vautre et du fer qui ruisselle,
Et rien n’arrêtera la marche du Destin,
Car Dieu vient s’affirmer dans l’âme universelle !


V


Pour que ton règne arrive, et dure jusqu’au soir
Des jours, confus encor, dont l’aube se rapproche ;
Pour que le paysan, qui plonge son fossoir
Dans le terreau chargé de ronces et d’arroche,
N’avive pas la bombe, éteinte, du Passé ;
Pour que l’effort renaisse aux espoirs de la vie,
Sans l’échec douloureux de l’Idéal blessé,
Ô Paix de la lumière, il faut tuer l’Envie !
Il faut qu’un saint amour, aux peuples qui naîtront,
Enseigne que la guerre est un crime barbare,
Qui frappe la Grandeur et le Génie au front ;
Que le Haine est un joug, et l’Empire une barre,
Sur la route qui monte, étroite, jusqu’à Dieu.



Les races tomberont, comme tombent les feuilles

Au vent de la jonchée affolante du Feu.
Comme un gibier fuyant que le chasseur embrouille,
Les hommes chercheront, tous, un dernier abri
Contre l’irruption des éléments en armes.
D’autres guerres viendront sur le Monde assombri,
Jeter leur épouvante et fondre leurs vacarmes,
Jusqu’au jour où le sol, tuméfié de morts,
Crevé jusqu’au tréfond par les folles mitrailles.
Stérile, dévasté, dépouillé des trésors
Qui germaient en gonflant ses fécondes entrailles,
Refusera la nourriture et la chaleur
Aux fugitifs hagards des haineuses tueries.

L’Humanité criera du fond de sa douleur.
Vers un Dieu relégué parmi les vieilleries,
Vers le Galiléen toujours crucifié ;
Et ses poings décharnés, souillés par l’homicide.
Frapperont lourdement son cœur pacifié,
Triste, honteux, vaincu par le remords lucide.
Alors elle verra le deuil originel
Qui pèse sur Caïn et sur le dernier crime,
Sur la masse et le glaive engendrant le shrapnell,
Sur le frère qui fuit son frère, qui l’opprime,
Sur les hommes traqués et luttant pour la faim.
Partout sera l’effroi dans le désert immense.
La terre nue aura les flammes pour confins.

Et le foyer d’Enfer oblitérant la manse,
Jettera sur les corps des cendres pour linceul.
Alors une prière, éloquemment la même.
Agenouillera l’homme angoissé d’être seul,
Dans le décor sinistre et frappé d’anathème.
Alors les rescapés du désastre dernier
Renieront la Couronne et les formes anciennes.
Ils briseront l’armure et l’ordre casernier.
Qui tentent de survivre aux ruines prussiennes.
Ils feront de nouveau le rêve surhumain,
Réalisé jamais, et poursuivi sans cesse,
Des frontières sans guerre et des peuples germains,
Des serments accomplis, des pactes sans bassesse.
Ils auront tous assez souffert, assez pleuré,
Assez perdu d’amour dans les fléaux horribles
Descendus de partout, sur le Monde leurré,
Avec l’écrasement des foudres invisibles.
Qu’ils chercheront enfin ta voie, ô Créateur !

Tu n’avais pas créé les hommes pour le crime,
Mais leurs pas ont suivi le Veau-d’Or corrupteur.
Quand l’âme va trop bas, sa fierté se supprime,
Et l’argile demeure, avec les passions.
Les races, gémissant de n’avoir pas d’arbitre,
Ont traîné dans leur sang le rocher d’Ixion.
Elles n’ont pas voulu, dans leurs rogues chapitres,

Laisser parler l’amour et la fraternité.
Elles n’ont pas trouvé le mot que Tu consacres.
Elles n’entendaient pas, et n’ont pas écouté
Ta voix, lorsque le Mal exaltait les massacres,
Les vols de territoire, et les droits du canon.
« Gott mit uns ! » criait-il, aux spoliateurs d’âmes,
Mais le Droit leur mettait au col un alganon,
Comme aux bandits lâchés des galères infâmes.
Nos descendants verront — dans quel âge lointain !
Le règne de la Paix, élaguant les armées,
Qui sans pitié mentaient au bon Samaritain ;
Ils verront dans les ports les flottes réformées,
Restes du temps barbare où le fer gouvernait ;
Ils entendront parler Dieu dans leur conscience,
Et dans leur cœur la voix des Muses, qui renaît
En donnant à la Terre un dictame : Clémence !


Toi qui sais tout, Toi qui vois tout, Dieu de bonté.
Fais que la Paix demeure, avec la Liberté !

Le vieux Monde s’aigrit de compter les désastres
Consignés, chaque jour, aux funèbres cadastres
Des horreurs que la guerre ajoute aux désespoirs.

La ruine et la mort disloquent les terroirs
Où rayonnaient la joie et la douceur de vivre,
Où vibrait un bonheur qu’on n’ose plus poursuivre.
La guerre se nourrit des vœux recommencés,
Tant se creuse l’abîme entre les fiancés,
Entre les cœurs unis que le clairon sépare.
C’est pour les réquiems que le temple se pare,
Et l’ornement est sombre, et la cloche est un glas
Qui sonne lourd parmi les pleurs qu’on étrangla.
Mais Ta puissance est grande, et la Foi se console,
Près d’une sépulture, où la prière isole
Ceux que le sacrifice a brusquement meurtris,
Celles qui vont pleurer sur des restes flétris.
Elles portent dans l’âme une douleur trop vive,
Pour chercher hors de l’ombre une pitié passive,
Et c’est vers Toi que vont les pleurs silencieux,
Car c’est dans la douleur qu’on se souvient des cieux.
Les épreuves sans nombre ont tué la pensée,
En jetant sur la vie une rage insensée,
Et qui la fait haïr jusque dans ses attraits ;
Les engins de terreur ont fouillé les retraits,
Profondément cachés dans les antres de pierre,
Et broyé les vivants comme une fourmilière.
Les vents ont emporté, par delà l’hiatus
Des océans, la Peste, aux hideurs de rictus,
Qui frappe les chevets avec l’épidémie.

Et retourne en poussière aux morts qui l’ont vomie
Tous les fléaux, Seigneur, nous viennent des combats,
Car Ton règne est trop doux pour l’âme d’ici-bas.
Mais Ta Justice monte, et l’amour se révèle
Dans la rédemption de la Terre nouvelle.

Toi qui sais tout, Toi qui vois tout, Dieu de Bonté,
Fais que la Paix demeure avec la Liberté !


Achevé d’imprimer le 15 décembre 1918, aux ateliers
de l’imprimerie Beauregard,
222, Avenue Guigues, 222
Ottawa, Canada.