Les Vosges


AVIS

SUR CE POEME.



En parcourant l’Encyclopédie, l’au­teur tomba par hazard sur l’article des Vôges. Il s’attendait à trouver des dé­tails physiques et historiques sur ces curieuses montagnes. Il fut étonné de ne lire d’autres particularités que la retraite de S. Colomban dans les Vôges. Le poëme des Alpes lui revint alors dans l’idée. Il se proposa d’en faire un dans le même genre, où il vengerait sa Patrie de l’oubli des Auteurs du grand Dictionnaire. Voilà l’objet de cet ouvrage, qui serait susceptible d’un grand nombre de notes ; mais ces notes, trop étendues, seraient inutiles aux gens du pays, et trop courtes, aux étrangers. On s’est borné à un petit nombre de remarques indispensables. On a rejeté à la fin du Poëme ce qu’on a cru devoir dire sur le beau projet des Romains, de faire un canal de communication entre les deux mers, par la Saône et la Moselle.

Un Naturaliste a dit que les Vôges sont la continuation des Alpes. L’Auteur ne se flatte pas que son ouvrage soit une digne continuation de celui de Haller ; mais il a désiré de faire connaître sa Patrie.

Ce Poëme était destiné à paraître avec un recueil, en petit format, des œuvres choisies de l’Auteur. On l’en a détaché, à cause de la circonstance.

Son exécution typographique don­nera une idée de ce que les presses du Département des Vôges pourraient produire, si elles étaient encouragées. Cet art ferait valoir les papeteries du pays qui, elles-mêmes, ont besoin de secours.

LES VOSGES,

poëme.


Eh ! quoi ! de la nature éloquent interprète,
Haller, homme d’état, philosophe et poëte,[1]
Aura chanté ces monts de neige tout couverts,
Ces antiques frimats, ce trône des hyvers,
Cet éternel rempart des Peuples Helvétiques !
Et de sa lyre d’or les sons patriotiques,
Et la palme qui suit ses immortels travaux,
De ses admirateurs n’ont pas fait ses rivaux !
Nous, que de leurs sommets les Vôges environnent,
Sous l’abri toujours verd des pins qui les couronnent
Garderons-nous sans cesse, à des objets si grands,
Des sens inanimés, des yeux indifférens ?

De la Moselle, ô vous, Nayades vagabondes,
Qui roulez au hazard le tribut de vos ondes,
Rendez, comme vos flots, mes vers majestueux.
Donnez-moi, pour vous suivre, un stile impétueux.
Que ces monts, dont la tête est voisine des nues,
Me laissent pénétrer sous leurs cimes chenues,
Et qu’à des yeux mortels il soit donné de voir
Des eaux que vous versez l’immense réservoir.
Filles de l’Océan, je verrai vos compagnes
S’élancer, comme vous, du sein de nos montagnes.

Et la Sarre, et la Meurthe, à mes yeux attentifs,
Offriront le berceau de leurs flots fugitifs.
La Saône, plus tranquille et plus lente en sa course,
Dispense à d’autres lieux les trésors de sa source,
Et ses flots, retenus par un charme secret,
Au Rhône impatient vont s’unir à regret.
Nayades de nos bords, vos ondes égarées
Courent vivifier de lointaines contrées.
Précipitez leurs cours. Mes regards empressés
S’arrêtent aux sommets des monts où vous naissez.

D’un spectacle si grand que ma vue est saisie !
Tous ces monts chevelus règnent sur l’Austrasie,
Et de leurs noirs sapins la sombre majesté,
Protège un peuple, heureux dans sa simplicité.
Le Rhin coule à leurs piés. Leur éternelle masse
Touche aux bords applanis de la fertile Alsace.
Je les vois, couronnant le Suisse belliqueux,
S’étendre au mont Jura, qui s’allie avec eux.
Le Donnon, qui s’élève au milieu de la chaîne,[2]
La domine, du tiers de sa tête hautaine,
Et, par un double rang de rochers entassés,
Presse ces boulevards l’un sur l’autre exhaussés.
Que mes sens sont émus ! que d’augustes merveilles
Enchantent mes regards, ou frappent mes oreilles !
L’horison, devant moi, soudain s’est prolongé,

J’ai fait un pas de plus, et le monde est changé.

Ô comment parcourir cette scène infinie ?
Écoutez, écoutez l’effrayante harmonie
De ces torrens, grondans dans le creux des vallons ;
Et les mugissemens des bruyans aquilons.
Voyez ces pins altiers, dont les ruisseaux limpides
Retracent dans leurs flots les vertes pyramides.
Osez vous enfoncer dans ces vastes forêts,
Dans ces grottes sans fonds, antres sourds et secrets,
Dont jamais le soleil n’éclaira les mystères.[3]
Essayez de gravir sur ces rocs solitaires,
Minés par les torrens, des feux du ciel frappés,
À ces feux, aux torrens, aux siècles échappés.

Aigle fier et sanglant, ministre du tonnerre,
C’est ici ta patrie, et je foule ton aire.
La foudre que tu tiens fait mugir, à mes piés,
Le fracas des échos cent fois multipliés.

Admirez avec moi, sur ces roches pressées,
Le reflet éclatant des neiges condensées.
Jamais l’astre du jour, échauffant nos climats,
N’a, du haut de ces monts, détaché les frimats.
Leur cime, toutefois, teinte de sa lumière,
Des clartés du matin s’embellit la première ;
Et dans sa flamme encor leur sommet est noyé,
Quand le voile des nuits est partout déployé.

Ô soleil ! sur les monts, et le guèbre et le mage,
Du grand tout, nommé Dieu, virent en toi l’image.
Sous les noms de Mitras, et d’Hercule, et d’Hermès,

L’homme des premiers tems adora tes bienfaits.
Tu meus, autour de toi, les sphères entraînées.
Tu fais fuir, devant toi, les saisons enchaînées.
Tu prodigues ta flamme aux besoins des mortels,
Et la reconnaissance a dressé les autels.
Les prêtres à ton culte ont mêlé l’imposture.
Dans la Vôge, autrefois, ils t’appelaient Mercure.[4]
D’autres temples, depuis, ont déguisé ta loi ;
Mais le ciel est le seul qui soit digne de toi.
De nos opinions que m’importe le rêve ?
Au sommet de ces monts jusqu’à toi je m’élève,
Et tes rayons pour moi sont les lettres de feu
Où Dupuis, de nos jours, a lu le nom de Dieu.[5]

Descendons cependant de ces cimes bleuâtres,
Et suivons par degrés les longs amphitéâtres
Qu’au penchant de ces monts il nous faut admirer.
À ceux des Alpes même on peut les comparer.
Leur coupe est moins hardie et n’en est pas moins belle ;
Leur front n’est pas couvert d’une neige éternelle.
La chûte des glaçons suspendus aux rochers,
Y menace bien moins, et troupeaux, et bergers ;
Leurs pics sont moins tranchans, et, du haut de leurs cimes,
L’œil, avec moins d’effroi, mesurant leurs abymes,
Y trouve, en raccourci, les sauvages beautés

De ces monts sourcilleux que Haller a chantés.

Vous ne voyez de loin que des montagnes nues,
Des colosses pelés et des roches ardues ;
Cet aspect vous fait peur ; mais osez avancer :
Chaque site, en détail, va vous intéresser.

Déserts, rochers, torrens, cavernes spacieuses,
Lacs tranquiles et purs, forêts silencieuses,
Solitudes, côteaux, vallons, prés verdoyans,
Bois coupés de sentiers escarpés, tournoyans ;
Entonnoirs, où les eaux, avec fracas, descendent ;
Promontoires aigus, auxquels les chèvres pendent ;
Arbustes singuliers, à la plaine étrangers ;
Gouffres sans fonds, couverts de champs et de vergers,
Mille aspects variés, mille effets pittoresques,
Tableaux attendrissans, réguliers, ou grotesques,
Voilà des deux côtés ce qui frappe mes yeux,
Dans les Alpes, en grand ; en petit, dans ces lieux.

Les Vôges, dont la scène est moins âpre et moins vaste,
Offrent également un bisarre contraste.
Le premier des attraits est la variété.
Sur la même montagne, en bas, on a l’été,
À la cime, l’hiver, dans le milieu, l’automne.
Là, d’un côté, l’on sème, et de l’autre, on moissonne.
Ici, le voyageur trouve de toutes parts
D’agréables cités et des hameaux épars,
Des vallons cultivés, d’horribles fondrières,
Des torrens passagers, d’éternelles glacières,
Des cascades, des lacs, des ruisseaux argentés,
Des monts tristes et nuds, et des bords enchantés,
De puissans végétaux qui croissent sans culture,
Des landes, des moissons, des tapis de verdure,

Du marbre et du granit, de la tourbe et du fer,
Et partout de vieux pins, respectés par l’hiver.

Que ces monts, ô nature, annoncent ta puissance !
Même en leur nudité, quelle magnificence !
Et comme avec de l’eau, des cailloux et du tems,
Tu pares ces déserts de charmes éclatans !

 Les fragmens des rochers en sable se réduisent ;
L’eau filtre ; l’herbe nait ; les genets se produisent ;
Le vent disperse au loin la graine des Bouleaux.
D’autres arbres, partout, semés par les oiseaux,
De leurs feuillage épais tapissent les valées,
Qu’embaument de leurs fleurs les odeurs exhalées,
La grappe de corail dont brille l’arboisier,[6]
Tranche avec la noirceur des fruits du mérisier.
À travers leurs rameaux, les rochers resplendissent ;
Les grenats, le porphire au loin vous éblouissent ;
Vous croiriez voir ces murs, qu’un conte oriental
Bâtit d’acier luisant, d’agate et de cristal.
De ces rocs, la nature a fait des colonnades,
Des cônes élancés, de saillantes arcades.
Souvent les flots, gênés par leur éboulement,
Ont, dans le roc percé, pris leur écoulement.

Sur ces monts, qui du globe assurent l’équilibre,
Dans ses créations la nature plus libre,

Aggrandit à la fois les trois règnes divers,
Dont sa triple puissance enrichit l’univers.

Si l’aigle, si des airs ce monarque barbare
Dans les alpes commun, dans la Vôge est plus rare,
C’est un tyran de moins ; et j’aime beaucoup mieux
Cet oiseau voyageur, qui va sous d’autres cieux[7]
Chercher, pendant l’hyver, des plages tempérées,
Mais qui par son instinct, revient dans nos contrées
Du printems, chaque année, annoncer le retour ;
Qui retrouve son nid sur une vieille tour ;
Dont la chasse et la pêche, également utiles,
Purgent la terre et l’eau des serpens, des reptiles :
La Cigogne, en un mot, symbole respecté
De ces soins caressans, de cette piété,
Réciproque lien des enfans et des peres.
Qu’à tous les cœurs bien nés ces images sont cheres !
Tuer ce bel oiseau fut un crime autrefois :
Il est sacré pour nous, sans le secours des lois.

Mais, d’objets en objets, votre œil passe sans cesse.
Ces lieux, d’où la nature a banni la richesse,
D’une active industrie empruntent le secours.
Des vallons sinueux parcourez les détours :
Vous verrez le travail, domptant tous les obstacles,
Et presque à chaque pas opérant des miracles.
Ces eaux qui, dans leur cours cent fois subdivisé,

Font d’une côte aride un pré fertilisé ;
À leur chûte, plus bas, la scie obéissante
Divisant, comme on veut, l’arbre qu’on lui présente ;
Le long de ce ruisseau, des trains de bois glissans ;
Les marteaux de Vulcain, plus loin, retentissans ;
Le ductile métal, qui passe à la filière ;
Les cendres, que le feu métamorphose en verre ;
Les chemins, pour gravir sur des pics élevés,
Taillés dans le granit, de basalte pavés ;
Les rochers, qui d’un champ entravaient la culture,
Rangés tout à l’entour, pour former sa clôture ;
Le fer, que l’art étame, ou qu’il forge en acier ;
Les vieux chiffons qu’il pile et transforme en papier ;
Le revêche granit, qu’il polit avec peine ;
Des mineurs engouffrés la voûte souterraine ;
Sur les toits des maisons, des chemins suspendus ;
Tout offre des aspects nouveaux, inattendus :
Tout appelle en ces lieux et l’artiste, et le peintre.

Un seul pont, d’un rocher, porte à l’autre son ceintre.[8]
Entre ces deux rochers, la Moselle à grand bruit,
De leur hauteur s’élance, et bouillonne, et s’enfuit.[9]

Ô vous, qui des Chinois affectant la manie,
Croyez que d’un jardin la nature est bannie,
S’il ne renferme pas des ruines, des monts,
Des rivières, des bois, des aqueducs, des ponts ;
Sortez de ces enclos, où la vaine Angleterre
Voulant, dans un arpent, montrer toute la terre,
Tourmente un terrain plat pour en faire un côteau,
Et vous fabrique un lac de quelques gouttes d’eau.
De grâce, laissez-là ses extraits de rocailles,
Ses bois plantés d’hier, ses jeunes antiquailles ;
Venez voir un jardin superbe, illimité,
Et qui par l’art de Kent ne peut être imité.[10]
Peintres, dessinateurs, artistes et poëtes,
Quittez de vos cités les mesquines retraites.
Venez voir la nature en ce grand attelier,
Si c’est elle, en effet, qu’il vous faut copier.

 Des hauteurs de Châté, contemplez la Moselle.
Que Charme est bien placé ! que cette rive est belle !
Ah ! faut-il s’étonner qu’en ces lieux pleins d’attraits,
De l’aimable nature épiant les secrets,
Gelée ait pu tracer ces riants paysages,[11]
Ces ciels purs, ces beaux soirs, ces vaporeux nuages,
L’air qui joue à travers ces épis ondoyans,
Ces arbres agités et ces lointains fuyans ?

Ce grand peintre naquit au pié de nos montagnes :
Il a dans ses tableaux transporté nos campagnes.

Les Vôges, si pourtant je ne m’aveugle pas,
Tous les jours, à mes yeux, ont de nouveaux appas.
Les habitans sont bons, leurs compagnes sont belles.
J’aime sur-tout les mœurs simples et naturelles,
Le style sans apprêt de ce franc montagnard :
C’est son cœur qui vous parle, et son cœur n’a point d’art.
Sa loyauté gauloise a l’air un peu gothique ;
Mais cet air peut cacher un Socrate rustique.
Du vieil Anabaptiste, avec ses bœufs vivant,
L’entretien vous étonne et vous charme souvent.
Aux piés du Rotabach,[12] sept mois couvert de neige,
La Bresse a, de tout temps, gardé le privilège
De voir ses citoyens, sans chicane et sans frais,
Unir, sous un tilleul, la justice et la paix.
Cette simplicité n’exclud pas le génie ;
Chez eux, la méchanique au bon sens est unie.
De ces monts reculés les grossiers habitans
Ont trouvé des moyens de mesurer le tems.[13]
Chacun, près de sa grange, amène une fontaine,
La dérive en ses prés, et féconde avec peine
Des veines d’un sol froid, où des blocs de rocher

À la charrue, hélas ! défendent d’approcher.
Sur ses maigres produits leur appétit se régle.
Leur pain, c’est de l’avoine alliée à du seigle.
Dans les jours solennels, ce bon peuple charmé
Vit de pommes de terre, et de lait écrémé.
Cette utile racine audessus des éloges,
Ce fécond tubercule est la manne des Vôges.
Aux vaches, il prodigue une source de lait ;
À leurs maîtres contents, il offre un pain tout fait.

 Le pauvre les accable au sein de leur misère.
Il visite souvent leur grange hospitalière.
L’indigent, l’étranger sont sûrs d’un bon accueil :
Le cœur d’un montagnard ne connaît pas l’orgueil,
Il connaît la candeur, la pitié, la tendresse.
De ses nombreux enfans l’essaim joyeux le presse.
Il ne peut leur laisser des trésors superflus,
Il les forme au travail ; c’est leur léguer bien plus.
Le travail est le Dieu qui rajeunit la terre,
Qui féconde la paix, qui répare la guerre.
C’est le devoir du pauvre et sa félicité.
Le châtiment du riche est dans l’oisiveté.

 Ne croyez pas pourtant que les Vôges stériles
Ne présentent jamais à l’habitant des villes
Que le noir sarazin, dont le pain lourd et mat
Doit être rebuté d’un gosier délicat.
Ausone qui, jadis, chanta notre Moselle,[14]
De ses poissons exquis rend la gloire immortelle.

À des maîtres du monde il les fesait goûter,
Et des Républicains peuvent s’en contenter.
Le sage peut, lui-même, aimer la bonne chère :
Eh ! bien ! le rouge-gorge et le coq de Bruyere,
La truite, qu’en ses lacs éleva Gérardmer,
Le saumon qui vers nous remonte de la mer,
Le bon vin du Faxal, et la liqueur brulée,[15]
D’une cerise agreste avec soin distilée,
Servis dans nos repas par des objets charmans,
Pourraient flatter encor des connaisseurs gourmands,
Des chaumes je pourrais leur vanter les fromages.[16]

Toutefois, mon peinceau cherche d’autres images.
L’humanité s’ouffrante a des droits sur mon cœur.
Ici, de tous les maux, Esculape est vainqueur.
Il vous montre du doigt la source salutaire[17]
Que visita Montaigne et que chanta Voltaire.

Sur un lit de cailloux, qu’autrefois les Romains
Ont, dans un val étroit, cimenté de leurs mains,
Entre deux monts cornus, au fond d’un précipice,
D’un fauxbourg de Paris vous trouvez une esquisse :
C’est Plombières. C’est là que vingt sources au moins
Préviennent, en été, vos vœux et vos besoins.
C’est là qu’un air salubre et des vapeurs bouillantes
Raniment, par dégrés, vos forces chancelantes,
Rendent le mouvement à vos membres perclus,
Et même l’appétit à ceux qui n’en ont plus.

Vous trouvez, au salon, société choisie.

Si de vous promener il vous prend fantaisie,
Suivez à l’occident ce limpide ruisseau,
Serpentant dans les prés qu’il baigne de son eau.
De superbes forêts s’ouvrent, pour faire place
À de rustiques toits que leur feuille entrelace.
Partout, dans ce vallon, des vallons non moins frais,
Parsemés de verdure, ornés d’autres forêts,
Ont des bains naturels, des bosquets, des cascades,
Partout, vous croyez voir des faunes, des driades.
Ah ! comme la nature auroit, sous ces berceaux,
De notre Saint-Lambert exercé les pinceaux !
C’est ici, mes amis, le pays des églogues,
Du combat pastoral, des tendres dialogues.
Ici Gesner, enflant ses pipeaux bocagers,
Auroit fait rafraichir, fait asseoir ses bergers.

Au dessus de ce mont vous montez sans secousse,
Suivant jusqu’au sommet une pente assez douce :
Vous trouvez une ferme, [ une ferme en ces lieux ! ]
Audessus de la ferme, une source, à vos yeux,
Sort du pied d’un rocher, à l’ombre d’un vieux chêne
Planté dans le roc vif, d’où jaillit la fontaine.
Plus haut, d’autres aspects, vastes et variés,
Semblent mettre, en marchant, l’univers à vos piés.

Curieux empressés, dans vos courses perdues,
Qu’allez vous demander à la Suisse ? des vues ?
Des Eaux ? des Lacs ? des Rocs ? un peuple fier et doux ?
Ne cherchez pas si loin ce qu’on trouve chez vous.
C’est de l’esprit humain l’éternelle devise :
Il ne sait rien de beau, s’il ne se dépayse.
Ce que l’on voit de loin a toujours plus d’attraits,
Et l’on connaît bien moins ce dont on est plus près.
Marmontel fut plus juste. Aux Vôges, dans Bruyere,

Il conduisit exprès l’Alceste de Molière,[18]
Quand il conçut l’utile et périlleux dessein
De le raccommoder avec le genre humain.
Ah ! si l’auteur charmant qui mit son conte en scène,
Eût connu la Moselle aussi bien que la Seine,
Parmi nos montagnards s’il eût un peu vêcu,
Certes, le Misantrope eût été mieux vaincu.

Ce n’est pas seulement aux nymphes de Plombieres,
Que nous pouvons, parmi des beautés singulières,
Demander de nos maux les remèdes certains.
N’avons nous pas Bussang, Contrexéville et Bains ?
N’avons-nous pas Saint-Diez ?… à notre confiance,
Ces sources ont un droit, c’est notre expérience.
Elles en ont un autre, et c’est leur agrément ;
Même en pleine santé, leur séjour est charmant.
Je n’oublierai jamais que dans Contrexéville
J’ai vu tous les amours exilés de la ville,
Avec tous les talens se donner rendez-vous :
De leur réunion Paris étoit jaloux.

Mais j’ai nommé Paris. Ses beautés vont peut-être,
Méconnoissant l’attrait des lieux qui m’ont vu naître
Et persifflant tout haut mon goût provincial,
Dire : comment peut-on vivre dans Épinal ?
Ô ! célestes objets, votre charme est suprême ;
Le bonheur, loin de vous, peut sembler un blasphème,
Pardon : mais votre image, au fond de nos déserts,
S’unit à des objets, qui ne sont pas moins chers.
Si vivre, c’est aimer, sachez qu’ici, mesdames,
De l’amour, mieux qu’ailleurs, on peut sentir les flammes :

L’esprit est moins distrait, le cœur moins partagé :
Vénus est, dans les champs, si belle en négligé !
Loin du bruit de Paris, que vous seriez charmées,
En voyant de nos Bals les valses animées !
Vous ne trouveriez pas mon pinceau trop flatteur.
Vous diriez : des rochers l’amour est l’enchanteur.

Ces titres ne sont pas les seuls de notre gloire.
Les Vôges ont aussi leur place dans l’histoire ;
Et de grands souvenirs, dans nos fastes vivans,
Peuvent sur leurs sommets attirer les savans.

Je ne veux pas pourtant chercher dans la montagne
Les forêts, où l’on dit qu’a chassé Charlemagne,
Ni des preux chevaliers déterrant les blazons,
Aux tyrans féodaux rendre leurs vieux donjons.
J’abhorre les donjons, les tyrans, et leur suite.
Grâce au ciel, de nos jours, la race en est détruite.

À Senones, plutôt, si l’on me le permet,
J’irai voir le tombeau du modeste Calmet.
On peut lui pardonner ses erreurs monacales :
Il a de son pays débrouillé les annales.
Dans son vaste savoir Voltaire alla puiser.[19]

Sous les sapins d’Ormont, j’irai me reposer.[20]
Là, j’entendrai l’écho de la roche des fées,

Répéter les accens de l’un de nos Orphées[21]

J’irai sur le Balon, dont le front touche aux cieux,
Chercher avec Bauhin des simples précieux.[22]

J’irai dans ce vallon nommé le Val-de-joye,
Conduire un malheureux à la douleur en proye,
Et prier les Fleurots, justement remarqués,[23]
De remettre en leur lieu ses membres disloqués.
Les Fleurots ont d’un Roi refusé la noblesse,
Dans un tems, où c’était la commune faiblesse.
Ah ! qu’ils ont eu raison ! les titres ne sont rien :
Le vrai noble est celui qui fait le plus de bien.
Hommes du Val-d’Ajol, recevez mon hommage !

Les Prêtres ne sont plus : ce n’est pas grand dommage ;
Mais nous en avons eus, nous devons l’avouer,
De qui la liberté ne peut que se louer.
Des charlatans sacrés il faut qu’on se défie ;
Mais salut aux amis de la philosophie !
Il est vrai qu’à ce titre ils furent mal notés,
Et qu’ils eurent l’honneur d’être persécutés.

Huel,[24] au bien public, pendant cinquante années,

Consacra ses écrits, ses veilles obstinées.
C’est lui qui, de noyers élevés par ses mains,
À force de constance, orna nos grands-chemins.
Quel prix, de ses efforts, obtint-il ? des outrages,
Et la Cour de Nanci crut flétrir ses ouvrages.[25]
Les Membres ignorans de cette pauvre Cour
Étaient loin de penser que cet arrêt, un jour,
De ses nobles auteurs flétrirait la mémoire.

Au rang des bons esprits dont j’exhume la gloire,
Dois-je placer Gilbert ? Parmi nous était né
Du dernier jugement ce Chantre infortuné.
L’indigence altéra son cerveau pindarique ;
Il vendit au Clergé sa plume satyrique ;
Du talent le plus rare ô malheureux emploi !
Sa muse, fléchissant sous cette affreuse loi,
Contre la raison même abuse de ses armes ;
Mais ses derniers adieux nous font verser des larmes.[26]

Pourrais-je t’oublier, homme aimable et profond,
Ami de mon enfance, élève de Buffon,
Qui fus digne, sous lui, de peindre la nature,
Qui voulus avec moi chanter l’agriculture
Aux arts, à tes amis, à ta mère enlevé,
Et de ta gloire, hélas ! avant le tems privé ?
C’était toi, cher Bexon… ! [27] ô destin déplorable !
Pour les Vôges, sur-tout, ô perte irréparable !…
Il eût peint son pays. Il l’aurait fait aimer…

Mais dois-je à mes regrets me laisser consumer ?
Je crois de cet ami voir l’ombre vénérée
Qui cherche dans mes vers sa patrie adorée,
Qui m’ordonne, eu pleurant, d’achever mon projet,
Et fait grâce à mon style, en faveur du sujet.

Eh ! bien, je t’obéis, ombre à jamais chérie.
Tu pouvais, mieux que moi, célébrer la patrie ;
Elle eût, sous ton pinceau, retrouvé ses couleurs.
Puissai-je, sur tes pas, y glaner quelques fleurs !

Avançons vers le sud, sa chaleur me captive.
Allons voir du Noirmont la belle perspective :[28]
De Langre et de Vesoul on découvre les tours ;
L œil croit suivre, à Lyon, la Saône dans son cours.

Mais sur ces hauteurs même, au midi de la chaîne,
Nous voyons des étangs[29] de qui l’onde incertaine
Va grossir la Moselle et la Saône à la fois ;
On peut dans les deux mers les verser, à son choix.
À tous les grands desseins Rome attachant sa gloire,
Ici, d’un projet vaste, offre encor la mémoire.
Ces eaux durent jadis, par leur double penchant,
Lier les mers du nord à celles du couchant.
Ainsi donc, l’Océan, la Méditérannée
Devaient s’unir, au pié de la Vôge étonnée.
Ô Lucius Velus ![30] quel honneur pour ton nom !
Tu conçus ce projet ; mais c’était sous Néron.
Ah ! l’on ne sait que trop que, sous la tyrannie,
Il faut voiler son ame, étouffer son génie,
Éteindre sa pensée, immoler à la peur
Jusques au bien public, passion d’un grand cœur.
L’histoire t’a vengé. De ta belle entreprise
Le récit, dans Tacite, au moins t’immortalise.
Mais est-ce donc pour nous assez de t’admirer ?
Ce n’est qu’en t’imitant qu’on pourrait t’honorer.
La fortune à mes vœux ravit cet avantage.
Je ne reçus du ciel que ma lyre en partage ;
Mais si mes faibles sons pouvaient être entendus,
Tes soins pour mon pays ne seraient pas perdus.

Au couchant, on voit naître et se perdre la Meuse.[31]

On retrouve partout la nation fameuse
Qui subjugua le monde et qui sut y laisser
Des traces, que le tems ne saurait effacer.
Le tems respecte ici le pavé de ses routes,
Le ciment de ses murs, la brique de ses voûtes.
Non loin des lieux chéris où je fus élevé,
Du sage Julien le camp s’est conservé.[32]
Gran, d’un cirque superbe offre encore l’enceinte ;[33]
Des bronzes qu’on y trouve on admire l’empreinte.
Rome n’est plus dans Rome. Après seize cents ans,
Elle est dans nos sillons, pleins de ses monumens.
De son soc étonné, le laboureur les heurte.

Les Vôges, par degrés, aux rives de la Meurthe,
S’abaissent, vers le nord, en des lieux fortunés,

Qui, par leurs habitans, seront mieux crayonnés
Du bassin de Nanci la riante peinture,
De son plan régulier l’heureuse architecture,
Ses cercles si polis, ses dehors si charmans,
Veulent un autre style et d’autres ornemens,
Puissent de ces beaux lieux les Citoyens tranquiles
Oublier les malheurs des discordes civiles,
Et rallumer en paix, dans leurs brillans remparts,
Les flambeaux, dont leur goût éclaira les beaux arts !

Au levant, d’où l’on voit la forêt d’Hercinie,
Veut-on de Rome encore admirer le génie ?
Qu’on aille à Saint Odile, à Schirmeck, à Framont,
Du fond du précipice à la cime du mont,
Qu’on cherche les débris d’un boulevard immense.[34]
Au dessus de Colmar, un mur épais commence ;
Ce grand retranchement ne s’interrompt jamais,
Plonge dans les vallons, couronne les sommets ;
Au delà de Saverne on trouve ses vestiges.
Jadis ce Peuple Roi, qui fit tant de prodiges,
Fermait ainsi la Gaule aux barbares Germains :
À de pareils efforts on connaît les Romains.

Des Français d’aujourd’hui l’audace encor plus fière
Dédaigne de construire une telle barrière :
Dans l’enceinte d’un mur ils ne s’enferment pas ;
L’Adda, le Pô, le Rhin, n’arrêtent point leurs pas.
Ils ont su traverser les Alpes consternées,
Franchir les Apennins, gravir les Pyrénées.

Ils en ont plusieurs fois dépassé le rempart ;
Mais nos Vôges du moins n’ont cédé qu’à César.[35]

Elles ont pu sans honte, avec la terre entière,
Sous un tel conquérant, baisser leur cime altière.
Mais comment supporter, sans indignation,
Du règne féodal la longue oppression ?

Sur ces monts écartés, les nobles et les prêtres
De nos libres pasteurs n’eussent pas été maîtres.
La force n’eût rien fait. L’adresse des tyrans,
Pour fasciner les yeux de ces pâtres errans,
Prit un air de vertu, de piété profonde,
Et s’empara de tout, en renonçant au monde.
Les Peuples dépouillés furent serfs et chrétiens.
L’église du Dieu pauvre eut seule tous les biens.
La superstition servait le despotisme ;
Le despote, à son tour, choya le fanatisme.
Au pié de tous les deux le serf dut soupirer
Tant qu’il ne sut pas lire et n’osa s’éclairer.
Combien de tems, hélas ! il fut sans espérance !
Quel opprobre, grand Dieu ! quelle affreuse ignorance !

Ô qu’il faisait beau voir la Nation des Francs
Prosternée aux genoux des moines et des grands !
Le bon tems que c’était ! on avait la magie,
Les sorciers, la noblesse, et la théologie.

Cependant Épinal, dans ces tems orageux,
Fit de la République un essai courageux.[36]
Neufchâteau fut puni d’avoir suivi sa trace ;
Le sang de ses bourgeois expia leur audace :[37]
Que d’échaffauts alors l’Europe vit dresser !
Il fut, au nom de Dieu, défendu de penser,
Et l’histoire n’osa désigner qu’avec crainte
Tous nos ayeux, martyrs de l’égalité sainte.


Enfin, l’esprit humain, dégagé de ses fers
Dans le siècle quinzième, a changé l’univers.
À notre vieille Europe, à l’Asie, à l’Afrique,
Un nouveau continent s’est joint dans l’Amérique.
Cet art audacieux de voguer sur les eaux,
Unit le globe entier par des rapports nouveaux ;
Et l’homme policé, sur de lointains rivages,
S’est instruit, près de ceux qu’il appelait sauvages.
Par-tout, de la pensée, étendant l’horison,
Les progrès du commerce ont servi la raison.
Le ciel a révélé ses secrets à la terre.
Les mortels, dérobant les flammes du tonnerre,
Ont changé tout-à-coup ce grand art des combats,
Qui forme, qui soutient, qui détruit les états.
Un art plus étonnant, né dans la Germanie,
Sans éclat et sans bruit, mine la tyrannie.
C’est l’art de reproduire et de multiplier
Tout ce que notre esprit peut transmettre au papier.
La Presse est l’instrument par qui tout se décèle,
Qui rend la vérité commune, universelle,
Qui rapproche les tems, les hommes et les lieux,
Et par degrés enfin dessille tous les yeux.

Il n’est plus de tyrans pour quiconque sait lire :
De notre aveuglement l’erreur tint son empire ;
Mais les rayons du jour qui se lève et qui luit,
Font pâlir aussitôt les astres de la nuit.
Dans l’oubli de ses droits la France était plongée ;
Elle eut des Écrivains : la raison fut vengée,
Et la Philosophie, en ébranlant l’Autel,
Au Trône qu’il fondait, porta le coup mortel.
On cria liberté. Les Vôges applaudirent.
Bientôt, de leurs sommets, en foule descendirent
Des Soldats citoyens qu’on eut peine à compter ;
Nul tyran désormais ne pourra les dompter.
Ici, l’égalité, présent vraiment céleste
Ne fut que bienfaisante et ne fut point funeste.
Les pères vertueux de ces fils triomphans,
Ont mérité l’honneur d’avoir de tels enfans.

Ils reviendront dans peu, ces fils de la victoire.
Ils reviendront, couverts des palmes de la gloire.
J’oserai les chanter. Heureux, si j’avais su
Célébrer leur pays, comme ils l’ont défendu !


FIN.


Note oubliée, page 14.


Sur ces vers :

N’avons-nous pas Bussang, Contrexéville et Bains ?
N’avons-nous pas St. Dié ?

Les Vôges sont vraiment favorisées par la nature du trésor des eaux minérales. La Semaine de Dubarias, en 1580, dit que cette province abonde

En bains non achetés,
Où le peuple étranger accourt de tous côtés.




J. Camerarius a célébré Plombières, par de beaux vers latins, en 1540. L’ouvrage le plus curieux sur nos eaux minérales, est le recueil de D. Calmet, intitulé : Traité historique des eaux et bains de Plombières, de Bourbonne, de Luxeuil et de Bains, (in-8. à Nanci, chez Leseure, en 1748.) Il ne parle pas des eaux de Bussang, de Contrexéville et de St. Dié, qui n’ont été connues que depuis. L’analyse chimique était fort imparfaite du tems du livre de Calmet ; mais on a, pour y suppléer, la dissertation du C. Nicolas sur les eaux minérales de la Lorraine, qui a remporté le prix de l’Académie de Nancy en 1778, (à Nanci, chez Thomas) et une autre dissertation, du même, sur les eaux minérales de St. Dié, (à Nanci, chez Haener). Didelot a donné un excellent avis aux personnes qui font usage des eaux de Plombières, in-8. 1782. Le C. Martinet a fait imprimer des journaux annuels des eaux de Plombières. Il est à désirer qu’on prenne la substance de ces divers écrits, et qu’on les refonde en un seul, qui servirait de manuel aux Baignans et aux Curieux qui

visitent nos eaux. Il viendra des tems plus tranquiles, où ces eaux reprendront faveur, et où l’on pourra publier les amusements de Plombières et de Contrexéville, comme on a ceux de Spa, &c.

NOTE SUR LE BALON,

À ajouter à la note 2, page 16.


Le C. Navière, membre du Jury d’instruction d’Épinal, m’a fait observer que le Balon, avec moins d’apparence peut-être que le Donon, parce qu’il est moins détaché des autres montagnes, a cependant plus d’élévation. En effet, je trouve, dans la table des hauteurs, par le C. Lalande, cette indication : Le Ballon, la plus haute montagne des Vôges, sept cent vingt toises au dessus du niveau de la mer. C’est, à peu près, la hauteur du Puy-de-Dôme, qui en a sept cent trente.


NOTICE SUR GILBERT Gilbert,

Annoncée page 17.


Gilbert (Nicolas-Joseph-Laurent), né à Fontenoy, près de Bains ; mort à l’Hôtel-Dieu de Paris, à vingt-neuf ans et quelques mois.

Son début poetique parut en 1772. Le Poete malheureux est le titre de la première pièce. Ce titre convenait trop à l’Auteur. Dans ses stances à M. Darnaud, Gilbert apostrophe, en ces termes, les Auteurs à leur aise, qui l’avaient rebuté :

» À vos pieds prosterné, dévoré par la faim,
Mes cris vous demandaient du travail et du pain.
Darnaud vint. C’est un Dieu.«


Après avoir fait un Dieu de M. Darnaud, il adressa la satyre du dix-huitième siècle à M. Fréron. Trop aigri de ses infortunes, il ne répandit que du fiel. Cette satire du dix-huitième siècle, et celle intitulée : mon apologie, renferment de beaux vers, mais partis d’un cœur ulcéré et d’un goût bien peu sûr. Il y a du mérite aussi dans sa traduction en vers de deux chants de la mort d’Abel. On a publié, en 1788, sous le titre peu convenable, d’œuvres complettes de Gilbert, un volume de deux cent trente-deux pages, qui ne contient pas tout ce qu’il a fait. L’ode du jugement dernier n’y est pas telle que l’Auteur l’avait envoyée à l’Académie française, et qu’il la récitait souvent, du ton d’énergumène dont il déclamait tous ses vers. Cette ode finissait par un sarcasme violent que Satan adressait à Dieu. Le Diable, enorgueilli d’avoir de son côté les plus gros bataillons, se moquait en revanche du petit nombre des élus :

» Eh ! qui sont-ils encor ? les plus vils des humains
Mais leurs Sages, leurs Rois, ils sont entre mes mains.
Vas, dans ton ciel désert, pleurer ton impuissance.
Je suis vainqueur.«


Pour toute réfutation de la bravade de Satan,

» Dieu l’entend, le regarde… Il ne l’a plus trouvé.«


Les dévots sentirent sans doute la faiblesse de la réponse, et retranchèrent le passage, lorsque Gilbert se fut rangé de leur parti, contre les Encyclopédistes. Sa raison s’égara. Il ne voyait que des fantômes, des satellites menaçans. Il entra dans le cabinet de l’Archevêque de Paris, Baumont, qui le pensionnait, et s’écria, en l’abordant, d’une voix sépulcrale : je suis perdu, je suis damné. L’Archevêque le rassura d’une absolution et s’en débarrassa, en l’envoyant à l’Hôtel-Dieu. Il fallut y lier le malheureux Gilbert. Cinq semaines avant sa fin, dans un accès de fièvre, il avait avalé la clef d’une cassette, dans la crainte que son argent ne lui fût dérobé par ces coquins de philosophes. Au fort de son délire, il désignait l’endroit ou était cette clef, en portant la main à son col ; mais vu son état de démence, on ne prit pas garde à ce geste. À l’ouverture de son corps, on trouva la clef engagée dans les tendons de l’ésophage. Huit jours avant de succomber à cette pénible agonie, il imita des pseaumes une ode, un vrai cantique, commençant par ce vers :

J’ai révélé mon cœur au Dieu de l’innocence.


Il fait un tableau pathétique de l’abandon où il était. Voici les trois dernières strophes, bien dignes d’être retenues :

Au banquet de la vie infortuné Convive,
J’apparus un jour, et je meurs ;
Je meurs, et sur la tombe où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.

Adieu, champs que j’aimais, et toi, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Adieu, pour la dernière fois.

Ah ! puissent voir longtems votre beauté sacrée,
Tant d’amis, sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent, pleins de jours ! que leur mort soit pleurée !
Qu’un ami leur ferme les yeux ! »


Ces vers sont d’un Poëte et d’une ame sensible. Quel dommage que l’infortune ait perverti l’usage d’un talent si marqué !

On a pensé que cette note suppléerait à l’insuffisance des articles qu’on trouve, sous le nom de Gilbert, dans les dictionnaires.


NOTE
SUR CE VERS :


Ô Lucius Vetus, quel honneur pour ton nom !


Dans les annales de Tacite, livre 13, No. 53, on lit que tout était tranquile dans la Germanie, par les soins de deux Généraux, nommés Paullin Pompée et Lucius Vetus, qui avaient eu le bon esprit de croire qu’ils pouvaient s’illustrer davantage en maintenant la paix, que par les honneurs du triomphe, devenus trop communs. Cependant pour ne pas laisser amollir le soldat, ils l’avaient occupé, savoir, Paullin Pompée à finir une digue que Drusus avait commencée afin de contenir le Rhin ; Vetus se disposait à joindre la Moselle et la Saône, par un canal creusé entr’elles, de manière que les armées qui viendraient de Rome par eau, remontant le Rône et la Saône, pourraient passer par ce canal de la Moselle sur le Rhin, delà dans l’Océan et qu’écartant ainsi les difficultés des transports, une correspondance aisée aurait rapproché les rivages des deux mers opposées. Ce projet excita l’envie d’Ælius Gracilis, Légat de la Belgique. Il fit craindre à Vetus de donner de l’ombrage au soupçonneux Néron, sous prétexte que ce projet aurait l’air de vouloir porter les légions qu’il conduisait, dans une province étrangère à son commandement, et de cacher peut-être des vues ambitieuses sur les régions de la Gaule. C’est par de telles craintes, ajoute le profond Tacite, que les plus grandes entreprises ont toujours échoué.

L’Auteur d’un bon mémoire couronné à Châlons en 1783, parle ainsi de cette entreprise :

« Je ne lis jamais Tacite qui nous a instruits de ce magnifique projet, qu’avec le regret qu’il n’ait pas été exécuté, et qu’avec le désir de le voir un jour revivre. Il est cependant d’une exécution très-facile. Cette communication considérée civilement et militairement, est une des plus importantes qu’on puisse faire. Quels biens elle verserait dans vos campagnes ! Elle transporterait, commodément en tems de paix et sans danger en tems de guerre, toutes les productions de la terre et toutes les forces de l’Empire. »

On ne saurait se refuser le plaisir de transcrire le texte de Tacite, dont on vient de rendre le sens.


Quietæ ad id tempus res in Germaniâ fuerant, ingenio Ducum, qui pervulgatis triumphi insignibus, majus ex eo decus sperabant, si pacem continuavissent.

Paullinus Pompeius et Lucius Vetus eâ tempestate exercitui præerant. Ne tamen segnem militem attinerent, ille incohatum ante tres et sexaginta annos à Druso aggerem coërcendo Rheno, absolvit. Vetus Mosellam atque Ararim, factâ inter utrumque fossâ, connectere parabat, ut copiæ per mare, dein Rhodano et Arare subjectæ per eam fossam mox fluvio Mosellâ in Rhenum, ex in Oceanum decurrerent, sublatisque itinerum difficultatibus, navigabilia inter se Occidentis Septentrionisque littora fierent. Invidit operi Ælius Gracilis, Belgicæ Legatus, deterrendo Veterem, ne legiones alienæ provinciæ inferret, studiaque Galliarum adfectaret : formidolosum id Imperatori dictitans, quo plerumque cohibentur conatus honesli.


Quel peintre que Tacite ! Que de réflexions à faire sur ce morceau de quelques lignes ! quelles leçons nous donnent ces Généraux Romains ! quelle satyre amère du gouvernement de Néron, que cette peur de l’offusquer, qui condamne un projet sublime, &c.

Ce morceau d’un grand homme sera le plus bel ornement de ce petit Poëme, et son plus beau succès serait de ramener les vœux et les idées sur l’entreprise de Vetus. ô utinam !


AVIS.

Les Œuvres choisies de l’Auteur, dont on a extrait ce Poëme, comprendront un recueil de poësies diverses ; son testament au Luxembourg, ou les mémoires de sa vie ; un volume de Fables ; les fragmens, qu’on a pu sauver, de sa traduction en vers du divin Arioste ; des pièces de théâtre et des discours publics ; un volume, en prose et en vers, sur les jardins des anciens ; des essais sur l’agriculture, etc. Ce recueil, en petit format, contiendra bien des choses qui ne sont pas connues. La mer et l’anarchie n’ont pas tout dévoré.

L’Auteur est occupé d’un Recueil moins brillant, mais qui lui paraît plus utile, intitulé : Leçons des Écoles primaires, et qui doit renfermer, en un volume in-8o. d’environ cinq cents pages, tout ce qui est vraiment nécessaire à l’instruction de chaque Citoyen. Le prospectus de cet ouvrage ne doit pas tarder à paraître.

  1. Le célèbre Haller, membre du Conseil souve­rain de Berne, a fait en allemand, un poëme des Alpes, qu’on a traduit plusieurs fois en français.
  2. Le grand et le petit Donon, à l’orient de Senones, passent pour les plus hautes montagnes des Vôges. Le Donon a seize cents pieds d’élévation. Il en sort trois rivières. En celtique, Dunum, Dun, signifie une hauteur, la montagne par excellence.

    Le Balon, dont il sera parlé ensuite, a également deux sommets.

  3. On peut voir sur-tout la glacière de Gérardmer, quoiqu’il faille diminuer beaucoup du merveilleux qu’on lui prêtait.
  4. D’où vient le nom de Mirecourt. On a trouvé des autels de Mercure sur plusieurs de nos montagnes, et à l’extrémité de la fameuse muraille dont il sera parlé plus bas.
  5. Le Citoyen Dupuis, de l’institut national de France, auteur d’un grand ouvrage, intitulé l’Origine des Cultes.
  6. C’est le sorbier des oiseleurs, [qu’on nomme arboisier, dans les Vôges] ; arbuste remarquable, par sa résistance au grand froid, par l’élégance de son port, sa verdure précoce, les ombelles de fleurs dont il se décore au printems, les beaux corimbes de ses fruits successivement verds, orangés, écarlates, qui attirent les grives et des nuées d’autres oiseaux ; et subsistent jusqu’en hyver.
  7. Les cigognes s’arrêtent souvent sur des rochers de ce département et des départemens voisins. Cérutti a dépeint, d’une manière très touchante, les soins qu’il a donnés longtems au nid d’une cigogne, qui ne manquait pas de venir chaque année, au chateau de Fléville assez près de Nanci.
  8. Le pont de Saut, commune de Rupt, près de Remiremont.

    On voit sur la Vologne, entre Martin-Prey et Gérardmer, un autre pont de vingt cinq pieds, d’une seule arche, en pierres de taille, et que l’on attribue aux Romains.

  9. À Saut, la Moselle tombe de quarante piés de haut. C’est une des belles cascades naturelles qui soient en France.

    On appelle, à Gérardmer, le saut des Cuves, la chute d’un ruisseau qui sort du lac, dont les eaux se sont ouvert un lit à travers des rochers, et se brisent avec fracas contre leurs anfractuosités. (Sivry, voyage minéralogique des Vôges.)

  10. Jardinier célèbre de Londres, grand copiste des Chinois.
  11. Le Lorrain, fameux paysagiste, né à Chamagne, près de Charmes.
  12. Haute montagne audessus de la Bresse, commune distinguée par ses anciennes lois coutumières, qui se sont conservées long-tems, sans être écrites. La manière dont la justice se rendait à la Bresse, était une image anticipée de cette sainte justice de paix, qui immortalisera Touret, son auteur, et qui est la perle de la Constitution.
  13. Les Horloges de bois.
  14. Le meilleur ouvrage d’Ausone est un poëme de 483 vers, sur la Moselle. Il y décrit, en beaux vers, le chabot, la truite saumonée, l’ombre, le barbeau, le saumon, la lamproye, la perche, la tanche, l’aloze, le goujon, l’esturgeon, &c. &c.
  15. Nom d’une ferme (autrefois Prieuré), entre Mirecourt et Charmes, où les prémontrés recueillaient de l’excellent vin. On peut lire, à ce sujet, des détails piquans, dans la description de la Lorraine et du Barrois, par le respectable C.  Durival.
  16. On nomme ainsi dans les Vôges, de hautes montagnes, dont les sommets offrent de vastes pâturages.
  17. On peut voir les voyages de Montaigne, et l’épître de Voltaire au président Hénault, datée de Plombières.
  18. L’auteur des Contes Moraux a placé la scène du Misantrope corrigé près de Bruyere. Le C.  Dumousier en a fait une jolie comédie.
  19. Ce fut dans la fameuse bibliothèque de Senones que Voltaire ramassa les matériaux, de son grand essai sur les mœurs et l’esprit des nations, le premier bon livre qu’on ait eu sur l’histoire moderne. Voyez, dans sa correspondance, les lettres où il dit qu’il s’est fait moine chez Dom Calmet.
  20. Montagne à l’orient de Saint-Dié, de quinze cents
    pieds de hauteur, où l’on trouve deux promontoires appellés les roches des fées.
  21. Dans le tems où le vandalisme dominait à Paris, le traducteur des Géorgiques, le chantre des jardins, le virgile français s’est réfugié à saint-Diez.
  22. Fameux botaniste, de Bâle, qui a le premier herborisé sur le Balon et y a découvert des plantes alpines.
  23. On connaît la famille de ces célèbres Renoueurs, dont le talent se perpétue depuis sept générations, et dont le nom a été souvent usurpé chez l’étranger. Il existe sur eux un mémoire curieux du comte de Tressan, inséré dans le Socrate rustique.
  24. Huel, Curé de Rouceux, près de Neufchâteau, a écrit presque autant que l’abbé de St. Pierre, et dans le même genre. La plupart de ses rêves patriotiques ont été réalisés par la Révolution ; mais ses plantations n’ont pas été respectées. De ses nombreux ouvrages, il n’y a eu d’imprimé que celui dont il est question dans la note suivante.
  25. L’essai de ce Curé raisonnable, sur les moyens de rendre les religieuses utiles, en supprimant leurs dots, fut imprimé à Neufchâteau, chez Monnoyer, sans nom d’auteur, en 1767. Le Parlement, qui s’appelait fastueusement la Cour souveraine de Lorraine, décréta l’imprimeur. L’Auteur se nomma. Il le devait ; mais c’était, alors, un grand acte de courage.
  26. Allusion à des vers très-touchans de Gilbert, qui seront rapportés dans une note plus étendue, à la suite de ce Poëme.
  27. Auteur du catéchisme d’agriculture, [ouvrage qui mériterait d’être réimprimé,] d’une partie de l’histoire des oiseaux, d’une histoire de Lorraine dont on n’a qu’un volume, etc. etc. Il est mort jeune.
  28. La montagne pyramidale qu’on appèle Noirmont, renferme le Clerjus, commune limitrophe de celles de la haute-Saône. On y jouit des points de vue les plus beaux, les plus étendus. Quand le tems est serein, avant le lever du soleil, l’observateur distingue le St. Bernard, le St. Gothard, &c. &c. Vers les quatre points cardinaux, la vue est presque aussi frappante. Celle du nord, la plus bornée, s’étend au moins à 15 lieues.
  29. L’étang de Cône, des sources à Saint Balmont et sur d’autres plateaux.
  30. Voyez la note * à la suite du Poëme.
  31. La Meuse arrivée à Basoilles, à une lieue de Neufchâteau, disparaît tout d’un coup, et se remontre ensuite au-dessous du jardin de l’hôpital de Neufchâteau, où elle forme un grand bassin. Le Mouson, petite rivière qui se joint à la Meuse, se perd également dans des bans de rocher, et ressort par des souterrains. Ces disparutions des eaux sont communes dans nos montagnes. Chappe et Guettard en ont parlé.
  32. À quelque distance de Neufchâteau, sur une hauteur, on trouve, dans un bois, des traces d’un camp retranché. On croit que c’est le camp de cet Empereur
    philosophe, que les prêtres chrétiens ont nommé l’Apostat. Dans les environs, la chaussée romaine de Langre à Toul, subsiste en partie.
  33. On a trouvé à Gran des vestiges sensibles d’un grand amphitéâtre, et bien d’autres antiquités. Ces ruines immenses, les médailles du haut empire, les débris de colonnes, les armes anciennes, les conduits souterrains, les briques, les tuiles antiques, tout annonce que Gran a été autrefois une ville importante. (Calmet, notice de la Lorraine, tom. 1 in-fol.).
  34. On peut voir la description de cette grande muraille dans Schœfflin, qui l’a retrouvée. Bexon en donne une idée dans son histoire de Lorraine.
  35. Jules César parle des Vôges dans ses commentaires sur la guerre des Gaules. Il dit que la Meuse prend sa source dans la montagne de Vôges, aux confins du pays de Langres. Lucain en parle de même dans la Pharsale. Il n’y avait, alors, aux environs, d’autre ville connue que celle de Langres. Jusqu’au septième siècle, les Vôges n’étaient qu’un désert inaccessible, couvert de bois, inondé d’eaux croupissante, rempli d’ours, de bœufs sauvages, &c. &c. (D. Calmet, description de la Lorraine, &c. tome 2, in-fol.).
  36. La situation d’Épinal sur la Moselle, faisait de cette ville la clé d’un passage important, avant l’invention de l’artillerie.

    Les tentatives de la commune d’Épinal pour se gouverner elle-même, au quatorzième siècle, en qualité de ville libre, sont extrêmement remarquables. On n’a pu que les indiquer. On les détaillera dans la description du Département, si les circonstances laissent le loisir de la publier.

  37. Voyez dans l’histoire de Lorraine, le règne de Charles II, année 1398. Ce Duc « usait des plus extrêmes rigueurs envers les Bourgeois de Neufchâteau, (parce qu’ils s’étaient plaints des ravages exercés dans leurs habitations). Il en fit périr un grand nombre dans les supplices, détruisit leurs maisons, en haine de leur mémoire, et imposa sur les restes qu’il épargnait, des tributs exhorbitans et honteux. » Charles fut cité en Parlement de France. Juvenal des Ursins plaida pour les opprimés. Les instruments du procès existent encore : mais on doit se douter de son issue. Le Roi pardonna au Duc. (Bexon, pages 101 et 102.)

    Un Seigneur de ce tems, de la maison du Châtelet, se fit enterrer dans l’église des Cordeliers de Neufchâteau ; il fit placer sa tombe au sommet d’un pilier, de peur d’être foulé par les piés des vilains.

    Plus on lira l’histoire, plus on aimera la Révolution.