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Les Vierges

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Les Vierges attendent au seuil de la Vie. Elles vont prendre part à la Vie. Celle-ci paraît splendide devant elles, et comme en or.   ◌   Il y a l’or jaune du blé mûr.   ◌   Il y a aussi l’or rouge du soleil.   ◌   Les cheveux des Vierges leur servent de raccord. Ils réconcilient en eux ce jaune de la terre et ce jaune du ciel.   ◌   Harmonie parfaite : les Vierges font encore partie du paysage !   ◌   Les Vierges sont un peu inquiètes au bord de la vie, qui leur apparaît immense — d’être inconnue !   ◌ Encore si on pouvait partir et entrer dans la vie en marchant au hasard. Mais il y a des chemins devant soi. ◌   Et, dès la première minute, il faut choisir.   ◌   Les Vierges sont en émoi. Elles voudraient aller partout, être à la fois dans tous les chemins. Comment s’orienter ?   ◌   Les chemins sont nombreux et compliqués comme le sont les lignes de leurs mains. De quelle façon débrouiller l’écheveau des chemins ?   ◌   Elles reconnaissent bien, dans la paume, leur destinée ; mais quelle est, parmi les routes au loin, la route qui correspond à la ligne du bonheur dans leur main ?   ◌   Les Vierges sont parties, moirées de l’ombre des feuilles, marchant à la recherche de leur Destinée. Chacune a pris le premier chemin qui s’ouvrait devant elle. Ne s’est-elle pas trompée ? Il y a tant de chemins ! Le vieux visage de la Terre a tant de rides !   ◌

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Pourtant il n’y a qu’un seul chemin, qui conduise au bonheur.   ◌   Donc toutes vont, allègres et fardées de jeune pudeur.   ◌   L’une se rit à elle-même dans les vasques des jets d’eau qui, le soir, baisseront — comme des lampes.   ◌   L’autre se hâte. Elle cherche à l’horizon ce qu’elle attend et qu’elle ignore.   ◌   Où les conduisent les routes muettes ?   ◌   Est-ce qu’elles chemineront longtemps seules ? Peut-être qu’elles chemineront
toujours seules !   ◌   Chaque Vierge a frissonné dans son âme. Et pourtant elles poursuivent leur marche, heureuses de la vie inconnue et des mystérieux chemins qui, du moins, finissent ailleurs…   ◌   Telle, qui est née sous l’influence de la lune, cherche moins sa destinée dans la vie que dans les livres. Elle ne communie pas avec la Nature. L’azur, les arbres, les eaux naturelles, lui semblent brutaux. Elle ne les aime que réfléchis dans les miroirs. Or, dans les livres aussi, on voit les choses comme en reflets.   ◌   Charme de l’artificiel ! Voluptueuse langueur du mensonge et du songe ! La Vierge, dans les livres, rêve la vie, a l’amour de l’amour… Ce n’est pas un bonheur défini, et comme linéaire, dont elle jouit ; ce n’est pas un amant délicieux, mais toujours égal à lui-même, qu’elle obtient. Elle s’identifie avec toutes celles qu’on aime ; elle

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émigre dans un Univers de joie sublimée.   ◌   Dangereux mirage ! Qu’est-ce qu’elle fera quand elle confrontera ensuite la vie avec les livres ? ◌   Elle sera comme celle qui a voulu vivre seule dans une île, car c’est la mer qui flotte dans le blanc des pages. ◌   Les Vierges, par les innombrables chemins, sont arrivées près des beaux arbres, où pendent les fruits de vie.   ◌   Ce sont celles qui restèrent dans la Nature et se trouvent
pareilles à tout ce qui est florissant sous le soleil.   ◌   Aussi leurs gestes ont des inflexions selon les branches. Leurs seins qui mûrissent se copient en silence sur les pommes dures.   ◌ C’est toujours la scène du vieil Éden qui recommence : « Mange ! tu seras semblable à Dieu ! »   ◌   Ô tronc de la tentation ! Arbre de la science amère qu’est le corps de la femme ! Verger de Vierges qui, elles aussi, vont laisser cueillir leurs fruits de chair !… La belle aventure de la jeunesse s’achève comme un voyage.    ◌Les Vierges ont abouti chacune au paysage de leur destinée. Naguère, elles se trouvaient ressemblantes avec tous les sites. Leur œil était jumeau des fleurs de toutes les berges. Tous les échos étaient au diapason de leur voix.   ◌   Maintenant chacune, devenue Épouse, s’est réalisée soi-même, en n’étant plus à l’unisson qu’avec un site unique, sur lequel, résignée, elle

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se modèle.   ◌   Tous les chemins parcourus — et quelle oublie — sont devenus les rides de son visage.   ◌ Mais elle est quiète, néanmoins, assise en un fauteuil, à regarder la maison où sa vie s’est bornée, une vie à peine accidentée, comme est le terrain, tout autour…   ◌   L’âme enfin est d’accord avec le paysage.

Ce petit livre, imaginé par deux amis : Joseph Rippl-Rónai et James Pitcairn-Knowles, au temps de la fête de Noël, en l’année 1895, a paru sous la bonne protection de M. S. Bing à Paris. La petite histoire est de George Rodenbach. Les simples images sont de Joseph Rippl-Rónai.


Le texte a été imprimé par Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères, à Paris.