Les Vendanges ou Le Bailly d'Asnières

Œuvres complètes de Regnard, Texte établi par Charles Georges Thomas Garnier, E.A. Lequientome quatrième (p. 200-228).


PERSONNAGES

M. TRIGAUDIN, avocat.

MADAME TRIGAUDIN.

BABET, fille de M. TRIGAUDIN.

TOINON, servante de M. TRIGAUDIN.

LÉANDRE, amant de Babet.

CHAMPAGNE, valet de Léandre.

GRIFFONET, clerc de M. TRIGAUDIN.

GUILLOT et MATHIEU, paysans.

LA PROCUREUSE.

LA GREFFIÈRE.

LA SERRE, procureur.

UN GREFFIER, actscper.

UN COMMISSAIRE.


La scène est à Asnières.



Scène I.

M. TRIGAUDIN, MADAME TRIGAUDIN


TRIGAUDIN

Oui, vous dis-je, sans faute ils arrivent ce soir ;
Ma femme, ordonnez tout pour les bien recevoir :
Étant bailly du lieu, cette charge m’engage
A faire de mon mieux les honneurs du village.
Ça, pendant la vendange, égayons nos esprits ;
Pour cela, tout exprès ils viennent de Paris,
Monsieur de Bonnemain, procureur, et son père,
Honnête huissier, tous deux pour moi gens à tout faire ;
Mais surtout le premier, à qui je veux demain
Que ma fille s’unisse, en lui donnant la main.
Les autres sont greffier, commissaire, et notaire ;
Savoir : messieurs Hardi, Tiran, La Griffaudière.


MADAME TRIGAUDIN

Çamon ! c’est bien le temps de faire des bombances !

Vous deviendrez bien riche avecque ces dépenses !
Voyez-vous, mon mari, je vous le dis tout net,
Il faut qu’un avocat ménage mieux son fait.


TRIGAUDIN

J’ai mes raisons, ma femme, et sais ce qu’il faut faire.


MADAME TRIGAUDIN

Sont-ce là les leçons de feu votre grand-père ?
Le pauvre homme ! Il me semble encor que je le voi.
C’étoit un homme sage.


TRIGAUDIN

L’étoit plus que moi,
D’accord.


MADAME TRIGAUDIN

Tous ses discours portoient toujours sentence
Manger son bled en herbe est grande extravagance,
A-t-il dit mille fois. Quoiqu’on puisse amasser,
Il ne faut point de bourse à qui veut dépenser.
Grandes maisons se font par petite cuisine.


TRIGAUDIN

Oui, mon grand-père étoit fort savant en lésine ;
Et pour jeter l’argent, je sais trop ce qu’il vaut :
Gens de robe n’ont point volontiers ce défaut.
Mais, malgré tout cela, je tiens, quoi que l’on die,
Que dépense bien faite est grande économie ;
Enfin j’ai de l’esprit, et sais mes intérêts.


MADAME TRIGAUDIN

Mais pourquoi rassembler la crasse du Palais ?
Des greffiers !


TRIGAUDIN

N’en déplaise à votre humeur bourrue,.
Ce sont tous bons bourgeois ayant pignon sur rue.


MADAME TRIGAUDIN

Ah ! mon fils, vous avez le goût peu délicat : Des procureurs !


TRIGAUDIN

Eh bien ! Moi, je suis avocat ;
Mais ma profession, malgré son excellence,
De ces sortes de gens a quelque dépendance ;
Et beaucoup d’avocats, qui font les grands, seigneurs,
Se trouvent bien d’avoir des gendres procureurs.


MADAME TRIGAUDIN

Mais.


TRIGAUDIN

Mais point de discours, j’ai résolu l’affaire ;
Faites-nous seulement bonne mine et grand’chère.
M’entendez-vous ? ,.


MADAME TRIGAUDIN

Il faut suivre vos volontés ;
Mais je fais malgré moi ce que vous souhaitez.


TRIGAUDIN

Du souper sur vos soins mon esprit se repose.


MADAME TRIGAUDIN

On y va donner ordre.


TRIGAUDIN

Au moins, sur toute chose,
N’allez pas pratiquer les leçons de tantôt,
Là. celles du grand-père.


MADAME TRIGAUDIN

On fera ce qu’il faut.


Scène II.


TRIGAUDIN

Au fond, elle a raison ; dans le temps des vacances,
Ne gagnant rien, on doit modérer ses dépenses :
Cependant marier ma fille, que je croi,
Quelque argent qu’il m’en coûte, est fort bien fait à moi.
De l’âge dont elle est, la garde d’une ville
Dans un pays conquis, seroit moins difficile.
Il lui faudra pourtant faire part de mon bien ;
Ma charge de bailly ne vaut presque plus rien.
En vendange, autrefois, dans les lieux où nous sommes,
Peu de jours se passoient qu’il n’arrivât mort d’hommes ;
Mais tout est bien changé, chacun se tient reclus ;
Le temps est malheureux : on ne s’assomme plus.
Griffonet !


Scène III.

M. TRIGAUDIN, GRIFFONET


GRIFFONET

Quoi, monsieur ?


TRIGAUDIN

Va dire en diligence
Au procureur-fiscal qu’il tienne, en mon absence,
Les plaids pour moi.


GRIFFONET

Fort bien.


TRIGAUDIN

Moi, dans mon cabinet,
Je vais dresser le plan du contrat de Babet.


Scène IV.


GRIFFONET

Et madame Babet, de Léandre amoureuse,
Dresse un plan pour ne pas devenir procureuse.
On a beau la garder et l’observer de près,
Il suffit que Toinon soit dans ses intérêts,
Monsieur le procureur ne tient rien.


Scène V.

TOINON, GRIFFONET


GRIFFONET

Ah ! ma chère,
Te voilà sans Babet ?


TOINON

Qu’as-tu fait de son père ?


GRIFFONET

Il est monté là-haut.


TOINON

Ça, maître Griffonet,
De notre enlèvement tu sais tout le projet :
Mon estime pour toi sera-t-elle trompée ?
Ne veux-tu point quitter la cape pour l’épée ?
Aimes-tu mieux, dis-moi, toujours être un piea-plat,
Un apprenti sergent, petit clerc d’avocat,
Que de te voir monsieur par les soins de Léandre ?
Le moins, en le servant, que tu puisses prétendre,
C’est d’être subalterne en quelque régiment,
Où tu feras bientôt fortune assurément.
Réponds donc.


GRIFFONET

N’es-tu pas sûre de ma réponse ?

Au métier que je fais de bon cœur je renonce.
N’aurai-je pas bon air à cheval, Toinon, dis,
Avec un grand plumet ? Tiens, je crois que j’y suis.
Pour moi, j’aime la guerre et je hais les affaires,
Palais, à présent, on n’en amasse guères :
Monsieur jamais n’y plaide, y fût-il tout le jour ;
Il en a fait serment, que je pense. A la cour,
Je ne l’ai point encore ouï que dans une cause ;
Aussi ne parle-t-il à chacun d’autre chose :
Il est de la conter tellement altéré,
Qu’on le fuit en tous lieux comme un pestiféré ;
Dès qu’il ouvre la bouche on déserte sur l’heure.


Scène VI.

BABET, TOINON, GRIFFONET


GRIFFONET

Mais j’aperçois sa fille.


BABET

Ah ! Griffonet, demeure :
Je veux t’entretenir.


GRIFFONET

J’ai tout su de Toinon, Madame.


BABET

Eh bien ?


GRIFFONET

Ma foi, je n’ai pu dire non.
Pour servir vos amours je suis prêt à tout faire.
Je vais auparavant où monsieur votre père
M’envoie, et je reviens ; quoi qu’il puisse arriver,
J’oserai tout pour vous, jusqu’à vous enlever.


Scène VII.

BABET, TOINON


TOINON

Oh ! Monsieur Griffonet est un brave, madame.
Un garçon hasardeux. Mais, qui trouble votre âme ?
Léandre va venir ; quel est votre souci ?


BABET

Ce n’est qu’avec chagrin que je le vois ici ;
Ma mère peut rentrer, mon père peut descendre,
Et cette salle, enfin, est commode à surprendre :
Je suis dans des frayeurs qu’on ne peut concevoir.


TOINON

Eh quoi ! mort de ma vie ! Est-ce un crime d’avoir
Un tendre engagement avec un honnête homme ?
Si celles qui en ont alloient le dire à Rome,
La France deviendroit un pays bien désert.


BABET

Mais si ce rendez-vous, Toinon, est découvert ?


TOINON

Il faut bien vous attendre à d’autres aventures.


BABET

Mais le moindre soupçon peut rompre nos mesures.


TOINON

Mais, pour les prendre, il faut se voir, et convenir
De vos faits, et savoir à quoi vous en tenir.


BABET

Je crains.


TOINON

Dans le chagrin que cette peur me donne,
Je ne sais qui me tient que je vous abandonne.
Comment ! Trembler toujours ! Avoir incessamment
Des inégalités.


Scène VIII.

BABET, TOINON, LÉANDRE


TOINON

Mais voici votre amant


BABET

Prends donc garde, Toinon, que personne.


LÉANDRE, à Babet

Madame,
On ose proposer cette variante :
S’il falloit, pour en prendre, aller le dire à Rome.
Tout semble conspirer au succès de ma flamme ;
Et votre tante, enfin, de l’aveu d’un époux,
En cette occasion se déclare pour nous :
Nous trouverons chez elle une sûre retraite ;

Mais vous me paroissez incertaine, inquiète :
Après m’avoir donné votre consentement,
Avez-vous pu sitôt changer de sentiment ?


BABET

N’imputez point ce trouble à mon peu de tendresse,
Léandre, et n’accusez que ma seule foiblesse.


LÉANDRE

Vous rassurez par là mon esprit alarmé,
Madame ; et ce soupçon heureusement calmé,
Fait place aux doux transports.


TOINON, à Léandre.

Oh ! finissons de grâce :
Dans un long entretien votre esprit s’embarrasse ;
Il n’est point maintenant question de cela.


LÉANDRE

Que mon bonheur est doux ! Ah, madame !


TOINON

Halte-là !
Vous dis-je, et bannissons tous ces discours frivoles :
Il faut des actions, et non pas des paroles.
Que tous vos gens.


LÉANDRE

Ils sont à deux cents pas d’ici.


TOINON

La chaise ?


LÉANDRE

Dans une heure elle doit être aussi

Au coin du petit bois.


TOINON

Au moins, qu’elle soit prête
Lorsque nos paysans commenceront la fête :
C’est un bal villageois, dont la confusion
Sera très-favorable à notre évasion ;
Et chacune de nous, en nympbe déguisée,
Trouvera vers le bois la fuite plus aisée,
Pendant que Griffonet. Mais on vient nous troubler.


Scène IX.

M. TRIGAUDIN, BABET, LÉANDRE, TOINON


BABET, bas.

c’est mon père, Toinon.


LÉANDRE, bas à Babel.

Laissez-moi lui parler.


TRIGAUDIN, à part.

Que vois-je ? Un homme ! Il entre en ceci du mystère.


BABET, bas à Léandre.

Je crains…


LÉANDRE, bas à Babet.

Ne craignez rien, je prends sur moi l’affaire ;

à TRIGAUDIN

J’ai tout prévu…Le bruit de votre grand savoir
Me fait venir, monsieur, de Paris pour vous voir,
Et vous communiquer un fait de conséquence.


TRIGAUDIN

Je le débrouillerai mieux que personne en France.


LÉANDRE

Ce fait est important, mais il n’est pas nouveau.


TRIGAUDIN, à Babet el à Toinon.

Rentrez.

Babel et Toinon sortent.

Scène X.

M. TRIGAUDIN, LÉANDRE

Trigaudin tousse



LÉANDRE

Vous toussez fort.


TRIGAUDIN

C’est un fruit du barreau.
Ayant, ces jours derniers, dans toute une audience
Entretenu la cour sur un cas d’importance,
Un brouillard, dont en vain je voulus me garder,
M’a mis pour quatre mois hors d’état de plaider :
Lorsque je veux parler, je souffre le martyre.


LÉANDRE

Écoutez-moi, je n’ai que deux mots à vous dire.


TRIGAUDIN

A la bonne heure, soit ; dépêchez seulement.
Quoiqu’en vacation, jusqu’au moindre moment,
Le temps m’est précieux.
Dites-moi votre affaire.


LÉANDRE

Il s’agit en ceci d’un amoureux mystère.


TRIGAUDIN

Or, soit.


LÉANDRE

Je crois, monsieur, que vous êtes humain.


TRIGAUDIN

Aux gens de bien, monsieur, je tends toujours la main.


LÉANDRE

Que vous êtes charmé de rendre un bon office.


TRIGAUDIN

Expliquez-vous, je suis tout à votre service.


LÉANDRE

Monsieur, un mien ami, de qui les intérêts
M’ont toujours été chers et me touchent de près,
Est fortement épris d’une fille très-belle,
Qui répond à ses feux d’une ardeur mutuelle ;
Un père rigoureux veut forcer leurs désirs.

Ces pères sont toujours ennemis des plaisirs.

En cette extrémité, n’est-il point d’artifice
Pour les mettre à couvert des rigueurs de justice
Contre l’enlèvement qu’ils sont prêts de tenter ?
L’ami pour qui je viens ici vous consulter.
M’a parié, ne voulant rien faire à la légère,
De prendre par écrit votre avis sur l’affaire.


TRIGAUDIN

Lorsque la voix publique a su vous informer
De ce profond savoir qui me fait estimer,
Elle a dû, ce me semble, aussitôt vous instruire
De cette probité qu’en moi chacun admire ;
Et je ne sais, monsieur, qui vous donne sujet

De me communiquer un si hardi projet :
En cela je vous trouve un peu bien téméraire,
Et n’ai point là-dessus de réponse à vous faire.


LÉANDRE

Je conviens avec vous de ma témérité,
Et mon début vous a justement irrité ;
Mais, malgré mon audace, et trop grande et trop haute,
S’il est quelque moyen de réparer ma faute, J’oserai.


TRIGAUDIN

Quoi, monsieur ?


LÉANDRE, lui présentant une bourse.

Vous prier instamment.


TRIGAUDIN

Ces prières, monsieur, sont un commandement.


LÉANDRE

Fort bien.


TRIGAUDIN

Ne croyez pas que l’intérêt m’engage protéger le crime ou le libertinage ;
Et, n’étoit que je vois que c’est à bonne fin,
Que tout cela ne tend qu’au mariage enfin,
Vous me verriez toujours résolu de me taire.
Oui, je pèse toujours mûrement une affaire,
Et l’examine bien avant que m’embarquer ;
Mais je vois bien qu’ici je n’ai rien à risquer.

Cette affaire, monsieur, est de soi criminelle ;
En matière de rapt l’ordonnance est formelle ;
Mais, dans l’occasion, on peut bien quelquefois
En faveur d’un ami, faire gauchir les lois :
C’est là le fin, monsieur. Ce père inexorable ;
Quel homme est-ce ?


LÉANDRE

Un fâcheux, d’une humeur peu traitable,
Qui n’a point d’autre but que son propre intérêt.


TRIGAUDIN

Quelque bourru, sans doute !


LÉANDRE

Oui, voilà ce que c’est.


TRIGAUDIN

Ce complot se fait-il de l’aveu de la belle ?


LÉANDRE

Oui, tout cela se fait de concert avec elle :
C’est ainsi qu’on m’a dit la chose.


TRIGAUDIN

Elle a raison.
Elle fera fort bien de forcer sa prison.
Et quand un père usurpe un pouvoir tyrannique,
On peut, pour s’affranchir, mettre tout en pratique.
Que votre ami, monsieur, achève son dessein ;
J’entreprends le procès, si l’on poursuit.


LÉANDRE

Enfin,
Vous approuvez la chose ?


TRIGAUDIN

Oui ; qu’ils partent : le père
Se trouvera, ma foi, bien camus.


LÉANDRE

On l’espère.
Ayez donc la bonté de signer votre avis.


TRIGAUDIN

Volontiers.


LÉANDRE

Vos conseils seront en tout suivis.


TRIGAUDIN

Je réponds du succès. Savez-vous quelle cause
Je plaidai l’autre jour ? Morbleu, la belle chose !
Je vais en répéter quelques traits seulement.


Scène XI.

M. TRIGAUDIN, LÉANDRE, TOINON


TOINON

On vous demande là.


TRIGAUDIN

Qu’on m’attende un moment..


TOINON

Ce sont gens bien pressés.


LÉANDRE

Monsieur, je me retire.


TRIGAUDIN

Non, non. Vous entendrez ce que je veux vous dire ;
La chose vous plaira, j’en suis très assuré.
Le sujet du procès est un âne égaré.


TOINON, à part.

Le voilà tout trouvé, sans procès, ni chicane.


TRIGAUDIN

En la cause, je suis pour le maître de l’âne,
Qui sur le détenteur veut le revendiquer.


LÉANDRE

Certes ! la cause est rare.


TRIGAUDIN

Et fort à remarquer.
Voyez avec quel art ce plaidoyer commence !


LÉANDRE, à part.

Voilà pour mettre à bout toute ma patience.


TRIGAUDIN

« Quand le grand Annibal et les Carthaginois,
« De deux consuls romains triomphant à la fois,
« Portèrent la terreur au sein de l’Italie,
« Et couvrirent de morts les plaines d’Apulie ;
« Quand ce fils d’Amilcar, du sang des légions,
« Fit rougir la campagne, inonda les sillons,
« L’aigle prenant la fuite au fameux jour de Canne. »


TOINON

Qu’a cela de commun, monsieur, avec votre âne,
Et qu’est-il besoin là de canne, ni d’oison ?


TRIGAUDIN, à Toinon.

Sortez.


Scène XII.

M. TRIGAUDIN, LÉANDRE


TRIGAUDIN

On le verra dans ma péruraison.
Sur ce fameux combat jusque-là je me joue ;
Mais naturellement tout cela se dénoue,
Et je viens à mon fait.


LÉANDRE

J’abuse trop longtemps
Des moments destinés à vos soins importants.


TRIGAUDIN

Par ce commencement vous jugez bien du reste.
L’exorde m’a coûté beaucoup, je vous proteste ;
Mais de ma peine aussi j’ai recueilli le fruit,
Et jamais plaidoyer ne fera plus de bruit :
Aux affaires depuis je ne saurois suffire.

Il reconduit Léandre.


LÉANDRE

Vous me désobligez de vouloir me conduire.


TRIGAUDIN

Je prétends m’acquitter de ce que je vous doi.


LÉANDRE

Demeurez.


TRIGAUDIN

Oh ! monsieur.


LÉANDRE

De grâce, laissez-moi.


Scène XIII.

M. TRIGAUDIN, TOINON


TRIGAUDIN

Qu’est-ce ?


TOINON

Deux paysans qui vont crever, je pense.
Voulez-vous bien, monsieur, leur donner audience ?
Ils viennent, que je crois, de faire un mauvais coup,
Ou bien, par la campagne, ils ont vu quelque loup ;
Car ils haltent tous deux comme des chiens de chasse.


TRIGAUDIN

Qu’ils entrent.


TOINON

Les voici ; je vais leur faire place.


Scène XIV.

M. TRIGAUDIN, GUILLOT, MATHIEU


TRIGAUDIN

Ces gens sont-ils muets ? Que veut dire ceci ?
Que voulez-vous ?


GUILLOT

Monsieur. j’ons couru. jusqu’ici
Pour… je suis essoufflé… Mathieu conte la chore,
Et défrinche… tout c’en que j’ons vu…


TRIGAUDIN

La pécore !


MATHIEU

Dis tai-même, s’tu veux. je suis tout hors de moi.


TRIGAUDIN

Ces lourdauds, me feront enrager, que je croi.
Que diantre voulez-vous ? Parleras-tu, maroufle ?


GUILLOT

Mathieu. je n’en pis plus.


TRIGAUDIN

Le coquin ! comme il souffle.
Qu’est-ce donc ? Qu’y a-t-il ?


MATHIEU

C’est que, tout maintenant,

Comme j’allions nous deux… aux champs… endandenant…


TRIGAUDIN

Tu diras ce que c’est, ou, morbleu, je t’assomme,


GUILLOT

Pour vous le faire court, j’ons vu tuer un homme.


TRIGAUDIN, à part.

Voici de quoi payer mon souper.


MATHIEU

Ah, Monsieu !


GUILLOT

Celi qu’en a tué, c’est le genre à Mathieu.


MATHIEU, essuyant ses yeux.

Oui, monsieu.


TRIGAUDIN

Eh ! tant mieux. Bonne affaire, ou je meure.


GUILLOT

J’ons morguenne arrêté l’assassin tout sur l’heure ;
Pis, l’ayant enfarmé dans la grange à Gariau,
J’ons couru. vous voyez, j’ons le corps tout enyau.


TRIGAUDIN

Avez-vous des téméins ?


GUILLOT

J’en avons à revenre.


MATHIEU

Monsieu, tout chaudement si vous vouliez le penre.


TRIGAUDIN

Il faut y procéder et j’y vais à l’instant ;
Mais, dites-moi d’abord, quel est le délinquant ?


GUILLOT

C’est…


TRIGAUDIN

Hé bien ! Parle donc.


GUILLOT

Un garçon de village.


TRIGAUDIN

C’est bien à des marauds de tuer ! Ah ! j’enrage !
Ce n’est point là, morbleu, ce que j’ai cru d’abord :
J’en rabats plus de quinze ; et je me trompe fort,
Si je ne demeurois pour les frais de l’enquête.


MATHIEU

Morgués- monsieu, partons.


TRIGAUDIN

Va, tu me romps la tête.


MATHIEU

Peut-être qu’on lairra sauver le criminel.


TRIGAUDIN

Hé bien ! sauve qui peut ! Rien n’est si naturel.
Le jeu n’en vaudroit pas aussi-bien la chandelle.


GUILLOT

Ma si.


TRIGAUDIN

Les importuns !


Scène XV.

GRIFFONET, M. TRIGAUDIN, GUJLLOT, MATHIEU


GRIFFONET, venant avec précipitation.

Monsieur ! Bonne nouvelle !
Un homme assassiné.


TRIGAUDIN

J’ai tout su de ces gens.


GRIFFONET

Quoi ! Vous n’y courez pas ?


TRIGAUDIN

Hé ! nous avons du temps ;
Demain il fera jour ; rien encor ne se gâte.


GUILLOT

Oui ; mais.


TRIGAUDIN

Courez devant, si vous avez si hâte.


MATHIEU

La chose presse.


TRIGAUDIN

A l’autre ! Au diantre le plat-pied !


GRIFFONET

Vous ne savez donc pas que la bête a bon pied.


TRIGAUDIN

Comment ?


GRIFFONET

Que l’assassin que ces gens ont fait

prendre,
Conduisoit au marché des cochons pour les vendre ?


TRIGAUDIN

Des cochons ?


GRIFFONET

Oui vraiment.


TRIGAUDIN

Eh bien ! qu’en as-tu fait ?


GRIFFONET

Belle demande !


TRIGAUDIN

Encore ?


GRIFFONET

Serez-vous satisfait ?
J’ai tout mis en prison.


TRIGAUDIN

Où donc ?


GRIFFONET

Dans une étable.
Un novice auroit fait arrêter le coupable ;
Mais, instruit au métier par vos douces leçons,
Laissant le délinquant, j’ai saisi les cochons.


TRIGAUDIN

Tu seras quelque jour un juge d’importance ;
Mais, sans perdre de temps, partons en diligence
Allons, que l’on me bride un cheval, dépêchons.


Scène XVI.

M. TRIGAUDIN, GUILLOT, MATHIEU


TRIGAUDIN

Que ne me disiez-vous qu’il avoit des cochons ?


MATHIEU

Eh ! je ne pensions pas qu’il en fût plus coupable.


TRIGAUDIN

Si fait ! si fait ! Un homme assommé ! Comment, diable !
Et des cochons ! suffit ! Rien ne peut m’émouvoir ;
Je prétends, en bon juge, en faire mon devoir ;
Ceci mérite exemple.


GUILLOT

Eh ! pour le maître, passe ;
Mais les cochons, monsieu ; morgué, faites-leu grâce.


MATHIEU, d’un ton pleurant.

Je vous la demandons.


TRIGAUDIN

Nous verrons tout cela.
Je vais prendre ma robe, enfants, attendez là.


Scène XVII.

GUILLOT, MATHIEU


MATHIEU

Noutre bailly, tout franc, entend les récritures ;


GUILLOT

Morgué ! son clerc itou sait bian les proucédures,


Ce sont deux fins matois que ces compères-là.


MATHIEU

Voilà, par ma figuette, un bon juge, stilà ;
N’est-il pas vrai, Guillot


GUILLOT

Y me semble de même.


MATTHIEU

Y n’y cherche point tant de chose, ni de frême.
Aux autres, pour avoir un méchant jugement,
Y leu faut, palsangué, plus de recoulement,
Et plus de con. fron. tra. tanquia, plus de grimoire !
An n’en seroit chévir, et c’est la mar à boire ;
Maly, sans barguigner, y va d’abour au fait ;
Drès qu’on a des cochons, le prooès est tont fait :
C’esï juger comme il faut.


GUILLOT

Oui, morgué, c’est l’entenre.
Ma si, tandis qu’il est dans son himeur de penre,
A noutre collecteur je faisions… tu m’entends.


MATHIEU

C’est très-bian avisé ; vengeons-nous tout d’un temps.


GUILLOT

Le compère a, morguoi, des cochons.


MATHIEU

La pensée En est bonne : oui, ma foi, baillons-ly la poussée.


Scène XVIII.

M TRIGAUDIN, GUILLOT, MATHIEU


TRIGAUDIN

Un homme assassiné ! Nous allons voir beau jeu !
Il en mourra plus d’un.


MATHIEU

C’est bian dit ; mais, monsieu,
Comme tout vilain cas fut toujours regniable,
S’il soutiant aux témoins.


TRIGAUDIN

Quoi ?


MATHIEU

Qu’il n’est point coupable,
Qu’on la pris pour un autre.


TRIGAUDIN

Eh ! non : sait-on pas bien.


MATHIEU

S’il les récuse enfin ?


TRIGAUDIN

Allez, ne craignez rien : Voyez-vous, ces détours ne peuvent me surprendre,
L’homme aux cochons, vous dis-je, est celui qu’il faut pendre.


GUILLOT

Mais, monsieu, si toujou je commencions par là,
Pour ne point parde temps ?


TRIGAUDIN

Le lourdaud que voilà !


GUILLOT

Je verbaliserons après tout à noutre aise.


TRIGAUDIN

Oui, oui. Ça, dépêchons.


GUILLOT

Monsieu, ne vous déplaise,
Je pourrions là-dessus raisonner un moment.


MATHIEU

J’avons du temps pour tout.


TRIGAUDIN

Partons incessamment ;
La chose se requiert. Sans me rompre la tête,
Qu’on aille plutôt voir si ma monture est prête.


Scène XIX.

M. TRIGAUDIN, GUILLOT, MATHIEU, TOINON


TRIGAUDIN

Quoi ! Qu’est-ce encor-, Toinon ? Ne partirons-nous pas ?
Le travail du continuateur commence au premier ver & de ceue page.


TOINON

Votre bidet, monsieur, est tout bridé là-bas.*


*On n’a point trouvé, parmi les manuscrits de M. Regnard, de copie entière de cette pièce ; cependant le libraire croit faire plaisir au public de lui donner ce fragment, tel qu’il a été copié sur l’original de l’auteur.