Les Vanloo

Les Vanloo
A. Houssaye

Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 31, 1842



LES VANLOO.




I

La France n’est pas la mère-patrie de tous les artistes qui l’ont aimée et illustrée ; plus d’une lèvre étrangère est venue se suspendre avec ardeur à ses mamelles fécondes, plus d’un front banni est venu se réfugier à l’abri de son cœur généreux. La France était si bonne mère pour les enfans des arts, que tout étranger devenait Français en l’approchant. Lully, Watteau, Jean-Jacques, Grétry, venus de divers points, sont morts Français sur la terre de France. La Flandre surtout a laissé partir beaucoup de ses enfans. Avant Grétry et Watteau, le chef de la brillante famille des Vanloo avait dit adieu au ciel avare de la Hollande pour se faire naturaliser Français.

Il n’est rien dit de Jean Vanloo, le plus ancien des peintres connus sous ce nom. Il fat peintre, voilà tout ce qu’on en sait. Jacques Vanloo, son fils, est né à l’Écluse, en 1614. C’était le caractère d’un Français dans le corps d’un Flamand. Il perdit de bonne heure son père ; il étudia la peinture dans sa ville natale, sous un pauvre portraitiste qu’il prit bientôt en pitié. Son grand-père, d’une famille noble, était un marin intrépide qui fit d’abord fortune, mais qui fit ensuite naufrage. Malgré ce coup du sort, Jacques Vanloo ne voulut pas se résigner, comme son maître de l’Écluse, à devenir peintre ambulant de portraits à bon marché ; il emmena sa grand’mère et sa mère à Amsterdam, où il termina ses études. Il se fit rapidement une assez belle renommée dans la peinture historique ; il devint même un grand maître pour le nu par sa manière large et franche. Presque à son arrivée, il s’était marié avec une jeune fille du peuple, qui bien entendu n’était pas riche. Cette jeune fille ne tarda pas à lui donner un enfant de belle venue. A merveille, mais Jacques Vanloo avait d’un coup de ses dents de vingt-cinq ans dévoré les bribes de fortune échappées au naufrage ; sa grand’ mère lui restait déjà vieille, toujours malade comment faire pour nourrir sa grand’mère, sa mère, sa femme et son enfant, quand on n’est qu un homme de génie ? Jacques Vanloo eut en même temps une boutique et un atelier ; dans l’atelier, il fit de la grande peinture, il dépensa sa plus noble ardeur, il répandit avec d’amères délices le feu sacré de son ame ; dans la boutique, il fit de la petite peinture, moins que de la petite peinture ; l’artiste était dépouillé de son sacerdoce et de sa sainte tunique, ce n’était plus qu’un ouvrier travaillant à toute heure sans attendre l’inspiration. Les tableaux, les mauvais tableaux, il est vrai, se créaient sous son vigilant pinceau comme sous la baguette des fées. Dans sa boutique, il faisait pour trois ou quatre florins le portrait du premier venu ; il faisait jusqu’à trois portraits par jour. Mais ce labeur surhumain ne le rendait pas plus riche. En homme bien élevé, il aimait le luxe, du moins pour sa femme ; il avait le cœur toujours ouvert aux pauvres ; plus d’un artiste sans feu ni lieu lui élut une généreuse assistance ; enfin il voulait que sa vieille mère oubliait qu’elle avait perdu sa fortune. Comme c’était un homme bien trempé, il résista à tous les chocs de la misère, à toutes les angoisses de son art. Toutefois, malgré sa bonne volonté, il lui fallut négliger bien plus l’atelier que la boutique. Aussi, dès que son fils eut huit ans, il le conduisit dans l’atelier et lui dit : C’est ici ta place, c’est ici que tu étudieras les grands maîtres. S’il te fallait un jour descendre dans la boutique comme ton pauvre père, dis à tout jamais adieu à l’atelier, brise tes pinceaux, deviens franchement et sans façon peintre d’enseignes comme moi ; car, moi, suis-je autre chose qu’un peintre d’enseignes ?

Le jeune Louis Vanloo ne tarda pas à jeter le désordre dans la maison paternelle par ses allures vagabondes ; il était grand ferrailleur et grand buveur de bière. Jacques ne désespéra point de son fils, disant qu’il avait aussi fait des siennes en sa première jeunesse ; il augura même sur ses débuts qu’il deviendrait un peintre de la bonne école. Le jeune homme eut à peine dix-sept ans, qu’il parla de voyager. Où aller ? En France, où tous les arts sont encore au berceau ; la France est hospitalière au talent, elle accueille du même sourire le poète, le peintre, le musicien ; ce ne sont que fanfares de joie à chaque nouveau venu. Louis Vanloo ira donc en France chercher la gloire et la fortune qui ont fait défaut à son père dans sa patrie.

Il partit un matin, le havresac sur l’épaule, le bâton à la main, l’espérance dans le cœur. Le père voulait partir aussi, mais il demeura avec sa mère, trop malade pour voyager. Parmi tous ces bons artistes flamands, il n’en est pas un qui n’ait sacrifié sa gloire à sa mère. Sacrifier sa gloire à sa mère, c’est tout simple. Cependant, je le dis à regret, en France il est plus d’un esprit aveugle qui sacrifie sa mère à sa gloire. Louis Vanloo traversa les Flandres en étudiant un peu. Après un pèlerinage de trois mois, il arriva à Paris, étant au bout de ses ressources. Il se présenta à l’atelier de Jean-Michel Corneille. — Maitre, lui dit-il en s’inclinant, voilà mes lettres de recommandations auprès de vous. — Disant cela ; il ouvrit un portefeuille parsemé de dessins d’une touche très fière. — En vertu de ces lettres de recommandation, je vous accueille comme un des miens, comme mon fils, dit Jean Corneille. A l’œuvre, mon jeune voyageur ; tout ce que j’ai est à vous, mon pain, mon vin et mes pinceaux.

Touché de cette hospitalité toute paternelle, Louis Vanloo étudia avec plus d’ardeur que jamais. Dès la seconde année, il obtint le premier prix de l’académie de peinture. Après ce triomphe, il se ralentit un peu, il se mit à courir les folles aventures. C’était un beau garçon taillé comme Hercule, il rencontrait peu de rebelles parmi toutes celles dont il faisait le portrait.

Cependant, sa mère étant morte, Jacques Vanloo prit avec sa femme le chemin de la France. Il arriva à Paris n’ayant pour tout bagage que trois ou quatre chefs-d’œuvre sérieux. Ce furent aussi ses lettres de recommandation dans la grande cité. — Vous êtes un grand peintre, lui dit gravement Jean Corneille ; aussi je suis bien fâché de vous avertir que dans notre pays, quand on veut faire vie qui dure, il ne faut pas faire œuvre qui dure. Je vous prédis que nous ferez encore des portraits.

Jean Corneille avait prédit juste. Ce Jean Corneille, père de Michel et Jean-Baptiste Corneille, était un vieux peintre naïf comme un maître de l’école allemande, aimant la peinture pour elle-même sans nul souci des écus blancs qu’elle apportait à son coffre. Il avait pour atelier un grenier de la rue Saint-Jacques tapissé de chefs-d’œuvre oubliés. Il eut des élèves sans nombre qui se répandirent à Paris et dans les villes du midi de la France. Il mourut un des douze anciens de l’Académie, laissant à son pays plus d’un bon peintre et plus d’un bon tableau.

Jacques Vanloo fit des portraits à Paris comme à Amsterdam, mais au moins à Paris il fut payé selon ses œuvres. Il devint à peu près le meilleur portraitiste du temps. Il se fit naturaliser pour punir sa patrie d’avoir si mal payé ou reconnu son talent. En 1663, il fut admis à l’Académie pour son portrait de Jean Corneille. Ce portrait est encore aux Louvre, il est d’une touche de maître, d’une belle franchise et d’un bon coloris. Malgré ce titre d’académicien, malgré sa petite fortune qui s’accroissait de jour en jour au bruit aimable des louanges, il n’eut pas une heureuse fin. Sa femme étant venue mourir, il ne lui resta pas un cœur ami dans ce grand pays qui était le sien désormais, Il ne pouvait pas compter sur son fils ; qui menait une mauvaise vie et gaspillait sans fruit le talent qu’il avait reçu du ciel et de son père. Jean Corneille lui-même n’était plus guère son ami ; la jalousie avait jeté la zizanie dans leurs ateliers. Jacques Vanloo, on le croira sans peine, alla jusqu’à regretter la Hollande avec sa brume et son commerce. Ici je me chauffe le front au soleil, disait-il tristement, mais là-bas j’avais de vieux amis qui réchauffaient mon cœur. — On ne se dépayse pas sans laisser au pays natal quelque chose de soi-même qui nous attire par intervalles. Jacques Vanloo avait laissé à l’Écluse et à Amsterdam sa jeunesse, ses premiers rêves, ses premiers regrets, ses premières joies, ses premières souffrances ; quoi encore ? le tombeau de sa mère, où il n’avait pas eu le temps de s’agenouiller dans sa hâte de partir ; ces vieux meubles enfumés qu’il avait vus si long-temps autour de lui : enfin ce coin du feu si doux au cœur qui se souvient, cet âtre béni où le jeune enfant a parlé pour la première fois, où la vieille mère s’est plainte pour la dernière fois, où les époux se sont si souvent embrassés pour secouer leur chagrin. « Croyez-moi, disait Montaigne à un ami quittant la province, si vous voulez ne pas revenir, emportez sur vos épaules votre cheminée et le tombeau de vos ancêtres. »

Le mal du pays, la douleur d’avoir perdu sa femme, le chagrin sans cesse renaissant des erreurs de son fils, altérèrent peu à peu la santé de Jacques Vanloo. Cet homme si fort dans sa jeunesse et dans toutes les luttes qu’il eut à subir s’éteignit à cinquante-six ans, très désabusé de la gloire et de la fortune. L’oeuvre de Jacques Vanloo est éparpillée dans quelques églises et quelques musées. Son vrai titre de gloire, c’est le portrait du père des Corneille, ou, si vous aimez mieux, c’est d’avoir été le chef de cette belle famille des Vanloo qui a jeté un vif éclat sur la peinture en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et en Espagne. Il est mort le pinceau à la main, s’abusant sur son mal, ne voulant pas des secours de la médecine. On raconte que son fils, le voyant sur son fauteuil, la tête un peu penchée, s’imagina qu’il venait de s’endormir. Il s’approche, jette un regard sur l’œuvre ébauchée, prend la palette et retouche une tête de saint Jean. Ce n’est pas cela, dit une voix funèbre. Louis Vanloo se retourne avec un sentiment d’effroi. : — Que dites-vous, mon père ? — Jacques Vanloo n’avait pas remué, son fils le revit tel qu’il l’avait vu à son entrée à l’atelier. Inquiet de sa pâleur, il lui prit la main ; surpris de la trouver glacée, il appela son père ; Jacques Vanloo ne répondit point.


II

Ce dernier mot du vieux peintre flamand, poursuivit long-temps son fils. Quand il n’était pas content de lui-même dans sa conscience d’homme ou d’artiste, il entendait cette voix fatale d’un mourant qui lui criait à diverses reprises : « Ce n’est pas cela ! ce n’est pas cela ! »

Il était demeuré l’ami du jeune Michel Corneille, qui, n’ayant pas d’autre passion que la peinture, avait fait un chemin rapide. Après avoir étudié à Rome, il était revenu peintre du roi. Alors de toutes parts palais et châteaux s’élevaient à Paris et autour de Paris. Michel Corneille était appelé partout pour les décors et les fresques ; Louis Vanloo, qui peignait à grands traits, lui devint d’un grand secours. L’heure était venue pour lui comme pour Corneille de faire sa fortune ; mais, ne se voulant pas résigner à laisser de côté les aventures galantes, la fortune lui tourna bientôt le dos. Il était devenu amoureux de la femme d’un gentilhomme de la Brie venue à Paris pour se faire peindre. On avait conduit cette dame à Vanloo, qui n’avait pas tardé à se mettre à l’œuvre. Elle était jolie, Vanloo était téméraire ; le mari, qui poursuivait une charge à la cour, n’était pas toujours à la séance. Or un jour Vanloo laissa tomber son pinceau aux pieds de la belle, qui ne s’en plaignit pas.

— Nous avons eu bonne et longue séance aujourd’hui, dit-elle à son mari ; vous arrivez comme nous finissons.

Le gentilhomme ramassa le pinceau de Vanloo sans mot dire, mais en jetant autour de lui un regard- inquiet. Le lendemain, le gentilhomme demeure présent à la séance. La dame regardait le peintre avec une tendresse trop visible.

— Madame, lui dit le gentilhomme avec dépit, il y a bien de la douceur dans ces yeux-là.

— Ne voulez-vous pas, lui répond-elle avec un joli sourire de femme qui rougit, ne voulez-vous pas que je montre au peintre des yeux de tigresse ?

Le surlendemain, la séance fut orageuse. Le mari absent revient à l’improviste et surprend Vanloo à genoux, qui baise la main de sa femme.

— Monsieur Vanloo, vous n’avez que faire de toucher à cette main, elle n’est pas dans le portrait.

— Aussi, répond Vanloo prenant son parti, n’est-ce pas avec mon pinceau que je touche à cette main.

Le gentilhomme, ne pouvant jouer plus long-temps l’insouciance, s’abandonne tout à coup à sa colère ; il s’en prend d’abord au portrait, le déchire d’un coup de pied, s’élance vers sa femme et la saisit aux cheveux ; mais Vanloo, indigné, le saisit lui-même, le repousse loin de sa femme, et lui promet, pour l’apaiser, un bon duel sans merci. Le duel eut lieu le lendemain, au lever du soleil, près du château de Vincennes ; le pauvre gentilhomme ne fit pas longue résistance Vanloo, qui était surnommé le maître ferrailleur. Il tomba frappé au cœur. Le duel fit du bruit. Louis Vanloo comprit le danger qu’il courait, il s’exila de ce pays où son père était venu se faire naturaliser.

Parti de Paris sans savoir où aller, sous l’habit d’un pauvre peintre d’enseignes, il se dirigea à petites journées vers l’Italie, peignant çà et là des enseignes de cabaret pour avoir un gîte de passage plus assuré. Il côtoya la Savoie et fit une halte à Nice, où il reprit ses allures fringantes. Il y trouva une grande dame dont il avait fait le portrait à Paris. Elle le produisit chez tous les personnages de la ville ; il y fit quelques portraits et un tableau d’église. Dès qu’il se sentit hors de France, il regretta cette nouvelle patrie ; l’exil lui devint si dur, qu’il rentra en France au risque d’être découvert. Il partit pour Aix, où il avait un compagnon d’aventures. Cet ami s’étant rangé sous la bannière du mariage, Vanloo le trouva si heureux avec sa jeune épouse et ses petits enfans, qu’il lui demanda sans façon de lui chercher une femme. Il y a toujours des filles à marier, dans quelque pays qu’on les cherche ou qu’on les fuie.

— Ton affaire est faite, lui dit son ami ; une cousine de ma femme, ayant passablement d’écus au soleil, mais laide comme le péché d’envie. Que t’importe la figure, à toi, qui ne vois jamais que des figures d’anges ?

— J’ai une autre façon de voir les choses, dit Vanloo ; je suis d’avis que la beauté dans le mariage est le meilleur argent comptant.

— Ton affaire est faite, répond l’ami ; une autre cousine de ma femme, Marie Fossé. Celle-là n’a que ses beaux yeux noirs. C’est une madone de Raphaël.

— Louis Vanloo se maria avec la seconde cousine ; il n’eut pas lieu de jamais regretter l’autre. Il devint le meilleur mari du monde. Il faut dire que sa femme lui voulait toujours servir de modèle et lui défendait de faire des portraits de femme. Il eut dès la première année du mariage un fils, qui hérita de ses passions et de son talent. Mais, avant de suivre Jean-Baptiste Vanloo, voyons comment s’acheva la vie de son père.

Peu d’évènemens lui survinrent après la naissance de son premier fils. Les biographes indiquent à peine qu’il alla d’Aix à Toulon peindre un saint François pour la chapelle des pénitens gris ; de Toulon il passa à Nice, où il eut un second fils, Carle Vanloo, et où il mourut. Il mourut comme son père, le pinceau à la main. Sa femme, ne le voyant pas venir pour dîner ; descend à son atelier ; elle appelle, il ne répond pas ; elle va à lui, elle voit sa pâleur et ses yeux égarés, elle pousse un cri de terreur.

— Ce n’est pas cela ! ce n’est pas cela ! dit Louis Vanloo en agitant sa main armée du pinceau.

Son fils, arrivé depuis peu à Nice, survient à cet instant solennel ; il prend son père dans ses bras, le porte dans son lit, lui prodigue des secours ; mais c’en était fait de Louis Vanloo. A peine dans son lit, il s’endormit pour jamais (octobre 1712). On l’inhuma dans le côté droit d’une chapelle qu’il avait peinte à fresque.

Louis Vanloo était un grand dessinateur, il avait une touche énergique, entendait bien le clair-obscur, et trouvait avec bonheur la mise en scène. Son tableau de saint François fit un certain bruit par son caractère grandiose ; ses fresques surtout lui ont laissé de la renommée. Son coloris, qui était très passable, tournait trop au violet. Il avait au plus haut degré la mémoire des figures ; aussi ne prenait-il jamais de modèles, disant qu’il avait dans le souvenir des vierges et des saintes de toutes les façons.

III

Jusqu’à présent, les Vanloo ne sont Français qu’à demi. L’un vient à Paris quand son talent décline, l’autre quitte Paris en ses plus beaux jours ; l’un meurt à Paris, et sa dernière pensée est pour la Hollande ; l’autre meurt à Nice, en songeant que l’artiste a le monde pour patrie. Patience, cette forte plante qui a pris racine dans les gras pâturages de la Flandre, qui est allée s’épanouir au soleil d’Italie, va venir plus verdoyante que jamais, avec Jean-Baptiste Vanloo, se planter en France quand la France sera l’Éden des arts.

Jean-Baptiste Vanloo naquit à Aix en 1684. Quoique alors il y eût plus d’un enfant du peuple et même plus d’un enfant de gentilhomme qui apprît à lire et à écrire, son père ne songea pas à lui donner ni alphabet ni plume ; mais de bonne heure il lui mit le crayon à la main. Aussi Jean-Baptiste devint rapidement un remarquable dessinateur ; à sept ans, il copiait les grands maîtres avec une facilité merveilleuse c’était un tour de force. A douze ans, il partit résolument de la maison paternelle pour aller copier dans les églises de Toulouse, de Montpellier, de Marseille, les tableaux renommés. Il rejoignit son père à Nice avec un carton de dessins qui fut l’orgueil du vieux peintre. Le lendemain de son retour, son père lui mit un pinceau à la main. — Voyons, lui dit-il, voyons si tu es né peintre. — Jean-Baptiste se mit à l’œuvre sans y regarder à deux fois. En moins d’une heure et demie, il peignit une tête dans un tableau de Louis Vanloo, qui n’y voulut pas retoucher.

Après quelques années d’atelier, il fut appelé à Toulon pour restaurer deux tableaux italiens. Il eut, on ne sait pourquoi, un procès avec le chapitre. S’étant s’imaginé qu’il fallait savoir lire et écrire pour plaider sa cause, il prit un avocat. L’avocat avait une belle fille, Jean-Baptiste Vanloo en devint amoureux. Cette belle fille était à marier ; or, un amant était presque un mari à ses yeux. Elle accueillit avec un doux sourire les œillades passionnées du jeune peintre, qui vint dix fois expliquer son droit à l’avocat. Qu’arriva-t-il ? Le grand jour du procès, pendant que l’homme de loi plaidait la cause du peintre au tribunal, le peintre alla lui-même plaider, avec plus d’éloquence peut-être, son autre cause auprès de la fille de l’avocat. Il gagna ses deux procès. La plaidoirie de Vanloo avait été si victorieuse, qu’à son retour le digne avocat comprit qu’il n’avait plus un mot à dire. — C’est la seule malice que j’aie faite en ma vie, disait souvent Jean-Baptiste Vanloo en racontant sur ses vieux jours l’histoire de son mariage, car l’homme de loi l’avait forcé de rendre ledit arrêt exécutoire.

Il demeura un an à Toulon, travaillant à une sainte Famille pour l’église des Dominicains, peignant des portraits sur des cartes autant pour se délasser que pour augmenter ses revenus. Tout allait pour le mieux : sa femme, qui ne perdait pas de temps, venait d’accoucher d’un fils ; mais le duc de Savoie, Victor-Amédée, vint alors assiéger Toulon. Craignant la guerre pour sa femme, pour son enfant, peut-être aussi pour lui, il voulut se réfugier à Aix. Comment aller jusque-là ? pas une seule voiture ! Un homme de bonne volonté n’est jamais en peine : il acheta un âne, y jucha sa femme et son fils, âgé de cinq semaines, conduisit à pied la petite caravane, arriva bravement à Aix sans se plaindre et sans sourciller. C’était là, j’imagine, un fort joli tableau de genre qui doit compter dans l’œuvre de Jean-Baptiste Vanloo.

Il resta cinq ans à Aix, côtoyant tour à tour la misère et la fortune, comme il fît durant toute sa vie. Parmi ses travaux à Aix, on n’a pas oublié une Annonciation, peinte pour les Jacobins, une Agonie de saint Joseph pour l’église de la Madeleine, une Résurrection de Lazare pour le, chapitre des pénitens blancs aux Carmes, un grand nombre de bons portraits comme celui de l’archevêque d’Arles, M. de Mailly ; enfin un plafond d’une maison de campagne d’un commissaire des guerres, où il a représenté l’assemblée des dieux.

En 1712, un pressentiment l’appelle à Nice, où son père, Louis Vanloo, travaille avec toute l’ardeur de la jeunesse ou plutôt du vrai talent ; à peine est-il arrivé que son père meurt, laissant de grandes toiles inachevées. Que va faire Jean-Baptiste ? Sa mère est sans ressources, il va travailler pour sa mère. Il passa dix-huit mois à achever les derniers tableaux de Louis Vanloo. A son tour, il était sans ressources ; placé entre une femme et six enfans ; toutes ces jolies bouches qui l’embrassaient lui demandaient du pain et tout ce qui s’ensuit. Le pauvre homme, très tendre et très dévoué, ne savait plus où donner de la tête quand le prince de Monaco (j’en demande pardon au roi de France et à tous les rois du monde) l’appela à sa cour pour peindre leurs altesses royales les princesses du sang ses filles. Il fut payé royalement en bonne et valable monnaie ayant cours même au-delà des états de Monaco.

Il partit alors pour Gênes, où il ne perdit pas son temps ; de Gênes, il alla à Turin au palais du prince de Carignan. Il fit le portrait de ce prince. Grace à ce portrait, il fut appelé à la cour du duc de Savoie pour peindre toute la famille royale. Un autre peintre était à la cour. Le duc de Savoie, par un caprice de grand seigneur ennuyé, voulut engager entre les deux artistes un duel de peinture ; il leur ordonna de peindre en même temps le portrait de son fils, qui poserait pour l’un et pour l’autre. Jean-Baptiste Vanloo laissa son adversaire sur le champ de bataille, donnant des coups de pinceau à tort et à travers en désespoir de cause.

Le prince de Carignan, jaloux de se montrer le premier protecteur du jeune peintre, l’envoya étudier à Rome, et retint sa famille dans son palais. Jean-Baptiste entra à Rome dans l’atelier de Benetto Luti, qui bientôt lui mit le crayon et le pinceau à la main chaque fois qu’il ne savait plus que faire. Jean-Baptiste jouait, comme il disait plus tard, le rôle de Gros-Jean qui en remontre à son curé. Luti, émerveillé, l’embrassait et l’appelait son maître. Cependant le vrai maître était l’Italien, qui, malgré son défaut de verve, avait pour lui la science et la patience. Dans cet atelier, Jean-Baptiste Vanloo fit deux tableaux sur cuivre, une sainte Famille et Jésus-Christ donnant les clés à saint Pierre. Ces deux tableaux passèrent dans une exposition à Rome pour des œuvres de Carle Maratte. Se voyant alors en bon pays et en bonne veine, il appela près de lui sa famille.

Son frère Carle et ses trois fils étaient quatre enfans presque du même age. Le temps était venu de leur apprendre à lire ; mais Jean-Baptiste, qui ne connaissait pas d’autres livres que les tableaux, leur enseigna à dessiner et à peindre. Ils se trouvèrent bien de cette éducation pittoresque ; ils n’en apprirent que mieux à parler les langues étrangères.

Jean-Baptiste Vanloo commençait à bâtir son nid à Rome, où il croyait finir ses œuvres et ses jours, quand le prince de Carignan l’appela à Paris. Se souvenant qu’il était Français, que son grand-père était mort à Paris, il abandonna Rome sans trop de regrets. Il fit une halte à Turin pour peindre deux plafonds au château de Rivoli. Il arriva à Paris avec sa femme, sa mère, son jeune frère et ses huit enfans. Heureusement pour lui et pour les siens, le prince de Carignan se chargea de leur gîte et de leur cuisine. Ils habitèrent donc l’hôtel Carignan. Jean-Baptiste Vanloo se mit aussitôt à l’œuvre par reconnaissance ; il peignit pour son hôte les grands sujets des Métamorphoses d’Ovide. Le prince prenait un vif plaisir à le voir peindre ; il lui avait donné pour atelier son plus beau salon, où venaient en foule les curieux en beaux-arts et les oisifs grands seigneurs. Son nom, déjà connu, devint tout d’un coup célèbre ; des académiciens, voyant son tableau, le Triomphe de Galathée, offrirent à Vanloo de l’admettre dans leurs rangs, si le prince voulait abandonner son œuvre à l’Académie de peinture. Le prince refusa, disant avec orgueil que la place que tenait chez lui Jean-Baptiste Vanloo valait mieux qu’une place à l’Académie.

Peu de temps après, notre peintre, qui aimait avant tout la liberté, quitta l’hôtel Carignan pour venir habiter un pauvre logis près du Louvre. Il avait déjà amassé quelques bribes de fortune. Il se remit à faire des portraits pour accroître ses ressources. Comme il avait la touche légère et spirituelle, comme il répandait sur toutes ses figures un vrai charme de fraîcheur, il fut bientôt à la mode parmi les plus grandes dames. Il peignit toute la cour du régent. Philippe d’Orléans l’aimait et lui voulait du bien : il lui offrit un appartement au Palais-Royal ; mais le peintre lui dit naïvement que son atelier à lucarnes, où il pouvait embrasser sa femme et jouer avec ses enfans en toute liberté, lui semblait plus beau qu’un palais. A force de faire des portraits, il fit sa fortune, une belle et bonne fortune. Par malheur il crut à Law ; hasarda tout dans sa banque et perdit tout. Il se retrouva encore pauvre sans trop se plaindre. Une grande infortune ne vient jamais seule : le duc d’Orléans, qui lui avait dit : « Comptez sur moi ; faites le portrait du roi, et moi je referai votre fortune, » le duc d’Orléans mourut. Jean-Baptiste Vanloo espérait encore peindre le jeune roi : il fut refusé. Dans son désespoirs il part en poste pour Versailles, parvient à voir le roi, le regarde avec des yeux de peintre, revient à Paris, et fait le portrait le plus ressemblant qui existe de Louis XV. Le roi apprend ce coup de maître ; il appelle devant lui Jean-Baptiste, le complimente, et lui commande un portrait en pied. Ce portrait, qui servit de modèle à presque tous les autres portraits de Louis XV, fut regardé alors comme un chef-d’œuvre : c’est un joli portrait, mais il y a loin de là à un chef-d’œuvre.

En 1731, l’Académie l’accueillit sur un tableau très gracieux de Diane et Endymion. La fortune lui était revenue sans trop se faire prier ; loin de rencontrer des obstacles, il ne rencontrait que des amis ou des admirateurs. Le prévôt des marchands et les échevins de Paris lui commandèrent un tableau pour la naissance du dauphin ; il fut bien inspiré ; son tableau fit du bruit. Ce qui mit le sceau à sa renommée, ce fut son grand œuvre de la cérémonie des chevaliers du Saint-Esprit, où Henri III reçoit le comte de Gonzalés. L’Académie le nomma professeur d’une commune voix. Malgré son succès à Paris ; il n’aimait guère cette grande ville ; il n’y respirait pas à son aise, lui qui avait respiré sur les Alpes. Un de ses fils était à Aix ; il ne put résister à l’attrait de revoir cette ville, qui avait bercé son enfance.

A peine avait-il rejoint son fils, que celui-ci partit pour l’Espagne. Jean-Baptiste Vanloo revint à Paris, où il avait laissé sa famille. Cependant le voyage à Aix avait ranimé ses instincts vagabonds ; il ne put vivre désormais à Paris. Il en repartit bientôt pour aller à Londres. Robert Walpole l’accueillit comme s’il eût été un ambassadeur français. Il lui demanda son portrait. Ce portrait ayant plu beaucoup, Vanloo peignit toute la cour, à commencer par le prince et la princesse de Galles. Ce fut une vraie galerie historique. Sa femme et ses plus jeunes enfans étaient venus le rejoindre à Londres ; il s’y trouvait aussi bien qu’on peut se trouver à Londres, quand il apprit la mort de son fils. François, qui voyageait en Italie ; ce fut un coup terrible dont il ne se releva pas. Sa femme le ramena en France, confia leurs enfans à une amie de Paris, et le conduisit en toute hâte à Aix, où il traîna languissamment ses derniers jours.

Il mourut le 19 septembre 1745 ; très inquiet de savoir ce qu’il deviendrait après sa mort, espérant dans son ignorance singulière qu’il y aurait encore quelque portrait à faire là-haut. Après tant de pèlerinages, de courses, de zig-zags sur la terre, il est remarquable et presque étrange qu’il fut enterré dans l’église où il avait été baptisé.

Le caractère du talent de Jean-Baptiste Vanloo est une certaine hardiesse et un négligé agréable ; la patience lui manquait plutôt que l’étude. C’était une heureuse et riche nature qui s’est gaspillée presque sans fruit pour l’art. Son nom a survécu ; plusieurs tableaux de lui survivront. Vous pouvez remarquer, dans quelques églises de Paris et surtout au musée de Versailles, la grande fraîcheur de ses carnations, la légèreté de sa touche, la noblesse un peu théâtrale de son style. Les critiques d’art de l’époque disaient qu’il avait le coloris onctueux, et que sur ce point il était comparable à Rubens. On a cassé le jugement, mais pourtant Jean-Baptiste Vanloo a été le plus grand coloriste, peut-être même le plus grand peintre de son temps après Watteau et avant Carle Vanloo. J’ai sous les yeux un des jolis tableaux de Jean-Baptiste. Il représente une femme à sa toilette, quelque marquise de la régence ; peut-être est-ce un portrait pur et simple. Cette femme n’est pas seule, il y a près d’elle sa soubrette qui lui met des perles dans les cheveux. Les deux airs de tête sont parfaits ; finesse, grace, légèreté, tout s’y trouve ; le regard charmé va de la maîtresse à la soubrette, car elles sont jolies toutes les deux. Les mains sont très heureusement touchées, les accessoires sont très riches ; il y a un bouquet dans la main de la maîtresse, qui vous donnerait envie de le respirer, si on ne craignait en même temps de trop approcher ses lèvres de cette belle main. La charmante et délicieuse coquette comme elle se mire avec la nonchalance du cygne ! comme elle se garde bien de faire un mouvement, si léger qu’il soit, dans la peur que Jeannette ne manque sa coiffure ! La couleur de ce tableau est vraiment onctueuse.

Entre autres portraits remarquables, il faut noter ceux de la marquise de Prie, de la duchesse de Sabran, de la jeune Marie Leczinska, qui sont d’une grande vérité. Collé rapporte que, la marquise de Prie se trouvant seule avec Jean-Baptiste Vanloo pendant qu’il la peignait, elle lui dit, soit pour jouir de son embarras, soit pour tout autre motif : — Qu’est-ce que vous diriez si je vous embrassais, Vanloo ? — Nous ne savons ce que répondit le peintre, mais à coup sûr il n’en dit rien à Mme Vanloo.

C’était un homme excellent, naïf dans son orgueil et sa bonté. Il avait une belle physionomie, fière et douce, exprimant à la fois la noblesse et la bonhomie. C’était, disait-il, le seul bon portrait que son père eût laissé de lui-même. Sa mort attrista tous les peintres, plus d’un cœur reconnaissant eut une bonne œuvre à raconter. Il faisait le bien comme d’autres font le mal, en se cachant. Un seul exemple il apprend qu’un pauvre peintre n’a, pour nourrir sa famille, que les larmes de la misère ; il va le trouver. « Mon cher ami, j’ai un tableau à faire, je n’ai pas d’atelier ; voulez-vous que je travaille dans le vôtre ? – Il me semble que je vous ai vu déjà, dit le pauvre artiste. — Non pas, dit Jean-Baptiste, j’arrive de province, où je barbouillais des tableaux d’église. » Là-dessus Vanloo se met à l’œuvre. Le sixième jour, il avait, à la grande surprise du maître de l’atelier, achevé un magnifique Enlèvement de Déjanire. « Savez-vous, lui dit le peintre, que vous avez un fier talent ? -Vous trouvez ? répondit Jean-Baptiste ; je suis si peu de votre avis, que je ne veux pas achever cela : je vous l’abandonne pour votre hospitalité Retouchez-y peut-être en ferez-vous quelque chose de bon. Adieu. » Notre peintre rentre à l’hôtel de Carignan où il demeurait alors, il va trouver le prince. « Vous qui êtes un si haut et si puissant protecteur des arts et des artistes, vous feriez une bonne œuvre en allant chez un jeune peintre du voisinage qui expose en ce moment dans son atelier une esquisse hardiment touchée. Cette esquisse tiendrait bien sa place parmi vos meilleurs tableaux. Il vous dira que cette toile n’est pas de lui ; n’en croyez rien et laissez-le dire. — Combien cela vaut-il ? demanda le prince. — Vingt-cinq louis. » Le prince ne perdit pas de temps, il eut le tableau, et le pauvre peintre eut vingt-cinq louis. Très-bien, Jean-Baptiste, il vous sera tenu compte, de cette oeuvre-là. Certes, si, comme vous l’espériez en mourant, on fait aussi des portraits là-haut, Dieu ne vous oubliera point.


IV

André Charles ou Carle Vanloo, second fils de Louis Vanloo, naquit à Nice en 1705 ; il avait un an lorsque le maréchal de Berwick vint assiéger cette ville. Dès les premières heures du bombardement, sa pauvre mère éperdue le détache de son sein, le couche dans son berceau, le fait descendre ainsi dans la cave, et se met en prière. Quelques minutes après, une bombe frappe la maison, traverse les plafonds, descend dans la cave et emporte en éclatant jusqu’aux moindres vestiges du berceau. Mais Carle Vanloo n’était plus dans le berceau, par un miracle à coup sûr : le bon Jean-Baptiste Vanloo, qui aimait déjà son frère, l’avait pris dans ses bras pour l’empêcher de pleurer ; il l’avait emporté sous la voûte d’une cave voisine. C’est là ce qui advint de plus saillant à Carle Vanloo dans son enfance. Son père, au lit de mort, le confia à Jean-Baptiste en lui disant « Sois son maître, fais qu’il devienne un Vanloo. » Le vœu du testateur fut exaucé, Jean-Baptiste fut pour Carle ce qu’il fut pour ses enfans, c’est-à-dire un maître patient, un ami généreux. Ce fut à Rome, dans l’atelier de Benetto Luti, que Carle prit ses premières leçons. Dès que Jean-Baptiste lui vit tenir son crayon, il s’écria : « C’est bien, celui-là est encore de la famille. » En effet, Carle prouva de bonne heure qu’il avait la main d’un peintre prédestiné. Le statuaire Legros, voyant avec quel merveilleux sans-façon il jetait une ligne heureuse, rechercha la gloire d’être aussi son maître : il lui donna des leçons de sculpture. Le jeune homme, enthousiaste des chefs-d’œuvre de Michel-Ange, voulut être tout à la fois un peintre et un sculpteur ; il prit le ciseau avec une noble ardeur ; Legros parla bientôt de son talent, mais Legros mourut. Carle revint à son frère ; il jeta le ciseau et reprit le crayon ; ce ne fut pas sans douleur et sans regret. Carle avait à peine quinze ans : déjà il travaillait aux accessoires et aux paysages des tableaux de Jean-Baptiste ; mais dès ce temps-là les passions de la première jeunesse le détournèrent un peu de l’atelier. Malgré les remontrances de son frère, il dépensait les plus belles heures de la journée avec les comédiens et les comédiennes, qui l’accueillaient en enfant gâté pourvu qu’il crayonnât leur portrait. De ces portraits-là, Carle en faisait jusqu’à dix par jour. Jean-Baptiste, partant pour Paris, parvint non sans peine à l’emmener avec toute sa famille. Carle n’obéit qu’en se promettant bien de retourner au plus tôt à Rome. A son arrivée à Paris, il alla à Fontainebleau restaurer les peintures du Primatice. A peine de retour, il s’abandonna plus que jamais à ses jeunes et vertes passions ; son frère, devenu calme et grave, lutta vainement pour le retenir dans le bon chemin « Ce diable de garçon finira mal, disait Jean-Baptiste ; il semble qu’il ait toujours dans le cœur la bombe qui a éclaté sur son berceau. » Carle, ennuyé des remontrances de Jean-Baptiste, quitta un beau jour l’hôtel de Carignan pour n’y plus revenir. Où alla-t-il ? Droit à l’Opéra ; où il devint eu peu de temps le décorateur le plus recherché. « C’est indigne de votre talent, lui dit Boucher. — Le talent est une belle chose, répond Carle Vanloo, mais j’aime mieux encore l’argent, le plaisir, le jeu, les femmes ; » et, disant cela, il entraîne Boucher dans les mêmes erreurs. L’Opéra n’y perdit pas ; ils prodiguèrent bien des roses et bien des cupidons sur les ciels, les forêts et les jardins de pacotille. On parla beaucoup des ingénieuses magnificences de leurs fougueux pinceaux ; on parla beaucoup aussi de leurs aventures avec les espaliers (figurantes ou choristes) ; mais ces aventures sont plutôt une page de la vie de Boucher.

En 1727, Carle Vanloo partit pour Rome avec Boucher et deux des fils de Jean-Baptiste, Louis-Michel et François Vanloo. Cette fois le noble amour de l’art avait pris le dessus sur les folles passions. Presqu’à son arrivée, Carle remporta le prix de dessin à l’académie de Saint-Luc. Le sujet était le festin de Balthazar. Carle avait dessiné, à la sanguine, sur du papier blanc ; une estompe moelleuse y avait imprimé des masses vigoureuses et légères en fixant un contour plein de finesse. Le pape le créa chevalier, mais Carle se souciait bien d’être chevalier du pape ; ce qu’il voulait, ce qu’il attendait, c’était la pension de l’Académie de peinture de France. Grace au cardinal de Polignac, il l’obtint. Se voyant en si bonne odeur de sainteté, il entreprit plusieurs tableaux religieux, une sainte Marthe et un saint François pour les cordeliers de Tarascon, le mariage de la Vierge pour le pape. Il peignit en même temps le remarquable plafond de l’église Saint Isidore. Le bruit de son talent se répandit vite comme le bruit d’une merveille, au point que l’Angleterre lui demanda un tableau. Que faire pour l’Angleterre, pour ce pays sans soleil et sans passion, pour cette terre presque déshéritée de la peinture et de la musique ? Carle Vanloo envoya à l’Angleterre une Femme orientale à sa toilette. Par la richesse du coloris et des accessoires, par la souriante volupté, par le charme attrayant que ce tableau répandait, comme une rose répand ses parfums, c’était une épigramme contre les Anglaises, épigramme capable de faire voyager tous les gentlemen oisifs. Par un caprice d’artiste, ou peut-être pour donner encore plus d’expression à son Orientale, Carle Vanloo lui mit un bracelet à la cuisse. Ce bracelet fit un grand bruit dans les trois royaumes et sur tout le continent ; les Anglaises se récrièrent, certaines marquises françaises agitèrent sérieusement la question de savoir si elles ne porteraient pas des bracelets à l’orientale ; on était en 1730.

Carle Vanloo, voulant jouir de son triomphe à Paris, quitta Rome avec ses deux neveux par la route de Turin. Michel et François avaient dignement poursuivi l’œuvre de leur père, Jean-Baptiste Vanloo. François surtout revenait en France avec un vrai talent, mais il mourut en chemin. Nos trois peintres étaient dans un équipage de grand seigneur traîné par des chevaux jeunes et ardens : François voulut conduire les chevaux un peu avant d’arriver à Turin. Le cheval qu’il venait d’enfourcher bondit et se cabre ; François ne peut maîtriser le cheval, il tombe violemment ; un de ses pieds est pris dans l’étrier ; il appelle par des cris douloureux. Son frère et son oncle tentent vainement de le secourir ; les chevaux, qui ont eu peur, ont pris le mors aux dents. Le pauvre François est déchiré par les pierres et les buissons ; sa tête touche presqu’à la roue du carrosse, ses beaux cheveux balaient l’ornière ; si son pied échappe, il est roué ! Carle jette des cris de désolation, la douleur de Michel est silencieuse, il est pâle et muet, il voit le danger dans un morne effroi. Tous les deux ils regardent le pauvre François, qui ne jette plus qu’un sourd gémissement ; ils regardent les chevaux, qui vont toujours comme le vent ; ils se regardent eux-mêmes avec des yeux égarés. Enfin les chevaux s’arrêtent devant une maison, mais il est trop tard. François est relevé mourant, il raconte toutes ses infernales angoisses, il tend une main sanglante à ses désolés compagnons de voyage en leur disant ces tristes paroles : « Je n’ai plus de lèvres pour vous embrasser. » Carle et Michel le soulèvent et l’embrassent en sanglotant ; ils espèrent le sauver, mais bientôt le pauvre peintre meurt dans les souffrances les plus aiguës.

Carle Vanloo fut retenu à Turin par le roi de Sardaigne pour dérorer ses palais et ses églises. A Turin, ses œuvres les plus remarquées furent ses onze tableaux inspirés de la Jérusalem Délivrée, et sa Diane au retour de la chasse. Pour les tableaux de la Jérusalem Delivrée, il fut digne du Tasse par la couleur et la fantaisie, Boileau dirait par le clinquant. Autre temps, autre critique. Quant à sa Diane au retour de la chasse, elle est d’une si grande fraîcheur, que les voyageurs passant à Turin se détournaient en grand nombre pour la voir à Stupinigi, palais de plaisance du roi de Sardaigne. Son séjour à Turin fut heureux à divers titres ; il y trouva, dit un de ses biographes, la fortune et l’amour, la fortune sous les traits du roi de Sardaigne, l’amour sous les traits de la belle Christine Somis, la Philomèle de l’Italie. C’était mieux que Philomèle, c’était une belle fille qui chantait comme un ange ; en outre elle était pleine d’esprit et de grace. Carle Vanloo, l’ayant vue et entendue, demanda à faire son portrait. Lui qui faisait un portrait en pied dans l’espace d’un jour, il fut cinq semaines à celui de Christine, et encore n’en était-il pas content, car il ne pouvait reproduire l’enchantement que répandait la voix de la jeune fille. Un jour que son divin modèle posait pour la dernière fois, le dépit, l’amour peut-être, l’emporte et l’égare ; il détruit d’un coup de pinceau l’œuvre long-temps caressée, il se jette aux genoux de Christine, lui dit que ce n’est pas là le portrait qu’il veut avoir d’elle. J’ai recueilli de je ne sais quel poète ces mauvais vers qui expliquent la pensée de Carle Vanloo :

Que ne puis-je à ton air, ô charmante Christine !
Disait Vanloo, joignant ta voix divine,
Sur la toile animer ton gosier enchanteur !
Mais l’art résiste à mon envie ;
Avec ta voix, tes graces, ta douceur,
L’amour grava ton portrait dans mon cœur,
Et je veux que l’hymen m’en fasse une copie.

Carle Vanloo parlait sérieusement ; avant de recommencer un autre portrait, il épousa la belle Christine, qui fut sa joie la plus douce. Il partit avec elle pour Paris, où il débarqua avec éclat. Il fit sonner très faut les écus du roi de Sardaigne, prit un grand appartement le meubla avec mille recherches et mille caprices, ouvrit son salon à tous les représentans des arts. Comme il avait beaucoup d’entrain, comme sa femme osait chanter la première en France la musique italienne, il y eut bientôt foule chez lui ; les derniers venus se tenaient dans l’escalier. Sa renommée dépassa alors son talent de mille coudées. On ne parla plus de Carle que comme du premier peintre vivant. Pour lui, qui ne savait ni lire ni écrire, la critique se mit en émoi ; les plus malveillans le comparèrent à un mauvais peintre qui s’appelle Rubens ; les moins apologistes déclarèrent qu’il avait plutôt trouvé une belle ligne que le divin Raphaël. Carle Vanloo, en homme raisonnable, n’écoutait ni les uns ni les autres, sous prétexte qu’il n’avait pas de temps à perdre. Il croyait, comme beaucoup de bons esprits, qu’une belle figure vaut mieux qu’une belle théorie. L’Académie le rechercha et l’appela à elle pour un Apollon écorchant le satyre Marsyas ; qu’il fît en se jouant de lui-même et de l’Académie.

S’il n’écoutait pas la critique des gazetiers, il écoutait les conseils de ses élèves. Diderot raconte qu’il payait quelquefois la sincérité de ceux-ci de ceux-ci d’un coup de pied ou d’un soufflet ; « mais, le moment d’après, et l’incartade de l’artiste et le défaut de l’ouvrage étaient réparés. » Tout le monde lui faisait fête, les grands seigneurs et les grandes dames, les hommes et les femmes d’esprit : Diderot l’appelait sa bête de génie, Mme Geoffrin l’appelait son Titien. Il a peint pour elle des tableaux de chevalet d’un grand prix comme un Concert d’instrumens, une Conversation espagnole, une Lecture dans le monde. Le second de ces tableaux eut un grand succès. Mme Geoffrin présidait alors au travail du peintre ; selon Grimm, « c’étaient tous les jours des scènes à mourir de rire. Rarement d’accord sur les idées et sur la manière de les exécuter, on se brouillait, on se raccommodait, on riait, on pleurait, on se disait des injures, des douceurs, et c’est au milieu de toutes ces vicissitudes que le tableau s’avançait et s’achevait. » Il peignit la reine à diverses reprises ; Mme de Pompadour elle-même, qui était plus que la reine, daigna poser vingt fois devant lui. Cependant elle finit par se lasser. Un jour qu’il venait encore pour la peindre : — Ma foi, Vanloo, lui dit-elle un peu ennuyée, je ne veux plus poser. — Comme il vous plaira, madame la marquise, répond Vanloo ; seulement permettez-moi de venir comme si vous posiez pour tout de bon. Je vous peindrai telle que je vous verrai. Par exemple vous allez prendre du thé, voilà une très bonne séance. — De là nous vient ce joli portrait, Madame de Pompadour prenant du thé.

Carle Vanloo était aimé à ce point qu’un jour, après une maladie qui avait paru mortelle, tous les spectateurs de l’Opéra, le voyant entrer dans une loge, se levèrent et applaudirent. Un autre trait qui ne lui est pas moins honorable est un mot de Mlle Clairon. Une princesse étrangère offrit à la tragédienne, par admiration pour son talent deux beaux chevaux, un diamant ou un collier de perles, le tout d’un très grand prix. Comme Mlle Clairon semblait indécise, la princesse lui dit : « Voyons, que voulez-vous ? – Mon portrait par Vanloo, » répondit-elle.

Carle mourut pauvre, accablé de dignités, le 15 juillet 1765, d’un coup de sang et non, comme l’assure Diderot, par la faute des Graces maussades, qu’il a peintes sur ses derniers jours. L’année même de sa mort, il exposa douze tableaux, entre autres les Graces, une Suzanne, une allégorie et sept sujets de la vie de saint Grégoire. Comme je n’ai pas vu ces tableaux, je laisse parler Diderot. Voici ce qu’il dit des Graces : « Depuis qu’elles sortirent nues de la tête du vieux poète jusqu’à Appelle, si quelque peintre les a vues, je vous jure que ce n’est pas Vanloo. Parce que ces figures se tiennent, le peintre a cru qu’elles étaient groupées. La scène est dans un paysage, un nuage descend du ciel, le site est jonché de quelques fleurs. Que font-elles là ? L’une tient une branche de myrte, l’autre une rose, la plus jeune craint les vapeurs et tient un flacon. Elles ne savent pas ce qu’elles font, elles se montrent. Ce n’est pas ainsi que le poète les a vues. C’était au printemps ; il faisait beau clair de lune, la verdure printanière couvrait les montagnes, les ruisseaux murmuraient en répandant leurs eaux argentées. L’éclat de l’astre de la nuit ondulait à leur surface, le lieu était solitaire et tranquille ; c’était sur l’herbe molle de la prairie, au voisinage d’une forêt, qu’elles chantaient et qu’elles dansaient. Je les vois, je les entends. Qu’elles sont belles et que doux sont leurs chants ! C’est le vieux Pan qui joue de la flûte ; les deux faunes qui sont à ses côtés ont dressé leurs oreilles pointues, les nymphes des bois se sont approchées, les nymphes des eaux ont élevé leurs têtes sur les roseaux frémissans. »

Ce tableau de Diderot est d’un joli caractère, ses Graces font oublier à bon droit celles de Vanloo. Qu’ai-je fait ? Rappeler les Graces en 1842 ! Passons vite à la Suzanne ; mais on ne peut pas toujours reproduire Diderot, sa façon de parler vive et spirituelle n’est pas tout-à-fait le langage des Graces. Je ne citerai plus qu’une page sur l’allégorie de Vanloo, les Arts supplians.

« Les Arts désolés s’adressent au Destin pour obtenir la conservation de Mme de Pompadour, qui les protégeait en effet. Elle aimait Carle Vanloo ; elle a été la bienfaitrice de Cochin. Le graveur Gai avait son touret chez elle. Trop heureuse la nation si elle se fût bornée à délasser le souverain, et à ordonner aux artistes des tableaux et des statues ! On voit à la partie inférieure et droite de la toile la Peinture, la Sculpture, l’Architecture, la Musique et les Beaux-Arts, caractérisés chacun par leurs vêtemens, leurs têtes et leurs attributs, presque tous à genoux, et les bras levés vers la partie supérieure et gauche où le peintre a placé le Destin et les trois Parques. Le Destin est appuyé sur le Monde. Le livre fatal est à sa gauche, et à sa droite l’urne où il tire la chance des humains. Une des Parques tient la quenouille, une autre file, la troisième va couper le fil de la vie chère aux arts ; mais le Destin lui arrête la main…. Cela est beau, très beau… C’est le morceau qu’un artiste emporterait du salon par préférence ; mais nous en aimerions un autre, vous et moi, parce que le sujet est froid, et qu’il n’y a rien là qui s’adresse fortement à l’ame. Cochin, prenez l’allégorie de Vanloo, j’y consens, mais laissez-moi la Pleureuse de Greuze. Tandis que vous resterez extasié sur la science de l’artiste et sur les effets de l’art, moi je parlerai à ma petite affligée, je la consolerai, je baiserai ses mains, j’essuierai ses larmes, et, quand je l’aurai quittée, je méditerai quelques vers bien doux sur la perte de son oiseau. Les Supplians de Vanloo n’obtinrent rien du Destin, plus favorable à la France qu’aux arts. Mme de Pompadour mourut au moment où on la croyait hors de tout péril Eh bien ! qu’est-il resté de cette femme, qui nous a épuisés d’hommes et d’argent, laissés sans honneur et sans énergie, et qui a bouleversé le système politique de l’Europe ? Le traité de Versailles, qui durera ce qu’il pourra, l’Amour de Bouchardon, qu’on admirera à jamais, quelques pierres gravées de Gai, qui étonneront les antiquaires à venir, un bon petit tableau de Vanloo, qu’on regardera quelquefois, et une pincée de cendres. »

Selon Diderot, Carle Vanloo était né peintre comme on naît apôtre, mais par malheur, à ses yeux la peinture était plutôt un métier qu’un art. Pourtant il faut reconnaître en lui un artiste ; il a eu même, comme quelques peintres du second ordre, ses élans de génie. Il lui est arrivé de rejeter le souvenir des grands maîtres, de s’abandonner à son inspiration et de créer une figure digne des grands maîtres. Le plus souvent son œuvre n’était que le souvenir confus de plusieurs écoles ; tantôt il prenait le coloris et la touche du Guide, tantôt la manière du Corrège ; dans ses paysages, c’était Salvator Rosa ; dans ses animaux, c’était Sneyder ou Desportes ; mais de ces maîtres à Vanloo il y avait loin comme d’un chef-d’œuvre à une copie. Cependant, s’il voyait la nature par tous ces yeux étrangers, il la voyait aussi çà et là par ses yeux à lui. De ces échappées, pour ainsi dire, nous viennent ses bons tableaux. Par son style presque naturel, il corrigea l’école française, que Coypel, De Troy et Watteau avaient livrée à un goût théâtral, maniéré et précieux. Quoique fuyant et mou, son dessin était agréable ; son pinceau était moelleux ; il variait avec beaucoup de talent le style du crayon et du pinceau ; il passait sans effort de l’effet énergique et sévère au ton argentin et suave. Sa couleur, quoiqu’un peu rouge et blanche, a du charme et de l’attrait ; mais, en visant à l"éclat, il touche souvent au clinquant. Ses airs de tête sont aimables, trop peu variés ; c’est toujours la même figure comme dans l’œuvre de Watteau, avec moins d’esprit. L’expression mangue souvent ; c’est plutôt de la noblesse que du caractère, plutôt de la grace que de la beauté. Après l’avoir mis en parallèle avec Rubens, on n’a pas craint de le comparer à Raphaël pour le dessin, au Corrège pour le pinceau, au Titien pour la couleur. Après ces éloges, sacrilèges, on l’a dénigré outre mesure ; ses tableaux n’étaient plus que de la pelure d’oignon, et autres métaphores d’atelier. Maintenant que la critique moderne a répandu une grande lumière sur l’art français, tout le monde voit Vanloo sans prisme, tel qu’il fut:un peintre très habile, arrivant presque au génie par hasard, comme d’autres y arrivent naturellement. Sa facilité était merveilleuse et déplorable ; parfois il se prenait de belle colère contre lui-même ; il détruisait d’un coup de pied ou d’un coup de pinceau l’œuvre de plusieurs semaines. Au salon de 1763, on lui dit que ses Graces enchaînées par l’Amour étaient des Graces enchaînantes du Palais-Royal ; il supprima ce joli tableau, au grand regret de plusieurs artistes. C’était un travailleur formidable et robuste. On était toujours sûr de le rencontrer dans son atelier ; il peignait douze heures durant ; toujours debout. Quoique élevé dans le midi, il n’aimait pas le feu et ne se plaignait jamais du froid. Il parlait de son art comme un ignorant, dans un jargon très pittoresque. C’était un vrai Flamand pour l’esprit ; bête à faire peur, disait Mme de Pompadour ; brute, disait tout simplement Diderot ; cependant Vanloo avait des saillies heureuses. Mais il est reconnu que de tout temps les beaux parleurs ne furent bons à rien ; ils ont toujours de l’esprit au bout des lèvres; voyez-les à l’œuvre:la plume ou le pinceau leur tombe des mains. Pauvres prédicateurs ! ils ont prêché le bien, mais ils n’ont plus la force de le faire, et il s’est trouvé par hasard quelqu’un qui, durant leur sermon, a fait une bonne œuvre sans savoir ce qu’il faisait. Le bel-esprit est souvent en guerre avec les plus nobles et les plus saintes ardeurs ; on n’a pas cet esprit-là sans qu’il en coûte beaucoup; plus d’une saillie brillante n’est éclose que sur les ruines du cœur. Il y a une chose qui vaut mieux que le bel-esprit dans les arts, c’est la rêverie, l’inspiration, la poésie, fleur divine, plus rare mille, fois, qui croît naturellement dans quelques ames simples et pures. Diderot pouvait en parler : « Méfiez-vous, dit-il, de ces gens qui ont leurs poches pleines d’esprit et qui le sèment à tout propos ; ils n’ont pas le démon. » Le génie est souvent muet ; il écoute la nature ou s’écoute lui-même ; ne le condamnez pas sur son silence et son air bête. Les petits oiseaux gazouillent, le pinson et le serin babillent du matin au soir ; dès que le jour tombe, ils s’endorment ; la nuit venue, l’oiseau solitaire commence son chant triste et prophétique ; l’oiseau de nuit qui chante, c’est le génie qui veille.

Mais j’allais oublier une œuvre de Carle Vanloo, son œuvre la plus belle et la plus caressée, un divin portrait qui est allé dans l’immortelle galerie du ciel : Mlle Caroline Vanloo. Vous vous rappelez ces vers de Carle à Christine :

Le dieu d’amour grava ton portrait dans mon cœur,
Et je veux que l’hymen m’en fasse une copie.

Mme Vanloo eut une fille et deux fils ; la fille fut le digne portrait de sa mère, plus belle, plus gracieuse ; plus adorable encore ; pâle sous ses longs cheveux noirs, laissant tomber de ses yeux bleus comme le ciel d’Italie un regard angélique et charmant vous parlant avec une voix qui allait au cœur, une voix faite pour chanter plutôt que pour parler. « O Raphaël ! Raphaël ! » s’écriait Vanloo en contemplant sa fille. Quand le peintre avait fini de la regarder, c’était le tour du père. Raphaël est un grand maître, mais Dieu est un plus grand maître encore ; Carle Vanloo regrettait de n’avoir pas eu plus tôt un pareil chef-d’œuvre sous les yeux. Caroline Vanloo avait dans sa belle figure je ne sais quoi d’éclatant, ce rayon du ciel qui est un présage de mort. En la voyant, on s’attristait comme à la vue de ces blanches visions de la jeunesse qui nous couvrent de leurs ombres fatales. C’était moins une femme qu’un ange. Une rêverie nuageuse avait de bonne heure enveloppé son ame ; elle parlait peu, passait toute sa journée à lire ou à rêver, n’avait nul souci des plaisirs de ce monde : au bal, elle ne dansait pas, elle n’accordait à la fête que son ravisant sourire ; on peut dire que son ame seule aimait la vie, son corps était un tabernacle de marbre. Les livres la perdront, disait sans cesse le bon Vanloo, qui n’avait jamais su lire et qui ne voyait pas sans effroi des milliers de lignes noires courant les unes après les autres c’étaient pour lui des signes cabalistiques.

Elle allait souvent lire ou rêver dans l’atelier, sous les yeux de son père, qui avait bien de la peine à lui arracher trois paroles. Il lui demandait conseil sur ses têtes de saintes ou de déesses païennes, elle ne répondait pas, mais son père l’avait vue. « Bien, très bien, ma fille, ne m’en dis pas davantage. »

Un matin, plus pâle et plus rêveuse que de coutume, elle descend à l’atelier ; n’y voyant pas Carle Vanloo, elle va s’asseoir sur son fauteuil, devant une toile à peine barbouillée de quelques coups de pinceau ; elle prend un crayon et se met à dessiner. Son père, qui la suivait, entre en silence dans l’atelier ; frappé de l’air inspiré de sa fille, il s’avance derrière un grand tableau tout en murmurant « Voilà bien les Vanloo, ils savent dessiner avant d’avoir appris. »

Au bout de quelques minutes, Caroline Vanloo dépose son crayon, tout en contemplant la figure qu’elle vient de tracer. Carle Vanloo va vers elle ; apercevant tout à coup son père sans l’avoir entendu venir, elle pousse un cri :

— Tu m’a fait peur, lui dit-elle en lui tendant la main.

A cet instant, le pauvre père pâlit, il a vu la figure dessinée par sa fille ; cette figure, c’est la Mort. Voilà bien le linceul qui laisse entrevoir le sein lugubre de la seule femme sans mamelles, voilà bien les pieds qui font le tour du monde en creusant une fosse à chaque pas, voilà bien la faulx terrible de l’éternelle moisson ! Ce qui surtout effraie Vanloo, c’est la tête de cette funèbre création ; Caroline Vanloo, sans le savoir peut-être, a donné ses traits angéliques à la Mort ; ces traits sont à peine indiqués ; tout autre que Vanloo ne reconnaîtrait pas là Caroline, mais Vanloo ! Vanloo le peintre ! Vanloo le père !

— Enfant, dit-il en cachant ses larmes par un éclat de rire forcé, ce n’est jamais par-là que l’on commence ; lève-toi, je vais te donner une leçon.

Caroline se lève en silence. Carle Vanloo s’assied, efface d’une main agitée le dessin de sa fille, moins les traits de la figure, prend la sanguine, et se hâte de faire une métamorphose. Déjà la tête s’anime d’un joli sourire, voilà des cheveux bouclés qui flottent au vent printanier ; un gracieux contour passe sur les épaules, des ailes légères y sont attachées ; ce n’est plus la Mort, c’est l’Amour.

Le peintre, sans désemparer jette quelques accessoires, un carquois et des fleurs, des colombes qui se béquettent, en un mot tout l’attirail mythologique. Caroline, qui regarde par-dessus l’épaule de son père, suit son crayon avec un sourire doux et amer à la fois.

Quand Carle Vanloo eut fini, fini de dévorer ses larmes, il se tourna vers sa fille :

— N"est-ce pas cela ? lui demanda-t-il en lui baisant la main.

— Non, répondit-elle en penchant la tête avec mélancolie.

Son père, la trouvant plus pâle, la prit sur son cœur et l’emporta dans la chambre de Mme Vanloo. — La mort ! La mort ! s’écria la pauvre fille tout égarée en tendant les bras.

Dès cet instant, elle eut le délire. Je n’essaierai pas de peindre le désespoir de son père ; il demeura près du lit de Caroline nuit et jour, priant. Dieu pour la première fois de sa vie. Elle mourut à quelques jours de là « d’une maladie que les premiers médecins de Paris n’ont pu définir. » Ne pouvait-on pas appeler cela le mal de la vie ? S’il faut en croire Carle Vanloo, les livres seuls ont tué sa fille ; on ne sait pas quels livres.

Le pauvre peintre ne put retrouver le bonheur après ce coup terrible ; un crêpe lugubre couvrit toujours sa fortune et sa gloire. Le dauphin, le rencontrant à la cour quelques années après ce malheur, lui demanda pourquoi il était si sombre : « Monseigneur, je porte le deuil de ma fille, » répondit-il en essuyant une larme. Il avait conservé dans son atelier, comme un triste souvenir, la toile où Caroline avait dessiné la Mort ; en y regardant de très près, malgré l’image de l’Amour qui couvrait le dessin de sa fille, on devinait encore de funèbres contours. Mme Vanloo donna cette toile au comte de Caylus, qui avait raconté l’histoire de Caroline Vanloo dans une lettre au marquis de Lignerac.


V

A la suite de Carle Vanloo, l’Hercule de toute cette famille, le seul connu des curieux et même des artistes, je placerai Michel et Amédée Vanloo, les deux fils survivans de Jean-Baptiste.

Louis-Michel Vanloo naquit à Toulon en 1707 ; il rejoignit son père à Rome avec son frère François et son oncle Carle. Il fit rapidement son chemin il fut reçu de l’Académie avant son père, sur un tableau des plus fraîchement gracieux, Apollon et Daphné. Il commença sa fortune à Turin, au palais du roi de Sardaigne. De Turin, il alla à Aix, où les Vanloo avaient depuis long-temps droit de cité et pied-à-terre. Le roi d’Espagne, Philippe V, ayant demandé Rigaud pour son premier peintre, Rigaud donna sa procuration à Michel Vanloo ; le roi d’Espagne, bientôt enchanté du fondé de pouvoirs, le nomma son premier peintre. Michel Vanloo devint presque riche ; par malheur, il plaça tout son gain sur une amitié et sur un vaisseau : il aurait dû prévoir un naufrage. Le vaisseau, l’ami, la petite fortune, tout fut englouti dans une mauvaise traversée. Michel avait un grand cœur ; en apprenant ce désastre, il s’écria : « J’ai perdu un bon ami ! » Ce beau mot peut compter dans ses œuvres.

A la mort de Philippe V, il revint en France, où il rétablit peu à peu sa fortune. Il fit surtout des portraits ; quelques-uns, très remarquables, doivent compter dans l’histoire des arts : Louis XV en habits royaux, son oncle Carle Vanloo en costume d’atelier, le cardinal de Choiseul, Cochin, l’abbé de Breteuil, un petit anonyme en pied, habillé à l’ancienne mode d’Angleterre. Dans ce portrait ; il y a d’heureuses réminiscences de Van-Dyck ; les autres sont de l’école de Jean-Baptiste Vanloo. Son chef-d’œuvre est à Versailles ; c’est plus qu’un portrait, c’est un tableau de famille où il s’est peint lui-même. On peut citer encore son Concert espagnol, très digne de remarque pour sa variété de figures charmantes, toutes vraies et achevées. Sa palette avait tour à tour trop de blanc, trop de rouge ou trop de gris ; il ne pouvait attraper la finesse de couleur des femmes ; il s’entendait mieux aux portraits d’hommes. Parmi ceux qu’il a manqués, je cite à regret Marivaux et Diderot. Son crayon était plus sûr que sa palette, tantôt vigoureux, tantôt suave, quoique toujours raisonnable.

Michel Vanloo mourut à soixante-quatre ans. On lui fit une oraison funèbre qui roula surtout sur sa grandeur d’ame. C’était, de l’aveu de Mairan, de Grimm et de Diderot, le plus honnête homme de son temps. Selon Grimm, « sans le connaître, on aimait à être assis à côté de lui sans autre raison que parce que l’honnête homme se repose délicieusement à côté de l’honnête homme. » Je pense que Grimm ne parlait pas pour lui. — Michel Vanloo avait la physionomie de son ame, et à ce propos Diderot, dans une parenthèse de deux pages, se met à faire de la morale, qui aboutit à ne point savoir si on est plus malheureux par le mal que par le bien. La meilleure oraison funèbre de Michel Vanloo, ce furent les larmes de toute sa famille, frère, sœur, tante, nièce, qu’il avait réunis autour de son cœur et de son talent. Il ne laissa que des bienfaits pour tout héritage : comment fût-il devenu riche ? Outre sa sublime générosité, il faisait crédit de plus de cent mille livres au roi de France. Sa majesté finit par le payer, mais comment ? En papiers Nouette, qui perdaient 70 pour 100 sur la place, et dont les intérêts furent réduits à 2 1/2. Michel Vanloo ne se plaignit pas. Tout ce qui était étranger à l’honneur, au sentiment, à l’amitié, n’a jamais effleuré son ame. Il plaignit sa majesté. « Ce pauvre roi, dit-il, est sans doute bien malheureux, puisqu’il fait banqueroute à un pauvre peintre qui nourrit sa famille. » Michel Vanloo n’en réduisit pas pour cela l’ordinaire de sa famille à 2 1/2 du 100. Je vous demande pardon de vous parler si longuement d’un honnête homme ; je dois être ennuyeux comme la vertu, mais je vous prierai de remarquer qu’un pareil homme au XVIIIe siècle était presque un original.

Que vous dirai-je d’Amédée Vanloo ? Il fut le Benjamin de Jean-Baptiste, étudia sous ses yeux, le suivit long-temps, devint peintre du roi de Prusse, passa les plus beaux jours de sa vie en Allemagne, et ne fût guère connu en France que par deux Familles de Satyres. Il revint mourir sans bruit dans sa patrie. C’était encore un Vanloo, mais sans force, ou plutôt ce n’était qu’une copie des Vanloo. Il fut le dernier de cette famille de francs artistes. Carle Vanloo eut des fils, mais ceux-là n’eurent pas d’assez bonnes dents pour mordre à la pomme amère de l’art. Le nom de Vanloo, après avoir jeté quelques lueurs franches et quelques rayons trompeurs, s’éteignit donc pour jamais sur la tombe d’Amédée Vanloo.

La critique, après avoir exalté les Vanloo, les a dédaigneusement rejetés dans l’oubli ; les œuvres sont demeurées pour en appeler de ces jugemens aveugles. Tout en condamnant le clinquant et le sans-façon de la plupart de ces œuvres, il faut y reconnaître de brillantes inspirations. Après Le Poussin et Lesueur, les Vanloo n’apparaissent en France que comme des artistes de petite taille ; mais, à côté de nos peintres du XVIIIe siècle, Boucher à leur tête, les Vanloo reprennent je ne sais quel caractère de noblesse, sinon de grandeur. Grace à eux, l’art français conservait encore la palme. Ils ont été premiers peintres des rois de France, d’Espagne, de Sardaigne et de Prusse, en un mot les maîtres dans tous les pays des arts ; on n’est pas si bien placé sans raison. La France leur doit d’avoir suivi à peu près le vrai sillon à l’heure où tant d’autres s’égaraient en mille détours trompeurs. J’ai pensé que leur franche et douce physionomie était digne d’être ranimée ici, qu’un autre jugement pouvait titre rendu sur leurs œuvres. Puisque le bon Jacques Vanloo avait cru la France hospitalière, ne négligeons aucun des devoirs de l’hospitalité, accordons à leurs ombres un modeste mausolée où nous écrirons, après de justes éloges, cette simple ligne : La dure pauvreté pour les uns, l’amour de l’or pour les autres, ont trop souvent conduit leur main. Triste épitaphe qu’on pourrait inscrire sur la tombe de plus d’un artiste de notre temps !


A. HOUSSAYE.