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Les Tombeaux

Chamerot et Renouard (pp. 1-24).


Les Tombeaux


C’était un très vieux cimetière, abandonné. Il n’y avait plus que quelques pierres survivant, comme si les tombes mouraient également. Or les tombes qui meurent ainsi, à leur tour, au-dessus des morts, c’est de la tristesse encore plus triste. C’est comme des larmes délayées dans de la pluie.

Çà et là, parmi l’herbe compacte, quelques dalles funéraires avaient réchappé. Mais si usées, si âgées ! Elles avaient perdu leur inscription, telles des aïeules perdent la mémoire.

Il y en avait trois surtout, assez voisines. Elles étaient tout à fait pareilles. Il semblait qu’elles furent faites pour trois sœurs.

Mais l’une cédait déjà, chavirait presque dans le gazon.

Les deux autres pierres demeuraient fixes et droites, l’air d’être chacune le battant d’une porte qui n’ouvrait pas encore sur le néant total, sur un cadavre tout à fait désagrégé.

La pierre chancelante, au contraire, semblait indiquer une fin plus définitive et que le mort s’était tout restitué à la terre qui, en effet, se bossuait à cette place, s’était gonflée, comme accrue du volume exact d’un corps et enrichie par la décomposition nourricière.

Mais c’était désolant de penser qu’une des trois sœurs était plus morte.

Ce qui confirmait cette impression, c’est qu’un Papillon voletait sur la tombe la plus ruinée. Il était blanc et noir, couleur du convoi des vierges. Il s’attardait, d’un vol indécis, comme ébloui d’être enfin libre, et seul dans l’air nu.

Sans doute qu’il était né de cette sépulture, tant il semblait devoir s’en séparer avec peine.

Était-ce l’âme elle-même, libérée seulement à cette minute ? L’âme ne cohabite-t-elle pas avec le corps plus longtemps qu’on ne l’imagine ? Est-ce qu’elle n’est pas inhumée avec lui ? Est-ce qu’elle ne continue pas, invisible, à tisser les toiles d’araignée du rêve dans le sommeil de la mort comme dans le sommeil de la nuit ? Peut-être qu’elle aussi descend au tombeau ; qu’elle s’obstine dans le cadavre comme en un navire qui fait eau, et ne le quitte que bien plus tard, à la dernière extrémité, quand enfin toute chair est dissoute, toute matière est transsubstantiée, et que seuls les ossements survécus sont de trop vaines épaves ?…

Ce moment-là sans doute s’accomplissait pour la vierge enterrée sous la pierre qui chavire. Alors le Papillon blanc était son âme elle-même, en partance, mais en suspens un peu, et s’attardant à des ressouvenances, au-dessus de la terre qui avait pris la forme du corps annulé.

Dans le vieux cimetière abandonné, il y avait aussi une grande sépulture contre le mur d’enceinte, un sarcophage massif et presque déjà fruste. Les noms et les dates y avaient dépéri et péri à leur tour. C’était comme la mort elle-même effacée par la mort… Les pierres redevenaient naturelles. Destin bref de ces pierres qui avaient eu, un moment, leur identité, ainsi que le défunt lui-même. Elles avaient été un tombeau, et un tombeau riche orné de couronnes, admiré, dans la foule obscure des caveaux et des croix humbles dont les bras ont un air de mendier.

Le sarcophage, longtemps, régna.

Maintenant il redevenait de la pierre impersonnelle, un minéral sans but. Seule une Urne, à côté, survivait dans l’intégrité de sa forme.

Il semblait qu’elle fût l’âme de ce corps de pierre, émanée de lui comme le Papillon blanc avait émané du corps de chair.

Avec ses courbes, elle avait presque un envolement. Elle était ce que la pierre peut réaliser de plus délié, de plus ailé.

Urne aérienne, on aurait dit que vraiment elle planait, un moment aussi, au-dessus du grand sarcophage dont elle fit partie, grise comme lui, et qu’elle quittait enfin, puisqu’il cessait d’être lui-même et apparaissait déjà plutôt de la pierre anonyme qu’un tombeau.

Les quelques dalles survivantes, fichées en terre comme des ancres, se tenaient hautes et droites parmi l’herbe pâle.

D’être négligée et abandonnée à elle-même, cette herbe se décolorait, s’emmêlait avec l’embrouillamini des cheveux d’une morte qu’on ne peigne plus.

Dans ce désordre de la végétation, les pierres funéraires surgissaient d’autant plus inexorables, géométriques. Rien ne les influençait. Le vent des tempêtes d’octobre lui-même s’y cassait comme à un battant de la porte de l’Éternité.

Seul le soleil déjouait leur impassibilité ; car, malgré elles, leur ombre variait, tournait autour d’elles. Selon la projection, tantôt la fosse était à l’ombre, et tantôt elle était au soleil. Lumière et ténèbre intermittentes ! Un poêle noir sur la fosse, puis soudain un poêle d’or ! Et c’était comme si le mort avait tour à tour ouvert et fermé les yeux !

Le vieux cimetière s’est dénudé, une à une, de toutes ses tombes.

Il n’y a plus qu’une immense herbe livide, dont la pâleur avère encore l’ancienne destination. Nul ne veut du terrain triste et n’a souci d’asseoir sa maison parmi des souvenirs d’ossements. L’enclos a trop appartenu à la mort pour se réconcilier avec la vie.

Or, parmi cette solitude vide, à la place même où s’érigeaient les trois dalles debout, qui étaient jumelles et toutes voisines, il a poussé, on ne sait comment, un vaste Lys.

Il s’érige, d’un blanc de neige et de linges, au-dessus du gazon, comme la coupe du Silence… Sans doute qu’il a copié, pour avoir ces bords arrondis, ces molles inflexions, l’Urne de pierre qui a disparu, mais revit en lui.

D’autre part il a pris sa blancheur mate de pastel au Papillon qui, lui aussi, a disparu, mais revit en lui.

Éternelles métempsycoses !

Il est à la fois l’Urne qui apparaissait l’âme du corps de pierre que fut le sarcophage, et le Papillon qui apparaissait l’âme du corps de chair enterré dans la fosse. Il a la forme de l’Urne. Il a la couleur du Papillon.

Lys évasé et blanc, qui résume le cimetière aboli ! Lys qui sort des tombes, mais qui atteste la vie ! Car, germé à la place même où furent les morts aux pierres jumelles, il se déplie, il s’ouvre comme un grand sexe vierge, ô Lys presque charnel, qui proclame la force invincible de la matière et la fécondité chimique de la mort.




Ce petit livre, imaginé par deux amis : Joseph Rippl-Rónai et James Pitcairn-Knowles, au temps de la fête de Noël, en l’année 1895, a paru sous la bonne protection de M. S. Bing à Paris. La petite histoire est de Georges Rodenbach. Les simples images sont de James Pitcairn-Knowles.