Les Seigneurs d’Aksakova, chronique d’une famille russe sous Catherine II

LES SEIGNEURS
D’AKSAKOVA
CHRONIQUE D’UNE FAMILLE RUSSE SOUS CATHERINE II

Seméinaia Khronika i Vospominania (Chronique et Souvenirs), par M. Aksakof, Moscou 1856.



On peut distinguer deux périodes dans le laborieux travail qu’accomplit depuis deux siècles sur elle-même la société russe, pour concilier son antique génie avec les exigences de la civilisation moderne. Durant la première période, qui s’étend de Pierre le Grand à Catherine II, le mouvement réformateur garde un caractère purement gouvernemental en quelque sorte; il se concentre dans ce qu’on pourrait appeler la Russie officielle, et c’est l’influence occidentale qu’on s’applique presque exclusivement à faire triompher. Avec notre siècle commence la seconde période, qui se continue encore : les Russes portent alors leur attention, non plus seulement sur l’Europe, mais sur eux-mêmes, sur les ressources ou sur les obstacles qu’oppose l’esprit national à tous ceux qui veulent sincèrement le progrès moral et intellectuel de la Russie. Cette fois le gouvernement n’est plus seul préoccupé de l’œuvre réformatrice, il est secondé par la société tout entière. Qu’est-ce donc, se demande-t-on, que cette vieille Russie, à laquelle Pierre et Catherine voulaient substituer brusquement une Russie nouvelle? N’y aurait-il point là des forces morales, des traditions puissantes qu’on a trop dédaignées? Il n’est certes pas sans intérêt de le savoir. Si l’on ne trouve dans la vieille Russie que barbarie et ignorance, ceux qui voulaient rompre complètement avec elle avaient raison; si au contraire quelques influences bienfaisantes, quelques instincts de progrès moral pouvaient en être dégagés, à quoi bon se priver du concours de ces élémens précieux, et ne pas donner au mouvement réformateur en Russie cette base solide du caractère, national, sans laquelle les plus utiles tentatives de ce genre échouent tôt ou tard?

La question se pose nettement, on le voit; mais avant de chercher à la résoudre à l’aide d’un livre accueilli récemment avec un intérêt particulier par le public russe, et qui nous transporte sous le règne de Catherine II, dans cette Russie du passé si imparfaitement connue encore, rappelons un moment, pour apprécier plus équitablement les grandes mesures administratives de la célèbre tsarine, quelle en était la vraie portée, quel en était le principal but. Exciter l’attention de l’Europe, telle était la préoccupation dominante de Catherine. Pour arriver à ses fins, elle employa deux moyens, les conquêtes et les réformes. On sait quels succès obtinrent les armées russes sous le règne de cette souveraine. La Russie doit à Catherine II une partie de son vaste territoire. Après avoir réuni à l’empire la Crimée, les plaines du Kouban, les plus fertiles provinces de la Pologne, Catherine II assurait encore à la Russie, peu de jours avant sa mort, la possession de la Courlande. Comme réformatrice, Catherine n’est pas moins célèbre que comme conquérante, et tout le monde connaît son programme. C’est des écrits des philosophes français que Catherine s’était inspirée; elle effrayait même par la hardiesse de ses vues les hommes qui étaient alors en France au timon des affaires [1]. Bien mieux, elle avait annoncé le désir de transporter dans son empire le foyer même des principes qui menaçaient d’embraser la France. Elle avait proposé à D’Alembert de continuer dans ses états la publication de l’encyclopédie. « La lumière nous vient du Nord, » se disaient avec enthousiasme les écrivains qui combattaient alors en France les abus du despotisme. L’édifice dont Pierre le Grand avait tracé le plan gigantesque, et auquel ses successeurs avaient à peine su ajouter quelques assises, Catherine se croyait appelée à le terminer. La tâche était immense, mais rien ne pouvait l’effrayer. « Dans l’étendue de la Russie, écrivait-elle à l’un de ses spirituels correspondans, un an n’est qu’un jour. » Aussi pressait-elle de tout son pouvoir la réalisation des réformes qu’elle voulait introduire dans l’administration du pays. Quel pouvait en être le résultat? C’est ce qu’il reste à examiner.

L’état de la Russie pendant que Catherine poursuivait l’exécution de ses plans audacieux est resté presque inconnu aux voyageurs qui visitèrent alors cet empire. Ce qu’ils purent observer à leur aise, ce qu’ils se complurent à décrire, c’est la cour de l’Ermitage, avec ses splendeurs et ses intrigues. A l’avènement de Paul Ier seulement, on entrevit quelque chose de la vérité; on remarqua entre les plans si pompeusement proclamés et l’état réel du pays un contraste affligeant. Pouvait-on s’en étonner? Ne savait-on pas que l’instigatrice de ces changemens était la même souveraine qui créait des villes d’un trait de plume [2]? Catherine avait réussi à éblouir l’Europe, à flatter ce goût d’ostentation qui caractérise les classes supérieures en Russie, et c’est tout ce qu’elle se proposait. « L’impératrice Catherine II, a dit Nicolas Gogol dans ses Lettres à mes amis, a eu surtout en vue d’exposer la Russie aux regards de l’Europe. » Cette remarque de Gogol est juste : au fond, Catherine ne pratiquait guère les maximes dont elle se faisait l’apôtre exaltée, et celle qui invitait les savans de l’Europe à lui adresser des projets sur l’émancipation des paysans soumettait sans scrupule au servage toute la population d’une des plus vastes provinces de l’empire. En ne contestant pas ce qui se mêlait souvent de sincère et de généreux à ses intentions, on est forcé de reconnaître que le principe exclusif de ses réformes devait les faire échouer. Il y avait incompatibilité entre l’état moral des populations russes et l’œuvre entreprise. Il y avait d’autre part utilité peut-être à ne pas négliger absolument les ressources qu’offraient les vieilles coutumes et les qualités distinctives de la société qu’on cherchait à transformer. Les écrivains russes du dernier siècle n’osèrent malheureusement émettre contre les réformes de Catherine que des objections assez superficielles. Les révélations de détail ne manquèrent pas sans doute chez quelques-uns de ces écrivains, chez Von Visin notamment; ce qui manqua, ce furent les vues générales, ce fut la notion de l’ensemble. Était-ce assez que de constater l’insuffisance de certaines réformes administratives? Non sans doute. C’est par l’état moral où Catherine laissa la société russe que cette souveraine doit être jugée. De toutes les classes de cette société, prenons celle qui subit le plus directement son influence. La noblesse ne fut-elle pas sous son règne partagée pour ainsi dire en deux groupes distincts, l’un pénétré d’un matérialisme d’origine trop visiblement étrangère, l’autre inaccessible à l’esprit de réforme et gardant au fond des provinces une sorte d’indépendance sauvage? Pour exercer une action utilement réformatrice, il eût fallu se placer entre les témérités philosophiques et la timidité routinière. Catherine ne sut pas prendre cette attitude; elle se soucia peu d’introduire en Russie des réformes praticables, elle ménagea même l’inertie du vieux génie russe [3], à la condition que les idées et les mœurs de la cour de Louis XV auraient accès à l’Ermitage. Aussi, en dehors des conquêtes et du prestige des armes, n’a-t-elle légué à son empire que des créations éphémères à côté de mœurs profondément altérées. « Si Catherine avait encore vécu âge d’homme, disait le prince Chterbatof, elle aurait conduit la Russie au tombeau. » C’est là un jugement bien sévère, mais qui ne saurait étonner depuis qu’un curieux document, interrogé avec un empressement significatif par le public russe, est venu jeter la plus triste lumière sur le désaccord que nous signalons entre les plans de Catherine et les vrais besoins du pays.

L’auteur de ce livre, M. Aksakof, avait commencé par publier quelques esquisses où l’influence des littératures étrangères et d’un goût trop prononcé pour le genre descriptif avait laissé de nombreuses traces. Plus récemment, on avait vu M. Aksakof suivre une voie meilleure et donner, sous la forme de récits de chasse et de pêche, des tableaux empreints d’un vif sentiment des beautés sauvages de la nature russe sur les confins de l’Asie. Il était évident que cet écrivain mûrissait son talent par des études patientes. L’ouvrage nouveau dont nous voudrions parler montre en lui, non plus seulement un simple interprète des scènes de la nature, mais un peintre habile du cœur humain. Quoique disciple de Gogol, dont il était l’ami, l’auteur n’a rien de l’humeur satirique de son maître, et c’est avec une sérénité parfaite qu’il envisage son sujet sous les faces les les plus diverses. Les fragmens dont est composé le volume de M. Aksakof sont classés dans deux divisions : la première porte le nom de Chronique, la seconde celui de Souvenirs, et l’auteur nous déclare qu’aucun lien n’existe entre les deux parties de son livre. Ce n’est là, disons-le tout de suite, qu’un moyen de dérouter le lecteur. M. Aksakof a puisé tous ces renseignemens dans l’histoire de sa famille, et comme nous n’avons point les mêmes ménagemens à garder, nous replacerons tous les personnages de ce tableau dans le cadre qui leur convient; nous nous attacherons surtout à faire ressortir les traits qui caractérisent le mieux leur état moral, tout en cherchant à conserver le tour simple et expressif qui distingue la plume du conteur russe. M. Aksakof, qu’on ne l’oublie point, n’a pas écrit un roman : ce qu’il nous donne, c’est une chronique, la chronique d’une famille russe sous Catherine II, et à l’histoire de cette famille, qui est la sienne, l’auteur ajoute quelques détails sur son éducation et sa jeunesse. Plaçons-nous maintenant au milieu des personnages dont il trace le portrait. Ce qu’ils nous apprendront sur eux-mêmes nous éclairera peut-être sur l’avenir du mouvement de réforme commencé avec notre siècle, mouvement qui tire sa principale force d’un sentiment plus vrai, d’une connaissance plus complète des traditions et des coutumes de l’ancienne société russe. A défaut de l’intérêt d’une action suivie, les récits de M. Aksakof ont celui de tableaux fidèles, et des faits caractéristiques servent en quelque sorte de commentaire à chacun des portraits réunis dans son livre.


I.

La Chronique, qui forme la première partie de l’ouvrage de M. Aksakof, se divise elle-même en plusieurs fragmens, dont le premier nous met en présence du grand-père de l’auteur. L’aïeul de M. Aksakof est le type parfait de l’ancien propriétaire russe, vivant au milieu de ses paysans, fier de son antique origine et nourrissant un secret dédain pour la nouvelle race d’hommes qui s’élève autour de lui. Après avoir servi quelque temps dans l’armée, Stépane Mikhaïlovitch s’est retiré au fond du gouvernement de Simbirsk, dans un domaine peuplé de cent quatre-vingts paysans et donné à ses ancêtres par les tsars. On l’y trouve établi au commencement du règne de l’impératrice Catherine, avec sa famille, composée de sa femme, Anna Vassilievna, et de quatre enfans, dont un fils. L’administration de cette propriété est sa principale occupation, et Stépane Mikhaïlovitch a toutes les qualités physiques et morales que réclame une pareille tâche.


« Stépane Mikhaïlovitch était d’une taille au-dessous de la moyenne; mais sa poitrine saillante, ses épaules d’une largeur peu commune, ses mains aux veines gonflées et son corps musculeux lui donnaient une apparence athlétique. Lorsque dans sa jeunesse il se livrait, avec ses camarades du régiment, à des exercices d’adresse, ceux-ci le saisissaient souvent tous à la fois et se cramponnaient après lui; mais il les jetait bas en un tour de main, et ils tombaient autour de lui comme tombent, au premier souffle, les gouttes de pluie qui chargent les feuilles d’un chêne. Une figure régulière, de grands yeux d’un bleu foncé, qui s’enflammaient au moindre mouvement de colère, mais dont l’expression était pleine de douceur lorsque le calme succédait à la passion des sourcils épais et une bouche aux contours gracieux, une épaisse chevelure blonde, tout cela donnait à ses traits une séduisante expression de franchise et d’honnêteté. Personne ne doutait de sa parole; elle était plus sûre que tous les engagemens religieux ou civils. Comme tous les propriétaires de cette époque, il n’avait aucune instruction et ne connaissait même que très imparfaitement les règles de la grammaire, mais il avait un esprit sain et lucide. Après avoir servi quelques années dans l’armée, il en était sorti avec le grade de quartier-maître. A cette époque, les nobles restaient longtemps soldats ou sous-officiers, lorsqu’ils n’étaient pas inscrits au service dès le berceau, et dans ce cas ils étaient promus dans la ligne avec le grade de capitaine dès qu’ils avaient obtenu le grade de sergent dans la garde. Les états de service de Stépane Mikhaïlovitch me sont inconnus: tout ce que j’en ai appris, c’est qu’il avait été souvent envoyé à la poursuite des brigands qui infestaient les bords du Volga, et que dans toutes ces expéditions il avait fait preuve de courage et de sagacité. Les brigands, qui avaient appris à le connaître à leurs dépens, le craignaient comme le feu. Lorsqu’il avait pris la direction de ses biens, il avait montré beaucoup de sagesse dans l’accomplissement de ses nouveaux devoirs. Au bout de quelques mois, il avait conquis l’estime et l’affection de tous les propriétaires voisins par les nobles qualités de son caractère. Personne ne s’adressait à lui vainement; ses ambars [4] étaient ouverts à tout le monde. « Prends ce que tu veux, disait-il, tu me le rendras à la première bonne récolte, et si cela te gêne, nous n’en reparlerons plus. » Il n’obligeait pas d’ailleurs indistinctement tous ceux qui s’adressaient à lui ; comme il avait horreur du mensonge, les hommes qui essayaient de le tromper étaient indignement chassés de sa maison. La règle de conduite qu’il s’était imposée à l’égard des paysans qu’il prenait en défaut était conforme aux idées de l’époque. « Les propriétaires qui infligent à leurs paysans des corvées supplémentaires, disait-il, font un mauvais calcul, car ils appauvrissent leurs serfs et se font tort à eux-mêmes. Les amendes ou l’exil ne valent pas mieux. » Quant à livrer un paysan à la police, il n’y fallait pas songer. Une pareille punition eût paru inouïe à cette époque, tout le village serait accouru pour accompagner le malheureux coupable, comme s’il s’était agi de le porter en terre, et celui-ci n’eût point manqué de se croire déshonoré pour le reste de ses jours [5]. C’est pourquoi Stépane Mikhaïlovitch faisait administrer des châtimens corporels à ses paysans dans son domaine; mais il était rarement obligé d’en venir à cette extrémité, la plupart de ses paysans ne lui donnant aucun sujet de plainte. »


Cet homme d’un caractère ferme et droit, ce maître juste et compatissant, toujours prêt à donner un conseil ou à rendre service à ses voisins, qu’était-il dans son intérieur et comment se comportait-il envers les siens? Le seigneur d’Aksakova était, il faut le reconnaître, un véritable despote dans sa maison; seulement personne n’y trouvait à redire. Les mœurs de l’époque autorisaient Stépane Mikhaïlovitch à exiger de tous les membres de sa famille une soumission absolue; la moindre opposition de leur part réveillait chez lui une colère sauvage, qui étouffait à l’instant même tous les nobles instincts de son cœur, toutes les rares qualités de son esprit. Ce n’étaient là sans doute que des crises passagères après lesquelles Stépane Mikhaïlovitch reprenait bien vite le ton franc et enjoué qui lui était habituel. Notons pourtant ces contrastes. Dans une pareille enquête sur la vieille Russie, aucun trait du caractère national ne doit être omis. L’horreur du mensonge, la fidélité à sa parole, la bienveillance et la générosité patriarcales, voilà les qualités qu’on rencontrait, sous le règne de Catherine, en dehors de la région officielle, où se limitait l’action du gouvernement. La brutalité, la violence, un sensualisme sauvage, la tendance à ériger l’autorité paternelle en despotisme, tels étaient les vices qu’il importait de combattre. C’est par le développement de certaines qualités du caractère russe qu’un réformateur intelligent eût pu en atténuer les défauts. Au lieu de s’appuyer sur cette base naturelle, Catherine agissait au nom des doctrines matérialistes de l’Encyclopédie. On ne s’étonnera pas si ses efforts restaient stériles, et si la vie des populations de l’intérieur continuait à offrir, à côté de tableaux d’une poésie toute primitive, les plus honteux et les plus affligeans spectacles.

Pendant bien des années, aucun événement important ne vint troubler l’existence retirée du seigneur d’Aksakova. Il vivait dans la tranquillité la plus profonde, surveillant les travaux de ses paysans, et entouré de sa famille qui s’était augmentée de sa nièce, Prascovia Ivanovna, Cette jeune personne, ayant perdu ses parens, se trouvait à la tête d’une fortune considérable, et Stépane Mikhaïlovitch avait été nommé son tuteur. Comme elle était d’un caractère doux et soumis, celui-ci la prit bientôt en affection. L’auteur nous fait une attrayante peinture de cette existence patriarcale dans un chapitre auquel il a donné pour titre : Un des jours heureux de Stépane Mikhaïlovitch. On remarquera cependant encore ici, au milieu même des heures les plus douces de la vie de famille, une sorte de contrainte et de torpeur morale qui caractérise l’époque et le pays.


« On était à la fin de juin, il faisait une chaleur accablante. Le jour commençait à poindre; une brise légère, qui tombe ordinairement dans ces contrées à mesure que le soleil s’élève à l’horizon, rafraîchissait un peu cette atmosphère tropicale, dont les ombres de la nuit n’avaient point adouci ardeur. A peine la brise avait-elle commencé à se faire sentir, que mon grand-père se réveilla... L’air frais du matin lui causa une agréable impression, et, contre son ordinaire, il tira lui-même d’un cabinet voisin une pièce de feutre qu’il posa, en guise de siège, sur la première marche de l’escalier. Cela fait, il s’assit pour saluer, suivant son usage, le lever du soleil. Ce spectacle fait naître des idées riantes même chez ceux qui n’y sont nullement disposés. Mon grand-père avait en ce moment un autre motif de contentement : il pouvait promener ses regards sur les nombreuses dépendances qui entouraient sa maison. La cour n’était point encore entourée, il est vrai, d’une enceinte de planches; il en résultait que les bestiaux du village, que l’on formait en troupeau pour les conduire aux champs, s’y répandaient en passant chaque matin, et le soir lorsqu’ils regagnaient leurs étables. Cette fois plusieurs cochons couverts de boue se frottaient contre l’escalier même de la maison, et y cherchaient en grognant des débris d’écrevisses et autres restes des repas de la veille que l’on avait jetés en ce lieu comme d’ordinaire. Les vaches et les moutons venaient aussi dans la cour, y laissant çà et là des traces évidentes de leur passage. Mon grand-père n’y trouvait point à redire : il aimait à voir ces bestiaux, car leur air de santé prouvait que la prospérité et le bonheur régnaient dans ses domaines; mais les claquemens répétés du long fouet que portent les bergers se firent entendre, et les visiteurs à quatre pattes disparurent. Les habitans de la cour commencèrent bientôt à se montrer. Un gros palefrenier, auquel on donna jusqu’à ses vieux jours le nom de Spirka [6], amena l’un après l’autre trois étalons ; il les attacha à un pieu pour les panser, et les promena ensuite au bout d’une longe, pendant que mon grand-père s’extasiait sur leurs belles formes, et parlait avec orgueil des produits qu’ils lui donnaient. La vieille sommelière parut à son tour; elle sortit de la cave qui lui servait de gîte, alla se laver dans la rivière voisine, revint en poussant des soupirs et des exclamations étouffées, suivant son habitude, et se tourna vers le soleil levant pour dire sa prière. Des hirondelles gazouillaient gaiement dans les airs en y décrivant de longs circuits; les cailles jetaient leur cri retentissant dans les blés; le chant rauque des geais se faisait entendre au milieu des buissons; les bécassines, blotties dans les marais voisins, leur répondaient, et les rouges-gorges semblaient défier les rossignols. Le disque radieux du soleil venait de se montrer au-dessus des montagnes; les longues colonnes de fumée qui couronnaient les isbas du village étaient inclinées par le vent : on eût dit une flottille qui déployait ses voiles. Les paysans se dirigeaient vers les champs. Mon grand-père appela enfin ses serviteurs, qui dormaient toujours, étendus tout de leur long. En un instant, ceux-ci accoururent, presque fous d’épouvante; mais cet effroi se dissipa bientôt, car mon grand-père leur cria gaiement : « Allons, Mazane, donne-moi à me laver, et toi, Tanaïtchenko, va réveiller la maîtresse. Et puis le thé! » A peine avait-il parlé, qu’il était obéi. Le lourd Mazane saisissait une bassine de cuivre et courait à toutes jambes vers la source ; Tanaïtchenko, qui était très leste de sa nature, réveillait la disgracieuse Aksioutka, et celle-ci, redressant à la hâte son mouchoir de tête, invitait sa bonne maîtresse, Anna Vassilievna, à se lever au plus vite. Toute la maison fut sur pied en un clin d’œil, car chacun savait que le maître s’était réveillé de bonne humeur.

« Un quart d’heure après, une table couverte d’une nappe fabriquée à la maison était dressée près de l’escalier; au milieu de la table bouillait, sous la surveillance d’Aksioutka, le samovar en forme de théière. La vieille maîtresse Anna Vassilievna vint saluer son mari sans gémir comme d’habitude [7], et souvent avec raison; elle l’aborda au contraire d’un air radieux et lui demanda d’une voix assurée comment il avait passé la nuit et ce qu’il avait vu en songe. Mon grand-père l’accueillit avec bonté... Anna Vassilievna s’épanouit et parut rajeunie : ce n’était plus la lourde personne de la veille. Elle prit un tabouret et s’assit à côté de mon grand-père, ce qu’elle ne se permettait point ordinairement. — « Comment as-tu passé la nuit? » lui demanda Stépane Mikhaïlovitch. — Cette question était une des plus aimables qu’il lui adressât jamais, et elle s’empressa de répondre que lorsqu’il reposait bien, elle passait toujours une bonne nuit, mais que Tanioucha n’avait pas bien dormi. Tanioucha était la plus jeune des filles de Stépane Mikhaïlovitch, et comme cela est fréquent chez les vieillards, il la préférait aux autres. Aussi recommanda-t-il expressément qu’on la laissât s’éveiller d’elle-même

« Lorsque mon grand-père avait pris le thé tout en causant de choses et d’autres, il se disposait à aller visiter ses champs. Il avait déjà crié à Mazane : « Le cheval ! » et un vieux coursier attelé à un long droguï de paysan l’attendait au bas de l’escalier; c’était un équipage fort commode dont le fond était formé par une sorte de filet de cordes aux mailles serrées et au milieu duquel se trouvait une bande d’écorce de tilleul recouverte par un morceau de feutre. Le palefrenier Spiridone tenait lieu de cocher, mais son costume était assez négligé : il était en chemise, nu-pieds, et portait pendus à sa ceinture de laine rouge une clé et un peigne de cuivre. Quelques jours auparavant, il s’était présenté sans chapeau; mon grand-père l’avait réprimandé, et cette fois il s’était affublé, en guise de chapeau, d’une coiffure en écorce de tilleul. Cette innovation fit rire mon grand-père. Stépane Mikhaïlovitch endossa un kaftan de toile écrue qui était destiné aux excursions de ce genre, mit une casquette et s’assit sur le droguï après y avoir étendu un kaftan de drap en cas de pluie. Spiridone avait eu la même précaution; mais ce kaftan de réserve était de toile rouge, teinte à la maison avec de la garance que l’on recueillait en quantité dans les champs voisins. Les gens de mon grand-père faisaient un si grand usage de cette teinture, qu’on leur avait donné dans le pays le surnom de garanciers.

« Stépane Mikhaïlovitch parcourut ses domaines en tous sens avec le plus grand soin. Il visita avec la même attention les champs de ses paysans, afin de pouvoir se rendre un compte exact des résultats de la récolte. En passant près d’une haie, il cueillit des fraises avec l’aide de Mazane, et, choisissant les plus belles, il en forma un bouquet qu’il destinait à son Anna. Quoique la journée fût très chaude, il ne reprit le chemin de la maison que vers midi, A peine eut-on aperçu l’équipage de mon grand-père descendant la côte, que le dîner fut servi, et tous les membres de la famille coururent sur l’escalier. « Anna, cria-t-il gaiement, quels beaux blés Dieu nous donne cette année-ci! Tiens, voilà des fraises. » Ma grand’mère s’avança; elle était ivre de joie. « Elles sont presque mûres, ajouta Stépane Mikhaïlovitch; il faut que l’on commence à en cueillir dès demain. » Tout en parlant ainsi, il entrait dans l’antichambre parfumée par l’odeur du chtchi (soupe aux choux aigres) qui l’attendait dans la salle à manger. « Ah ! le dîner est prêt! s’écria mon grand-père d’un air de satisfaction encore plus prononcé, c’est bien! « Et, au lieu d’entrer dans sa chambre, il alla se mettre à table. Lorsque par malheur le dîner n’était pas prêt au moment de son arrivée, les choses se passaient autrement; mais ce jour-là tout allait à souhait. Un gros garçon nommé Nikolka Rouzane se plaça derrière mon grand-père; il était armé d’une énorme branche de bouleau avec laquelle il chassait les mouches. En sa qualité de bon Russe, Stépane Mikhaïlovitch ne pouvait se passer de chtchi, même dans les plus fortes chaleurs, et il mangeait le chtchi avec une cuiller de bois, parce qu’une cuiller d’argent lui brûlait les lèvres. Après le chtchi vinrent plusieurs autres plats. Les boissons se composaient de braga et de kvas rafraîchis par des morceaux de glace. Le repas fut très gai, tous les convives causaient à haute voix, riaient et plaisantaient; mais il arrivait souvent que le dîner se passait dans un morne silence : c’est lorsqu’on s’attendait à quelque explosion de colère. Tous les enfans des dvorovi (serfs employés comme domestiques) savaient que le maître était de bonne humeur, et la salle en fut bientôt remplie; ils venaient dans l’espoir de prendre part au repas, et comme les plats étaient fort copieux, mon grand-père les régala généreusement.

« Aussitôt qu’il eut fini de dîner, il alla se coucher. On avait eu soin de chasser les mouches de la chambre, et les rideaux furent tirés avec le plus grand soin. Bientôt après des ronflemens sonores annoncèrent que le maître dormait d’un profond sommeil, et chacun se retira pour se livrer également au repos...

« La journée était avancée; il était déjà cinq heures. Stépane Mikhaïlovitch, après avoir pris le thé dans la cour, se rendit avec toute sa famille, rangée sur deux lignes, à un moulin des environs. La fraîcheur du soir commençait à se faire sentir un long nuage de fumée s’élevait sur la route et se rapprochait du village; il en sortait des bêlemens et des mugissemens plaintifs; le soleil disparaissait lentement derrière une colline. La surface de l’eau était aussi immobile qu’un miroir, et Stépane Mikhaïlovitch, qui s’était arrêté sur la digue, admirait ce spectacle en silence. Parfois quelques poissons qui se poursuivaient sautaient hors de l’eau et en agitaient la surface; mais mon grand-père n’était point pêcheur. — Allons, Anna, cria-t-il à sa femme, il est temps de rentrer; le starosta doit m’attendre. — A ces mots, ses filles, le voyant toujours de bonne humeur, lui demandèrent la permission de continuer à pêcher encore une demi-heure. Il y consentit, et retourna à la maison en droguï avec sa femme et son fils. Il ne se trompait pas : le starosta l’attendait au pied de l’escalier, et il n’était pas seul; plusieurs paysans et paysannes l’accompagnaient. Comme il avait déjà vu son maître dans la journée, il le savait de bonne humeur et n’avait point manqué de le dire dans le village; les hommes et les femmes qui l’avaient suivi étaient des solliciteurs qui venaient demander au maître des faveurs particulières. Ces demandes furent bien accueillies : mon grand-père consentit à fournir de la farine à un paysan, qui n’avait point rendu celle qu’on lui avait déjà donnée, quoiqu’il fût parfaitement à même de faire cette restitution; il promit à un autre de marier son fils avant l’hiver à une fille que la famille de ce dernier avait choisie. Enfin une femme de soldat, à laquelle il avait ordonné, pour cause d’inconduite, de quitter la maison de son père, fut autorisée à y demeurer. Bien mieux, il fit offrir à chacun des assistans un énorme gobelet d’eau-de-vie préparée à la maison et de premier choix. Cela fait, il donna en peu de mots, mais d’une manière claire et précise, ses ordres pour le lendemain, et se hâta d’aller souper. Tout était prêt depuis longtemps. Le repas du soir se composait à peu près des mêmes plats que celui du matin, et on y mangea d’aussi bon appétit, peut-être même un peu plus, car il faisait moins chaud. Le souper terminé, Stépane Mikhaïlovitch avait l’habitude de rester encore une demi-heure assis en chemise sur l’escalier pour se rafraîchir après avoir pris congé de toute la famille. Cette fois il y demeura un peu plus, plaisantant et riant avec les domestiques; il enjoignit à Mazane et à Tanaïtchenko de lutter ensemble et de se battre à coups de poings. Ceux-ci obéirent, mais il les anima tellement l’un contre l’autre, qu’ils se prirent par les cheveux. Mon grand-père, étant suffisamment égayé de ce spectacle, calma leur ardeur d’un ton d’autorité, et ils se séparèrent.

« La nuit, une belle nuit d’été, enveloppa bientôt pour quelques heures toute la nature. Les lueurs mourantes du crépuscule n’étaient pas entièrement éteintes, et dans ces contrées elles durent jusqu’à l’aurore. La voûte du ciel devenait plus sombre d’heure en heure, et faisait ressortir la clarté des étoiles. Le cri des oiseaux de nuit était de plus en plus distinct; ils semblaient se rapprocher. Le bruit des moulins augmentait d’un instant à l’autre au milieu du brouillard humide qui s’élevait sur la rivière... Mon grand-père se leva, se signa à deux reprises, rentra dans sa chambre étouffante, s’y étendit sur de moelleux coussins et fit baisser le rideau qui entourait son lit. »


Il est superflu d’insister ici sur la signification des détails groupés par l’écrivain russe. A tous les momens de cette journée heureuse du seigneur d’Aksakova, on retrouve les mêmes contrastes, la sauvagerie s’alliant à la sérénité patriarcale, le gouvernement absolu du père de famille tempéré par la douceur familière de celui qui l’exerce, quelquefois aussi compromis par les écarts de son tempérament fougueux. Ici néanmoins la violence des instincts primitifs a pour contre-poids des qualités incontestables. Les fragmens consacrés au caractère de Stépane Mikhaïlovitch et à sa vie intérieure, tout en constatant l’état inculte d’une portion de la société russe sous Catherine, mettent en relief les mérites naturels qui corrigent quelque peu cette barbarie morale. Un autre chapitre nous montre ce que deviennent les instincts violens de la race quand il leur manque ce précieux contre-poids, et on comprend mieux ainsi quelle devait être l’impuissance des réformateurs qui prétendaient s’en passer.

Le digne Stépane Mikhaïlovitch continue donc à se partager entre l’administration de son bien et de joyeux loisirs, lorsqu’un concours de circonstances tout à fait imprévues vient le tirer de son repos. A quelque distance de ses terres se trouvaient les propriétés d’un jeune noble, Mikhaïl Maksimovitch Kourolessof, major dans un régiment de dragons. Ce nouveau personnage, qui va jouer un rôle important dans la Chronique, se présente d’abord sous un jour assez favorable.


« C’était un jeune homme de vingt-huit ans et d’un extérieur agréable. Bien des gens le trouvaient même fort beau garçon et faisaient de lui un grand éloge; mais d’autres trouvaient que, malgré tous ces agrémens personnels, il ne plaisait point, et je me souviens que ma grand’mère et mes tantes se disputaient souvent à ce sujet entre elles. Il venait rarement dans le pays; il n’y possédait en tout que cent cinquante paysans. Quoique le major n’eût reçu aucune instruction, il parlait et écrivait avec facilité. J’ai eu entre mes mains un assez grand nombre de lettres trouvées dans ses papiers; elles prouvent que c’était un homme adroit, ferme et d’un esprit pratique. Il était parent éloigné de notre immortel Souvorof, ainsi que l’attestent plusieurs lettres de celui-ci. Il n’était pas connu dans le gouvernement de Simbirsk; mais tout se sait en ce monde, et d’ailleurs, lorsqu’il venait en congé, il amenait avec lui son dénechtchik (brosseur), qui, malgré toute la sévérité de son maître, en parlait sans doute confidentiellement aux autres domestiques. L’opinion qu’on s’était formée de lui à la longue est très clairement exprimée par les aphorismes suivans : « Le major n’aime pas à plaisanter, il faut marcher dans le droit chemin lorsqu’on a affaire à lui; il n’est pas homme à dénoncer le soldat et cache même ses fautes au besoin, mais lorsqu’il se fait prendre, il ne l’épargne pas. » On lui appliquait aussi un dicton fort expressif : « Le diable n’est pas son cousin, disait-on, quand il se môle à quelques disputes. » Enfin il passait pour un homme très entreprenant auprès des femmes et un buveur intrépide; mais on glissait légèrement sur ces défauts, et tout le monde s’accordait à le considérer comme un propriétaire fort entendu. Ainsi la réputation du major n’était pas trop mauvaise; d’ailleurs il était insinuant, rempli de prévenances et de respect pour les personnes âgées, et on l’accueillit partout avec plaisir. »


Tel est l’homme qui va apporter le trouble dans tout le district. Comme sa fortune était médiocre, Mikhaïl Maksimovitch avait pour principe de rechercher les bonnes grâces des gens riches, et s’était lié avec tous les grands propriétaires du pays. Parmi eux se trouvaient les Bakhteïef, qui étaient alliés à la famille du seigneur d’Aksakova; Mme Bakhteïef et surtout sa fille le trouvèrent à leur gré et finirent même par en raffoler. Il vit chez elles la jeune Prascovia Ivanovna, la pupille de Stépane Mikhaïlovitch, et conçut le projet d’en faire sa femme. Les prévenances dont il comblait la jeune et jolie héritière ne tardèrent pas à produire leur effet; elle s’éprit du jeune officier de dragons, et lorsqu’il déclara ses intentions à Mme Bakhteïef, celle-ci se montra fort disposée à les seconder. Toutefois, pour contracter cette union, il fallait le consentement du seigneur d’Aksakova, tuteur de la jeune Prascovia. L’entreprenant major résolut de se présenter à lui et de s’insinuer dans ses bonnes grâces.


« Il s’introduisit auprès de Stépane Mikhaïlovitch sous différens prétextes avec force lettres de recommandation. L’impression qu’il fit sur Stépane Mikhaïlovitch ne lui fut point favorable, et pourtant il avait certains mérites qui auraient dû lui plaire; mais Stépane Mikhaïlovitch n’avait point seulement l’esprit sain et clairvoyant : il possédait en outre, comme toutes les natures droites et honnêtes, un instinct moral qui fait découvrir au premier abord, et sous les apparences les plus contraires, le défaut de droiture et de franchise avec toutes les conséquences qui peuvent en résulter. Les propos aimables et le ton respectueux du jeune officier ne le trompèrent point, et il comprit tout de suite que ces formes séduisantes cachaient une basse intrigue. Mon grand-père ne se laissa point influencer par la sagesse apparente du major, qui s’empressa de lui débiter force maximes très sensées sur l’agronomie et l’administration des biens; il lui fit un accueil sec et froid. Le major s’étant mis à causer familièrement et à faire l’aimable avec Prascovia Ivanovna, qui paraissait l’écouter avec plaisir, mon grand-père inclina la tête de côté suivant son habitude; ses sourcils se froncèrent, et il jeta sur le jeune soupirant un regard qui n’était pas des plus gracieux. Quant à Anna Vassilievna et à ses filles, elles avaient été entièrement captivées par les prévenances dont le major les avait comblées, et se disposaient à y répondre; mais lorsqu’elles eurent remarqué sur la physionomie de Stépane Mikhaïlovitch l’expression caractéristique que je viens de décrire, elles jugèrent à propos de rester froides et silencieuses. L’aimable visiteur essaya vainement de faire reprendre à la conversation le ton agréable et enjoué qu’il lui avait donné dans les premiers momens de son arrivée: on ne lui fit plus que des réponses très laconiques. Il se décida à repartir, quoique la soirée fût avancée, et que, suivant les règles ordinaires de l’hospitalité, il eût pu espérer qu’on lui donnerait asile pour la nuit. — Cet homme est un drôle et un vaurien, dit Stépane Mikhaïlovitch lorsqu’il fut parti, et j’espère qu’il ne remettra plus les pieds ici. — Personne n’osa, bien entendu, le contredire; mais on parla longtemps en secret de l’élégant major, et la jeune héritière surtout fit un grand éloge de son amabilité. »


Le major rejoignit son régiment, non sans s’être assuré que les Bakhteïef, bien disposés pour lui, le tiendraient au courant de toutes les circonstances qui pourraient faciliter le dénoûment de cette intrigue matrimoniale. Une de ces circonstances ne tarda pas à se présenter. Une affaire d’intérêt obligea Stépane Mikhaïlovitch à entreprendre un voyage qui devait durer plusieurs mois. Le major en fut prévenu, et la femme de Stépane Mikhaïlovitch permit à Prascovia de se rendre chez les Bakhteïef, quoique son mari lui eût expressément recommandé en partant de ne l’y autoriser sous aucun prétexte. Le jeune major plaisait beaucoup à Anna Vassilievna ainsi qu’à ses filles, et elle ne voyait point d’un mauvais œil son union avec la jeune pupille de Stépane Mikhaïlovitch. Les cadeaux que le jeune major lui envoya achevèrent de la séduire; il fut convenu que, pour mettre toute responsabilité à couvert, Mme Bakhteïef lui écrirait une lettre dans laquelle elle se dirait en danger de mort. Comment résister aux dernières volontés d’une mourante? La jeune Prascovia partit pour rendre visite à la prétendue malade, et quelques jours après elle fut mariée avec Mikhaïl Maksimovitch, qui s’était empressé d’accourir. Sur ces entrefaites, Anna Vassilievna reçut une réponse de son mari, qui lui ordonnait de ramener immédiatement sa pupille. La pauvre femme se repentit amèrement d’avoir cédé aux instances des Bakhteïef; mais le mal était irréparable : il ne lui restait plus qu’à attendre avec résignation le châtiment que son mari lui infligerait à son retour, et elle se prépara à l’affronter courageusement. Lorsque Stépane Mikhaïlovitch revint et lui demanda pourquoi il ne voyait point sa pupille, Anna Vassilievna et ses filles se jetèrent à ses pieds et lui annoncèrent le mariage; mais elles affirmèrent que les Bakhteïef l’avaient conclu sans leur consentement. Le seigneur d’Aksakova se rendit immédiatement chez les Bakhteïef et les accabla d’injures. La vieille Mme Bakhteïef n’en fut nullement intimidée, elle essaya même de lui imposer silence en lui rappelant qu’elle était d’aussi ancienne lignée que lui et qu’il n’avait point le droit de la traiter ainsi. Enfin elle eut l’imprudence d’ajouter, dans la chaleur de la discussion, qu’Anna Vassilievna et ses filles s’étaient entendues avec elle pour hâter cette union. Le seigneur d’Aksakova ne lui en demanda pas davantage ; il rentra chez lui, écumant de rage, arracha à sa femme et à ses filles l’aveu de leur complicité, leur ordonna de renvoyer immédiatement les cadeaux du major, et les maltraita à tel point que ses filles aînées en gardèrent le lit pendant plusieurs semaines, et qu’Anna Vassilievna avait encore, un an après, la tête couverte de bandages. Pendant longtemps, Stépane Mikhaïlovitch ne voulut point entendre parler d’un rapprochement avec les jeunes mariés, il avait même défendu qu’on prononçât leur nom en sa présence. Cependant, lorsqu’il apprit qu’ils faisaient bon ménage, il se montra disposé à leur accorder son pardon, et témoigna même le désir de voir Prascovia Ivanovna; elle s’empressa de venir se jeter à ses pieds, et Stépane Mikhaïlovitch, touché de ses larmes, l’autorisa à lui amener son mari dans un an, si elle continuait à être heureuse avec lui. Ce terme écoulé, Prascovia vint en effet avec le major à Aksakova, et Stépane Mikhaïlovitch parut très satisfait du changement qui s’était opéré chez, Mikhaïl Maksimovitch; c’était maintenant un homme posé, raisonnant bien agriculture, exclusivement préoccupé des améliorations qui pouvaient être introduites dans la direction des biens considérables que sa femme lui avait apportés en dot, et pour l’administration desquels elle lui avait donné pleins pouvoirs.

Plusieurs années s’écoulent, de nouveaux propriétaires viennent se fixer dans le pays, et ce voisinage incommode Stépane Mikhaïlovitch. Il se décide donc à transporter une partie de ses paysans sur les bords du Bougourouslane, dans le district d’Oufimsk. C’est encore un trait propre à la Russie que ces actes despotiques des seigneurs qui entraînent quelquefois le déplacement d’une population nombreuse. Cette émigration donne beaucoup de souci à Stépane Mikhaïlovitch, mais il surmonte tous les obstacles, et réussit à fonder un nouveau village qui ne tarde pas à prospérer. La préoccupation que lui a causée cette difficile tentative a eu cependant pour triste conséquence de lui faire perdre un peu de vue Prascovia et son mari. D’assez graves changemens se remarquent bientôt dans la vie du jeune couple. Le major déploie un certain luxe : il a acheté des terres, fondé trois villages, donné à l’un le nom de Kourolessof, à un autre celui de Parachino, et au troisième celui d’Ivanovna. Ces trois noms réunis forment le nom patronymique de sa femme. Il réside habituellement avec elle dans un autre village nommé Tchourasovo et situé à cent verstes des groupes d’habitations qu’il a formés sur ses terres; il s’y est bâti une demeure luxueuse. Les jeunes époux y reçoivent nombreuse et bruyante société; Mikhaïl Maksimovitch comble sa femme de prévenances et se plaît à l’habiller comme une poupée; il ne la quitte que pour aller inspecter ses nouveaux villages. L’un de ceux-ci, Parachino, est peu éloigné de la résidence de Stépane Mikhaïlovitch; mais comme le seigneur d’Aksakova n’aime point les voyages, les deux voisins se visitent rarement. Au bout de quatre ans de mariage, la femme du major lui donne un fils et une fille, qui ne vivent pas. La pauvre mère les pleure longtemps, et la nombreuse société qui se réunissait à Tchourasovo finit par en oublier le chemin. A partir de ce moment, Mikhaïl Maksimovitch, qui redoute la solitude, commence à s’absenter fréquemment de la maison. En même temps le bruit se répand qu’il devient de plus en plus intraitable. On ajoute qu’il se livre à des excès de toute sorte dans ses terres du district d’Oufimsk, et que les fonctionnaires préposés à la police du pays le laissent faire, les uns parce qu’ils prennent part eux-mêmes à ses désordres, les autres parce qu’ils le craignent. Ce que l’on raconte de lui est malheureusement trop vrai. Un changement inexplicable s’est opéré chez Mikhaïl Maksimovitch; les penchans vicieux auxquels il avait renoncé depuis son mariage se sont ranimés, et il s’y abandonne avec une énergie sauvage; il semble avoir mis toute son intelligence au service des instincts féroces d’un tigre.

Le seigneur Stépane Mikhaïlovitch, malgré ses défauts trop visibles, nous a montré le propriétaire de campagne dans la Russie du XVIIIe siècle sous son aspect le plus sympathique et le plus débonnaire. Dans le major, nous avons le type opposé, le seigneur cruel et débauché; nous avons les instincts pervers et vicieux affranchis de l’ascendant salutaire des vieilles mœurs et des vertus primitives. Pendant longtemps, Prascovia, la femme du major, ignore les désordres de son mari, qui ne sont déjà plus un mystère pour sa famille. Ces désordres sont cependant inouïs. Entouré d’une quinzaine d’hommes qu’il a choisis parmi ses domestiques et ses paysans, Mikhaïl ne se borne pas à se livrer avec eux à la plus honteuse débauche, il attente audacieusement à la liberté de tous ceux qui ne se prêtent point à ses caprices. Arrive-t-il qu’un de ses voisins lui refuse une chose quelconque qu’il trouve, de son goût, Mikhaïl Maksimovitch pénètre dans sa maison de vive force avec les scélérats qu’il s’est adjoints, roue de coups le malheureux propriétaire, et emporte l’objet ou le meuble précieux dont celui-ci n’a point voulu se dessaisir. Comme il croit n’avoir rien à redouter de la police, il expose ces dépouilles dans sa maison, et raconte volontiers comment il se les est acquises. Les victimes de ses actes audacieux sont obligées d’y applaudir. Lorsqu’un de ses compagnons de débauche lui résiste, il l’enferme dans une cave au pain et à l’eau pour plusieurs jours. Quant à ses domestiques, il les fait fustiger sous le moindre prétexte avec un fouet à lanières qu’il appelle le chat. Il aime surtout à parcourir les routes du voisinage en télega, suivi de ses acolytes avinés. On s’arrête de temps à autre devant un passant, et le maitre lui intime l’ordre de boire un énorme bocal d’eau-de-vie qu’il lui fait offrir; s’il hésite à l’avaler, on le lie à un arbre et on l’abreuve de force en le frappant sans pitié. C’est avec une froide ironie que le major adresse la parole à ses victimes : « Allons, mon cher, disait-il, il n’y a rien à faire; il faut que nous réglions notre compte. » Puis, se tournant vers un de ses cochers chargé des exécutions : « Prends le chat, chatouille un peu le dos de ce gaillard-là. » Le supplice commence, et Mikhaïl Maksimovitch y assiste la pipe à la bouche, interpellant de temps à autre d’un air goguenard le malheureux patient, tant que celui-ci peut l’entendre. Lorsqu’il donne au cocher l’ordre de s’arrêter, on emporte la victime et on l’enveloppe, pour guérir ses plaies, dans une peau de mouton encore saignante; mais ce remède ne réussit pas toujours. Il faut d’ailleurs compléter le tableau par un dernier trait de caractère : tout en se comportant ainsi, Mikhaïl Maksimovitch a entrepris la construction d’une église magnifique, et en surveille l’exécution avec beaucoup de zèle.

La femme de Mikhaïl Maksimovitch, ignorant l’affreuse conduite du major, vit paisiblement dans sa maison de Tchourasovo, quand un jour elle reçoit d’une de ses parentes, femme âgée qu’elle respecte beaucoup, une lettre dans laquelle le genre de vie que mène Mikhaïl Maksimovitch et les cruautés qu’il exerce sont décrits sans la moindre retenue. En finissant, sa vieille parente ajoute que le major est à Parachino, et vient de faire battre un de ses laquais, Ivane Anoufrief, au point que celui-ci est en danger de mort. A cette nouvelle, Prascovia Ivanovna devient presque folle; mais elle se remet bientôt et part immédiatement pour Parachino avec son domestique et une femme de chambre. L’idée de prendre quelques précautions pour elle-même ne lui vient point à l’esprit; elle s’est dit que de tels renseignemens sont exagérés. Du reste, comme son mari n’a pas cessé de la traiter avec beaucoup d’égards, elle pense que sa présence seule suffira pour le rappeler à de meilleurs sentimens, et qu’il n’hésitera pas à monter en voiture pour revenir avec elle à Tchourasovo. Un terrible mécompte l’attend.


« Lorsqu’elle arriva à Parachino, il était déjà nuit. Elle laissa sa calèche à l’entrée du village, et s’avança, suivie de sa femme de chambre et d’un laquais, sans être reconnue (on ne la connaissait presque point), jusqu’à la cour de la maison seigneuriale. Elle y entra par la porte de derrière, s’approcha d’un corps de bâtiment d’où s’élevaient des cris accompagnés de chants et de rires, et en ouvrit la porte d’une main assurée... Son mari buvait en nombreuse compagnie, et se trouvait dans un état d’ivresse beaucoup plus marqué que de coutume. La chemise de soie rouge qu’il portait était entr’ouverte, il était assis, tenant un verre de punch d’une main, et défiait de l’autre une jeune femme qui était assise sur ses genoux. Autour de lui, des laquais à moitié ivres, des femmes de chambre et des paysannes dansaient en chantant. A peine Prascovia Ivanovna eut-elle entrevu cette scène révoltante, qu’elle faillit tomber sans connaissance. Elle comprit toute l’étendue de son malheur, referma la porte sans avoir trahi sa présence, car la chambre était pleine de fumée, et se retira dans la cour. Un domestique de Mikhaïl Maksimovitch, homme d’un âge mûr, et qui, fort heureusement pour elle, n’était point ivre, montait l’escalier. Il reconnut sa maîtresse et s’écria : — N’est-ce point vous, notre mère, Prascovia Ivanovna? — Mais elle lui posa la main sur la bouche, et, l’ayant entraîné au milieu de la cour, elle lui dit d’un ton sévère : — Voilà donc comment vous vous conduisez loin de moi ! Mais cette vie-là aura une fin. — Le domestique se jeta à ses pieds et lui dit en pleurant : — Croyez-vous donc que nous en soyons contens ? Nous sommes forcés d’obéir. C’est Dieu qui vous envoie. — Prascovia Ivanovna lui ordonna de se taire et lui demanda des nouvelles d’Ivane Anoufrief (le domestique en danger de mort). Il était encore vivant, et elle se fit conduire vers lui. Il était couché dans une isba située au fond de la basse-cour. C’est à peine s’il pouvait parler, et elle ne put rien apprendre de lui ; mais son jeune frère Alexis, qui avait été battu la veille, descendit péniblement du banc où il était couché, et lui raconta tout au long les supplices que Mikhaïl Maksimovitch avait fait subir à son malheureux frère, à lui et à beaucoup d’autres. Ces détails révoltans firent frémir Prascovia Ivanovna ; elle se reprocha amèrement de n’avoir point mis un terme depuis longtemps à ces violences, et comme elle croyait qu’il lui serait facile de ramener son mari dans la bonne voie, elle résolut de le faire sans perdre de temps.

« Ayant défendu au jeune domestique de parler de son arrivée, elle se dirigea vers une nouvelle maison que son mari avait fait bâtir depuis quelques années non loin de là, et dont la construction avait été suspendue on ne savait pourquoi. Le domestique lui dit qu’elle y trouverait une chambre à moitié terminée, et que son mari avait transformée en bureau. C’est dans cette pièce qu’elle résolut de passer le reste de la nuit, car elle ne voulait point avoir d’explication avec son mari dans l’état où il se trouvait. Malheureusement son arrivée ne fut point tenue secrète. Un des hommes qui prenaient part avec le plus d’ardeur aux débauches de Mikhaïl Maksimovitch en fut instruit, et glissa la nouvelle à l’oreille de son maître par dévouement pour lui, ou peut-être parce qu’il craignait que celui-ci ne le punît d’avoir gardé le secret. Cette nouvelle frappa à un tel point Mikhaïl Maksimovitch, que les fumées de l’ivresse dans laquelle il était plongé se dissipèrent immédiatement. Quoiqu’il ne connût pas du tout le caractère ferme et résolu de sa femme, celle-ci n’ayant point eu occasion jusqu’alors de mettre ces qualités en évidence, il s’en doutait, et pressentit l’orage qui le menaçait. Il congédia la bande joyeuse qui l’entourait, et se fit verser sur la tête deux énormes baquets d’eau froide. Cette ablution le rafraîchit un peu de corps et d’esprit, il reprit son costume ordinaire, et alla voir où Prascovia Ivanovna dormait. Il avait réfléchi à sa position, et s’était déjà tracé un plan de conduite. Il devina que sa femme avait dû être instruite par quelqu’un de son genre de vie, et que, n’ayant point voulu ajouter foi à cette dénonciation, elle était venue pour savoir ce qu’elle devait en penser. Il se croyait sûr de son fait ; il comptait avouer humblement à sa femme ses habitudes de débauche, la désarmer par un simulacre de repentir, l’attendrir par ses caresses, et l’entraîner au plus vite hors du village.

« Le jour commençait à poindre lorsqu’il s’approcha sans bruit de la chambre où se trouvait Prascovia Ivanovna. Il entr’ouvrit la porte avec précaution : le lit qu’on y avait disposé à la hâte sur un coffre n’était point défait, personne ne s’y était couché. Il parcourut la chambre des yeux et aperçut sa femme agenouillée et pleurant, les regards fixés sur la nouvelle église située en face de sa fenêtre, et dont la croix était illuminée par les rayons du soleil levant. Il n’y avait point d’image dans la chambre, il resta immobile pendant quelques instans, puis il lui dit d’un ton enjoué : « Cesse donc tes prières, ma bonne Paracha. Qu’est-ce qui me vaut cette agréable visite ? » Aucune émotion ne se manifesta sur les traits de Prascovia Ivanovna ; elle se releva, repoussa son mari, qui voulait l’embrasser, et, le cœur plein d’une légitime indignation, elle lui déclara d’un ton calme et sévère qu’elle avait vu Anoufrief et connaissait toute sa conduite. Cette déclaration faite, elle exprima au monstre, sans le moindre ménagement, l’horreur qu’il lui inspirait, lui redemanda la procuration qui lui donnait le droit de gérer ses biens, lui ordonna de quitter Parachino à l’instant même et de ne plus se représenter à ses yeux. En terminant, elle lui déclara que, s’il ne se soumettait pas à ces conditions, elle le dénoncerait au gouverneur, et qu’il serait envoyé aux travaux forcés en Sibérie. Mikhaïl Maksimovitch ne s’attendait pas à une pareille réception, et il écumait de rage : « Ah! c’est ainsi que tu l’entends, mon petit cygne! lui dit-il. Puisqu’il en est de la sorte, ajouta le monstre en mugissant, je vais le prendre aussi sur un autre ton. Tu ne sortiras pas de Parachino avant de m’avoir signé un acte de vente de toutes tes propriétés: si tu t’y refuses, je te ferai mourir de faim dans une cave. » Cela dit, il prit un bâton qui se trouvait dans un des coins de la chambre et se mit à en frapper sa chère Parachenka; elle tomba, mais il continua à la frapper jusqu’à ce qu’elle eût perdu connaissance. Il appela ensuite plusieurs domestiques qui lui étaient dévoués, leur donna ordre de porter leur maîtresse dans la cave ; il en ferma la porte avec un énorme cadenas, dont il mit la clé dans sa poche, puis il fit rassembler tous ses domestiques et les aborda d’un air sombre et terrible. Il les avait convoqués afin de rechercher le coupable, celui d’entre eux qui avait conduit la maîtresse dans l’isba de la basse-cour ; mais, prévoyant le sort qui l’attendait, cet homme avait pris la fuite avec le cocher et le laquais qui avaient accompagné Prascovia Ivanovna. On envoya quelques personnes à leur poursuite. La femme de chambre seule n’avait pu se résoudre à laisser sa maîtresse. Mikhaïl Maksimovitch ne la maltraita point, mais il l’enferma avec celle-ci après lui avoir donné des instructions; il lui recommanda, entre autres choses, d’engager sa maîtresse à la soumission. Que fit ensuite Mikhaïl Maksimovitch? Il se mit à boire plus que jamais; mais, hélas! c’est en vain qu’il buvait de l’eau-de-vie comme de l’eau, c’est en vain qu’une bande d’hommes et de femmes avinés recommencèrent à danser et à chanter devant lui : Mikhaïl Maksimovitch restait triste et préoccupé. Cependant il ne renonça point à ses prétentions; il fit dresser dans la ville du district, et au nom d’un de ses compagnons de débauche, un acte par lequel Prascovia Ivanovna déclarait vendre Parachino et Kourolessof (il daignait lui laisser Tchourasovo), et chaque jour il descendait deux fois dans la cave pour engager sa femme à signer cette pièce. Afin de l’y décider, il implorait son pardon et mettait les coups qu’il lui avait donnés sur le compte de sa vivacité ; il lui promettait de ne plus se représenter à ses yeux, si elle souscrivait à sa demande, et jurait que, dans son testament, il lui restituerait tous les biens dont il voulait maintenant la dépouiller. Prascovia Ivanovna resta inflexible, et pourtant elle souffrait beaucoup des blessures qu’il lui avait faites; elle était épuisée par la faim, et une fièvre ardente la consumait. »


La Providence ne permit point à ce misérable d’arriver à ses fins. Trois domestiques de Mikhaïl Maksimovitch, on le sait, avaient pris la fuite; ils se présentent inopinément devant le seigneur d’Aksakova, et lui apprennent le traitement que subit leur maîtresse. Transporté de fureur, Stépane Mikhaïlovitch s’élance dans la cour et appelle à grands cris ses domestiques et ses paysans. Une foule attentive se presse bientôt autour de lui, et lorsqu’on connaît le motif de cette convocation, chacun veut courir à la délivrance de Prascovia Ivanovna.


« Quelques instans après, trois rospouskis étaient attelés chacun de trois chevaux vigoureux pris dans les écuries du seigneur et montés par douze hommes armés, choisis parmi les plus robustes et les plus résolus des domestiques et des paysans, sous la conduite de Stépane Mikhaïlovitch. Ces hommes avaient pour armes des fusils, des sabres, des fourches, des épieux et des fourches en fer; les trois fuyards se joignirent à eux, lancèrent leurs chevaux et partirent pour Parachino. Dans la soirée, deux autres rospouskis, attelés des meilleurs chevaux du village, s’élancèrent dans la même direction; ils étaient montés par une dizaine d’hommes qui voulaient assister leur maître. Le lendemain au soir, les premiers se trouvaient déjà à sept verstes de Parachino; ils s’arrêtèrent pour faire manger leurs chevaux et se remirent en route. A peine les premières lueurs du jour commençaient-elles à poindre, qu’ils entrèrent à toute bride dans la cour qui précédait la maison du seigneur de Parachino, et s’arrêtèrent à la porte de la cave, située dans l’aile que celui-ci occupait. Stépane Mikhaïlovitch courut à la porte de la cave et se mit à y frapper à grands coups de poings. — Qui est là? demanda une femme dont la voix se faisait à peine entendre. Mon grand-père reconnut la voix de Prascovia Ivanovna : elle était encore en vie. Stépane Mikhaïlovitch se signa en pleurant de joie. — Dieu soit loué! c’est moi, ton cousin Stépane Mikhaïlovitch; tranquillise-toi. — Puis il donna ordre au cocher, au laquais et au vieux domestique de Prascovia Ivanovna d’aller atteler la calèche qui l’avait amenée. Lorsqu’ils furent partis, il plaça six hommes armés à l’entrée de l’escalier qui conduisait à la cave, et se mit lui-même avec le reste de sa troupe à ébranler la porte à coups de haches et de pioches. Quelques instans après, la porte céda; Stépane Mikhaïlovitch emporta dans ses bras Prascovia Ivanovna, il la déposa sur un des rospouskis avec sa fidèle femme de chambre, s’assit à leurs côtés, et sortit lentement de la cour avec tous ses gens. Le soleil venait de se lever, et lorsqu’ils passèrent devant l’église, il éclairait la croix devant laquelle Prascovia Ivanovna s’était agenouillée trois jours auparavant... Elle la salua de nouveau pour remercier le ciel de sa délivrance. La calèche les rejoignit à peu de distance du village; Stépane Mikhaïlovitch y déposa Prascovia Ivanovna et la ramena chez lui. »


Lorsque les habitans du village et les domestiques eurent appris cet enlèvement, ils crurent que leurs maux allaient avoir une fin. On s’attendait à voir entrer à tout moment dans le village le stanovoï suivi du tribunal criminel; mais il n’en fut rien : Mikhaïl Maksimovitch put continuer sa vie de désordres. Il redoubla même ses excès et recommença à torturer tous ses domestiques avec plus de fureur que jamais, y compris le fidèle laquais qui l’avait instruit de l’arrivée et du départ de sa femme : pour s’excuser, il disait qu’on l’avait trahi.

Comment finit cette tragédie domestique? Mikhaïl Maksimovitch meurt d’un coup de sang [8], et, chose étrange, il est pleuré par sa femme. Prascovia ne peut pas oublier qu’elle l’a aimé pendant quatorze ans. Ce qui l’afflige surtout, c’est que son mari soit mort sans avoir eu le temps de se repentir. Elle voudrait disposer, en faveur du fils de Stépane Mikhaïlovitch, son tuteur, de tous les biens qui lui restent; mais le seigneur d’Aksakova refuse ce don. Tel est le caractère de la femme russe, mélange singulier de dévoûment et de fierté, d’indépendance et de soumission. Un autre trait à noter dans le dénoûment de l’histoire du major, c’est qu’il en est de Mikhaïl Maksimovitch comme de certains empereurs romains qui avaient effrayé le monde de leurs excès, et dont la mémoire pourtant restait populaire. M. Aksakof lui-même a visité, bien des années après la mort de Mikhaïl Maksimovitch, le village théâtre de ses débauches, et le nom de cet homme, qu’il croyait voué à la haine publique, n’était prononcé qu’avec respect par les vieillards. On s’accordait à reconnaître que le major avait un odieux caractère, mais on ajoutait qu’il ne punissait jamais injustement les serfs, et qu’il veillait toujours à leur bien-être.

M. Aksakof ne raconte que dans une autre partie de son livre la mort de Prascovia; il a suivi l’ordre chronologique. Pour nous, préoccupé principalement de l’unité de ce caractère, en regard de la courte lutte de Prascovia contre l’indomptable Mikhaïl, nous placerons le récit de sa mort, survenue en 1806.


« Le sang-froid et l’énergie dont elle avait fait preuve dans sa jeunesse ne l’abandonnèrent point sur son lit de mort. Pour donner plus de valeur à ses dernières dispositions, elle avait réuni toutes les autorités du district. Lorsqu’on leur eut donné lecture de son testament, elle fit servir du Champagne, et en but elle-même un verre à la santé du nouveau propriétaire. Celui-ci lui ayant dit qu’il avait trouvé sur la liste de ses débiteurs les noms de plusieurs propriétaires pauvres, la malade lui répondit qu’elle le savait fort bien. — Mais, ajouta-t-elle, l’argent que je leur ai prêté est mon avoir légitime; je ne l’ai point acquis par fraude, et ne prétends point leur en faire don.

« Peu de jours avant sa mort, le médecin juif qui la soignait lui dit après l’avoir examinée : — C’est bien, très bien. — La mourante l’entendit : — Tais-toi, juif, lui répondit-elle, je sens que cela va finir; mais je ne crains pas la mort, j’y suis préparée depuis longtemps. Allons, dis-moi franchement combien de temps il me reste à vivre. — Le docteur, qui était habitué à ce ton et ne s’en formalisait nullement, lui répondit : — Trois ou quatre jours. — Bien, reprit la malade, je te remercie de m’avoir dit la vérité. Maintenant, adieu, tu peux te dispenser de revenir. Je vais donner ordre de te payer ton compte. — Lorsque le médecin fut sorti, elle fit appeler toutes les personnes de la maison. Elle leur déclara que, se sentant près de mourir, elle ne voulait plus être tourmentée, et qu’elle désirait rester seule avec celui qui se chargerait de lui lire l’Évangile. — Ai-je bien pris toutes les dispositions nécessaires? ajouta-t-elle en se tournant vers un des assistans. Ne faut-il point encore quelque chose? — Non, lui répondit celui-ci, tout est en ordre. — Allons, c’est bien, lui répondit la mourante. Je vous prie de ne plus vous occuper de moi. Faites-moi le plaisir de vous retirer.

« Pendant les cinq jours qu’elle vécut encore, elle ne cessa de réciter des prières, d’écouter la lecture de l’Évangile ou de chanter des psaumes. Cependant, avant de rendre le dernier soupir, elle voulut prendre congé de sa famille et de tous ses domestiques; mais elle leur recommanda de passer devant son lit sans ouvrir la bouche, et elle leur répéta à tous, même à son cocher, les paroles suivantes : « Pardonne-moi, pauvre pécheresse que je suis! » Quelques instans après, elle expira. »


II.

Le livre de M. Aksakof embrasse l’histoire de trois générations. Après nous être arrêté avec lui devant la vénérable figure de Stépane Mikhaïlovitch, après avoir observé la triste et bizarre physionomie du major, nous rencontrons dans cette histoire de famille d’abord le père de M. Aksakof, puis l’auteur lui-même. Avec ces personnages, nous entrons dans une époque nouvelle. La vie du père de M. Aksakof nous montre les idées occidentales agissant avec plus de succès en Russie depuis qu’elles ont cessé d’être une sorte d’auxiliaire de la politique impériale. Les influences qui émanent de l’Allemagne, de la France, de l’Angleterre, sont favorisées alors par les tendances mêmes des classes supérieures de la société. M. Aksakof enfin, l’auteur du livre, personnifie une dernière période du mouvement réformateur. On retourne à la vieille Russie, on cherche à mettre d’accord le passé et le présent, les mœurs des ancêtres et les aspirations des enfans. Nous pouvons donc, grâce à cette chronique, mettre en regard de l’époque dominée par Catherine celle qui l’a suivie et celle même où nous sommes.

La destinée du père de M. Aksakof a été assez agitée à son début. Alexis, le fils unique de Stépane Mikhaïlovitch, a commencé par servir en qualité de sous-officier noble dans un régiment de dragons fixé à Oufa, ville de district située à vingt-neuf verstes d’Aksakova. Une circonstance bien caractéristique le décide à quitter le service militaire. Un jour de fête, par ordre du général, Allemand d’origine, un office divin est célébré dans la chapelle du régiment. On est au cœur de l’été, et les fenêtres sont ouvertes. Tout à coup le gai refrain d’une chanson populaire retentit dans la rue. Le général veut connaître les perturbateurs : il s’approche d’une fenêtre, et reconnaît le jeune Alexis avec deux autres de ses camarades. Arrêtés immédiatement, les trois promeneurs sont condamnés à recevoir chacun trois cents coups de baguette; mais osera-t-on frapper Alexis, le fils de Stépane Mikhaïlovitch, un officier noble? En vain le jeune homme rappelle qu’aucun châtiment corporel ne peut lui être infligé; on le couche par terre, on le frappe de verges en lui défendant de crier afin de ne point troubler le service divin. L’exécution terminée, le pauvre jeune homme est porté à l’hôpital à demi mort; mais aussitôt guéri, il donne sa démission et entre dans les bureaux du gouvernement, où il trouve un régime mieux approprié à son caractère, doux et modeste comme celui d’une jeune fille.

D’autres épreuves cependant attendent encore Alexis. A peine entré dans les bureaux, le timide et rustique jeune homme voir partout les mœurs nationales battues en brèche par l’influence des mœurs étrangères. Il subit l’ascendant d’une civilisation supérieure personnifiée dans la gracieuse fille d’un personnage important de la ville, Sofia Nikolaïevna. Spirituelle, instruite, d’une beauté remarquable, Sofia donne le ton à la haute société d’Oufa. Elle inspire en même temps l’intérêt par son caractère énergique et noble. Quoique bien jeune, Sofia a déjà traversé bien des heures douloureuses. Son père s’étant remarié, elle a été en butte à la jalousie, aux mauvais traitemens de sa seconde femme, et une piété ardente l’a seule défendue contre un désespoir qui la poussait au suicide. Quand la mort de la marâtre a ouvert une nouvelle existence à la pauvre jeune fille, une maladie cruelle est venue frapper son père. C’est elle qui, à la place du vieillard, atteint de paralysie, doit diriger la maison et imposer sa volonté aux mêmes valets qui la méprisaient jadis. C’est de la noble et fière Sofia qu’Alexis tombe amoureux. Sofia accueille d’abord ses hommages avec une sorte de pitié; puis, voyant l’état de son père s’aggraver de jour en jour, comprenant la nécessité de se prémunir contre un isolement terrible, Sofia se laisse attendrir. Elle impose son choix à son père malade, et le jeune employé est autorisé par elle à solliciter l’approbation de Stépane Mikhaïlovitch. Le premier mouvement du vieillard est de repousser une pareille demande. La famille du seigneur d’Aksakova intercède alors pour le jeune Alexis, et après une soirée tristement silencieuse, après une nuit passée en profondes méditations, Stépane, qui n’a pas pris la plume depuis dix ans, se décide dès le lendemain matin à écrire ces quelques lignes en réponse à son fils : « Nous et ta mère, Anna Vassilievna, nous te permettons d’épouser Sofia Nikolaïevna, si telle est ta volonté, et nous t’envoyons notre bénédiction paternelle. » On devine que cette lettre laconique comble de joie le jeune amoureux. Peu de jours après, le mariage est célébré à Oufa, puis les jeunes mariés viennent faire un court séjour à Aksakova. Nous n’insisterons pas sur les cérémonies du mariage, minutieusement décrites par M. Aksakof. Ce qu’il importe de remarquer, c’est la lutte sourde qui s’engage entre la famille du seigneur d’Aksakova et la femme d’Alexis, c’est-à-dire entre la vieille Russie et la nouvelle, entre l’élégante éducation de la ville et les rustiques coutumes de la campagne. Ce petit tableau forme sans contredit la partie la plus intéressante du fragment consacré par M. Aksakof à son père :


« La nouvelle de la prochaine arrivée des jeunes mariés causa une grande rumeur dans la paisible habitation de nos campagnards. Il y régnait une simplicité poussée même un peu trop loin. On s’empressa de changer de vêtemens et de donner à toute la maison un air de fête. La mariée était une citadine aux manières élégantes, et, quoique sans fortune, habituée à vivre en grande dame : les jeunes membres de la famille devaient craindre qu’elle ne les tournât en ridicule. Il n’y avait point de chambre vacante dans la maison, et Tanioucha fut obligée de quitter la sienne, qui donnait sur le jardin. On découvrait de ses fenêtres les eaux limpides du Bougourouslane, dont les rives bordées de buissons étaient animées par le chant mélodieux des rossignols. Tanioucha alla s’établir d’assez mauvaise grâce dans la petite salle qui précédait le bain. C’était le seul endroit qui restât libre ; les deux sœurs mariées de Tanioucha occupèrent chacune une chambre dans la maison, et leurs maris logèrent dans un hangar destiné au foin. La veille du jour qui avait été fixé pour l’arrivée des époux, on apporta dans la maison le lit et les épais rideaux qui leur étaient destinés; cet envoi était accompagné d’un homme chargé de tout disposer. La chambre de Tanioucha fut complètement métamorphosée en quelques heures. Stépane Mikhaïlovitch vint l’examiner et en fut très satisfait; les femmes au contraire se mordaient les lèvres de dépit. Sur ces entrefaites arriva un courrier; il annonça que les jeunes mariés allaient arriver dans quelques heures; ils s’étaient arrêtés pour changer de costume dans le village de Noïkino, situé à huit verstes d’Aksakova et peuplé de Mordvins. Cette nouvelle mit toute la maison en mouvement. Le vieillard avait envoyé dès le matin prévenir le prêtre; mais il ne s’était pas encore rendu à l’appel, et on expédia un homme à cheval. Le village de Noïkino présentait un spectacle non moins animé. Comme les mariés suivaient un chemin de traverse, ils s’étaient fait précéder d’un courrier chargé de leur commander des chevaux dans les villages. Les habitans de Noïkino avaient connu Alexis Stépanovitch encore enfant, et professaient pour son vieux père un véritable culte. Lorsque le jeune couple entra dans l’isba que l’on avait préparée à cet effet, toute la population du village, qui comptait six cents habitans, y était réunie. Jamais Sofia Nikolaïevna n’avait visité cette contrée, et elle fut émerveillée des costumes que portaient les robustes filles dont elle était entourée. Les paroles simples et rudes qui s’élevaient de tous côtés dans la foule lorsqu’on l’aperçut touchèrent profondément son mari. C’étaient des louanges et des souhaits de prospérité qu’on lui adressait ainsi dans un mauvais russe : « Aï! aï! disait l’une, quelle femme Dieu t’a donnée! — Aï! aï! elle est belle, ajoutait une autre, et notre père Stépane Mikhaïlovitch sera joliment heureux! » En entendant ces exclamations naïves, la jeune femme riait et pleurait à la fois. Lorsqu’elle reparut dans un élégant costume de ville pour monter en voiture, le concert de louanges qui s’éleva dans la foule était si bruyant, que les chevaux en furent effrayés. Les jeunes mariés donnèrent dix roubles à la commune et se mirent en route.

A peine leur équipage parut-il sur la côte, derrière faire seigneuriale, que les cris : Ils arrivent! retentirent dans la maison. Tous les domestiques et bientôt après tous les paysans du village se réunirent dans la cour; les jeunes gens et les enfans coururent au-devant des mariés. Stépane Mikhaïlovitch parut avec sa femme au sommet de l’escalier; toute la famille se rangea autour de lui. Anna Vassilievna avait une jupe de soie, et elle était coiffée d’un mouchoir de la même étoffe bordé d’or; elle portait un pain et une salière d’argent; son mari, qui se tenait à ses côtés avec une image de la Vierge, avait une redingote à l’ancienne mode; il était en cravate et rasé. L’équipage s’arrêta au bas de l’escalier; les mariés en descendirent, tombèrent aux genoux de leurs parens, et reçurent leur bénédiction avec les embrassemens de tous les autres membres de la famille. La jeune femme se tourna ensuite de nouveau vers son beau-père; elle pleurait. Le vieillard lui prit la main, et, l’ayant regardée fixement, ses yeux se remplirent de larmes; puis il la serra fortement dans ses bras, lui donna un baiser et s’écria : « Dieu soit loué! Allons lui offrir nos actions de grâces. » Il se dirigea aussitôt, à travers la foule des assistans qui se pressaient sur son passage, vers la grande salle de la maison, en tenant toujours sa bru par la main. Arrivé dans ce lieu, il s’y arrêta avec elle devant le prêtre, qui les attendait revêtu de ses plus beaux habits pontificaux, et le service commença. »


Le moment est critique pour Sofia Nikolaïevna; elle entre dans une nouvelle famille, et tout va dépendre de l’accueil que lui fera son beau-père. Le vieillard est séduit dès la première entrevue par les grâces et l’esprit naturel de cette jeune femme, qui contraste de toute manière avec son entourage habituel. Les filles de Stépane Mikhaïlovitch comprennent qu’elles ont trouvé une rivale qui ne tardera point à les supplanter tout à fait dans la maison ; elles prennent Sofia en haine. La présence de Stépane Mikhaïlovitch contient seule ce sentiment, qui est sur le point d’éclater atout instant. Aksinia Stépanovna est la seule qui se range du côté de sa belle-sœur. Elisabeta Stépanovna au contraire, femme du général Erlichkine, curieux type de Russe ivrogne et sujet au zapoï [9], Elisabeta lui est hostile, ainsi qu’Alexandra, autre fille de Stépane Mikhaïlovitch, qui trouve moyen de manifester son mauvais vouloir de la plus étrange manière. Sofia et son mari, pendant leur séjour chez Stépane Mikhaïlovitch, rendent visite à ses filles : ils sont très bien reçus par Aksinia au village de Nagatkino. De là ils vont chez Élisabeta, dans sa terre de Karatiguino, puis chez Alexandra, qui réside à Karataïevo, où ils trouvent un accueil bien différent.


« C’est à la tombée du jour qu’ils arrivèrent à Karataïevo. La demeure seigneuriale avait une assez pauvre apparence; les fenêtres en étaient basses et étroites, le plancher tellement sale, qu’on avait eu beaucoup de peine à le rendre présentable, et les trous dont il était rempli indiquaient que la maison était infestée de rats. Sofia Nikolaïevna entra dans ce lieu avec une sorte d’effroi. L’aspect qu’il présentait n’étonnera point nos lecteurs lorsque nous leur aurons fait connaître les habitudes du seigneur de Karataïevo. C’était une sorte de sauvage; il était Kirguis dans l’âme, et employait une bonne partie de l’été à visiter les camps de ces nomades, avec lesquels il s’enivrait de koumis. Il parlait leur langue très couramment, et passait comme eux des journées à cheval. L’exercice de l’arc lui était si familier, qu’il atteignait un cerf à une très grande distance. Il se tenait le reste de l’année dans un petit cabinet qui donnait sur la cour, et restait des journées entières devant une fenêtre ouverte, même en hiver par les plus grands froids, couvert d’un manteau kirguis, en sifflant des airs kirguis et en buvant de temps en temps de l’eau-de-vie infusée d’herbes odoriférantes, ou quelque autre boisson de ce genre. Que regardait-il ainsi? Il avait sous les yeux une partie de la cour ordinairement déserte. A quoi pouvait-il penser? Aucun psychologue ne saurait le dire. Arrivait-il qu’une robuste paysanne traversât la cour, Karataïef lui faisait un signe de tête, auquel celle-ci répondait d’un air familier. La maîtresse de la maison, Alexandra Stépanovna, qui avait fait un accueil assez froid à Sofia Nikolaïevna, ne manqua pas de glisser à mots couverts dans la conversation des allusions blessantes auxquelles Sofia Nikolaïevna répondit avec la présence d’esprit qui la distinguait. Après le souper, on conduisit le jeune couple dans une pièce qui portait le nom de salon; elle avait été transformée en chambre à coucher pour la circonstance. A peine Alexis Stépanovitch eut-il éteint les lumières, qu’un bruit de trot et des cris aigus se firent entendre de tous côtés; la chambre était littéralement envahie par les rats, qui commencèrent bientôt à assiéger le lit des jeunes époux. La pauvre Sofia Nikolaïevna tremblait de peur : son mari saisit un bâton qui se trouvait sur la fenêtre, et se mit en devoir de repousser l’ennemi; mais il avait fort à faire, les rats s’élançaient à tout instant sur le lit, et cette lutte animée ne finit qu’avec le jour. La nouvelle mariée n’avait point fermé l’œil de la nuit; elle était pâle et défaite lorsqu’elle reparut devant ses hôtes. On aurait pu lui épargner le supplice qu’elle venait d’endurer en entourant le lit d’un rideau fixé au matelas, et jamais Alexandra Stépanovna n’oubliait de recommander cette précaution aux personnes qui passaient la nuit chez elle; mais elle se serait reproché d’en prévenir Sofia Nikolaïevna, et se mit à rire lorsque celle-ci lui eut fait part de la terreur qu’elle avait éprouvée.

« Les deux époux quittèrent leurs hôtes au plus vite avec Aksinia Stépanovna, qui était du voyage. La jeune femme d’Alexis Stépanovitch était encore sous le coup de l’accueil qu’on venait de lui faire, lorsqu’Aksinia Stépanovna lui dit imprudemment que sa sœur avait eu probablement l’intention de lui procurer la triste nuit qu’elle venait de passer. Il n’en fallut pas davantage pour exciter l’indignation de Sofia Nikolaïevna, et, oubliant qu’elle parlait au frère et à la sœur d’Alexandra Stépanovna, elle accabla celle-ci d’épithètes tellement blessantes, que le pacifique Alexis Stépanovitcli lui-même en fut courroucé. Au moment où la voiture s’arrêtait devant le péristyle de la maison de Stépane Mikliaïlovitcli, cette petite brouille durait encore. On était arrivé pour le dîner, et tout en se mettant à table, Stépane Mikhaïlovitch s’aperçut bientôt qu’il s’était passé quelque scène désagréable entre les deux époux. Il interrogea sa bru, et celle-ci lui conta l’aventure des rats. Le vieillard en parut surpris; il y avait bien des années qu’il n’avait été à Karateïevo, et il ignorait que la maison fût dans cet état. — C’est la vérité, lui répondit Anna Vassilievna sans remarquer le signe que lui faisait sa fille; il y a une telle quantité de rats dans la maison, qu’il est impossible d’y coucher sans avoir des rideaux bien assujettis. — Et on ne vous en a point fourni? demanda le vieillard à Sofia Nikolaïevna d’un ton de mauvais augure. — Elle lui répondit que non. — C’est bien, reprit le vieillard en lançant sur sa femme et sa fille un regard qui leur donna le frisson. — Le dîner fini, il alla se coucher comme d’ordinaire; mais aussitôt qu’il ouvrit les yeux, il appela Mazane. Celui-ci ronflait, le nez contre une des fentes de la porte; il y attendait le réveil du maître par ordre d’Anna Vassilievna, qui était assise tremblante dans le salon avec ses quatre filles, car Alexandra Stépanovna venait d’arriver. Le fidèle serviteur cria d’une voix de stentor : — Me voilà, — et se précipita dans la chambre. — Alexandra Stépanovna est-elle arrivée? lui demanda-t-il. — Oui, lui répondit Mazane avec un calme respectueux. — Qu’elle vienne me trouver. — Et Alexandra Stépanovna parut presque au même instant devant son père, car en pareille circonstance tout retard augmentait encore le danger. Nous ne décrirons pas la scène qui suivit; c’est en vain qu’Anna Vassilievna se jeta aux pieds du vieillard en le suppliant d’épargner la coupable. Il donna un libre cours à sa fureur, puis, repoussant du pied Alexandra Stépanovna, il lui cria : — Dehors ! et n’ose plus te présenter devant moi avant que je te le permette ! — Le mouvement de colère auquel il venait de se livrer était tel qu’il en était encore accablé le lendemain matin. »


C’est à Oufa, dans la ville où réside le père de Sofia Nikolaïevna, que les nouveaux mariés iront se fixer. Avant leur départ, tous les membres de la famille et quelques propriétaires notables des environs sont invités à un dîner d’adieu. M. Aksakof trouve ici l’occasion de tracer quelques portraits, parmi lesquels celui du conseiller de cour Ivane Nikolaïevitch Kalpinski mérite surtout de fixer l’attention. Le conseiller de cour représente en effet avec une curieuse fidélité cette regrettable influence morale de Catherine que le livre de M. Aksakof est particulièrement destiné à constater. Homme d’esprit et libre penseur, M. Kalpinski s’est formé à Saint-Pétersbourg, et les principes de vie facile qu’il y a puisés, il vient les appliquer dans ses domaines, où il mène une conduite assez légère. Ceux de ses voisins qui ont entendu parler de Voltaire l’accusent d’être voltairien. M. Kalpinski est tout simplement un homme de plaisir ou plutôt de goûts cyniques, entièrement dépaysé au milieu de ces vieilles familles russes, sur lesquelles les idées de Catherine n’ont guère eu de prise. On voit clairement, par l’exemple du conseiller de cour voltairien, combien le génie de Catherine comprenait peu la société russe. Le hardi causeur croit de bon goût d’affecter une superbe insouciance pour les relations de famille ; mais c’est en vain qu’il expose sa philosophie du ton le plus dégagé et qu’il prodigue ses plus aimables saillies : il n’arrive à provoquer chez la jeune épouse d’Alexis Aksakof que l’étonnement, et presque le dégoût.

Les nouveaux mariés partent enfin pour Oufa ; mais le livre de M. Aksakof ne nous donne que peu de détails sur l’existence nouvelle qui commence pour eux. On y voit clairement toutefois que, dans le gouvernement d’Orenbourg, à l’époque où nous place ce récit, la population d’origine asiatique ne se subordonnait pas volontiers à l’influence de la société européenne. À l’âge où Sofia Nikolaïevna put diriger elle-même la maison de son père, son autorité dut s’exercer sur un Kalmouk, homme de confiance, qui, pour plaire à la seconde femme de son maître, avait trouvé tout simple de tyranniser la jeune fille. Le Kalmouk, ancien soldat de Pougatchef, rejeta tous les torts sur son ancienne maîtresse, et, le père de Sofia étant tombé malade, il réussit à gagner la confiance du vieillard. Il abusa même des privilèges de sa position pour commettre de petits larcins que Sofia crut devoir lui pardonner. Pendant l’absence de Sofia, qui suivit son mariage avec Alexis, le Kalmouk, qui tenait à gouverner seul, n’épargna rien pour arriver à son but ; il alla même jusqu’à parler de Sofia avec une liberté qui décida la jeune femme à réclamer contre le Kalmouk l’intervention de son vieux père. Celui-ci, pendant que le serviteur incriminé se justifiait, s’évanouit, et les soins que le Kalmouk lui donna durant la crise ne firent que fortifier l’autorité insolite contre laquelle Sofia s’était proposé de réagir. À partir de ce moment, le Kalmouk eut le bon esprit de ne pas trop s’enorgueillir de son triomphe ; il sut vivre en bon accord avec la femme d’Alexis Stépanovitch, qui, devant le lit même où son père venait d’expirer, tendit généreusement la main à un serviteur dont l’âme indépendante savait allier dans un mélange bizarre l’indocilité et le dévouement.

À la Chronique succèdent maintenant les Souvenirs. C’est par quelques pages d’autobiographie que se termine le livre de M. Aksakof. Le petit-fils de Stépane Mikhaïlovitch, le fils d’Alexis et de Sofia nous raconte avec une sensibilité pénétrante les premières années de son enfance. Son grand-père est mort ; M. Aksakof vit dans le domaine de sa famille avec ses parens et une de ses tantes qui ne s’est point mariée. Le temps a amené bien du changement dans la manière de voir des seigneurs russes; Alexis Stépanovitch, qui a quitté le service bientôt après son mariage, surveille, il est vrai, avec soin l’administration de ses biens; il est resté fidèle, à cet égard, à l’exemple du seigneur d’Aksakova. Nous assistons à un grand nombre de scènes rustiques, dont les moindres détails sont restés gravés dans la mémoire de l’auteur. Alexis Stépanovitch se montre plein de sollicitude pour le sort de ses paysans, et ceux-ci lui portent autant de respect et d’attachement qu’à leur ancien seigneur. Cependant Sofia Nikolaïevna, qui a dû quitter Oufa pour Aksakova, regrette vivement le séjour de la ville : elle ne peut se faire au calme de cette vie retirée; elle y apporte des sentimens et des habitudes qui auraient paru bien étranges à la vieille Anna Vassilievna, la mère de son mari. L’auteur ne nous dit point, il est, vrai, qu’elle se repente d’avoir uni son sort à celui d’Alexis Stépanovitch; mais les accès de tristesse auxquels elle est souvent en proie l’indiquent suffisamment. Au lieu de veiller aux soins du ménage, elle fait de la lecture sa principale occupation, et elle ne quitte ses livres que pour se consacrer à l’instruction de son fils, qui n’a d’autre maître qu’elle pendant sa première enfance. Lorsqu’il est en âge d’acquérir des connaissances plus étendues, elle consent à se séparer de lui malgré toute l’affection qu’elle lui porte. Les moyens d’éducation ne manquent plus, comme autrefois, dans cette partie reculée de la Russie, et Sofia Nikolaïevna conduit son fils au gymnase de Kazan. Puis, à peine les portes de cet établissement se sont-elles refermées sur lui, que la pauvre mère se reproche de l’avoir abandonné à des soins étrangers; elle veut le presser une dernière fois dans ses bras, et reprend seule le chemin de Kazan pendant un hiver rigoureux. L’enfant n’est pas moins désespéré que sa mère; le régime presque militaire de la maison lui inspire une sorte de terreur. Au reste, il n’est point le seul à qui cette discipline paraisse insupportable; la plupart de ses jeunes camarades s’y soumettent avec non moins de peine que lui. Toutefois cet esprit d’indépendance ne nuit point aux études; il règne même parmi ces jeunes esprits une ardeur studieuse qui rachète, et au-delà, leur penchant à la révolte. Une circonstance imprévue ne tarde pas à mettre ce zèle dans tout son jour. Le gouvernement décide qu’une université sera érigée à Kazan, et chacun aussitôt veut se rendre digne d’être admis dans le nouvel établissement. L’auteur y est reçu d’emblée, et il continue à nous décrire avec beaucoup de piquant et d’entrain les souvenirs que cette période de son existence a laissés dans son esprit. La principale distraction des élèves de l’université de Kazan consiste en représentations scéniques où plusieurs d’entre eux figurent aux applaudissemens de leurs camarades.

Tout en poursuivant ses études à Kazan, l’auteur de la Chronique n’oublie point Aksakova; il y revient chaque année. C’est avec un indicible bonheur qu’il abandonne de temps à autre les bancs de l’université pour reprendre la route qui conduit à Aksakova. Rien de plus touchant que la joie naïve avec laquelle il revoit le toit de la maison paternelle et les fidèles serviteurs qui courent à sa rencontre. Cette existence heureuse s’arrête à l’année 1806, époque de la mort de Prascovia, la veuve de Mikhaïl Maksimovitch, qui laisse à sa famille un riche héritage. Le moment est venu alors pour l’auteur de se choisir une carrière. Il part pour Saint-Pétersbourg, et le récit des adieux qu’il fait à ses camarades termine la seconde partie de ces mémoires.

Les derniers chapitres du livre ne nous offrent que les portraits de quelques-uns des personnages remarquables avec lesquels M. Aksakof est entré en relations à Saint-Pétersbourg. C’est en quelque sorte un supplément au récit de la première moitié de sa vie, et on y rencontre des détails qui jettent un nouveau jour sur l’histoire de la littérature russe. Nous assistons aux débuts d’un mouvement intellectuel dont les conséquences commencent à peine à se dérouler, et qui ramène la Russie à l’étude de ses origines, au culte de son antique génie. Quelques vues sur l’état présent de la société russe suffiront maintenant à compléter le tableau qu’a tracé M. Aksakof.

La transformation que les mœurs ont subie depuis quelques années dans l’intérieur de la Russie, sans être aussi profonde qu’au sein des capitales, n’en est pas moins très marquée; les mœurs se sont adoucies. On n’y rencontre plus, même dans les provinces les plus reculées, des monstres comme Mikhaïl Maksimovitch; cette classe d’hommes indomptables a disparu ainsi que les buffles et les chevaux sauvages qui peuplaient jadis les forêts séculaires du pays. Quoique le titre de chef de famille y soit généralement plus respecté que dans les villes, il ne donne point à celui qui le porte, comme au temps où vivait Stépane Mikhaïlovitch, un pouvoir à peu près illimité. L’instruction est encore peu répandue parmi les propriétaires campagnards, mais leurs rapports avec l’autorité ont singulièrement changé. A la fin du siècle dernier, les propriétaires russes qui habitaient leurs terres y vivaient, on vient de le voir, dans une complète indépendance, et les serfs n’avaient point de recours contre l’oppression. Maintenant aucun d’entre les seigneurs russes n’oserait braver ouvertement le contrôle des agens du gouvernement, et si ceux-ci ne savent point mériter leur respect, ils commencent du moins à se faire craindre; le régime de l’arbitraire touche à sa fin. En résumé. les conditions extérieures de l’état social se sont considérablement améliorées en Russie dans toutes les parties de l’empire depuis la fin du siècle dernier. A côté des progrès accomplis, il y a bien aussi cependant plus d’un abus nouveau à signaler. Aux monstrueux désordres de l’ancien temps ont succédé les vices odieux et les ridicules que Gogol nous a dépeints avec tant de verve, et, il est triste de le dire, la loyauté des propriétaires du siècle dernier a fait place à une souplesse parfois excessive. Le goût des plaisirs, pénétrant parmi les nouveaux propriétaires avec les lumières, a augmenté leurs besoins. Ils pressurent d’autant mieux leurs paysans, que les biens dont ils disposent, mal administrés, sont d’un moindre rapport. L’éloignement que les seigneurs russes éprouvaient jadis pour tout service public s’étant évanoui, et les communications étant devenues plus faciles, ils ne résident point habituellement dans leurs terres, et la plupart d’entre eux ont perdu le goût de l’agriculture et l’esprit pratique qui distinguaient leurs ancêtres. Si les hideux désordres et les abus de pouvoir que l’auteur de la Chronique a retracés sont maintenant impossibles en Russie, les passions qui les engendraient ne sont point éteintes pour cela; si elles ont perdu de leur effronterie, elles sont devenues plus basses. Qu’en est-il résulté? C’est que les relations qui rapprochaient autrefois les grands propriétaires des paysans ont fait place à une sorte d’inimitié sourde, d’autant plus dangereuse que ceux-ci semblent beaucoup moins disposés à porter aveuglément, comme ils le faisaient alors, le fardeau du servage.

Le jour où Pierre Ier imposa violemment au peuple russe un système d’administration et des usages tout à fait étrangers à son caractère et à ses traditions, il était facile de prévoir qu’une transformation aussi subite profiterait médiocrement à l’état moral des classes supérieures. L’empereur Nicolas l’avait compris à la fin de son règne; mais, en cherchant à régénérer la Russie par des mesures non moins oppressives que celles de Pierre Ier, il avait encore aggravé le mal. C’est surtout à ces mesures qu’il faut attribuer l’immoralité des fonctionnaires et l’affaissement que l’on remarquait, il y a peu d’années, en Russie, dans les classes lettrées. La sévérité en matière de gouvernement, lorsqu’elle s’applique à des hommes sans principes ou endurcis dans le vice, ajoute encore à leur corruption. Ce n’est point par des moyens violens que l’on parvient à raffermir un édifice qui chancelle : on l’étaie avec prudence pour en consolider les fondemens.

Une nouvelle ère semble heureusement commencer pour la Russie. La guerre qui vient de finir a mis à découvert sa déplorable condition. Le gouvernement et tous les hommes éclairés songent à y apporter un remède efficace. Une foule de projets, inspirés par un sentiment de patriotisme éclairé, circulent dans le pays. Les questions que l’on agite sont très variées; mais il en est deux surtout qui dominent toutes les autres : l’affranchissement des serfs et la réforme de l’administration.

L’émancipation des serfs est généralement considérée comme une chose urgente; toutes les améliorations qui sont à l’ordre du jour s’y rattachent indirectement. Comment songer à développer l’agriculture, l’industrie, le commerce, tant que le fond sur lequel reposent toutes ces branches de l’activité nationale ne sera point modifié? Comment aussi opérer les réformes militaires dont se préoccupe le gouvernement impérial, tant que l’armée russe sera recrutée parmi les serfs? Les projets d’émancipation abondent, il s’agit de choisir. Le gouvernement ne saurait hésiter plus longtemps; toutes les demi-mesures qu’il a prises depuis le commencement du siècle n’ont abouti qu’à répandre parmi les serfs une irritation dont les propriétaires finiraient par être victimes [10].

Parmi les conséquences que doit entraîner l’affranchissement des serfs russes, il en est une surtout qu’il importe de signaler dans l’intérêt même de la politique des tsars. En présence des classes de cette société sur lesquelles les idées mal comprises du XVIIIe siècle n’ont eu que trop d’empire, les nouveaux émancipés ne pourraient-ils donc contrebalancer, par leur initiative morale, des influences étrangères en définitive à la Russie? C’est la partie la plus saine de la société russe qui reprendrait ainsi une part légitime d’autorité, et qui ferait servir la réforme des esprits à une véritable transformation sociale.

Quant aux moyens les plus sûrs de porter un prompt remède aux désordres de l’administration, ils sont faciles à indiquer. Avant tout, il serait urgent d’autoriser la libre discussion de tous ses actes; le gouvernement pourrait puiser dans ce débat des renseignemens utiles, et les employés s’observeraient mieux, si leur conduite était rigoureusement surveillée par le public, observateur vigilant et incorruptible en Russie comme partout ailleurs. Toutefois cette innovation serait encore loin de suffire; il en est une autre que l’on recommande encore plus particulièrement au gouvernement russe : c’est l’abolition du tchine [11], institution qui le met souvent dans la nécessité de confier les postes les plus élevés de l’administration à des fonctionnaires dont le seul mérite est d’avoir parcouru tous les échelons administratifs. Dégagé de cette obligation, le gouvernement pourrait appeler à lui des hommes qui se tiennent éloignés du service public, ou y végètent dans des postes obscurs. Leur nombre est encore, cela est vrai, peu considérable, mais il augmente chaque jour, et l’avenir de la Russie est entre leurs mains; ils forment sans contredit l’élite de la société russe. Le gouvernement trouverait dans leurs rangs des employés intègres, d’une capacité reconnue, et, ce qui lui serait encore plus utile, des conseillers sincères. Le respect que lui inspire la mémoire de Pierre le Grand ne devrait point l’arrêter. Si ce souverain a créé le tchine, il a su aussi s’en affranchir : ce n’est point au milieu d’une troupe de courtisans insatiables d’honneurs qu’il choisit les hommes qui illustrèrent son règne. D’ailleurs l’institution du tchine a fait son temps; elle était destinée à remplacer les distinctions honorifiques de la cour des tsars, à donner aux Russes le goût du service civil, et surtout à répandre dans l’administration l’esprit de discipline qui manquait à l’ancien régime. Ces divers résultats nous semblent pleinement acquis, personne en Russie ne songe sérieusement à y réclamer les privilèges des anciens boyards; l’état n’y manque point d’employés, et s’il est un reproche à faire aux nobles russes, ce n’est point assurément d’être frondeurs et insubordonnés.

Les réformes que nous venons d’indiquer intéressent bien autrement le repos de l’Europe occidentale que les fortifications de Cronstadt ou de Sébastopol. Les goûts belliqueux que l’on a reprochés au gouvernement des tsars ne sont réellement populaires que dans les classes supérieures de la société russe. De tous les Slaves, le paysan moscovite est celui dont le sang est resté le plus pur, et le Slave est essentiellement pacifique. L’intérêt général demanderait donc que le gouvernement russe levât au plus vite les entraves que la constitution du pays oppose à la création d’une classe moyenne, car cette mesure assurerait bientôt en Russie le triomphe définitif du mouvement commercial et des arts sur les velléités guerrières. Après l’ère de réformes chimériques où nous place la Chronique des seigneurs d’Aksakova, ce serait l’ère des réformes sérieuses qui commencerait.


H. DELAVEAU.

  1. La déclaration de principes que Catherine II publia en 1768 sous le titre d’Instruction pour le code fut défendue en France par la censure.
  2. C’est ainsi que la tsarine couvrit la Sibérie de villes imaginaires, qu’un oukase de 1797 dut replacer au rang de villages.
  3. Pour flatter le vieux parti russe, Catherine alla jusqu’à lancer dans ses écrits quelques traits satiriques contre les modes françaises et les vices de son époque. Au fond, ces démonstrations n’avaient rien de sérieux, venant d’une souveraine qui, dès l’âge de treize ans, faisait de Bayle sa lecture favorite. Il en était de ces concessions faites par Catherine à l’esprit national comme du costume russe de fantaisie qu’elle portait à certaines époques solennelles. Le vieux parti russe savait à quoi s’en tenir sur cette tactique, et il ne cessa jamais de protester en secret contre les influences étrangères qui dominaient à la cour.
  4. Granges ou hangars.
  5. Encore aujourd’hui la police inspire aux paysans russes un sentiment de répulsion générale. Il y a peu d’années, un fabricant étranger de Moscou voulut lui livrer un de ses ouvriers. Celui-ci se réfugia immédiatement chez son seigneur, qui habitait Moscou. Il reconnaissait la faute dont il s’était rendu coupable et ne refusait point d’en subir les conséquences, mais il demandait à être battu dans la cour de son maître par les paysans de la commune à laquelle il appartenait.
  6. Diminutif de Spiridone.
  7. Cette habitude est encore très générale en Russie parmi le peuple; les personnes âgées, surtout les femmes, poussent fréquemment des gémissemens étouffés, et paraissent toujours sous le coup de quelque grand malheur.
  8. Au dire de l’auteur, qui a cru devoir cacher le véritable dénoûment de cette triste existence, pour ne pas éveiller les susceptibilités de la censure. En réalité, Mikhaïl Waksimovith fut assassiné par ses domestiques.
  9. L’ivrognerie chez certains Russes est une sorte d’affection intermittente. Plusieurs fois par an ils se sentent pris d’un irrésistible besoin de boissons alcooliques. Lorsqu’on refuse de leur en donner, ils entrent le plus souvent dans des accès de rage, appelés zapoï, qui les privent de raison, et cherchent à s’ôter la vie.
  10. La population agricole accepte maintenant en Russie, avec une crédulité qui dénote des dispositions assez inquiétantes, tous les bruits qui se rapportent à son prochain affranchissement. Ainsi au moment de la signature de la paix, les paysans prétendaient que le cinquième point, tenu secret dans les protocoles, concernait l’obligation de les libérer. Telle était la ferme conviction des paysans, qui avaient commencé à émigrer alors de l’Ukraine, avec femmes et enfans, vers le midi de l’empire.
  11. Cette institution, qui remonte au règne de Pierre Ier, assimile l’administration à l’armée; elle y établit une hiérarchie de grades qu’il est nécessaire de parcourir pour arriver à un grade supérieur. Toute fonction civile doit être remplie par un employé d’un grade déterminé : c’est une condition indispensable.