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De l’éducation religieuse
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Les Rayons de l’aube
Dernières études philosophiques
Stock (p. 195-201).
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XVI

DE L’ÉDUCATION RELIGIEUSE


À l’époque — il y a déjà vingt années — où je vis clairement comment l’humanité doit et peut vivre heureuse, tandis que, sans raison, elle s’opprime et ruine les générations les unes après les autres, j’ai voulu remonter de proche en proche jusqu’à la cause fondamentale de cette folie et de cette ruine. Tout d’abord, elle me sembla résider dans la fausse situation économique ; après je la vis dans la violence du gouvernement qui soutient cette situation ; maintenant je suis arrivé à la conviction que la cause fondamentale de tout ce mal, c’est la fausse doctrine religieuse qu’on impose par l’éducation.

Nous sommes si habitués au mensonge religieux qui nous entoure que nous ne remarquons pas l’effroyable bêtise et la cruauté dont est pleine la doctrine de l’Église. Nous ne les remarquons pas, mais les enfants, eux, les remarquent et leur âme se déforme irrémédiablement par cette doctrine. Nous n’avons qu’à comprendre clairement ce que nous faisons en enseignant aux enfants ce qu’on appelle l’instruction religieuse pour être effrayés du terrible crime qui résulte de cet enseignement. Pur, innocent, n’ayant été encore ni trompeur ni trompé, l’enfant s’adresse à nous, à des hommes qui savent la vie et qui possèdent ou peuvent posséder toutes les sciences connues de notre temps par l’humanité, il nous interroge sur ces principes suivant lesquels l’homme doit diriger sa vie ; et que lui répondons-nous ? Souvent même, nous ne lui répondons pas, mais nous devançons ses questions afin d’avoir prête la réponse à ses questions, nous lui répondons par la légende hébraïque, grossière, illogique, souvent stupide et surtout cruelle, que nous lui racontons soit en original, ou ce qui est pire, dans notre propre version. Nous lui donnons, en le lui faisant croire pour la sainte vérité, ce que nous savons être impossible et qui n’a pour nous aucun sens, à savoir : qu’il y a six mille ans une créature étrange et sauvage, que nous appelons Dieu, songea à créer le monde, qu’elle le créa ainsi que l’homme, et que l’homme a péché, que Dieu méchant l’a puni pour cela et nous tous avec lui ; puis qu’il a expié lui-même le péché par la mort de son fils, et que notre but principal consiste à attendrir ce Dieu et à s’affranchir des souffrances auxquelles il nous a destinés.

Il nous semble que ce n’est rien, que c’est même utile à un enfant, et nous l’entendons avec plaisir répéter toutes ces horreurs, sans réfléchir à cette terrible transformation, que nous ne remarquons pas parce qu’elle est spirituelle, et qui se produit à ce moment dans l’âme même de l’enfant. Nous pensons que l’âme de l’enfant est table rase, qu’on peut y écrire tout ce qu’on veut, mais c’est une erreur. Il y a chez l’enfant une vague lueur sur ce qu’il y a un commencement à tout, sur la cause de son existence, sur la force à laquelle il est soumis, et il a, non précise, non exprimable par les paroles, mais reconnue par toute l’existence, la plus haute idée qu’a tout homme sensé du commencement ; et tout à coup, au lieu de cela, on lui dit que ce commencement n’est qu’une folle terrible et méchante créature, le dieu hébraïque. L’enfant a une conception vague mais juste du but de cette vie qu’il voit dans le bonheur obtenu par la communion d’amour. Au lieu de cela, on lui dit que le but principal de la vie n’est que le caprice de ce Dieu fou, et que le but personnel de chacun est de se débarrasser des punitions éternelles réservées à quelques-uns et des souffrances que ce Dieu a imposées à tous. Dans chaque enfant il y a cette intuition que les devoirs de l’homme sont très compliqués et qu’ils sont d’ordre moral ; au lieu de cela, on lui dit que ses devoirs résident principalement dans la foi aveugle, dans les prières, dans la prononciation de certains mots à un certain moment, dans l’absorption d’un mélange de vin et de pain qui doit représenter le sang et le corps de Dieu, sans parler des icônes, des miracles, des récits immoraux de la Bible donnés comme exemples à nos actes, des miracles évangéliques, et de toute cette conception immorale contenue dans l’histoire sainte. C’est comme si quelqu’un faisait avec des séries de bylines russes, avec Dobrenia, Dick et les autres, en y ajoutant Jerouslan Lazarevitch, une doctrine entière et en la donnant aux enfants comme une histoire vraie. Il nous semble que ce n’est pas grave et cependant cet enseignement appelé instruction religieuse, donné parmi nous aux enfants est le plus grand crime qu’on puisse imaginer. Le meurtre, la brutalité, la violence envers les enfants, tout cela n’est rien en comparaison de ce crime.

Le gouvernement, les gouvernants, les classes puissantes ont besoin de ce mensonge, c’est lui qui fait leur puissance, et c’est pourquoi les classes dominantes sont toujours pour que ce mensonge soit fait aux enfants et influent sur les adultes un fort hypnotisme. Les hommes qui ne veulent pas le maintien de la fausse situation sociale, mais au contraire son changement, et surtout ceux qui veulent le bien pour les enfants avec lesquels ils entrent en communion, doivent de toutes leurs forces essayer de sauvegarder ces mêmes enfants de cette terrible tromperie. L’entière indifférence des enfants pour les questions religieuses, et la négation de toutes les formes religieuses, même sans aucun remplacement par une doctrine religieuse positive, est infiniment préférable à l’enseignement hébraïco-clérical le plus perfectionné.

Il me semble que pour tout homme qui a compris tout le danger de l’enseignement d’une doctrine fausse pour une vérité sainte, il ne peut exister de doute sur ce qu’il doit faire, même s’il n’a aucune conviction de religion positive à inculquer à l’enfant. Si je sais qu’une tromperie est une tromperie, je ne puis à aucun prix dire à un enfant qui m’interroge avec une foi naïve, qu’une certaine tromperie est une sainte vérité.

Ce serait mieux si je pouvais répondre la vérité à toutes ces questions auxquelles l’Église répond si faussement, mais si je ne puis le faire, je ne dois pas pour cela donner le mensonge pour la vérité, sûr qu’en se tenant à la vérité il ne peut sortir que du bien. En outre, il est inadmissible qu’un homme ne puisse parler à un enfant de la vérité religieuse positive qu’il professe.

Chaque homme sincère connaît le bien au nom duquel il vit ; qu’il le dise à l’enfant ou la vie le lui montrera, ainsi il agira bien et assurément ne nuira pas à l’enfant. J’ai écrit un livre intitulé la Doctrine chrétienne, dans lequel je voulais dire le plus simplement et le plus clairement ce que je professe. Ce livre n’était pas à la portée des enfants bien que j’aie eu les enfants spécialement en vue, quand je l’ai écrit. S’il me fallait expliquer tout de suite à l’enfant les principes de la doctrine religieuse que je crois la vérité, je lui dirais que nous sommes venus dans ce monde et y vivons non par notre volonté, mais par la volonté de celui que nous appelons Dieu, c’est pourquoi nous n’agirons bien que lorsque nous ferons cette volonté. Cette volonté consiste en ce que nous tous soyons heureux ; pour que nous tous soyons heureux, il n’y a qu’un moyen : il faut que chaque homme agisse envers les autres comme il veut qu’on agisse envers lui. Aux questions : comment naît le monde ? Qu’est-ce qui nous attend après la mort ? je répondrais à la première par l’aveu de mon ignorance et l’irrégularité d’une telle question (dans toute la doctrine bouddhiste cette question n’existe pas). À la deuxième je répondrais que la volonté de celui qui nous appelés à cette vie pour notre bien nous conduit probablement à la mort pour le même but.