Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 29

Fayard (p. 356-369).


XXIX

LE MARCHÉ.


Les deux aventuriers cheminaient gaiement côte à côte devisant entre eux de la pluie et du beau temps, se donnant mutuellement des nouvelles du désert, c’est-à-dire des chasses et des escarmouches avec les Indiens, et parlant des événements politiques qui, depuis quelques mois, avaient pris une certaine gravité et une importance inquiétante pour le gouvernement mexicain.

Mais tout en causant ainsi à bâtons rompus, s’adressant mutuellement des questions dont ils ne se donnaient pas la peine d’écouter les réponses, leur conversation n’avait d’autre but que de cacher la préoccupation secrète qui les agitait.

Dans leur précédente discussion, chacun d’eux avait voulu ruser, cherchant à se tirer mutuellement leurs secrets du cœur, le chasseur manœuvrant pour amener le soldat à une trahison, celui-ci ne demandant pas mieux que de se vendre et agissant en conséquence ; il était arrivé de cet assaut de ruses que tous deux s’étaient trouvés d’égale force et que chacun avait obtenu le résultat qu’il ambitionnait.

Mais là n’était plus positivement la question pour eux ; comme toutes les natures atrophiées, la réussite, au lieu de les satisfaire, avait donné dans leur esprit naissance à une foule de soupçons. John Davis se demandait quelle cause avait engagé le dragon à trahir aussi facilement les siens, sans stipuler de prime abord des avantages importants pour lui-même.

Car tout se cote en Amérique, l’infamie surtout est d’un excellent rapport.

De son côté le dragon trouvait que le chasseur avait bien facilement ajouté foi à ses paroles, et malgré les manières affectueuses de son compagnon, plus il approchait du camp de rôdeurs de frontières plus son malaise augmentait, car il commençait à craindre d’avoir donné tête baissée dans un piége et de s’être confié trop imprudemment à un homme dont la réputation était loin de le rassurer.

Voici dans quelle situation d’esprit les deux aventuriers se trouvaient vis-à-vis l’un de l’autre, une heure à peine après avoir quitté l’endroit où ils s’étaient si fortuitement rencontrés.

Cependant chacun cachait avec soin ses appréhensions au fond de son cœur ; rien n’en apparaissait au dehors ; au contraire, ils redoublaient de politesse et d’obséquiosité l’un envers l’autre, se traitant plutôt comme des frères chéris charmés de se revoir après une longue absence, que comme des hommes qui deux heures auparavant s’étaient parlé pour la première fois.

Le soleil était couché depuis environ une heure, la nuit était sombre lorsqu’ils arrivèrent à peu de distance du camp du Jaguar dont les feux de bivouac étincelaient dans l’ombre, se reflétant avec de fantastiques effets de lumière, sur les objets environnants, et imprimant au paysage abrupte de la prairie un cachet d’une majesté sauvage.

— Nous voici arrivés, dit le chasseur en arrêtant son cheval et se tournant vers son compagnon ; nul ne nous a aperçus : vous pouvez encore retourner sur vos pas sans craindre d’être poursuivi ; que décidez-vous ?

— Canarios ! compagnon, répondit le soldat en haussant légèrement les épaules d’un air de dédain, je ne suis pas venu jusqu’ici pour me morfondre à l’entrée du camp, permettez-moi de vous faire observer avec tous les respects que je vous dois que votre remarque me semble au moins singulière.

— Je me devais à moi-même de vous la faire ; qui sait si vous ne regretterez pas demain la démarche hasardeuse que vous tentez aujourd’hui ?

— C’est possible. Eh bien ! que voulez-vous, j’en courrai les risques ; ma détermination est prise, elle est immuable. Ainsi poussons en avant au nom de Dieu.

— À votre aise, caballero ; avant un quart d’heure vous serez en présence de celui que vous désirez voir, vous vous expliquerez avec lui, ma tâche sera accomplie.

— Et je n’aurai plus que des remercîments à vous adresser, interrompit vivement le soldat ; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, nous pouvons attirer l’attention et devenir le but d’une balle, ce dont, pour ma part, je vous avoue que je me soucie médiocrement.

Le chasseur, sans répondre, fit sentir l’éperon à son cheval et ils continuèrent à s’avancer.

Au bout de quelques minutes, ils se trouvèrent dans le cercle de lumière projeté par la flamme des brasiers ; presque aussitôt le bruit sec d’un rifle qu’on arme se fit entendre, et une voix brusque leur cria d’arrêter au nom du diable.

L’injonction pour ne pas être positivement polie n’en était pas moins péremptoire, les deux aventuriers jugèrent prudent de s’y conformer.

Plusieurs hommes armés sortirent alors des retranchements, et l’un d’eux, s’adressant aux étrangers, leur demanda qui ils étaient et ce qu’ils voulaient à une heure aussi indue.

— Qui nous sommes ? répondit l’Américain, des amis ; ce que nous voulons ? entrer au plus vite.

— Tout cela est bel et bon, reprit l’autre, mais si vous ne déclinez pas vos noms, vous n’entrerez pas de sitôt, d’autant plus que l’un de vous porte un uniforme qui n’est pas en odeur de sainteté parmi nous.

— C’est bon, Ruperto, répondit l’Américain, je suis John Davis, vous me connaissez, je pense ; ainsi livrez-moi passage sans plus tarder, je réponds de ce caballero, qui a à faire à votre chef une communication importante.

— Soyez le bienvenu, master John : ne m’en veuillez pas, vous savez que la prudence est la mère de la sûreté.

— Oui, oui, fit en riant l’Américain, du diable si vous vous compromettez jamais légèrement, vous, compadre.

Ils entrèrent alors dans le camp sans autre obstacle.

Les rôdeurs de frontières dormaient pour la plupart étendus autour des brasiers ; seulement un cordon de sentinelles vigilantes, placées aux barrières du camp, veillaient à la sécurité commune.

John Davis mit pied à terre, en invitant son compagnon à l’imiter ; puis, lui faisant signe de le suivre, il s’avança vers une tente, à travers la toile de laquelle on voyait briller une lumière faible et tremblotante.

Arrivé à l’entrée de la tente, le chasseur s’arrêta, et après avoir frappé deux fois dans ses mains :

— Dormez-vous, Jaguar ? demanda-t-il d’une voix contenue.

— Est-ce vous, John Davis, mon vieux camarade ? répondit-on aussitôt de l’intérieur.

— Oui.

— Alors venez, je vous attends avec impatience.

L’Américain souleva le rideau qui servait à marquer l’entrée, et s’introduisit dans la tente, le soldat se glissa après lui, le rideau retomba après eux.

Le Jaguar, assis sur un crâne de bison, feuilletait une volumineuse correspondance à la lueur douteuse d’un candil ; dans un coin de la tente, on voyait deux ou trois peaux d’ours étendues, destinées sans doute à servir de lit. À la vue des arrivants, le jeune homme replia ses papiers et les renferma dans une petite cassette de fer, dont il cacha la clef dans sa poitrine, puis il leva la tête et jeta un regard inquiet sur le dragon.

— Qu’est ceci ? John, dit-il ; nous amenez-vous des prisonniers ?

— Non, répondit celui-ci ; ce caballero désirait absolument vous voir pour certaines raisons qu’il vous expliquera lui-même, j’ai cru devoir le satisfaire.

— Bien, nous nous occuperons de lui dans un instant ; qu’avez-vous fait, vous ?

— Ce dont vous m’aviez chargé.

— Ainsi vous vous avez réussi ?

— Complétement.

— Bravo ! mon ami ; contez-moi donc cela.

— À quoi bon des détails, répondit l’Américain, en désignant de l’œil le dragon immobile et impassible à deux pas.

Le Jaguar le comprit.

— C’est juste, dit-il ; voyons un peu de quel bois est fait cet homme, et, s’adressant au soldat : Approchez, mon brave, ajouta-t-il.

— Me voici à vos ordres, mon capitaine.

— Comment vous nommez-vous ?

— Gregorio Felpa. Je suis dragon, ainsi que vous pouvez le voir à mon uniforme, seigneurie.

— Quel motif vous a fait désirer me voir ?

— L’envie de vous rendre un important service, seigneurie.

— Je vous remercie ; mais ordinairement les services sont chers en diable, et je ne suis pas riche.

— Vous le deviendrez.

— Je le désire. Mais quel est ce grand service que vous avez l’intention de me rendre ?

— Je vais m’expliquer en deux mots. Dans toute question politique il y a deux faces ; cela dépend du point de vue auquel on se place. Je suis enfant du Texas, fils d’un Américain du Nord et d’une Indienne, ce qui veut dire que je déteste cordialement les Mexicains.

— Au fait.

— M’y voilà. Soldat malgré moi, le général Rubio m’a chargé pour le capitaine Melendez d’une dépêche, dans laquelle il lui assigne un rendez-vous où il doit le rejoindre afin d’éviter le Rio Secco, où, dit-on, vous avez l’intention de vous embusquer pour enlever la conducta.

— Ah ! ah ! fit le Jaguar, devenu tout à coup attentif ; mais comment connaissez-vous le contenu de cette dépêche ?

— D’une manière toute simple. Le général a en moi la plus entière confiance. Il m’a lu la dépêche, d’autant plus que c’est moi qui suis chargé par lui de servir de guide au capitaine pour atteindre le lieu du rendez-vous.

— Ainsi vous trahissez votre chef ?

— Est-ce donc le nom que vous donnez à mon action ?

— Je parle au point de vue du général.

— Et au vôtre ?

— Quand nous aurons réussi, je vous le dirai.

— Bien, répondit-il nonchalamment.

— Vous avez cette dépêche ?

— La voilà.

Le Jaguar la prit, l’examina attentivement, la tournant et la retournant dans ses doigts, puis il fit le geste de la décacheter.

— Arrêtez ! s’écria vivement le soldat.

— Pourquoi donc ?

— Parce que si vous la décachetez, je ne pourrai plus la remettre à celui auquel elle est destinée.

— Comment dites-vous cela ?

— Vous ne me comprenez pas, fit le soldat avec une impatience mal dissimulée.

— C’est probable, répondit le capitaine.

— Je ne vous demande que de m’écouter cinq minutes.

— Parlez.

— Le rendez-vous assigné au capitaine par le général est à la laguna del Venado. Avant que d’arriver à cet endroit, se trouve un défilé assez étroit et fort boisé.

— Le défilé del Palo-Muerto, je le connais.

— Bien. Vous vous embusquerez là, à droite et à gauche dans les halliers, et lorsque passera la conducta vous l’assaillirez de tous les côtés à la fois ; il est impossible qu’elle vous échappe si, comme je le suppose, vos dispositions sont bien prises.

— Oui, l’endroit est des plus favorables pour un coup de main ; mais qui me garantit que la conducta traversera ce défilé et non le Rio-Secco ?

— Moi.

— Comment, vous ?

— Certainement, puisque je servirai de guide.

— Hum ! voilà que nous ne nous entendons plus.

— Mais si, au contraire ; je vais vous quitter, j’irai rejoindre le capitaine auquel je remettrai la dépêche du général ; bon gré mal gré il sera contraint de me prendre pour guide, et je l’amènerai dans vos mains aussi sûrement qu’un novillo qu’on conduit à la boucherie.

Le Jaguar lança au soldat un regard qui semblait vouloir fouiller jusqu’au fond de son cœur.

— Vous êtes un hardi compagnon, lui dit-il ; mais vous arrangez, à mon avis, les événements un peu trop à votre guise. Je ne vous connais pas, moi ; voici la première fois que je vous vois, et, pardonnez-moi d’être franc, c’est pour conclure une trahison. Qui me répond de votre fidélité ? Si je suis assez niais pour vous laisser partir tranquillement, qui m’assure que vous ne vous tournerez pas contre moi ?

— Mon intérêt d’abord ; si vous vous emparez grâce à moi de la conducta, vous me donnerez cinq cents onces.

— Ce n’est pas trop cher ; cependant permettez-moi encore une objection.

— Faites, seigneurie.

— Rien ne me prouve que l’on ne vous a pas promis le double pour vous emparer de moi.

— Oh ! fit-il avec un geste de dénégation.

— Dame, écoutez donc, on a vu des choses plus singulières, et pour si peu que vaille ma tête, je vous avoue que j’ai la faiblesse d’y tenir extraordinairement ; aussi je vous avertis que si vous n’avez pas de meilleures garanties à me donner, l’affaire est rompue.

— Ce serait dommage.

— Je le sais bien, mais c’est de votre faute et non de la mienne ; c’était à vous à mieux prendre vos mesures avant que de me venir trouver.

— Ainsi rien ne pourra vous convaincre de ma bonne foi ?

— Rien.

— Voyons, il faut en finir, s’écria le soldat avec impatience.

— Je ne demande pas mieux.

— Il est bien entendu entre nous, seigneurie, que vous me donnerez cinq cents onces d’or ?

— Si par votre moyen je m’empare de la conducta de plata.

— Pardieu !

— Je vous les promets.

— Cela suffit ; je sais que jamais vous ne manquez à votre parole.

Alors il déboutonna sa veste d’uniforme, prit un sachet suspendu à son cou par une chaînette d’acier et le présenta au capitaine :

— Connaissez-vous cela ? lui dit-il.

— Certes, répondit le Jaguar en se signant dévotement, c’est une relique.

— Bénite par le pape, ainsi que le prouve cette attestation.

— C’est vrai.

Il l’ôta de son cou et la plaça dans les mains du jeune homme, puis, croisant le pouce de la main droite sur celui de la main gauche, il dit d’une voix ferme et accentuée :

— Moi, Gregorio Felpa, je jure, sur cette relique, d’accomplir fidèlement toutes les clauses du marché que je viens de conclure avec le noble capitaine nommé le Jaguar : si je fausse mon serment, je renonce dès aujourd’hui à tout jamais à la part que j’espère en paradis et je me voue aux flammes éternelles de l’enfer. — Maintenant, ajouta-t-il, gardez cette précieuse relique : vous me la rendrez à mon retour.

Le capitaine, sans répondre, la suspendit immédiatement à son cou.

Étrange contradiction du cœur humain, anomalie inexplicable : ces hommes, ces Indiens, païens pour la plupart, malgré le baptême qu’il ont reçu, et qui, tout en affectant de suivre ostensiblement les règles de notre religion, pratiquent en secret les rites de leur culte, ont une foi vive dans les reliques et les amulettes ; tous en portent au cou dans de petits sachets, et ces hommes, dissolus et pervers, pour lesquels il n’y a rien de sacré, qui se rient des sentiments les plus nobles, dont la vie se passe à imaginer des fourberies et à machiner des trahisons, professent un si grand respect pour ces reliques, qu’il n’y a pas d’exemple qu’un serment, prêté sur l’une d’elles, ait été jamais faussé.

Explique qui voudra ce fait extraordinaire, quant à nous, nous nous bornons à le constater.

Devant le serment prêté par le soldat les soupçons du Jaguar s’évanouirent immédiatement pour faire place à la plus entière confiance.

La conversation perdit le ton gourmé qu’elle avait eu jusqu’à ce moment, le soldat s’assit sur un crâne de bison, et les trois hommes, désormais d’accord, discutèrent de bonne amitié les meilleurs moyens à employer pour ne pas subir un échec.

Le plan proposé par le soldat était d’une simplicité et d’une facilité d’exécution qui en garantissaient le succès, aussi fut-il adopté dans toutes ses parties et la discussion ne roula que sur les questions de détail.

Enfin, à une heure assez avancée de la nuit, les trois hommes se séparèrent, afin de prendre quelques instants d’un repos indispensable entre les fatigues de la journée qui venait de s’écouler et celles qu’ils auraient à supporter le jour suivant.

Gregorio dormit, suivant l’expression espagnole, a pierna suelta, c’est-à-dire qu’il ne fit qu’un somme.

Deux heures environ avant le lever du soleil, le Jaguar se pencha sur le dormeur et le réveilla ; le soldat se leva aussitôt, se frotta un instant les yeux, et au bout de cinq minutes il était aussi dispos et aussi frais que s’il avait dormi quarante-huit heures.

— Il est temps de partir, lui dit le Jaguar à demi-voix ; John Davis a lui-même bouchonné et sellé votre cheval, venez.

Ils sortirent de la tente ; en effet, l’Américain tenait en bride le cheval du soldat, celui-ci se mit en selle d’un bond sans se servir des étriers afin de montrer qu’il était parfaitement reposé.

— Surtout, observa le Jaguar, la plus grande prudence, veillez avec soin sur vos paroles et sur vos moindres gestes, vous allez avoir affaire à l’officier le plus brave et le plus fin de toute l’armée mexicaine.

— Rapportez-vous-en à moi, capitaine. Canarios ! l’enjeu est trop beau pour que je risque de perdre la partie.

— Un mot encore.

— Je vous écoute.

— Arrangez-vous de façon à n’arriver qu’à la nuit tombante au défilé, l’obscurité entre pour beaucoup dans le succès d’une surprise ; et maintenant, adieu et bonne chance !

— Je vous en souhaite autant.

Le Jaguar et l’Américain escortèrent le dragon jusqu’aux barrières afin de le faire reconnaître par les sentinelles avancées qui, sans cette précaution, auraient, à cause de l’uniforme qu’il portait, impitoyablement tiré sur lui.

Puis, lorsqu’il eut quitté le camp, les deux hommes le suivirent des yeux aussi longtemps qu’ils purent distinguer sa noire silhouette glissant comme une ombre à travers les arbres de la forêt, où elle ne tarda pas à disparaître.

— Hum ! fit John Davis, voilà ce que j’appelle un coquin émérite ; il est plus rusé qu’un opossum. By god ! quel hideux drôle !

— Eh ! mon ami, répondit négligemment le Jaguar, il faut des hommes de cette trempe, sans cela que deviendrions-nous, nous autres ?

— C’est juste. C’est nécessaire comme la peste et la lèpre ; mais c’est égal, j’en reviens à mon dire : c’est le coquin le plus complet que j’aie jamais vu, et Dieu sait la magnifique collection qui a défilé devant moi pendant le cours de mon existence !

Quelques minutes plus tard, les rôdeurs de frontières levaient le camp et montaient à cheval pour se rendre au défilé, où ils avaient donné rendez-vous à Gregorio Felpa, l’assistente du général Rubio, qui avait mis en lui une confiance dont le soldat était si digne sous tous les rapports.