Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 25

Fayard (p. 305-318).


XXV

UNE EXPLICATION.


De même que tous les hommes dont la plus grande partie de l’existence se passe au désert, le Jaguar était doué d’une excessive prudence jointe à une extrême circonspection.

Quoique bien jeune encore, sa vie avait été mêlée de tant de péripéties étranges, il avait été acteur dans des scènes si extraordinaires, que de bonne heure il s’était accoutumé à renfermer ses émotions dans son cœur et à conserver sur son visage, quoi qu’il vît ou qu’il éprouvât, cette impassibilité marmoréenne qui caractérise les Indiens et dont ceux-ci se sont fait une arme redoutable contre leurs ennemis.

En entendant tout à coup résonner à l’improviste à son oreille la voix de Tranquille, le jeune homme avait senti un frisson intérieur agiter son corps, il avait froncé les sourcils, et s’était demandé mentalement comment il se faisait que le chasseur le vînt ainsi relancer dans son campement et quelle raison assez forte le poussait à agir ainsi, d’autant plus que sa liaison avec le Canadien, sujette à des intermittences, se trouvait en ce moment dans des termes sinon complètement hostiles, du moins fort éloignés d’être amicaux.

Cependant le jeune homme, chez lequel le sentiment de l’honneur parlait haut et que la démarche tentée auprès de lui par un homme de la valeur de Tranquille flattait plus qu’il ne lui plaisait de le laisser voir, cacha l’appréhension qui l’agitait et s’avança vivement et le sourire aux lèvres au-devant du chasseur.

Celui-ci n’était pas seul ; le Cœur-Loyal l’accompagnait.

Le maintien du Canadien, sans être gourmé, était cependant réservé, ses manières froides et son visage voilé par un nuage de tristesse.

— Soyez le bienvenu à mon campement, chasseur, lui dit amicalement le Jaguar en lui tendant la main.

— Merci, répondit laconiquement le Canadien sans toucher la main qui lui était offerte.

— Je suis heureux de vous voir, reprit le jeune homme sans se formaliser. Quel hasard vous a amené de ce côté ?

— Mon compagnon et moi nous sommes en chasse depuis longtemps déjà ; la fatigue nous accable ; la fumée de votre camp nous a attirés.

Le Jaguar feignit de prendre pour argent comptant cette défaite maladroite d’un homme qui se flattait avec raison d’être un des plus robustes coureurs des bois du désert.

— Venez donc prendre place au feu de ma tente, et veuillez considérer tout ce qui est ici comme vous appartenant, et agir en conséquence.

Le Canadien s’inclina sans répondre et suivit, ainsi que le Cœur-Royal, le Jaguar qui les précédait et les guidait dans les méandres du camp.

Arrivés au feu, dans lequel le jeune homme jeta quelques brassées de bois sec, les chasseurs s’assirent sur des crânes de bison placés là en guise de siéges, puis, sans rompre le silence, ils bourrèrent leurs pipes et commencèrent à fumer.

Le Jaguar les imita.

Les blancs qui parcourent les prairies et dont la vie se passe à chasser ou à trapper dans ces vastes solitudes, ont, à leur insu, pris la plupart des habitudes et des coutumes des Peaux-Rouges avec lesquels les exigences de leur position les mettent continuellement en rapport.

Une chose digne de remarque, c’est la tendance des hommes civilisés à retourner à la vie sauvage, la facilité avec laquelle les chasseurs, pour la plupart nés dans de grands centres de population, oublient leurs habitudes de confort, abandonnent les coutumes des villes et renoncent aux usages suivant lesquels ils se sont gouvernés pendant la première partie de leur vie, pour adopter les mœurs et jusqu’aux coutumes des Peaux-Rouges.

Beaucoup d’entre ces chasseurs poussent cela si loin, que le plus grand compliment qu’on puisse leur faire est de feindre de les prendre pour des guerriers indiens.

Nous devons avouer que par contre les Peaux-Rouges ne sont nullement jaloux de notre civilisation, dont ils se soucient médiocrement, et que ceux que le hasard ou des raisons commerciales amènent dans les villes, et quand nous disons villes, nous parlons de cités comme New-York ou la nouvelle-Orléans, ces Indiens, disons-nous, loin d’être émerveillés par ce qu’ils voient, jettent autour d’eux des regards de pitié, ne comprenant pas que des hommes consentent de gaieté de cœur à s’enfermer dans des espèces de cages enfumées qu’ils nomment des maisons, à user leur vie dans des travaux ingrats, au lieu d’aller vivre au grand air dans les vastes solitudes, chassant les bisons, les ours et les jaguars, sous l’œil de Dieu.

Les sauvages ont-ils complétement tort de penser ainsi ?

Leur raisonnement est-il faux ?

Nous ne le croyons pas.

La vie du désert a, pour l’homme dont le cœur est encore assez ouvert pour en comprendre les émouvantes péripéties, des charmes enivrants que l’on n’éprouve que là, et que l’existence mathématiquement étriquée des villes ne peut en aucune façon faire oublier, si on en a une seule fois goûté.

D’après les principes de l’étiquette indienne fort stricte sur les questions de politesse, nulle question ne doit être adressée aux étrangers qui s’assoient au foyer du campement tant qu’il ne leur plaît pas d’entamer l’entretien.

Sous la hutte de l’Indien, un hôte est considéré comme envoyé par le Grand-Esprit ; il est sacré pour celui qu’il visite, tout le temps qu’il lui plaît de demeurer auprès de lui, quand même il serait son ennemi mortel.

Le Jaguar, fort au fait des coutumes des Peaux-Rouges, demeura silencieusement accroupi auprès de ses hôtes fumant et réfléchissant, attendant patiemment qu’il leur plût de prendre la parole.

Enfin, après un laps de temps assez long, Tranquille secoua sur l’ongle de son pouce la cendre de sa pipe, et se tournant vers le jeune homme :

— Vous ne m’attendiez point, n’est-ce pas ? lui dit-il.

— En effet, répondit celui-ci ; cependant croyez bien que, pour être inespérée, votre visite ne m’en est pas moins agréable.

Le chasseur plissa les lèvres d’une façon singulière.

— Qui sait ? murmura-t-il, répondant plutôt à ses pensées qu’aux paroles du Jaguar, peut-être oui, peut-être non ; le cœur de l’homme est un livre mystérieux et indéchiffrable dans lequel seuls les fous croient pouvoir lire.

— Il n’en est pas ainsi du mien, chasseur, vous le connaissez assez pour le savoir.

Le Canadien secoua la tête.

— Vous êtes jeune encore ; ce cœur dont vous me parlez vous est inconnu à vous-même ; dans la courte période que votre existence comporte, le vent des passions n’a pas encore soufflé sur vous et ne vous a pas courbé sous sa puissante étreinte ; attendez, pour répondre sûrement, que vous ayez aimé et souffert ; alors, si vous avez bravement soutenu le choc, si vous avez résisté à l’ouragan de la jeunesse, il vous sera permis de porter haut la tête.

Ces paroles furent prononcées avec un accent sévère, mais cependant nullement empreint d’amertume.

— Vous êtes dur pour moi, aujourd’hui, Tranquille, répondit tristement le jeune homme. En quoi puis-je avoir démérité à vos yeux ? Quel acte répréhensible ai-je commis ?

— Aucun, du moins je me plais à le croire ; mais je crains que bientôt… Il s’arrêta et hocha douloureusement la tête.

— Achevez ! s’écria vivement le jeune homme.

— À quoi bon ? reprit-il ; que suis-je, moi, pour vous imposer une morale que vous mépriserez sans doute, et des conseils qui seront les mal venus ? Mieux vaut garder le silence.

— Tranquille ! répondit le jeune homme avec une émotion dont il ne fut pas maître, depuis longtemps déjà nous nous connaissons, vous savez l’estime et le respect que j’ai pour vous, parlez ! Quoi que vous ayez à dire, quelque rudes que soient les reproches que vous m’adresserez, je vous écouterai, je vous le jure.

— Bah ! oubliez ce que je vous ai dit ; j’ai eu tort de vouloir me mêler de vos affaires : dans la prairie, chacun ne doit songer qu’à soi, n’en parlons donc plus.

Le Jaguar lui lança un long et profond regard.

— Soit, répondit-il ; n’en parlons plus.

Il se leva et fit quelques pas d’un air agité ; puis, revenant brusquement près du chasseur :

— Excusez-moi, lui dit-il, de n’avoir pas encore songé à vous offrir des rafraîchissements, mais voici l’heure du repas ; j’espère que votre compagnon et vous vous me ferez l’honneur de partager mon frugal déjeuner.

En parlant ainsi, le Jaguar fixait sur le Canadien un regard d’une expression singulière.

Tranquille eut une seconde d’hésitation.

— Ce matin, au lever du soleil, dit-il enfin, mon ami et moi nous avons mangé, quelques minutes avant d’entrer dans votre camp.

— J’en étais sûr ! s’écria avec explosion le jeune homme. Oh ! oh ! maintenant mes doutes sont dissipés, vous refusez l’eau et le sel à mon feu, chasseur.

— Moi ? mais vous vous…

— Oh ! interrompit-il avec violence, pas de dénégations, Tranquille ; ne cherchez pas de prétextes indignes de vous et de moi ; vous êtes un homme trop loyal et trop sincère pour ne pas être franc, cuerpo de Cristo ! Ainsi que moi, vous connaissez la loi des prairies : on ne rompt pas le jeûne avec un ennemi. Maintenant, s’il vous reste au fond de l’âme une seule parcelle de ces sentiments de bienveillance que vous avez eus pour moi à une autre époque, expliquez-vous clairement et sans ambages, je l’exige !

Le Canadien parut réfléchir quelques minutes, puis tout à coup il s’écria résolûment :

— Au fait, vous avez raison, Jaguar, mieux vaut nous expliquer comme de francs chasseurs que de biaiser vis-à-vis l’un de l’autre comme des Peaux-Rouges, et puis nul homme n’est infaillible : je puis me tromper aussi bien qu’un autre, et Dieu est témoin que je voudrais qu’il en fût ainsi.

— Je vous écoute, et, sur l’honneur, si les reproches que vous m’adresserez sont fondés, je le reconnaîtrai.

— Bien, fit le chasseur d’un ton plus amical que celui qu’il avait employé jusqu’alors, vous parlez en homme, mais peut-être, ajouta-t-il en désignant le Cœur-Loyal qui, par discrétion, faisait le geste de se retirer, préférez-vous que notre entretien soit secret.

— Au contraire, répondit vivement le Jaguar, ce chasseur est votre ami, j’espère que bientôt il sera le mien, je ne veux rien avoir de caché pour lui.

— Je désire ardemment, pour ma part, dit en s’inclinant le Cœur-Loyal, que le léger nuage qui s’est élevé entre vous et Tranquille se dissipe comme la vapeur folle que chasse la brise du matin, afin de faire avec vous plus ample connaissance, et puisque vous le voulez, j’assisterai à votre conversation.

— Merci, caballero. Maintenant, parlez, Tranquille, je suis prêt à entendre les griefs que vous supposez avoir à articuler contre moi.

— Malheureusement, dit Tranquille, la vie étrange que vous menez depuis votre arrivée dans ces régions prête le flanc aux suppositions les moins favorables, vous avez enrôlé une tourbe de gens sans aveu, de rôdeurs de frontières, mis au ban de la société et vivant complétement au dehors de la loi commune des peuples civilisés.

— Sommes-nous donc obligés, nous hommes des déserts, coureurs des bois et chasseurs des prairies, de nous astreindre à toutes les mesquines exigences des villes ?

— Oui, jusqu’à un certain point, c’est-à-dire qu’il ne nous est pas permis de nous poser en état de révolte ouverte contre les institutions d’hommes qui, malgré que nous nous sommes séparés d’eux, n’en demeurent pas moins nos frères, et auxquels nous continuons à appartenir par notre couleur, notre religion, notre naissance et les liens de famille qui nous rattachent à eux et que nous n’avons pu briser.

— Soit, j’admets jusqu’à un certain point la justesse de votre raisonnement ; mais en supposant que les hommes que je commande soient réellement des bandits, des rôdeurs de frontières, ainsi que vous les nommez, savez-vous quel mobile les fait agir ? Pouvez-vous porter contre eux une accusation quelconque ?

— Patience, je n’ai point fini encore.

— Continuez donc alors.

— Puis, à côté cette troupe de bandits dont vous êtes ostensiblement le chef, vous avez contracté des alliances avec les Peaux-Rouges, avec les Apaches entre autres, les plus effrontés pillards de la prairie ; est-ce vrai ?

— Oui et non, mon ami, en ce sens que l’alliance que vous me reprochez n’a jamais existé jusqu’à présent ; mais que, ce matin même, elle a dû être conclue par deux de mes amis avec le Renard-Bleu, un des chefs apaches les plus renommés.

— Hum ! voilà une malheureuse coïncidence.

— Pourquoi cela ?

— Savez-vous ce qu’ont fait cette nuit vos nouveaux alliés ?

— Comment le saurai-je, puisque je ne sais où ils sont et que même je n’ai pas encore la nouvelle officielle du traité passé avec eux ?

— Ah ! eh bien, je vais vous le dire, moi : ils ont attaqué la venta del Potrero et l’ont brûlée de fond en comble.

La prunelle fauve du Jaguard lança un éclair de fureur ; il bondit sur ses pieds en saisissant convulsivement son rifle.

— Vive Dios ! s’écria-t-il d’une voix stridente, ont-ils donc fait cela ?

— Ils l’ont fait, et l’on suppose que c’est à votre instigation.

Le Jaguar haussa les épaules avec dédain.

— Dans quel but ? dit-il. Mais doña Carmela, qu’est-elle devenue ?

— Elle est sauvée, grâce à Dieu !

Le jeune homme poussa un soupir de soulagement.

— Et vous avez cru à une telle infamie de ma part ? dit-il d’un ton de reproche.

— Je ne le crois plus, répondit le chasseur.

— Merci, merci, mais, vive Dieu ! les démons paieront cher le crime qu’ils ont commis, je vous le jure ; maintenant, continuez.

— Malheureusement si vous êtes parvenu à vous disculper sur mon premier grief, je doute qu’il vous soit possible d’en faire autant pour le second.

— Dites toujours.

— Une conducta de plata commandée par le Capitaine Melendez est en route pour Mexico.

Le jeune homme tressaillit légèrement.

— Je le sais, dit-il brièvement.

Le chasseur jeta sur lui un regard interrogateur.

— On dit…, reprit-il avec une certaine hésitation.

— On dit, interrompit nettement le Jaguar, que je suis la conducta à la piste, et que, le moment propice venu, je l’attaquerai à la tête de mes bandits et que je m’emparerai de l’argent, n’est-ce pas cela ?

— Oui.

— On a raison, répondit froidement le jeune homme, c’est en effet mon intention, après ?

Tranquille bondit de surprise et d’indignation à cette cynique réponse.

— Oh ! s’écria-t-il avec douleur, c’est donc vrai, ce qu’on rapporte de vous ? Vous êtes donc véritablement un bandit ?

Le jeune homme sourit avec amertume.

— Peut-être ! dit-il d’une voix sourde, Tranquille, votre âge est double du mien, votre expérience est grande : pourquoi juger témérairement sur les apparences ?

— Comment ! sur les apparences ? N’avez-vous pas vous-même avoué ?

— Oui, j’ai avoué.

— Vous méditez donc un vol ?

— Un vol ! s’écria-t-il en rougissant d’indignation, mais, se remettant aussitôt : C’est vrai, ajouta-t-il, vous devez le supposer !

— Quel autre nom donner à une action aussi infâme ? s’écria le chasseur avec violence.

Le Jaguar releva vivement la tête comme s’il avait eu l’intention de répondre, mais ses lèvres demeurèrent muettes.

Tranquille le considéra un instant avec un mélange de pitié et de tendresse, et se tournant vers le Cœur-Loyal :

— Venez, dit-il, mon ami, nous ne sommes demeurés que trop longtemps ici.

— Arrêtez ! s’écria le jeune homme ; ne me condamnez pas ainsi ; je vous le répète, vous ignorez quels motifs me font agir.

— Quels qu’ils soient, ces motifs ne peuvent être honorables ; je n’en vois d’autres que le pillage et le meurtre.

— Oh ! fit le jeune homme en cachant avec douleur sa tête dans ses mains.

— Partons reprit Tranquille.

Le Cœur-Loyal avait attentivement et froidement examiné cette scène étrange.

— Un instant, dit-il ; faisant alors un pas en avant, il posa la main sur l’épaule du Jaguar.

Celui-ci releva la tête :

— Que me voulez-vous ? lui demanda-t-il.

— Écoutez-moi, caballero, répondit le Cœur-Loyal d’une voix profonde ; je ne sais pourquoi, mais un secret pressentiment me dit que votre conduite n’est pas aussi infâme que tout porte à le supposer, et qu’un jour il vous sera permis de l’expliquer et de vous disculper aux yeux de tous.

— Oh ! s’il m’était possible de parler !

— Combien de temps encore croyez-vous être contraint de garder le silence.

— Que sais-je ? Cela tient à des circonstances indépendantes de ma volonté.

— Ainsi vous ne pouvez fixer une époque ?

— Cela m’est impossible : j’ai fait un serment, je dois le tenir.

— Bien, promettez-moi une seule chose.

— Laquelle ?

— De ne pas attenter à la vie du capitaine Melendez.

Le Jaguar hésita.

— Eh bien ? reprit le Cœur-Loyal.

— Je ferai tout pour l’épargner.

— Merci ! Alors se tournant vers Tranquille immobile auprès de lui : Reprenez votre place, frère, lui dit-il, déjeunez sans arrière-pensée avec ce caballero, je vous réponds de lui corps pour corps ; si dans deux mois à compter de ce jour, il ne vous donne pas sur sa conduite actuelle une explication satisfaisante, moi qui ne suis lié par aucun serment je vous révélerai ce mystère qui vous semble et qui est en effet inexplicable pour vous.

Le Jaguar tressaillit, en lançant au Cœur-Loyal un regard investigateur mais qui s’émoussa sur le visage placidement indifférent du chasseur.

Le Canadien hésita pendant quelque secondes, mais enfin il reprit sa place devant le feu en murmurant :

— Dans deux mois soit ! Et il ajouta en aparté : Mais d’ici là je le surveillerai.