Les Récits de l’Enseigne Staël et le poète finlandais Runeberg

LES RECITS
DE L'ENSEIGNE STAEL
ET
LE POETE FINLANDAIS RUNEBERG



En 1809, pendant que la résistance nationale de l’Espagne, qui devait imprimer la première secousse à la grandeur de Napoléon, attirait tous les regards vers l’occident de l’Europe, un autre épisode militaire, plus humble sans doute, mais fertile aussi en belles actions et en conséquences fatales, la conquête de la Finlande par les Russes, ensanglantait l’extrémité opposée du continent. Traîtreusement attaquée par un perfide ennemi, lâchement défendue par le gouvernement suédois, alors aux mains du faible et malheureux Gustave IV, la Finlande, à peu près abandonnée à ses seules ressources, ne voulut pas être une proie inerte : elle résista pour son propre honneur et versa son sang dans une lutte inégale, d’une issue trop assurée, mais qui fut de sa part un noble témoignage pour soutenir et venger la dignité humaine.

Cette guerre a trouvé son poète. Un homme s’est rencontré qui, en des vers d’une simplicité mâle et d’une passion chaleureuse, a chanté les joies et les peines du peuple finlandais pendant sa mémorable lutte contre les armées russes. Ce sont les divers poèmes dont se compose cette épopée populaire, ce sont les Récits de l’enseigne Staël, que nous voudrions faire connaître. Déjà on s’est occupé de l’auteur des Récits dans la Revue [1] ; mais Runeberg en était alors à ses premiers essais, il s’est surpassé depuis, et les Récits de l’enseigne Staël, publiés en 1848, resteront sans doute son chef-d’œuvre. Aussi croyons-nous devoir les soumettre à l’épreuve de la traduction, et préparer ainsi l’étude plus complète qu’il y aura peut-être lieu de tenter un jour sur un poète dont la carrière ne touche pas encore à son terme [2].

Ces Récits sont au nombre de quinze environ. Ce sont de petits poèmes qui, composés en vers suédois, ont été mis en musique, et dont le plus grand nombre, chantés sur les deux rives de la Baltique, sont devenus très populaires. L’unique sujet de ces poèmes est la dernière guerre de Finlande, l’unique inspiration qu’ils traduisent est celle du patriotisme. La première pièce, qui sert d’introduction, la découvre tout entière ; elle n’est autre chose qu’une invocation à la Finlande elle-même :

« Patrie ! patrie ! terre natale ! retentissez bien haut, noms sacrés ! Nulle montagne élancée vers les cieux, nulle creuse vallée, nul rivage baigné par les eaux n’est plus chéri que notre pays du Nord, la contrée de nos pères.

« Elle est pauvre, notre patrie ; elle le sera toujours pour qui recherche l’or. L’étranger passe avec dédain devant elle et s’éloigne ; mais nous, nous l’aimons. Avec ses bruyères, ses montagnes et ses rocs, cette terre-là est pour nous la terre d’or.

« Nous aimons ses torrens rugissans et le doux bruit de ses ruisseaux ; nous aimons le grave murmure de nos sombres forêts, nos longues nuits étoilées, nos étés sans ténèbres. Ici, tout ce qui frappe nos yeux et nos oreilles émeut à la fois notre cœur.

« Ici a été combattu le combat de nos pères, par la pensée, par l’épée, par la charrue. Que le ciel fût orageux ou pur, le sort rude ou clément, c’est ici que le cœur du peuple finlandais a palpité ; ici s’est accompli son destin.

« Qui compta jamais les combats que ce peuple a subis ? Quand la guerre rugissait de vallée en vallée, quand au froid glacial se joignaient les angoisses de la faim, qui mesura jamais tout le sang qu’il a versé et toute sa patience à souffrir ?

« C’est sur cette terre que tout ce sang a coulé, sur cette terre et pour nous. Cette terre a vu les joies, elle a recueilli les soupirs de ceux qui, longtemps avant que nous ne fussions nés, ont supporté nos fardeaux.

« Tout nous est facile et doux aujourd’hui ; tout nous est frayé. Quelle que puisse être notre destinée, nous avons une patrie, une terre natale, et qu’y a-t-il au monde de plus digne d’amour ?

« La voyez-vous, cette terre, à droite, à gauche, partout, sous nos yeux ? Nous pouvons étendre la main et dire fièrement, en montrant lacs et rivages : Tout- ce pays-là, c’est notre patrie !

« Et quand nous serions ravis dans l’azur, dans les nuages dorés des cieux, dans la vie céleste parmi les astres, où l’on ne connaît larmes ni douleurs, le regret de cette pauvre patrie subsisterait encore au fond de nos cœurs.

« Terre aux cent lacs, asile des chants harmonieux et de la fidélité, toi, notre rivage sur l’océan de la vie, terre de notre passé, terre de notre avenir, ne sois pas honnie pour ta pauvreté ; sois libre au contraire, joyeuse et sans crainte du lendemain.

« Ta fleur, cachée encore dans le bourgeon, s’épanouira en brisant ses entraves ; de notre amour sortira ta lumière, ta joie, ton espérance, et nos accens patriotiques retentiront en même temps, plus éclatans que jamais ! »

Le second morceau donne le cadre dans lequel l’auteur a rangé la série de ses tableaux : un vieil enseigne, qui a fait la guerre de Finlande, en raconte, au coin du foyer, ce que les questions du poète, alors jeune étudiant, lui remettent en mémoire.


L’ENSEIGNE STAEL.

« J’aime à retourner par le souvenir vers le temps passé, où j’aperçois encore plus d’une étoile amie qui me fait signe et m’appelle. Allons ! qui veut me suivre vers les sombres eaux du Næsijærvi ?

« C’est là que je fis connaissance d’un brave homme qui jadis avait été soldat. Il avait le titre d’enseigne ; c’était à peu près toute sa fortune. Dieu sait comment il se fit qu’il vint un jour habiter la maison où je demeurais.

« Je me regardais alors comme une personne fort bien pourvue. J’étais étudiant, de plus précepteur, et l’on m’appelait monsieur le magister. Rosa, la rose, me donnait le superflu, et le vieil enseigne y prenait sa part, — son pain de chaque jour.

« Je fumais du meilleur, et j’avais une pipe d’écume de mer. Le vieux achetait bien, lui aussi, un peu de tabac, quand il n’était pas tout à fait près de ses pièces ; mais le plus souvent c’était de pauvre lichen qu’il bourrait sa vieille pipe de bois.

« Age d’or ! où l’on ne vit que pour la joie et le plaisir, où l’on est jeune, où l’on est étudiant, où l’on respire à pleine poitrine, sans autre souci que de voir sa moustache croître, hélas ! trop lentement !

« Ignorant les besoins des autres, je ne sentais que mon bonheur. Mon bras était fort, ma joue colorée, mon sang impétueux et brûlant ; j’étais enivré de ma jeunesse, et plus fier qu’un roi !

« Le vieil enseigne, lui, restait sans se plaindre oublié dans sa chambre ; il fumait sa pipe, nouait ses filets, et nous laissait tapager. Parbleu ! il en avait vu bien d’autres !

« Mais c’était mon grand plaisir d’aller contempler cette anguleuse figure, cet air raide, cette physionomie, cet antique vêtement, scandaleusement usé, et, mieux que tout cela, son beau nez d’aigle avec son pince-nez dessus !

« Je descendais souvent chez lui pour lui jouer quelque tour. C’était mon bonheur de le mettre en colère et d’emmêler son filet ; je lui tirais sa navette, et je lui faisais faire de fausses mailles.

« Alors il s’élançait furieux et me chassait hors de son coin. — Un mot d’amitié, une prise de tabac, et la paix était faite. Je revenais comme d’habitude, et je recommençais les mêmes tours.

« Il ne me venait pas à l’esprit que le vieillard avait eu son temps, lui aussi, qu’il avait été jeune, que dans le chemin de la vie il avait marché plus loin et plus longtemps que moi ; j’étais trop fier pour y rien entendre.

« Je n’imaginais pas qu’il eût manié l’épée, qu’il eût avec joie donné son sang pour cette même patrie qui m’est devenue si chère. Moi, j’étais fou de ma jeunesse ; il n’était qu’un pauvre enseigne, et j’étais plus qu’un roi !

« Mais un jour je me sentais fatigué de plaisirs ; c’était en hiver, les heures me semblaient bien longues, quoiqu’à l’horizon la journée fût bien courte ;

« Je pris le premier volume qui me tomba sous la main, uniquement pour tuer le temps. C’était un pauvre bouquin broché qui se trouvait, comme par grâce, parmi les livres ; tous reliés, de la maison ; c’était un récit sans nom d’auteur de la dernière guerre de Finlande.

« Je l’emportai dans ma chambre et me mis à le feuilleter négligemment. Je rencontrai l’histoire de la brigade de Savolax, Je lus une page, puis une seconde. Je commençai à sentir battre mon cœur,

« Je voyais un peuple, qui perdait tout, excepté son honneur. Je voyais une armée victorieuse à la fois de la faim, du froid et de l’ennemi, et mes yeux se mirent à dévorer les pages ; j’aurais voulu en baiser chaque ligne !

« A l’heure du danger, dans le feu du combat, quel courage avaient montré ces hommes ! O patrie, toi si pauvre, as-tu été si aimée ! Comment as-tu inspiré un si tendre, un si profond amour à ceux que tu nourris de pain d’écorce !

« Et ma pensée s’élançait dans des régions que je n’avais jamais soupçonnées, et dans mon cœur circulait une vie aux enchantemens inconnus ; les heures fuyaient comme si elles eussent eu des ailes. Oh ! que le livre me parut court !

« Il était achevé, et la soirée aussi ; mais mon ardeur n’était pas éteinte. Que de questions à faire ! que de commentaires et d’explications à demander ! Je descendis chez mon vieil enseigne.

« Je le trouvai à sa place accoutumée et occupé de sa besogne ordinaire. Il m’accueillit d’un regard de mauvaise humeur ; qui semblait dire : — Quoi ! pas même la nuit tranquille !

« Mais moi, je n’étais plus le même ; j’avais bien d’autres pensées. — Je viens de lire la guerre de Finlande, lui dis-je sans préambule ; moi aussi, je suis Finlandais ; je brûle d’en savoir davantage, peut-être saurez-vous m’instruire ?

« En entendant ces mots, il me regarda tout étonné ; un éclair brilla dans ses yeux, comme s’il se fût retrouvé dans les rangs. — Oui ! dit-il, je puis en parler, si monsieur le désire, car j’en étais !

« Je m’assis sur son lit de paille, et il se mit à raconter. C’étaient les victoires de Duncker, les hauts faits du capitaine Malm, et tant d’autres exploits. Son regard devenait lumineux, son front clair ; je n’oublierai jamais comme il était beau !

« Il avait vu tant de sanglantes journées, partagé tant de périls, pris sa part de tant de victoires, et aussi de tant de revers dont le temps n’avait pas fermé toutes les blessures ! Tous ces souvenirs, déjà perdus pour le monde, il les gardait fidèlement dans son cœur.

« Je restais là, muet, à l’écouter ; pas un mot ne m’échappait ; la nuit était à moitié écoulée que je l’écoutais encore. Quand je le quittai, il me conduisit jusqu’au seuil, et serra avec joie la main que je lui offris.

« Depuis lors il ne fut jamais plus heureux que lorsque me voyait arriver. Nous partagions plaisir et peine, et nous fumions ensemble de mon tabac. Il était vieux ; moi, j’étais jeune ; je n’étais qu’un étudiant ; lui me paraissait plus qu’un roi.

« Ces souvenirs du vieillard, je les ai mis en vers, et les voici. Combien de fois, pendant la nuit tranquille, aux humbles lueurs de son foyer, je suis venu les recueillir ! Ce sont quelques simples récits, rien de plus. Je te les offre, ô patrie ! »


À la suite s’ouvre la série des glorieux épisodes auxquels la guerre de Finlande a donné naissance. Les actes de dévouement et de valeur personnelle accomplis par la chétive armée finlandaise, sous les ordres de quelques chefs courageux, au milieu de ses forêts et de ses lacs, l’histoire générale a pu ne les pas enregistrer, mais la poésie nationale les a recueillis. En face d’une cruelle invasion et d’une armée ennemie dix fois supérieure à l’armée suédoise, qui était découragée et presque sans direction, il est clair que la défense du pays, celle des foyers, des berceaux et des tombes, était confiée à tous les bras finlandais capables de porter, à défaut de fusils, la pioche, la faux ou le bâton. Cette ressource suprême ne manqua pas à la pauvre Finlande, et enfanta des héros. Runeberg ouvre son livre en célébrant ces vertus anonymes ; le Frère du Nuage vit encore aujourd’hui dans la mémoire des Finlandais reconnaissons ; la Fille du Hameau personnifie la passion énergique et contenue de la femme du Nord ; le Vétéran, ainsi que les Deux Dragons, prennent aussi place à bon droit dans cette galerie populaire, d’où le poète ne veut exclure aucun homme de cœur, qu’il combatte au nombre des vainqueurs ou parmi les vaincus, témoin l’éloquent morceau qui est intitulé le Guerrier mourant.


LE FRÈRE DU NUAGE.

« Sur la hauteur, parmi les bois sauvages, loin des grands chemins où depuis l’automne règne le tumulte des armes, il y a une pauvre cabane dont l’ennemi a ignoré le sentier. Le corbeau criant dans les nuages, le milan qui revient rassasié se balancer au sommet des pins, le loup cherchant à travers la bruyère une retraite pour y cacher quelque sanglant débris, ont été pour elle les seuls messagers du meurtre et de la guerre qui s’agite en bas.

« C’est le samedi soir. Dans sa pauvre chaumière, le paysan soucieux est assis ; il se repose du travail de la semaine, le front appuyé sur sa main, un bras allongé sur la table ; mais son regard inquiet se détourne fréquemment. Son fils adoptif et sa fille, seuls avec lui dans la cabane, ne remarquent pas son inquiétude ; assis près de la muraille, les bras entrelacés, la main dans la main, la tête penchée l’un vers l’autre, ils sont muets, calmes, heureux.

« Enfin le vieillard rompit le silence, et pour celui qui sut le comprendre ses paroles furent significatives. Il chantait comme par passe-temps, mais il disait : L’ours est né pour être le roi des forêts ; le sapin croît pour orner la bruyère ; mais l’enfant de l’homme est-il né pour la force et la grandeur, ou pour la vanité et la poussière ? Nul ne le sait. — Je l’ai vu venir enfant, un soir d’hiver, dans ma cabane, égaré comme l’oiseau sauvage dans l’habitation des hommes. Sa tête était nue, ses pieds nus dans la neige ; à travers son vêtement déchiré, on voyait sa poitrine. — Qui es-tu et d’où viens-tu ? — Demande qui il est et d’où il vient au riche, qui a un père et un foyer. D’où je viens ? Peut-être le vent le sait, lui qui pousse ce nuage que je puis appeler mon frère. Qui je suis ? Je suis comme la neige qui tombe des pieds de la nuit au seuil de ta cabane. — Mais, comme la neige, il ne disparut pas ; comme son frère le nuage, il ne fut point emporté par le vent. L’enfant resta et devint jeune homme. Une année se passa, une seconde, et déjà sa hache abattait des arbres dans la forêt ; avant la fin de son quatrième été, il avait tué un ours qui menaçait le troupeau. Que fait-il à présent de sa renommée, qui nous était chère et qui effaçait toutes les autres ? Qu’est devenue l’espérance de son père nourricier ? Le vieillard est assis sans force dans la cabane ; il attend, mais en vain, un mot, un seul mot sur le sort de la guerre. Sa patrie est-elle libre ou vaincue ? Il n’entend point le langage des oiseaux, il ne sait point expliquer les cris du corbeau ; nul étranger n’apportera de nouvelles dans son désert… Et le jeune homme, qui était son seul espoir, interroge et écoute un cœur de femme !

« Lorsque, pendant un soir d’été, au milieu du repos de la nature, pareil au repos du dimanche, tout à coup la trombe inaperçue, rapide comme la flèche, s’abat dans le sein du lac au fond des bois, la plante est encore immobile, nul souffle n’agite l’arête aiguë du pin, calmes sont les grands arbres, calme la fleur sur les bords escarpés, mais dans les profondeurs de l’abîme gronde déjà la tourmente. Ainsi le jeune homme, à mesure que le chant frappe ses oreilles, reste muet, soucieux, immobile, mais à chaque parole sent battre plus vivement son cœur. Tout le soir il demeuré assis près de la jeune fille, puis, en même temps que le vieillard va prendre le repos. Le premier il semble dormir, mais, longtemps avant que nul soit éveillé, aux premières lueurs rougeâtres du matin, seul il se glisse hors de la cabane.

« Le jour est venu ; le soleil monte à l’horizon, mais ils ne sont plus que deux à s’éveiller dans la pauvre demeure. La jeune fille prépare le repas du matin, mais ils ne sont que deux à s’asseoir devant la table. Le repas de midi vient ensuite, et celui qu’on attend n’a point reparu. Le front du vieillard est encore sans nuage, les yeux de la jeune fille encore sans larmes ; mais après le repas ni l’un ni l’autre ne goûte le repos auquel invite le dimanche. Une heure se passe, semblable à celle où la nuée orageuse se forme dans les cieux. Le vieillard essaie quelques mots de consolation : « La ville est loin, ma fille ; les chemins sont difficiles ; les pluies d’automne ont grossi les ruisseaux et rempli les fondrières ; les passages ne sont pas partout préparés ; il est parti aux premières lueurs du jour ; il ne peut guère être de retour avant ce soir. »

« Sa fille l’écoute sans attention. La fleur ferme son calice au vent du soir ; ainsi son cœur, à elle, enferme sa pensée. Bientôt pourtant une larme coule sur sa joue, son front s’incline, et elle chante : « Combien, quand un cœur a rencontré un cœur, ce qui avait tant de prix naguère devient peu de chose ! Terre, ciel, patrie, père, mère, qu’êtes-vous alors ? Dans un embrassement, celui qui aime a reçu plus que la terre ; dans un regard, il a vu plus que le ciel ; plus fort que le conseil d’une mère, plus fort que la volonté d’un père est le soupir à peine entendu. Quelle puissance plus habile à charmer que l’amour ! Point d’obstacles pour celui qui aime. Les lacs s’étendent ; il les traverse comme le souffle du vent. Les montagnes s’élèvent ; il a les ailes de l’aigle… Et longtemps avant le repas de midi il est de retour celui qu’on n’attendait que bien tard, le soir ! »

« Le vieux père a entendu les plaintes de sa fille. Inquiet et chagrin, il sort en silence de la cabane ; il s’en va à la recherche, il prend le sentier à peine frayé ; le soleil atteignait les cimes des bois quand, déjà fatigué, il arrive à la ferme la plus prochaine.

« Pareille au pin qui, respecté par l’incendie, se dresse tout seul sur la bruyère, une seule cabane restait au milieu du riche domaine, aujourd’hui ravagé. Une femme s’y trouvait, penchée sur le berceau de son enfant endormi. Comme l’oiseau qui, entendant un bruit inattendu, reconnaît le sifflement de la balle, tressaille, s’agite, bat des ailes, ainsi la jeune femme épouvantée s’élance vers la porte qui s’ouvre ; mais la joie remplace sa crainte quand elle reconnaît le vieillard. Elle court à lui, serre ses mains dans les siennes, et de grosses larmes coulent de ses yeux. « Salut, dit-elle, salut, père vénérable ! Au milieu de notre douleur, ta venue est bénie, et trois fois béni soit le noble jeune homme que tu as élevé, le défenseur des opprimés, l’ami des malheureux ! Sieds-toi, repose tes pieds fatigués, et écoute avec joie. La guerre était bien cruelle depuis l’automne, et notre pays également ravagé par amis et ennemis. Du moins la vie de ceux qui sont sans défense avait été jusqu’ici épargnée ; mais hier une troupe des nôtres, formée dans la paroisse voisine, partit pour combattre ici près. La victoire les trompa, la mort en épargna bien peu ; ils se dispersèrent, et l’ennemi se précipita dans nos campagnes. Ceux qui étaient sans armes comme ceux qui résistaient, hommes, femmes, enfans, n’obtinrent nulle pitié. Ce matin, quand on commençait à sonner l’office, l’ennemi furieux arriva ici même. Le courage me manque pour retracer cette scène de douleur. Mon mari fut renversé et garrotté ; le sang allait couler ; la violence régnait ; notre salut semblait désespéré. Moi-même, par huit bras saisie, j’étais devenue une proie que se disputaient ces bêtes sauvages… Mais alors vint le sauveur, le frère du nuage ; il s’élança dans la cabane, et les meurtriers s’arrêtèrent, les ravisseurs s’enfuirent. Maintenant je suis seule dans ma demeure dévastée, plus dénuée dix fois que le pauvre passereau ; mais j’aurai plus de joie que dans nos meilleurs jours si je vois mon mari et mon sauveur revenir tous les deux sans blessure de la ville où ils ont poursuivi l’ennemi. »

« Quand le vieillard eut entendu ces derniers mots, il se leva comme s’il eût reposé trop longtemps. La douleur et l’inquiétude obscurcissaient son front. En vain la pauvre femme le priait de rester encore ; il reprit le chemin qui conduisait à la ville

« Les dernières lueurs du couchant guidaient seules ses pas quand il aperçut, comme une étoile entre les nuages, l’église encore enveloppée de fumée et de cendre. Il s’avança au milieu des morts, amis ou ennemis, comme une ombre qui traverse un champ moissonné. Partout le silence et l’image de la destruction ; pas un soupir qui trahît encore la vie. Cependant, au détour du chemin, un jeune soldat tout sanglant était étendu parmi les ruines. Sur sa joue blême, quand il aperçut le vieillard, flotta une faible rougeur aussi fugitive qu’un reflet sur les nuages argentés du soir ; ses yeux éteints se ranimèrent, et il dit : « Salut ! je meurs volontiers, puisqu’il m’a été donné d’être parmi ceux qui meurent pour leur pays après lui avoir donné la victoire ; salut, ô vous qui avez élevé le sauveur de la patrie ! Qu’il soit trois fois béni, celui qui nous a conduits au combat, plus fort à lui tout seul que nous n’étions tous ensemble ! Il nous trouva vaincus, dispersés, attendant une mort honteuse : personne dont la voix sût nous réunir, personne pour commander ni pour obéir ; mais il parut, du fond du désert il vint, le fils du mendiant, avec un front de roi ! Sa voix, qui nous rappelait au combat, fut entendue ; son étincelle enflamma tous les cœurs ; la crainte s’enfuit ; il était bien connu de tous, et avec lui notre troupe s’élança sur nos adversaires comme le vent d’orage au milieu des faibles roseaux. Voyez-vous jusqu’à l’extrémité du chemin, vers l’église, les ennemis couchés à terre ? Là où la moisson est la plus épaisse, c’est là qu’a passé le héros ; mes yeux l’ont suivi après que mes pieds s’y refusaient, et ma pensée le suit à présent jusque dans la mort. » Il dit. Quelques instans après, ses yeux s’éteignirent doucement.

« Aussi doucement s’étaient éteints les derniers rayons du jour. La lune, pâle soleil de la nuit, éclairait seule maintenant les pas du vieillard. Lorsqu’il entra dans le champ du repos qui entourait l’église, un groupe d’hommes et de femmes étaient réunis entre les croix, mornes et silencieux comme ceux qui dormaient sous cette terre. Personne ne vint à la rencontre du vieillard, personne ne l’accueillit d’un mot ou seulement d’un regard. Il entra dans le cercle et vit à ses pieds, étendu mort, celui qu’il cherchait… Tout sanglant, il était cependant facile à reconnaître. Comme l’arbre roi des forêts, abattu avec les autres, est encore dans la poussière le plus grand et l’incomparable, ainsi parmi les ennemis abattus gisait le héros.

« Le vieillard était là les mains jointes, muet, comme frappé de la foudre. Sa joue était pâle, ses lèvres tremblaient. Enfin sa douleur trouva des paroles, et ses lamentations éclatèrent : « L’orage maintenant a renversé mon toit et la grêle a ravagé mon champ ; plus que mon toit et mon champ une tombe m’est désormais précieuse. Malheur ! malheur ! Faut-il que je te retrouve ainsi, toi le soutien de ma vieillesse, toi l’honneur de ma vie, toi l’envoyé du ciel, hier si fort et si beau, aussi chétif aujourd’hui que la poussière sur laquelle tu reposes ! »

« Ainsi le vieillard achevait sa plainte. Une autre voix continua ; c’était celle de sa fille, qui venait d’arriver, elle aussi, dans ce même lieu : « Je l’aimais, dit-elle, et quand je le pressais contre mon cœur, il m’était plus cher que tout au monde ; mais aujourd’hui, bien que la froide étreinte de la terre m’envie son cœur glacé, il m’est bien plus cher encore. Son amour m’était plus précieux que la vie ; mais plus belle que son amour est une mort comme la sienne. » Puis, sans pleurer ni gémir, elle s’agenouilla, et essuya doucement avec son mouchoir la figure ensanglantée. Les paysans, encore armés, l’entouraient silencieux et immobiles, Les femmes, accourues chacune pour quelque deuil, étaient là aussi tristes et muettes. « Quelqu’un veut-il, dit la noble fille, m’apporter un peu d’eau ? Je laverai son visage ; je ramènerai encore une fois de mes mains les boucles de ses cheveux ; je verrai son regard aimable jusque dans la mort, et je montrerai fièrement à tous le frère du nuage, le mendiant dédaigné, qui se leva un jour et fut le sauveur de la patrie ! »

« En entendant parler sa fille, en voyant près de lui la pauvre abandonnée, le vieux père, d’une voix brisée, lui dit : « Hélas ! la joie de ta joie, le consolateur de tes peines, le soutien, le père, le frère, l’époux, il était tout cela pour toi ; tu as tout perdu avec lui, il ne te reste plus rien sur la terre ! » Et tous les assistans éclataient en sanglots. Des larmes brillèrent aussi dans les yeux de la jeune fille, mais elle prit la main de celui que tous pleuraient, et dit : « Ce n’est point par des plaintes qu’il faut célébrer ta mémoire, comme on ferait pour celui qui passe et sera bientôt oublié. Non ; la patrie te regrettera comme le beau soir d’été regrette la rosée du matin, c’est-àdire au milieu de la paix, de la joie pure, de la lumière, des chants, et dans l’espérance de la brillante aurore ! »


LA FILLE DU HASARD.

« Le soleil descendait à l’horizon ; le soir venait, un doux soir d’été. Une dernière lueur de pourpre enveloppait les cabanes et les champs. Une bande de paysans, las du travail du jour, mais le front joyeux, revenaient à leurs pauvres demeures. Leur ouvrage était fini.

« Leur ouvrage était fini ; leur moisson était faite, riche moisson cette fois ! Une troupe d’ennemis audacieux étaient couchés à terre ou prisonniers. Aux premières lueurs du jour avait commencé le combat ; quand la victoire fut complète, la nuit descendait sur la terre.

« Non loin du champ où s’était livré le long et sanglant combat, près du chemin était un pauvre hameau à moitié ruiné. Au seuil d’une chaumière une jeune fille était assise. Silencieuse, elle regardait, pendant que les moissonneurs passaient lentement.

« Elle regarde, elle cherche. Qui sait ce qu’elle pense ! Ses joues brûlantes sont plus rouges que les dernières teintes du couchant. Elle est immobile, mais tellement émue, tellement troublée, que, si elle écoutait comme elle regarde, elle entendrait battre son cœur.

« La troupe continue sa marche ; la jeune fille demeure attentive. À chaque rang, à chaque homme ses yeux adressent une question, question tremblante et pleine d’angoisse, question qui n’a pas d’autre voix que le souffle haletant qui sort de son sein.

« Mais tous ont passé, du premier au dernier. Alors la pauvre fille sort de son immobilité, alors elle se penche brisée ; elle n’éclate pas en bruyans sanglots, mais son front tombe dans ses mains, et de grosses larmes baignent ses joues brûlantes.

« — Que sert de pleurer ? lui dit sa mère. Prends courage, ma fille, tout espoir n’est pas perdu. Écoute ma voix ; tes larmes coulent inutiles ; celui que tes yeux cherchaient et qu’ils n’ont point trouvé vit encore : il a pensé à toi, il a vécu pour toi.

« Il a pensé à toi ; il a suivi mon conseil de n’aller point aveuglément chercher le danger. C’est le mot d’adieu que je lui ai dit tout bas quand il est parti avec les autres ; c’est par contrainte qu’il les suivait ; son humeur n’était pas de se battre ; je sais qu’il n’avait point envie de nous quitter, nous et la vie, qui lui était devenue si chère. »

« La jeune fille leva la tête, tremblante et comme éveillée d’un rêve douloureux. Ce fut comme si un grand trouble agitait son cœur. Elle n’hésita point, regarda subitement là-bas, où sur le champ de bataille s’élevaient encore de sinistres lueurs. Elle s’élança sur la route et se perdit dans le lointain.

« Une heure se passa, une heure encore. La nuit descendait, mais à l’horizon, sous le nuage argenté, flottait encore le pâle crépuscule. « Elle tarde encore… O ma fille, reviens ! ton inquiétude est vaine. Demain, avant que le soleil soit levé, ton fiancé sera ici. »

« Et la jeune fille revint. Elle s’approcha à pas lents. Ses yeux n’étaient plus voilés de larmes, mais la main qu’elle tendit à sa mère était glacée comme le vent de la nuit, et plus blanches que le nuage à l’horizon étaient ses joues froides.

« Prépare ma tombe, ô ma mère ! Les jours de ma vie sont finis. L’homme auquel mon cœur avait donné sa foi, emportant sa honte, a fui du combat ; il a pensé à moi, à lui ; il a suivi tes conseils ; il a trahi ses frères et la terre de ses pères !

« Quand ils revinrent sans lui, je pleurai son sort. Je le croyais étendu, comme un homme, parmi les morts. Je versai des larmes, mais mon chagrin était doux alors ; j’aurais vécu mille ans pour le pleurer. « O mère ! aux dernières lueurs du jour, je l’ai cherché parmi les morts, mais aucun de ceux qui sont couchés là-bas n’a les traits que j’aimais. Je ne veux plus habiter sur cette terre où j’ai été trompée. Il n’était point parmi les morts, et c’est pourquoi je veux mourir. »


LE VÉTÉRAN.

« Il se lève tout à coup dans le coin de sa pauvre cabane. Sous le poids des années, il paraît encore de haute taille. En ce moment d’ailleurs, il est tout changé ; son allure est fière, sa physionomie belliqueuse.

« Humble vétéran dans ses vieux jours, il n’a retiré de ses anciens et rudes combats que des cicatrices ; puis, sans foyer, il a erré longtemps avant de rencontrer un port.

« Il se lève tout à coup, comme éveillé d’un long sommeil. Il ôte sa casaque usée de tous les jours, endosse l’habit de fête soigneusement réservé depuis de longues années, et dispose avec attention de chaque côté les boucles argentées de ses cheveux.

« Le voilà prêt. Il sort de sa cabane. Il est beau à voir avec son habit bleu aux paremens jaunes, son shako à plaque de cuivre, son bâton de voyage, et ce calme de mort répandu sur toute sa personne.

« C’est le 17 août. Le soleil, caché depuis quelque temps, brille de nouveau. Voici un beau jour d’été ; la terre et les eaux sont caressées de douces haleines : Où va-t-il, le vieux soldat, par cette belle journée ?

« Son foyer lui est-il devenu trop étroit, ou bien trop solitaire ? Pourquoi cet habit des grands jours ? Est-ce au temple qu’il veut aller ? Nul bruit de cloches n’y appelle ; les portes du temple sont fermées, et le 17 août n’est pas un jour de fête.

« Pourtant le vieux soldat sait bien qu’on célèbre en ce moment même quelque part le service divin. Ce n’est pas dans l’église, il est vrai, mais tout près de là ; oui, là-bas sur la hauteur, tout le long de la bruyère jusqu’au lac voisin, une troupe de Finlandais combat aujourd’hui pour la patrie et le roi.

« Et à cause de cela le 17 août, aux yeux du vieux soldat, sera un jour de fête. — Il va droit vers la colline où flotte le drapeau finlandais. Il veut voir le service divin célébré en ce jour par le brave Adlercreutz.

« Il veut entendre encore une fois dans sa vie le cliquetis des armes, l’harmonie bien connue des pièces de campagne ; il veut retrouver par le souvenir le courage et la force de sa jeunesse, et il veut voir enfin comment la génération nouvelle sait se comporter au feu.

« Il s’avance d’un pas lent, mais tranquille. Il a dépassé le mur extérieur de l’église. C’est là que pèse tout l’effort du combat. Il prend place sur une pierre du chemin, examine l’armée finlandaise d’un côté, l’armée russe de l’autre. Là où le choc est le plus ardent, on voit son regard se fixer, et une vive lumière illumine parfois son visage.

« Les balles aveugles sifflent incessamment autour de lui ; autour de lui tombent les nobles moissons de la mort, mais il ne quitte pas sa place, il est calme et content, et pas une balle n’atteint le vieillard.

« Selon les hasards de la journée, il se trouve entouré tantôt par des assaillans et tantôt par des fuyards ; mais à travers tous les incidens du combat, amis et ennemis le respectent également

« Le jour s’avance, et le soleil est déjà aux portes de l’occident. La valeur de l’armée finlandaise a finalement conquis la victoire. Toute résistance est brisée, tout ennemi a pris la fuite, tout rentre dans le calme et le repos.

« La dernière compagnie descend de la colline, et, en se retirant, passe devant le vieux soldat. Il se lève alors, et de sa voix la plus forte : « Jeunes et braves enfans de notre chère patrie, dit-il, si vous estimez la parole d’un vieux soldat, il vous remercie pour ce beau jour ; jamais il n’a vu de plus glorieuse bataille. Gloire à Dieu ! la Finlande sait encore vaincre un ennemi, l’âme de nos pères survit dans la vôtre, et la patrie a des hommes pour la défendre ! »


LES DEUX DRAGONS.

« L’un se nommait Staël, et l’autre se nommait Lod. Ils étaient égaux en force et en courage. Le même village, sur les bords du Saïmen, les avait vus naître. Enfans de la même famille, ils avaient partagé sous le même toit querelles et jeux.

« Le même jour, tous deux étaient devenus dragons. Dans les mêmes combats, ils avaient partagé mêmes hasards. Camarades de guerre comme autrefois de plaisirs, ils se querellaient encore et luttaient à qui l’emporterait en valeur.

« Bientôt leur renommée dans l’escadron dépassa celle de tous les autres ; nul n’osait se dire plus brave. On les fit caporaux tous deux ensemble, mais cela ne termina pas la querelle.

« C’était toujours la même rivalité, puisqu’ils étaient encore égaux. Si l’un entreprenait quelque chose, l’autre avait la même pensée ; ils se rencontraient au but. Si Lod était à l’ordre du jour, Staël y était aussi.

« La fortune enfin fit son choix. Tandis que de toutes les affaires Lod sortait sain et sauf, Staël fut blessé. Il fallut restera l’hôpital, condamné au repos, à la tristesse et à l’ennui, tandis que Lod poursuivait ses exploits.

« Peu à peu les longs mois s’écoulèrent, et le brave revint au régiment ; mais il n’était plus en première ligne : il avait beaucoup d’égaux, et Lod avait gagné, la médaille !

« Staël fut témoin de son bonheur, il entendit sa renommée. Ce qu’il en ressentit dans son cœur, il sut l’y contenir ; pas un mot, pas un regard ne le trahit.

« Un beau jour, on les envoya tous les deux en éclaireurs. Ils revenaient, leur mission remplie, quand d’un nuage de poussière sortit tout à coup une troupe de Cosaques. « Volte-face, dit Lod, ils sont cinq, et nous ne sommes que deux. Frère, ce serait courir un danger inutile. »

« Staël sourit avec dédain. « Tu as raison, répondit-il, et tu fais sagement. Tu pourrais être blessé, ce qui ne t’est pas arrivé encore. Va, j’irai seul en avant. Avec ta médaille sur la poitrine, tu es trop bon pour te battre. »

« Il dit, tire son sabre, et avance avec un hautain mépris. Pas un regard en arrière. Que lui importe l’avis de son camarade ? Qu’il le suive ou non, il ne s’en inquiète pas.

« Ce qu’il veut, c’est combattre. Il va droit au but. Le front sanglant d’un des fils de la steppe montre déjà la force de son bras. Les cris de mort et de vengeance, les coups de feu retentissent ; mais, au milieu de la mêlée qu’il domine de sa haute taille, le dragon paraît encore.

« Cependant la fortune change, la victoire l’abandonne. Cheval et cavalier sont renversés ensemble. Vainement, dans la poussière, le vaincu lutte d’un bras vigoureux ; quatre pointes s’abaissent vers sa poitrine.

« C’est la mort menaçante, terrible. Une seconde, et tout est fini… Mais non, espère encore ; Lod n’est-il pas là ? Il paraît, les ennemis s’écartent, le vaincu est oublié, et le combat recommence.

« Un des quatre est renversé. Voyez : à son tour, Lod aussi est blessé. Les momens sont précieux ; son sang coule à flots, la force l’abandonne. L’espoir du succès fuit-il encore ? Non. Staël s’est relevé, et le voilà derechef au combat.

« — Ils furent promptement vainqueurs, dit la renommée. — Et la renommée ajoute que le soir même on vit Lod entrer dans la tente de Sandels. Il tenait tranquillement sa médaille à la main : « Mon général, dit-il, donnez une médaille à mon camarade, ou bien reprenez la mienne. »


LE GUERRIER MOURANT.

« La sanglante journée était finie, et sur les bords du Lemo le silence n’était plus troublé même par le dernier souffle des mourans. Les ténèbres enveloppaient la terre et les eaux. La nuit était paisible comme la tombe.

« Sur le rivage où la vague sombre avait contemplé le combat gisait un vieux guerrier, un homme du temps d’Hogland [3]. Sa main soutenait son front, son visage était pâle, sa poitrine ensanglantée.

« Pas un ami pour recevoir son dernier adieu ; la terre qu’il arrosait de son sang n’était point la chère patrie ; il était né sur les bords du Volga ; il était ici l’étranger détesté.

« Il souleva sa lourde paupière. Sur ce même rivage, tout près de lui, était étendu un jeune Finlandais à demi glacé par l’agonie. Il le reconnut.

« Dans l’ardeur du combat, quand les balles sifflaient, quand leur sang brûlait à tous deux dans leurs veines, furieux ils s’étaient rencontrés, et, l’un contre l’autre, ils avaient éprouvé leurs armes. Maintenant le jeune homme ne cherchait plus à combattre, et le vieux guerrier était calme.

« La nuit s’avance. Sur le lac, on entend un bruit cadencé. La lune, se dégageant tout à coup des nuages, éclaire la sinistre scène. Une barque glisse près du rivage. Une jeune fille seule en descend.

« Comme un fantôme inquiet ; elle erre en suivant les traces que la mort a laissées derrière elle. Elle cherche d’un corps à l’autre, et laisse tomber de muettes larmes. Le vieux guerrier, tiré de son morne abattement, suit avec surprise sa marche silencieuse.

« Plus attentif et plus ému à chacun de ses pas, il l’observe avec une croissante angoisse. Un pressentiment vient serrer son cœur ; il craint de deviner quel est celui qu’elle a perdu.

« Il semblait l’attendre là où il était ; elle vient, comme si elle eût entendu un secret appel. Sa démarche est lente, mais assurée. On dirait qu’un esprit la mène. Elle vient. À deux pas du jeune Finlandais, au pâle rayon de la lune, elle le voit.

« Elle le voit, crie son nom, et n’obtient pas de réponse. Elle tombe entre ses bras étendus ; ils ne se referment pas sur elle ; sa poitrine sanglante est froide ; tout est muet, tout est fini.

« Alors une larme coule sur la joue du vieux guerrier. Alors un murmure que le vent de la nuit emporte sort de ses lèvres. Il se soulève, se traîne aux pieds de la jeune fille et meurt.

« — Que voulaient dire son douloureux regard, cette parole que le vent emporta, cette larme qui coula de ses yeux ? Quand il se traîna aux pieds de la jeune fille et qu’il y tomba pour mourir, que pensait-il ?

« Etait-ce pour apaiser le trouble de son cœur qu’il élevait encore la voix ? Était-ce un pardon qu’il voulait implorer ? Était-ce seulement une plainte sur la dure destinée de l’homme ici-bas, qui est de souffrir et de faire souffrir ?

« Il était venu d’une terre ennemie ; il portait une arme ennemie. Et cependant, frères, donnons-lui la main. Oublions ce qu’il était. Oh ! pour la terre seulement est réservée la vengeance. Que la haine s’arrête devant la tombe ! »


Cette noble équité que le poète recommande à ses concitoyens, il en a donné lui-même, on le voit, le premier exemple en payant son tribut de sympathique hommage au Russe mourant pour son pays sur la terre étrangère. La tâche lui a été rendue facile, il est vrai, par les vertus des combattans. Tous ont fait également leur devoir, vainqueurs et vaincus ; ils l’ont fait sans rechercher la célébrité, en songeant uniquement à leur patrie, et le poète est venu ensuite qui, recueillant les témoignages de la reconnaissance nationale, a consacré leur gloire anonyme : le héros inconnu que la Finlande a appelé le frère du nuage gardera désormais ce surnom, dont la poésie aura doublé l’éclat.

Toutefois la guerre de Finlande, à peine éloignée d’un demi-siècle de l’époque où le poète écrivait, avait laissé, outre les vagues légendes que l’imagination populaire avait déjà embellies et transformées peut-être, des souvenirs précis non moins dignes d’être conservés. Plus d’un général bien connu, Suédois ou Russe, avait frappé les esprits par de grandes qualités rehaussées de quelques traits particuliers de physionomie ou de caractère. De simples soldats s’étaient fait à côté d’eux un nom par un dévouement héroïque. Runeberg accepte avec empressement ces gloires toutes faites. Il chante le pauvre conscrit, Sven Dufva, qui ne sait rien au monde que bien mourir pour son pays, et qui meurt en Horatius Coclès. Il chante également le rusé général suédois Sandels et le terrible général russe Kulnef, confondant ainsi dans un pareil hommage ceux qu’a rapprochés une pareille vertu, réunissant les héros qu’honorera l’histoire à ceux que désigne la tradition.


SVEN DUFVA.

« Son père était un pauvre sergent en retraite qui, touchait à ses quatre-vingts ans ; il vivait sur son petit champ et en tirait son pain. Outre Sven, qui était le plus jeune, il avait encore huit enfans.

« Que le vieux eût à lui seul assez d’intelligence pour en communiquer a tant d’enfans, cela n’est pas bien certain ; mais à coup sûr il avait donné plus que leur contingent aux aînés, car, pour le dernier venu, c’est à peine s’il en restait.

« Sven Dufva n’en grandissait pas moins ; il devenait fort et carré des épaules ; on le voyait pâtir à la charrue comme un esclave, et aussi vigoureux bûcheron que laboureur. Toujours content, de bonne humeur et de bon vouloir, plus que beaucoup de plus sages, il faisait tout ce qu’on voulait, — mais toujours de travers.

« Au nom du Seigneur ! disait son père en voyant sa maladresse, qu’est-ce que tu deviendras, mon pauvre enfant ? » — Comme cette chanson revenait toujours, Sven en perdit patience, et se mit à y réfléchir du mieux qu’il put.

« Et un beau jour que le sergent Dufva revint roucouler son vieil air : « Qu’est-ce que tu deviendras, mon pauvre Sven ? » celui-ci, qui d’ordinaire ne répondait pas, déconcerta le vieillard quand de son large bec il laissa tomber ces mots : « Eh bien ! je me ferai soldat ! »

« Le vieux sergent sourit avec dédain : « Toi, malheureux, porter le mousquet et être soldat ! Est-ce que tu y penses ? — Oui, répondit le drôle entre ses dents. Puisque je fais tout au rebours ici, il sera peut-être moins difficile d’aller mourir pour le roi et pour le pays ! »

« Dufva étonné laissa tomber une larme, et Sven, son sac sur le dos, s’en alla joindre le corps le plus voisin. Sven était grand et fort et de bonne santé ; le reste était du superflu ; on l’admit sans difficulté comme recrue dans la compagnie de Duncker.

« Voilà Sven obligé de faire son devoir et d’apprendre l’exercice. C’était plaisir de voir de quelle façon il s’en acquittait. Le caporal éclatait de rire, riait et criait ; mais la recrue, qu’on parlât sérieusement ou non, ne changeait pas son allure.

« Il était infatigable, cela est sûr ; il marchait d’un pas à faire trembler la terre, il se mettait en nage ; mais commandait-on un mouvement, il manquait son coup, et prenait à droite ou bien à gauche, et puis à droite, et toujours à contre-sens.

« Fusil sur l’épaule, arme au pied, présentez arme, croisez baïonnette, — on lui apprit tout cela, et il paraissait comprendre ; mais criait-on : Présentez arme ! il croisait baïonnette, et si c’était : Arme au pied ! il mettait le fusil sur l’épaule, sans plus de scrupule.

« Aussi Sven Dufva fut-il bientôt renommé pour l’exercice ! Officiers et soldats venaient rire à cette merveille. Et lui, il allait son train, toujours patient, et attendant que les temps fussent meilleurs. — Justement la guerre éclata.

« Quand la compagnie dut marcher, on mit en question si Sven Dufva était assez savant pour qu’on le prît avec soi. Il les laissa parler, mais à part lui, en silence, il avait ainsi résolu la chose : « Si on ne me laisse pas aller avec les autres, eh bien ! j’irai tout seul. »

« On lui laissa comme aux autres le sac et le fusil ; valet dans les haltes et soldat aux mêlées, on le vit s’acquitter avec le même sérieux du service et de la bataille, et si quelquefois on le traitait la d’imbécile, jamais ici on ne l’appela peureux ni lâche.

« Sandels opérait sa retraite, et le Russe pressait. On se retirait pas à pas le long d’une rivière. Un peu en avant, sur le chemin de l’armée finlandaise, il y avait un pont étroit, gardé par un avant-poste, vingt hommes à peine.

« Ils avaient été envoyés seulement pour assurer le chemin. Comme la route était libre, ils se reposaient, loin du danger, dans une cabane de paysan où ils prenaient leurs aises, se faisant servir par Sven Dufva, qui était avec eux.

« Mais tout à coup ils voient arriver à toute bride, sur un cheval qui écume, l’aide de camp de Sandels : Aux armes ! s’écrie-t-il. Pour l’amour de Dieu, courez au pont ! Nous venons d’apprendre qu’une troupe ennemie veut passer la rivière.

« Il faut rompre le pont, si vous le pouvez. Sinon, battez-vous et résistez jusqu’au dernier. L’armée est perdue si l’ennemi passe et nous prend en flanc de la sorte. Vous aurez du secours. Le général lui-même sera ici dans un instant, soyez-en sûrs. »

« Et il tourna bride. À peine la petite troupe est-elle descendue jusqu’au pont, qu’on voit paraître sur l’autre rive un peloton russe. Il se déploie, prend ses positions ; une décharge, et voilà huit Finlandais à terre !

« Il ne faisait pas bon rester là ; nos hommes balancent. Encore une décharge, et il n’y a plus que cinq camarades debout. « Sauve qui peut ! » crie le caporal. Tous obéissent, — excepté Sven Dufva, qui, se trompant cette fois encore, croise la baïonnette.

« On a commandé demi-tour à gauche pour battre en retraite. Lui, il fait demi-tour à droite, et puis en avant, et le voilà au milieu du pont. Debout et ferme, avec ses larges épaules et son calme ordinaire, le voilà prêt à montrer à qui que ce soit ce qu’il sait le mieux dans l’école du peloton.

« Il eut promptement l’occasion de le faire voir. Déjà la tête du pont était couverte d’ennemis. Ils accouraient, homme par homme ; mais à chacun Sven Dufva donnait un coup à droite ou à gauche, de sorte qu’il les arrêtait en travers.

« Renverser ce géant était au-dessus des forces d’un seul homme, et toujours son plus proche ennemi lui était un rempart contre les coups du suivant. Cependant l’ennemi devenait d’autant plus acharné que son espoir était déçu, quand parut Sandels avec sa troupe, et il vit du haut du chemin comment Sven Dufva combattait.

« Bien ! bien ! cria-t-il. Tiens encore, mon brave garçon, ne laisse passer aucun de ces démons-là, tiens encore une seconde… Voilà ce qui s’appelle un soldat ! Voilà comment doit se battre un Finlandais ! En avant, mes amis ! A son secours ! Celui-là nous a tous sauvés ! »

« En peu d’instans, l’ennemi vit son attaque déçue. Il battit en retraite et s’éloigna lentement. Quand tout fut tranquille, Sandels mit pied à terre, et demanda où était l’homme qu’il avait vu si bien combattre.

« On le conduisit vers Sven Dufva. Il avait bien combattu, combattu comme un homme ; oui, et son combat était fini. Il semblait s’être étendu pour goûter le repos après sa bonne journée ; son visage n’était pas plus fier qu’à l’ordinaire, mais ses joues étaient bien plus pâles.

« Sandels se pencha vers lui et reconnut bien son hardi soldat ;… mais sur la terre, là où se posait sa poitrine, l’herbe était rouge : une balle avait percé le cœur, et il avait perdu tout son sang.

« La balle a bien su où frapper ! dit seulement le général, et nous ne le connaissions pas si bien. Elle a épargné sa tête, humble et chétive ; elle a frappé ce qu’il avait de meilleur, sa noble et brave poitrine ! »

« Et ces paroles se répandirent dans l’armée. « Le général a dit vrai, répétaient les soldats. D’intelligence, Sven Dufva eut tout juste le nécessaire. Il eut une pauvre tête, mais le cœur était bon. »


SANDELS.

« Le général Sandels est joyeusement assis devant un déjeuner comfortable. Ce jour-là même, à une heure après-midi, ses Finlandais vont avoir un rude assaut à soutenir au pont de Wirta. Entre le pasteur du lieu ; Sandels, l’a fait mander. : « Asseyez-vous, je vous prie, monsieur le pasteur, et déjeunez avec moi.

« J’ai voulu vous prier de m’assister aujourd’hui. Vous connaissez mieux que moi ce pays-ci, et vous pouvez me fournir des renseignemens d’importance… Soyez tranquille, nous ne verrons pas le sang… Buvez donc, ce madère n’est pas mauvais.

« Tutschkof m’a adressé un petit message amical : la trêve vient d’expirer. Goûtez-moi ce petit morceau… Et de la sauce, bon Dieu ! Songez que nous montons à cheval aussitôt après le déjeuner, et il faut bien se contenter de ce qu’on a… Peut-être ce margaux vous plaira-t-il… »

« Pendant qu’il parle, arrive une dépêche : « Les Russes ont violé leur parole ; ils ont tourné les avant-postes ; il n’y a plus moyen de rompre le pont. Il n’est encore que midi, mais les montres des Russes avançaient d’une heure… »

« Sans s’émouvoir, Sandels continue à bien manger, comme s’il n’était rien arrivé de nouveau : « Goûtons de ceci, monsieur le pasteur : une oie en daube, je crois ; ce sera excellent… Je reconnais ce Dolgorouki à ce tour-là… Allons, à sa santé ! »

« Mais l’envoyé demande une réponse : « Dites au colonel que le pont est fort étroit, qu’il a du canon, et qu’il faut qu’il tienne une heure, une demi-heure au moins…Une côtelette de veau, monsieur le pasteur ? »

« Le messager part. Une seconde s’écoule, et voici encore un cavalier. Il s’élance comme l’éclair. C’est un jeune aide de camp de Sandels : « Général, des flots de sang ont déjà coulé, et chaque moment en fait couler encore… Nos soldats ont du courage, mais ils en auraient cent fois davantage, s’ils vous savaient plus près d’eux. »

« Sandels le regarde d’un air distrait. « Eh ! mon Dieu ! lui dit-il, vous êtes chaud comme braise ; la course vous a sûrement excité et donné grand faim. Asseyez-vous un instant, calmez-vous. Il n’en faut pas oublier le boire et le manger. Tenez, d’abord un coup de genièvre… »

« L’aide de camp l’interrompt : « Général, nous résistons difficilement ; l’ennemi va forcer le pont ; notre avant-garde plie à Kaupila sous l’effort de tout un bataillon ; l’armée est inquiète, la confusion gagne. Quels sont vos ordres ?

« — Mes ordres, mes ordres, c’est que vous preniez un siège, voici votre couvert, — que vous mangiez en paix, qu’ensuite vous buviez en repos, et puis que vous finissiez tranquillement de déjeuner. Voilà mes ordres. »

« Mais le jeune officier brûlait d’impatience ; ses yeux lançaient la flamme. « Général, dit-il, je vous dois la vérité : eh bien ! l’armée vous maudit, et chaque soldat murmure que nul n’a peur comme vous ! »

« En entendant ces mots, Sandels laisse tomber sa fourchette, et, après un silence : — En vérité, monsieur, dit-il avec un rire amer, dit-on que le général Sandels soit un lâche ? — Allons, allons, mon cheval, qu’on selle à l’instant mon brave Bijou. — Adieu, monsieur le pasteur, vous ne venez pas cette fois avec nous.

« La mêlée était furieuse sur le rivage. Un nuage de fumée enveloppait la terre et l’eau ; de rapides éclairs sillonnaient ce nuage ; l’air retentissait comme frappé de la foudre, et la terre ensanglantée tremblait.

« La petite armée finlandaise résistait cependant ; elle opposait fièrement au danger le rempart de ses hommes, mais de rang en rang courait un murmure ; ils se disaient à voix basse : — Il se cache, et nous ne le verrons pas.

« Ils se trompaient. Ils le virent. Le voici. Il ne s’arrête qu’au pied de la redoute, au poste du premier guidon. Son regard est calme, son front tranquille ; droit sur son bon cheval de bataille, il reste immobile aux yeux de tous, et examine avec sa lorgnette le pont et le rivage.

« L’ennemi, qui l’a aperçu de loin, et pour qui sa mort vaudrait celle de mille soldats, redouble son feu, et autour de sa tête on entend siffler les balles, mais il n’en bouge pas davantage.

« Le brave Fahlander accourt vers lui. — L’ennemi vous a aperçu, général, il vise sur vous ; il y va de votre vie, mettez pied à terre ! — Pied à terre, général ! s’écrient les soldats eux-mêmes ; votre danger est le nôtre.

« Sandels ne s’émeut pas. — Colonel, dit-il, vos hommes crient comme des damnés ; auraient-ils peur ? Si je les vois plier aujourd’hui, je dirai qu’ils sont vendus. Au reste nous allons bien voir. Tenez-vous prêt ; une minute encore, et l’ennemi est ici.

« La faible troupe postée à Kaupila, accablée par des milliers de Russes, avait combattu héroïquement, mais elle était en fuite ; elle atteignit bientôt dans sa retraite la batterie où était Sandels, et se précipita en désordre.

« Lui ne bougea pas, resta fièrement immobile, l’œil calme et le front tranquille ; droit sur son cheval de bataille, aux yeux de tous, il examine l’armée ennemie, qui victorieuse se rue sur ses canons.

« Il la regarde venir, elle est déjà tout près de lui, et il ne fait aucune attention au danger ; mille fusils dirigent contre lui la mort, mais il a l’air de ne s’en pas douter. Seulement il regarde sa montre, il mesure son temps ; il attend, comme dans le calme le plus profond.

« Et quand vient la minute précise qu’il a marquée, alors il descend au galop vers le colonel : — Vos hommes sont prêts, n’est-ce pas ? J’espère qu’ils se ressembleront à eux-mêmes et qu’ils sauront briser les rangs de l’ennemi. J’ai laissé à dessein s’enfler l’orgueil des assaillans ; allons, écrasons-les maintenant comme un seul homme !

« Il dit, il n’en faut pas davantage ; c’est dans les rangs un cri de joie général. Six cents combattans se précipitent d’un seul essor contre l’ennemi qui insulte et brave, et le Russe est obligé de reculer à travers mille morts, peloton par peloton, jusqu’à ce qu’il succombe anéanti sur le pont même qu’il a forcé.

« Sandels parcourt au galop le rivage où les braves Finlandais sont victorieux. Les rangs s’ouvrent pour laisser passer son cheval blanc, Bijou, dont la robe de neige est empourprée de sang, et le général, avec le feu de l’enthousiasme dans l’âme, salue cordialement officiers et soldats.

« Et l’on n’entend plus parmi les rangs un furtif murmure, une plainte amère et sourde ; ce sont des cris de triomphe qui vont partout l’accueillant, et au milieu de ces cris de triomphe retentit son éloge, et des milliers de voix crient à l’unisson : — Hurra ! hurra ! pour notre brave et habile général ! »


KULNEF.

« Puisque la soirée est à nous et que nous prenons plaisir à ces récits du passé, je veux vous parler cette fois de Kulnef : le connaissez-vous déjà ? C’était un véritable homme du peuple, sachant vivre et sachant mourir ; toujours le premier là où l’on frappait d’estoc et de taille, et le premier aussi là où l’on buvait.

« Se battre, se battre nuit et jour, c’était pour lui un passe-temps. Succomber, c’était pour lui cueillir la fleur d’une vie de héros. L’arme lui importait peu, — pourvu qu’on succombât, — que ce fût au feu de la bataille ou à celui du plaisir, le sabre en main ou le verre à la bouche.

« Il fallait voir son visage. Vous trouverez encore sur les murailles de mainte cabane, au milieu des images populaires, un portrait ne vous montrant rien qu’une barbe : approchez cependant, et vous distinguerez une bouche qui sourit, un regard ouvert, chaud et doux ; c’est le portrait de Kulnef.

« Il fallait de la force et de l’habitude pour ne point pâlir devant lui. Qui n’avait point peur du diable pouvait n’avoir point peur de Kulnef. Rien qu’à distance, son regard effrayait plus que piques et balles, et mieux valait rencontrer son arme que son noir toupet.

« Tel il était quand, le sabre levé, il chargeait furieux son ennemi, tel il apparaissait encore quand il était au repos, quand, demi-vêtu de sa courte pelisse, il allait de maison en maison, s’arrêtant ici et là, en hôte et en ami, où il se trouvait le mieux.

« Plus d’une mère vous dira encore son effroi, quand, sans permission ni compliment, Kulnef allait droit au berceau où l’enfant dormait : « Mais il se contentait de l’embrasser, ajoutera-t-elle, et puis il souriait doucement, avec bonté, comme sourit son portrait, là-bas sur la muraille… Regardez-le de près, et vous verrez. »

« Il est certain que, dans son vrai jour, le vieux Kulnef était bon comme l’or. On dit bien qu’il aimait les rasades, mais c’est qu’il avait le cœur chaud. Ce cœur était toujours le même, en paix ou en guerre. Il vous embrassait une belle avec la même ardeur qu’il frappait un ennemi.

« Il y avait dans l’armée russe des hommes dont les noms, inscrits depuis par l’histoire, avaient été apportés chez nous longtemps avant la guerre par la renommée. Barclay, Kamenski, Bagration, tout fils de la Finlande connaissait de tels chefs, et s’attendait, là où ils paraîtraient, à de rudes combats.

« Mais de Kulnef on ne savait absolument rien avant la campagne. Il vint comme l’ouragan sur les eaux, aussitôt arrivé que pressenti ; il apparut comme l’éclair, subit et fort ; ses premiers coups gravèrent son souvenir ineffaçable dans les cœurs.

« Avait-on combattu depuis le matin ; Suédois et Russes, épuisés et espérant que la journée était finie, dormaient-ils d’un profond sommeil : tout à coup, au milieu des plus beaux songes et quand on rêvait monts et merveilles, la sentinelle criait : Aux armes ! — On avait aperçu Kulnef à cent pas !

« Escortait-on paisiblement un transport à une grande distance de l’armée ennemie, sans nulle inquiétude, mangeant et buvant à l’aise, tout à coup au milieu de cette marche commode tombait Kulnef, qu’on n’avait pas invité : un nuage de poussière et des piques en avant !

« Si nous nous tenions bien ferme à cheval et que nous fissions au mieux, mon Kulnef se retirait bien brossé de la fête, tout barbu qu’il était venu ; mais si l’on faisait moins bonne contenance, c’était lui qui buvait notre vin, offrant d’acquitter sa dette sur les bords du Don.

« Qu’il fît chaud ou froid, pluie ou neige, jour ou nuit, Kulnef était partout, et jouait partout de ses tours. Et si les deux armées étaient en présence, on voyait bien à distance par où il faisait passer son épée, le redoutable enfant de la steppe !

« Et pourtant il n’y avait pas dans toute l’armée de Finlande un soldat qui n’aimât le vieux Kulnef autant que n’importe quel camarade, et quand paraissait son visage bien connu, à l’ours du pays des Cosaques son frère de Finlande répondait par une grimace de bienvenue.

« Il reconnaissait en riant ces griffes dont il avait ressenti les atteintes, et s’il attaquait, c’était avec cœur, sachant que cela en valait la peine. C’était plaisir de voir aux prises Kulnef et le soldat finlandais ; ils se savaient braves l’un et l’autre, et s’estimaient mutuellement.

« Son bras est maintenant glacé. Il a succombé sur le champ de bataille, l’épée à la main. Son honneur lui survit et rayonne sur sa terre natale, et toujours à son nom prononcé vous entendrez ajouter ces mots : « le brave, » touchant hommage de la patrie reconnaissante.

« Oui, son épée fut tirée contre nous, sa lance nous fit plus d’une profonde blessure, et pourtant nous aussi, nous aimons sa gloire comme si elle était nôtre, car ce qui dans la carrière sanglante des combats nous rend véritablement frères, c’est, plutôt encore que la communauté de drapeau et de patrie, celle du courage en face du danger.

« Hurra donc pour Kulnef le brave ! On ne verra pas de si tôt son égal. Qu’importe que ce soit notre sang qu’il ait versé ? C’était le droit de la guerre. Il était notre ennemi, et nous étions les siens. Il frappait de grand cœur, et nous aussi. Quel mal à cela ?

« Gardons nos haines pour le lâche. À celui-là seul honte et mépris ! Gloire à celui qui fournit bravement pour sa part la carrière des armes ! Hurra, joyeux et retentissant hurra pour qui s’est bien battu, ami ou ennemi ! »


On reconnaîtra que le poète est resté constamment fidèle au double sentiment de la sympathie et de la justice. Voilà un égal hommage rendu aux mêmes vertus, qu’elles se rencontrent chez les défenseurs de la Finlande ou bien chez ses ennemis. Runeberg n’a rencontré qu’une seule fois sous sa plume des expressions sévères et dédaigneuses : c’est lorsqu’il a mis en présence de tout l’héroïsme qui anime dans cette guerre de Finlande généraux et soldats l’incapacité déplorable et la puérile vanité de ce malheureux Gustave IV, qu’une révolution allait précipiter du trône de Suède dans un perpétuel et errant exil. Par sa colère impuissante contre la France révolutionnaire, par son entêtement à braver, lui tout seul, la toute-puissance de Napoléon, par ses téméraires efforts pour imposer à la France, lui tout seul, les Bourbons et la contre-révolution, Gustave IV était devenu la cause indirecte de l’invasion de la Finlande. Aussi aveugle devant le danger présent que devant les fautes qui le devaient produire, il en riait encore aujourd’hui, et paraissait croire qu’il suffirait, pour faire rebrousser chemin aux envahisseurs, de sa royale menace. Pour la rendre encore plus redoutable, il voulut bien ceindre l’épée de Charles XII, revêtir ses gantelets et ses bottes, et il ne douta pas du terrible effet que produirait sur les Moscovites la seule pensée d’une telle apparition. C’est précisément cette incroyable scène, dont le fond est historique, que le poète a choisie pour flétrir la lâcheté avec laquelle le gouvernement suédois abandonna la Finlande à ses propres efforts. Il est bien vrai que ce roi maniaque méritait quelque pitié. Le poète semble l’avoir compris ; la pièce est courte, et l’ironie paraît ne pas vouloir se prolonger au-delà de ce que réclame le ressentiment d’un indigne abandon ; mais dans ce peu de lignes, à vrai dire, l’ironie reste bien amère.


LE ROI.

« Et le roi Gustave IV Adolphe se leva. Et, debout dans la grand’salle de son palais, il rompit son long silence, ouvrit la bouche, et commença sa harangue. Et il avait, tout bien compté, trois auditeurs : le feld-maréchal Toll, le comte Piper, et Charles Lagerbring, ni plus ni moins.

« Et le roi prit la parole, et dit d’une voix grave : « Notre armée de Finlande malheureusement marche à reculons au lieu de marcher en avant. L’espoir que nous avions fondé sur Klingspor semble déçu, et Sveaborg, notre meilleur appui, a succombé.

« Nous avons compté longtemps sur l’Apocalypse, mais l’archange ne vient pas ; il ne s’est pas encore montré. Cependant voici que le bruit de la guerre se rapproche, et c’est pour nous, le roi, une chose digne de soucis.

« Donc ceci est notre résolution royale et la décision grave que nous voulons accomplir. Nous avons donné ordre qu’ici même nous soient apportées aujourd’hui les armes que le lion suédois a consacrées en les portant à Narva.

« Nous voulons mettre les gantelets du roi Charles XII, et cela dans une double intention, comme roi et comme homme. Nous voulons ceindre la grande épée du héros, et, comme lui, étonner le monde, composé de cœurs faibles et endormis.

« Vous, comte Piper, vous nous ganterez d’un des gantelets ; vous, Lagerbring, vous nous ganterez de l’autre. Pour vous, feld-maréchal, votre âge et votre renom vous rendent digne d’attacher à notre côté l’épée victorieuse du grand roi. »

« Et le roi Gustave IV Adolphe, avec la majesté d’un dieu, s’offrit bientôt à tous les regards avec les armes de Charles XII. Il se sentait trop grand pour parler à cette heure ; il se tut, et fit le tour de la salle à pas de géant.

« Et quand il l’eut achevé, ce fut encore un beau spectacle de le voir se dépouiller des gantelets et de l’épée, que reprit tour à tour chacun des trois seigneurs. Il les regarda d’un air qui n’entendait pas raillerie, et daigna de nouveau rompre le silence par ces mots :

« Maintenant, Lagerbring, vous aurez soin de faire savoir à l’armée de Finlande que, dans notre gracieuse sollicitude pour elle, nous avons ceint les armes du grand Charles XII. Feld-maréchal, et vous, comte Piper, je vous appelle tous deux comme témoins de ce qui s’est fait ici dans cette grande journée. »

« Si cette fière action influa sur la guerre de Finlande, l’histoire ne le sait pas précisément ; mais il est sûr que Gustave étonna en ce jour non pas le monde, mais Toll, Piper et Lagerbring. »


Si maintenant le lecteur veut bien se rappeler le petit poème sur le général Dœbeln, un des plus intéressans qu’ait écrits Runeberg [4], il peut juger notre poète finlandais. Les poésies de Runeberg témoignent, on a pu s’en assurer, de qualités d’esprit exquises et rares, d’une admiration chaleureuse pour ce qui est grand et généreux, d’une habileté singulière à concentrer l’énergie de la passion sous une expression contenue, d’une science réelle à composer ces petits drames et à ménager pas à pas le succès de l’impression dernière. On y reconnaît un vif sentiment de la grande et particulière beauté de cette nature du Nord, avec ses forêts et ses lacs, avec ses longues nuits étoilées et ses étés sans ténèbres : Runeberg sait les peindre, à la manière antique, par quelques mots bien choisis qui font image. On y reconnaît aussi un véritable génie poétique dont l’énergie est naïve et le charme sérieux et simple. Parmi les peuples qui parlent ou comprennent facilement sa langue, une popularité complète n’a pas manqué à Runeberg. En France non plus (c’est du moins encouragé par cet espoir que nous avons traduit les Récits de l’Enseigne), un sympathique accueil ne lui manquera pas.


A. GEFFROY.

  1. Voyez l’étude de M. Marmier sur Runeberg dans la livraison du 1er août 1839.
  2. Runeberg a aujourd’hui cinquante-trois ans, et il est professeur au gymnase de la petite ville finlandaise de Borgă.
  3. Comme nous dirions : un vieux soldat du temps d’Austerlitz ou de Wagram.
  4. Nous l’avons donné dans la Revue du 1er septembre 1854.