Ouvrir le menu principal

Les Récentes Inquiétudes de l’Allemagne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 9 (p. 696-707).
LES
INQUIETUDES RECENTES
DE L'ALLEMAGNE

Au mois de mai 1851, M. de Bismarck, nommé depuis peu premier secrétaire de la représentation prussienne près la diète germanique, écrivait à quelqu’un qui possédait toute sa confiance que Francfort lui paraissait un séjour mortellement ennuyeux, que les plénipotentiaires des divers états de l’Allemagne y passaient leur temps à s’observer, à s’espionner les uns les autres, que chacun d’eux soupçonnait son voisin d’être plein de pensées profondes, de projets cachés, et que le voisin n’avait pas de peine à défendre son secret contre les curieux, par l’excellente raison qu’il n’en avait point. « Ces gens-là, poursuivait-il, se tourmentent l’esprit pour de pures fadaises, et ces grands diplomates, qui débitent d’un air d’importance leur bric-à-brac, me semblent beaucoup plus ridicules que tel député de la seconde chambre se drapant dans sa dignité. S’il ne survient des événemens extérieurs, je sais dès aujourd’hui sur le bout du doigt ce que nous aurons fait dans deux, trois ou cinq ans, et ce que nous pourrions expédier en vingt-quatre heures, si nous voulions être sincères et raisonnables un jour durant. Je n’ai jamais douté que ces messieurs ne fissent leur cuisine à l’eau ; mais un potage si aqueux qu’il est impossible d’y découvrir un œil de graisse ne laisse pas de m’étonner. » Il ajoutait quelques semaines plus tard, dans un nouvel accès de spleen, que s’évertuer, se tracasser, s’intriguer sans savoir pourquoi, était un passe-temps indigne d’un homme sérieux, et que, n’étaient les affections de famille qui le rattachaient à la vie, il la quitterait volontiers « comme on quitte une chemise sale. »

L’Allemagne ne mérite pas aujourd’hui les reproches que lui adressait autrefois M. de Bismarck. Elle ne fait plus « sa cuisine à l’eau, » elle n’est plus la terre classique de la politique timide, méticuleuse, vétilleuse et paperassière. Ses mœurs ont bien changé, et M. de Bismarck se venge terriblement de l’ennui qu’il éprouva jadis à Francfort. Dans le temps où l’Allemagne mettait sa gloire à être une nation réfléchissante, écrivante et protocolisante, la France s’occupait activement à fournir toute l’Europe de nouveautés et d’émotions ; ce métier lui a si mal réussi qu’elle en est à jamais dégoûtée. Les rôles sont intervertis. C’est Berlin qui se charge de tenir l’Europe en haleine et qui l’empêche de s’endormir ; c’est à Berlin que se préparent les événemens, que s’amassent les sombres nuages qui portent dans leurs flancs la foudre ou la grêle. On pratique sur les bords de la Sprée une politique à sensation, féconde en péripéties, que la galerie contemple avec une anxieuse curiosité ; mais il y a beaucoup de gens d’humeur paisible, qui craignent les émotions, les surprises et les secousses. Ils ne seraient pas fâchés qu’on leur accordât un peu de repos d’esprit ; l’ennui ne leur paraît pas le pire des maux, et quand demain ressemblerait à aujourd’hui, ils ne parleraient point de quitter la vie « comme on quitte une chemise sale. »

Peut-être l’Europe est-elle devenue trop nerveuse, peut-être se prête-t-elle avec trop de complaisance à toutes les émotions qu’on veut bien lui procurer. Il est certain toutefois que jamais on n’avait tant abusé de ses nerfs que dans les semaines qui viennent de s’écouler. Au moment où elle s’y attendait le moins, des rumeurs inquiétantes, des bruits de guerre ont commencé à courir. On espérait que les nouvellistes qui les mettaient en circulation seraient promptement désavoués et démentis ; ils ne l’ont pas été, et le public en a inféré qu’ils possédaient le secret des dieux. Toute l’Europe s’est émue, et pendant quelque temps son trouble a ressemblé à de l’effarement. Tout à coup ces mêmes journalistes qui s’étaient donné le mot pour l’alarmer, changeant brusquement de langage, ont déclaré qu’on les avait mal compris, qu’on se mettait mal a propos martel en tête, que jamais la paix n’avait été plus assurée. Ils ont traité de brouillons, de boute-feux, ceux qui, sur la foi de leurs avertissemens et de leurs menaces, s’étaient permis de répéter après eux que le repos du monde était en danger. A les entendre, ces méchans bruits avaient été semés perfidement « par quelques jupes coalisées avec quelques soutanes. » S’enveloppant dans leur robe de prédicateurs de la Pentecôte, ils se sont écriés : — Qu’ils sont beaux sur la montagne, les pieds de ceux qui annoncent la paix ! — Malheureusement leur robe était trop courte, elle laissait passer le bout de leur escopette. Le point est de savoir si cette escopette était amorcée ou s’ils avaient fait semblant de la charger pour faire peur. Tout porte à croire que la pièce qui vient de se jouer pourrait être intitulée : « L’art d’avoir l’air de s’inquiéter, à la seule fin d’inquiéter les autres. » Sans contredit, si les journalistes et les gouvernemens réglaient leur conduite sur les intérêts et les vœux des peuples, jamais la paix n’aurait été plus assurée qu’aujourd’hui, et l’alerte que vient d’éprouver l’Europe pourrait être taxée de ridicule panique, — car jamais les peuples n’ont été plus affamés de paix, jamais ils n’ont été plus enclins à la considérer comme le premier des biens, à s’imposer, s’il le faut, des sacrifices d’amour-propre pour la conserver. Nous ne prétendons pas nier qu’il n’y ait en Allemagne sinon un parti, du moins des partisans convaincus de la guerre ; il y en a toujours dans les pays qui viennent de faire une guerre heureuse, d’exercer avec succès le métier de conquérant. On y trouve des gens qui ont pris goût à ce métier, parce qu’il leur a procuré de la gloire, sans compter le profit. Quand l’Athénien Trygée conçut le hardi projet de pacifier la Grèce et d’aller tirer de son puits pour la ramener en triomphe dans Athènes cette aimable déesse que chérissent les moissons et les oliviers, cette déesse qui respire « les fruits mûrs, les banquets, les fêtes de Bacchus, les flûtes, les poètes comiques, les vers de Sophocle, les grives, le lierre, les brebis bêlantes, les amphores renversées et une foule d’autres bonnes choses, » il eut pour ennemis de son entreprise non-seulement les armuriers, les fabricans d’aigrettes, les marchands de cuirasses, les polisseurs de lances, mais certains généraux, dyscoles, et ce fut bien malgré eux que la Paix réussit à sortir de son puits. « Lamachus, grand général, s’écriait Trygée, c’est mal à toi, tu nous empêches de tirer sur la corde, tu t’es mis là tout exprès pour nous gêner dans nos mouvemens ! nous n’avons pas besoin de ta tête de Méduse ! » Nous accorderons sans peine qu’il n’est pas difficile de trouver à Berlin des Lamachus et plus d’une tête de Méduse. On y rencontre aussi d’autres ennemis de la paix qui ne portent pas l’épaulette ; députés ou professeurs, ils relèvent d’un parti qui produit moins de généraux que d’avocats et d’orateurs de talent et joue un rôle considérable dans l’histoire présente de l’Allemagne. Les velléités belliqueuses des nationaux-libéraux s’expliquent par les peines de cœur, par les vives contrariétés qu’ils ont éprouvées et qu’ils éprouvent encore. Ils disposent de la majorité dans le parlement prussien, et, en bonne logique parlementaire. les portefeuilles devraient leur appartenir ; mais cette logique n’est pas admise en Prusse, où l’on professe le principe « de la royauté libre dans un pays libre, » et où la liberté du roi consiste précisément à prendre ses ministres parmi les gens qui lui plaisent et à ne point se laisser contrarier dans son choix par les vœux d’une assemblée.

Or les nationaux-libéraux ont ce malheur, que leur personne n’agrée point au roi ni au chancelier de l’empire. Après avoir combattu à outrance la politique de M. de Bismarck, ils la soutiennent depuis bien des années avec un dévoûment qui réclame sa récompense. M. de Bismarck ne méconnaît point les services qu’ils lui rendent, mais il ne se croit pas obligé de leur en tenir compte, et il n’a garde de leur concéder ce qu’ils lui demandent, le régime parlementaire et deux ou trois portefeuilles. La Gazette de la Croix disait un jour que les nationaux-libéraux étaient un parti de vieilles filles qui, après avoir rêvé les plus brillans établissemens, voient les années s’en aller l’une après l’autre, et à qui de jour en jour pèse davantage leur triste virginité. On a dit aussi que, commis dans une grande maison de commerce qui a fait les plus brillantes affaires, ils s’étaient flattés que pour prix de leur zèle on finirait par les associer à la maison, par les mettre de part dans les bénéfices, mais que ce jour n’était pas venu, qu’il ne viendrait pas de sitôt. Une si cruelle déception aigrit leur caractère, et l’inquiétude de leur humeur les rend avides d’aventures, qui leur serviraient du moins à tromper leur mélancolie. A plusieurs reprises, ils ont reproché à M. de Bismarck de s’endormir sur ses lauriers, de tourner trop court dans ses entreprises, d’avoir des vues trop étroites, trop mesquines, de ne pas donner satisfaction aux ambitions légitimes de l’Allemagne. M. de Bismarck a comparé ces insatiables conquérans à certain personnage de Shakspeare qui, après avoir occis quelque six ou sept douzaines d’Écossais à un déjeuner, se lave les mains en se plaignant amèrement de son existence oisive et monotone et du profond ennui qui le dévore : « Mon cher Henri, lui demande sa femme, combien avez-vous tué d’Écossais aujourd’hui ? — Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté, répond-il d’un ton brusque, — et puis il ajoute une heure après : — Environ quatorze, une bagatelle, une véritable bagatelle. »

Si l’Allemagne possède plus d’un général, plus d’un orateur et plus d’un professeur qui ne craindraient pas de déchaîner de nouveau sur l’Europe le fléau de la guerre, gardons-nous de croire que ces esprits remuans et aventureux soient les vrais représentans de l’opinion publique. Les Allemands sont très capables d’agir par enthousiasme, de sacrifier en de certains momens leurs intérêts à leurs passions ; mais ils sont aussi un peuple réfléchi, et, quand la fièvre les quitte, ils aiment à raisonner sur leur situation, à tenir leurs comptes par doit et par avoir, à connaître exactement leurs profits et leurs pertes ; Ils ont beaucoup réfléchi depuis 1870, et ils se félicitent des grands résultats politiques qu’ils ont obtenus par leurs victoires. La guerre était nécessaire pour créer l’empire allemand ; l’empire existe, ils s’en applaudissent, mais l’empire n’est pas encore entièrement organisé. Il reste bien des lois à faire, bien des questions à résoudre, particulièrement la question religieuse, qui passionnera longtemps les esprits. L’Allemagne trouve assez d’occupation chez elle pour ne pas éprouver le besoin d’en aller chercher au dehors d’autre part elle a fait le calcul de ce que lui coûte sa gloire, des sacrifices considérables auxquels elle a dû se résigner pour satisfaire ses ambitions politiques. Ces sacrifices, elle ne les regrette point ; mais elle n’est pas portée à s’en imposer de nouveaux à la légère. Elle s’est étonnée de voir que l’énorme contribution levée sur le vaincu n’avait pas profité à son bien-être. Les Allemands ont vu couler devant eux un fleuve d’or, et, comme le rat de La Fontaine, ils peuvent dire pour la plupart : Nous n’y bûmes point. Une notable partie de ces milliards a été employée à reconstituer le trésor de guerre, à payer des pensions, à rebâtir des forteresses, à fondre des canons, à réorganiser l’armée ; la nation se demande où s’est englouti le reste, et comment s’explique la crise financière dont elle a pâti, la pénurie d’argent coïncidant avec le renchérissement de toutes choses, ce singulier phénomène d’un vaincu jouissant d’une situation plus prospère que son vainqueur. L’Allemagne a conclu de l’expérience qu’elle vient de faire que la guerre est un mauvais moyen de s’enrichir, que le commerce, l’industrie, le travail, sont des ressources plus sûres pour un peuple. Ses économistes lui promettent que le malaise dont elle souffre ne durera pas, qu’elle recueillera plus tard les bénéfices économiques de ses victoires, comme elle en a recueilli les avantages politiques. Elle ne demande pas mieux que de les en croire, mais en attendant elle désire travailler, et à cet effet elle veut avoir la paix, et surtout croire à la paix, car sans confiance point d’affaires. Aussi les bruits de guerre qui ont couru récemment l’ont-ils consternée, et quand elle a découvert qu’on l’avait inquiétée sans sujet, elle a laissé éclater son indignation contre les journaux alarmistes ; ils ont fort à faire de se défendre contre les anathèmes dont on les accable. Une revue estimée de Berlin, die Gegenwart, a demandé qu’ils fussent condamnés à encadrer et à mettre sous verre les désaveux qu’ils ont dû s’infliger à eux-mêmes, qu’on obligeât leurs rédacteurs à relire chaque matin leur sentence pour leur ôter l’envie de rallumer leurs brandons. Cette même revue, prenant vivement à partie « une demi-douzaine de professeurs plus ou moins chauvins, » qui avaient trouvé l’occasion bonne de mettre flamberge au vent, s’exprime à leur sujet en ces termes : « Nous avons, cela va sans dire, le plus profond respect pour la science allemande ; mais nous tenons que le cordonnier ne doit s’occuper que de monter ses souliers sur la forme. Autrement nous recommanderions éventuellement la méthode des Espagnols, qui ont expédié leurs professeurs aux îles Canaries. Nous n’avons pas d’îles ; mais il nous serait facile de trouver quelque endroit propice aux cures d’air pour y installer ceux de nos universitaires qui ont des goûts belliqueux. »

Le seul moyen de ranimer les fureurs guerrières des Allemands serait de leur persuader que la France médite et prépare secrètement sa revanche. Il ne manque pas de gens qui s’appliquent à le leur faire croire ; jusqu’aujourd’hui, ces ingénieux et insidieux démonstrateurs ont perdu leurs peines. Il y a beaucoup d’hommes sensés en Allemagne, et il leur paraît assez naturel que la France, qui n’a plus de frontières, croie devoir à sa sûreté de se refaire une armée, d’autant que le traité de Francfort ne lui interdit point d’en avoir une. Ils savent que la réorganisation de cette armée est une œuvre de longue haleine, que ce n’est ni demain ni après-demain qu’elle sera en état d’entrer en campagne. Ils savent aussi que la France a de bonnes raisons de s’attacher à une politique pacifique. Nous avons sous les yeux une étude sur les finances françaises qui a paru dernièrement à Berlin [1]. L’auteur, dont l’impartialité mérite d’être louée, s’est livré à un examen consciencieux des nouvelles conditions d’existence que ses malheurs ont faites à la France. Il rend hommage aux étonnantes ressources qu’elle a déployées dans de fatales conjonctures, à la facilité avec laquelle elle est parvenue à s’acquitter des charges écrasantes qui pesaient sur elle, à la puissance de son crédit, à l’habileté qui a présidé, toutes réserves étant faites, aux opérations destinées à lui permettre d’anticiper ses paiemens ; mais il remarque aussi qu’elle ne pourrait renouveler sans péril de si grands efforts, que parmi les nouveaux impôts votés par l’assemblée nationale il en est de pernicieux, qui à la longue risqueraient de compromettre le développement de ses forces productives, et qu’il importe de les réduire ou de les supprimer le plus tôt possible. Sa conclusion est que la France, malgré ses défaites, malgré les 9 milliards que lui a coûtés la guerre, malgré la diminution de son territoire, dispose encore de moyens d’action considérables, que cependant elle a désormais un déficit important à combler, que l’excédant annuel de 1 milliard 500 millions ou de 2 milliards qu’elle produisait en 1870 sera employé pendant un certain nombre d’années à rétablir sa situation, que pendant tout ce temps elle travaillera non à s’enrichir, mais à réparer ses pertes, qu’il lui faudra peut-être dix ans pour se retrouver telle qu’elle était avant ses désastres. Il ne peut s’empêcher de voir dans un tel état de choses une garantie sérieuse de la paix. — « La France, ajoute-t-il, ne s’est pas appauvrie ; mais, par la perte d’une partie de ses ressources en argent comptant et par la tension excessive des ressorts de l’impôt, elle est assez paralysée, pour ne pouvoir aujourd’hui entreprendre une guerre sans porter le trouble d’une manière durable dans toute son économie financière, sans provoquer une crise qui causerait de vives souffrances à toutes les couches de sa population et compromettrait irréparablement la prospérité nationale. Pour faire et pour préparer, la guerre, il faut qu’un peuple n’ait pas seulement une armée en état, mais qu’il puisse disposer en peu de temps de sommes considérables. Non-seulement la France ne possède plus cette faculté, mais en face du trésor de guerre de Spandau le trésor français ne peut mettre en ligne que des caisses vides. Le crédit du pays est loin d’être épuisé, cela se voit à la bonne tenue du billet de banque et au taux de la rente ; toutefois au début d’une guerre la France ne pourrait contracter un emprunt qu’à l’étranger et dans des conditions très défavorables. Jusqu’aujourd’hui, son crédit était fondé sur ses réserves en métaux précieux et sur les valeurs étrangères qu’elle possédait, c’est-à-dire sur sa fortune. Dorénavant son crédit reposerait seulement sur les espérances que donneraient ses généraux, et c’est emprunter dans de mauvaises conditions que d’emprunter sur des espérances. » comme l’économiste que nous venons de citer, les Allemands qui connaissent les Français les tiennent non-seulement pour l’un des peuples les plus travailleurs et les plus industrieux de l’Europe, mais pour celui qui entre tous possède le génie de l’épargne. Qui dit épargne dit prévoyance, et cette prévoyance qui caractérise le Français dans la conduite de son ménage, il l’applique aussi au ménage de l’état. Le premier souci de la France est de rétablir l’équilibre dans son budget, et si ceux qui la gouvernent trompaient sa confiance en la précipitant dans quelque aventure, quelle que fût la couleur de leur drapeau, rouge ou blanche, elle verrait en eux les plus dangereux de ses ennemis.

Les Allemands qui raisonnent ont tout sujet de se rassurer sur les intentions de la France ; ils n’ignorent point qu’elle s’est donné la forme de gouvernement qui offre le plus de garanties à la paix de l’Europe. Une république est un gouvernement impersonnel, qui est moins tenu qu’un autre d’avoir de l’amour-propre. Il peut se dispenser de compliquer les conflits d’intérêt par des considérations de fausse dignité, par les excitations d’un orgueil chatouilleux et susceptible ; il est plus capable de se conduire par le seul bon sens, de s’imposer au besoin des renoncemens de vanité, de ne pas sacrifier les avantages d’une politique sage, modeste et pacifique, aux subtilités du point d’honneur. Une république est une raison sociale, et les raisons sociales ne se fâchent pas quand il y va de leur intérêt de ne se point fâcher ; les raisons sociales ne font pas gloire de vider leurs querelles eu champ-clos, elles recourent aux tribunaux, elles plaident et tâchent de gagner leur procès. Les Allemands sont convaincus que, si en 1870 la France avait eu un gouvernement républicain, elle n’aurait pas déclaré la guerre pour une question d’amour-propre ; mais elle possédait alors un gouvernement personnel, où, comme on l’a dit, il n’y avait plus personne. L’injure a été ressentie, et la peur qu’on a eue de l’opinion a conduit aux abîmes. Les Allemands sont persuadés aussi que la France ne saurait rétablir la monarchie sans mettre la paix en danger. L’heureux prétendant qui réussirait à s’asseoir sur le trône aurait besoin de prestige pour s’y maintenir ; à quel prix l’achèterait-il, ce prestige ? On compte aujourd’hui par milliards, et ce sont les peuples qui paient l’addition.

Au surplus, ce qui achève de rassurer les Allemands, ce sont les sentimens que témoignent à leur égard toutes les puissances de l’Europe. On accuse les Français de vivre d’illusions ; ils s’en font moins qu’on ne le pense. Ils savent fort bien qu’une nouvelle diminution de la France serait considérée par les grands et les petits états comme un malheur public, comme une atteinte fatale et irréparable portée à l’équilibre européen, que l’Europe tout entière est intéressée à prévenir une telle catastrophe ; mais en revanche ils n’ignorent point que l’Europe s’accommode des résultats de la paix de Francfort, qu’elle verrait sans déplaisir le prolongement indéfini du statu quo. La France pendant vingt ans a inquiété, irrité ses voisins par ses entreprises souvent généreuses, mais trop décousues, par une politique qui, changeant incessamment de visées et d’alliés, donnait tour à tour des espérances à tout le monde, sans jamais donner de sûretés à personne. L’Europe a vu tomber l’empire sans trop de regrets, et elle est disposée à voir les bons côtés de la situation présente. L’Angleterre, dans un temps où les questions religieuses sont redevenues des affaires d’état, n’est pas fâchée que la prépondérance sur le continent appartienne à une puissance protestante ; c’est un thème que ses journaux ne se lassent pas de traiter. Si l’Italie souhaitait avec ardeur le complet relèvement de la France, les propos malencontreux de certains pèlerins auraient sûrement pour effet de tempérer son zèle. L’Autriche pratique aujourd’hui une politique hongroise, et la Hongrie est l’obligée de la Prusse ; n’est-ce pas la Prusse qui a contraint l’empire des Habsbourg de transporter à Pesth son centre de gravité ? La Russie ne peut que s’applaudir d’événemens qui l’ont constituée l’arbitre de l’Europe, et qui, le jour où l’Allemagne la ménagerait moins, lui permettrait de compter avec certitude sur l’alliance française. — Pour gagner une bataille, disait lord Wellington, il faut d’abord avoir un peu de talent, mais il faut surtout que l’ennemi fasse beaucoup de fautes. — Tout le talent des hommes d’état français ne suffirait pas pour assurer à la France le succès d’une revanche ; ils n’ont rien à espérer que des fautes qu’on pourrait faire à Berlin, des mécontentemens que l’Allemagne causerait à l’Europe, si elle abusait de sa force, si elle rendait son hégémonie insupportable en s’abandonnant sans réserve à son humeur tracassière, en suscitant partout des difficultés, en se mêlant de tout et brouillant tout. Machiavel enseigne que ce qui fait le salut des princes, c’est d’avoir de bons amis et une bonne armée, et il ajoute qu’un prince qui a une bonne armée n’a pas de peine à avoir de bons amis. Tant que l’Allemagne conservera ses bons amis, la France ne pourra lui inspirer aucun ombrage ; si jamais elle les perd, ce n’est pas à la France qu’elle pourra s’en prendre. Garantie comme elle l’est contre tout danger prochain et par ses armées, et par ses amitiés, et par la ligue des empereurs, et par les dispositions de l’Europe aussi bien que par celles de la France, que faut-il penser des inquiétudes qu’a manifestées récemment l’Allemagne ? comme l’a dit le Times, tout est mystérieux dans cette mystérieuse histoire. L’Europe a-t-elle été vraiment en proie à l’une de ces paniques que rien ne justifie et qui se produisent aussi bien dans les cabinets des diplomates que dans la mêlée des champs de bataille ? On se défend à Berlin d’avoir fourni le moindre prétexte à cette pénible émotion dont le monde des affaires s’est cruellement ressenti. Les journaux qui avaient annoncé des complications, prophétisé des malheurs, avancé avec persistance que le gouvernement allemand voyait un danger dans la loi française des cadres et presque un casus belli, soutiennent aujourd’hui qu’on s’est trompé sur leurs intentions, qu’on a pris pour des croassemens de corbeaux d’amoureux roucoulemens de tourterelles. Ils nient que la chancellerie allemande ait adressé à ses agens diplomatiques une circulaire destinée à leur faire connaître ses appréhensions et ses griefs. Ils nient que pendant les quelques jours qu’il a passés sur les bords de la Sprée l’empereur de Russie ait dû s’employer à dissiper des ombrages, à calmer des esprits échauffés. Ils affirment que l’empereur Alexandre n’a rencontré partout à Berlin que des fronts sereins et des regards pacifiques, qu’il a pu constater dès son arrivée l’inanité des craintes qu’on lui avait inspirées, et qu’il n’a eu garde de prêcher des convertis. Tout cela est peut-être vrai ; mais il est également vrai qu’un personnage qui tient une place importante dans l’office extérieur de l’empire germanique avait eu un jour avec l’ambassadeur de France un entretien fort significatif et fort imprévu, lequel ressemblait à un avertissement, presqu’à une menace. Ne se pourrait-il pas que le gouvernement français, ému par les rapports de son ambassadeur, les eût communiqués confidentiellement à l’Europe, lui eût témoigné par l’entremise de ses agens les inquiétudes réelles que lui causaient les fausses inquiétudes qu’on affectait d’éprouver à Berlin ? Ne se pourrait-il pas que ces communications, sympathiquement accueillies à Rome, froidement écoutées à Vienne, eussent paru graves aux cabinets de Saint-Pétersbourg et de Londres, qu’elles eussent motivé le voyage à Berlin de l’ambassadeur de Russie en Angleterre, le comte Schouvalof, et la décision prise par le foreign office de demander au gouvernement allemand des explications, qui ont été satisfaisantes ? Nous ne doutons pas qu’en arrivant à Berlin l’empereur Alexandre ne sût d’avance les dispositions qu’il y trouverait ; il s’était arrangé pour que la paix de l’Europe ne dépendît pas des hasards de la conversation qu’il allait avoir avec son oncle. Est-ce une raison pour prétendre qu’on a fait beaucoup de bruit pour rien ? On a fait du bruit, mais en vérité il y avait quelque chose. Est-ce à dire que M. de Bismarck méditât une déclaration de guerre et qu’il ait été arrêté dans ses desseins par la pression de l’Europe ? Croirons-nous, comme on a osé l’en accuser, qu’il eût l’intention d’envahir inopinément la France en disant aux vaincus de 1870 : — Vous êtes trop riches et trop industrieux, vous avez trop de ressources et trop de crédit, vous vous relevez trop facilement de vos défaites. Je me suis trompé, je m’en accuse devant le ciel et devant l’Allemagne ; en vous imposant une contribution de 5 milliards, j’avais cru vous mettre dans l’impossibilité d’avoir une armée et une marine. Je veux réparer mon erreur, et cette fois le mémoire à payer sera tel que désormais vous serez à ma merci. — Prêter à M. de Bismarck de si monstrueux projets, c’est méconnaître le respect qu’a pour sa gloire un homme de son caractère et de son génie, et l’attention qu’il a toujours eue à sauver les apparences ou à les mettre de son côté. Que s’est-il proposé en donnant une alerte à l’Europe ? Un journal qui passe pour recevoir quelquefois ses confidences s’est chargé de nous révéler le secret de sa conduite en nous apprenant que M. de Bismarck a l’habitude de faire souvent ses inventaires. C’est une habitude de bon négociant, qui convient aussi à un homme d’état prévoyant et avisé. M. de Bismarck aime à constater sa perte ou son gain de l’année, à évaluer au prix courant les effets dont il peut disposer, à s’assurer que le temps ne les a pas dépréciés. M. de Bismarck a des alliés auxquels il tient beaucoup ; mais dans plusieurs conjonctures où il avait besoin de leur adhésion, ils ont paru la lui marchander. Il les avait trouvés un peu froids, un peu trop réservés, trop disposés à dire que les alliances n’interdisent pas les divergences sur certains points, et qu’elles laissent à chacun une certaine liberté d’action. Il n’a pas été fâché d’avoir l’occasion de s’expliquer avec ses alliés ; il a été bien aise qu’ils eussent des questions à lui adresser, ce qui lui permettait de les questionner à son tour, — qu’ils eussent des explications à lui demander, ce qui l’autorisait à leur en demander aussi et à leur faire comprendre au prix de quelles garanties il peut consentir à ne plus avoir d’inquiétudes compromettantes pour le repos de l’Europe. M. de Bismarck a un procès avec l’église, et le parlement prussien a voté un certain nombre de lois ecclésiastiques qu’on paraît désirer d’étendre à tout l’empire allemand ; obtenir de la Bavière qu’elle supprime les couvens, les ordres, les congrégations, est une entreprise qui offre quelques difficultés. M. de Bismarck a peut-être été curieux de savoir comment on accueillerait à Munich la perspective d’une nouvelle guerre entre l’Allemagne et la France. Il désire connaître non-seulement ce qu’il peut attendre de ses amis, mais ce qu’il doit craindre de ses ennemis. Il tient et il tiendra longtemps à savoir où en est la France, quelles sont ses pensées secrètes et le degré de confiance qu’elle a dans ses forces. Depuis 1870, il n’a manqué aucune occasion de lui tâter le pouls ; c’est à quoi lui ont servi les affaires d’Espagne, et plus récemment les difficultés qu’il a soulevées à Bruxelles ; il vient de sonder ses dispositions d’une manière plus directe.

Ce n’est pas offenser M. de Bismarck que de dire qu’il est le plus redoutable, le plus habile tentateur dont il soit fait mention dans l’histoire. Séduisant ou impérieux, selon qu’il lui convient, il tend des pièges aux fiertés aussi bien qu’aux appétits ; si ses offres couvrent des embûches, ses défis sont souvent des épreuves. On lit dans l’Évangile que le diable, ayant mené Notre-Seigneur à Jérusalem, le fit monter au haut du temple, et lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit qu’il ordonnera à ses anges d’avoir soin de toi et qu’ils te porteront dans leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre. » Certains esprits exaltés, qui vont chercher leurs inspirations au Vatican, voient dans M. de Bismarck moins l’ennemi de la France que l’ennemi de Dieu ; ils considèrent qu’une guerre de revanche serait moins une guerre patriotique qu’une sainte croisade, et ils se flattent que, le cas échéant, le ciel leur prêterait main-forte. Heureusement ces idées n’ont pas cours au quai d’Orsay, et le défi du tentateur n’a pas été relevé. Ce qui serait arrivé, quelles résolutions on aurait formées à Berlin, si le gouvernement français, se croyant sérieusement menacé, avait pris quelques mesures pour sa défense, s’il avait envoyé seulement quatre hommes et un caporal pour protéger sa frontière, M. de Bismarck le sait ; mais nous préférons ne pas chercher à le deviner. Quelles que fussent ses intentions, il a pu constater que le tempérament de la France a changé depuis l’affaire Hohenzollern, qu’elle a profité des leçons du malheur, qu’elle a appris à maîtriser ses impressions, que ce peuple si passionné a aujourd’hui la passion du recueillement, que ce peuple si fiévreux a la fièvre du travail, el que, s’inspirant de ses sentimens, ceux qui le gouvernent, quand on leur fait une chicane, ne la considèrent point comme une affaire d’honneur, mais qu’ils en saisissent les tribunaux, et qu’ils ont eu raison de croire qu’il y avait des juges en Europe.

En faisant son inventaire, M. de Bismarck a procuré à la France l’occasion de faire le sien. Elle a pu se convaincre de l’empire que les idées pacifiques exercent aujourd’hui partout, même en Allemagne, où le raffermissement de la paix a fait beaucoup plus d’heureux que de mécontens. La France a pu se convaincre aussi que l’Europe n’a pas encore abdiqué. La Russie et l’Angleterre ont eu la gloire de démontrer aux incrédules cette vérité consolante, et on ne peut trop se féliciter d’avoir vu deux puissances qui ne s’entendent pas toujours s’empresser à l’envi l’une de l’autre de dissiper des alarmes qui étaient un danger. Leur bienfaisante intervention a été un véritable événement, et, si le passé répondait de l’avenir, l’Europe pourrait se flatter de posséder enfin cette institution d’arbitrage international que les politiques affectent de regarder comme une utopie. Espérons que nous n’aurons pas besoin de recourir souvent à ces arbitres souverains ; puisse la crise que nous venons de traverser ne pas se reproduire de longtemps ! Il faut que chacun s’applique à en prévenir le retour, et que la sincérité et un courageux bon sens viennent en aide à la prudence. Il y a deux espèces de politique, la politique d’intérêt et la politique de sympathie ; la première est la seule qui convienne à la France ; la seconde, qu’elle a trop pratiquée, lui a coûté cher, elle y doit renoncer pour toujours. Si l’on se persuadait en Europe que la France ne consulte que ses intérêts, qui pourrait désormais se permettre de suspecter ses intentions ? Ne sait-on pas combien elle est intéressée au maintien de la paix ? La politique de sympathie est sujette à de dangereux entraînemens, et les ennemis de la France la soupçonnent de complaisances secrètes qui l’isolent du reste de l’Europe, car elles ne sont partagées par aucun des gouvernemens dont elle recherche l’amitié. Ses infatigables accusateurs la rendent responsable et des opinions connues de tel de ses agens diplomatiques, et des discours de ses pèlerins, et de l’étrange harangue prononcée l’autre jour dans le congrès des cercles catholiques par un officier de l’armée, lequel a déclaré, aux applaudissement de son auditoire, que le libéralisme est un poison mortel et que l’application stricte du Syllabus était le seul remède à tous nos maux ! Qui peut croire que le gouvernement français approuve ce genre d’éloquence ! Le malheur est qu’il ne s’explique pas assez ; il aime à se taire, et peut-être abuse-t-il de silence. S’il parlait, ce serait pour dire qu’il n’a pas d’autres amis ni d’autres ennemis que les amis et les ennemis des intérêts français. Quand les dévots demandèrent an roi de Prusse Frédéric-Guillaume III de décréter de prise de corps le philosophe Fichte, qu’ils accusaient d’athéisme, il leur répondit : « Si Fichte conspire contre moi, je m’occuperai de le mettre à la raison ; s’il est en délicatesse avec le bon Dieu, qu’ils s’arrangent ensemble ! ce ne sont point mes affaires. » Comme le roi Frédéric-Guillaume III, le gouvernement français ne s’occupe que de ses propres affaires ; il est le mandataire de la France, qui seule a le droit de disposer de lui, et, quand il aurait la puissance de faire tout ce qui lui plaît, il ne l’emploierait pas à conduire les mécréans à Canossa.



  1. Die Finanzen Frankreichs nach dem Kriege von 1870-1874, von L. von Hirschfeld, Berlin. 1875.