Les Quatre Vents de l’esprit/Le Livre épique/La Révolution, II : Les Cariatides



II

LES CARIATIDES.



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Puissant Germain Pilon, toi qui, rude ouvrier,
Entendis la douleur dans les gouffres crier,
Qui sentis l’art divin protester et combattre,
Toi qui, sous les héros et sous les Henri quatre,
Dédaignant Saint-Germain, Chambord et l’Œil-de-bœuf,
Groupas les mascarons tragiques du Pont-Neuf,
Colossal pétrisseur des formes ténébreuses,
Toi qui savais qu’ouvrant ses gueules douloureuses,
La demi-brute aboie après les demi-dieux,
Et que tout le dédain de l’abîme odieux,
Tout le deuil de l’enfer et du bagne grimace
Sur le visage informe et profond de la masse,
Ô dur géant, tandis que les autres sculpteurs,
Épris du bas-relief superbe des hauteurs,
Ciselaient le fronton de la toute-puissance ;
Tandis que sur le socle où le prêtre l’encense,
Comme un olympien hautain et gracieux,
Écoutant la fanfare idéale des cieux
Qu’accompagnent les vents, mystérieux orchestre,
Ils dressaient dans l’azur César, fantôme équestre ;
Tandis qu’ils prosternaient sous Tibère vieillard
La flatterie infâme et splendide de l’art,
Et qu’ils faisaient lécher Néron ou Louis onze
Par les langues de feu des fournaises du bronze,
Et que, prostituant le ciseau souverain,

Ils faisaient deux laquais du marbre et de l’airain ;
Pendant que, bâtissant pour la terre enchaînée
Quelque Héliogabale ou quelque Salmonée,
Ils montraient le tyran, glaive au flanc, sceptre en main,
Serein, presque au delà de l’horizon humain,
Debout dans l’empyrée où l’on voit l’aube poindre,
Si loin qu’il semble grand, si haut qu’il paraît joindre
La couronne d’orgueil qui sur la terre luit
Avec celle que peut donner la sombre nuit,
Et qu’on voit resplendir au fond des sacrés voiles
Son front ceint de lauriers vaguement ceint d’étoiles ;
Pendant qu’ils construisaient sur d’altiers piédestaux
De vastes empereurs traînant de lourds manteaux,
Des princes échappant dans le bronze à la fange,
Et qu’ils transfiguraient le despote en archange,
Et qu’ils faisaient le maître, et qu’ils faisaient le roi,
Et qu’ils faisaient le Dieu, tu fis le peuple, toi !
Tu fis le grand vaincu qui crache de la lave ;
Tu fis le grand forçat, tu fis le grand esclave ;
Au niveau de l’horreur et du deuil abîmé,
Tu tordis dans sa nuit l’effrayant opprimé !
Sous les Charles sanglants se lavant aux aiguières,
Sous les Louis suivis des fauves Lesdiguières,
Sous François à l’œil fier, sous Diane au pied nu,
Tu sentis remuer l’Encelade inconnu ;
Tu levas des vivants l’affreux drap mortuaire,
Et tu leur dis : ― Venez, je suis le statuaire !
Venez, vous qui souffrez ! vous qui pleurez, venez !
Venez, tous les lépreux, venez, tous les damnés !
Sous un socle royal je vais sur cette frise
Vous faire fourmiller dans la pierre âpre et grise.
Misère, maladie, ô deuils, haillons pendants,
Colère du grabat, faim qui montres les dents,
Venez, j’étalerai sous ce roi vos ulcères
Saignants, affreux, cruels, formidables, sincères ;
Je vous donnerai vie et corps sur ce vieux pont
Où la clameur du fleuve à vos douleurs répond ;

L’hiver, à l’heure obscure où le vent crie et souffre,
Vous entendrez passer toutes les voix du gouffre
Sous ces arches d’écume et de trombe et de nuit ! ―

Alors l’antique horreur sortit de son réduit ;
Alors ton œil plongea dans tous les purgatoires ;
Alors vinrent à toi toutes les faces noires ;
Et ton souffle alluma des flammes dans ces yeux,
Et tout ce tourbillon de fronts mystérieux
S’abattit à jamais sur ces dalles funèbres
Comme un essaim hideux de mouches des ténèbres.

Ô mascarons d’un doigt magistral ébauchés !
Êtres vertigineux ! tristes géants couchés !
En butte à ce qui souille ainsi qu’à ce qui change,
Éclaboussés par l’onde et tachés par la fange !
Leurs têtes, où l’oiseau fait sa fiente et son nid,
Percent lugubrement l’étrave de granit
Et s’avancent sur l’eau comme de noires proues,
Et leur corps se prolonge en pavé sous les roues,
Sous les talons ferrés et sous les pas perdus ;
Les attelages lourds, sous le fouet éperdus,
Marchent sur eux traînant des chaînes et des câbles,
Et, par moments, les pieds, les galops implacables,
La ruade féroce et l’affreux choc des fers
À ces durs patients arrachent des éclairs.


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Oh ! qui que vous soyez, qui, penchés sur les choses,
Sondez l’humanité dans ses métempsychoses,
Approchez, regardez, méditez, et tremblez.

Les voilà tous pressés, accouplés, rassemblés ;

Voilà tous les souffrants et tous les lamentables ;
Voilà les ramasseurs de miettes sous les tables ;
Voilà tous les abjects vaguement entrevus ;
Voilà Scapin, voilà Sancho, voilà Davus ;
La chimère se mêle au réel qui l’attire ;
Le valet rit, surpris d’être aussi le satyre ;
Voilà les portefaix de tout le poids humain.
Ils regardent passer hier, aujourd’hui, demain,
Ce qui naît, ce qui meurt, ce qui va, ce qui sombre,
Ce qui flotte, attentifs on ne sait à quelle ombre.
Ils font de l’onde vaine un lugubre examen.
L’eau s’évade et poursuit son tortueux chemin
Par sa pente au hasard en liberté conduite,
Sous ces captifs penchés, tantales de la fuite.
Le reflet des eaux fait, sous l’âpre entablement,
De profil en profil errer un flamboiement,
Et la chauve-souris de l’aile les effleure.
Est-ce que cela raille ? Est-ce que cela pleure ?

Ô bouches où l’esprit qui passe, d’horreur plein,
Rêve Pantagruel et retrouve Ugolin !
Masque de Rabelais sur la face de Dante !
Progression d’angoisse et d’horreur ascendante !
Fronts où flambe l’enfer, comme la tombe froids !
Ô larves ! visions de l’invisible ! effrois !
Mascarade aperçue à travers le suaire !
Morne évocation du mage statuaire
Qui n’a que Michel-Ange ou Milton pour rival !
Sinistre mardi gras des spectres ! carnaval
De l’infini, flottant dans le souffle insondable !
Descente de Courtille énorme et formidable
Pétrifiée au mur du songe et de la nuit !
Est-ce que l’ouragan qui frissonne et qui fuit
Ne va pas emporter cette fresque de pierre ?
Dieu ! qu’est-ce que l’église et le trône ont pu faire
À ce peuple sans nom, sans lumière, sans voix,
Sans espoir, qui sanglote et ricane à la fois

En regardant, du fond du néant qui le couvre,
D’un côté Notre-Dame et de l’autre le Louvre ?


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Oh ! Ces enfantements et ces créations,
Ces rencontres de l’âme avec les visions
Pèsent sur le génie, et, le courbant à terre,
Le penchent du côté le plus noir du mystère.
Du jour où tout ce monde étrange t’apparut,
Des passions d’en bas râlant l’horrible rut,
T’apportant des douleurs la sublime démence,
Ô sculpteur, à partir de cet instant immense,
Ta pensée à jamais fut mêlée à la nuit !

Homme grand parmi ceux qu’une flamme conduit,
Oui, maître, ce fut là ta puissance et ta gloire :
Aux princes effarés de force et de victoire,
Au pouvoir ignorant les devoirs et les droits,
Au palais sidéral des reines et des rois,
À l’immense colosse impérial qui lève
Sa tête dans l’éclair du vertige et du rêve,
Au trône sombre ayant pour dais le firmament,
Au monarque, tu fis le grand soubassement,
L’homme ; sous le tyran tu mis la multitude !
Les puissants rayonnaient dans leur haute attitude,
Confiants, sûrs du vent, sûrs du flot, sûrs du port ;
Toi, grave et dédaigneux, tu donnas pour support
À leur calme, à leur joie, à leur crime, à leurs fêtes,
L’hydre cariatide aux millions de têtes ;
Au-dessous de leur gloire, au-dessous de ces noms
Sonnés par la trompette et dits par les canons,
Au-dessous des splendeurs, des vertus proclamées,
Et de la nudité des fières renommées,
Et de tout ce qui crie : Adorez ! je suis beau !

Je suis pourpre, je suis glaive, je suis flambeau !
Tu fis, dans le brouillard livide qui s’écroule,
Ramper le gigantesque anonyme, la foule.
Sous les jeux et les ris, sous les molles amours,
Sous Valois, sous Bourbon, sous Condé, sous Nemours,
Sous la tendre Chevreuse et la blonde d’Humière,
Sous toute la beauté dans toute la lumière,
Sous l’olympe royal, hautain, splendide à voir,
Tu sculptas le supplice inouï du bloc noir,
L’angoisse de la masse informe, et le calvaire
Du manant redoutable et du granit sévère.
Les puissants rayonnaient, faisant en liberté
Le partage insolent de la prospérité,
Désaltérant leur soif toujours inassouvie,
Prenant tout le bonheur, prenant toute la vie ;
Vénus regardait Mars avec ses plus doux yeux ;
Les fiers drapeaux faisaient de grands frissons joyeux ;
Les rois étaient armés, les femmes étaient nues ;
Les chasses s’enfuyaient au fond des avenues ;
Tout était le palais, le banquet, le gala ;
Toi, tu fis, en regard de tout ce Louvre-là,
Brusquement, aux lueurs de la torche qui brille,
Du grand cachot Misère apparaître la grille
Et les faces qu’on voit à travers ses barreaux !
Ô prostestation terrible ! les héros,
Les gagneurs de bataille et les dieux de la terre,
Des hauts arcs de triomphe habitant l’acrotère,
Vainqueurs, cuirassés d’or, vêtus de diamant,
Du genre humain pensif sombre éblouissement,
Éclatants, radieux, vaillants, criant Montjoie,
Résumaient le miracle effrayant de la joie,
De l’azur sans nuage et sans fond, du soleil ;
Toi, songeur, tu voulus que là, sous leur orteil,
Tout un monde aux rictus sans fin, aux yeux sans nombre,
Effroyable, exprimât le prodige de l’ombre !
Ton art, que jusqu’aux fronts réprouvés tu courbas,
Sous les monstres d’en haut mit les monstres d’en bas,

Le peuple, qui se fait chaque jour moins difforme,
Et qui deviendra grand sans cesser d’être énorme.

Oui, l’Averne terrestre avec ses Ixions,
Le poème hagard des malédictions,
Gueux, cagoux, malingreux, bohémiens, marranes,
Le menton bestial du paria, les crânes
Que sous son bas plafond l’ignorance a faits plats,
Les fauves suppliants, tout ce qui dit : hélas !
Sylvains et paysans entrevus sous les lierres,
Lèvres avec l’injure et le cri familières,
L’oreille où s’est empreint le pavé, dur chevet,
La maigreur que la loque en grelottant revêt,
Le maraud, le manant, le prolétaire blême
À qui Malthus dit : Meurs ! quand Jésus lui crie : Aime !
Les pauvres frémissant de se sentir bandits,
La lèpre des cloisons malsaines du taudis
Gagnant l’habitant sombre, et passant, incurable,
Du mur de la misère au front du misérable,
Idiots, mendiants râlant sur les chemins,
Tout le fourmillement des cloportes humains,
Le berceau condamné, l’innocence punie,
Les mourants éternels de la grande agonie,
Un Pélion hideux sous un splendide Ossa,
Voilà ce que ton bras titanique entassa !
Et, tandis qu’on sculptait, pour le sceptre et l’épée,
Le bronze dithyrambe et le marbre épopée,
Ô poëte, tu fis grimacer à jamais
Sous les guerriers d’airain des lumineux sommets,
Sous les déesses d’aube et de blancheur vêtues,
Les masques, populace horrible des statues !

Et pour égayer l’œuvre étrange, dans ce tas
De maux, de désespoirs, de sanglots, tu jetas
Toute une parodie infernale et farouche,
Brusquet, Guillot Gorju, Turlupin, Scaramouche,
Tous les spectres qui font trembler de leurs discours

Le tréteau de la rue ou le tréteau des cours ;
Tu les fis vivre là ! Mais, à ton insu même,
Devin qu’illuminait une clarté suprême,
Ayant de l’avenir déjà l’âpre sueur,
Railleur démesuré, tu mettais la lueur
Des révolutions dans le regard des faunes ;
Tu mêlais aux Pasquins de vagues Tisiphones ;
C’est presque en menaçant les rois qu’au-dessous d’eux
Tu sculptais leurs fous noirs et leurs bouffons hideux,
Et ta fatale main, ô grand tailleur de pierre,
Dans Trivelin sinistre ébauchait Robespierre.


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Ce dur Germain Pilon que l’abîme inspirait,
Ce prophète, était-il dans son propre secret ?
Avait-il, âme vaste aux grands hasards poussée,
La révélation de toute sa pensée ?
Savait-il, ce songeur, quel symbole il jetait
Sur ce gémissement qui jamais ne se tait,
Sur ce fleuve qui glisse ainsi qu’une couleuvre ?
Son regard plongeait-il jusqu’au fond de son œuvre ?
Mystère ! Avoir sculpté les douleurs, les affronts,
L’effroi, la peine ; avoir à ces tragiques fronts
Donné pour miroir l’onde, autre image des foules ;
Sur la vague, où du vent passent les tristes houles,
Sur tous les plis que fait le grand linceul des flots,
Sur l’âpre inquiétude et sur les longs sanglots
Que le fleuve orageux dans sa fuite promène,
Ô terreur ! avoir mis toute la ride humaine
Et tous les froncements du sourcil de la nuit ;
Avoir, dans l’avenir par Dieu même introduit,
Montré l’émeute aux rois comme la mer aux grèves ;
Avoir démuselé les gorgones des rêves ;

Avoir multiplié Méduse sur ce mur
Où l’art vertigineux ouvre son œil obscur ;
Évoquer le vieillard, l’homme, l’enfant, la femme ;
Effarer le granit et le pénétrer d’âme ;
Faire pleurer la pierre et la désespérer ;
Ouvrir tout l’horizon du gouffre, et l’ignorer !
Être, sans s’en douter, le précurseur terrible ;
Être, sans le savoir, Titan ; est-ce possible ?

Dieu ! collaborateur ténébreux et serein !
Qui sait si le génie, effrayant souverain
À qui les astres font dans l’ombre un diadème,
A l’intuition totale de lui-même ?
Oh ! de l’esprit humain ces grands amphictyons,
Dante, Isaïe, Eschyle, ― étranges questions ! ―
Cervante et Rabelais, savaient-ils leur empire ?
Shakspeare, ô profondeurs ! voyait-il tout Shakspeare ?
Molière par Molière était-il ébloui ?
Qui pourrait dire non ? Qui pourrait dire oui ?

Qu’importe ! Après avoir mis ce deuil sur ce râle,
Le sculpteur est rentré dans sa nuit sidérale,
Calme et sombre, et léguant aux siècles ce tableau :
La passion du peuple et le tourment de l’eau !
Et maintenant passez, et tâchez de comprendre !
Homère savait-il qu’il faisait Alexandre ?
Socrate savait-il qu’il engendrait Jésus ?
Ô gouffres de l’esprit vaguement aperçus !
Amer Germain Pilon qui dans la nuit nous plonges,
Qui sait, dans le dédale insensé de tes songes,
À quelle porte d’ombre et d’horreur tu frappas ?
Qui sait si ton poëme inouï ne vient pas
De plus loin que la terre et de plus haut que l’homme,
Des profondeurs que nul ne connaît et ne nomme,
Du précipice ouvert au delà du cercueil ?
Qui sait si tu n’as point contemplé l’affreux deuil
De la nature immense, et si, funèbre artiste,

Tu n’avais pas en toi le souffle le plus triste
Dont puisse frissonner un esprit sous les cieux,
La désolation du Mal mystérieux,
Quand, regardant ces flots, tu penchas, noir génie,
L’éternel grincement sur la plainte infinie ?


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Or, tandis que les eaux fuyaient, mouvants miroirs,
En voyant les trois rois marcher sur les quais noirs,
Les masques monstrueux éclatèrent de rire,
Éclat si ténébreux et plein d’un tel martyre
Qu’aujourd’hui même, après que tant de flots d’oubli
Ont coulé sous ce pont chancelant et vieilli
Depuis la sombre nuit qu’en frissonnant j’éclaire,
Plusieurs des mascarons du fronton séculaire
En gardent le reflet dans leur œil flamboyant,
Et sont encor fendus de ce rire effrayant.

Et celui qui riait le plus haut dans le gouffre,
Larve ayant dans les dents une lueur de soufre,
Face mystérieuse aux cyniques sourcils
Soudain épanouie en fauve Némésis,
Jeta ce cri :

Jeta ce cri : ― Troupeau, tourbe, foule hagarde,
Manants, réveillez-vous ! populace, regarde ;
Ouvrez vos yeux obscurs de larmes chassieux ;
Voici trois de vos rois qui marchent sous les cieux.
Leur front a la noirceur que laisse un diadème.
Ils ont plus d’ombre en eux que n’en a la nuit même,
Car c’est après la mort le sort de tous ces dieux
Plus ténébreux, ayant été plus radieux.
Ils vont. Où donc vont-ils ? Allez ! allez ! qu’importe !
Vous n’avez pas besoin qu’on vous pousse la porte,
Rois ! la route est pavée et large est le terrain ;
Allez ! ― L’un est en marbre et deux sont en airain ;
Ces rois sont faits des cœurs de tous les rois leurs pères. ―
Vous tous, réveillez-vous au fond de vos repaires,
Serfs qui depuis mille ans traînez l’immense croix,

Et regardez passer ces spectres qui sont rois !
Vous en avez pleuré, voici l’heure d’en rire.

Qui sont-ils ? Écoutez ce que je vais vous dire.


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Le premier, c’est la joie. Il fit tout en riant ;
Il riait à la guerre, il riait en priant ;
Le jour qu’il vint au monde, adopté par la gloire,
Son aïeul fit chanter sa mère et le fit boire ;
Ce roi de belle humeur a ri jusqu’au tombeau ;
C’est en riant qu’il fit de Dieu son escabeau ;
Il marcha sur l’autel pour monter sur le trône ;
Des meurtriers des siens il recevait l’aumône ;
Il riait tant, qu’il dut exiler d’Aubigné,
Car le joyeux ne peut que chasser l’indigné ;
Suivi de ses féaux, vaillantes valetailles,
Il s’épanouissait ; il aimait les batailles
Et les filles, cherchant gaîment tous les hasards.

Oh ! d’Estrée et de Bueil, d’Entrague et des Essarts !
Nuits ! parcs mystérieux, murmures des cascades !
Ô danses et chansons sous les pâles arcades !
Nymphes reines ! ô rois satyres et sylvains !
Ô bon Henri ! beautés, folles aux yeux divins !
Ces chiennes de l’amour, comme il s’en faisait suivre !
Comme il les enivrait de l’extase de vivre !
Comme il leur prodiguait les bijoux florentins,
Les fêtes, les ballets, les concerts, les festins
Sur qui, pour laisser voir les cieux, le plafond s’ouvre,
Les lits de brocart d’or dans les chambres du Louvre,
Et les vastes palais et les riches habits,
Et dans la pourpre en feu la braise des rubis,
Et les perles des mers dans les flots de la soie !

Ô temps heureux !

Ô temps heureux ! Autour de ce trône de joie
Les juges, pour servir la royauté fougueux,
Allaient expédiant dans l’ombre un tas de gueux ;
On pendait des marauds et des rustres, rebelles
À la taxe, à la taille, aux aides, aux gabelles,
Va-nu-pieds refusant les impôts ; il faut bien
Que quelqu’un paie en somme et le roi n’y peut rien ;
Et le soir, à travers le doux bruit des fontaines,
Quand les rires, mêlés aux musiques lointaines,
Semblaient accentuer la flûte et le hauthois,
Quand dans le jardin sombre épaissi comme un bois
On voyait des amants errer, et sous les branches
D’ardents profils chercher de vagues gorges blanches ;
Quand dans les fleurs de lys planait l’amour ailé ;
Quand Danaé vaincue offrait tout bas sa clé,
À l’instant où le roi, ravi, charmant, affable,
Jupiter fou, riait avec toute la fable,
Gai, ne quittant Léda que pour reprendre Hébé,
Et rendait le baiser qu’il avait dérobé
À quelque Gabrielle, à quelque Jacqueline,
Une brise jetait du haut de la colline
Une haleine de tombe entre ces deux baisers ;
Et, non loin de ces jeux et de ces ris, brisés,
Nus, grelottant au vent sous les poutres muettes,
S’entre-choquant l’un l’autre et heurtés des chouettes,
Envoyant des bruits sourds jusqu’au royal balcon,
Les squelettes tordaient leur chaîne à Montfaucon !

Ce qui n’empêche pas que ce roi Henri quatre,
Ce Vert-galant qui sut aimer, boire et combattre,
Soit le meilleur de ceux qu’on appelle les rois.


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Celui qui vient après fut moins joyeux ; ses lois
Buvaient du sang ; il fut comme un couteau qui tombe ;
Son trône ténébreux eût une odeur de tombe,
Et le vautour y songe encore au haut du mont ;
Faible et lugubre, il eut pour bras Laubardemont,
Pour cerveau Laffemas, pour âme La Reynie ;
Un homme rouge fut son sceptre et son génie ;
Son amitié menait, pour peu qu’on s’y fiât,
Concini dans l’égout, au billot d’Effiat ;
Il semblait à ce roi, sombre tête perdue,
Que toute branche était comme une main tendue
Demandant un cadavre ; il ne refusait pas ;
Les arbres devenaient potences sous ses pas ;
Jamais il ne laissait son prévôt la main vide ;
Il jetait au supplice, affreuse goule avide
Qu’il croyait voir toujours dans l’ombre mendier,
Tantôt Galigaï, tantôt Urbain Grandier ;
Il cherchait le charnier comme Henri la mêlée ;
Il ne haïssait point l’odeur de chair brûlée ;
Des chambres de torture il écoutait les bruits ;
Ce vendangeur avait pour pommes et pour fruits
Les paniers du bourreau pleins de têtes coupées ;
Dans sa tenaille ardente il tordait les épées ;
Son prêtre lui faisait faire ce qu’il voulait ;
D’une soutane horrible il était le valet ;
Le sang l’éclaboussait des talons au panache ;
Il séparait les duels avec un coup de hache ;
Dépeuplant le sillon, décimant le manoir,
Il a sous les chouquets étendu le drap noir
À Paris, à Toulouse, à Nante, à la Rochelle ;
Et de tous les gibets il a tenu l’échelle ;
Et sa main en avait gardé le tremblement.

Ce temps fut morne, obscur, douloureux, inclément,
Implacable, et la Grève en fut la seule fête.
Tant que dura ce roi, le peuple eut sur la tête,
Au lieu d’azur, au lieu d’astres, au lieu de ciel,
On ne sait quoi de bas, d’infâme et de cruel ;
On entendait la mort marcher sur cette voûte ;
Ce règne eut pour plafond l’échafaud qui s’égoutte ;
Donc ce roi, c’est le Juste.


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Donc ce roi, c’est le Juste. Et celui qui le suit,
C’est le Grand. Ce héros, ce roi dont le front luit,
Fut magnifique ; il fut le maître incomparable ;
Fier, il avait sous lui la foule misérable,
Les disettes, les deuils, les détresses, les pleurs,
Un chaos de grabats, de fièvres, de douleurs ;
Il fit, magicien, sortir de ces broussailles
Cette fleur gigantesque et splendide, Versailles.
Il fut le roi choisi, de puissance inondé ;
Il eut Colbert, il eut Molière, il eut Condé ;
Il fut lumière ainsi que Bel à Babylone ;
Son trône fut si haut qu’il devint le seul trône,
Et tous les rois étaient de l’ombre devant lui ;
La terre avait pour but d’occuper son ennui ;
Et la toute-puissance et l’empire et la gloire
Et l’amour et l’orgueil faisaient dans la nuit noire
Au-dessus de sa tête un abîme étoilé ;
Gloire à lui ! sous ses pieds, tandis que, Dieu voilé
Par toutes les splendeurs sur son front réunies,
Homme soleil ayant pour rayons des génies,
Vêtu d’or, triomphant, heureux, vertigineux,
Ne faisant point un pas qui ne fût lumineux,
Flamme, astre, il empourprait son olympe superbe,
Le peuple, n’ayant pas de pain, mangeait de l’herbe,

La nudité hurlait et se tordait les mains,
Les affamés gisants râlaient sur les chemins,
La France esclave avait un haillon pour livrée ;
Un hiver, on en vint à ceci que, navrée,
N’ayant plus une ronce à manger, ne sachant
Que faire, ayant brouté tous les chardons du champ,
La misère attaqua les mornes catacombes ;
Le soir on enjambait le mur triste des tombes ;
Des cimetières noirs l’homme chassait les loups ;
De la bière pourrie on écartait les clous,
Et le peuple fouillait de ses ongles les fosses ;
Les femmes blasphémaient et pleuraient d’être grosses,
Et les petits enfants rongeaient les os des morts ;
Les mères des cercueils tâchaient d’ouvrir les bords,
Cherchant ce qu’on pourrait manger dans ces décombres,
Creusant, mordant ; si bien que les trépassés sombres,
Se dressant à travers les tombeaux écroulés,
Disaient à ces vivants : qu’est-ce que vous voulez ?
Mais qu’importe ! il fut grand ; il mit le monde en flamme ;
Il fut le nom vainqueur que la foudre proclame ;
Et les drapeaux au vent, les tambours, les canons,
Les batailles nouant leurs orageux chaînons,
Les plaines par la mort des villes élargies,
Le réseau flamboyant des vastes stratégies,
Turenne, Luxembourg, Schomberg, Lorge, Brissac,
Et Namur massacrée et Courtray mise à sac,
L’incendie à Bruxelle et le pillage à Furnes,
Les fleuves rougissant de sang leurs sombres urnes,
Gand, Maëstricht, Besançon, Heidelberg, Montmédy,
La boucherie au nord, la tuerie au midi,
L’Europe ravagée, écrasée, étouffée,
Lui firent dans son Louvre un colossal trophée
De ruine, de nuit, de cendre et de tombeaux.

Mais c’est peu, les cités ainsi que des flambeaux
Brûlant et répandant leur lueur sur la terre ;
C’est peu l’éclat guerrier, la gloire militaire,

Cette goutte de sang qui s’élargit toujours ;
C’est peu le choc des camps, l’écroulement des tours ;
La guerre, cheval fauve, au-dessus des frontières,
Jetant aux fronts des rois ses ruades altières,
C’est peu ; c’est peu l’épique et vaste assassinat
De l’Artois, de la Flandre et du Palatinat ;
Remplacer les moissons par des flots de fumées,
Coucher sur les sillons des cadavres d’armées,
Briser les escadrons contre les escadrons,
Ce n’est rien ; ce n’est rien la clameur des clairons,
L’obus crevant les murs, les places bombardées,
Gengiskhan et Timour passés de cent coudées ;
Il fit plus, il se fit le grand bourreau de Dieu ;
Pieux, il ramena, par le fer et le feu,
Son peuple à la candeur de la foi catholique ;
Et Rome admire encor, dans sa joie angélique,
Ce qu’il a fait blanchir, en ces temps immortels,
D’âmes, de cœurs, d’esprits, au pied des vrais autels,
Et de crânes au pied de la potence horrible.
Oh ! comme l’évangile extermine la bible !
Comme c’est beau, le roi plein d’un dieu furieux !
Splendides flamboiements du saint glaive des cieux !
De quoi les rois chrétiens ne sont-ils pas capables
Lorsqu’il faut venger Dieu de ces maudits, coupables
Du crime de vouloir prier à leur façon !
Ô spectacle admirable ! exil, bagne, prison,
Des pasteurs, des docteurs, des hommes consulaires
Courbés sous le bâton dans le banc des galères,
Cinq cent mille bannis, cent mille massacrés,
Dix mille brûlés vifs, rompus vifs, torturés,
Patients en chemise au seuil des basiliques,
Tourbillon des bûchers sur les places publiques,
Âcre fumée ayant des râles dans ses plis,
Surprises, guets-apens, gens tués dans leurs lits,
Juges fatals passant ainsi que des tonnerres,
Pinces tordant des seins de femme, octogénaires
Dont la barre de fer fait crier les vieux os,

Tous les dogues du meurtre ouvrant leurs noirs naseaux,
Rivières rejetant les noyés sur leurs plages,
Cavalerie affreuse écrasant les villages,
Feu, ravage, viol, le carnage, le sang,
La fange, et Bossuet, sinistre, applaudissant !
Ô roi pieux béni de l’église qu’il sauve !
Tout un peuple traqué comme une bête fauve !
Oui, ce fut comme un vol de sanglants éperviers ;
Montrevel sur Tournon, Lamoignon sur Viviers ;
Oui, ce fut monstrueux, oui, ce fut lamentable ;
On tuait dans la rue, on tuait dans l’étable ;
On jetait dans le puits l’enfant criant Jésus,
La mère, et l’on mettait une pierre dessus ;
On sabrait du pasteur la vieille tête chauve ;
Les crosses des mousquets écrasaient dans l’alcôve
La nourrice au berceau, l’aïeule à son rouet ;
Siècle affreux ! les dragons chassaient à coups de fouet
Devant eux des troupeaux de femmes toutes nues ;
La débauche inventait des rages inconnues ;
L’orgie imaginait des supplices ; le vin
Inspirait Sabaoth dans son courroux divin ;
Cent monstres bondissaient de contrée en contrée ;
La cartouche éclatait dans la vierge éventrée ;
L’orthodoxie était comme un tigre qui rit,
Tartuffe encourageait de Sade au nom du Christ !
Fanatisme hideux, implacables doctrines,
Faisant de tout un peuple un monceau de ruines,
Affreux, le sabre aux dents, le crucifix au poing !
Tu ne crois pas en Dieu, Louvois ! tu n’y crois point,
Letellier ! Ah ! vieillards, mères, enfants, victimes !
Ce sont les ennemis de Dieu qui font ces crimes ;
Le servir de la sorte, avec du sang aux mains,
C’est vouloir l’étouffer dans le cœur des humains ;
Ces religions-là, ce sont les pelletées
De terre que sur Dieu jettent les noirs athées !

Et c’est pourquoi ce roi rayonne ; il est flagrant

Que l’autre étant le juste, il faut qu’il soit le grand.
Ô grandeur, de charnier et de meurtre mêlée,
Qui de têtes de mort apparaît étoilée !
Lion superbe ayant le chat pour compagnon !
Conquérant coudoyé par les supplices ! nom
Où la veuve Scarron jette son ombre vile !
Sceptre qui s’est laissé manier par Bâville !
Glaive altier dont la fouine a léché le fourreau !
Lauriers où sont marqués les dix doigts du bourreau !
Roi qui tresse la claie et comble la voirie !
Ô couronne des lys qui, la nuit, se marie
Au bonnet de béguine où l’église souda
La calotte de fer du vieux Torquemada !

Ô peuple que son roi broie et détruit ! désastre
D’un monde sur qui tombe et s’écrase son astre !

Tout le soir de ce règne appartient aux hiboux ;
Dans ce noir crépuscule ils sortent de leurs trous ;
Les billots, les poteaux mêlent leurs vagues formes,
Et l’on voit se dresser, monstrueuses, énormes,
Une roue au couchant, une roue au levant,
Où pendent, disloqués, dans les souffles du vent,
Deux cadavres, sur qui tout le genre humain prie,
L’un est la conscience et l’autre est la patrie.

Ô grand Louis, héros, vainqueur, sacré, flatté,
Adoré, l’avenir, qui dit la vérité
Plus haut que les Fléchiers et que les Bourdaloues,
T’offre un char triomphal, mais avec ces deux roues. ―


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Il se fit un silence, et le masque un moment
Se tut, puis se remit à rire affreusement.



— Allez ! le fleuve gronde et le vent se courrouce.
Allez ! allez, les rois ! Où vont-ils ? qui les pousse,
N’ayant plus d’intérêt dans ce monde vivant ?
Et qu’est-ce donc qu’ils ont à marcher en avant ?
Allez ! allez ! où donc les mènes-tu, nuit blême ?
Nuit ! ces trois rois en vont chercher un quatrième.


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Ce quatrième-là, comment le raconter ?

Venu pour tout corrompre et pour tout éhonter,
Il ne fut pas le roi du sang, mais de l’écume.
L’autre était le soleil, il vint, et fut la brume ;
Il fut l’impur miasme, il fut l’extinction
De la dernière haleine et du dernier rayon ;
Il répandit sur l’âme humaine exténuée
Tout ce que le bourbier peut jeter de nuée.
Il s’appela Rosbach, il s’appela Terray ;
Adieu le pur, le grand, le saint, le beau, le vrai !
Corruption, débauche, impudeur, arbitraire,
Un sinistre appétit de faire le contraire
De ce que veut l’honneur, un satyre à l’affût,
Boue et néant, voilà ce que cet homme fut.
D’autres rois ont été flairés par les orfraies ;
Ils ont été les pleurs, les tortures, les plaies,
Les terreurs, les fléaux ; celui-ci fut l’affront,
On vit sous lui le front de la France, ce front
Où la lueur de Dieu s’épanouit et monte,
Apprendre la courbure horrible de la honte ;
Ô deuil ! le drapeau franc et la peur mariés,
Deux vils sauve-qui-peut en même temps criés
Ici par la faillite, et là, par la déroute ;
La vieille honnêteté publique croulant toute ;

L’honneur mort ; dans un siècle un seul jour : Fontenoy ;
Ce règne est une cave, et sous ce lâche roi
Tout s’éclipse, grandeur, victoire, exploits célèbres ;
Et, de mille fils noirs traversant les ténèbres,
Tout au fond, arrêtant dans leur vol vers l’azur
La grâce, la beauté, la jeunesse au front pur,
Son lit sombre rayonne en toile d’araignée.
Et cependant la terre est d’aurore baignée,
Un jour se lève, on sent un souffle frissonner ;
La France est une forge où l’on entend sonner
Le marteau du progrès et l’enclume du monde ;
Tout monte à l’idéal, lui, plonge dans l’immonde ;
La France marche au jour, lui dans l’ombre s’enfuit ;
Auprès de la lumière il élève la nuit ;
En regard de Paris, ce roi bâtit Sodome.

Or on allait cherchant un surnom à cet homme.

Voyez : instincts rampants, amours empoisonneurs,
Toutes les lâchetés et tous les déshonneurs,
Ignorance du bien et du mal, turpitude,
Bon visage aux méchants, orgie, ingratitude,
Soupir de délivrance à la mort de son fils ;
Organisant la faim, faisant d’affreux profits
Sur les peuples hagards que la misère mine,
S’engraissant de leur diète et mangeant leur famine,
Roi vampire ; riant des sanglots, sourd aux cris ;
Rampant, faisant régner l’Angleterre à Paris ;
Laissant rouer Calas, laissant brûler Labarre ;
Dur par indifférence et mollesse, barbare
Pour ne pas se donner la peine d’être bon ;
Fumier fleurdelysé, Vitellius Bourbon ;
Ayant sous ses plaisirs des prisons sépulcrales,
Des pleurs dans la Bastille exécrée, et des râles
Dans les cages de fer du vieux mont Saint-Michel ;
Petit-fils de cent rois, mais pas le plus cruel,
Pas le plus oppresseur du peuple et de l’empire,

Pas le plus furieux ni le plus fou ; ― le pire ;
Le plus vil ; exilant quiconque ose penser ;
Débile, et par accès tâchant de redresser
Quelque horrible pilier de l’antique édifice ;
Au fond du parc-aux-cerfs rêvant le saint-office ;
Ayant le mal pour but, la fange pour chemin ;
Ténébreux, soupçonné de bains de sang humain ;
Foulant aux pieds le droit et la vertu, chimères ;
Infâme ; soulevant des émeutes de mères ;
Froid regard, pied sali, front hautain, cœur fermé ;
Comment nommer ce roi, sinon le Bien-Aimé ?

On le méprise tant, ce malheureux, qu’on pleure.
Monstre ! il suffit qu’un fou d’une épingle l’effleure
Pour que ce Prusias devienne un Busiris,
Pour qu’on voie, au milieu de l’horreur et des cris,
Cent tourments, plus d’enfer que n’en a rêvé Dante,
Le feu, l’arrachement des membres, l’huile ardente,
Le plomb fondu qui fait d’un coupable un martyr,
Toute une éruption de supplices sortir
De son égratignure élargie en cratère.

Ô misérable ! il est le dégoût de la terre ;
Il est l’éclat de rire insolent de vingt rois ;
Et l’histoire lui tend l’opprobre et lui dit : bois !
Est-ce donc une loi, nuit, cieux incorruptibles,
Dieu bon, que les abjects succèdent aux terribles,
Qu’on n’échappe au torrent que pour choir au ruisseau,
Et que le sanglier soit suivi du pourceau !

La mort enfin souffla sur cette tête infâme ;
Il rendit à la nuit ce qu’on nommait son âme ;
Et comme on le portait, au glas sourd des beffrois,
À Saint-Denis où dort le noir monceau des rois,
Le lâche près du fort, l’impur près du féroce,
On vit, tandis qu’autour du funèbre carrosse
Les prêtres répandaient leur encens, vain brouillard,

Ruisseler de dessous le royal corbillard
On ne sait quelle pluie éclaboussant la roue
Qui suintait du char sombre et qui tachait la boue ;
C’était ce roi, ce maître et cet homme d’orgueil
Qui tombait goutte à goutte à travers son cercueil.

Despotes, vous vivez, vous dévorez le monde,
Vous avez Pompadour, Diane ou Rosemonde,
Vous riez, vous régnez ; les fronts se courbent tous ;
La honte des pays frémit derrière vous ;
Vous faites une tache immonde sur l’histoire ;
Vous mourez : ô la chère et l’illustre mémoire !
Et l’oraison funèbre appelée au palais,
Pleurante, met sa mitre et ses bas violets,
Et, vous mêlant à Dieu, célèbre vos obsèques,
Vos gloires ne font pas reculer les évêques,
Mais vos cadavres font reculer l’embaumeur. ―


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Les masques bruissaient comme une onde en rumeur ;
On eût cru, dans un fond insondable et sublime,
Entendre chuchoter les vagues d’un abîme ;
Et l’un d’eux qui suivait les rois d’un œil ardent
S’écria :

S’écria : ― Nord et sud ! orient ! occident !
Où le soleil se lève, où le soleil se couche,
Partout ! ils sont partout !… Oh ! le grand vent farouche,
Le vent d’en haut, quand donc se déchaînera-t-il ?
Le vent de deuil, le vent d’horreur, le vent d’exil
Qui roulera les rois dans ses larges bouffées,
Fera rugir d’effroi le lion des trophées,
Trembler le piédestal sous son orageux flot,
Et prendre à la statue équestre le galop ?

Ô colosses de bronze et de pierre, monarques
Dont le globe meurtri porte partout les marques,
Tyrans, soyez maudits ! Puisse, à travers les cieux,
La nuit vous emporter d’un souffle furieux,
Et, le fouet de l’éclair aux mains, pâle et vivante,
Vous poursuivre, mêlant dans l’immense épouvante
Et le cheval de marbre et le cheval d’airain,
Et, rois ! faire à jamais, dans la terreur sans frein,
Au fond du gouffre, plein d’éternelles huées,
Sous votre fuite sombre écrouler les nuées ! ―

Et ce masque pleurait et jetait des cris sourds.
Derrière les trois rois qui s’avançaient toujours,
Implacable, il semblait la pâle conscience.

Le rieur effrayant lui cria : Patience !

Et les trois rois marchaient sur le quai ténébreux,
Sans entendre ces cris de l’ombre derrière eux.