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Traduction par P.-J. Stahl.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 146-152).

CHAPITRE X

LE « PICKWICK CLUB »


Le printemps arrivant, de nouveaux amusements devinrent à la mode, et les jours plus longs donnèrent de grandes après-midi soit pour le travail, soit pour les jeux. Chacune des quatre sœurs avait dans le jardin un petit coin de terre où elle faisait ce qu’elle voulait. Hannah disait souvent : « Je reconnaîtrais leur jardin à chacune, dans quelque pays que ce soit. » Et cela lui était facile, car les goûts des jeunes filles différaient autant les uns des autres que leurs caractères. Meg avait dans son jardin des roses, de l’héliotrope, du myrte et un petit oranger. Celui de Jo n’était jamais pareil deux années de suite ; elle faisait toujours des expériences. L’année dont nous parlons, elle avait une plantation de tournesols dont les graines étaient le mets favori de sa nombreuse famille de poules et de poulets, et, avec ces graines, elle avait trouvé le secret de se faire bien venir du perroquet de sa tante, qui en était très friand. Beth élevait du réséda, des pensées, des pois de senteur, des pieds-d’alouette, et cette plante à feuille odoriférante qu’on appelle communément citronnelle, ainsi que du millet pour son oiseau. Amy avait un berceau qui était un peu petit, mais très joli à voir, tout couvert de chèvrefeuille et liserons étalant en gracieux festons leurs clochettes aux mille couleurs ; elle avait aussi de grands lis blancs, des fougères délicates et autant de plantes brillantes et pittoresques qu’elle en pouvait placer dans la petite étendue de son parterre.

Jardiner, se promener à pied ou en voiture, faire des parties de bateau et aller à la chasse aux fleurs ou aux papillons, tout cela occupait suffisamment les jeunes filles pendant les belles journées ; les jours de pluie, elles avaient d’autres jeux, les uns anciens, les autres nouveaux, tous plus ou moins originaux. L’un de ceux-ci était le Club Pickwick. Les sociétés closes étant très à la mode dans le pays, elles avaient trouvé indispensable d’en former une, et, comme elles admiraient toutes Charles Dickens, elles avaient nommé leur Club le « Pickwick Club ».

Depuis un an, presque sans interruption, elles s’étaient réunies tous les samedis soirs dans un grand grenier en observant les cérémonies suivantes : on arrangeait quatre chaises autour d’une table sur laquelle étaient une lampe et quatre grands bandeaux blancs, au milieu desquels on lisait en gros caractères de différentes couleurs ce chiffre : C. P. Le journal hebdomadaire appelé le Portefeuille Pickwick, auquel chacun des membres du club contribuait journellement, occupait le centre de la table.

Jo, qui aimait passionnément les plumes et l’encre, en était l’éditeur.

À sept heures du soir, les quatre membres montaient à la chambre du club, nouaient leur bandeau blanc autour de leur tête et s’asseyaient solennellement.

Meg, étant l’aînée, était M. le président ; Jo était chargée de faire le procès-verbal du portefeuille de la semaine, et, je puis bien vous le dire en secret, ce portefeuille contenait d’ordinaire l’histoire, toujours sincère, des actions et des pensées de chacun des membres pendant les jours écoulés. Cela ressemblait souvent à une confession, car celui qui avait fait une faute, était tenu de la coucher sur son papier. Ce compte rendu des actions de chacun avait un bon effet ; on le discutait, et il donnait lieu, suivant la circonstance, tantôt aux critiques les plus méritées, tantôt à des éloges flatteurs, mais presque toujours aux commentaires les plus drôles. Il apprenait à chacune à être sincère envers elle-même et équitable envers les autres, car les procès-verbaux devaient s’ouvrir, en cas de réclamation, à toutes les rectifications des intéressés.

Le soir dont nous voulons parler, après lecture et adoption des procès-verbaux, Jo se leva et déclara qu’elle avait à faire une proposition.

« Chères collègues, dit-elle en prenant une attitude et un ton parlementaires, je viens vous proposer l’admission d’un nouveau membre qui mérite hautement cet honneur, en serait profondément reconnaissant, ajouterait immensément à l’esprit du club, à la valeur littéraire du journal et serait on ne peut plus gai et aimable. Je propose M. Théodore Laurentz comme membre honoraire du Club Pickwick. Allons, prenons-le ! »

Le changement imprévu du ton de Jo dans sa péroraison fit rire ses sœurs ; mais elles paraissaient un peu indécises, et aucune d’elles ne se décida à parler pendant qu’elle reprenait son siège.

« Nous allons mettre le projet aux voix, dit le président. Tous les membres qui voudront l’admission du candidat sont priés de le manifester en disant : Oui. »

Jo poussa un oui énergique, qui, à la surprise de chacun, fut suivi par un timide oui de Beth.

« Ceux qui seront d’un avis contraire diront : Non. »

Meg et Amy étaient d’un avis contraire, et Amy se leva pour donner les raisons de son refus.

« Nous ne voulons pas admettre de garçons, ils ne font que sauter et dire des bêtises. Notre club est un club de dames respectables ; nous voulons rester seules, cela sera plus convenable.

— Il serait en effet à craindre que le nouveau membre ne se moquât de nous et de notre journal, fit observer le président Meg en tortillant la petite boucle qui tombait sur son front, comme elle le faisait toujours quand elle ne savait à quoi se décider. »

Jo, bondissant d’indignation, s’écria :

« Mon président, Laurie ne fera rien de pareil : il aime à écrire et donnera du ton à nos rapports ; les siens feront variété parmi les nôtres, qui se ressemblent trop souvent. Il est très gai. Il a l’esprit un peu satirique ; tant mieux, il nous empêchera de devenir des bas-bleus. D’ailleurs, nous pouvons faire si peu de chose pour Laurie, et il fait tant pour nous, que c’est bien le moins que nous lui ouvrions notre société close. Selon moi, nous ne pouvons que le recevoir de tout notre cœur ; je dis plus : nous le devons. »

Cette allusion artificieuse aux bienfaits de Laurentz toucha profondément le cœur de Beth qui pensait à son piano. Elle prit courageusement la parole :

« Oh ! oui, ne soyons point ingrates ; nous devons offrir au petit-fils de M. Laurentz une place parmi nous, — même si nous avons peur. Je dis que Laurie peut venir, et son grand-père aussi, s’il le veut. »

Ce discours de Beth électrisa le club, et Jo se leva pour aller lui donner une poignée de main d’approbation.

« Maintenant, votez de nouveau, et que chacune, se rappelant que c’est de notre Laurie qu’il s’agit, dise : oui, et de bon cœur, s’écria le président, que la réflexion avait converti.

Oui ! s’écrièrent les quatre voix à la fois.

— Allons, c’est bien ! s’écria Jo. Maintenant, comme il n’y a rien de tel que de saisir l’occasion par les cheveux, permettez-moi de vous présenter immédiatement notre nouveau membre. »

Jo, se levant alors, ouvrit toute grande la porte d’un cabinet, et fit voir, aux assistants stupéfaits, Laurie qui, assis sur un sac de vieux chiffons, était devenu écarlate à force de se retenir de rire.

« Oh ! le misérable ! le traître ! Jo, c’est très mal. » s’écria toute l’assemblée.

Mais Jo, sans se laisser déconcerter, conduisit en triomphe son ami vers la table et l’installa à sa place.

« Votre calme est étonnant, » dit Meg, le président.

Elle tâchait de prendre un air fâché, mais elle ne réussit qu’à produire le plus aimable sourire du monde.

Le nouveau membre était à la hauteur de la situation. Se levant, il fit un gracieux salut au président et dit de la manière la plus engageante :

« Monsieur le président et mesdames, j’ai à vous dire tout d’abord que je suis et resterai jusqu’à mon dernier soupir le très humble serviteur du club.

— Bien ! bien ! » s’écria Jo.

Laurie reprit. :

« Mais je dois, sans plus tarder, vous confesser que mon parrain, qui m’a si vigoureusement présenté à vos suffrages, ne doit pas supporter le blâme du vil stratagème de ce soir. C’est moi qui en ai conçu l’idée, et Jo n’y a consenti qu’après avoir été bien tourmentée par ses scrupules et par mes instances.

— Allons, ne prenez pas maintenant toute la faute sur vous, Laurie, dit Jo : vous savez bien que j’avais été jusqu’à vous offrir de vous cacher dans le vieux buffet.

— Ne faites pas attention à ce que la trop généreuse Jo vient de vous dire. Je suis le seul coupable ! s’écria magnanimement Laurie ; mais je vous jure que je ne recommencerai pas, et que, dès à présent, je me dévoue aux intérêts de ce club immortel.

— Écoutez ! écoutez ! cria Jo en faisant résonner comme une cymbale le couvercle d’une vieille bassinoire qu’elle avait trouvée à côté de Laurie dans le cabinet.

— Je désire simplement dire, reprit Laurie, que, dans le désir de vous donner un faible témoignage de ma gratitude pour l’honneur insigne que vous me faites, et comme moyen d’entretenir les relations amicales entre les nations voisines, j’ai établi une poste aux lettres près de la baie au bout du jardin. Vous connaissez le local, il est beau et sera en outre très commode ; c’est l’ancienne maison du vieux chien de garde. Je l’ai fait nettoyer, il est comme neuf. J’en ai fermé la porte à clef après avoir fait faire au toit une ouverture, par laquelle les membres du club pourront introduire toutes sortes de communications. Cette boîte aux lettres épargnera notre temps si précieux. On pourra mettre dedans des correspondances, des manuscrits, des rapports, des livres et même des paquets ; le trou est grand, et, comme chaque membre aura une clef, je suppose que mon invention sera extraordinairement agréable à tous. Permettez-moi de vous présenter à chacune une clef de notre bureau de poste, et de vous remercier encore de la faveur que vous me faites en me donnant place au milieu de vous. »

Laurie déposa en même temps quatre petites clefs sur la table. Son discours fut vivement applaudi ; la bassinoire fit le plus grand tapage possible, et il se passa quelque temps avant que l’ordre pût être rétabli.

Une longue discussion suivit cette proposition, et la réunion, très animée, ne se termina que fort tard dans la soirée par trois hourrahs en faveur du nouveau membre du club.

La vérité et la justice nous forcent à dire que jamais personne ne regretta d’avoir admis Laurie dans le club, et que le club ne pouvait en effet posséder un membre plus dévoué, mieux élevé et plus gai que lui. Il ajoutait certainement de l’esprit et du ton au journal. Ses discours donnaient presque des convulsions à ses auditeurs, tant ils étaient drôles, et ses rapports étaient tour à tour de vrais chefs-d’œuvre de gaieté ou de raison.

La poste aux lettres était une invention excellente et elle prospérait étonnamment. Il y passait presque autant de choses que dans une vraie poste aux lettres : des tragédies et des cravates, de la poésie et des bonbons, des graines et des rubans, des invitations, des gronderies et des livres. Cette idée avait plu au vieux M. Laurentz, et il s’amusait à envoyer, par ce moyen, au club, des paquets toujours pleins de surprises, des messages étranges ou mystérieux, bien faits pour exercer l’imagination des membres du club, mais qui aboutissaient toujours à quelque aimable chose. Un seul fait anormal se produisit. Il arriva que le jardinier de M. Laurentz, qui était captivé par les qualités sérieuses de Hannah, crut pouvoir se servir de la poste du club pour lui envoyer une lettre de demande en mariage ni plus ni moins, qu’il recommandait à la bienveillance de miss Jo. Hannah refusa en haussant les épaules. Qu’avait-elle besoin de se marier ? La famille de sa bonne maîtresse ne lui suffisait-elle pas, et au delà, pour occuper ses bras et son cœur ?