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Pierre de la Vallée (p. 1-8).

Du 25 novembre 1656.

Mes Révérends Pères,

Puisque vos impostures croissent tous les jours, et que vous vous en servez pour outrager si cruellement toutes les personnes de piété qui sont contraires à vos erreurs, je me sens obligé, ont leur intérêt et pour celui de l’Église, de découvrir un mystère de votre conduite, que j’ai promis il y a longtemps, afin qu’on puisse reconnaître par vos propres maximes quelle foi l’on doit ajouter à vos accusations et à vos injures.

Je sais que ceux qui ne vous connaissent pas assez ont peine à se déterminer sur ce sujet, parce qu’ils se trouvent dans la nécessité, ou de croire les crimes incroyables dont vous accusez vos ennemis, ou de vous tenir pour des imposteurs, ce qui leur paraît aussi incroyable. Quoi ! disent-ils, si ces choses-là n’étaient, des religieux les publieraient-ils, et voudraient-ils renoncer à leur conscience, et se damner par ces calomnies ? Voilà la manière dont ils raisonnent ; et ainsi, les preuves visibles par lesquelles on ruine vos faussetés rencontrant l’opinion qu’ils ont de votre sincérité, leur esprit demeure en suspens entre l’évidence de la vérité, qu’ils ne peuvent démentir, et le devoir de la charité qu’ils appréhendent de blesser. De sorte que, comme la seule chose qui les empêche de rejeter vos médisances est l’estime qu’ils ont de vous, si on leur fait entendre que vous n’avez pas de la calomnie l’idée qu’ils s’imaginent que vous en avez, et que vous croyez pouvoir faire votre salut en calomniant vos ennemis, il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire vos impostures. Ce sera donc, mes Pères, le sujet de cette lettre.

Je ne ferai pas voir seulement que vos écrits sont remplis de calomnies, je veux passer plus avant. On peut bien dire des choses fausses en les croyant véritables, mais la qualité de menteur enferme l’intention de mentir, je ferai donc voir, mes Pères, que votre intention est de mentir et de calomnier ; et que c’est avec connaissance et avec dessein que vous imposez à vos ennemis des crimes dont vous savez qu’ils sont innocents, parce que vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l’état de grâce. Et, quoique vous sachiez aussi bien que moi ce point de votre morale, je ne laisserai pas de vous le dire, mes Pères, afin que personne n’en puisse douter, en voyant que je m’adresse à vous pour vous le soutenir à vous-mêmes, sans que vous puissiez avoir l’assurance de le nier, qu’en confirmant par ce désaveu même le reproche que je vous en fais. Car c’est une doctrine si commune dans vos écoles que vous l’avez soutenue non seulement dans vos livres, mais encore dans vos thèses publiques, ce qui est la dernière hardiesse ; comme entre autres dans vos thèses de Louvain de l’année 1645, en ces termes : Ce n’est qu’un péché véniel de calomnier et d’imposer de faux crimes pour ruiner de créance ceux qui parlent mai de nous. Quidni nonnis si veniale sit, detrahentis autoritatem magnam, tibi noxiam, faiso crimine elidere ? Et cette doctrine est si constante parmi vous, que quiconque ose l’attaquer, vous le traitez d’ignorant et de téméraire.

C’est ce qu’a éprouvé depuis peu le P. Quiroga, Capucin allemand lorsqu’il voulut s’y opposer. Car votre Père Dicastillus l’entreprit incontinent, et il parle de cette dispute en ces termes, De Just., l. 2, tr. 2, disp. 12, n. 404 : Un certain religieux grave, pied nu et encapuchonné, cucullatus gymnopoda, que je ne nomme point, eut la témérité de décrier cette opinion parmi des femmes et des ignorants, et de dire qu’elle était pernicieuse et scandaleuse contre les bonnes mœurs, contre la paix des États et des sociétés, et enfin contraire non seulement à tous les docteurs catholiques, mais à tous ceux qui peuvent être catholiques. Mais je lui ai soutenu, comme je soutiens encore, que la calomnie, lorsqu’on en use contre un calomniateur, quoiqu’elle soit un mensonge, n’est point néanmoins un péché mortel, ni contre la justice, ni contre la charité ; et, pour le prouver, je lui fourni en foule nos Pères et les Universités entières qui en sont composées, que j’ai, tous consultés, et entre autres le R. Père Jean Gans, confesseur de l’Empereur ; le R. P. Daniel Bastèle, confesseur de l’Archiduc Léopold ; le P. Henri, qui a été précepteur de ces deux Princes ; tous les professeurs publics et ordinaires de l’Université de Vienne (toute composée de Jésuites) ; tous les Professeurs de l’Université de Gratz (toute de Jésuites) ; tous les professeurs de l’Université de Prague (dont les Jésuites sont les maîtres) : de tous lesquels j’ai en main les approbations de mon opinion, écrites et signées de leur main ; outre que j’ai encore pour moi le P. de Pennalossa, Jésuite, Prédicateur de l’Empereur et du Roi d’Espagne, le P. Pilliceroli, Jésuite, et bien d’autres qui avaient tous jugé cette opinion probable avant notre dispute. Vous voyez bien, mes Pères, qu’il y a peu d’opinions que vous ayez pris si à tâche d’établir, comme il y en avait peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c’est pourquoi vous l’avez tellement autorisée que les casuistes s’en servent comme d’un principe indubitable. Il est constant, dit Caramuel, n. 1151, que c’est une opinion probable qu’il n’y a point de péché mortel à calomnier faussement pour conserver son honneur. Car elle est soutenue par plus de vingt docteurs graves, par Gaspard Hurtado et Dicastillus, Jésuites, etc., de sorte que, si cette doctrine n’était probable, à peine y en aurait-il aucune qui le fût en toute la théologie.

O théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs que si, selon ses maximes, il n’était probable et sûr en conscience qu’on peut calomnier sans crime pour conserver son honneur, à peine y aurait-il aucune de ses décisions qui fût sûre ? Qu’il est vraisemblable, mes Pères, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique ! L’inclination corrompue des hommes s’y porte d’elle-même avec tant d’impétuosité qu’il est incroyable qu’en levant l’obstacle de la conscience, elle ne se répande avec toute sa véhémence naturelle. En voulez-vous un exemple ? Caramuel vous le donnera au même lieu : Cette maxime, dit-il, du P. Dicastillus, Jésuite, touchant la calomnie, ayant été enseignée par une Comtesse d’Allemagne aux filles de l’Impératrice, la créance qu’elles eurent de ne pécher au plus que véniellement par des calomnies en fit tant naître en peu de jours, et tant de médisances, et tant de faux rapports, que cela mit toute la Cour en combustion et en alarme. Car il est aisé de s’imaginer l’usage qu’elles en surent faire : de sorte que, pour apaiser ce tumulte, on fut obligé d’appeler un bon P. Capucin d’une vie exemplaire, nommé le P. Quiroga (et ce fut sur quoi le P. Dicastillus le querella tant), qui vint leur déclarer que cette maxime était très pernicieuse, principalement parmi des femmes ; et il eut un soin particulier de faire que l’Impératrice en abolît tout à fait l’usage. On ne doit pas être surpris des mauvais effets que causa cette doctrine. Il faudrait admirer au contraire qu’elle ne produisît pas cette licence. L’amour-propre nous persuade toujours assez que c’est avec injustice qu’on nous attaque ; et à vous principalement, mes Pères, que la vanité aveugle de telle sorte que vous voulez faire croire en tous vos écrits que c’est blesser l’honneur de l’Église que de blesser celui de votre Société. Et ainsi, mes Pètes, il y aurait lieu de trouver étrange que vous ne missiez cette maxime en pratique. Car il ne faut plus dire de vous comme font ceux qui ne vous connaissent pas : Comment ces bons Pères voudraient-ils calomnier leurs ennemis, puisqu’ils ne le pourraient faire que par la perte de leur salut ? Mais il faut dire au contraire : comment ces bons Pères voudraient-ils perdre l’avantage de décrier leurs ennemis, puisqu’ils le peuvent faire sans hasarder leur salut ? Qu’on ne s’étonne donc plus de voir les Jésuites calomniateurs : ils le sont en sûreté de conscience, et rien ne les en peut empêcher ; puisque, par le crédit qu’ils ont dans le monde, ils peuvent calomnier sans craindre la justice des hommes, et que, par celui qu’ils se sont donné sur les cas de conscience, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la justice de Dieu.

Voilà, mes Pères, la source d’où naissent tant de noires impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre P. Brisacier, jusqu’à s’attirer la censure de feu M. l’Archevêque de Paris. Voilà ce qui a porté votre P. d’Anjou à décrier en pleine chaire, dans l’église de Saint-Benoît, à Paris, le 8 mars 1655, les personnes de qualité qui recevaient les aumônes peut les pauvres de Picardie et de Champagne, auxquelles ils contribuaient tant eux-mêmes ; et de dire, par un mensonge horrible et capable de faire tarir ces charités, si on eût eu quelque créance en vos impostures : Qu’il savait de science certaine que ces personnes avaient détourné cet argent pour l’employer contre l’Église et contre I’État : ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces calomnies. C’est par ce même principe que votre P. Crasset a tant prêché d’impostures dans Orléans, qu’il a fallu que M. l’évêque d’Orléans l’ait interdit comme un imposteur public, par son mandement du 9 septembre dernier, où il déclare qu’il défend à Frère Jean Crasset, prêtre de la Compagnie de Jésus, de prêcher dans son diocèse ; et à tout son peuple de l’ouïr, sous peine de se rendre coupable d’une désobéissance mortelle, sur ce qu’il a appris que ledit Crasset avait fait un discours en chaire rempli de faussetés et de calomnies contre les ecclésiastiques de cette ville, leur imposant faussement et malicieusement qu’ils soutenaient ces Propositions hérétiques et impies : Que les commandements de Dieu sont impossibles ; que jamais on ne résiste à la grâce intérieure ; et que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes, et autres semblables, condamnées par Innocent X. Car c’est là, mes Pères, votre imposture ordinaire, et la première que vous reprochez à tous ceux qu’il vous est important de décrier. Et, quoiqu’il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit, qu’à votre P. Crasset de ces ecclésiastiques d’Orléans, votre conscience néanmoins demeure en repos : parce que vous croyez que cette manière de calomnier ceux qui vous attaquent est si certainement permise, que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.

En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys, curé de S. Nisier, à Lyon ; et comme cette histoire marque parfaitement votre esprit, j’en rapporterai les principales circonstances. Vous savez, mes Pères, qu’en 1649, M. Puys traduisit en français un excellent livre d’un autre P. Capucin, touchant le devoir des Chrétiens à leur paroisse contre ceux qui les en détournent, sans user d’aucune invective, et sans désigner aucun religieux, ni aucun ordre en particulier. Vos Pères néanmoins prirent cela pour eux ; et, sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la Primatie de France, et honoré de toute la ville, votre P. Alby fit un livre sanglant contre lui, que vous vendîtes vous-mêmes dans votre propre église, le jour de l’Assomption ; où il l’accusait de plusieurs choses, et entre autres de s’être rendu scandaleux par ses galanteries, et d’être suspect d’impiété, d’être hérétique, excommunié, et enfin digne du feu. A cela M. Puys répondit et le P. Alby soutint, par un second livre, ses premières accusations. N’est-il donc pas vrai, mes Pères, ou que vous étiez des calomniateurs, ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre ; et qu’ainsi il fallait que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié ? Ecoutez donc ce qui se passa dans l’accommodement qui fut fait en présence d’un grand nombre des premières personnes de la ville, dont les noms sont au bas de cette page, comme ils sont marqués dans l’acte qui en fut dressé le 25 sept. 1650.

Ce fut en présence de tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que déclarer que ce qu’il avait écrit ne s’adressait point aux Pères Jésuites ; qu’il avait parlé en général contre ceux qui éloignent les fidèles des paroisses, sans avoir pensée d’attaquer en cela la Société, et qu’au contraire il l’honorait avec amour. Par ces seules paroles, il revint de son apostasie, de ses scandales et de son excommunication, sans rétractation et sans absolution ; et le P. Alby lui dit ensuite ces propres paroles : Monsieur, la créance que j’ai eue que vous attaquiez ! la Compagnie, dont j’ai l’honneur d’être, N’a fait prendre la plume pour y répondre ; et j’ai cru que la manière dont j’ai usé M’ETAIT PERMISE. Mais, connaissant mieux votre intention, je viens vous déclarer QU’IL N’Y A PLUS RIEN qui me puisse empêcher de vous tenir pour un homme d’esprit très éclairé, de doctrine profonde et ORTHODOXE, de mœurs IRREPREHENSIBLES, et en un mot pour digne pasteur de votre église. C’est une déclaration que je fais avec joie, et je prie ces Messieurs de s’en souvenir.

Ils s’en sont souvenus, mes Pères ; et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n’admirerait ce discours du P. Alby ? Il ne dit pas qu’il vient se rétracter, parce qu’il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Puys ; mais seulement parce que, connaissant que son intention n’a pas été d’attaquer voire Compagnie, il n’y a plus rien qui l’empêche de le tenir pour catholique. Il ne croyait donc pas qu’il fût hérétique en effet ? Et néanmoins, après l’en avoir accusé contre sa connaissance, il ne déclare pas qu’il a failli, mais il ose dire, au contraire, qu’il croit que la manière dont il en a usé lui était permise.

A quoi songez-vous, mes Pères, de témoigner ainsi publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu’ils ont pour votre Société ? Comment n’avez-vous point appréhendé de vous faire passer vous-mêmes, et par votre propre aveu, pour des imposteurs et des calomniateurs ? Quoi ! mes Pères, un même homme, sans qu’il se passe aucun changement en lui, selon que vous croyez qu’il honore ou qu’il attaque votre Compagnie, sera pieux ou impie, irrépréhensible ou excommunié, digne pasteur de l’Église, ou digne d’être mis au feu, et enfin catholique ou hérétique ? C’est donc une même chose dans votre langage d’attaquer votre Société et d’être hérétique ? Voilà une plaisante hérésie, mes Pères ! Et ainsi, quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées hérétiques, cela ne veut dire autre chose, sinon que vous croyez qu’ils vous attaquent. Il est bon, mes Pères, qu’on entende cet étrange langage, selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c’est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l’Église que parce que vous croyez que mes lettres vous font tort ; et ainsi il ne me reste, pour devenir catholique, ou que d’approuver les excès de votre morale, ce que je ne pourrais faire sans renoncer à tout sentiment de piété, ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien ; et il faudrait que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnaître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l’hérésie, puisque la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d’erreur, je n’en puis sortir, ou qu’en trahissant ma conscience, ou qu’en réformant la vôtre. Jusque-là je serai toujours un méchant ou un imposteur, et quelque fidèle que j’aie été à rapporter vos passages, vous irez crier partout : qu’il faut être organe du démon pour vous imputer des choses dont il n’y a marque ni vestige dans vos livres ; et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire, tant le privilège que vous avez de mentir a d’étendue. Souffrez que je vous en donne un exemple que je choisis à dessein, parce que je répondrai en même temps à la neuvième de vos impostures ; aussi bien elles ne méritent d’être réfutées qu’en passant.

Il y a dix ou douze ans qu’on vous reprocha cette maxime du P. Bauny : Qu’il est permis de rechercher directement, primo et per se, une occasion prochaine de pécher pour le bien spirituel ou temporel de nous ou de notre prochain, tr. 4. q. 14, dont il apporte pour exemple : Qu’il est permis à chacun d’aller en des lieux publics pour convertir des femmes perdues, encore qu’il soit vraisemblable qu’on y péchera, pour avoir déjà expérimenté souvent qu’on est accoutumé de se laisser aller au péché par les caresses de ces femmes. Que répondit à cela votre P. Caussin en 1644, dans son Apologie pour la Compagnie de Jésus, p. 128 ? Qu’on voie l’endroit du P. Bauny, qu’on lise la page, les marges, les avant-propos, les suites, tout le reste, et même tout le livre, on n’y trouvera pas un seul vestige de cette sentence, qui ne pourrait tomber que dans l’âme d’un homme extrêmement perdu de conscience, et qui semble ne pouvoir être supposée que par l’organe du démon. Et votre P. Pinthereau, en même style, I. part., p. 24 : Il faut être bien perdu de conscience pour enseigner une si détestable doctrine ; mais il faut être pire qu’un démon pour l’attribuer au P. Bauny. Lecteur, il n’y en a ni marque ni vestige dans tout son livre. Qui ne croirait que des gens qui parlent de ce ton-là eussent sujet de se plaindre, et qu’on aurait en effet imposé au P. Bauny ? Avez-vous rien assuré contre moi en de plus forts termes ? Et comment oserait-on s’imaginer qu’un passage fût en mots propres au lieu même où l’on le cite, quand on dit qu’il n’y en a ni marque ni vestige dans tout le livre ?

En vérité, mes Pères, voilà le moyen de vous faire croire jusqu’à ce qu’on vous réponde ; mais c’est aussi le moyen de faire qu’on ne vous croie jamais plus, après qu’on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors, que vous ne faites aujourd’hui aucune difficulté de reconnaître dans vos Réponses que cette maxime est dans le P. Bauny, au lieu même où on l’avait citée ; et, ce qui est admirable, c’est qu’au lieu qu’elle était détestable il y a douze ans, elle est maintenant si innocente que, dans votre Neuvième Impost., p. 10, vous m’accusez d’ignorance et de malice, de quereller le P. Bauny sur une opinion qui n’est point rejetée dans l’École. Qu’il est avantageux, mes Pères, d’avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre ! Je n’ai besoin que de vous-mêmes pour vous confondre. Car je n’ai à montrer que deux choses : l’une, que cette maxime ne vaut rien ; l’autre, qu’elle est du P. Bauny. Et je prouverai l’un et l’autre par votre propre confession. En 1644, vous avez reconnu qu’elle est détestable, et en 1656 vous avouez qu’elle est du P. Bauny. Cette double reconnaissance me justifie assez, mes Pères ; mais elle fait plus, elle découvre l’esprit de votre politique. Car dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous vous proposez dans vos écrits ? Est-ce de parler avec sincérité ? Non, mes Pères, puisque vos réponses s’entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la foi ? Aussi peu, puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vous-mêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit que cette maxime est détestable, vous avez nié en même temps qu’elle fût du P. Bauny ; et ainsi il était innocent ; et, quand vous avouez qu’elle est de lui, vous soutenez en même temps qu’elle est bonne, et ainsi il est innocent encore. De sorte que, l’innocence de ce Père étant la seule chose commune à vos deux réponses, il est visible que c’est aussi la seule chose que vous y recherchez, et que vous n’avez pour objet que la défense de vos Pères, en disant d’une même maxime qu’elle est dans vos livres et qu’elle n’y est pas ; qu’elle est bonne et qu’elle est mauvaise, non pas selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui change à toute heure. Que ne pourrais-je vous dire là-dessus, car vous voyez bien que cela est convaincant ? Cependant rien ne vous est plus ordinaire ; et, pour en omettre une infinité d’exemples, je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.

On vous a reproché en divers temps une autre proposition du même P. Bauny, tr. 4, q. 22, p. 100 : On ne doit dénier ni différer l’absolution à ceux qui sont dans les habitudes de crimes contre la loi de Dieu, de nature et de l’Église, encore qu’on n’y voie aucune espérance d’amendement : et si émendationis futuroe spes nulla appareat. Je vous prie sur cela, mes Pères, de me dire lequel y a le mieux répondu, selon votre goût, ou de votre P. Pinthereau, ou de votre P. Brisacier, qui défendent le P. Bauny en vos deux manières : l’un en condamnant cette proposition, mais en désavouant aussi qu’elle soit du P. Bauny ; l’autre en avouant qu’elle est du P. Bauny, mais en la justifiant en même temps. Ecoutez-les donc discourir. Voici le P. Pinthereau, p. 18 : Qu’appelle-t-on franchir les bornes de toute pudeur, et passer au delà de toute impudence, sinon d’imposer au P. Bauny, comme une chose avérée, une si damnable doctrine ? Jugez, lecteur, de l’indignité de cette calomnie, et voyez à qui les Jésuites ont affaire, et si l’auteur d’une si noire supposition ne doit pas passer désormais pour le truchement du père des mensonges. Et voici maintenant votre P. Brisacier, 4. p., page 21 : En effet, le P. Bauny dit ce que vous rapportez. (C’est démentir le P. Pinthereau bien nettement) : Mais, ajoute-t-il pour justifier le P. Bauny, vous qui reprenez cela, attendez, quand un pénitent sera à vos pieds, que son ange gardien hypothèque tous les droits qu’il a au ciel pour être sa caution. Attendez que Dieu le Père jure par son chef que David a menti quand il a dit, par le Saint-Esprit, que tout homme est menteur, trompeur et fragile ; et que ce pénitent ne soit plus menteur, fragile, changeant, ni pécheur comme les autres, et vous n’appliquerez le sang de Jésus-Christ sur personne.

Que vous semble-t-il, mes Pères, de ces expressions extravagantes et impies, que, s’il fallait attendre qu’il y eût quelque espérance d’amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il faudrait attendre que Dieu le Père jurât par son chef qu’ils ne tomberaient jamais plus ? Quoi ! mes Pères, n’y a-t-il point de différence entre l’espérance et la certitude ? Quelle injure est-ce faire à la grâce de Jésus-Christ de dire qu’il est si peu possible que les Chrétiens sortent jamais des crimes contre la loi de Dieu, de nature et de l’Église, qu’on ne pourrait l’espérer sans que le Saint-Esprit eût menti : de sorte que, selon vous, si on ne donnait l’absolution à ceux dont on n’espère aucun amendement, le sang de Jésus-Christ demeurerait inutile, et on ne l’appliquerait jamais sur personne ! A quel état, mes Pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs, puisque vous ne trouvez que deux voies pour les justifier, l’imposture ou l’impiété ; et qu’ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes !

De là vient que vous en usez si souvent. Mais ce n’est pas encore là tout ce que vous savez faire. Vous forgez des écrits pour rendre vos ennemis odieux, comme la Lettre d’un ministre à M. Arnauld, que vous débitâtes dans tout Paris, pour faire croire que le livre de la Fréquente Communion, approuvé par tant d’évêques et tant de docteurs, mais qui, à la vérité, vous était un peu contraire, avait été fait par une intelligence secrète avec les ministres de Charenton. Vous attribuez d’autres fois à vos adversaires des écrits pleins d’impiété, comme la Lettre circulaire des Jansénistes, dont le style impertinent rend cette fourbe trop grossière, et découvre trop clairement la malice ridicule de votre P. Meynier, qui ose s’en servir, p. 28, pour appuyer ses plus noires impostures. Vous citez quelquefois des livres qui ne furent jamais au monde, comme Les Constitutions du Saint-Sacrement, d’où vous rapportez des passages que vous fabriquez à plaisir, et qui font dresser les cheveux à la tête des simples, qui ne savent pas quelle est votre hardiesse à inventer et publier des mensonges : car il n’y a sorte de calomnie que vous n’ayez mise en usage. Jamais la maxime qui l’excuse ne pouvait être en meilleure main.

Mais celles-là sont trop aisées à détruire ; et c’est pourquoi vous en avez de plus subtiles, où vous ne particularisez rien, afin d’ôter toute prise et tout moyen d’y répondre ; comme quand le P. Brisacier dit que ses ennemis commettent des crimes abominables, mais qu’il ne les veut pas rapporter. Ne semble-t-il pas qu’on ne peut convaincre d’imposture un reproche si indéterminé ? Un habile homme néanmoins en a trouvé le secret ; et c’est encore un Capucin, mes Pères. Vous êtes aujourd’hui malheureux en Capucins, et je prévois qu’une autre fois vous le pourriez bien être en Bénédictins. Ce Capucin s’appelle le P. Valérien, de la maison des Comtes de Magnis. Vous apprendrez par cette petite histoire comment il répondit à vos calomnies. Il avait heureusement réussi à la conversion du Landgrave de Darmstadt. Mais vos Pères, comme s’ils eussent eu quelque peine de voir convertir un Prince souverain sans les y appeler, firent incontinent un livre contre lui (car vous persécutez les gens de bien partout), où falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une doctrine hérétique. Ils firent aussi courir une lettre contre lui, où ils lui disaient : Oh ! que nous avons de choses à découvrir, sans dire quoi, dont vous serez bien affligé ! Car, si vous n’y donnez ordre, nous serons obligés d’en avertir le Pape et les Cardinaux. Cela n’est pas maladroit ; et je ne doute point, mes Pères, que vous ne leur parliez ainsi de moi : mais prenez garde de quelle sorte il y répond dans son livre imprimé à Prague l’année dernière, pag. 112 et suiv. Que ferai-je, dit-il, contre ces injures vagues et indéterminées ? Comment convaincrai-je des reproches qu’on n’explique point ? En voici néanmoins le moyen : c’est que je déclare hautement et publiquement à ceux qui me menacent que ce sont des imposteurs insignes, et de très habiles et très impudents menteurs, s’ils ne découvrent ces crimes à toute la terre. Paraissez donc, mes accusateurs et publiez ces choses sur les toits au lieu que vous les avez dites à l’oreille, et que vous avez menti en assurance en les disant à l’oreille. Il y en a qui s’imaginent que ces disputes sont scandaleuses. Il est vrai que c’est exciter un scandale horrible que m’imputer un crime tel que l’hérésie, et de me rendre suspect de plusieurs autres. Mais je ne fais que remédier à ce scandale en soutenant mon innocence.

En vérité, mes Pères, vous voilà malmenés, et jamais homme n’a été mieux justifié. Car il a fallu que les moindres apparences de crime vous aient manqué contre lui, puisque vous n’avez point répondu à un tel défi. Vous avez quelquefois de fâcheuses rencontres à essuyer, mais cela ne vous rend pas plus sages. Car quelque temps après vous l’attaquâtes encore de la même sorte sur un autre sujet, et il se défendit aussi de même, p. 151, en ces termes : Ce genre d’hommes qui se rend insupportable à toute la chrétienté aspire, sous le prétexte des bonnes œuvres, aux grandeurs et à la domination, en détournant à leurs fins presque toutes les lois divines, humaines, positives et naturelles. Ils attirent, ou par leur doctrine, ou par crainte, ou par espérance, tous les grands de la terre, de l’autorité desquels ils abusent pour faire réussir leurs détestables intrigues. Mais leurs attentats, quoique si criminels, ne sont ni punis, ni arrêtés : ils sont récompensés au contraire, et ils les commettent avec la même hardiesse que s’ils rendaient un service à Dieu. Tout le monde le reconnaît, tout le monde en parle avec exécration ; mais il y en a peu qui soient capables de s’opposer à une si puissante tyrannie. C’est ce que j’ai fait néanmoins. J’ai arrêté leur impudence, et je l’arrêterai encore par le même moyen. Je déclare donc qu’ils ont menti très impudemment, MENTIRIS IMPUDENTISSIME. Si les choses qu’ils m’ont reprochées sont véritables, qu’ils les prouvent, ou qu’ils passent pour convaincus d’un mensonge plein d’impudence. Leur procédé sur cela découvrira qui a raison. Je prie tout le monde de l’observer, et de remarquer cependant que ce genre d’hommes qui ne souffrent pas la moindre des injures qu’ils peuvent repousser, font semblant de souffrir très patiemment celles dont ils ne peuvent se défendre, et couvrent d’une fausse vertu leur véritable impuissance. C’est pourquoi j’ai voulu irriter plus vivement leur pudeur, afin que les plus grossiers reconnaissent que, s’ils se taisent, leur patience ne sera pas un effet de leur douceur, mais du trouble de leur conscience.

Voilà ce qu’il dit, mes Pères, et ainsi : Ces gens-là, dont on sait les histoires par tout le monde, sont si évidemment injustes et si insolents dans leur impunité, qu’il faudrait que j’eusse renoncé à Jésus-Christ et à son Église, si je ne détestais leur conduite, et même publiquement, autant pour me justifier que pour empêcher les simples d’en être séduits.

Mes Révérends Pères, il n’y a plus moyen de reculer. Il faut passer pour des calomniateurs convaincus, et recourir à votre maxime, que cette sorte de calomnie n’est pas un crime. Ce Père a trouvé le secret de vous fermer la bouche : c’est ainsi qu’il faut faire toutes les fois que vous accusez les gens sans preuves. On n’a qu’à répondre à chacun de vous comme le Père Capucin, mentiris impudentissime. Car que répondrait-on autre chose, quand votre Père Brisacier dit, par exemple, que ceux contre qui il écrit sont des portes d’enfer, des pontifes du diable, des gens déchus de la foi, de l’espérance et de la charité, qui bâtissent le trésor de l’Antéchrist ? Ce que je ne dis pas (ajoute-t-il) par forme d’injure, mais par la force de la vérité. S’amuserait-on à prouver qu’on n’est pas porte d’enfer, et qu’on ne bâtit pas le trésor de l’Antéchrist ?

Que doit-on répondre de même à tous les discours vagues de cette sorte, qui sont dans vos livres et dans vos avertissements sur mes lettres ? par exemple : Qu’on s’applique les restitutions, en réduisant les créanciers dans la pauvreté ; qu’on a offert des sacs d’argent à de savants religieux qui les ont refusés ; qu’on donne des bénéfices pour faire semer des hérésies contre la foi ; qu’on a des pensionnaires parmi les plus illustres ecclésiastiques et dans les Cours souveraines ; que je suis aussi pensionnaire de Port-Royal, et que je faisais des romans avant mes Lettres, moi qui n’en ai jamais lu aucun, et qui ne sais pas seulement le nom de ceux qu’a faits votre apologiste ? Qu’y a-t-il à dire à tout cela, mes Pères, sinon Mentiris impudentissime, si vous ne marquez toutes ces personnes, leurs paroles, le temps, le lieu ? Car il faut se taire, ou rapporter et prouver toutes les circonstances, comme je fais quand je vous conte les histoires du P. Alby et de Jean d’Alba. Autrement, vous ne ferez que vous nuire à vous-mêmes. Toutes vos fables pouvaient peut-être vous servir avant qu’on sût vos principes ; mais à présent que tout est découvert, quand vous penserez dire à l’oreille qu’un homme d’honneur, qui désire cacher son nom, vous a appris de terribles choses de ces gens-là, on vous fera souvenir incontinent du mentiris impudentissime du bon Père Capucin. Il n’y a que trop longtemps que vous trompez le monde, et que vous abusez de la créance qu’on avait en vos impostures. Il est temps de rendre la réputation à tant de personnes calomniées. Car quelle innocence peut être si généralement reconnue, qu’elle ne souffre quelque atteinte par les impostures si hardies d’une Compagnie répandue par toute la terre, et qui sous des habits religieux, couvre des âmes si irréligieuses, qu’ils commettent des crimes tels que la calomnie, non pas contre leurs maximes, mais selon leurs propres maximes ? Ainsi l’on ne me blâmera point d’avoir détruit la créance qu’on pouvait avoir en vous ; puisqu’il est bien plus juste de conserver à tant de personnes que vous avez décriées la réputation de piété qu’ils ne méritent pas de perdre, que de vous laisser la réputation de sincérité que vous ne méritez pas d’avoir. Et comme l’un ne se pouvait faire sans l’autre, combien était-il important de faire entendre qui vous êtes ! C’est ce que j’ai commencé de faire ici ; mais il faut bien du temps pour achever. On le verra, mes Pères, et toute votre politique ne vous en peut garantir, puisque les efforts que vous pourriez faire pour l’empêcher ne serviraient qu’à faire connaître aux moins clairvoyants que vous avez eu peur, et que votre conscience vous reprochant ce que j’avais à vous dire, vous avez tout mis en usage pour le prévenir.