Les Progrès récens du Congo français

Les Progrès récens du Congo français
Revue des Deux Mondes5e période, tome 40 (p. 861-888).
LES PROGRÈS RÉCENS
DU
CONGO FRANÇAIS

Le nom unique de Congo est porté par une vaste colonie française, qui a sa façade sur le golfe de Guinée, embrasse une partie du bassin du fleuve Congo et de ses grands affluens de droite (Oubangui, Sanga) et, par le domaine du Chari, tributaire du Tchad, atteint aux limites méridionales du climat saharien. La superficie de cette possession est d’environ 1 800 000 kilomètres carrés, soit trois fois et demie la France ; sa population, d’après les évaluations les plus modérées, monterait à 10 millions d’habitans, et il y a des probabilités que cette estimation est sensiblement trop faible. Le Congo n’est donc pas une colonie déserte et sans importance ; tout au contraire, il mérite d’être compté au rang des parties les plus riches et les plus intéressantes de l’empire colonial français. Mais il ne s’est encore imposé à l’actualité que dans des circonstances qui lui furent peu favorables, vague pays d’exploration au temps de l’épopée de Brazza, carrière suspecte de « fortunes capitalistes, » à l’époque où furent octroyées les grandes concessions territoriales, théâtre de « scandales coloniaux, » lors de récens incidens passionnément discutés avant d’être exactement connus. Finissons-en avec ce Congo de la légende et des polémiques : celui de la réalité vaut mieux.


I

Les Français sont établis depuis 1839 sur l’estuaire du Gabon, au fond du golfe de Guinée ; mais ils n’eurent là, pendant quarante ans, que de pauvres comptoirs côtiers, d’où Savorgnan de Brazza partit, en 1875, pour découvrir une des régions restées les plus mystérieuses de l’Afrique. Nous ne raconterons pas ici les voyages de Brazza, son arrivée en 1880 sur le Congo navigable, que venait de descendre Stanley venant de Zanzibar, sa rivalité fiévreuse avec l’illustre explorateur anglais, et finalement le partage qui intervint de l’Afrique équatoriale congolaise entre la France et l’Association internationale africaine, devenue depuis l’Etat indépendant du Congo (1880-1885). Alors Brazza poursuit avec vigueur ses expéditions sur le domaine, sommairement circonscrit, qui nous était laissé ; ses lieutenans sillonnent le pays intermédiaire entre le fleuve Congo et la côte gabonaise, ils s’avancent vers le Nord par la Sanga et l’Oubangui moyen, vers le Nord-Est par le cours supérieur de ce dernier fleuve : ainsi se dessinent, dès l’origine, les avant-postes du Congo français, vers le lac Tchad et vers le Nil. A sa naissance, l’Etat indépendant, dont le souverain est Léopold II, roi des Belges, a été grevé d’un droit de préemption au profit de la France, mais nous avons admis, par traité du 5 février 1895, que ce droit ne serait pas opposable à la Belgique.

La croissance de notre colonie, réduite encore à quelques gîtes d’étapes dispersés sur d’immenses étendues, nous conduisit de bonne heure à fixer nos limites, d’accord avec nos divers voisins : la frontière avec l’Etat du Congo fut arrêtée en 1887 sur l’Oubangui moyen, en 1894-1895 seulement dans le haut pays du Nord-Est. En 1894, une convention intervint avec l’Allemagne, qui est là-bas notre voisine par le Cameroun. Un peu plus tard, quelques hommes d’Etat imaginèrent qu’il était possible par le Congo, l’Oubangui et le Bahr-el-Ghazal, de poser à revers la question d’Egypte devant l’Angleterre : préparée par les expéditions de M. Liotard, la mission Marchand parvint jusqu’à Fachoda (juillet 1898) et l’on sait comment elle n’y demeura pas. Un traité qui fut alors signé avec l’Angleterre (mars 1899) arrêta en deçà du bassin congolais l’expansion de la colonie française et nous ferma, politiquement au moins, l’accès du Haut-Nil. Notre Congo grandit alors directement au Nord, vers le lac Tchad, atteint par un premier raid de M. Gentil dès 1897 ; pendant quatre années, nous luttons sur le Chari et le Tchad pour abattre la puissance sanguinaire de Nabah, tyran du Bornou. Ce chef négrier est vaincu et tué le 21 avril 1900 ; son fils Fadel Allah succombe l’année suivante : le territoire français du Congo touche depuis au Sahara dont les steppes, — les accords franco-anglais de 1890 et 1899 le stipulent expressément, — forment une zone continue d’influence française entre nos possessions de l’Afrique Mineure, de l’Afrique occidentale et de l’Afrique équatoriale.

Cependant notre Congo n’était encore ni occupé, ni même entièrement reconnu : jusqu’à la ruine des chefs du Bornou, il ne fut qu’un couloir de passage le long duquel tous les fonctionnaires étaient employés à diriger des convois ; on conquérait d’abord, on étudierait ensuite. Mais les succès économiques du Congo belge attirèrent sur la colonie française voisine l’attention étonnée d’abord, puis de plus en plus confiante, voire enthousiaste, de nombreux capitalistes. Par un effort prodigieux de clairvoyance et de ténacité, le colonel Thys, alors officier d’ordonnance du roi des Belges, avait creusé le « canal » d’un chemin de fer entre l’estuaire navigable du Congo et le Stanley-Pool, où convergent en un seul lac 12 000 kilomètres de voies navigables : ivoire et caoutchouc, accumulés dans l’intérieur, coulaient abondamment par le goulot de bouteille ainsi débouché, et c’était, pour les ouvriers intelligens de la première heure, une fortune assurée. Pourquoi, pensa-t-on chez nous, le Congo français rendrait-il moins que le Congo belge ? Sur cette idée l’on fonda le « système des concessions. » Une quarantaine de sociétés, dont le capital dépassait 50 millions, divisèrent entre elles la plus grande partie du Congo français, investies par l’État d’un privilège trentenaire sur les produits du sol, et tenues en échange à des contributions diverses, telles que le service postal sur les fleuves, le réensemencement des plantes à caoutchouc, le partage des bénéfices avec l’Etat au-delà d’un certain chiffre, etc..

C’est depuis lors, et pas avant, que nous commençâmes à connaître le Congo : il est curieux, et pourtant rigoureusement exact, que nous avons institué sur un pays encore à découvrir une expérience de colonisation engageant plus de 50 millions. A mesure que les représentans des concessionnaires se sont établis et que les fonctionnaires ont pu s’occuper du Congo lui-même, ce nom a cessé peu à peu d’être une simple location administrative. Gouvernement et particuliers se sont avisés que l’unité de cette appellation cachait des diversités naturelles, et progressivement appliqués à modeler leur action sur ces réalités enfin observées. Il a été établi, alors, que le Congo se compose de régions assez différentes : entre la côte du Gabon, qui reçoit des pluies copieuses, et le vaste bassin intérieur où coulent parmi des forêts denses le Congo et ses affluens, la bande montagneuse des Monts de Cristal interpose une sorte de tonsure allongée, couverte seulement d’une brousse, de plus en plus rase du Nord au Sud. Le littoral est marécageux, bordé d’une mer peu active, où les toits blanchis à la chaux des factoreries se reflètent sans clignotement ; au-dessus d’une mince lisière de sable, la forêt équatoriale se dresse ; elle baigne de part et d’autre le pied des Monts de Cristal et s’enfonce au Nord-Est jusqu’aux plateaux volcaniques d’où tombent les sources du Nil. De part et d’autre de l’équateur, cette nature forestière s’atténue ; elle passe à la savane, sur le cours inférieur du Congo d’un côté, dès le grand coude de l’Oubangui et la haute Sanga de l’autre ; le domaine du Chari n’est plus qu’un parc soudanien, aux limites septentrionales duquel, dès avant le lac Tchad, s’annoncent les eaux temporaires et les immensités sans arbres des déserts sahariens.

Notre Congo présente donc toute la gamme des transitions entre l’exubérance moite de la végétation équatoriale et l’aridité des déserts subtropicaux : ses populations sont variées non moins que ses ressources et son climat, nègres chasseurs, fétichistes et anthropophages dans la forêt, pasteurs transhumans suivant les pluies, touchés plus ou moins profondément par l’islam au Nord. Aussi la nécessité s’est-elle affirmée, plus impérieuse à proportion que la connaissance du pays se faisait plus scientifique, d’une administration souple, en progrès de différenciation continue sur l’uniformité des débuts. A l’origine, vestibule du Haut-Nil ou du Chari, le Congo ne comptait que comme auxiliaire de cette pénétration ; le gouvernement, soucieux d’échapper aux difficultés parlementaires, demandait, sous le nom équivoque du Congo, des crédits destinés à des objets extrêmement peu congolais, et notre pauvre colonie de l’Afrique équatoriale, bornée à quelques factoreries côtières, à quelques postes dans l’intérieur, restait condamnée à ne pas vivre d’une vie propre. A force de la traverser, et sur les avis retentissans venus du Congo belge, on s’était aperçu pourtant qu’elle n’est pas dénuée de ressources en elle-même.

Le gouvernement, en 1898, n’était pas en position de tenter lui-même un effort de « mise en valeur : » il fut donc heureux d’en remettre la tâche aux Compagnies concessionnaires, et nous ne saurions le blâmer d’avoir fait confiance à des initiatives particulières, quoique l’expérience, insuffisamment préparée, n’ait pas immédiatement réussi : même un peu inconsidéré et précipité, ce mouvement valait mieux que la stagnation. Les Compagnies avaient reçu leurs concessions dans la zone équatoriale du Congo, celle du caoutchouc ; il fut reconnu bien vite qu’une dissociation s’imposait entre ces régions proprement congolaises et les « pays et protectorats du Tchad. » Ceux-ci donc, par un décret du 5 septembre 1900, furent érigés en un territoire militaire, doté d’un budget spécial : les dépenses de la conquête cessèrent de figurer sous la rubrique Congo, mais le siège de la colonie fut maintenu à Libreville, sur la côte. Pour gagner de là le moyen Congo, le commissaire général était contraint, faute de communications intérieures, à un long détour au Sud, par l’estuaire du fleuve, le chemin de fer belge et le Stanley Pool. Une organisation plus rationnelle est celle du décret du 29 décembre 1903, complété par celui du 11 février 1906. Le commissaire général réside à Brazzaville, sur le Pool ; il a sous ses ordres des lieutenans, seuls chargés de l’administration locale, pour le Gabon, région côtière ; pour le moyen Congo qui embrasse tous nos territoires intérieurs jusqu’au coude de l’Oubangui ; pour l’Oubangui-Chari, zone intermédiaire entre la forêt équatoriale et la steppe subsaharienne ; pour les « pays du Tchad, » qui constituent des « confins militaires. » Voilà enfin une division logique, calquée sur les diversités mêmes de la nature : l’administration congolaise est entrée, — c’est d’hier, — dans l’ère des réformes pratiques.


II

Nous voyons le Congo français, dans ces dernières années, se définir, se dégager opportunément des liens parasites qui entravaient son développement. Les fonctions particulières des colonies groupées sous la direction du commissaire général sont chaque jour plus nettement spécialisées, et leur utilité apparaît mieux dans l’harmonie d’un organisme d’ensemble. Les pays du Chari et du Tchad, ainsi considérés, sont un indispensable boulevard de protection et pourront plus tard contribuer à l’alimentation du corps congolais. Ils sont assurément pauvres, et l’on aurait tort de conserver des illusions à leur égard, après la savante et consciencieuse mission de MM. Auguste Chevalier, Decorsse et Courtet (1903) ; cependant nous ne pouvons nous dispenser d’y entretenir une occupation de souveraineté. Nous nous trouvons là, en effet, à la jonction des pays découverts, où la circulation de bandes armées est facile, des forêts où vivent, sous une végétation écrasante, les populations primitives chez lesquelles les « Arabes » faisaient chasser l’esclave, jusqu’à l’arrivée des Européens. Les sultans indigènes du haut Oubangui, Gaourang, notre allié résigné du Baguirmi, Rabah auquel nous nous sommes heurtés près du Tchad, n’étaient naguère que des négriers, pareils à ces Tippo-Tib, à ces Raschid que l’Etat indépendant du Congo a vaincus, auprès du lac Tanganika, pendant la dure série de ses « campagnes arabes. » Plus instruits que les noirs fétichistes, entourés d’un appareil politique dont l’Islam était le ciment, ces civilisés relatifs cernaient de toutes parts la forêt équatoriale, asile de leur gibier humain ; ils marquaient leur passage d’une traînée de ruines et de sang, et les premières tribus noires rencontrées n’échappaient à leur sauvagerie qu’en acceptant d’eux des armes, un islam superficiel et lu charge de chasser pour leur compte, plus avant dans la forêt. L’occupation par les Européens a mis fin à ces hontes, et l’on ne saurait dire trop haut à quel point la guerre faite à ces brigands a été une œuvre supérieure de paix.

Installés auprès du Tchad et sur le Chari, nos postes forment, au tour des populations noires du Congo proprement dit, un indispensable cordon sanitaire. Certes, ces indigènes sont terriblement arriérés, lu plupart encore cannibales ; mais c’est par eux seulement qu’il sera possible d’exploiter les richesses équatoriales. Ce sont des races que l’intérêt, aussi bien que l’humanité, nous commandent d’apprivoiser peu à peu, et de préserver avec soin de toutes causes de dégénérescence : il n’en a pas été, historiquement, de plus redoutable que le contact des chefs arabes, incorrigibles négriers. Nous avons donc une raison politique des plus graves de maintenir notre maîtrise sur les confins soudaniens du Congo. Il s’y ajoutera dans l’avenir une raison économique : le Congo des forêts manque d’animaux de boucherie et ne peut porter des moissons de céréales, c’est-à-dire des alimens que la santé des Européens réclame sous ces climats. En pays soudanien, au contraire, l’élevage est possible et déjà pratiqué. Les indigènes cultivent le mil et pourraient aussi bien produire du maïs, peut-être du froment : même pour les noirs congolais, il n’est pas indifférent de multiplier à leur portée des subsistances variées dont la rareté est sans aucun doute la cause principale de leur anthropophagie. L’occupation du Chari et des rives du Tchad n’est donc pas une opération de mégalomanie somptuaire.

A l’heure présente, cette annexe septentrionale, Oubangui-Chari et son territoire militaire, communique mal avec le Congo. La voie fluviale du Chari, bien que médiocre, peut être utilisée une grande partie de l’année à l’aide de bateaux à fond plat, de type aujourd’hui connu ; mais le grand défaut de ce bassin est son isolement. A l’Ouest, nous ne pouvons compter sur la route d’eau exceptionnellement ouverte aux grandes crues entre les tributaires du Tchad et ceux de la Bénoué-Niger, c’est un chemin hérissé d’obstacles et qui d’ailleurs traverse des territoires étrangers, Cameroun allemand et Nigeria anglaise. Au Sud, des plateaux mamelonnés forment le faîte de partage entre le Chari et l’Oubangui : trois cent cinquante kilomètres environ séparent les ports fluviaux de ces deux rivières. C’est cette dernière ligne d’étape qui est actuellement suivie par tous les convois et qu’il est urgent de doubler d’un chemin de fer. Pour le moment, les régions du Tchad et même de l’Oubangui-Chari ne tiennent au Congo que par une fiction administrative. Elles en reçoivent leurs ravitaillemens en munitions et leurs relèves en hommes, elles sont par là mises en état de le protéger, mais elles ne lui envoient rien, exception faite des sultanats du haut Oubangui, pays mixte qui participe au commerce congolais du caoutchouc et de l’ivoire. Le chemin de fer de jonction permettra seul l’essor économique de ces confins militaires, en assurant des débouchés locaux à leurs produits. Il sera utile aussi pour consolider notre occupation même, pour l’étendre par rayonnement jusqu’aux limites fixées à l’Est par nos conventions avec l’Angleterre, qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, déterminer sur le terrain. Mais c’est là, en somme, un domaine excentrique au Congo proprement dit.


III

Dans ce dernier, les années qui viennent de s’écouler ont été marquées par l’achèvement de la délimitation des frontières et par l’assainissement de litiges dont il subsiste peu de chose aujourd’hui. Rappelons brièvement comment le terrain congolais a été ainsi déblayé de tout obstacle d’ordre international. Le 27 juin 1900, la France signait avec le cabinet de Madrid une convention aux termes de laquelle une enclave était reconnue à l’Espagne, sous le nom de Rio Muni, au Nord-Ouest du Congo français, dans l’angle attenant au Cameroun allemand. C’était un règlement où dominait de notre part le désir de nous montrer sympathiques à l’Espagne ; contre ses revendications, nous ne voulûmes pas nous réfugier dans des chicanes : nous stipulâmes seulement, en faveur de la France, un droit de préemption sur le Rio Muni. Depuis lors, ce territoire a été étudié par des missions de délimitations, espagnole et française. Une série de relations furent publiées tant en Espagne qu’en France, et une carte du Muni fut dressée par les soins d’un des commissaires espagnols, l’ingénieur Enrique d’Almonte (1903) ; pour la frontière orientale du Muni, insuffisamment précisée sur le terrain, il subsiste encore des incertitudes.

De ce côté, par conséquent, un complément de délimitation s’impose, qui fixera sur toute sa longueur la frontière du Congo français. Aussi bien devons-nous signaler que les premières études scientifiques, dans l’intérieur du Muni, avaient été faites avant le traité de 1900 par une mission française, aux droits d’une société dite d’Exploration Coloniale. Celle-ci s’étant trouvée amputée d’une partie de ses territoires lors de la cession consentie au gouvernement espagnol, il semble qu’en droit le territoire cédé demeure frappé d’une servitude en sa faveur. Les bonnes relations, si heureusement établies entre l’Espagne et la France, permettent d’affirmer que ce litige sera aisément aplani. On pouvait hésiter, au moment où le Muni, à peine connu, n’était guère qu’une expression géographique ; il est aujourd’hui facile de poser les bases d’une transaction équitable et, si les gouvernemens ne voulaient prendre sur eux de trancher ce différend sans lui laisser le temps de s’envenimer, la compétence du tribunal de La Haye ne serait certainement contestée par aucun des intéressés. Ici donc, plus d’incident à prévoir.

Il en est de même, et cette question était plus grave ou du moins plus étendue, quant à la frontière du Cameroun allemand. A plusieurs reprises, sur les hauts affluens de la Sanga, l’imprécision des limites avait été cause de querelles autour de factoreries françaises et allemandes. Les deux gouvernemens conclurent, en septembre 1905, à la nécessité de faire réviser les travaux trop sommaires accomplis en 1900-1901 sur la section méridionale de la frontière allemande, et de les compléter sur la section orientale, de la Sanga au lac Tchad. Le capitaine Cottes, chargé de la première opération, vient de rentrer en France (janvier 1907) et, peu après lui (mars), le commandant Moll, qui était chargé de la seconde. Nous savons déjà que plusieurs points douteux ont été mathématiquement précisés : ainsi il a été reconnu que Missoum-Missoum, où avait éclaté une rixe en 1905, relevait du territoire allemand, mais d’autre part des traitans allemands qui s’étaient avancés fort loin de la frontière, sur le domaine d’une société concessionnaire française, ont dû rappeler leurs agens indûment installés. Les constatations des commissaires devraient décider les deux gouvernemens à nover les traités qui firent jadis au Congo français et au Cameroun une frontière bizarre et incohérente, nullement conforme à la géographie. Nous voulons espérer, en tous cas, que les empiètemens allemands ne se renouvelleront pas dans les districts sûrement français.

L’octroi des concessions dans la région gabonaise avait jadis provoqué les protestations de deux sociétés anglaises possédant des factoreries sur des territoires concédés. Le droit du gouvernement français était incontestable, d’attribuer la jouissance de sa propriété coloniale dans telles conditions qu’il lui plaisait. Le Parlement et l’opinion auraient fort mal jugé une politique qui aurait repoussé les propositions de groupes français pour mettre en valeur le Congo, parce que, en l’absence de tout règlement, des étrangers s’étaient établis sur divers points de cette colonie ; un propriétaire qui veut clôturer ses champs ne doit aucune indemnité aux chasseurs désormais empêchés de les parcourir en toute liberté. Cependant, les négocians anglais plaidèrent contre le « régime concessionnaire : » ils soutenaient que les concessions sont contraires à l’acte de Berlin de 1885, qui a proclamé la liberté du commerce dans le bassin conventionnel du Congo. Ces prétentions furent condamnées par les tribunaux, les Anglais eux-mêmes, en Afrique Orientale notamment, ayant toujours professé que la liberté du commerce n’est pas incompatible avec des privilèges fonciers constitués sur le domaine public. Dans une consultation qu’il rédigea pour les compagnies françaises, Me Henri Barboux avait rigoureusement démontré l’inanité de la thèse adverse.

Les Anglais déboutés portèrent leur action sur un autre terrain ; ils attaquèrent la gestion des compagnies concessionnaires comme attentatoire aux droits des indigènes ; ils voulurent faire tomber sur le Congo français des critiques, extrêmement vives et parfois fondées, qui étaient dirigées surtout contre le Congo belge ou, plus exactement, contre le système des compagnies associées à l’État indépendant. C’était noyer dans une cause très vaste un litige minime et tout local. Que la création des sociétés françaises eût infligé un préjudice aux négocians antérieurement établis, c’était un fait ; mais le gouvernement français ayant agi dans la plénitude de ses droits ne devait aucune indemnité. On pouvait seulement admettre une sorte de compensation gracieuse, et c’est cette résolution de sagesse et d’entente cordiale qui a fini par prévaloir (1906). Les compagnies anglaises évacueront leurs factoreries, en échange du paiement d’une somme dont partie est déjà versée ; le reste sera réglé par annuités.

Aujourd’hui l’accord intervenu apure rigoureusement, quant aux réclamations anglaises, la situation de nos compagnies concessionnaires, et rend toute confusion désormais impossible entre ces sociétés et celles de l’Etat indépendant.


IV

Au commencement de 1907, le Congo français apparaît donc affranchi de toutes complications de politique étrangère, en même temps qu’il est couvert contre les retours offensifs des négriers soudaniens par l’occupation militaire du Chari et du Tchad. Ni les particuliers ni l’administration locale n’avaient d’ailleurs attendu dans l’inaction la fin de ces travaux de protection intérieure et extérieure. L’histoire des compagnies concessionnaires est extrêmement intéressante et instructive pour quiconque veut s’assurer, sans parti-pris, si les Français ont ou non l’esprit colonisateur.

En 1900, lorsqu’ils commencèrent à s’organiser au Congo, les concessionnaires ne pouvaient attendre de l’administration qu’une neutralité bienveillante. On en était encore au temps du Congo-passage, non plus vers le haut Nil, mais vers le Tchad. Il y avait quelques mois à peine que des officiers topographes, partis avec le commandant Gendron pour préparer la carte des concessions, avaient dû monter en hâte au Chari pour coopérer à la lutte contre Rabah. Il n’existait aucun document géographique précis sur l’intérieur du bassin congolais. Les concessions avaient été découpées au jugé, dénommées de fleuves plutôt encore soupçonnés que reconnus ; les Compagnies manquaient de personnel compétent pour exploiter, et l’Etat n’avait pas de fonctionnaires disponibles pour recevoir et guider les concessionnaires. C’est merveille, après un pareil départ, que les Compagnies se soient quand même installées, mises au travail et, comme on dit familièrement, débrouillées.

Il suffit, en effet, de rapprocher quelques chiffres[1] pour prouver que cette expérience, hardie jusqu’à la témérité, n’a pas cependant tourné à l’échec. En 1897, avant l’octroi des concessions, le mouvement commercial du Congo français était inférieur à 9 millions, dont trois quarts aux étrangers. En 1904, le commerce général du Gabon seul, c’est-à-dire de la partie côtière du Congo, atteint 7 555 000 francs et monte en 1905 à 8 567 000 ; celui du Moyen-Congo, qui était de 13 260 000 francs en 1904, passe l’année suivante à 15 745 000, soit une plus-value de près de deux millions et demi, environ 20 pour 100. La France a pris le premier rang dans les importations, elle compte pour 37 pour 100 dans les exportations. Si nous examinons maintenant les recettes des douanes, nous les voyons grossir de 1 200 000 francs en 1898 à 2 000 000 en 1904, et près de 2 400 000 francs en 1905 ; les chiffres tout récemment connus de 1906 accusent un nouveau progrès de 512 000 francs. C’est le caoutchouc, taxé 10 p. 100 ad valorem, à la sortie, qui rapporte aux douanes le meilleur de leurs revenus ; si cette exportation est encore en majeure partie dirigée sur la Belgique, en raison de l’avance prise par le marché d’Anvers, il faut du moins remarquer que la production du domaine français s’accroît rapidement, et nous ajouterons que ce caoutchouc commence à prendre le chemin de Bordeaux, où l’on en recensait en 1906, 80 360 kilos, contre 63 600 en 1905 et 45 650 en 1904.

Sur la côte gabonaise, les Compagnies ne se bornent déjà plus à la cueillette du caoutchouc. Bien que les services officiels du Jardin d’Essais de Libreville, moins pourvus de ressources que de bonne volonté, n’aient pas été aussi actifs qu’on l’eût souhaité, diverses plantes, après des expériences laborieuses, ont été acclimatées ou domestiquées, le faux cotonnier ou arbre à kapok, dont la ouate est de plus en plus demandée par le commerce, le quinquina, dont le succès sera particulièrement appréciable en ces pays fiévreux. On a déjà mieux que des espérances pour le cacaoyer ; cet arbre, dont les premiers sujets ont été importés de la côte brésilienne du Para, donne au Gabon de beaux fruits, très fins et riches en beurre ; notre colonie peut en attendre les mêmes bénéfices que ses voisines, le Cameroun allemand, l’île espagnole de Fernando-Poo, et la portugaise Sao Tomé ; le cacaoyer vient aussi bien près de la mer, dans la région de Loango, que dans l’intérieur, sur les rives de l’Ogooué et de la Ngounié. Les Pères du Saint-Esprit en ont planté en plusieurs de leurs missions et les envois gabonais à l’Exposition américaine de Saint-Louis, en 1904, avaient été remarqués. On n’est pas arrivé encore à assurer la stabilité des récoltes, dont les oscillations, et par conséquent les risques, restent considérables ; mais l’effort accompli et que l’on continue est digne d’attention.

On en doit dire autant des bois, et ici le progrès est très marqué, surtout pour l’acajou. L’Amérique demande des quantités sans cesse croissante de bois d’ébénisterie, et paraît tout spécialement intéressée par les forêts du Gabon. Il a été question d’une ligne de paquebots de fret, qui relierait directement et régulièrement les ports du Congo français à New-York ; on a même parlé d’un trust de l’acajou qui s’étendrait au Gabon. Quant au caoutchouc, les Compagnies veillent à n’accepter plus des indigènes des boules gonflées à l’eau, ou par tout autre procédé frauduleux ; elles s’attachent à répandre de meilleures méthodes de saignée des lianes et de coagulation du latex ; elles étudient la plantation des arbres à caoutchouc, spécialement de divers Ficus, très communs en pays pahouin, et la valeur relative de coupages où sont systématiquement amalgamés plusieurs latex ; des experts très informés ne doutent pas qu’il n’y ait beaucoup à apprendre dans cette voie nouvelle. Bien que Libreville soit le chef-lieu officiel du Gabon, la presque totalité des exportations de caoutchouc se fait par la rade de Cap Lopez, qui est par l’Ogooué plus à portée des districts aujourd’hui exploités.

Le Moyen-Congo n’a pas encore d’autres produits de grande exportation que le caoutchouc et l’ivoire, celui-ci appelé à diminuer rapidement. Les statistiques de cette région, notons-le en passant, englobent celles de l’Oubangui-Chari et du territoire militaire. Tout le commerce de l’intérieur descend par les voies fluviales sur Brazzaville et là notre Congo devient un affluent du chemin de fer belge, qui conduit du Stanley Pool à Matadi, port maritime de l’estuaire. Brazzaville a vu passer ainsi, en 1905, 1 125 tonnes de caoutchouc français, qui ont été drainées en majorité sur Anvers. Or, il est possible que l’ancienne route française, de Loango à Brazzaville, abandonnée aujourd’hui, renaisse à une nouvelle activité : l’arrière-pays de Loango recèlerait des mines de cuivre d’une grande richesse. Dans l’état actuel des prospections, il serait imprudent de conclure trop vite à l’avenir de cette exploitation, d’autant que l’indigence et l’inexpérience de la main d’œuvre seraient un élément de hausse très sensible du prix de revient. Exprimons seulement le vœu, si ces mines décidaient l’intervention des capitalistes puissans qui déjà les étudient, que l’administration coloniale associe la concession à l’établissement de voies de pénétration d’intérêt général. Il y aurait là une formule analogue à celle dont le protectorat tunisien a si heureusement tiré parti, d’accord avec la Compagnie du chemin de fer et des phosphates de Gafsa.


V

Les sociétés congolaises, après des débuts très pénibles, ont peu à peu trouvé leur équilibre et plusieurs sont entrées dans la période des rendemens. Il en est, assurément, qui ont sombré, mais toutes n’ont pas été dirigées avec la même sûreté ni la même persévérance. Certaines, qui ont réussi, sont en voie de devenir des affaires solides, peut-être brillantes. Elles n’ont pas connu le rush des valeurs belges dont la fortune avait peut-être ébloui leurs créateurs ; mais elles se sont développées d’un mouvement prudent et continu. Symptôme intéressant, les parts de fondateur de quelques-unes ont pris une valeur appréciable, sont honorablement cotées en bourse, et pénètrent dans les portefeuilles des petits rentiers. Les recettes même du budget congolais portent le témoignage de cette hausse : en 1905, la colonie a touché près de 200 000 francs au titre de la participation aux bénéfices inscrite dans le cahier des charges, et la redevance fixe, acquittée par les concessionnaires, a été de 398 000 francs. Si l’on pense que diverses sociétés ont donné 10 à 12 pour 100 de dividende et d’autres, très privilégiées, plus encore ; si l’on ajoute qu’elles n’ont eu à leur disposition, sur place, aucune banque et que, jusqu’à une date récente, elles n’ont obtenu de l’administration qu’une platonique bienveillance, on conclura volontiers qu’il n’est pas permis de proclamer la faillite du régime concessionnaire.

L’octroi des concessions a lancé brusquement, dans la circulation de l’économie congolaise, une cinquantaine de millions ; à ce moment, l’Etat osait à peine faire appel au crédit pour cette colonie. Sur des protestations parlementaires, il réduisait au chiffre de deux millions un petit emprunt destiné à des travaux publics sur la côte et le Stanley Pool, goutte d’eau bien vite asséchée (1900). Pressées par le besoin de défendre leurs capitaux, les Compagnies se sont aperçues, à l’œuvre, qu’elles les avaient engagés un peu vite, mais elles ne pouvaient plus reculer et, très vaillamment, se sont jetées en pleine bataille. Elles se sont serrées en un faisceau compact, et leur association, exemple trop rare dans les colonies françaises, a renforcé l’autorité de leurs doléances auprès des pouvoirs publics ; elles ont mis en commun certaines des obligations de leurs cahiers des charges, telles que la navigation fluviale ; elles ont assidûment procédé, — ce n’était pas une mince besogne, — à l’épuration et à l’éducation du personnel recruté au petit bonheur, dans la hâte des premiers jours. Celles qui ont survécu à leur crise infantile sont maintenant acclimatées ; elles ont judicieusement réparti leurs factoreries, et l’on aurait tort de croire, faisant état de cas isolés, qu’elles n’ont pas unanimement pris souci de nouer des rapports confians avec les indigènes ; elles n’en sont plus à l’idée de la razzia meurtrière, qui épuise un pays riche en quelques années ; elles ont mis leur domaine en coupe réglée, et l’on en citerait qui ont sagement décidé de limiter leur production annuelle de caoutchouc. Si les plus habiles touchent présentement des bénéfices très appréciables, elles les ont bien mérités.

Les difficultés de l’exploitation étaient, en effet, exceptionnelles, car l’Etat n’était pas encore prêt, lorsque les concessionnaires entrèrent en possession, à tenir les engagemens qu’il avait pris à leur égard. Il avait, dans les cahiers des charges, conservé par devers lui tous les droits régaliens, c’est-à-dire que les Compagnies ne pouvaient, par elles-mêmes, ni faire la police de leurs territoires, ni lever les impôts. L’indispensable main-d’œuvre des indigènes manquait à tous les chefs de comptoir qui n’avaient pas l’art de la découvrir et de l’attirer par leurs seules ressources ; l’administration n’était à peu près pas représentée dans l’intérieur et la contrainte armée était interdite aux concessionnaires ; il n’est donc pas téméraire d’affirmer que la pénétration pratique du Congo équatorial fut l’œuvre des initiatives particulières, toutes pacifiques, et qu’en cela le système des concessions a fort opportunément laissé libre aux audaces privées une carrière dans laquelle l’Etat eût été alors fort embarrassé de s’avancer tout seul.

Depuis la mort de Rabah, l’administration congolaise, autorisée enfin à s’occuper du Congo, a dû, elle aussi, se constituer de toutes pièces, et bâtir un édifice durable sous le réseau ténu des itinéraires de la conquête. Dotée d’un budget propre, elle a commencé à voir clair dans ses dépenses, et son premier souci a été de fonder solidement son équilibre financier.


VI

L’histoire des origines du Congo explique pourquoi nos derniers commissaires généraux durent s’attacher opiniâtrement à d’ingrates besognes de comptables. Ils y ont d’ailleurs fort bien réussi ; les diverses colonies qui composent le Congo possèdent des caisses de réserve confortablement garnies, et la subvention métropolitaine, sur laquelle la colonie a longtemps vécu, n’est plus une libéralité indispensable. En 1906, les douanes ont donné près de trois millions de francs, et cette somme, qui rassemble des taxes à l’exportation et à l’importation, constate l’essor des Sociétés concessionnaires.

Elle pourra croître encore, mais c’est surtout à l’impôt indigène que le Congo devra demander des complémens de revenus. Ici se pose une des questions les plus délicates de notre politique en Afrique : les premiers explorateurs, en effet, avaient inauguré le système des cadeaux pour se concilier la bonne volonté des indigènes ; il n’était guère possible alors, avec les moyens très réduits dont ils disposaient, de réclamer de ces populations autre chose que la liberté du passage, fût-ce en acquittant aux mains des chefs une sorte de pension. Mais l’occupation définitive ne peut vivre de ces procédés provisoires ; il faut en effet amener progressivement les indigènes à contribuer aux frais d’une administration qui leur assure la paix, aux dépenses de travaux publics qui ouvriront leur pays à des initiatives nouvelles. Le Congo français ne saurait se passer d’un budget robuste, et ce budget n’a de ressources extensibles que dans la diffusion de l’impôt indigène.

Voilà comment M. Gentil, commissaire général, fut conduit à faire une politique surtout fiscale, qui non seulement contrariait les instincts paresseux des indigènes, mais marquait une réaction, très sensible à ces noirs, sur les anciennes largesses des explorateurs. L’impôt indigène n’a donc été établi qu’avec beaucoup de prudence : il ne dépasse pas actuellement le taux très modéré de 3 francs par tête, dans les régions entièrement administrées. Les arrêtés administratifs prévoient le cas où des groupes d’indigènes refuseront le paiement de l’impôt, qui est admis cependant en marchandises ou en travail partout où il n’est pas encore possible de le percevoir en numéraire ; ils spécifient que ce refus n’est pas une raison suffisante pour excuser une répression, et qu’il faut réprimer seulement lorsque les noirs se seront délibérément portés à des actes d’hostilité. Ce sont là des principes très humains, mais dont l’application au Congo réclame des fonctionnaires de premier choix : l’administration, en pénétrant peu à peu dans la forêt où s’étaient établis déjà les concessionnaires, se présentait aux indigènes comme apportant des exigences tout à fait nouvelles pour eux. Lorsque les noirs arrivaient auparavant dans les factoreries, avec leur caoutchouc, ils savaient qu’ils recevraient en échange des objets divers, qui excitaient leur convoitise ou leur curiosité ; aux agens de l’État, il fallait donner du caoutchouc sans rien recevoir. On déconcertait ces primitifs en leur demandant un impôt, c’est-à-dire un effort en échange de services généraux qu’ils ne comprennent pas.

Aussi fallut-il, avant d’obtenir du contribuable noir une docilité définitive, de longues préparations, d’interminables palabres, où s’usèrent parfois les patiences les plus résolues. Au moment où il s’efforçait d’étendre l’impôt indigène qui a rapporté net environ un demi-million de francs en 1906, le commissaire général n’avait sous la main qu’un très petit nombre d’agens européens. On n’aurait pas admis, en France, qu’il chargeât les sociétés concessionnaires de percevoir l’impôt indigène : il envoya donc auprès des tribus, sous le nom d’agens politiques, des miliciens noirs, ordinairement d’anciens tirailleurs sénégalais. Ces indigènes, aux ordres de chefs blancs qu’ils respectent et qui les connaissent bien, sont des soldats merveilleux, courageux au feu, durs à la fatigue, prompts à l’action et pourtant disciplinés. Laissés à eux-mêmes, et surtout investis d’une autorité administrative sans contrôle, ce sont de terribles pirates, très redoutés des noirs de la forêt. On a vu des miliciens isolés, forts du seul prestige de leur fusil et de leur semblant d’uniforme, imposer des corvées pénibles à vingt ou trente hommes tremblans devant eux. Ce ne sont pas des auxiliaires de ce genre qui rehaussent beaucoup au Congo la gloire du nom français, et facilitent le rapprochement entre nos commerçans et les indigènes : leurs exactions, au contraire, détournent ceux-ci de nous, en leur laissant croire qu’elles sont approuvées, sinon commandées par les blancs.

Les noirs de la forêt n’hésiteront donc pas à se venger, dès qu’ils le pourront sans courir trop de risques. Ils y sont excités par les traitans islamisés qui pénètrent au milieu d’eux et craignent notre concurrence. De là des assassinats, tels que ceux de 1902 sur la Sanga, de 1906 sur l’Oubangui ; de là des scènes de massacre et de cannibalisme, que le souci le plus élémentaire d’humanité nous oblige à châtier, et qui entretiennent un malaise toujours renouvelé. Il ne paraît pas douteux que l’occupation administrative par « agens politiques, » telle que l’a d’abord pratiquée notre gouvernement, constitue une erreur : elle dédouble l’autorité, aux yeux des indigènes, entre les concessionnaires qui voudraient faire paisiblement du commerce, et les miliciens détachés que ces soins préoccupent peu. A notre sens, l’Etat devrait s’abstenir de toute police sur les domaines des Sociétés, tant qu’il ne sera pas capable d’assurer ce service par les agens nécessaires, c’est-à-dire par des blancs. La présence d’agens noirs seuls, le fait est aujourd’hui patent, est une prime à l’émeute plutôt qu’une garantie de sécurité ; nous estimons donc que l’Etat, s’il ne permet aux Compagnies de se protéger elles-mêmes, et vont cependant étendre l’impôt indigène, est moralement tenu d’organiser immédiatement une police conforme aux besoins du pays.

Cette police, répétons-le avec insistance, sera toujours un leurre, si les cadres européens n’en sont suffisans pour que tout détachement soit commandé par un blanc, officier ou sous-officier : or, sous des climats évidemment très durs, comme celui du Congo équatorial, le blanc sent sa vigueur s’amortir et ses forces morales s’atrophier, pour peu qu’il demeure au-delà des limites de la prudence, deux ans au plus. Le personnel des administrateurs, civils ou militaires (et nous en dirons autant de celui des concessions), sera donc assez nombreux pour que s’établisse un roulement tutélaire ; c’est ainsi qu’avaient procédé, pour tous les postes de direction, les très compétens fondateurs du chemin de fer du Congo belge. Nous ne rayonnerons pacifiquement parmi les indigènes que si nous sommes partout représentés par des agens d’élite, non fourbus par un séjour démesuré. Sur un sol où sa physiologie lui interdit d’enraciner sa vie, l’Européen est naturellement porté à une action rapide, il pense à gagner promptement, à résoudre vite les questions posées autour de lui, et s’inquiète au minimum de ce qui se passera quand il n’y sera plus. C’est donc aux personnes morales, États et Sociétés, qu’il appartient de réagir contre ces tendances inéluctables, de se faire les protecteurs de l’avenir, là où toutes les conditions du milieu invitent les individus à ne se soucier que du présent : autant dire qu’il est utopique de prétendre administrer le Congo avec une poignée de fonctionnaires.

Songe-t-on à ces caractéristiques essentielles de l’espèce, lorsque l’on s’abandonne, à propos d’incidens mal connus ou grossis malignement, à des tirades déclamatoires sur de prétendus scandales coloniaux ? N’y a-t-il pas une contradiction cruelle à réclamer pour nos malfaiteurs métropolitains toutes les excuses des tares physiologiques et de l’hérédité, alors qu’on refuse toute indulgence à des accès de violence, d’ailleurs exceptionnels, qui relèveraient plutôt d’un médecin que d’un tribunal ? Est-il possible, en toute conscience, alors que l’on juge parmi tout le confort de notre civilisation peuplée de gendarmes, de condamner des malheureux en faveur desquels l’oppression seule du milieu constitue une circonstance atténuante, et presque un cas de légitime défense ? Que l’on nous comprenne bien, nous ne prétendons pas innocenter des faits unanimement et justement qualifiés crimes, mais bien mettre en garde certains critiques trop systématiques de notre administration congolaise, et les chefs mêmes de cette administration, qui mesurent volontiers sur d’extraordinaires résistances l’effort trop long qu’ils demandent à leurs collaborateurs. Sans doute, si ces vérités objectives eussent été mieux connues en France, aurait-on pu épargner au budget les grandes dépenses et à l’opinion publique l’inutile agitation de la dernière mission Brazza au Congo.

Cette mission n’aura pourtant pas été inutile, car elle a, pour quelques mois, mis le Congo au premier plan de l’actualité. Une observation s’est alors imposée à tous, qu’il eût été facile de dégager sans tant de fracas : le Congo est un pays naturellement riche, mais il manque d’argent. Et devant cette constatation qui, sur place, les avait depuis longtemps frappés, on n’est pas étonné que les chefs de l’administration locale aient cru devoir se préoccuper, immédiatement et avant tout, de trouver des ressources pour le budget congolais ; jamais ils n’ont montré tant d’activé ingéniosité qu’au cours des deux derniers exercices fiscaux. Empressés à obtenir des plus-values de l’impôt indigène, ils se sont efforcés de répandre la coutume des paiemens aux noirs en numéraire, et tendent à fixer progressivement un taux pour la main-d’œuvre. Le but, en effet, est d’amener nos sujets à produire pour contribuer aux charges publiques, et à se rendre compte du prix de leur travail. L’Etat acceptant provisoirement le paiement de l’impôt en nature, le caoutchouc ainsi reçu était rétrocédé aux concessionnaires, à des prix fixés par les mercuriales semestrielles de la colonie et variables suivant les régions. Mais comment donner aux noirs l’idée du paiement de l’impôt en espèces, alors qu’ils ne possèdent pas de monnaie métallique et que dans les factoreries mêmes, sauf à la côte, le régime ordinaire des échanges est encore celui du troc ?

On a imaginé de leur verser en espèces une certaine rémunération lorsqu’ils s’acquittent en caoutchouc. Cette rémunération ne peut évidemment représenter que la main d’œuvre, puisque, aux termes des décrets de concession, les produits du sol appartiennent aux concessionnaires, à l’exception de 6 pour 100, estimés issus des réserves indigènes. Elle est payée au moyen d’un supplément au prix de mercuriale dont le taux de rétrocession du caoutchouc est majoré partout où le prix du kilogramme est inférieur à 3 francs. On espère arriver ainsi à répandre quelque monnaie parmi les indigènes, à leur démontrer qu’en récoltant leur caoutchouc, ils peuvent amasser de quoi solder la minime capitation que le fisc leur réclame, et de plus se procurer dans les magasins européens toutes sortes de marchandises, mais il faut dire que la plupart des agens de factoreries renoncent difficilement au troc, doublement avantageux. Assurément, le système est un peu compliqué, il a pour objet dernier de décider les noirs à porter aux comptoirs commerciaux tout leur caoutchouc, et à demander de l’argent en échange, tandis qu’ils verseront aux agens de l’administration seulement du numéraire, selon la taxe à eux imposée. L’Etat en viendra alors peu à peu à n’être plus, — ce qui paraît lui peser lourdement, — un intermédiaire obligé pour l’achat d’une partie du caoutchouc des indigènes : il aura dans ses caisses de l’argent liquide, sans avoir été réduit à faire, en apparence tout au moins, acte de commerçant.

Une autre tentative curieuse et qui mérite d’être citée est celle de plantations indigènes de cacao sur la côte du Gabon. En 1904, l’administration locale avait distribué aux indigènes des graines et des plants de cacao, mais n’avait pu obtenir un travail régulier de culture. En 1906, un crédit très modeste, quelques centaines de francs, a été ouvert pour permettre d’acheter aux noirs des cabosses de cacao, même par petites quantités, de manière à leur persuader de cultiver avec persévérance leurs cacaoyers. On continuera les distributions de graines, en même temps que l’on instituera des pépinières dans des centres choisis, mais l’indigène ne touchera rien que pour le fruit produit, non pour le fruit à venir. On voudrait l’habituer ainsi à un effort plus soutenu, ce qui n’est pas impossible, à la condition que l’administration ne se décourage pas la première. A la côte, l’exemple de plusieurs plantations européennes est une leçon de choses facilement comprise d’indigènes déjà dégrossis, mais ici encore il est improbable que le succès décisif soit obtenu par des moyens trop minimes : nous en revenons donc toujours au même point, il faut au Congo de l’argent, une mise de fonds de premier établissement, et ces fonds ne peuvent lui venir que sous forme d’emprunt.


VII

L’emprunt, telle est la question pressante, vitale, qui se pose aujourd’hui pour le Congo français. Notre colonie est-elle assez robuste pour emprunter ? Nous n’hésitons pas à répondre par l’affirmative, et nous ajouterons que toutes les promesses que le Congo nous offre ne seraient pas [tenues, si l’on persistait dans une politique d’économies administratives qui le laissent exposé à tous les risques de la rigueur de son climat et de la sauvagerie de ses habitans. Les ressources du Congo sont immenses, mais elles ne se développeront qu’au prix de dépenses opportunes. Rien n’est possible dans une colonie où, l’an dernier encore, quelques troupes impatiemment attendues dans une zone frontière étaient expédiées en hâte sur un autre point, parce que le danger apparaissait plus urgent ici que là. Résignons-nous donc, pour les débuts, à connaître au Congo un fort coefficient d’exploitation ; ce ne sera là que la crise initiale, et mieux nous aurons su faire le nécessaire dès le principe, plus vite nous passerons à la période des rémunérations. Après un premier projet portant sur 75 millions, le commissaire général s’est arrêté à n’en demander que 55, et tout d’abord, à en émettre une vingtaine seulement, soit une charge annuelle d’environ 800 000 francs ; ce programme sera incessamment présenté aux Chambres.

A quoi sera employée celle somme ? Un premier effort est nécessaire, avant tout autre, pour compléter l’occupation du Congo. Que les troupes soient composées de réguliers ou de miliciens, c’est surtout affaire d’étiquette, si toutefois l’on ne recrute pas les miliciens, parmi les déchets des régimens de tirailleurs ; l’essentiel est que l’effectif des cadres français soit assez nombreux pour que le commandement des blancs s’exerce réellement sur tous les soldats noirs. Ce complément d’occupation n’entraînera d’ailleurs que des frais peu élevés, puisque les concessionnaires sont tenus d’entretenir les troupes qui seraient, sur leur demande, placées dans leurs établissemens ; mais il y aurait lieu de constituer quelques centres de dépôt et de ravitaillement, qui seraient des établissemens publics, entièrement fondés aux frais de l’Etat, et pour lesquels, par conséquent, une dépense d’outillage serait nécessaire. Ces postes pourraient être des foyers d’instruction professionnelle pour les indigènes, étant bien entendu qu’il ne doit pas être question de longtemps d’envoyer des instituteurs au Congo, et que nous aurons déjà beaucoup fait pour les noirs de la forêt en leur apprenant à ne plus mener une vie presque animale. L’extension du réseau télégraphique est très désirable, pour relier les chefs-lieux principaux et, bien que les frais de construction soient élevés dans le sous-bois équatorial, ce sera encore une économie sur les dépenses qu’impose en l’état présent l’imprévu de la pacification.

Nous voudrions qu’une somme notable fût réservée à des explorations et des recherches scientifiques, particulièrement sur les plantes à caoutchouc et l’acclimatation de bêtes de somme. Le caoutchouc peut être exploité en coupes réglées, et déjà certains pays cultivent des arbres à caoutchouc : les indigènes du Congo, trop souvent excités par la concurrence des traitans, coupent ou incisent à mort, coagulent les latex sans soin, les mêlent au hasard et les fraudent ; ils dévastent des peuplemens, magnifiques certes, mais non inépuisables. Les Sociétés sont bien tenues, en principe, de réensemencer en caoutchouc, au fur et à mesure des exploitations ; mais, dans la pratique, cette clause n’est pas appliquée sérieusement et ne peut pas l’être, parce que l’on n’est pas encore fixé sur les procédés de cette reconstitution et que, d’autre part, les Sociétés seraient pour la plupart fort empêchées de se procurer la main-d’œuvre stable, nécessaire a un pareil travail. Un jardin d’Essais convenablement doté, trois ou quatre stations d’expériences dans les diverses régions de la colonie, en un mot un service de colonisation qui n’existe pas et pourra instituer des études de longue haleine, telle est une des innovations les plus désirées des colons qui n’ont ni le temps ni les capitaux indispensables pour s’y livrer eux-mêmes.

Mais c’est surtout de travaux publics qu’il faut parler et, plus précisément, de moyens de communication et de transport. Le but de ces travaux est double : faciliter la circulation des marchandises, faire disparaître l’emploi des indigènes comme porteurs, et même pagayeurs. Il serait superflu d’insister sur les inconvéniens du portage, mal dénoncé unanimement, mais contre lequel il est impossible de décréter une interdiction immédiate. Le portage n’est pas funeste seulement, en ce qu’il asservit des êtres humains au rôle de bêtes de somme, trouble la vie de famille et par là même appauvrit la race ; il est encore dangereux parce qu’il met à portée des noirs une industrie qui les détourne du travail de l’agriculture. Le métier de porteur ou de pagayeur, s’il est justement rétribué, humainement dirigé par les employeurs, et tel est le cas de plus en plus général au Congo, est recherché par les indigènes, qui craignent la corvée brutale et non payée, mais acceptent volontiers, trop volontiers, de circuler avec une charge raisonnable sur des itinéraires connus et pour un salaire déterminé. Rien n’est plus urgent, que d’abolir le portage, et le commissaire général a pris déjà, dans cette intention, plusieurs arrêtés qui sont strictement respectés ; la pratique de la réquisition a disparu, et l’on s’attaque maintenant au portage volontaire : c’est dire qu’il faut trouver au Congo d’autres véhicules que des hommes, et aménager en conséquence les voies de communication.

La forêt congolaise ne possède malheureusement aucune race d’animaux de bat : on ne rencontre de chevaux qu’au nord du coude de l’Oubangui, et la mouche tsétsé rend à peu près impossible, en l’état actuel de la science, la descente de cette espèce plus bas que Bania ou Bangui, postes autour desquels on travaille à créer des troupeaux avec des couples importés du Chari. Les éléphans sont nombreux encore dans le nord-ouest de notre Congo, sur la haute Sanga par exemple ; la plupart des concessionnaires ne comptent l’ivoire que comme un appoint de leurs transactions, fondées surtout sur le caoutchouc ; on peut donc espérer que l’éléphant ne disparaîtra pas devant une chasse meurtrière, et souhaiter que des Études pratiques soient entreprises pour le domestiquer ; mais il semble que cet animal, même dressé, sera plus utile comme auxiliaire intelligent d’exploitations forestières ou agricoles (tel est son rôle en Birmanie et au Siam), que comme porteur de lourdes charges à grandes distances. Il y aurait plutôt à compter sur des ânes ou des mulets, peut-être sur des bœufs ; l’administration congolaise pourrait rechercher le vaccin de la tsétsé, et les moyens de faire disparaître cet insecte venimeux ; ces études ne seront pas moins utiles à l’Afrique équatoriale que celles consacrées à la maladie du sommeil, et ce sont aussi, indirectement, les indigènes qui en profiteront le plus.

Mais les bêtes de somme ne peuvent circuler à travers la forêt, même supposée assainie ; les sentiers des porteurs noirs sont à peine tracés, escaladent les troncs d’arbres tombés, sautent les rivières sur des ponts de lianes ; jamais le plus vaillant des « bourricots » ne passera là… Ne serait-il donc pas prudent de débrousser dès maintenant, sur les directions principales du commerce, et d’entretenir ensuite des routes ou plutôt des pistes de trois ou quatre mètres de large, avec de modestes ponts en bois sur les cours d’eau ? Ceux-ci comportent aussi des améliorations de détail, qui permettront de lancer sur des biefs intérieurs de petits vapeurs de rivière, et de réserver ainsi les pagayeurs pour des emplois de meilleur rendement. Des sociétés ont donné déjà en ce sens de bons exemples sur l’Oubangui supérieur et la haute Sanga. Les indigènes sont amenés à constituer et renouveler, sur des points choisis, les dépôts de bois à brûler nécessaires aux machines, et l’on arrive même, avec beaucoup de paroles, à leur faire apprécier la valeur relative des diverses espèces d’arbres pour tel ou tel usage. Ces travaux de routes et de correction des cours d’eau seront très divisés ; ils sont assez simples pour se passer d’ingénieurs, et les agens ordinaires de l’administration ou des Sociétés sauront presque toujours les mener à bien sans grand frais ; mais une première dotation est nécessaire, qui serait prélevée sur les fonds de l’emprunt, et répartie entre les circonscriptions territoriales, d’après les lignes générales d’un programme d’ensemble. Les Sociétés concessionnaires sont officiellement consultées sur les travaux utiles à leur territoire : des rapports qu’elles ont déjà déposés ou devront déposer d’urgence, il sera aisé de dégager ce programme, dont aussi bien diverses sections sont dès maintenant arrêtées.

Routes terrestres et fluviales suffiront-elles ? Dans l’intérieur du bassin congolais, sans doute ; mais pour lier ce bassin à la côte d’un côté, au bassin du Chari de l’autre, c’est au chemin de fer qu’il en faudra venir tôt ou tard, sans attendre davantage, une ligne ferrée s’impose entre les biefs navigables de l’Oubangui et du Chari. Sur cette route principale des ravitaille-mens, qui doit devenir celle des approvisionnemens du Congo par le Soudan, moins de 400 kilomètres séparent les deux réseaux accessibles à la grande batellerie. À l’heure présente, le moyen Oubangui est coupé par la révolte des Bondjos, cannibales féroces, qui ont massacré et mangé quatre blancs en juillet 1904 et, jamais châtiés depuis, ont étendu un régime de terreur sanguinaire sur les tribus indigènes du fleuve. Une compagnie de tirailleurs, arrivant de la haute Sanga, exercera la répression indispensable ces jours prochains… à moins qu’on n’ait un besoin plus pressant d’elle ailleurs. Dans le Congo organisé que nous souhaitons, le chemin de fer Oubangui-Chari aurait permis la descente rapide d’une petite colonne, au besoin spécialement recrutée à cet effet sur les confins soudaniens du Congo. Cette voie ferrée servira donc autant à la santé politique de notre colonie qu’à sa prospérité économique et à la protection de nos indigènes ; elle se déroulera sur un plateau ondulé, à une altitude de 5 à 600 mètres et n’offrira pas de grandes difficultés de construction.

Plus délicate a paru longtemps la décision à prendre quant au chemin de fer de pénétration. En ce moment, la ligne du Congo belge, inaugurée en 1898, draine du Stanley Pool vers l’estuaire toute l’exportation du bassin intérieur, Congo indépendant, moyen Congo français, voire haut Cameroun allemand ; les initiateurs de cette belle œuvre touchent ainsi des frets considérables de ceux dont ils ont eu l’art de faire leurs tributaires. Empressons-nous de reconnaître que les relations de l’administration française et des colons avec la Compagnie du chemin de fer sont des plus cordiales ; mais les circonstances et les hommes peuvent changer, de sorte que l’on souhaite malgré tout, pour notre Congo, un chemin de fer indépendant, tout entier en territoire français.

Le projet primitif, avant que le colonel Thys eût construit sa ligne, consistait à joindre par le rail le port de Loango avec Brazzaville, capitale alors bien humble des établissemens français sur le Stanley Pool. Tous les convois de la mission Marchand ont été acheminés par étapes sur ce tracé ; les plus favorisés passaient en trois semaines ! Il est maintenant trop tard pour doubler la voie belge, à aussi courte distance au Nord, par un chemin de fer français, à moins qu’une possibilité nouvelle ne promette à ce dernier un fort contingent de « trafic né sur la voie. »

Or ce serait le cas, si les mines de cuivre du Gabon sont riches, comme les premières prospections tendent à le faire croire. L’État peut donc, dès à présent, renoncer absolument à construire lui-même un chemin de fer dans le sud du Gabon. Si les mines sont belles et pratiquement exploitables, la Compagnie ? qui en demandera la concession devra les relier à la côte par un chemin de fer ; le gouvernement est libre alors de n’accorder la concession qu’au prix d’un chemin de fer construit dans la colonie française et d’éviter que cette nouvelle richesse soit évacuée sur l’estuaire du Congo, — qui ne nous appartient pas, — par un tronçon soudé à la ligne belge qui s’enfonce au nord de Borna ; il aura ainsi doté le Congo d’une voie de pénétration, gratuite pour le budget colonial. Si, au contraire, les mines étaient reconnues médiocres, il serait téméraire de risquer des avances considérables avant de pouvoir partager, sur le Pool, le transit du commerce du bassin intérieur. L’ordre logique est donc que les capitalistes intéressés se prononcent d’abord sur la valeur des mines ; de leur décision dépendra la construction ou la condamnation du chemin de fer du sud, dont l’Etat peut, de toutes manières, se désintéresser comme entrepreneur.

On est ainsi conduit à penser que la ligne de pénétration traversera le nord de notre Gabon, et l’on se trouve en présence de deux projets principaux, l’un de Libreville à l’Alima par l’Ogooué, l’autre plus septentrional de Libreville à Ouasso sur la moyenne Sanga. Ce dernier projet a été étudié sur place, en 1905-1906, par une mission du génie aux ordres du capitaine Cambier, il a été réduit dans la section orientale, puisqu’il a maintenant son terminus sur la rivière Mossaka, qui se jette dans le Congo en aval du confluent de la Sanga ; il compte environ 850 kilomètres.

On comprendra que nous n’entrions pas ici dans des détails techniques ; retenons toutefois un principe qui a été formulé par le commissaire général, lors de l’envoi de la mission Cambier. Il ne s’agit pas ici d’un chemin de fer « portage, » pareil à celui du Congo belge ou encore à celui qui réunira l’Oubangui au Chari : cette voie de pénétration doit être établie sans frais disproportionnés pour la colonie, car elle peut desservir sur son parcours des régions habitées et susceptibles de lui fournir des marchandises. Rien n’est plus judicieux que cette résolution, aussi croyons-nous que la ligne devra viser au cœur du pays pahouin, où vivent, parmi des richesses forestières puissantes, des indigènes très nombreux, beaucoup plus intelligens que ceux du versant intérieur, mais encore très réfractaires à la pénétration européenne : l’apprivoisement des Pahouins est la préface nécessaire de toute construction de voie ferrée, et de ce chef il faut compter sur quelques dépenses d’occupation.

Or, pour atteindre au seuil de la région pahouine, on peut se contenter provisoirement de la route navigable de l’Ogooué, jusqu’à Njolé. Ce point serait donc le terminus occidental du chemin de fer, et la voie prévue sur l’emprunt de 35 millions serait poussée jusqu’au confluent de l’Ogooué avec l’Ivindo. Une ligne ainsi limitée aura, pour peu qu’elle soit protégée, le double avantage de transporter du fret immédiatement, et de ne rien préjuger à la légère quant au raccordement avec le littoral d’une part, avec le bassin intérieur de l’autre. Notre côte gabonaise n’a pas encore un port digne de ce nom ; Cap Lopez n’est qu’une rade foraine ; à Libreville, le mouillage est mauvais, piqueté d’épaves qui ne le recommandent guère ; nous voudrions que des travaux hydrographiques fussent ordonnés sans plus tarder, afin de permettre un choix définitif. A l’Est, le confluent Ogooué-Ivindo est un carrefour bien situé, où convergent des routes naturelles venant du Sud-Cameroun, de la Mossaka et de la Sanga, de l’Ogooué supérieur ; un tronçon arrêté là ne constituerait donc, en aucun cas, une fausse dépense et marquerait indubitablement un progrès de la pénétration ; il serait temps ensuite, suivant les nouveautés acquises, d’étendre le rail à partir des deux bouts.

Quoi qu’il en puisse être par la suite de ces travaux de complément, on n’a pas à s’en inquiéter encore. L’essentiel est maintenant, pour notre Congo, que le Parlement vote rapidement le projet d’un emprunt qui n’aura rien d’une aventure. La colonie est d’ores et déjà capable d’assurer ses services, sans toucher à la subvention de 700 000 francs que lui verse l’Etat ; il suffirait que le budget métropolitain consolidât cette subvention pendant la période d’amortissement de la première émission, pour garantir presque entièrement l’intérêt des 17 millions appelés ; la colonie n’aurait pas de peine à trouver les 100 à 150 000 francs complémentaires. Cette combinaison, qui n’ajouterait pas un centime aux charges présentes du contribuable français, réduirait certainement au minimum le taux des intérêts à servir par le Congo ; elle nous paraît donc particulièrement recommandable. Qu’elle soit d’ailleurs acceptée, ou que toute autre analogue le soit à sa place, le moment est venu d’agir. Par la prudence de ses administrateurs, le Congo est devenu une colonie qui offre des garanties solides ; l’audace persévérante des particuliers a mis au jour ses richesses naturelles ; son présent est assez honorable, son avenir s’annonce assez brillant pour qu’il ose, en toute probité et toute confiance, s’adresser au crédit public.


HENRI LORIN.

  1. Voyez la Feuille de renseignemens de l’Office colonial, janvier 1907 ; — et le Rapport d’ensemble sur la situation générale du Congo en 1903, Paris, Larosc, 1906, 132 pages, avec planches.