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Anonyme
La Russie dans l’Asie centrale et les ombrages de l’Angleterre
Revue des Deux Mondes3e période, tome 10 (p. 669-683).
LA
RUSSIE DANS L'ASIE CENTRALE
ET LES OMBRAGES DE L'ANGLETERRE

I. Der russische Feldzug nach Chiwa, von Hugo Stumm. Berlin 1875. — II. Sir Henry Rawlinson, England and Russia in the East, 1875.

Les nomades d’origine tartare qu’on appelle Kirghiz n’ont pas seulement la réputation d’aimer passionnément le kumis, boisson préparée avec du lait de chamelle, et d’être de grands amateurs de thé, pourvu qu’on leur permette de l’assaisonner avec du sel et de la graisse de mouton. Les vrais Kirghiz ou Kara-Kirghiz, ou Kirghiz noirs, sont réputés aussi pour être de tous les peuples de l’Asie celui qui a le plus de curiosité naturelle, celui qui s’intéresse le plus à tout ce qui peut se passer chez lui ou hors de chez lui. Une nouvelle dans sa primeur est pour eux une véritable friandise de l’esprit, et l’homme qui prend ses jambes à son cou pour venir dans leur tente leur servir ce régal est assuré d’obtenir à tout le moins un aloyau en récompense. Aussi le métier de nouvelliste fleurit-il chez les Kirghiz, et la rapidité incroyable avec laquelle les bruits du jour, les faits divers fraîchement expédiés de la Chine ou de la Sibérie, circulent dans leurs vastes steppes, où il y a peu de chemins et beaucoup de chacals, a fait souvent l’étonnement des voyageurs. Si les Kara-Kirghiz sont les plus curieux des Orientaux, les plus curieux des Occidentaux sont assurément les Anglais. Rien de ce qui se passe sur la surface du globe ne leur est indifférent, ils aiment à recevoir des informations précises de tous les coins de l’univers, à savoir exactement ce qui se dit et se fait à Hong-kong et aux îles Fiji, quels événemens se préparent dans les Bermudes et à Singapour. A cet effet, ils ont découvert des moyens de s’approvisionner de nouvelles dont les Kara-Kirghiz ne se sont pas encore avisés. Ils possèdent la presse la mieux informée du monde, laquelle a dans les deux hémisphères des correspondans pleins de zèle, et en envoie tout exprès partout où il pourrait bien arriver quelque chose. Ils possèdent aussi un parlement où tout événement de quelque importance donne lieu un jour ou l’autre à des interpellations, à des discussions, à des conversations, dont toute la Grande-Bretagne fait son profit.

Toutefois ce qui tempère un peu depuis quelques années le plaisir qu’éprouvent les Anglais à recevoir des nouvelles de partout, c’est une sorte d’inquiétude nerveuse qui s’est emparée d’eux et les dispose aux sombres pressentimens ; ils craignent chaque matin, à leur réveil, d’apprendre qu’il est survenu quelque part quelque méchante affaire dont ils pourraient être forcés de se mêler. L’Angleterre est contente de son sort ; elle n’a plus rien à souhaiter, elle est très libre, très riche et très heureuse. Les gens qui ont fait leur chemin, qui sont pour ainsi dire assis dans leur bonheur, ont peu de goût pour les aventures ; ils redoutent les futurs contingens qui pourraient les déranger dans leurs habitudes, les troubler dans leur repos ; ils diraient volontiers comme le bourgeois de Goethe : « Je ne sais rien de plus agréable, les dimanches et jours de fête, que d’entendre parler de guerres et de batailles, quand là-bas, bien loin, en Turquie, les peuples se gourment à cœur joie. On se met à la fenêtre, on vide son petit verre, et on regarde les jolis bateaux pavoises qui glissent sur la rivière ; puis on retourne le soir gaîment dans sa maison, et on bénit la paix et les temps pacifiques. » Malheureusement il est beaucoup plus difficile à la Grande-Bretagne qu’à un bon bourgeois retiré des affaires de se désintéresser des événemens lointains et des gourmades qui s’échangent en Turquie ou ailleurs. L’Angleterre n’est pas seulement en Angleterre, elle est en Asie, en Amérique, dans l’Océanie, à Ceylan comme à Périm, à Natal comme à Melbourne. Dans tous les archipels, dans tous les continens, sous l’équateur comme près des pôles, elle a des intérêts à surveiller et à défendre.

C’est un bonheur très compliqué que le bonheur anglais, et les bonheurs compliqués sont de garde difficile, ils redoutent les accidens. Quand on a d’innombrables colonies, quand on possède aux Indes 200 millions de sujets, quand on promène dans toutes les mers la gloire et l’orgueil de son pavillon, quand on a partout des possessions à gouverner et des balles de marchandises à écouler, on a partout aussi des hasards à courir, des affronts à prévenir ou à venger, et il n’est pas toujours aisé de tirer son épingle du jeu. Jean-Jacques Rousseau plaignait ces négocians français, qu’il suffit de toucher à l’île Bourbon pour les faire crier à Paris. Est-il un seul point de l’univers habitable où l’on ne puisse toucher l’Angleterre de manière à la faire crier dans le palais de Westminster ? Voilà ce qui mêle depuis quelque temps un peu d’amertume au goût qu’ont les Anglais pour les nouvelles étrangères ; la peur des incidens fâcheux empoisonne les plaisirs de leur curiosité. Ils sont toujours sur le qui-vive, la nature leur ayant refusé cette douce faculté de l’illusion qui sert à d’autres peuples à oublier les mauvaises chances de l’avenir. Pendant que son armée était aux prises avec les Lombards, le roi des Hérules, assis dans sa tente, jouait paisiblement aux échecs. Il avait menacé de mort quiconque lui apporterait la nouvelle d’une défaite, Perché sur la cime d’un arbre, son guetteur suivait des yeux le combat et s’écriait : Nous sommes vainqueurs. L’instant d’après, le royal joueur d’échecs voyait sa tente envahie par les Lombards et tombait sous leurs coups. L’Angleterre ne ressemble point au roi des Hérules, elle ne peut souffrir qu’on la trompe, elle ordonne à ses guetteurs de lui dire la vérité, toute la vérité ; mais, quand ils se permettent de lui annoncer que les Chinois méditent une expédition contre son bon ami l’émir de Kaschgar, ou que sir Douglas Forsyth a complètement échoué dans sa mission auprès du roi de Birmanie, bien qu’il ait poussé la condescendance jusqu’à déposer ses souliers à la porte du palais, quand ces prophètes de malheur affirment en hochant la tête que l’échec de sir Douglas pourrait bien réduire le gouvernement des Indes à la fâcheuse nécessité de déclarer la guerre au Birman, — l’Angleterre ne peut se défendre d’un accès d’humeur, elle crie haro sur les alarmistes. Puis, s’adressant à l’univers, elle lui représente qu’étant satisfaite de son sort, elle a le droit de s’étonner que tout le monde ne soit pas content ; elle se plaint amèrement des faiseurs de projets, des amateurs de nouveautés et de toute la race dangereuse des brouillons ; elle déclare que le devoir de tout peuple chrétien, musulman ou bouddhiste est de se reposer dans sa vigne, à l’ombre de son figuier, et d’y vivre de la vie des justes. Faisant ensuite un retour sur elle-même, elle se dit que les dangers incertains du lendemain ne doivent pas l’empêcher de jouir des douceurs certaines du jour présent, et elle se crée de parti-pris une sorte de bonheur maussade et bourru, troublé par de sourdes appréhensions, mêlé peut-être de secrets remords, et qui est un phénomène psychologique fort curieux à étudier.

Rien n’intéresse, rien ne préoccupe plus vivement les Anglais que tout ce qui concerne le grand empire de plus de 80 millions d’habitans dans lequel on parle, dit-on, cent quinze langues, et qui dispute à la Grande-Bretagne la domination de l’Asie. Cet empire tient une place importante dans leurs pensées ; ils cherchent à deviner ses desseins, ils épient ses moindres mouvemens, ils commentent ses moindres paroles, ils écoutent son silence. L’aigle russe à deux têtes a une inclination toute particulière pour les mers qui ne gèlent pas, et cette inclination, que les Anglais lui reprochent, n’est pas difficile à expliquer. Une mer qui ne gèle pas est une porte ouverte par laquelle on peut à toute heure sortir librement de chez soi pour vaquer à ses affaires dans le monde entier, souvent aussi pour se mêler indiscrètement des affaires des autres. Si l’Angleterre a toujours soupçonné la Russie de vouloir faire de la Mer-Noire un lac russe, elle se flattait de l’avoir à jamais traversée dans son projet par la guerre de Crimée et par le traité de Paris de 1856. Ce fut une véritable poire d’angoisse qu’avala le foreign office quand le 29 octobre 1870 le prince Gortchakof, fort de l’assentiment secret de l’Allemagne, dénonça par une circulaire adressée aux puissances le traité qui neutralisait la Mer-Noire et condamnait la Russie à n’y entretenir que des forces maritimes très restreintes ; c’était anéantir d’un trait de plume les résultats de la guerre de Crimée. Cette année-là, l’Angleterre avait goûté le plaisir célébré par Lucrèce, qui consiste à contempler du haut d’un môle les détresses d’un vaisseau de haut bord battu par la tempête. Elle fut brusquement tirée de sa contemplation par la surprise que le prince Gortchakof avait ménagée au monde politique. Ses nommes d’état whigs n’avaient rien su prévoir, ils ne surent rien empêcher. L’Angleterre s’indigna, protesta, et finit par se résigner. Elle n’était pas au bout de ses résignations.

La Mer-Noire n’est pas le seul objectif des ambitions russes. Depuis quelques années, l’empire des tsars a fait de vastes conquêtes dans l’Asie centrale, il a singulièrement arrondi ses provinces du Turkestan, il a mis la main sur les villes importantes de Taschkend, de Chodschend, de Samarcande. Au sud-ouest, par l’expédition de Khiva de 1873, il a fait subir à la mer d’Aral le sort réservé peut-être par l’avenir à la Mer-Noire ; elle est devenue un lac russe. Des deux grands fleuves qui s’y jettent, l’un, le Sir-Daria ou ancien Iaxarte, dont le cours mesure près de 400 lieues, appartient à la Russie de son embouchure jusqu’à sa source ; le second, l’Oxus ou Amou-Daria, est destiné aussi, selon toute vraisemblance, à appartenir tout entier aux vainqueurs de Khiva. N’a-t-on pas dit que les ambitions des conquérans aiment, comme les truites, à remonter les cours d’eau ? Ainsi va diminuant d’année en année la distance qui sépare les frontières du Turkestan russe des frontières de l’Inde anglaise, et le vice-roi de l’Inde estime, à tort ou à raison, que, de tous les voisins qu’il pourrait avoir, la Russie serait le plus redoutable, le plus attentif aux occasions, peut-être le moins scrupuleux, en tout cas le plus incommode. Quand en 1871 l’Angleterre entendit parler des préparatifs que faisaient les Russes pour conduire une expédition à Khiva, elle s’émut si fort qu’on lui envoya de Saint-Pétersbourg un personnage agréable chargé de la rassurer. M. le comte Schouvalof déclara au foreign office que l’intention du gouvernement russe n’était point d’occuper Khiva, qu’on voulait seulement punir les Khiviens de leurs incessantes agressions, trop longtemps impunies, qu’après les avoir corrigés on se hâterait d’évacuer leur territoire. L’événement n’a pas tout à fait répondu à cette promesse. Par le traité qu’il a conclu avec ses vainqueurs, le khan s’est reconnu leur humble vassal, et il ne s’est pas seulement engagé à leur payer 22 millions de roubles en dix-neuf ans, il leur a cédé toute la rive droite de l’Amou-Daria et les terres attenantes qui avaient toujours passé pour appartenir au khanat. Khiva a été de fait incorporé à la Russie, et le gouvernement russe songe si peu à abandonner sa nouvelle conquête que sa principale préoccupation est de pourvoir à ce que ses avant-postes les plus éloignés ne soient plus en l’air et à les relier au cœur de l’empire par des voies de communication aussi rapides que sûres. Dans les contrées de l’Asie centrale, où les oasis alternent avec les steppes et les déserts sablonneux, où les tribus nomades succombent souvent à la tentation de détrousser les caravanes, où il faut combattre incessamment trois grands ennemis, les brigands, la soif et les distances, les trois objets de première nécessité sont un système de forts habilement disposés en cordon, des puits convenablement espacés et de bonnes routes stratégiques ; mais les bonnes routes sont souvent impraticables, et les meilleures sont insuffisantes. La Russie s’occupe de modifier tout le système de ses communications, et on apprenait ces jours-ci qu’une expédition scientifique et militaire était partie de Krasnovodsk pour explorer l’ancien lit ensablé de l’Oxus, lequel, comme on sait, se jetait jadis dans la mer Caspienne. On se propose d’utiliser cet ancien lit en le convertissant en canal. Si l’on y réussit, grâce au Volga, à la mer Caspienne, au canal et à l’Oxus, il existerait une ligne de communication par voie d’eau de Nijni-Novgorod et du centre de l’empire jusqu’à Koundouz, située sur les confins de l’Afghanistan. Déjà les Jérémies politiques de la chambre des communes annoncent que dans quelques années il sera possible à la Russie de transporter 80,000 hommes au cœur du Badakchan avant que les Anglais aient eu le loisir de se concentrer sur la frontière nord-ouest de l’Inde.

Ce genre de prophéties plus ou moins hasardeuses a peu de charmes pour l’orgueil anglais. Aussi, lorsque dernièrement un journal russe prit sur lui d’engager le royaume-uni à contracter avec la Russie une étroite alliance, qui ferait le bonheur des deux peuples et de l’Europe tout entière, la presse anglaise déclina froidement ces flatteuses avances. Elle répondit d’un ton morose que l’Angleterre entendait demeurer maîtresse de son avenir et de ses décisions, qu’elle n’était point disposée à se lier les mains, qu’au surplus elle savait faire la distinction de ses vrais et de ses faux amis, qu’elle avait l’habitude de se souvenir des mauvais procédés et peu de goût pour le métier de dupe. L’occasion parut bonne pour rappeler à la Russie qu’elle aimait jusqu’à la fureur non-seulement les mers qui ne gèlent pas, mais encore les oasis du Touran et ces vallées où se trouve le carrefour des chemins qui conduisent en Chine et dans l’Inde. On l’accusa de nourrir de profonds et pernicieux desseins, de posséder mieux que personne l’art de pousser sa pointe. La patience et le silence russes sont le cauchemar du royaume-uni.

On ne peut nier que la Russie ne pratique dans l’Asie centrale une politique d’annexion, dont les efforts incessans et toujours heureux semblent aussi irrésistibles que les volontés du destin. Depuis 1863, elle a acquis des territoires dont l’étendue est égale à celle de la France et de l’Allemagne réunies. On ne peut nier non plus qu’à plusieurs reprises elle se soit engagée par les déclarations les plus explicites à s’arrêter dans la voie des agrandissemens. En 1865, elle protesta solennellement qu’elle n’étendrait plus sa frontière, et peu après elle la reculait d’une centaine de lieues. En 1869, nouvelles assurances formelles données à sir Douglas Forsyth, qui avait été envoyé à Saint-Pétersbourg avec une mission spéciale. On ne laissa pas d’aller de l’avant, et on n’eut garde d’évacuer Samarcande, comme on l’avait promis. A qui faut-il s’en prendre ? Peut-être aux ardeurs irréfléchies de généraux et d’officiers qui outre-passent les instructions de leur gouvernement. C’est du moins ce qui se dit à Saint-Pétersbourg, et on ajoute qu’il est difficile de désavouer ces serviteurs trop zélés. N’est-ce pas imposer à un gouvernement des efforts de vertu surhumains que d’exiger qu’il se refuse à son bonheur, qu’il renonce à des conquêtes faites malgré lui, mais pour lui, qu’il ait le courage de dire : C’est trop ? Il répondra plutôt avec le poète :

Ce n’est point mon humeur de refuser qui m’aime,
Et, comme c’est m’aimer que me faire présent,
Je suis toujours alors d’un esprit complaisant.

Il faut considérer aussi que l’Asie centrale est un pays fort mêlé, qu’on y fait des conquêtes non-seulement improductives, mais coûteuses, dont on se dédommage plus tard par d’autres conquêtes plus faciles et plus productives. Quand l’intérêt de votre sûreté vous oblige à vous emparer d’une sablonnière, et que cette sablonnière confine à un beau jardin verdoyant, c’est presqu’un devoir à remplir envers vous-même que de vous emparer du jardin ; votre budget vous en sera reconnaissant, et on craint les déficits au Turkestan comme ailleurs. Il faut considérer enfin les embarras d’une puissance civilisée qui s’établit parmi des tribus barbares, lesquelles ne respectent que la force, et qui doit protéger contre leurs audacieux appétits son commerce, ses convois et ses caravanes. Quelques-unes de ces tribus ont des mœurs plus douces, des habitudes plus réglées, et sont disposées à accepter le protectorat du conquérant ; elles estiment comme certain rat qu’il vaut mieux obéir à un beau lion qui est né plus fort qu’elles qu’à 200 rats de leur espèce. On leur accorde sa protection, on les admet parmi ses cliens ; mais ces cliens ont des ennemis contre lesquels il faut les défendre, et le seul moyen de les défendre efficacement est de les annexer, eux et leurs ennemis. « La situation de la Russie dans l’Asie centrale, écrivait le prince Gortchakof dans une note circulaire du 3 décembre 1864, est celle de tous les états civilisés qui se trouvent en contact avec des populations errantes et à demi sauvages, sans rien de fixe dans leur organisation sociale. En pareil cas, l’intérêt de la sûreté des frontières et des relations commerciales exige que l’état le plus civilisé exerce une certaine prépondérance sur des voisins que leurs habitudes nomades et leur humeur remuante rendent fort incommodes. On a de plus des agressions et des brigandages à réprimer. Pour y mettre un terme, on se voit contraint de réduire la population frontière à une sujétion plus ou moins directe ; mais à peine a-t-elle pris des habitudes plus paisibles, elle se trouve exposée à son tour aux attaques de tribus plus éloignées. L’état est obligé de la protéger contre le pillage et de châtier les pillards. Il s’engage ainsi dans de lointaines expéditions, coûteuses et répétées, contre un ennemi que son organisation rend inattaquable. Si on se borne à châtier les pillards et qu’on se retire, la leçon est bientôt oubliée, et la retraite est attribuée à la faiblesse ; or les peuples de l’Asie en particulier ne respectent que la force visible et palpable… Les États-Unis de l’Amérique du Nord, la France en Algérie, la Hollande dans ses colonies, l’Angleterre dans l’Inde, ajoutait le chancelier de l’empire russe, ont dû suivre la même marche progressive, où l’ambition a moins de part qu’une impérieuse nécessité, et où la plus grande difficulté consiste à savoir s’arrêter à temps. » Le jour de l’année 1732 où les khans de la petite et de la grande horde des Kirghiz firent hommage de leurs personnes et de leurs états à l’impératrice Anne Ivanovna, il fut écrit au livre des destins que, cheminant devant elle d’étape en étape, la Russie en viendrait à posséder la riante vallée du Sarafchan, la résidence d’été de l’émir de Boukhara, le tombeau de Tamerlan, Samarcande et son riche territoire, cette perle ou ce paradis du Turkestan, Heureux l’émir de Boukhara s’il était écrit au livre des destins que les Russes s’arrêteront à Samarcande, et qu’après lui avoir pris sa résidence d’été, ils ne lui prendront pas aussi sa résidence d’hiver. Il n’a pas encore réussi à éclaircir ce problème, et il y a là de quoi troubler le sommeil d’un émir.

Il était fatal aussi que la Russie infligeât une leçon au khan de Khiva, et qu’après avoir promis de ne rien lui prendre, elle lui prît le plus clair de son avoir. Ceux qui douteraient de cette fatalité feront bien de lire l’intéressant et remarquable ouvrage que vient de publier un lieutenant au 1er régiment de hussards de Westphalie, M. Hugo Stumm, qui a pris part en personne à l’expédition de Khiva [1]. Il se propose de raconter en détail dans son second volume cette brillante campagne ; il a consacré le premier à une étude approfondie sur les lieux, sur les peuples, sur les ressources militaires de la Russie, sur l’organisation de son armée, sur les difficultés que rencontre sa marche envahissante dans les steppes, sur les lois et les principes de sa politique en Asie. Il démontre très nettement que, pour posséder en paix leurs provinces touraniennes, les Russes devaient occuper Khiva, repaire de brigands et marché d’esclaves, qu’ils devaient en finir à tout prix avec l’ennemi héréditaire qui attaquait leurs caravanes, bravait leur autorité, excitait leurs sujets à la révolte, offrait un asile à tous les bandits, à tous les coupe-jarrets de la steppe. — Nous avons le droit, disaient les Khiviens aux marchands russes, d’aller et de venir dans votre pays comme il nous plaît ; mais gardez-vous de mettre les pieds chez nous, ou vous êtes les enfans de la mort. — L’occupation militaire et l’administration de ses nouvelles provinces avaient coûté à la Russie de grands sacrifices d’hommes et d’argent, et lui causaient un déficit annuel de 2 millions de roubles. Après avoir maté l’insolence de Boukhara, pouvait-elle supporter que le petit et audacieux état de brigands placé à sa frontière continuât de mettre en péril son commerce, ainsi que le repos et la vie de ses sujets ?

Chose curieuse, et qui prouve à quel point la Russie est le pays des longues pensées et des desseins séculaires, au commencement du mois de mai 1873, après une marche de plusieurs semaines dans des déserts de sable, où l’existence d’êtres humains ne se révélait que par des tombeaux en ruines et de pâles squelettes prêts à tomber en poussière, une des colonnes acheminées du Caucase sur Khiva vit tout à coup se dresser devant ses yeux un fier bastion, construit dans toutes les règles de l’art, respecté par les hommes comme par le temps. Cet ouvrage avait été élevé un siècle et demi auparavant par un général russe, le prince Bekovitch Tcherkaski, que le tsar Pierre le Grand avait envoyé à la conquête de Khiva, et dont la petite armée avait péri jusqu’au dernier homme dans ces âpres et dévorantes solitudes. Depuis ce temps, les Russes avaient tenté plus d’une fois d’exécuter la pensée de Pierre le Grand ; mais les sables faisaient bonne garde autour de l’oiseau ravissant, de son butin et de son nid, où il se croyait hors d’insulte. En 1840, l’expédition du général Perovski faillit avoir un dénoûment aussi tragique que celle de Bekovitch ; il eut à lutter contre les rigueurs d’une saison exceptionnelle, contre un froid de 20 à 30 degrés, contre des tempêtes furieuses, qui dardaient sur le soldat des aiguilles de glace. Arrivé à mi-chemin de Khiva, Perovski passa la revue de ses chameaux ; sur 8,900 qu’il avait emmenés, 5,000 seulement étaient encore valides. Il se résolut à la retraite, qui fut plus funeste encore que celle de la grande armée en 1812. Le terrible buran sévissait avec rage, emportant dans ses irrésistibles tourbillons chameaux, hommes et chevaux, et les dispersant dans les steppes, où ils demeuraient ensevelis sous la neige. Les survivans furent huit mois à regagner Orenbourg. La Russie n’est pas seulement patiente, elle profite de ses expériences, elle s’instruit par ses échecs, et, si elle recommence toujours, elle a soin de ne pas répéter ses fautes. Elle a fini par prendre Khiva à la suite d’une campagne qui, au jugement de M. Stumm, fait grand honneur à ses soldats et à leurs chefs, et qu’on peut vanter, nous dit-il, comme le parfait modèle d’une expédition dans le désert, aussi bien préparée que bien exécutée et sagement conduite.

Sur un autre point, M. Hugo Stumm n’est pas moins affirmatif ; il n’hésite pas à déclarer que dans l’intérêt de l’humanité et de la civilisation il y a plus à se réjouir qu’à s’alarmer des rapides progrès de la Russie dans l’Asie centrale. Il a constaté pendant son séjour aux régions touraniennes la merveilleuse aptitude de la race slave à s’acclimater dans un pays étranger, à y faire accepter ses principes de gouvernement et d’administration, à s’assimiler les élémens de population les plus hétérogènes, à faire vivre en paix côte à côte le loup et la brebis sous l’autorité tutélaire d’un habile gouverneur-général. Il a constaté aussi combien les envahissemens de la Russie ont été profitables aux légitimes curiosités de l’esprit humain ; il a vu la science protégée par la lance du Cosaque, le naturaliste et le topographe suivant pas à pas la conquête dans sa marche hardie et s’appliquant à explorer des contrées mystérieuses ou presque entièrement inconnues. Il affirme enfin que dans aucun lieu et dans aucun temps on n’a pris plus de peine pour adoucir et corriger par des vues d’humanité les inévitables rigueurs de la guerre, et que les nouveaux maîtres du Turkestan doivent être considérés comme des pionniers de la civilisation. « Jusqu’au milieu de ce siècle, nous dit-il, le fanatisme le plus aveugle, la cruauté la plus raffinée, le despotisme le plus illimité, combiné avec les vices les plus repoussans, florissaient à l’envi sous l’indolente tyrannie des khanats mahométans. Les peuples, demeurés la plupart fidèles à leurs habitudes nomades, corrompus, désunis, maltraités par leurs potentats, se pillaient et se combattaient les uns les autres. Faut-il s’étonner que la partie de la population la plus tranquille, la plus sédentaire, la plus adonnée aux travaux de la paix, ait vu dans les Russes moins des conquérans que des libérateurs ? Si l’on considère les prodigieux changemens qui se sont accomplis en peu d’années dans ces paya depuis que la Russie les administre, le bon ordre relatif qu’elle a introduit dans ce chaos de peuples et qui a suffi pour donner à son commerce un remarquable développement, on ne peut lui contester la gloire d’avoir fait en Asie moins une œuvre de conquête et de vengeance que de culture et de pacification. »

Les Anglais, moins désintéressés dans la question qu’un lieutenant de hussards de Westphalie, sont moins sensibles que M. Stumm aux services rendus par la Russie à la civilisation, au zèle qu’elle déploie pour faire L’éducation de ses nouveaux sujets de race indo-persane ou turco-tartare. Le bonheur des Kara-Kirghiz, des Usbecks, des Turcomans, des Kalmouks, des Kuramas, des Tadschiks, ne les touche pas autant que l’intégrité de l’empire britannique qui leur parait menacée depuis que le cours de l’Amou-Daria est devenu la frontière de l’empire russe. De tous les Anglais, sans contredit, celui qui ressent le plus vivement cette crainte, celui qui l’exprime avec le plus de vivacité, est le président de la Société géographique de Londres et l’un des membres du conseil de l’Inde, sir Henry Rawlinson. Le livre plein d’avertissemens et de prédictions qu’il a publié cette année était recommandé à l’attention du public anglais non-seulement par les lumières et les connaissances de l’auteur qui font autorité, mais par sa situation, par les fonctions officielles qu’il remplit [2]. Démosthène n’a pas dépensé plus d’ardeur ni plus de souffle à démasquer les entreprises de Philippe, ni Caton à dénoncer Carthage aux vengeances romaines, que sir Henry Rawlinson à rappeler avec insistance à ses compatriotes que les progrès de la Russie mettent les Indes en péril. Pour lui, la marche continue des armes russes dans le Touran est dans l’ordre de la nature, aussi certainement que l’ellipse décrite par les planètes autour du soleil. Soit par une loi fatale d’agrandissement, soit qu’on s’en prenne à la prépondérance des classes militaires ou à l’action réfléchie du gouvernement, en dépit des protestations les plus pacifiques, en dépit des bonnes intentions de l’empereur, en dépit des remontrances ou même des menaces de l’Angleterre, la Russie continuera d’avancer vers l’Inde jusqu’à ce qu’elle rencontre une barrière infranchissable. Il en résulte qu’une collision, un choc décisif entre les deux grandes puissances asiatiques doit être compté dès aujourd’hui au nombre des événemens inévitables. Sir Henry Rawlinson a lu dans les étoiles du Touran, que la première expédition que feront les Russes contre les Turcomans les conduira à Merv-Chah-Djihan, l’ancienne et vénérable capitale des sultans seldjpucides, et il tient pour constant que quiconque a pris Merv ne peut manquer tôt ou tard de prendre Hérat, cette clé de l’Afghanistan et des Indes. L’Angleterre peut-elle souffrir que les clés de sa maison tombent dans des mains ennemies ? peut-elle se permettre de boire, de manger et de dormir avant d’avoir mis garnison dans Hérat ?

Les nombreux Anglais qui partagent les anxiétés de sir Henry Rawlinson, sans goûter peut-être les expédiens un peu aventureux qu’il propose, ne craignent pas comme les cockneys de Londres que la Russie mette la main sur les Indes ; mais ils ont peur que, si jamais elle venait à s’établir aux portes des possessions britanniques, cet inquiétant voisinage ne rendît leurs 200 millions de sujets plus difficiles à gouverner et ne leur inspirât de mauvaises pensées. Or ils se souviennent de l’axiome que, lorsqu’un homme a les deux mains embarrassées, on est libre de lui donner un soufflet impunément. — Le danger pour nous, disent-ils, n’est pas en Asie, il est en Europe. Bien que l’Angleterre et la Russie soient aujourd’hui les meilleures amies du monde, il est des questions de politique européenne sur lesquelles leurs avis diffèrent. Elles se sont déjà disputées à propos « de cet empire embarrassant qu’on appelle la Turquie, » et il n’est pas impossible qu’elles se prennent encore de querelle à ce sujet, Le jour où la Russie aura atteint les confins de l’Afghanistan, lorsqu’un vaste système de voies ferrées et de routes navigables lui permettra de transporter en quelques semaines des troupes à ses postes les plus avancés, il lui sera facile, même sans acheminer un seul régiment sur notre frontière du nord-ouest, de soulever ceux de nos sujets asiatiques qui détestent notre domination et de mettre à profit nos embarras pour régler les affaires de l’Europe à sa guise. — En vain se donne-t-on beaucoup de peine à Saint-Pétersbourg pour dissiper ces funestes pressentimens, en vain se déclare-t-on prêt à organiser une entente relativement à la politique à suivre dans l’Asie centrale ; en vain fait-on remarquer aux Anglais que Samarcande est à 200 lieues de la frontière des Indes et que des inquiétudes de 200 lieues de long sont un article de luxe aussi gênant qu’inutile, qu’au surplus le mahométisme asiatique est également hostile aux deux puissances copartageantes de l’Asie, qu’elles devraient se coaliser pour combattre l’ennemi commun, pour tenir en échec les mollahs fanatiques, toujours prêts à prêcher la guerre sainte. L’Angleterre ne saurait goûter ces propositions. De mélancoliques expériences lui ont appris à se défier de toutes les bonnes paroles, de tous les propos engageans, de toutes les guirlandes. Comme on l’a dit, ce ne sont point les coups de sabre une fois donnés qui irritent les hommes, ils sont plus sensibles aux coups d’épingle répétés, lesquels engendrent les rancunes immortelles.

Mais si le danger est sérieux, quoique éloigné, que peut-on faire pour y parer ? Rien, paraît-il, absolument rien, parce qu’apparemment il n’y a rien à faire, parce que tout ce qu’on pourrait proposer offre plus d’inconvéniens que la politique expectante ou contemplative. Le système qui prévaut et qui prévaudra longtemps encore dans les conseils de l’Angleterre est celui qu’on pourrait appeler le système de l’inquiétude platonique. Il y a bien paru dans l’intéressante discussion de la chambre des communes du 6 juillet dernier, provoquée par une motion de M. Baillie Cochrane, qui mettait le cabinet en demeure de communiquer au parlement tous les papiers relatifs à l’occupation de Khiva par les Russes. Après avoir dénoncé comme un péril les progrès de la Russie, après s’être fait l’interprète des anxiétés publiques, of the general feeling of anxiety and uneasiness, M. Cochrane exposa ce grand principe de la politique anglaise que la clé de la situation est l’Afghanistan, que cette Suisse musulmane, boulevard des Indes au nord-ouest, et qui renferme tous les passages par lesquels une armée d’invasion pourrait déboucher sur l’Indus, doit appartenir ou à l’Angleterre ou à des princes qui soient ses protégés, ses alliés et ses cliens. Malheureusement les Afghans, race ombrageuse et turbulente, ont à plusieurs reprises causé des chagrins aux Anglais, et aujourd’hui l’émir Shir Ali passe pour nourrir des sentimens peu favorables aux maîtres des Indes et des sympathies secrètes pour les maîtres du Turkestan. L’Angleterre appuyait contre lui son fils Jacub Khan, gouverneur d’Hérat. Le vieil émir a destitué son fils de son gouvernement et l’a même incarcéré, et Hérat est retombé sous la domination directe d’un souverain dont la loyauté est douteuse, dont les intentions sont suspectes. M. Cochrane se défie des remèdes héroïques de sir Henry Rawlinson ; il a plus de goût pour la médecine galénique, pour les médicamens anodins. Il n’a point proposé au gouvernement anglais d’envoyer une armée pour s’emparer d’Hérat, à la barbe des Afghans, avec ou sans leur aveu. Il s’est contenté de l’engager à rétablir son influence dans l’Afghanistan ; il lui a conseillé d’entretenir à Caboul, à poste fixe, un résident anglais de haute distinction, et de négocier au plus tôt quelque traité qui unît à jamais les intérêts des deux pays. Il lui représenta que prévenir est plus facile que réprimer, il l’adjura de se réveiller, de secouer son apathie, de renoncer à sa politique d’indifférence et d’inaction magistrale, of masterly inactivity.

Sir G. Campbell, qui a rempli autrefois un poste important à l’extrême frontière nord-ouest de l’Inde, répondit à M. Cochrane que les Afghans ont la passion de l’indépendance, qu’un résident anglais ne serait pas en sûreté à Caboul, qu’on pourrait bien lui couper la gorge un matin et que l’Angleterre se verrait forcée d’envoyer une armée pour le venger, que négocier avec des gens qui parlent pouschtou est peine perdue, que rien n’est plus malaisé dans ce monde que de remporter sur eux quelque avantage diplomatique, qu’ils sont les premiers maquignons de l’Asie et le bon marchand de tous les traités qu’on peut conclure avec eux, qu’au surplus la Suisse musulmane est non un royaume-uni, mais une confuse agglomération de tribus indépendantes, qu’une convention signée aujourd’hui par l’émir serait demain une lettre morte, que la sagesse nous ordonne de nous résigner à l’inévitable, qu’il vaut mieux attendre son malheur de pied ferme que de l’aller chercher, et que la seule bonne politique à suivre, la seule qui n’offre pas trop de dangers, est précisément cette politique d’abstention, cette masterly inactivity qu’on reproche au gouvernement anglais. Par l’organe du sous-secrétaire d’état, l’honorable Robert Bourke, le gouvernement a pris à son compte la réponse de sir G. Campbell, qu’il a fort approuvée. Il s’est permis seulement d’insinuer, en tournant la tête du côté de la Neva, que si la Russie consentait à diminuer le droit énorme de 40 pour 100 qu’elle prélève sur les marchandises anglaises, si elle se prêtait à l’établissement d’un commerce pacifique et lucratif entre l’Inde et le Turkestan, cela serait une compensation à beaucoup d’autres choses, et que cet acte de complaisance cimenterait toujours plus « l’amitié qui existe heureusement aujourd’hui entre les deux grands empires de l’Asie. » Sur quoi M. Cochrane retira jusqu’à nouvel ordre sa motion, et l’inquiétude platonique fut proclamée la maladie constitutionnelle de l’Angleterre. En énumérant les animaux venimeux et malfaisans qu’on est trop sujet à rencontrer dans l’Asie centrale, tels que le scorpion et la tarentule, M. Stumm n’a eu garde d’oublier le plus pernicieux de tous, le filaire, filaria medinensis, que les Russes appellent richta, et que le lieutenant westphalien bien des mois après son retour en Europe craignait d’avoir rapporté avec lui comme un vivant souvenir de son expédition dans les steppes asiatiques. Le verre d’eau que vous allez boire en contient peut-être le germe, qui se développera dans vos intestins. Délié comme un fil, mesurant plusieurs pieds de longueur, cet aimable nématoïde fait rapidement sa trouée, et un jour vous voyez apparaître à quelque endroit de votre poitrine ou de votre bras un petit point noir, — c’est la tête du filaire. Si un habile médecin, à force de souplesse de main et de patiente habileté, réussit à l’extraire tout entier, vous en êtes quitte pour la peur et vous avez droit aux félicitations de vos amis ; mais si par malheur l’animal vient à se briser pendant l’opération, il répand dans le corps une semence empoisonnée, et votre vie est en danger. Il est des difficultés politiques profondément enfoncées dans les chairs des nations qui ressemblent à ce filaire. Heureux qui parvient à les extirper d’un coup ! mais il est dangereux de ne les opérer qu’à moitié, on les aggrave, et mieux vaut garder son mal sans y toucher. Quelle est la nation de l’Europe qui n’ait son filaire ?

Les Anglais cependant n’ont point le tempérament fataliste ; ils ne ressemblent guère à ces peuples de l’Orient qui s’en remettent à Allah du soin d’arranger leurs affaires :

Ne les réveille pas, ils t’appelleraient chien ;
Ne les écrase pas, ils te laisseraient faire.


Alors même que l’Angleterre pratique une politique d’abstention, il entre une part d’action dans sa plus magistrale inactivité. Elle s’appliquera sans aucun doute à compléter son système de railways dans ses provinces hindoues du nord-ouest, elle se fortifiera, elle organisera la défense de sa frontière. On peut croire aussi que, si elle envoie le prince de Galles faire une tournée dans les Indes, elle attend de ce voyage quelque heureux résultat politique. Il est à présumer surtout qu’elle s’occupera d’améliorer ses relations avec l’Afghanistan et le vieil émir. Grâce à Dieu, son prestige subsiste encore sur les deux rives de l’Indus et au nord comme au sud de l’Himalaya. Au rapport d’un voyageur anglais, un tigre s’échappa de sa cage dans les environs de Lahore, et cette évasion sema la terreur dans tout le voisinage. Un indigène alla trouver le gouverneur, et à force de l’en prier obtint de sa seigneurie qu’elle lui intimât l’ordre formel de ramener le tigre. Ayant ôté son turban, il se rendit à l’entrée du fourré où s’était remisé le formidable animal, et, après l’avoir salué poliment, il lui dit : Au nom du puissant gouvernement anglais, je te somme de retourner dans ta cage. Aussitôt il lui enlaça le cou de son turban, et le tigre, conduit en laisse, regagna paisiblement sa prison. Il est encore plus d’un tigre à deux pieds dans les vallées de l’Hindou-Kouch, à Caboul et ailleurs, qui sur l’ordre d’un gouverneur anglais, si cet ordre est convenablement rédigé, ne fera pas trop de difficultés pour rentrer dans sa cage dorée.

Ce n’est pas seulement dans l’Afghanistan que l’Angleterre entretiendra des relations utiles, elle n’aura garde de négliger celles qu’elle a nouées dans la partie du Turkestan qui est restée indépendante, dans les principautés mahométanes détachées de l’empire de la Chine. Elle cultivera par des présens et des subsides la précieuse bienveillance de « son bon ami » l’émir de Kaschgar, que les Russes courtisent, dit-on, mais qui jusqu’aujourd’hui est demeuré fidèle à ses premières affections, Pendant de longues années, l’Asie centrale sera le théâtre où il se dépensera le plus d’habile et mystérieuse diplomatie, ce sera la terre classique de la politique souterraine et interlope. La dextérité moscovite y sera aux prises avec les artifices britanniques, la fausse bonhomie s’efforcera de tenir en échec l’apparente franchise ; on creusera des mines et des contre-mines, on n’épargnera ni les menaces ni les promesses, et la ruse afghane ou usbecke passera les promesses à sa coupelle pour en vérifier le titre, elle prendra ses balances pour s’assurer que les menaces ont le poids légal. Les tergiversations utiles et le talent de se faire marchander, allié avec une perfidie sans scrupules, constituent un art où les Orientaux sont consommés. Rien ne donne une idée plus exacte de la politique asiatique que le trésor du khan de Khiva, qui, envoyé de Saint-Pétersbourg à l’exposition du congrès des sciences géographiques, figure aujourd’hui aux Tuileries : on y voit des griffes de panthères enchâssées dans des turquoises ou dérobant leur pointe sous des houppes de soie ornées de perles.

Pendant que des conversations pleines d’intérêt se tiendront à Jarkand, comme à Kokand, comme à Caboul, le bruit se répandra par intervalles en Angleterre que les Russes vont se mettre en route pour corriger les Turkomans, qu’ils allongent déjà du côté de Merv des mains avides qui ne lâchent pas leur proie, et, une fois refermées, ne se rouvrent plus. Alors le royaume-uni éprouvera un nouvel accès de fièvre intermittente, les journaux pousseront un cri d’alarme, ils se lamenteront bruyamment sur le silence et la patience russes, il y aura une interpellation à la chambre des communes, et les théologiens d’une certaine école reliront une fois de plus l’Apocalypse pour tâcher d’établir définitivement ce qu’il faut entendre par la bête à sept têtes et à dix cornes, qui porte sur ses cornes dix diadèmes, et pour déterminer par de savans calculs mystico-cabalistiques le jour et l’heure précise où les Russes feront leur entrée à Hérat. Tout cela n’empêchera pas les négocians de Liverpool, les filateurs de Manchester et les banquiers de la Cité de vaquer à leurs affaires et à leurs plaisirs, ni l’Angleterre tout entière de jouir de son bonheur, lequel, quoique bourru et maussade, ne laisse pas d’être du bonheur. On raconte qu’au retour d’un long voyage un baron sicilien, fraîchement débarqué à Palerme, se mettait à table quand on vint lui annoncer de nombreux malheurs survenus pendant son absence. Une de ses métairies avait été incendiée par les brigands, l’un de ses meilleurs amis avait perdu toute sa fortune, l’un de ses fils avait essuyé la plus fâcheuse aventure. En apprenant ces déplorables nouvelles, il se récriait avec désespoir et renvoyait son déjeuner, mais se ravisant, même après la dernière, il s’écria d’un ton mélancolique : E pure datemi la cioccolata. Ce trait et ce mot d’un baron sicilien contiennent tout un code de sagesse à l’usage des empires qui sont devenus si grands qu’ils doivent renoncer à grandir encore ; ayant beaucoup à conserver, ils ont aussi beaucoup à perdre, et ils ont peine à se démêler des accidens et des larrons. Datemi la cioccolata, — le monde ne périra pas demain, et, dût-il périr, les restes en seraient bons.

  1. Der russische Feldzug nach Chiwa, Ier theil, eine militair-geographische Studie, von Hugo Stumm, mit drei lithographirten Karten in Buntdruck. Berlin 1875.
  2. Sir Henry Rawlinson, England and Russia in the East, 1875.