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Les Progrès de la Micrographie atmosphérique

Les Progrès de la Micrographie atmosphérique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 57 (p. 442-454).

Les Organismes vivans de l’atmosphère, par M. P. Miquel. Paris, 1883 ; Gauthier-Villars.


Depuis cinquante ans, c’est-à-dire depuis les premières recherches d’Ehrenberg et de Gaultier de Claubry sur la nature des poussières atmosphériques, on a vu se produire un grand nombre de travaux, de valeur diverse, qui nous ont peu à peu familiarisés avec l’idée de chercher dans l’air les germes des maladies épidémiques. Le mot de Pringle, que « l’air est plus meurtrier que le glaive, » semble se vérifier de plus en plus. Mais l’on ne se borne plus à parler vaguement de « l’air impur » des grandes villes, des « miasmes » qui infestent les salles d’hôpitaux ; il s’agit désormais de saisir sous une forme visible l’ennemi qui se cache dans l’air, d’établir le signalement qui le fera reconnaître, d’étudier les moyens de l’exterminer. Ce sont les admirables travaux de M. Pasteur qui, plus que tous les autres, ont contribué à répandre ces idées et à stimuler les efforts des chercheurs en nous apprenant à découvrir dans les poussières aériennes les germes des fermens, à les isoler, à les récolter, à les soumettre à des cultures qui les multiplient. Et l’un des progrès les plus utiles parmi ceux qui procèdent de cette féconde impulsion, c’est la création du service de micrographie atmosphérique qui a été inauguré en 1875 à l’observatoire de Montsouris. Commencées d’abord par M. Schœnauer, les analyses microscopiques de l’air ont été continuées à Montsouris, depuis 1877, par M. P. Miquel, qui vient de résumer dans une belle publication les résultats de ces huit années de recherches. Avec un tel guide, nous pouvons essayer, sans trop de risques, d’exposer brièvement l’état de la question.

Les sédimens que charrient les fleuves aériens offrent un mélange complexe et infiniment varié de poussières minérales, de débris organiques et d’organismes vivans de nature animale ou végétales. Les particules inertes fournies par le règne minéral se présentent le plus souvent sous la forme de fragmens irréguliers à arêtes vives et tranchantes, dont la grosseur varie depuis le grain de sable visible à l’œil nu jusqu’aux poussières les plus fines, A cette limite d’extrême division où le microscope lui-même semble impuissant à en définir les contours, elles se distinguent à peine des germes de bactériens, et l’observateur serait fort embarrassé d’en déterminer la vraie nature, s’il n’existait pas aujourd’hui un mode d’expérimentation qui permet de suppléer à l’insuffisance des moyens optiques, je veux dire la culture des microbes pratiquée avec tant de succès, par M. Pasteur et ses disciples. C’est par les ensemencemens que l’on parvient à démontrer l’existence des germes qui se dérobent à l’investigation directe.

Les procédés employés pour recueillir les poussières atmosphériques se sont graduellement perfectionnés sous la main d’une foule d’expérimentateurs habiles. Le moyen le plus simple consiste à exposer à l’air une plaque de verre enduite d’un liquide gluant ; une autre méthode revient à examiner l’eau de pluie, la neige ou la rosée artificielle qui se dépose sur un ballon de verre rempli de glace. On n’obtient ainsi, avec beaucoup de fatigue, que des résultats insignifians. Pour arriver à récolter en peu de temps des quantités notables de sédimens, il faut recourir à des appareils que traverse un courant d’air provoqué par une trompe ou tout autre système d’aspiration. Tels sont les divers appareils collecteurs fondés sur le principe de l’aéroscope de Pouchet et munis de compteurs qui permettent de mesurer le volume d’air aspiré. Pour retenir les poussières que charrié le courant d’air, on emploie généralement des lamelles glycérinées.

La goutte de glycérine qui contient la récolte étant portée sous le microscope, on y constate d’abord la présence des sédimens inertes qui en constituent d’ordinaire les élémens les plus abondans. Comme l’avait déjà remarqué M. Pouchet, ces élémens bruts des poussières sont caractéristiques de leur lieu d’origine : l’air des appartemens habités tient en suspension des brins de soie, de coton, de chanvre, de laine ; dans l’air des rues, ces épaves microscopiques de la civilisation deviennent plus rares et sont noyées, dans les détritus terreux ; à la campagne, des libres d’écorce ou de végétaux en décomposition prédominent dans le mélange. D’autre part, le poids des sédimens récoltés aux champs est pour un même volume d’air, plus faible que celui des poussières récoltées en ville, ainsi que l’avaient déjà démontré les expériences de M. G. Tissandier. M. Miquel ajoute que, d’après ses propres expériences, la quantité des poussières atmosphériques diminue tellement après les pluies, qu’il faut renoncer à en évaluer le poids, au parc de Montsouris. Cette diminution porte principalement sur les matières inorganiques.

A côté des sédimens de nature terreuse, charbonneuse, ferrugineuse et des débris de toute sorte enlevés par le vent à nos habitations, les poussières renferment des poils de végétaux, des fragmens de duvet ou d’écaillés, des pattes d’insectes, des dépouilles d’acariens, etc. ; il est beaucoup plus rare d’y rencontrer des œufs ou des cadavres d’infusoires nettement reconnaissables. Pour démontrer l’existence des œufs d’infusoires dans les poussières atmosphériques, il faut généralement recourir aux procédés d’ensemencement, par lesquels on parvient à les faire éclore dans des sortes d’aquariums minuscules. Par ce mot d’infusoires on entend ici des animalcules microscopiques qu’il ne faut pas confondre avec les bactériens, rangés désormais parmi les cryptogames d’ordre infime.

En dehors de ces œufs, si rarement vus, et des germes de bactéries, toujours fort difficiles à saisir, comme nous l’avons déjà dit, le microscope fait découvrir parmi les sédimens atmosphériques plusieurs classes de corpuscules organisés, parfaitement visibles avec des grossissemens de 100 à 500 diamètres et qui peuvent être classés comme il suit : 1° de simples grains d’amidon ; 2° des pollens incapables de germer, mais propres à féconder les ovules de certaines plantes ; 3° des spores de cryptogames capables de germer et de former une moisissure, une algue, un lichen déterminé ; enfin 4° des végétaux complets, tels que les algues vertes, les conidies, les levures, les diatomées, etc.

Les pollens, fort répandus dans l’air au printemps et en été, tendent à disparaître à l’approche de l’hiver. A Paris, pendant l’été, on en trouve souvent de 5,000 à 10,000 par mètre cube. La rareté des pollens caractérise les poussières recueillies en hiver ou dans des lieux fermés.

Parmi cette armée de corpuscules organisés, le contingent principal est fourni par les plantes cryptogames, dont les spores offrent une grande variété de formes et de modes d’association. Pendant l’hiver, ces spores sont habituellement vieilles et rares, au moins par les temps humides. La température douce des mois d’avril et de mai donne un premier essor à la végétation cryptogamique, et l’air se charge alors de jeunes spores auxquelles succèdent plus tard les grosses fructifications qui persistent durant tout l’été.

Pour établir aussi. exactement que possible la statistique des spores aériennes des moisissures, M. Miquel a pensé que le procédé le plus sûr serait de les compter directement sous le microscope. En effet, la méthode des ensemencemens fractionnés, employée faute de mieux pour l’évaluation des germes de bactéries à peine visibles au microscope, a le défaut de ne rien nous apprendre sur les microbes incapables de se multiplier dans les liquides adoptés : on sait qu’un grand nombre de semences de lichens, d’algues et de champignons ne se développent jamais dans les sucs ou les bouillons où se plaisent certaines mucédinées, et l’on risque ainsi d’obtenir des résultats fort incomplets. En comparant entre eux le nombre des spores germées dans les liquides en question et celui des spores comptées au microscope, M. Miquel a trouvé que le premier était au second comme 1 est à 20 ; d’où il faut conclure que, sur vingt semences introduites dans le ballon, dix-neuf y restent inactives et passent inaperçues. Il est vrai, d’autre part, que dans les dénombremens directs on ne peut guère éviter de comprendre les spores infécondes tuées par la vieillesse et la sécheresse. Mais la numération des spores, répétée souvent dans le même lieu et dans des conditions identiques, peut au moins nous éclairer sur leurs variations, et c’est là l’essentiel.

La comparaison des chiffres obtenus à des jours différens montre que la fréquence des spores tantôt se maintient stationnaire, tantôt présente de brusques variations. Si, à telle époque, le mètre cube d’air n’en contient que 1,000 ou 2,000, à d’autres momens leur nombre peut s’élever à 100,000 ou 200,000. Le maximum s’observe d’ordinaire au mois de juin (35,000 spores par mètre cube d’air pour la moyenne de cinq années). Pendant l’hiver, le nombre des spores demeure relativement bas, surtout par les temps froids et humides, tandis qu’en temps de sécheresse l’air se trouve souvent assez riche en ! vieilles semences que les vents soulèvent en balayant le sol. En été, les alternatives de sécheresse et d’humidité produisent des effets tout différens. Les pluies qui surviennent quand la température est assez élevée pour favoriser le développement des végétaux inférieurs rajeunissent les vieux mycéliums, les graines de cryptogames, qui ne tardent pas à fructifier et à livrer aux vents les millions de semences qu’elles ont engendrées. Si les pluies viennent à manquer, les parasites privés d’air s’étiolent et meurent, et les spores aériennes disparaissent peu à peu. Quelques observateurs cependant ont cru pouvoir affirmer que les pluies d’été purifiaient l’air et le débarrassaient de ces végétaux parasites ; c’est qu’en effet une forte pluie entraîne vers le sol la plupart des poussières que l’air tenait en suspension ; mais, quinze heures après ce lavage, on voit les semences reparaître cinq ou dix fois plus nombreuses ! C’est ainsi que s’expliquent les contradictions apparentes qu’on relève dans les faits observés par quelques expérimentateurs habiles. En dehors de la température et de l’humidité, la direction, du vent paraît encore exercer une influence marquée sur la fréquence des spores, dans l’air de Montsouris : les vents du nord, qui parviennent à l’observatoire après avoir traversé Paris, suivant l’un de ses grands diamètres, sont toujours très chargés de poussières organisées, ce qui prouve que les villes populeuses conservent en toute saison, un degré d’infection, très supérieur à celui de l’atmosphère des champs. En prenant les moyennes d’une période de trois années, M. . Miquel a trouvé les chiffres suivans pour les spores contenues dans un mètre cuba d’aire à Montsousis :


Hiver Printemps Eté Automne Année
6,200 13,000 28,000 8,800 14,200

La moyenne générale est d’environ 14,000 par mètre cube (14 par litre) ; mais en tenant compte de ce fait que les aéroscopes laissent échapper au moins la moitié des poussières atmosphériques, il semble que nous serons plus près de la vérité en portant le nombre moyen des spores contenues dans un litre d’air à 30.

Quant à la détermination exacte de ces spores, qui serait du ressort des botanistes de profession, M. Miquel l’a provisoirement laissée de côté. « Le micrographe qui voudra s’occuper sérieusement de leur étude, dit-il, trouvera, j’en suis persuadé, de nombreux faits intéressans à publier. Il verra, par exemple, plusieurs espèces d’algues et de champignons se faire rares à certaines époques de l’année et abonder dans d’autres ; il verra plusieurs espèces de microphytes envahir presque soudainement l’atmosphère, s’y maintenir très fréquentes pendant deux ou trois ans, puis disparaître ou devenir d’une extrême rareté. Avec le secours des aéroscopes, il lui sera aisé de découvrir dans l’air de certaines régions les graines de quelques moisissures redoutées des agriculteurs… Au point de vue de l’hygiène et de l’étiologie de quelques affections contagieuses, il ne paraît pas établi que les spores si diverses introduites dans notre économie, au nombre de 200,000 par jour ou de 100 millions par an, soient de l’innocuité la plus parfaite. L’apparition du muguet dans la bouche des jeunes enfans et dans les voies respiratoires des mourans semble bien démontrer que les moisissures font aussi partie de la classe des parasites prêts à envahir notre organisme dès qu’il présente un point vulnérable ou de faible résistance. »

En somme, le rôle de ces végétaux microscopiques semble pourtant être beaucoup moins important que celui des bactéries, dont il sera bientôt question. Leur mission apparente est de nous débarrasser promptement d’une foule de substances mortes qui encombrent le sol. Dans l’air des égouts, ils sont plus rares qu’on ne l’aurait cru : leur nombre moyen s’y rapproche de celui qui a été noté pour l’air du parc de Montsouris ; mais souvent aussi on le trouve plus faible. Dans les salles de l’Hôtel-Dieu, on a compté en moyenne 5 spores par litre d’air ; aux laboratoires de Montsouris, à peine 3 spores par litre. On voit que les semences cryptogamiques sont beaucoup plus rares dans les atmosphères confinées qu’à l’air libre. L’analyse microscopique des poussières répandues sur les meubles de nos appartemens conduit à des résultats analogues. Il n’en est pas moins vrai que, dans les chambres de malades, ces poussières pourraient conserver pendant longtemps des germes d’infection et mériteraient d’être étudiées, à ce point de vue, avec le plus grand soin.

Nous arrivons à la partie la plus intéressante des recherches de M. Miquel, qui a pour objet l’étude des germes de bactériens répandus dans l’air. Laissant de côté les nombreuses classifications, plus ou moins arbitraires, qui ont été proposées par divers botanistes, M. Miquel se contente de diviser ces organismes microscopiques en micrococcus, bactériums, bacilles et vibrions. Les micrococcus se présentent ordinairement sous la forme de cellules globuleuses, privées de mouvemens spontanés, dont les dimensions ne dépassent pas quelques millièmes de millimètre ; les microbes de ce groupe sont ceux qui dominent dans l’air de Paris. Les bacaériums affectent la forme de bâtonnets courts, mobiles, isolés ou réunis entre eux, au nombre de deux à quatre articles. Lorsqu’ils abondent dans une infusion, ils y produisent, en se croisant en tous sens, une sorte de fourmillement, il devient souvent difficile de les distinguer des bacilles, qui sont formés de cellules disposées en filamens rigides de longueur indéterminée. Les bacilles sont, les uns immobiles (comme la bactéridie charbonneuse de M. Davaine), les autres mobiles (comme le ferment butyrique de M. Pasteur) ; à côté des bacilles à filamens uniques, on rencontre encore des bacilles rameux. Enfin, M. Miquel réserve le nom de vibrions aux organismes filamenteux mous, ondulans, qui se meuvent dans les infusions à la manière des anguilles, tandis que M. Pasteur comprend sous cette dénomination une foule de bacilles.

Cette classification, fondée simplement sur des caractères extérieurs, a l’avantage de ne pas trancher prématurément des questions qui ne pourront être élucidées que lorsque nous connaîtrons mieux les phases variées de la germination et de la croissance de ces êtres infimes, les modifications qu’ils peuvent subir sous l’influence d’une nutrition riche ou pauvre, de la température, des agens chimiques, etc. Cette étude difficile est à peine ébauchée, et une obscurité profonde règne encore sur la filiation des espèces bactériennes, ainsi que sur les transformations dont elles sont susceptibles.

Les aéroscopes, d’un usage fort commode pour l’étude statistique des spores de cryptogames telles que les moisissures, les algues vertes, les lichens, deviennent insuffisans lorsqu’il s’agit de compter ces germes de bactériens, qu’un voile à peine translucide cache encore à nos yeux. Après avoir longtemps expérimenté cette méthode d’observation, fatigante et le plus souvent illusoire, M. Miquel s’est définitivement arrêté à celle des ensemencemens, préconisée par M. Pasteur. Il se sert, à cet effet, de tubes à boule, contenant une liqueur putrescible, préalablement stérilisée, et dans lesquels l’air est introduit par un aspirateur. Le passage de l’air, une fois terminé, l’orifice d’entrée doit être scellé à la lampe, tandis que l’extrémité opposée du tube reste bouchée par un tampon d’amiante. Le petit ballon ainsi ensemencé est alors placé à l’étuve, et son contenu s’altère ou ne s’altère pas, suivant que l’air aspiré était ou non chargé de germes. Chaque expérience étant faite sur 50 tubes à boule, dont chacun reçoit le même volume d’air, on admet que la richesse de cet air en germes est indiquée par le nombre des tubes dont le contenu s’altère.

Tel est le principe de la méthode des « ensemencemens fractionnés. » Elle suppose, avec raison, que chacune des conserves qui se sont altérées a reçu au moins un germe ; mais il est clair aussi qu’elle a pu en recevoir davantage. M. Miquel s’est parfaitement rendu compte de la justesse de cette objection, qui repose sur la distribution inégale des corpuscules dans un volume d’air donné. « Aussi faible qu’on le suppose, dit-il, le poids des poussières introduites dans un seul ballon peut renfermer deux, trois ou plusieurs germes de la même espèce, qui ne sont, plus tard, comptés que pour un seul. Quelquefois aussi plusieurs spores diverses peuvent adhérer ensemble, et celle qui germe le plus tôt peut entraver le développement des autres, en envahissant rapidement le milieu où elles sont semées en bloc. Souvent il arrive aussi que l’air, abondamment pourvu de graines de moisissures, en apporte plusieurs espèces capables de croître dans le bouillon neutralisé, d’absorber rapidement l’oxygène dissous dans le liquide, et de priver ainsi les germes atmosphériques des bactéries d’un élément nécessaire à leur éclosion. Généralement cependant, les moisissures croissent lentement dans le bouillon privé de toute acidité, et les bactéries prennent vite le dessus. » — Ces causes d’erreur font que les nombres obtenus restent souvent au-dessous de la réalité ; on pourra toutefois admettre qu’ils indiquent d’une manière assez exacte la richesse relative de l’air à des époques différentes, si l’opérateur a soin de se placer toujours dans les mêmes conditions d’expérience. Ce qui semble prouver que les germes sont d’ordinaire répartis d’une manière uniforme dans le milieu ambiant, c’est que quatre ou cinq groupes d’expériences effectuées dans le cours d’une journée et au même endroit donnent des résultats à peu près identiques, si le vent ne varie pas, et si l’air n’est pas, dans l’intervalle, lavé par la pluie ou par une chute de neige. Il en serait autrement si l’on admettait, avec M. Tyndall, l’existence de ces nuages ou essaims de bactéries, que le célèbre physicien anglais veut avoir observés à l’aide du « plateau des cent tubes. » C’est une sorte de damier garni de cent tubes à essai qui renferment des infusions préalablement bouillies ; en le laissant exposé à l’air, on constate que les tubes sont attaqués d’une manière très inégale, et M. Tyndall en conclut que les germes flottent dans l’atmosphère par groupes et par nuages qui se succèdent d’une manière plus ou moins capricieuse. Mais ce mode d’expérimentation n’est pas assez précis pour conduire à des résultats concluans. « Pour ma part, dit M. Miquel, je ne crois pas aux nuages de bactéries, dont je compare l’existence éphémère à la fumée des usines, diluée dans l’atmosphère au fur et à mesure qu’elle s’échappe du foyer qui la produit, surtout si le vent a quelque force. » En attendant qu’on trouve un procédé plus sûr, on pourra donc se servir avec confiance de celui qui est journellement employé depuis cinq ans par les habiles expérimentateurs de l’observatoire de Montsouris.

Mais les précautions dont il est indispensable de s’entourer pour obtenir des liquides nutritifs parfaitement stérilisés avant l’ensemencement ne sont pas aussi simples qu’on l’avait longtemps supposé. La température de l’ébullition est en général insuffisante pour tous les germes contenus dans ces liquides, et s’ils restent parfois limpides après un chauffage à 100 degrés ou même à 70 degrés, cela prouve seulement que les germes qu’ils tiennent en suspension n’y trouvent pas les conditions favorables à leur développement ; pour se convaincre de la persistance de cette fécondité latente, il suffit d’ensemencer avec une goutte de ces liquides un bouillon parfaitement stérilisé. La température nécessaire pour détruire sûrement les germes des microbes les plus réfractaires à la chaleur humide n’est pas inférieure à 110 degrés ; encore faut-il la faire agir pendant deux ou trois heures, car des germes de bacilles peuvent résister dix minutes dans l’eau chauffée à près de 140 degrés. Comme ces températures élevées auxquelles il faut soumettre les infusions végétales, bouillons, jus de viandes, etc, pour les stériliser, ont pour conséquence d’altérer les substances albuminoïdes de ces liqueurs, on a cherché d’autres procédés pour obtenir des milieux nutritifs sans germes, et M. Pasteur en a indiqué plusieurs : on arrive, en effet, au même but en extrayant directement, avec certaines précautions, les liquides animaux de l’organisme des êtres vivans, en faisant digérer de la viande fraîche dans de l’eau portée au préalable à 110 degrés, en filtrant les sucs ou les jus de viande à travers du plâtre, de l’amiante, etc. En somme, on possède désormais plusieurs moyens de préparer sûrement des liquides purs de tout germe et capables de favoriser l’éclosion des bactéries aussitôt qu’ils en sont ensemencés.

A l’observatoire de Montsouris, les tubes à boule ensemencés sont placés sur des supports et rangés sur les étagères d’une étuve maintenue constamment à une température de 30 à 35 degrés, qui paraît favorable au développement de la plupart des bactéries. La durée d’incubation, fort variable, est le plus souvent de 2 à 5 jours ; il est assez rare de voir apparaître les aiguës d’altération au bout de vingt-quatre heures, et encore plus rare de voir une conserve se troubler seulement au bout d’un mois. A Montsouris, ce n’est que vers le quarantième jour que ces conserves restées stériles sont définitivement supprimées, ce qui est plus que suffisant pour assurer la rigueur des statistiques. Mais pour obtenir des chiffres comparables, il faut user toujours du même liquide nutritif, car le degré de sensibilité ou d’altérabilité des divers liquides employés pour les besoins de la micrographie varie beaucoup. Ainsi M. Miquel a trouvé l’infusion de foin, tant vantée, 33 fois moins sensible que le bouillon Liebig neutralisé ; ce dernier, à son tour, l’est 4 fois moins que le bouillon de bœuf neutralisé, et 7 fois moins que le même bouillon neutralisé et salé au centième. On remarquera l’accroissement de sensibilité que produit ici une faible dose de sel marin ; il paraît, en effet, que le chlorure de sodium, loin de gêner l’évolution des germes de microbes, la favorise au contraire, mais seulement quand la dose de sel est modérée ; le maximum d’altérabilité a lieu pour la proportion de 7 à 8 grammes de sel par litre ; au-delà de 18 grammes, le sel agit comme antiseptique. — Le jus de veau, stérilisé par filtration sur le plâtre à la température ordinaire, a été trouvé 13 fois plus altérable que le bouillon Liebig stérilisé à 110 degrés, qui sert de type de comparaison [1]. il semble d’ailleurs que les liquides pourvus d’un degré de sensibilité élevé favorisent d’une manière spéciale le rajeunissement des bactériums, dont on voit alors augmenter la proportion par rapport aux bacilles et aux microcoques.

Ce qui vient d’être dit suffit pour montrer avec quel soin sont exécutées les recherches statistiques qui se poursuivent à Montsouris, et combien d’efforts ont été faits pour écarter toutes les causes d’erreur. Il semble donc que les moyennes établies par M. Miquel et ses collaborateurs puissent être acceptées avec confiance. En les comparant avec la température, l’état de sécheresse et d’humidité, etc., il est facile de saisir des relations constantes entre le chiffre des microbes et divers états météorologiques bien tranchés. En général, le chiffre des bactéries, peu élevé en hiver, croît au printemps, reste haut en été et baisse rapidement à la fin de l’automne ; cependant les variations sont moins régulières que dans le cas des moisissures, comme le montrent les moyennes mensuelles relatives à la période triennale 1880-1882, que nous mettons en regard des moyennes mensuelles des spores de cryptogames, pour la période quinquennale 1878-1882 :

Bactéries Spores Bactéries Spores
Janvier 48 7,150 Décembre 50 7,030
Février 33 7,090 Novembre 128 8,910
Mars 67 5,480 Octobre 170 14,330
Avril 55 7,510 Septembre 103 15,930
Mai 105 12,270 Août 80 23,940
Juin 51 35,030 Juillet 95 27,760

Les variations du nombre des bactéries sont encore bien plus capricieuses lorsque l’on considère séparément les moyennes mensuelles de chaque année :


1880 1881 1882 1880-82
Avril 56 48 60 55
Mai 195 80 40 105
Juin 39 92 21 51
Juillet 53 190 43 95

On s’assure aisément que ces fluctuations dépendent des alternatives de sécheresse et de pluie ; Contrairement à ce qui se remarque pour les spores des moisissures, le chiffre des bactéries, faible en temps de pluie, s’élève toujours pendant la sécheresse. Cela tient sans doute au mode de végétation des microbes, qui recherchent les milieux humides, les substances imbibées de sucs, que les vents n’arrachent pas facilement du sol mouillé ; il en résulte que l’air ne commence à s’en peupler que lorsque, toute humidité a disparu du sol. On peut cependant constater que les chaleurs fortes et continues amènent une diminution du nombre des bactéries, dont elles affaiblissent évidemment la vitalité. La force et la direction du vent ne sont pas non plus sans influence sur les résultats obtenus, surtout quand le sol est sec et friable. Les statistiques de Montsouris prouvent que l’air le plus pur vient du sud, du côté d’Arcueil (42 microbes par mètre cube), tandis que l’air le plus impur arrive du nord-est, des collines de Belleville et de la Villette (152 microbes par mètre cube).

Voici enfin les moyennes trimestrielles obtenues depuis l’hiver de 1879-1880.


Automne Hiver Printemps Eté Année
121 53 70 92 84

En somme, l’air du parc de Montsouris renferme donc par mètre cube 84 bactéries rajeunissables dans le bouillon Liebig (i). Mais l’impureté de l’air va en croissant à mesure qu’on se rapproche du centre de la ville. Deux années de recherches comparatives exécutées [2] simultanément à Montsouris et à la rue de Rivoli, avec de l’air puisé au milieu du parc et pris à la mairie du IVe arrondissement, à la mètres au-dessus de la chaussée, ont prouvé que l’atmosphère centrale de Paris est neuf ou dix fois plus chargée de microbes que l’air pris dans le voisinage des fortifications. C’est ce que montrent avec évidence les moyennes suivantes :


Automne. Hiver. Printemps. Été. Année.
Montsouris 89 56 67 100 75
Rue de Rivoli 760 410 940 920 750

En considérant les résultats journaliers, on constate des variations beaucoup plus marquées : les minima, pour la rue de Rivoli, peuvent descendre au-dessous de 20, et les maxima dépasser 5,000 germes par mètre cube (aux époques de sécheresse quand les voies publiques n’ont pas été arrosées). Mais, dans les régions supérieures, l’air parait être toujours remarquablement pur ; au sommet du Panthéon, M. Benoist a trouvé deux fois moins de germes qu’à Montsouris.

Comme on vient de le voir, l’infection de l’air est habituellement dix fois plus grande dans l’intérieur de Paris qu’à Montsouris. Les analyses effectuées au cimetière de Montparnasse n’ont donné que des nombres doubles de ceux de Montsouris ; il semblerait donc que les cimetières, loin d’être des foyers d’infection, sont plutôt une cause d’assainissement des grandes villes, au même titré que les jardins publics. Cette conclusion a été pleinement confirmée par des expériences directes qui ont démontré que des masses d’air, chassées à travers un amas de terre saturée de substances putrides, restaient néanmoins aussi pures que l’air filtré par une bourre de coton. On n’aurait donc à redouter que les microbes que la pelle du fossoyeur amène accidentellement à la surface du sol.

Les neuf dixièmes des bactéries qui existent dans l’air de Paris proviennent des poussières accumulées dans les maisons et de la boue desséchée des rués. La poussière des rues s’insinue continuellement dans l’intérieur des maisons, qui la restitue à l’air ambiant au moment des nettoyages, échange incessant qui perpétue fatalement l’infection de l’atmosphère des grandes agglomérations humaines. Un danger des plus graves vient des virus figurés qui s’amassent dans les chambres des malades, et qui ont pour origine les desquamations, crachats et déjections de toute sorte, desséchés et réduits en poudre impalpable qui pénètre partout. Après la mort des malades ou leur guérison, on se livre à un semblant de désinfection qui ne détruit rien, et des germes d’épidémie peuvent ainsi rester longtemps cachés, en conservant une funeste vitalité. Mais le danger qui réside dans les immondices dont le sol des grandes villes est saturé et qui infestent les rues, n’est pas moindre : de là l’importance d’une solution pratique du grave problème des vidanges. En tout cas, M. Miquel est d’avis que le moyen le plus efficace pour purifier l’atmosphère des villes consiste à conduire sans délai à l’égout tout ce qui est déjà putréfié ou susceptible d’entrer en putréfaction.

Malgré les récentes découvertes de M. Davaine, de M. Pasteur, et de quelques autres savans, les rapports qui existent entre les bactéries de l’air et les maladies zymotiques (maladies causées par un ferment) sont encore enveloppés d’une grande obscurité. On n’a encore réussi à démontrer l’existence d’un microbe spécifique que pour un très petit nombre d’affections. M. Miquel a essayé de simplifier les termes du problème en se contentant de confronter les fluctuations du nombre des bactéries avec celles du chiffre des décès enregistrés à Paris depuis trois ans et attribués aux maladies suivantes : fièvre typhoïde, variole, rougeole, scarlatine, coqueluche, affections diphtériques, dyssenterie, érysipèle, infection puerpérale, diarrhée cholériforme des jeunes enfans. Cette comparaison a montré que les crues des microbes sont presque toujours suivies, à courte échéance, d’une aggravation de la mortalité, sans qu’il y ait cependant un rapport direct entre le chiffre des bactéries et celui des décès. C’est une question qui demande évidemment, pour être tranchée, des recherches longtemps continuées.

Au point de vue de l’hygiène, un intérêt particulier s’attache aux expériences instituées dans les salles d’hôpitaux. M. Miquel a effectué, depuis 1878, un grand nombre d’analyses dans les salles de l’Hôtel-Dieu et de la Pitié. A l’Hôtel-Dieu, les moyennes mensuelles ont varié depuis 4,000 jusqu’à 7,500, quand l’air du parc de Montsouris ne contenait que 82 microbes par mètre cube. A la Pitié, les moyennes, beaucoup plus élevées en hiver qu’en été, approchent parfois de 29,000 ; la moyenne générale, déduite de quinze mois d’observations, est de 11,000 microbes par mètre cube d’air. Pendant les mois d’été, le nombre des bactéries est deux fois plus faible, sans doute parce qu’alors les fenêtres restent ouvertes une grande partie de la journée. L’atmosphère des salles se purifie alors, aux dépens, il est vrai, du quartier environnant. On n’a pas oublié l’épidémie de variole qui, en 1880, s’était développée autour de l’annexe de l’Hôtel-Dieu, Où était installé un dépôt de varioleux, et qui, après l’évacuation de l’annexe sur l’hôpital Saint-Antoine, se transporta dans les quartiers contigus au nouveau dépôt. C’est là un nouvel argument en faveur du déplacement des hôpitaux et de leur installation en plein air.

L’atmosphère des égouts, comme on pouvait s’y attendre, a été trouvée très chargée de bactéries. Dans l’égout de la rue de Rivoli, l’air en contient constamment de 800 à 900 par mètre cube. Quant à l’eau d’égout, elle renferme de 20 à 30 millions de microbes par litre, et lorsqu’elle entre en putréfaction, elle peut donner naissance à un nombre de bactéries mille fois plus élevé. Voici les résultats de quelques analyses exécutées sur des eaux de diverses provenances :

Vapeur condensée de l’atmosphère 220 par litre
Eau du drain d’Asnières 12,000
Eau de pluie. 16,000
Eau de la Vanne 62,000
Eau de la Seine, puisée à Bercy. l,200,000
« , puisée et Asnières 3,200,000
Eau, d’égout, puisée à Clichy 20,000,000

De pareils chiffres montrent combien l’hygiène publique est intéressée à l’écoulement rapide du contenu des égouts, problème malheureusement toujours, à l’étude. Le jour où il sera résolu, on verra la mortalité diminuer, comme dans ces villes anglaises qui ont bravement adopté l’épuration du sewage par l’irrigation des champs. En attendant, il ne faut pas négliger l’étude des antiseptiques, qui permettent de combattre l’infection locale. Les expériences de M. Mîquel fournissent déjà, à cet égard, de précieuses indications.

Les antiseptiques les plus puissans, dont une faible dose suffit pour arrêter ou pour prévenir l’altération du bouillon de bœuf neutralisé, sont en première ligne l’eau oxygénée, dont l’action désinfectante a été signalée par M. P. Bert et Regnard, puis le bichlorure de mercure, le nitrate d’argent. Viennent ensuite l’iode et le brome, quelques chlorures métalliques, le sulfate de cuivre ; le chloroforme, qui paralyse les bactéries sans les tuer ; l’acide thymique, plus efficace que l’acide phénique ; divers nitrates, l’alun, le tannin. Parmi les substances modérément antiseptiques il faut ranger les fébrifuges tels que les sels de quinine, l’acide arsénieux et le salicylate de soudé ; enfin, parmi les substances faiblement antiseptiques, le chlorure de calcium, le borate de soude et l’alcool. Le sel marin, la glycérine, l’hyposulfite de soude, ne méritent pas leur réputation. Parmi les gaz qui tuent les microbes, il faut noter les vapeurs de brome, de chlore, l’acide chlorhydrique, le gaz nitreux.

Les faits et les chiffres qu’on trouve réunis dans le livre de M. Miquel suffisent à justifier l’intérêt universel qu’inspirent les recherches concernant les microbes de l’atmosphère, et à recommander les mesures hygiéniques fondées sur une vague intuition du rôle dévolu à ces êtres mystérieux. Parmi ces mesures on doit comprendre la suppression de toute usine insalubre dans le voisinage des grandes villes, l’amélioration des égouts, la démolition des habitations malsaines, l’agrandissement des cours et la réduction de la hauteur des maisons, l’élargissement des voies publiques, le remplacement des pavés par des couches d’asphalte pouvant être lavées avec facilité, la création de vastes parcs et jardins dans l’intérieur des villes. Quant à la chirurgie et à la médecine, on sait le profit qu’elles ont déjà retiré de toutes les mesures. destinées à mettre les malades à l’abri des effets malfaisans de l’air impur.


R. RADAU.

  1. Le degré de sensibilité d’un liquide une fois déterminé par les comparaisons, les résultats qu’il fournit peuvent être réduits au liquide normal (bouillon Liebig).
  2. Ou près de 600 microbes qui pourraient éclore dans le bouillon de Bœuf chargé de 10 grammes de sel par litre, dont la sensibilité est sept fois plus grande.