Ouvrir le menu principal

Les Premiers Jours du siège de Sébastopol

Les Premiers Jours du siège de Sébastopol
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 83 (p. 400-429).
LES PREMIERS JOURS
DU
SIEGE DE SEBASTOPOL

The Invasion of the Crimea, by A.. W. Kinglake ; vol. III et IV. Edinburgh 1868.

La guerre de Crimée est sans contredit l’un des événemens les plus graves des vingt dernières années. Depuis la chute du premier empire, on ne vit nulle part en Europe une lutte aussi sanglante et aussi prolongée ; en aucune occasion non plus, la diplomatie n’eut à résoudre des questions plus complexes ou plus importantes. Cette guerre eut encore ceci de particulier, que les principaux résultats qui en sont sortis n’ont point été remis en question. Les quatre résolutions qui servirent de base à la conférence de Vienne et plus tard au traité de Paris sont encore en vigueur. Les armées qui se sont rencontrées sur le sol de la Crimée ont toutes acquis dans cette lutte obstinée, quoiqu’à des degrés divers, une gloire dont elles ont droit d’être fières. De plus ce fut en cette occasion que l’on vit pour la première fois la France et l’Angleterre marcher ensemble, et l’alliance des deux peuples jadis rivaux y fut si bien cimentée qu’elle semble indestructible en dépit de désaccords accidentels. A tous les points de vue, la guerre de Crimée est donc un grave événement. Aussi chacune des nations belligérantes a-t-elle fait à sa façon le récit de cette guerre ; il n’y a plus qu’à discerner entre ces opinions diverses le vrai et le faux ; on ne serait plus d’ailleurs retenu par de vains ménagemens pour les personnes : les acteurs principaux de ce drame héroïque sont descendus presque tous dans la tombe ; on ne leur doit plus que la justice et des égards. Cependant, à voir combien peu y a réussi l’auteur de l’ouvrage dont le titre est en tête de cette étude, on serait tenté de croire que l’histoire de la guerre de Crimée est encore une œuvre trop difficile pour un écrivain de notre génération. Peut-être après tout est-ce plutôt la faute de l’homme que du sujet. M. Kinglake est un avocat qui acquit, il y a vingt-cinq ans environ, une réputation méritée par la publication d’un récit de voyage en Orient. Eothen, tel en était le simple titre ; mais sous ce mot un peu pédantesque, sur un sujet si rebattu, l’auteur d’Eothen groupait tant de fines remarques et de justes appréciations que le livre eut un succès durable. La Revue [1] en a rendu compte sans lui marchander les éloges. M. Kinglake, peu fidèle aux habitudes sédentaires de sa profession, suivit en amateur jusqu’en Crimée le quartier-général de l’armée anglaise ; un peu plus tard, après la mort du commandant en chef des troupes britanniques, lord Raglan, il fut chargé de dépouiller et de classer les papiers que laissait ce général ; puis il a consulté des documens d’une authenticité incontestable qui ont été publiés en Russie, notamment l’histoire du siège écrite par les soins ou tout au moins avec la participation du général de Todleben, l’illustre défenseur de Sébastopol. Les moyens de connaître la vérité ne lui ont donc pas manqué. Toutefois l’histoire de l’invasion de la Crimée par M. Kinglake ne sera jamais considérée comme une œuvre définitive, parce que l’auteur y a mis l’empreinte d’une personnalité trop ardente. La première partie n’est qu’un violent factum dirigé contre des hommes qu’en cette occasion du moins il devait respecter, contre les chefs d’un gouvernement sans l’aide duquel l’Angleterre n’aurait jamais pris Sébastopol. A chaque page M. Kinglake montre qu’il a des amitiés dévouées et des haines implacables ; à ceux qu’il aime, il ne trouve aucun tort ; à ses ennemis, il ne reconnaît de talent que pour assaisonner ses aperçus d’un filet d’amertume qui rend la louange même désagréable. Au reste il a des amis et des ennemis dans tous les camps ; Anglais, Français ou Russes, il passe en revue tous les chefs que leur position signalait alors à l’attention publique, et il distribue aux uns comme aux autres l’éloge ou le blâme suivant certaines opinions préconçues dont sa conscience seule connaît les motifs.

Mais que de qualités rachètent ces fautes de jugement ! Souvenirs vivans aidés par une imagination complaisante, peintures animées, anecdotes curieuses, révélations piquantes, il y a de tout dans cette œuvre, avec l’éclat d’un style où se trahit encore l’amour-propre de l’Anglais patriote : on dirait qu’il s’est fait un point d’honneur d’éviter tout gallicisme et de n’employer que des mots anglo-saxons. La canonnade résonne dans les oreilles du lecteur quand il s’agit de l’attaque du 17 octobre 1854 ; on galope avec lord Cardigan sous le feu croisé des batteries russes ; on voit lord Raglan poli et flegmatique sous la tente du conseil. Comme Tite-Live, M. Kinglake met des discours souvent emphatiques dans la bouche de ses guerriers, et, comme Homère, il aime à nous arrêter devant le spectacle d’un combat singulier. Il ne faut pas compter non plus sur une narration suivie : l’auteur choisit ses épisodes et laisse volontiers dans l’ombre ce qui ne lui plaît qu’à moitié. La proportion manque à ses tableaux aussi bien que l’exactitude rigoureuse ; par compensation, il y a un coloris vigoureux qui séduit et une logique passionnée qui entraîne. Aussi comprendra-t-on que nous ayons été assez embarrassé de choisir dans ces volumes quelques récits pour les présenter à un public français. De préférence nous avons pris ce que nos historiens ont le moins connu, la description de Sébastopol à l’ouverture du siège ; c’est aussi l’une des parties où l’auteur a donné le moins de cours à sa verve satirique ; encore nous sommes-nous senti obligé d’adoucir les teintes et d’introduire notre critique personnelle dans cette analyse d’une œuvre dont l’auteur pourrait être appelé avec quelque raison le Saint-Simon de la guerre de Crimée.


I

Les alliés avaient débarqué en Crimée le 14 septembre 1854 dans la baie de Kalamita ; six jours après, ils culbutaient l’armée du prince Menchikof, qui s’était portée à leur rencontre, et après la bataille bivouaquaient sur les hauteurs qui bordent au sud la vallée de l’Alma. En l’absence de la cavalerie, qui n’était pas encore arrivée, lord Raglan et le maréchal de Saint-Arnaud se trouvaient empêchés de recueillir tous les fruits de la victoire ; mais le grand nombre de blessés que les Russes abandonnaient sur le terrain, les bagages et même les armés dont les fuyards s’étaient débarrassés, indiquaient assez que l’ennemi était en pleine déroute. Avant de s’avancer plus loin, il était nécessaire d’ailleurs d’enterrer les morts et d’embarquer les blessés, car, faute de port, la flotte pouvait, au premier coup de vent, être obligée de regagner le large, et il eût été aussi inhumain d’abandonner les blessés sans une garde suffisante qu’imprudent de laisser en arrière quelques régimens pour les protéger. Les troupes anglo-françaises séjournèrent donc le 21 et le 22 sur les bords de l’Alma. Le 23, elles se remirent en marche et vinrent camper dans la vallée de la Katcha, le 24 au soir dans la vallée de la Belbec. Elles n’étaient plus alors séparées de Sébastopol que par un plateau boisé d’une largeur de 10 kilomètres environ. On était sans nouvelles de Menchikof et de l’armée russe. Depuis la journée de l’Alma, personne n’avait aperçu les troupes ennemies. Les paysans s’enfuyaient, ou, lorsqu’ils étaient pris, se trouvaient incapables de fournir des renseignemens utiles. Au reste les généraux alliés marchaient, paraît-il, sur un terrain qui leur était à peu près inconnu. On leur avait donné d’assez bonnes cartes du pays ; mais ils étaient dans une ignorance presque absolue sur l’état des défenses terrestres de Sébastopol, bien que cette place eût été désignée par l’opinion publique dès l’origine de la guerre d’Orient comme le lieu où la puissance russe devait être attaquée. Il est d’usage que chaque nation recueille en temps de paix des renseignemens sur les travaux militaires et les armemens de ses rivales ; par une exception regrettable, le tsar avait toujours réussi à déjouer la curiosité des étrangers en ce qui concernait les fortifications de Sébastopol. On savait, il est vrai, que ce port contenait l’arsenal de la Mer-Noire, que la flotte russe s’y armait et s’y ravitaillait, et que cette flotte était organisée et entretenue avec des soins extrêmes par le gouvernement de l’empereur Nicolas comme l’instrument de ses projets de conquête en Orient. Un bâtiment léger des escadres anglo-françaises était entré dans la rade avant l’ouverture des hostilités et avait pu constater que des batteries formidables en couvraient les abords du côté de la mer. Quant aux défenses du côté de la terre, un touriste anglais, M. Oliphant, qui s’était glissé dans la place l’année précédente et qui y avait séjourné quelques jours, racontait que les approches n’étaient couvertes par aucun ouvrage de fortification permanente, si bien qu’une armée d’invasion ne devait rencontrer d’autre obstacle que les baïonnettes de la garnison. Il était à croire toutefois que les quinze ou dix-huit mois écoulés depuis l’époque de ce voyage avaient été mis à profit par le prince Menchikof, grand-amiral de la Mer-Noire et gouverneur de la province.

On n’était pas mieux renseigné sur les ressources et les obstacles que la Crimée offrirait aux troupes alliées. Personne n’ignorait que c’est une presqu’île située entre la Mer-Noire et la mer d’Azof, sans autre communication avec la terre ferme que l’isthme étroit de Pérécop. On savait encore que le pays est aride vers le nord, accidenté et rocailleux vers le sud, et que les indigènes sont des Tartares professant la foi musulmane ; mais personne n’aurait su dire combien de régimens le tsar entretenait dans cette province éloignée et quels renforts il y avait envoyés depuis que les journaux de toute l’Europe discutaient ouvertement la probabilité d’une descente en Crimée et les chances de succès de cette expédition. En somme, l’entreprise présentait un certain caractère d’aventure peu rassurant peut-être pour ceux qui la dirigeaient, mais qui devait plaire par plus d’un côté aux officiers des deux armées. Après la bataille de l’Alma, on avait plus de confiance sans être mieux éclairé sur les forces de l’ennemi que l’on allait avoir à combattre de nouveau.

L’année française, quoique pleine d’entrain et d’ardeur, se trouvait en ce moment dans une situation défavorable. Son chef, le maréchal de Saint-Arnaud, luttait depuis longtemps, contre de cruelles souffrances. Une grande et légitime ambition lui donnait encore la force de résister aux fatigues de la campagne. Après avoir amené ses soldats devant les murs de Sébastopol malgré les conseils timides de son entourage, il ne voulait pas abandonner le commandement à l’heure où le triomphe semblait prochain. Il paraît incontestable que durant les journées qui suivirent la bataille de l’Alma, il n’avait plus ni le corps assez valide ni l’esprit assez libre pour s’occuper des opérations militaires. Encore moins était-il capable alors.de prendre les résolutions décisives d’où dépendait le succès de l’invasion.

Que se passait-il à Sébastopol au même moment ? Il convient d’abord de dire ce qu’était cette place forte lorsque les alliés débarquèrent à Kalamita. Vers l’extrémité sud-ouest de la Crimée, il existe une longue baie qui pénètre de 5 ou 6 kilomètres à l’intérieur des terres dans la direction de l’est à l’ouest, avec une largeur de 1,200 mètres. C’est la rade de Sébastopol ; l’eau est profonde, l’entrée facile ; une flotte nombreuse peut y trouver un excellent abri. Au fond est l’embouchure d’un petit cours d’eau que l’on appelle la Tchernaïa. Sauf la vallée où coule cette rivière, le terrain s’élève de tous côtés. Sur la rive nord est bâti le faubourg de la Severnaïa ; au sud se trouve la ville même de Sébastopol ; le faubourg de Karabel en est séparé par une anse spacieuse qui est le port proprement dit. On pourrait comparer la position de cette ville à la moitié d’un cirque dont le port occuperait le fond. Le jour où l’assiégeant s’assoirait en haut des gradins, la place devait être perdue sans ressources. Il est important de noter encore, la disposition du littoral aux abords de Sébastopol. En remontant vers le nord, depuis la Severnaïa jusqu’à Eupatoria, le rivage est bas, la côte s’étend en droite ligne sans échancrure ; il en résulte que le débarquement d’une armée peut s’y opérer sans obstacle par le beau temps, sous la protection des canons de la flotte ; en effet, les alliés avaient pris terre avec leurs chevaux, leurs bagages et leur artillerie sans que les Russes eussent osé troubler l’opération ; par compensation, il n’y a pas de port ni même d’abri en cas de mauvais temps. Au sud de la rade de Sébastopol au contraire, le sol s’élève presque à pic à partir du bord de la mer ; la ville est dominée de ce côté par un plateau élevé que les Russes et après eux les alliés ont appelé la Chersonèse. La côte, dentelée et abrupte, offre plusieurs baies où le mouillage est bon. Les plus importantes de ces baies sont celle de Kamiesch, près du cap Chersonèse, et celle de Balaclava, près de l’endroit où le plateau se termine.

Or qu’avait-on préparé pour rendre Sébastopol imprenable depuis plus de vingt ans que le tsar en avait fait l’arsenal et le port militaire de la Mer-Noire ? Il semblerait que le gouvernement russe eût toujours considéré comme une chimère l’invasion de la Crimée par une armée ennemie, et qu’il n’ait eu de souci que pour les fronts de mer de la place. On s’était persuadé que la seule attaque à redouter était celle d’une escadre. La rade était protégée par de magnifiques bastions de pierre, à triple étage de batteries, échelonnés de distance en distance sur l’une et l’autre rive, de façon à faire converger tous leurs feux vers l’entrée. A l’époque où les navires cuirassés n’étaient pas encore inventés, il était permis de croire qu’un vaisseau ne passerait pas entre ces batteries sans être écrasé. Du côté de la terre, on avait à peine pris les précautions les plus élémentaires. Un fort couronnait la Severnaïa, mais il était en mauvais état ; au sud de la rade, on avait ébauché sur la colline de Malakof, devenue plus tard si fameuse, une tour en pierre d’assez médiocre ressource, et c’était tout. Il n’y avait guère que des marins à Sébastopol ; trop préoccupée de donner à la marine un développement excessif, l’amirauté s’était dit, paraît-il, que les vaisseaux, convenablement embossés près du rivage, comme des batteries flottantes, suffiraient à défendre la place contre l’ennemi, assurément peu redoutable, qui arriverait par les hauteurs. Les choses étaient encore en cet état à l’automne de 1853. Dès que la guerre eut été déclarée, on entreprit quelques ouvrages de campagne sur les plus importans des sommets qui couronnaient la ville.

Le prince Menchikof commandait alors toutes les forces de terre et de mer que le tsar avait en Crimée. On sait quel rôle avait joué à Constantinople, pendant les négociations qui précédèrent la guerre, ce personnage arrogant, petit-fils du garçon pâtissier que la faveur de Pierre le Grand et de Catherine avait élevé aux honneurs. Menchikof était tout à la fois général, grand-amiral et gouverneur d’une province. Hautain et présomptueux, il dédaignait de s’éclairer en consultant les officiers de son entourage. Animé d’une haine violente contre les Turcs, qu’il avait déjà combattus dans sa jeunesse, il détestait aussi les nations occidentales, et se flattait que la Russie, réduite à ses seules forces, suffirait à écraser l’ennemi. Il était venu à Constantinople l’insulte à la bouche, il en était sorti en proférant des menaces ; de retour au siège de son commandement, il se refusait à croire que les alliés auraient jamais l’audace de venir attaquer Sébastopol. Il avait sous ses ordres une armée de 50,000 soldats, dont 38,000 environ réunis autour de lui et le reste dispersé dans les autres garnisons de la presqu’île. De plus il y avait à Sébastopol deux escadres montées par 18,000 marins, et de 2,000 à 3,000 hommes de troupes locales attachées à la défense des fortifications ; enfin l’arsenal renfermait 5,000 ouvriers exercés aux travaux militaires et soumis à une discipline sévère. Ceux-ci n’étaient pas les auxiliaires les moins utiles pour une lutte où il s’agissait non-seulement de se battre, mais encore d’élever à la hâte de nouvelles fortifications ou de réparer les anciennes. Sébastopol d’ailleurs était riche en approvisionnemens de tout genre ; la flotte avait des vivres pour sept mois, les munitions étaient inépuisables ; sur les vaisseaux seulement, on comptait 1,900 pièces d’artillerie, presque toutes de fort calibre, et en outre on trouvait dans l’arsenal en outils et en machines tout ce que l’homme peut désirer de mieux pour aider et suppléer à la main-d’œuvre. Enfin de vastes hôpitaux complétaient cet admirable établissement militaire.

Le 13 septembre, vers neuf heures du matin, les vigies avaient signalé l’apparition d’une flotte ennemie qui se dirigeait vers la côte, au nord de Sébastopol. Les deux escadres russes de la Mer-Noire étaient rangées dans la rade, prêtes à mettre à la voile au premier signal. D’abord les vents furent contraires, puis le calme survint. La flotte russe était inférieure en nombre à celle des alliés, et surtout elle comptait beaucoup moins de bâtimens à vapeur. On n’osa l’exposer aux hasards d’un combat naval ; le débarquement des troupes anglo-françaises s’opéra donc sans obstacle. Cependant le prince Menchikof avait concentré son armée sur les hauteurs de l’Alma, où l’ennemi vint le chercher six jours après ; on sait quel fut le résultat de cette rencontre.

Il convient de dire ici entre quelles mains Menchikof avait laissé l’autorité à Sébastopol avant de s’éloigner. Un officier de l’armée de terre, le général Müller, commandait les 5,000 ou 6,000 hommes de garnison qui étaient restés dans la place. On doit croire que c’était un bon militaire ; mais il ne paraît pas qu’il eût les qualités d’un général en chef ni l’audace qui convient aux situations embarrassées ; au moins avait-il la modestie de s’effacer sans fausse prétention devant ceux dont il comprenait la supériorité. Une partie des marins de la flotte avait été mise à terre pour contribuer à la défense de la ville ; le vice-amiral Nachimof, l’un des deux chefs d’escadre, avait sous ses ordres tous les matelots cantonnés à Sébastopol et dans le faubourg de Karabel. Marin éprouvé, c’était lui qui commandait les vaisseaux russes à Sinope ; il faut convenir que cette victoire, chèrement achetée malgré la disproportion des forces, ne lui avait guère fait honneur. Nachimof avait, entre autres défauts, une défiance instinctive de lui-même ; il se voyait avec regret, lui homme de mer, appelé à opérer sur la terre ferme, dans un milieu qui ne lui était pas familier. Ainsi que le général Müller, il se sentait disposé à admettre l’autorité d’un plus habile ou plus audacieux, et à sacrifier les droits du grade ou de l’ancienneté pour l’honneur du drapeau et le bien du pays.

La seconde escadre était sous les ordres du vice-amiral Kornilof, qui cumulait en outre les fonctions de chef d’état-major de la flotte de la Mer-Noire. Kornilof, — l’un des héros favoris de M. Kinglake, — avait eu depuis cinq ans la haute main dans toutes les affaires maritimes de la Mer-Noire. Par un zèle infatigable, un dévoûment à toute épreuve, il avait donné un corps et une âme à cette flotte magnifique, où tout le monde l’aimait et le respectait. L’esprit imbu d’un patriotisme religieux, il se tenait pour défenseur d’une cause juste. La sainte Russie existait pour lui. Trop supérieur à son chef pour ne pas comprendre que le prince Menchikof était aussi médiocre en marine qu’en guerre ou en administration, il se soumettait néanmoins avec déférence aux ordres du quartier-général, et s’efforçait, dans le cadre plus restreint où il avait sa liberté d’allure, de réparer le mauvais effet de la direction qu’il subissait. Ce n’est pas à dire toutefois qu’il y eût en lui l’étoffe d’un grand capitaine ; il se fût trouvé peut-être dans un grave embarras, s’il lui eût fallu diriger sur le champ de bataille les mouvemens d’une armée ou esquisser sur la carte un plan de campagne ; il avait par compensation le caractère ferme, l’esprit juste et la chaleur d’âme qui inspire et nourrit l’enthousiasme. Ces qualités étaient peut-être les plus utiles dans la situation, inquiétante à laquelle la garnison de Sébastopol allait être réduite. Avant de s’éloigner de la place, Menchikof avait investi le vice-amiral Kornilof du commandement des troupes de terre et de mer réunies dans le faubourg de la Severnaïa.

C’est d’un rang inférieur qu’au moment du besoin sortit l’homme capable d’organiser la défense. Le général de Todleben a survécu aux fatigues et aux dangers de la guerre de Crimée. De tous les militaires qui ont été au premier rang dans cette lutte gigantesque, il est resté, quoique vivant, celui dont amis ou ennemis ont le moins contesté la supériorité. Originaire des provinces russes de la Baltique, il est Allemand de race et de nom aussi bien, dit-on, que de visage ; mais il est devenu Russe par le cœur et par le patriotisme, Lorsque la guerre éclata, il n’était encore que lieutenant-colonel du génie et occupait un emploi de son grade à l’armée du Danube, sous les ordres du prince Michel Gortschakof. Alors âgé de trente-sept ans, il avait déjà donné des preuves de capacité comme ingénieur militaire, d’abord dans les rudes expéditions du Caucase, ensuite au siège malheureux de Silistrie. On savait dès lors que le grand-amiral de la Mer-Noire accueillait avec une parfaite incrédulité les bruits d’une descente des alliés en Crimée. Gortschakof, plus perspicace, s’en inquiétait. Il chargea Todleben d’une mission pour le prince Menchikof, le recommandant en même temps comme un officier de grand talent dont les services seraient utiles, s’il y avait des fortifications à établir. Il fut accueilli avec politesse au quartier-général de Sébastopol ; mais, comme on était alors en août, on lui fit comprendre que la saison était trop avancée pour que la flotte anglo-française osât s’approcher de la place, que l’argent était trop précieux pour être dépensé en travaux inutiles, et qu’il n’avait rien de mieux à faire que de retourner en Bessarabie. Todleben sut éluder pendant quelques semaines cet ordre de départ, puis les alliés apparurent sur la côte, et il ne fut plus question de le renvoyer. Dans le peu de temps qu’il venait de passer à Sébastopol, il avait étudié avec un zèle instinctif le terrain qui devait être si vaillamment disputé plus tard. Il s’était aussi fait de nombreux partisans par sa franchise et son amour des sciences militaires. Kornilof surtout l’avait apprécié dès le premier jour et se l’était attaché par une sincère amitié.

Ainsi le 20 septembre 1854, au moment où l’armée du prince Menchikof, postée sur les hauteurs de l’Alma, était assaillie par les troupes alliées, l’autorité était partagée à Sébastopol entre trois officiers-généraux indépendans l’un de l’autre. La ville était en grand émoi, car son sort se décidait en bataille rangée. Toute la journée, on avait entendu le bruit du canon. La nuit vint, on était encore sans nouvelles ; mais l’incertitude n’engendrait pas de vaines terreurs au milieu d’une population presque entièrement composée de marins et de soldats. On préparait avec sang-froid des moyens de transport et des places dans les hôpitaux pour les blessés. Enfin, vers onze heures du soir, Menchikof revint à la Severnaïa ; son armée était en pleine déroute, à tel point qu’il n’avait osé la rallier sur la Katcha, ce qui lui eût été facile cependant, puisque les alliés étaient hors d’état de le poursuivre. Toute la nuit, des fugitifs et de longs convois de blessés défilèrent à travers les rues ; les habitans avaient sous les yeux les tristes résultats de la bataille sans en avoir éprouvé l’ardeur et l’enivrement. Épuisé plus encore par l’accablement de l’esprit que par la fatigue du corps, Menchikof ne prit que le temps d’expédier un courrier à Saint-Pétersbourg pour apprendre au tsar la fatale nouvelle de la journée, puis il se livra au repos, ajournant au lendemain les graves résolutions qu’il lui restait à prendre ; mais il avait déjà laissé soupçonner aux officiers de son état-major le nouveau plan de campagne qu’il voulait poursuivre.

Dès le lendemain matin, Kornilof réunit en conseil de guerre les amiraux et les capitaines de son escadre. Jugeant avec raison que les troupes de terre, abattues par leur défaite de la veille, étaient incapables de défendre Sébastopol contre une armée victorieuse, il proposa de mettre hardiment à la voile et de se porter à la rencontre de la flotte ennemie. Battus sur mer, les alliés étaient perdus, puisque la flotte était leur unique base d’opérations. Plutôt que d’attendre au mouillage une attaque contre laquelle elle ne pouvait lutter avec avantage, ne valait-il pas mieux que la flotte russe courût la chance d’un combat naval ? Au moins ne succomberait-elle qu’après avoir endommagé les escadres anglo-françaises et sauvé l’honneur du drapeau. Il semble probable que Kornilof comptait peu lui-même sur l’adoption de cette proposition chevaleresque, et en effet elle fut repoussée par le conseil de guerre. On objectait avec raison qu’il était trop tard pour attaquer la flotte ennemie, maintenant libre de ses mouvemens. Huit jours auparavant, lorsqu’elle arrivait sur la côte encombrée de troupes, ou lorsqu’elle était à l’ancre devant Eupatoria au milieu des embarras d’un débarquement, les amiraux avaient craint avec raison d’engager une lutte disproportionnée. L’avis de Kornilof écarté, l’un des capitaines proposa au contraire de couler quelques-uns des plus vieux navires en travers de la rade, de façon à fermer la passe aux vaisseaux alliés, et de mettre à terre tous les équipages pour concourir à la défense de la ville. Les officiers présens avaient quelque raison de croire que le prince Menchikof donnerait son assentiment à cette nouvelle proposition. Toutefois il était cruel de demander à des marins de se prononcer dans ce sens ; c’était leur proposer un suicide. Qu’en penseraient les équipages ? Habitués à s’entendre dire que la flotte de la Mer-Noire assurerait un jour la domination du tsar sur toutes les contrées de l’Orient, soutenus par l’amour de leur noble profession, les marins de Sébastopol tenaient à leurs vaisseaux par un attachement superstitieux. Ces hommes, la plupart ignorans, amenés des diverses provinces de l’empire au milieu des populations tartares de la Crimée, voyaient dans leurs navires, que décoraient des figures mystiques et des noms légendaires, l’image de la patrie absente et, ce qui était plus réel, la manifestation certaine de la puissance russe. Personne n’éprouvait ce sentiment intime à un plus haut degré que Kornilof : aussi congédia-t-il le conseil en déclarant qu’il s’en tenait à sa première opinion et en donnant l’ordre aux capitaines de se préparer à prendre la mer.

Il ne le pouvait faire sans y être autorisé par le grand-amiral. Or Menchikof, loin de consentir à une entreprise aussi aventureuse, avait résolu d’abandonner Sébastopol sans y laisser d’autre garnison que les troupes locales et les marins de la flotte. Sous le prétexte que ses régimens avaient tant perdu d’officiers à l’Alma qu’ils n’étaient plus capables de soutenir le choc de l’ennemi, il voulait se retirer avec les débris de son armée à l’intérieur de la Crimée, sur la route de Baktchiseraï et de Simpheropol, pour y attendre de nouveaux renforts. Il donna donc l’ordre formel de mettre tous les marins à terre et de couler plusieurs navires en travers de la passe. Kornilof obéit, ne pouvant faire autrement. Cinq vaisseaux de ligne et deux frégates furent rangés à l’entrée de la rade dans la position où ils devaient sombrer. Le 23 au matin, on ne voyait plus que leurs mâts au-dessus des vagues, sauf un seul qui, en dépit des voies d’eau qu’on lui avait faites, surnageait encore. Ce navire était un magnifique trois-ponts de 130 canons, il s’appelait les Trois-Saints-Pères, un nom révéré des marins. Ces braves gens, superstitieux jusqu’au bout, s’imaginaient qu’il était resté à bord quelque relique ou quelque emblème sacré qui soutenait le vaisseau condamné. Ils souffraient de le voir s’enfoncer lentement, comme si c’eut été l’agonie d’un être vivant. Bientôt les vagues roulèrent sans obstacle à la place qu’il avait occupé. Les autres bâtimens de la flotte russe étaient à l’ancre en divers points de la rade, prêts à être coulés pareillement, si l’ennemi devenait maître de la place. En attendant, ils étaient bloqués, puisque les vaisseaux sacrifiés les empêchaient de mettre à la voile.

L’événement a semblé prouver plus tard que l’immersion d’une partie des vaisseaux était une mesure inutile, en tant que moyen de fermer à l’ennemi l’entrée de la rade, puisque les forts à triple étage de feu qui défendaient la passe luttèrent sans désavantage six semâmes après contre toutes les flottes française, anglaise et turque, réunies pendant une journée entière. Si c’était inutile, n’était-ce pas aussi maladroit, pour ne pas dire plus, d’abandonner aux alliés sans combat, pour toute la durée, de la guerre, la domination de la Mer-Noire ? Néanmoins M. Kinglake n’en fait pas un reproche au prince Menchikof. Il prétend au contraire que ce fut un acte sage, parce que les marins n’auraient pas été convaincus sans cela que la lutte devait se continuer désormais à terre, et à terre seulement. La flotte réduite à l’inaction, ce n’étaient pas seulement 18,000 hommes qui devenaient disponibles pour les travaux de fortification et l’armement de la ville, c’étaient encore 1,900 pièces de gros calibre et les prodigieuses ressources matérielles que renferme un arsenal maritime bien organisé. Le vrai motif est que le grand-amiral ne voulait pas se laisser enfermer dans la ville par les assaillans, qu’il avait hâte de regagner la route de Simphéropol, afin de sauvegarder ses communications avec la Russie, et qu’il lui aurait été décemment impossible de s’éloigner, s’il n’avait eu ces 18,000 matelots pour garnir les forts de Sébastopol. Dès que Menchikof eut fait connaître aux amiraux l’intention où il était de partir avec son armée, Kornilof lui objecta que quelques milliers de marins seraient hors d’état de se défendre contre 50,000 hommes de troupes victorieuses, et que, une fois les forts perdus, la ville était prise. Le prince répliqua qu’une attaque n’était pas à craindre du moment qu’il tiendrait la campagne et qu’il menacerait de prendre l’ennemi par le flanc gauche. Il fallut bien se contenter de cette réponse évasive. Le 24 au soir et le 25 dans la matinée, l’armée de terre fut transportée de nouveau au faubourg de Severnaïa et se mit en marche vers l’est, ne laissant dans la ville qu’un bataillon qui s’égara dans la nuit et revint sur ses pas. On verra plus loin comment l’arrière-garde se heurta à l’avant-garde de l’armée alliée, qui accomplissait ce même jour un mouvement tournant en arrière de la ville, et comment aussi Menchikof négligea par ignorance la belle occasion qui lui était offerte de prendre sa revanche de l’Alma.

Les alliés ayant débarqué au nord de Sébastopol, c’était aussi par là que la garnison s’attendait à être attaquée. Le faubourg de la Severnaïa, qui se trouve de ce côté, se compose de casernes et de magasins qu’aucune enceinte ne protégeait ; seulement, en haut du plateau qui sépare la rade de la vallée de la Belbec, il existait un vieux fort construit en 1818 avec assez de négligence ; l’ingénieur qui en avait dressé le plan n’avait eu d’autre but que d’empêcher un corps de débarquement de prendre à revers les ouvrages du front de mer. Dès le 14 septembre, les Russes avaient travaillé avec énergie, sous la direction du lieutenant-colonel de Todleben, à mettre ce fort en meilleur état de défense. On avait surhaussé le parapet au moyen d’un remblai de terre ; par malheur, l’escarpe en maçonnerie, qui avait été mal construite, fut incapable de porter cette surcharge ; elle s’éboula et fit brèche. On mit aussi deux ou trois batteries en aile, et l’on réunit tous ces ouvrages par un chemin couvert. Tout cela était improvisé et assez faible. Kornilof commandait de ce côté, il avait 11,000 marins sous ses ordres. En somme, ce brave amiral n’avait d’autre pensée que de vendre chèrement sa vie. Todleben déclare sans ambages, dans sa relation de la défense de Sébastopol, que la situation était désespérée, et que le succès des alliés était inévitable.

Les Russes attendaient donc l’attaque dans une pénible anxiété. La journée du 25 s’écoula sans la moindre alerte. Menchikof n’avait pas laissé dans la ville un seul détachement de cavalerie ; aussi était-il impossible d’envoyer au dehors des éclaireurs pour reconnaître la position de l’ennemi. On ne savait rien de ses mouvemens et encore moins de ses projets. On ne les découvrit que par hasard. Il y avait au centre de Sébastopol un endroit plus élevé que le reste de la ville, où l’on avait installé la bibliothèque de la marine. De ce point, la vue s’étendait au loin. Les officiers s’y réunissaient pour explorer les environs avec des lunettes d’approche. Or ceux qui regardaient au levant, vers les hauteurs qui dominent la Tchemaïa, virent avec étonnement dans le lointain un interminable défilé d’uniformes rouges et plus tard des troupes de couleur plus sombre. Il n’y avait pas à en douter, les alliés avaient renoncé à attaquer Sébastopol par le nord ; ils venaient prendre position au midi, sur le plateau de la Chersonèse.

Ceci changeait du tout au tout le plan de la défense, Kornilof n’avait plus à craindre une attaque immédiate. Au contraire l’effort des alliés allait tomber sur la ville même et sur le faubourg de Karabel, dont Nachimof avait le commandement. Cet amiral, meilleur marin que soldat, était faiblement secondé par le général Müller. Les vices de l’organisation que Menchikof avait donnée à la garnison avant de partir apparaissaient déjà. Les trois officiers entre lesquels le commandement se partageait n’étaient forcés par rien de s’unir au moment du danger ; mais il y avait en eux du dévoûment et du patriotisme. Dès que Kornilof eut conscience du péril qui menaçait ses compagnons, il courut à eux, il les réunit en conseil pour prendre en commun les décisions que les circonstances imposaient. Nachimof et Müller manquaient d’énergie et d’assurance. Mettant de côté en ce moment solennel de vains préjugés d’amour-propre, ils offrirent à leur collègue le commandement suprême. Kornilof accepta sans se faire beaucoup prier et assuma la responsabilité d’un général en chef. Quand les Russes racontent l’admirable défense de Sébastopol, ils ne citent pas sans orgueil, et ils ont raison, cette rare et généreuse abnégation qui rendit l’unité de commandement à la garnison au moment du plus grand péril ; il n’en est pas moins curieux de voir ce grand arsenal, qui était alors le boulevard de la Russie, n’avoir d’autres chefs qu’un amiral et un ingénieur dépourvus tous deux de commissions régulières. Kornilof en effet était chef d’état-major de la flotte, et aurait dû en cette qualité résider à Nicolaïef et non à Sébastopol. En ce qui concerne le colonel de Todleben, il était venu avec une mission du prince Gortschakof ; depuis le commencement jusqu’à la fin du siège, il n’agit que comme simple volontaire.

Le mouvement tournant des alliés avait surpris la garnison, qui s’attendait à une attaque sur le côté nord de la rade depuis le jour du débarquement. Du côté du sud, on n’avait pas amélioré les défenses. A l’ouest, la ville était couverte par trois bastions que la disposition du terrain, rapidement incliné vers la mer, rendait d’un accès difficile. A l’est, c’est-à-dire en avant du faubourg de Kara-bel, il n’y avait que de faibles ouvrages en terre, et la tour Malakof, édifice en maçonnerie qui n’avait ni bastion ni chemin couvert. La ligne de crêtes à défendre présentait environ 7 kilomètres de développement. Elle était coupée en deux par un profond ravin dans le prolongement du port de Sébastopol, en sorte que les troupes ne pouvaient se porter rapidement d’un point à un autre. Les batteries n’avaient pas d’embrasures ; on tirait par-dessus le parapet, ce qui exposait en plein les canonniers au feu des tirailleurs. Il n’y avait au voisinage des bastions aucun abri pour l’infanterie et la réserve. Enfin la garnison de la place n’était que de 5,000 soldats et de 18,000 matelots. On ne manquait pas d’artillerie ; mais ces matelots mis à terre et incorporés à la hâte en bataillons de guerre ne connaissaient que fort peu les manœuvres de l’infanterie. Leur armement était déplorable ; la plupart n’avaient que des fusils à pierre ; quelques-uns n’avaient que des sabres et des piques.

C’était le 26 que l’on avait vu l’armée anglo-française défiler sur les hauteurs de la Tchernaïa. La journée se termina sans autre incident. On n’avait aucune nouvelle de Menchikof. Le lendemain, la garnison, rangée en bataille en arrière des bastions, vit passer au milieu de ses rangs une procession solennelle de tout le clergé de la ville, et reçut avec humilité la bénédiction religieuse. Pour les prêtres russes, il s’agissait d’une guerre sainte, puisque les assaillans, Anglais, Français ou Turcs, appartenaient sans exception à d’autres croyances. Quoique isolés du reste de l’empire et convaincus de leur infériorité numérique, ces braves soldats ne redoutaient pas la lutte ; ils demandaient seulement à Dieu d’aveugler l’esprit de l’ennemi et de reculer de quelques jours le moment de la bataille, court délai qui leur laisserait le temps d’être secourus ou tout au moins de compléter leurs travaux de défense. Puis Kornilof parcourut les rangs, adressant une courte harangue à chaque corps de troupes. Aux marins de la flotte, il n’avait pas besoin d’en dire beaucoup, car ceux-ci le connaissaient depuis longtemps. Il parlait davantage aux troupes de terre, que le hasard des événemens mettait en ce moment sous ses ordres ; il cherchait à leur inspirer une confiance qu’il ne partageait pas lui-même.

Le plan du colonel de Todleben était fait. De même qu’au faubourg de la Severnaïa, quinze jours auparavant, il importait de ne pas perdre de temps. Ce n’était pas l’heure de discuter quels ouvrages de fortification il aurait mieux valu édifier pendant la paix en vue d’une guerre future. L’ennemi était là, prêt à attaquer peut-être le lendemain. Compléter à la hâte les batteries, établir un chemin couvert de l’une à l’autre, les armer de grosse artillerie, voilà ce qu’il résolut. Suivant lui, il n’y avait qu’un mode de défense qui fût efficace, la mitraille. Le salut de la place dépendait de la masse de projectiles que l’on pourrait envoyer contre les colonnes d’assaut. Il prescrivit donc de mettre à terre les canons de gros calibre que les navires de la flotte possédaient en grand nombre, et il les fit amener dans les bastions. En même temps il élevait de nouvelles redoutes en prolongement de celles qui existaient déjà. Tous ces travaux pouvaient être exécutés sans que les alliés en comprissent l’importance. Les ouvriers de l’arsenal étaient pleins d’ardeur. La population civile travaillait avec autant de bonne volonté que la garnison. Voitures et chevaux des habitans, tous les moyens de transport avaient été mis en réquisition. De l’aube au coucher du soleil, 5 ou 6,000 hommes se relayaient sur les chantiers ; la nuit, on continuait à la lueur des torches. Au dire des historiens du siège, tout le monde agissait alors avec un merveilleux ensemble. Comprimés depuis leur naissance par une discipline étroite, ces hommes recouvraient au moment du danger la spontanéité d’action qui fait la force des peuples libres ; mais c’est qu’aussi cette discipline s’était trouvée anéantie, et que l’organisation régulière, qui s’était crue invincible parce qu’elle avait cru tout prévoir, s’était évanouie le jour où Menchikof était sorti de Sébastopol en laissant la ville à la garde des marins de la flotte.

Todleben était l’inspirateur de tous ces grands travaux ; non content d’en concevoir le plan, il en surveillait l’exécution en personne. On raconte que durant ces quelques jours d’immense activité il n’écrivit rien, et, bien plus, qu’il n’ouvrit aucune lettre et ne lut aucun rapport. Il aimait mieux voir de ses propres yeux, commander de vive voix. Plus tard, lorsque les assiégeans se furent définitivement établis sur le plateau de la Chersonèse et qu’ils observèrent avec leurs lunettes la marche des travaux de défense, ils aperçurent souvent un officier sur un cheval noir qui ne s’absentait guère des lignes russes et qui apparaissait tour à tour dans chaque batterie. Bien des fois les canons furent pointés sur ce cavalier qui semblait être l’homme le plus actif de la garnison, et jamais il ne fut atteint. Ce cavalier était Todleben, l’héroïque volontaire, l’infatigable défenseur de Sébastopol. Si ces préparatifs énergiques soutenaient le moral du soldat et lui inspiraient confiance pour la lutte imminente, le commandant en chef ne se faisait aucune illusion sur l’efficacité de ces ouvrages. Kornilof écrivait en effet dans son journal à la date du 28 : « Cependant l’ennemi avance sur Sébastopol ; il y a trois ou quatre endroits par lesquels il passerait sans peine, car nous n’avons que peu de défenseurs. Que le ciel nous bénisse et nous protège ! »

L’armée anglo-française, qui avait pris possession de Balaclava le 25 septembre, était encore immobile dans son camp le 29. On avait vu des officiers pousser des reconnaissances jusqu’au pied des bastions ; mais rien n’indiquait que les alliés fussent résolus à l’attaque immédiate que l’on redoutait avec tant de raison. Déjà l’aspect de la place était tout autre après quatre jours de travaux. Les assiégeans se sont plu à reconnaître que les Russes montrèrent une aptitude merveilleuse à couvrir Sébastopol de retranchemens improvisés. Ce n’est pas seulement au colonel Todleben qu’il en faut rapporter l’honneur, c’est encore aux milliers d’ouvriers que renfermait l’arsenal au moment de l’invasion. Au sud-ouest, le terrain favorisait la défense, on n’avait presque rien fait ; au sud-est, c’est-à-dire en avant du faubourg de Karabel, on avait accumulé les travaux. Les ouvrages ébauchés jadis avaient été renforcés, améliorés et étendus ; de puissantes batteries armées avec les plus gros canons de la flotte apparaissaient maintenant entre les anciens bastions. La tour Malakof, que l’on devinait devoir être le pivot des opérations d’attaque et de défense, avait été protégée par un rempart en terre. Un pont flottant unissait le faubourg à la ville ; les hôpitaux étaient prêts à recevoir les blessés. En définitive pourtant, tous ces travaux ne réussissaient pas à transformer la ville en une place fermée. Sébastopol n’était encore que ce que les ingénieurs militaires appellent une position retranchée. Or, s’il est vrai qu’une faible garnison est capable de résister quelques semaines dans une place fermée où l’ennemi ne peut entrer qu’après avoir fait brèche au mur d’enceinte, il n’est pas moins incontestable que dans une position retranchée il faut une armée pour résister à une armée ; il y avait 25,000 hommes à Sébastopol, presque tous marins de la flotte, et en face 60,000 assiégeans, excellens soldats qu’une première victoire avait enhardis. Dans le cas d’une attaque immédiate, les assiégés avaient conscience de leur infériorité ; tout au plus pouvaient-ils se promettre de vendre chèrement leur vie.

Il y avait bien, il est vrai, l’armée de terre, qui s’était retirée vers Simphéropol ; mais on fut plusieurs jours sans en entendre parler. Enfin, le 30 septembre au matin, l’avant-garde de cette armée apparut sur la rive nord de la rade, et dans la journée Menchikof arriva lui-même à la Severnaïa. L’ennemi s’étant cantonné autour de Balaclava, les Russes redevenaient maîtres sans coup férir du terrain compris entre la Belbec et la Tchernaïa. Néanmoins le prince n’avait pas renoncé à son plan de tenir la campagne sur les flancs de l’armée assiégeante et d’abandonner à eux-mêmes les marins enfermés dans Sébastopol. Il ne s’était rapproché de la place que pour reprendre ses gros bagages, que dans sa retraite précipitée il avait laissés derrière lui. S’il n’osa blâmer Kornilof d’avoir accepté, sous l’empire de circonstances imprévues, la dictature que ses compagnons d’armes lui avaient conférée, au moins ne confirma-t-il pas cette mesure en termes explicites. Dès qu’il eut fait connaître sa détermination de s’éloigner encore, Kornilof lui répliqua nettement : « S’il en est ainsi, dites adieu à Sébastopol. Au premier assaut, les alliés nous écraseront. » Le prince répondit à cela qu’il convoquerait un conseil de guerre. On ne sait si les membres du conseil auraient été aussi complaisans cette fois que lorsqu’il s’était agi d’immerger les vaisseaux au milieu de la rade. Qu’il ait été touché du sort de tant de braves marins qui se dévouaient pour défendre le grand arsenal de la Russie ou qu’il ait redouté les reproches du tsar et le blâme de l’histoire, Menchikof avait changé d’avis après quelques heures de réflexion. Le lendemain, quatorze bataillons de l’armée de terre furent introduits dans la ville ; peu de jours après, la garnison reçut encore un renfort de quelques milliers de soldats, de sorte qu’au 6 octobre il y avait dans Sébastopol 38,000 hommes. Ces troupes, pourvues de ressources matérielles presque illimitées, suffisaient à la rigueur pour repousser un assaut ; bien qu’en certains points l’ennemi n’eût encore rencontré qu’une faible résistance, la situation n’était plus désespérée comme elle l’avait été depuis quinze jours. Les alliés avaient négligé l’occasion d’enlever Sébastopol, la place cessait enfin d’être à leur merci.

Cependant Menchikof s’était remis en campagne avec une armée plus nombreuse et mieux équipée qu’auparavant, car il avait rallié les régimens qui se tenaient en réserve au nord de la Crimée. Au lieu de se retirer, comme la première fois, au-delà de la Katcha, il prit position dans la vallée de la Tchernaïa, dont les flancs escarpés lui offraient en arrière, s’il était besoin, une retraite presque inaccessible. Rassemblée sur le plateau de la Chersonèse, l’armée anglo-française semblait renoncer pour le moment à investir la place, et se trouvait hors d’état de couper les communications entre la Severnaïa et l’intérieur de la Russie. Les défenseurs de Sébastopol avaient tout avantage à traîner la guerre en longueur. Leur plus cher espoir était de voir les alliés renoncer à une attaque immédiate et entreprendre un siège régulier. Ils eurent cette satisfaction après quelques jours d’attente. Le 10 octobre, au lever du soleil, on aperçut en face du bastion du Mât les lignes de tranchées que les Français avaient ouvertes durant la nuit. Il y eut ce jour-là grande joie dans Sébastopol ; on se disait déjà que la ville était sauvée.

Avant de raconter ce qui avait amené les alliés à cette résolution imprudente de transformer en siège de longue durée une expédition que les deux gouvernemens avaient envisagée, tout semble l’indiquer, comme un coup de main hardi, il convient d’éclaircir le rôle peu louable que les récits attribuent au prince Menchikof. On a vu ce général en chef quitter à la hâte Sébastopol quatre jours après la bataille de l’Aima, dès que l’ennemi arrive, et ne revenir la semaine d’après que pour s’éloigner aussitôt. On l’a vu sacrifier la flotte sans combat, de propos délibéré, abandonner la place à la seule garde des matelots débarqués sans même y organiser un commandement régulier, et ne céder à la garnison les renforts dont elle avait le plus urgent besoin que sur les vives instances de Kornilof. Il craint de ne pouvoir défendre Sébastopol, et il éloigne l’armée qui couvrait la place. Pour conserver la Crimée au tsar, il expose à un péril imminent le grand arsenal qui était l’endroit le plus précieux de cette province. Il agit comme un médecin qui sacrifierait le cœur d’un malade pour sauver son corps. Y a-t-il eu de sa part faiblesse, crainte, impéritie ?

Le général de Todleben, dont le témoignage ne saurait être suspect après les grandes choses qu’il a accomplies, s’est chargé de justifier Menchikof. Voici comment il explique les mouvemens de l’armée de terre. Dès que les alliés vinrent camper en vue des fortifications du côté nord, la position du prince était très menacée. Les ouvrages de la Severnaïa ne pouvaient tenir contre une attaque énergique conduite avec tous les moyens dont l’armée d’invasion disposait ; les Russes, entassés de l’autre côté de la rade, étaient hors d’état de défendre commodément le faubourg, d’autant plus qu’ils devaient s’attendre à une attaque simultanée vers l’embouchure de la Tchernaïa. Il ne faut pas perdre de vue que l’ennemi était supérieur par le nombre, qu’il avait en outre l’ascendant que donne une première victoire. Tous les avantages étaient donc de son côté, et, s’il eût obtenu un nouveau succès, ce n’était pas seulement la ville et la flotte, c’était encore l’armée de terre qui était perdue. D’autre part, les troupes de Menchikof étaient bien démoralisées, puisque l’on n’avait pu les rallier derrière la Katcha ou derrière la Belbec, dont les coteaux escarpés se prêtaient à une défense vigoureuse mieux encore que ceux de l’Aima. Enfin les Russes avaient éprouvé des pertes considérables, surtout en officiers. Les cadres, déjà trop faibles au début de la campagne, avaient perdu toute consistance. Pour effacer l’impression défavorable de cette semaine néfaste, il était nécessaire d’éloigner les troupes de Sébastopol et de ne les y ramener que soutenues par de nombreux renforts. Au reste cette marche en arrière ne devait pas être sans influence sur les opérations stratégiques des alliés, et en effet il arriva qu’ils furent obligés de se tenir sans cesse sur leurs gardes par crainte de cette aimée de secours qui pouvait d’un moment à l’autre leur tomber sur le flanc. Tous ces argumens ont leur valeur ; mais qu’aurait-on pensé de Menchikof, si l’armée anglo-française avait attaqué et pris Sébastopol, comme cela lui était possible, tandis que les troupes russes étaient campées sur la route de Simphéropol ?


II

Revenons aux opérations des alliés. On sait bien ce qu’étaient les chefs de l’armée française ; tous dans la force de l’âge, ils avaient acquis, soit comme généraux en Afrique, soit comme amiraux dans des expéditions lointaines, une réputation dont le moindre soldat connaissait le fort et le faible. Ils étaient avant tout des hommes d’action, dépourvus, il est vrai, de l’expérience des grandes guerres, auxquelles nul d’entre eux n’avait eu l’occasion de prendre part, mais habitués à la vie des camps et rompus aux exercices militaires. Les Anglais avaient à leur tète des hommes d’une autre nature. On serait tenté de croire que la conquête de l’Inde a été une école pour leur armée de même que pour la nôtre la conquête de l’Algérie ; il n’en est rien. Les troupes de l’Inde étaient à la solde de la compagnie : les officiers qui en faisaient partie n’étaient admis dans les cadres de la métropole que par exception et avec un grade inférieur. Il n’y avait guère en Angleterre que des soldats qui n’avaient jamais paru sur un champ de bataille, et des généraux d’un âge avancé qui dataient leur service actif du temps du premier empire. Le commandant en chef, lord Raglan, avait soixante-six ans ; il comptait alors juste cinquante ans de service militaire. Officier de l’état-major de sir Arthur Wellesley au début de sa carrière, il avait accompagné ce général dans toutes les guerres de la Péninsule. A Waterloo, un boulet lui avait enlevé le bras droit, puis la paix l’avait transformé en secrétaire d’ambassade. Attaché à la fortune du duc de Wellington, dont il était devenu le neveu par alliance, il s’était mêlé tour à tour aux affaires militaires ou politiques dont cet homme d’état avait la direction. Peut-être dans une telle carrière et sous un tel chef était-il devenu plutôt administrateur ou diplomate qu’homme de guerre ; au moins est-il permis de supposer qu’il y avait pris l’esprit ponctuel et méthodique que donne à un militaire en temps de paix l’observation exacte des règlemens. On s’accorde assez volontiers à reconnaître que cette disposition d’esprit convient peu au général d’une armée en campagne, où l’uniformité ne sert guère, où l’imprévu a la part du lion. Au reste l’âge n’avait en rien affaibli ses facultés. Froid, mais affable, s’exprimant avec facilité en français aussi bien qu’en anglais, préparé par un long usage du monde aux relations délicates qui devaient s’établir entre deux généraux alliés et indépendans, il se tenait à cheval avec aisance au besoin une journée entière, et la manche flottante de son habit ne permettait pas d’oublier qu’il avait jadis vu de près les dangers de la bataille.

Les Anglais semblaient convaincus à cette époque que l’on ne pouvait être un bon officier qu’à la condition d’avoir été l’élève de Wellington. Sir John Burgoyne, qui était à la tête des ingénieurs militaires, avait, comme lord Raglan, fait les guerres de la Péninsule sous les ordres du grand capitaine anglais : mais il avait été plus fidèle à la carrière des armes que lord Raglan. En Sicile, en Égypte, en Suède, en Espagne, il avait paru partout où l’Angleterre envoyait des armées au commencement de ce siècle. Il avant figuré à Torres-Vedras, à Badajoz, à Burgos, à Saint-Sébastien, où il dirigeait UN MOIS DEVANT SEBASTOPOL. Ait) les travaux de siège. Il n’était pas resté inactif lorsque la paix fut rétablie, car il avait été des expéditions de la Nouvelle-Orléans et du Portugal en 1827. C’était un maître dans l’art de l’ingénieur ; quoiqu’il eût été rarement heureux dans les opérations auxquelles il avait pris une part décisive, sa réputation n’en avait pas souffert. Homme ardent et résolu, il voyait clair et raisonnait juste, personne ne doutait qu’il n’eût supporté avec avantage le lourd fardeau d’un commandement en chef ; mais, l’aîné de lord Raglan, lui aussi il était appesanti par les années.

A la tète de la flotte se trouvait l’amiral Dundas, encore un vieillard, investi d’un commandement indépendant de celui que lord Raglan exerçait sur les troupes de terre. Retiré du service actif depuis plus de vingt ans, il avait consacré aux luttes parlementaires les dernières années de sa vie. Entre Dundas et Raglan, les souvenirs de la vie politique élevaient une barrière que les soucis quotidiens d’un danger commun ne pouvaient abaisser. Le premier était whig, comme lord Melbourne, qui avait été son chef au ministère ; le second était tory, comme le duc de Wellington, dont il avait été l’ami et le confident. Le contre-amiral, sir Edmund Lyons, était l’un des vainqueurs de Navarin ; mais depuis 1835 il avait quitté la marine pour la diplomatie. Longtemps ambassadeur à Athènes, lorsqu’il fut rappelé au service sur l’escadre de la Méditerranée, à l’âge de soixante-quatre ans, il se recommandait plutôt par une connaissance approfondie de la question d’Orient que par l’éclat de ses campagnes militaires, que le temps avait un peu effacé. Une intime amitié et la communauté des idées politiques le rapprochaient du général en chef. Lord Raglan discutait familièrement avec sir Edmund Lyons les événemens de la guerre, tandis qu’il n’avait avec Dundas que de rares et cérémonieuses entrevues. En réalité pourtant, c’était Dundas et non Lyons qui exerçait le commandement suprême sur la flotte.

Les généraux divisionnaires ne se distinguaient guère de ceux dont il vient d’être question, si ce n’est par une moindre notoriété. Le général Airey, chef d’état-major général, n’avait jamais fait campagne ; un peu plus jeune que les précédens, il avait reçu sa première commission d’enseigne en 1821 ; toute sa carrière s’était écoulée au milieu des devoirs monotones de la vie de garnison, sauf quatre on cinq années pendant lesquelles il avait été colon au Canada. D’autres, sir de Lacy Evans, sir George Brown, sir George Cathcart, étaient des soldats des guerres du premier empire, des élèves de Wellington, comme tous ces vieux militaires aimaient à s’entendre appeler. Le seul homme jeune était le duc de Cambridge, cousin de la reine, homme de talent sans contredit, mais parvenu par la faveur royale plutôt que par les services rendus. Le seul officier que l’on pût comparer à nos généraux d’Afrique était encore un vieillard, sir Colin Campbell, qui avait aussi débuté en Espagne en 1808. Seulement, au lieu de rester en Angleterre après la paix, il avait servi aux Indes-Occidentales, dans la guerre de Chine en 1842, puis dans l’Inde ; il commandait une division dans la campagne des Sikhs, en 1846, à la sanglante bataille de Chillianwalla. De retour en Europe, il s’était retrouvé simple colonel après quarante-quatre années de brillans services, et il était venu en Crimée, lui militaire plein d’expérience et général renommé, sans autre grade que celui de brigadier-général. Voilà quels étaient les chefs de l’infanterie anglaise. Quant aux généraux de cavalerie, leur biographie sera plus courte encore ; ils étaient trois devant Sébastopol, et aucun des trois n’avait encore assisté à une bataille. On en vit la preuve un mois plus tard au combat de Balaclava. Nous n’en dominerons qu’un, lord Cardigan, qui se fit en cette journée une réputation singulièrement contestée par M. Kinglake. Entré dans la carrière des armes à un âge où c’est plutôt l’habitude d’en sortir, lord Cardigan était, à vingt-sept ans, cornette dans un régiment de cavalerie en même temps que membre de la chambre des communes ; il se partageait, dit-on, avec une égale ardeur entre ses deux professions. Sept ans après, on le vit lieutenant-colonel, mais toujours en Angleterre. Duelliste heureux, sportsman consommé, il se distinguait plus dans les exercices athlétiques que dans les luttes oratoires, et néanmoins il savait à l’occasion se défendre avec la parole aussi bien qu’avec l’épée. M. Kinglake, qui a une rancune contre lord Cardigan, prétend que le premier docteur en théologie venu que l’on aurait mis à cheval aurait été plus capable que lui de commander une charge de cavalerie. Quoiqu’il en soit, ce bouillant général avait obtenu, à l’âge de cinquante-sept ans, le commandement qu’il avait désiré toute sa vie. Il était en Crimée à la tête d’une brigade ; mais, original jusqu’au bout, il s’affranchissait des ennuis, sinon des périls de la campagne. Tandis que les généraux divisionnaires et le général en chef lui-même étaient soumis sur le plateau de la Chersonèse à toutes les privations de la vie des camps, lord Cardigan se retirait chaque soir sur son yacht, à l’ancre dans le port de Balaclava ; il s’y était installé avec tout le comfort d’une maison bien tenue sans oublier même un cuisinier français.

En somme, l’armée anglaise, composée en grande partie de mercenaires, comme personne ne l’ignore, alimentée et ravitaillée par une administration surannée, bien dressée en temps de paix aux exercices régimentaires qui font bon effet dans une revue, mais dépourvue de l’expérience autrement efficace que l’on acquiert dans les camps par de grandes manœuvres stratégiques, l’armée anglaise avait encore le désavantage d’obéir à un cénacle de vieillards. Les opérations auxquelles elle prenait part devaient être mûrement réfléchies, soigneusement étudiées. Il y avait dans ses mouvemens quelque chose de circonspect et de judicieux qu’un homme de loi, tel qu’est M. Kinglake, trouve aisé de justifier ; mais la fougue de nos généraux, l’impétuosité de nos soldats, ne s’en arrangeaient guère. Si l’on tient compte de la composition des états-majors, est-il bien difficile de s’expliquer cette sorte d’incompatibilité morale qui, malgré la bravoure déployée de part et d’autre, apparut dès le principe entre les généraux des deux armées ? Quand nous accusions les Anglais d’être trop lents dans leurs marches, ils nous reprochaient d’être trop aventureux dans nos mouvemens. L’esprit obscurci par trop de partialité en faveur de ses compatriotes, M. Kinglake n’a pas su voir que, s’il y avait plus de maturité chez les officiers supérieurs de sa nation, il y avait au moins plus de qualités militaires chez les nôtres. C’est pourtant une distinction importante que les historiens futurs de la guerre de Crimée ne devront pas oublier.

Quatre jours après la bataille de l’Aima, l’armée alliée campait dans la vallée de la Belbec, à 10 ou 12 kilomètres de Sébastopol. Il était temps de prendre une décision sur la conduite ultérieure de la campagne. Attaquerait-on la ville par le nord malgré les travaux de défense d’assez bonne apparence que Todleben y avait accumulés depuis dix jours ? Ferait-on le tour de la place de façon à l’aborder par le côté sud, qui devait être dégarni ? — Dans le premier cas, on risquait d’être séparé de la flotte, que le premier coup de vent éloignerait du littoral faute d’abri, et d’ailleurs il n’était pas bien clair que la prise du faubourg de la Severnaïa dût entraîner la reddition de Sébastopol. Dans le second cas, il fallait s’exposer à une marche de flanc en présence d’un ennemi que l’on devait supposer être sur ses gardes. Il paraît certain que le plan primitif du maréchal de Saint-Arnaud était d’attaquer la Severnaïa en même temps que la flotte pénétrerait dans la rade ; mais l’estacade que les Russes avaient établie en travers de la passe en y noyant leurs navires était un obstacle à l’exécution de ce projet. Au surplus, Saint-Arnaud était abattu par les souffrances physiques. Du côté des Anglais, lord Raglan réservait son opinion personnelle avec une discrétion qui eût mieux convenu à un diplomate qu’à un généralissime. Quant à sir John Burgoyne, le conseiller naturel du général anglais en cette circonstance, il s’était prononcé sans hésitation pour l’attaque par le sud. Le mouvement tournant fut donc résolu, et commença ce jour même. L’armée entière se mit à défiler par des sentiers à peine tracés ou même à travers les champs et les bois dans la direction de Balaclava. Chevaux, fantassins, artillerie et équipages, tout s’engagea, sans autre guide que la boussole, sur un terrain dont les états-majors ne possédaient que des cartes imparfaites. On ignorait ce qu’était devenue l’armée du prince Menehikof ; on supposait probablement qu’elle se réorganisait à l’abri des forts de la ville. Or il advint par un singulier hasard que cette armée était sortie la veille de Sébastopol par la route qui conduit à Siniphéropol. L’avant-garde de l’année anglaise, que lord Raglan conduisait en personne, tomba à l’improviste sur l’arrière-garde de Menehikof. Celui-ci, quoi aurait, du connaître le pays à merveille, qui avait d’ailleurs assez de cosaques pour s’éclairer, ne soupçonna pas la marche que ses ennemis étaient en train d’exécuter. S’il avait ramené en arrière une partie de ses troupes et qu’il eût chargé avec vigueur, il surprenait les alliés dans le désordre inévitable d’une opération hasardeuse. Il me ; les aurait pas détruits, il est vrai ; il aurait pu du moins leur faire beaucoup de prisonniers, jeter le trouble dans leurs rangs et peut-être même les couper en deux, ce qui, en l’absence de la Hotte, eût bien compromis la situation.

Enfin le 27 septembre cette marche imprudente était accomplie. Les Anglais s’étaient remis à Balaclava en communication avec leur flotte ; les Français campaient sur le plateau de la Chersonèse et se ravitaillaient par la rade de Kamiesch. On sait maintenant en quelle perplexité se trouvaient les défenseurs de la ville, que Menehikof avait abandonnés depuis deux jours, quelles craintes ils éprouvaient à la pensée qu’une attaque était imminente. Quand on connaît l’état dans lequel Sébastopol se trouvait à cette époque, on se demande quelle cause empêchait les alliés de saisir par un coup de main hardi la proie qu’ils convoitaient. Dans le camp des alliés, on délibérait ; on se demandait ce qui était préférable de donner l’assaut immédiat ou d’entreprendre le siège de la place.. Sir Edmund Lyons. Pressait vivement lord Raglan d’attaquer sans plus de retard. Sir John Burgoyne déclarait au contraire qu’il était plus sage de faire un siège régulier. Donner l’assaut, avant d’avoir éteint les batteries ennemies au moyen des grosses pièces d’artillerie, c’était, au dire de ce dernier, s’exposer aux risques les plus graves. D’abord on courait le danger d’être pris à revers par l’armée de secours du prince Menchikof et jeté à la mer ; puis, à lancer les troupes sur un terrain nu que balayait le feu de la place, on était presque sûr de perdre 500 hommes avant d’arriver au pied des batteries russes. Or les généraux alliés ne croyaient pas alors que la prise de Sébastopol dût s’acheter par un si grand sacrifice. Enfin ils s’exagéraient encore la force de résistance que la ville pouvait leur opposer, ce qui était à coup sûr la plus excusable de leurs erreurs, puisqu’ils n’avaient aucun moyen sûr d’être exactement renseignés sur ce qui se passait du coté de l’ennemi.

Saisit-Arnaud, vaincu par la maladie, venait de s’embarquer pour retourner à Constantinople. Investi de la veille du commandement en chef, le général Canrobert ne se sentait pas l’audace de vaincre les irrésolutions de l’état-major anglais. M. Kinglake affirme, il est vrai, que l’avis personnel de lord Raglan était favorable à une attaque immédiate ; mais il n’en donne pas, suivant nous, la preuve décisive. Il paraît infiniment plus probable que le caractère prudent et formaliste du chef.de l’armée anglaise devait se laisser conduire sur une question de ce genre par la vieille expérience de sir John Burgoyne.

On se résolut donc à débarquer le matériel de siège que la flotte avait amené à Balaclava. Le plus grave inconvénient du plan adopté était la perte de temps considérable qui devait en résulter. Le mois d’octobre commençait ; quoique le ciel fût encore beau, il n’était pas permis aux généraux alliés d’ignorer que l’hiver sévit en Crimée avec une rigueur extrême. Seulement ils se faisaient encore illusion sur la durée probable du siège. A les en croire, il ne fallait qu’une semaine ou deux pour dresser les batteries, éteindre le feu de la place et donner l’assaut définitif. La pénurie des moyens de transport fut d’abord un sérieux obstacle, car on ne possédait que très peu de voitures et de chevaux. De Kamiesch au camp français, la distance était courte, et d’ailleurs nos soldats eux-mêmes, à défaut d’animaux de trait, s’attelaient avec un joyeux entrain aux affûts et aux canons qu’il fallait amener en ligne. Les fantassins anglais se prêtaient moins volontiers à ces manœuvres pénibles. Heureusement pour eux, les matelots de la flotte leur vinrent en aide. Après une dizaine de jours d’efforts surhumains, les Français étaient prêts à dresser leurs batteries de siège. En effet, dans la nuit du 9 au 10 octobre, les soldats, guidés par les officiers du génie, ouvrirent la tranchée sur la crête du Mont-Rodolphe, au sud-ouest et à 1,000 mètres environ des ouvrages russes. Les Anglais n’osèrent pas s’approcher si près à découvert. Leurs premiers travaux fuient entamés à 1,300 ou 1,400 mètres en avant des batteries ennemies. On espérait encore qu’il serait inutile de conduire les opérations avec la lenteur classique des sièges ordinaires. On n’avait en face de soi que des ouvrages en terre. Nous avons dit plus haut que les Russes suivaient de l’œil ces travaux sans se décourager, et que l’ouverture de la tranchée leur avait inspiré plus d’espoir que de crainte. Menchikof était revenu à Sébastopol et leur avait laissé des troupes, lis étaient désormais en communication constante avec le cœur de la Russie, car il était bien évident que l’armée assaillante n’était pas assez nombreuse pour investir la place. Ils n’étaient plus, comme au début de l’invasion, les défenseurs d’une ville isolée ; ils se sentaient maintenant les soldats d’avant-garde d’une lutte gigantesque où l’empire du tsar tout entier allait résister aux efforts combinés de la France et de l’Angleterre, deux puissances redoutables sans doute, mais qu’une immense distance séparait du théâtre de la guerre.

L’attaque, si longtemps différée, avait enfin été fixée au 17 octobre. Depuis un mois que les alliés étaient en Crimée, la force respective des deux armées belligérantes avait bien changé. La garnison de Sébastopol surpassait en nombre les troupes qui en faisaient le siège ; l’armée de secours, sous les ordres de Menchikof. était supérieure aux deux ou trois divisions anglo-françaises qui couvraient les attaques. D’un côté, il y avait les ressources infinies d’un arsenal de premier ordre, de l’autre on ne possédait que les approvisionnemens débarqués par la flotte au jour le jour. Nous ne voudrions pas mettre en parallèle les généraux qui dirigeaient de part et d’autre les opérations ; la question serait trop délicate à traiter, et peut-être est-elle encore obscure. Néanmoins il faut convenir que Todleben, soit par talent inné, soit par connaissance des lieux, s’était montré plus habile ingénieur que ses adversaires, et qu’il avait placé ses batteries de manière à causer plus de dégâts aux alliés que les batteries de ceux-ci ne devaient en faire éprouver aux défenseurs de la ville.

Les alliés avaient grande confiance dans la puissance de leur artillerie aussi bien que dans la valeur de leurs troupes. Ils espéraient éteindre, après une canonnade de quelques heures, le feu de la place, enlever alors d’assaut le redan et le bastion du Mât, dont les batteries russes n’auraient plus couvert les approches ; une fois la ligne ennemie entamée, ils se disaient que la garnison n’offrirait pas à leurs colonnes d’assaut une résistance insurmontable. Sur ce dernier point, ils étaient dans le vrai plus peut-être qu’ils ne le soupçonnaient eux-mêmes. Nous savons en effet que la garnison se composait en majeure partie de marins qui ne pouvaient avoir sur terre la solidité de bonnes troupes d’infanterie, et que d’ailleurs la conformation du sol, découpé par de nombreux ravins, était un obstacle à ce que des forces suffisantes fussent réunies à temps sur le point le plus menacé. Quant à l’armement des batteries russes que Todleben avait élevées en avant de la place, les généraux anglo-français n’avaient pas apprécié à une juste valeur les ressources considérables que leurs adversaires étaient à même de tirer de leur flotte. Ils avaient mis en ligne 126 canons, tandis que les Russes en comptaient 341, dont 118 au moins portaient directement sur les travaux de siège. Encore ne compte-t-on pas dans cette évaluation les canons des vaisseaux embossés dans la rade de façon à battre les chemins par lesquels les assaillans pouvaient se précipiter sur la ville. De plus encore, les pièces russes appartenaient en partie à la marine, et étaient par conséquent d’un calibre supérieur.

Au lever du soleil, les Russes s’aperçurent que les embrasures des batteries ennemies étaient démasquées, signe certain d’une attaque imminente. Les alliés ouvrirent le feu d’abord par quelques coups isolés, puis la lutte s’engagea depuis Malakof jusqu’au bastion central. Les tambours battirent le rappel dans l’enceinte de Sébastopol. La garnison fut vite sur pied et en mesure de répondre au feu terrible des assiégeans. C’était un feu roulant sur toute la ligne d’attaque. Par instans, au-dessus du bruit colossal d’une telle lutte résonnaient des salves plus bruyantes encore. Cela provenait des batteries russes servies par les matelots de la flotte. Ces hommes, mis à terre, y conservaient les habitudes du bord. Les parapets s’appelaient des bastingages, les embrasures des sabords ; ils étaient conduits par le sifflet des contre-maîtres, et au lieu de tirer chaque coup de canon à son tour après avoir pointé avec soin, ils mettaient le feu à toutes les pièces d’une batterie en même temps, d’une seule bordée. Todleben le leur reprochait ; mais Kornilof, qui connaissait mieux les usages de la marine, les laissait faire, d’autant plus que les munitions étaient inépuisables, et que l’on espérait écraser l’armée assaillante sous la plus grande masse de projectiles possible.

La canonnade continuait avec une énergie soutenue, sans qu’il y eût encore d’avantage marqué d’aucun côté. Réparer à la hâte les dégâts causés par le feu de l’ennemi, éteindre l’incendie que les obus allumaient en tombant sur les gabions et les fascines des revêtemens, remettre en batterie les canons dont un boulet venait de briser l’affût, écarter les morts et enlever les blessés, tel était le travail incessant des Russes, aussi bien que des Anglais et des Français. Seulement, du côté de la ville, les préoccupations étaient plus vives, parce qu’en outre des incidens de la lutte présente on s’attendait à voir les colonnes d’assaut s’avancer. Au milieu des nuages d’épaisse fumée qui enveloppaient chaque batterie, les artilleurs russes s’imaginaient à chaque instant apercevoir à quelques pas devant eux des hommes avec la baïonnette au bout du fusil. Quoique le temps fût clair et le ciel découvert, le soleil lui-même ne se laissait plus voir que par des rayons à moitié éteints et de couleur rouge, qui éclairaient d’un jour sinistre cette scène d’épouvantable carnage.

Lé prince Menchikof était alors dans le faubourg de la Severnaïa avec la plus grande partie de son armée. Il traversa la rade dans la matinée et fit une courte visite aux batteries de Sébastopol. C’était toujours entre ses mains que reposait l’autorité suprême, aussi bien sur les marins que sur les soldats de la garnison. Cependant il ne jugea pas à propos de rester dans la place. L’aspect du champ de bataille n’était rien moins que rassurant, car au premier coup d’œil on voyait mieux les dommages qu’on avait éprouvés que ceux que l’on avait infligés à l’ennemi. Peut-être se dit-il cette fois, comme après la bataille de l’Alma, que la ville était perdue sans ressource, et qu’il n’avait d’autre devoir que de sauver son armée au dépens de Sébastopol. Il se fit reconduire sur la rive nord de la rade, afin d’attendre à distance le résultat de la journée, Kornilof restait donc encore le dictateur de Sébastopol. A ce titre, il eût dû se tenir au centre de la place, dans l’édifice où il avait établi sa demeure et d’où la vue s’étendait sur l’ensemble de la ligue d’attaque. De là il pouvait être mis au courant des incidens de la lutte par ses aides-de-camp et lancer ses réserves au moment voulu vers les endroits les plus faibles ; mais Kornilof comprenait que le plus important à cette heure décisive était de soutenir l’enthousiasme des défenseurs de la ville, et que sa présence aurait pour effet de relever le courage de tous, soldats et matelots. Aussitôt que la canonnade eut commencé, il se rendit sans perdre un instant au bastion du Mât, contre lequel convergeait le tir des batteries françaises ; debout sur les banquettes, sans abri contre la mitraille, il cherchait à deviner à travers la fumée l’effet que l’artillerie russe produisait sur les retranchemens de l’ennemi ; un peu plus tard, il visitait de même la batterie qui avait été construite en avant de la tour Malakof. Cette tour avait été le point de mire des artilleurs anglais ; il avait fallu abandonner les canons établis sur la plate-forme supérieure, car les hommes n’y pouvaient plus tenir. Le feu était alors très vif. Au moment où il s’éloignait de cet endroit, préservé jusqu’alors par miracle au milieu des dangers qu’il avait affrontés, un boulet l’atteignit au haut de la cuisse. Il tomba sans connaissance entre les bras des officiers qui l’entouraient. On se hâta de le descendre vers la ville ; mais les secours étaient inutiles : peu après il avait cessé de vivre, ayant eu toutefois la consolation d’apprendre avant de mourir que les batteries françaises avaient cessé leur feu, et que pour ce jour du moins Sébastopol était sauvé.

On sait en effet quel redoutable accident était survenu du côté des Français sur le Mont-Rodolphe. Vers dix heures, un obus lancé par l’un des forts de Sébastopol avait fait sauter le magasin d’une batterie. L’explosion avait été terrible, non moins par les dégâts qui en étaient résultés que par la fâcheuse impression produite sur l’esprit des assiégeans. Cette batterie, quoique les canons fussent restés intacts et que les palissades mêmes eussent éprouvé peu de dommages, se trouvait réduite au silence faute de défenseurs. Si solide que soit le moral des soldats, ce n’est pas sans émotion qu’ils voient une centaine des leurs périr d’un seul coup. Peu de temps après, un caisson de munitions fit encore explosion d’un autre côté. Ce double événement avait déterminé le général Canrobert à suspendre l’attaque. Quant aux Anglais, leurs batteries, situées plus loin du corps de place, avaient été soumises à une épreuve moins rude ; mais, réduites à leurs seules forces, elles ne pouvaient continuer le feu avec un avantage décisif.

Au lendemain de cette tentative, les alliés s’avouèrent enfin que Sébastopol était à l’abri d’un coup de main. Avec cette journée du 17 octobre s’arrête la première période de l’invasion de la Crimée. La guerre de tranchée allait commencer ; en même temps les généraux anglo-français apprenaient par des renseignemens certains à quelles dures épreuves leurs troupes seraient soumises pendant l’hiver, car c’eût été de l’aveuglement que d’espérer encore en finir avant la mauvaise saison. Eurent-ils bien conscience dès ce moment de la longue résistance que Sébastopol devait leur offrir ? Il est permis d’en douter, ou, s’ils le surent, ils n’insistèrent pas assez auprès de leurs gouvernemens respectifs pour l’envoi immédiat et rapide des objets de campement que les circonstances exigeaient. Nous nous étonnerons un peu que M. Kinglake ne blâme pas plus sévèrement qu’il ne le fait en cette occasion la négligence de l’administration anglaise. Personne n’ignore à quel point nos alliés souffrirent du froid et des privations sur le plateau de la Chersonèse pendant l’hiver de 1854 à 1855 ; or les ministres de la Grande-Bretagne ne pouvaient guère excuser leur imprévoyance, puisque lord Raglan leur écrivait, à la date du 18 octobre : « Il faut nous attendre à de l’humidité et à des froids excèssifs. Dans l’un et l’autre cas, nos troupes ne peuvent rester sous la tente, quand même elles seraient abondamment fournies de bois ; mais le pays ne fournit pas assez de combustible pour faire cuire les alimens. » Il sera curieux de voir de quelle façon, dans la suite de son récit, la partialité patriotique de M. Kinglake s’y prendra pour expliquer l’anéantissement presque complet de l’armée anglaise, tandis que les Français résistaient avec une fermeté admirable aux mêmes épreuves et aux mêmes dangers.

L’histoire de l’invasion de la Crimée par M. Kinglake est écrite, il faut bien le répéter, sous l’empire de préventions excessives dont le but varie, ce qui est le plus curieux, d’un volume à l’autre. Dans les deux premiers volumes, il développe contre les institutions de l’empire français une thèse historique qu’il eût été peut-être de meilleur goût de ne pas associer aux événemens d’une époque pendant laquelle l’alliance anglo-française accomplit de grandes choses. Les attaques qu’il dirige contre le gouvernement impérial d’alors, si elles étaient prises à la lettre, rejailliraient plus qu’il ne le veut sur le gouvernement de son propre pays. Il y eut en 1854 entre les deux nations, depuis longtemps rivales, une étroite solidarité dont la postérité fera grand honneur aux hommes d’état de notre temps. Or cette union, s’il fallait en croire M. Kinglake, les ministres de la Grande-Bretagne l’auraient subie plus que désirée : c’est en vérité leur faire un triste compliment. Le quatrième volume se compose presque en entier du récit de la bataille de Balaclava, simple épisode, un peu longuement décrit, où les Français ne figurèrent que par une charge de chasseurs d’Afrique conduite avec autant de vigueur que d’à-propos, tandis que la cavalerie légère des Anglais s’y faisait exterminer sous la direction assez malhabile de lord Cardigan. La façon singulière dont l’auteur dénigre ce général, tout en le louant avec emphase, est un modèle de panégyrique malveillant. Lord Cardigan est le héros malheureux de cette partie du récit. Quant au troisième volume, il semble avoir pour but de démontrer que les alliés, pendant le premier mois de leur séjour en Crimée, laissèrent échapper, par impéritie et contre l’avis de lord Raglan, l’occasion certaine de prendre Sébastopol. M. Kinglake leur reproche surtout trois fautes : d’être restés trop longtemps sur le champ de bataille de l’Alma, de n’avoir pas attaqué la place par le côté nord au lendemain de la victoire et de s’être attardés à construire des batteries sur le plateau de la Chersonèse, au lieu d’enlever d’assaut les retranchemens peu redoutables qu’ils avaient devant eux. Comme on doit s’y attendre, il rejette sur les généraux français la responsabilité de ces fautes.

Nous nous sommes efforcé de résumer fidèlement la situation telle qu’elle était aussi bien à l’intérieur de Sébastopol que dans le camp des alliés pendant cette première période du siège, et de ce récit il ne résulte pas, ce nous semble, que tant de fautes aient été commises. On en conclurait plutôt, selon toute apparence, que les opérations de la guerre furent conduites alors avec une sage audace. Eût-il été raisonnable de débarquer une armée de 50,000 hommes, avec ses bagages et ses immenses approvisionnemens, sur la côte escarpée qui s’étend au sud de la forteresse ? S’il n’y avait pas d’autre lieu de débarquement à choisir que la plage basse de Kalamita, pouvait-on se jeter sur Sébastopol, au lendemain de l’Alma, sans prendre le soin de relever et de rembarquer les blessés ? Devait-on attaquer les forts de la Severnaïa, quand on était exposé, en cas d’échec, à perdre l’appui de la flotte, que le moindre coup de vent aurait éloignée de la côte ? Et une fois arrivé sur le côté sud de la place, que seraient devenus les assiégeans, si la garnison avait obtenu sur eux le moindre avantage, et que Menchikof les eût attaqués par derrière avant qu’ils se fussent couverts par des ouvrages de contrevallation ? On ne risque rien à venir affirmer aujourd’hui que Sébastopol était incapable de résister dès le début de l’invasion à une attaque énergique ; mais, s’il était arrivé par malheur que cette attaque n’eût pas réussi et que les escadres anglo-françaises en fussent revenues avec de grosses avaries, le pavillon russe reparaissait avec avantage dans la Mer-Noire, et la situation des assiégeans devenait périlleuse. Il est certain, — et ceci suffît à justifier le général Canrobert et lord Raglan du reproche de timidité, — que la plupart des officiers-généraux, de même que les officiers du génie et de l’artillerie présens sur les lieux, opinèrent pour que l’assaut fût ajourné jusqu’après l’établissement des batteries de siège. Ce n’est pas tout : les états-majors étaient en réalité dépourvus d’informations exactes sur les ressources de l’ennemi. On le croyait sans doute hors d’état d’opposer une longue résistance, et c’est pour cette cause que la fausse nouvelle apportée par le Tartare fut admise avec tant de crédulité ; mais il est vrai aussi que nos troupes ne s’attendaient pas à rencontrer derrière les batteries de Sébastopol un homme de guerre d’une activité prodigieuse comme Todleben. Sous ce rapport, leur illusion fut longue à se dissiper, car au 17 octobre et même plusieurs mois après on voit nos généraux remettre une attaque au lendemain, avec la persuasion que le terrain sera encore dans le même état, et le lendemain, à l’aube du jour, ils aperçoivent des retranchemens, des fossés, des batteries, qui sont l’œuvre d’une seule nuit. Les Russes montrèrent en cette campagne une habileté à manier la terre qui fit la moitié du succès de leur longue résistance.

Après tout, il n’est personne qui croie que la prise de Sébastopol au mois de septembre 1854 eût été la fin de la guerre. Libre à M. Kinglake de supposer qu’après l’échec des Russes devant Silistrie et l’évacuation des principautés le tsar eût abandonné les projets séculaires de sa famille contre Constantinople, et que l’invasion de la Crimée n’est due qu’à l’amour des Français pour les combats ou à l’aveuglement des ministres anglais. La vérité, tel je qu’elle ressort des documens historiques, est que les puissances occidentales se coalisèrent dans le dessein d’obtenir de la Russie satisfaction sur les quatre points suivans : 1° abrogation de protectorat russe sur les principautés ; 2° liberté de la navigation des bouches du Danube ; 3° restriction de la force navale de la Russie dans la Mer-Noire ; 4° intervention simultanée des puissances chrétiennes en faveur des chrétiens sujets de la Porte. La conquête de Sébastopol ne donnait satisfaction aux alliés que sur un point. Si abattu qu’eût été l’empereur Nicolas par un plus prompt désastre, prétendre que la chute de son grand arsenal de la Mer-Noire aurait suffi pour vaincre son obstination est une hypothèse aventurée. Il fallait les calamités d’une guerre prolongée, l’épuisement en hommes et en argent que produit une lutte de plusieurs années, la mort même de cet orgueilleux autocrate, pour ramener la Russie à des sentimens compatibles avec la paix de l’Europe.


H. BLERZY.


  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1845.