Les Premières années du Duc d’Aumale

Les Premières années du Duc d’Aumale
Revue des Deux Mondes5e période, tome 57 (p. 367-390).
LES PREMIÈRES ANNÉES
DU
DUC D’AUMALE


I. Journal et Correspondance intimes de Cuvillier-Fleury, 2 vol. in-8 ; Plon, 1903. — II. Correspondance du Duc d’Aumale et de Cuvillier-Fleury, avec une introduction de M. René Vallery-Radot, 1 vol. in-8 ; Plon, 1910.


Pour bien comprendre le caractère du Duc d’Aumale, il est nécessaire de connaître le milieu où il a été élevé, les influences qui se sont exercées sur lui, le pli que lui ont donné de bonne heure la famille et l’entourage. D’abord la famille, dont il serait injuste de parler sans un sentiment de respect, groupée autour de son chef dans une étroite union. Le père à cheval sur deux siècles, représentant presque à un égal degré l’ancien régime et la Révolution, successivement prince du sang, général de la République, proscrit, errant sur les routes de l’Europe, professeur à Reichenau, marin en Norvège, replacé près du trône en 1814, et devenu roi de France en 1830. La mère, connue surtout par la dignité de sa vie, par sa bonté et par sa piété. Trois filles aimables et distinguées, cinq fils que le père destine au métier de soldat et auxquels il fait donner une éducation virile. Le Duc d’Aumale était le quatrième de ces fils. Lorsqu’il arriva à l’âge de raison, il n’eut qu’à entrer dans le chemin tracé pour ses aînés : le mélange de la vie de famille et de l’instruction universitaire. On sait avec quelle netteté, avec quelle fermeté, Louis-Philippe avait réclamé le droit d’envoyer ses enfans dans les établissemens de l’État, malgré les objections et le mauvais vouloir de Louis XVIII. Le Duc de Chartres, le Duc de Nemours et le Prince de Joinville avaient suivi les classes du collège Henri IV ; le Duc d’Aumale les suivit à son tour en se mêlant ainsi aux enfans de la bourgeoisie et du peuple. La plupart de ses condisciples appartenaient, bien entendu, à la classe bourgeoise. Mais il y avait aussi parmi eux de pauvres diables, boursiers de l’État ou externes de la rue Mouffetard. Par ce contact auquel il exposait volontairement ses fils, le père prévoyant voulait les accoutumera connaître, comme il l’avait fait lui-même, des hommes de toutes les conditions, à se rencontrer avec eux sur tous les terrains sans embarras et sans morgue.

Au sortir du collège, la vie de famille reprenait tous ses droits. A Neuilly ou au Palais-Royal, les enfans vivaient auprès des parens, chaque fils ayant simplement un précepteur pour diriger les études entre les classes. Le choix des cinq précepteurs fut une des grandes préoccupations de Louis-Philippe. Il le fit avec le plus grand soin, après de mûres réflexions, et il eut la main particulièrement heureuse lorsqu’il s’adressa à Cuvillier-Fleury. Celui-ci était alors, en 1828, un grand jeune homme de vingt-six ans, fils d’un commandant de dragons, ancien boursier de l’Empereur, qui avait remporté le prix d’honneur au Concours général en 1819, suivi en Italie le roi Louis de Hollande auprès duquel servait son père et professé pendant quelque temps au collège Sainte-Barbe. Comme l’a dit le Duc d’Aumale lui-même dans la notice qu’il a consacrée à son maître, le séjour de Cuvillier-Fleury à Milan, à Florence, à Rome, avait développé « le caractère essentiellement latin et classique de ses goûts. » Je ne crois pas qu’un seul homme de notre temps ait eu la mémoire mieux garnie de citations latines. Jusqu’à son dernier jour.il lui revenait à l’esprit des fragmens de Virgile, d’Horace, de Cicéron, de Tite-Live. On en riait un peu autour de lui. En apprenant le mariage de sa fille Clémentine avec un diplomate fort distingué, M. Tiby, Saint-Marc-Girardin disait plaisamment au duc d’Aumale : « Quelle chance a ce Fleury ! Sa fille épouse un mot latin. »

Comme beaucoup d’universitaires de son temps, Cuvillier-Fleury aimait les Latins pour la belle ordonnance de leurs œuvres, pour l’élégance de leur style, mais surtout pour les leçons de dignité, de noblesse morale et de courage qu’ils nous donnent. S’étant fait à leur image une âme fière et forte, il ne cessait de développer chez son élève le goût des vertus mâles. Quels sont les écueils des éducations princières ? La mollesse, la complaisance, l’adulation. On ne dit pas la vérité aux jeunes princes, on les flatte. Le commerce des écrivains latins leur apprendra à exercer sur leur pensée une discipline sévère, à démêler le vrai du faux. Il les armera contre le mensonge des apparences par ce besoin de clarté et de précision qui est le propre du génie romain. L’histoire d’un grand peuple dont le ressort principal a été l’énergie offre des exemples de fermeté qu’il n’est pas inutile de placer fréquemment sous les yeux de la jeunesse. On lui enseigne ainsi à ne redouter ni l’effort ni la lutte ; on lui montre qu’il ne faut jamais se laisser abattre par les événemens, que le prix de la vie appartient en général au plus résistant ou au plus brave. Quelle leçon de choses que l’attitude des Romains après la bataille de Cannes ! Comme il est bon d’habituer un jeune prince élevé sur les marches du trône, qui commandera peut-être des armées, à ne jamais désespérer de la fortune ! Tous ces aperçus moraux ressortaient de l’enseignement de Cuvillier-Fleury sans qu’il eût besoin d’y insister. C’était comme la trame de sa pensée. On en trouvera la trace dans beaucoup de ses lettres ainsi que dans celles de son élève. Il y a entre eux comme une habitude de penser stoïquement. S’ils ont à se consulter sur un parti à prendre, tous deux inclinent presque en même temps vers le plus énergique, vers celui qui fait le plus d’honneur à la nature humaine.


I

En attendant l’essor des grandes pensées, voyons le maître et l’élève dans le terre à terre de la vie quotidienne. Le Duc d’Aumale n’a que six ans lorsque Cuvillier-Fleury entre chez son père ; mais dès ce moment, le précepteur établit une règle dont il exige l’observation et que les parens sont les premiers à respecter. Leur scrupule est même si grand à cet égard que la Duchesse d’Orléans ayant un jour demandé à un des précepteurs une dérogation sans pouvoir l’obtenir, s’excusait presque de l’avoir essayé. En ce qui concerne l’exercice de ses fonctions, Cuvillier-Fleury, tout déférent qu’il soit pour la famille, n’accepte pas volontiers qu’on intervienne entre son élève et lui. Chargé provisoirement du petit Duc de Montpensier en même temps que du Duc d’Aumale, il a un jour maille à partir, au mois d’octobre 1829, avec Madame Adélaïde, sœur du Duc d’Orléans. La princesse lui ayant adressé quelques reproches un peu vifs sur la manière dont il élevait le plus jeune des deux princes, il envoya sur l’heure sa démission qui tomba dans le salon de Neuilly comme une bombe fulminante. Il fallut tout une négociation diplomatique et plusieurs négociateurs de marque pour faire revenir le précepteur sur la résolution qu’il avait prise ab irato. Le Duc de Chartres ouvrit le feu, suivi par son père et par la princesse elle-même. On invoque comme circonstance atténuante la nervosité de Madame Adélaïde, les défauts qu’elle tenait de l’éducation tracassière à laquelle elle a été soumise et des préjugés personnels dont elle ne pouvait se défaire. Cuvillier-Fleury, déjà ébranlé par l’argumentation des deux princes, ne résista pas à une visite de Madame Adélaïde, qui, sans s’excuser ni demander grâce, convint franchement qu’elle était de son côté aussi susceptible que son interlocuteur. En se confessant l’une à l’autre, ces deux susceptibilités finirent par se comprendre et par se réconcilier au bout de trois quarts d’heure d’entretien. Il fut bien entendu que, sans pouvoir répondre qu’ils réussiraient à se guérir des aspérités de leurs caractères, du moins ils n’avaient pas voulu et ne voudraient jamais se blesser l’un l’autre. À ce prix, ils conclurent une paix durable et devinrent les meilleurs amis du monde.

Dans son système d’éducation dont il a pesé tous les détails et dont il s’entretient souvent avec le grand éducateur du collège Sainte-Barbe, Victor de Lanneau, Cuvillier-Fleury ne craint pas de donner à l’enfant la nourriture intellectuelle la plus solide et la plus forte. Il ne fait, bien entendu, aucune objection à la liberté qu’on laisse aux jeunes princes et aux jeunes princesses de courir ensemble à Neuilly, de faire les foins, de grimper sur les meules, de récolter les pommes de terre, de grimper aux arbres fruitiers, de gauler les noyers. Ce sont les plaisirs d’été.

L’hiver, au Palais-Royal, il y en a d’autres, d’une nature plus sévère. Le Palais touche à la Comédie-Française où la famille d’Orléans peut pénétrer par une entrée particulière. Le précepteur en profite pour montrer au Duc d’Aumale quelques pièces du répertoire. Il le conduit aux représentations de Zaïre, du Misanthrope, de Mahomet. En revanche, il ne voudrait pas qu’on les conduisît, lui et le Duc de Montpensier, aux bals costumés que donne la Duchesse de Berry. Mauvaise école pour les enfans ! La magnificence de la Cour les éblouit et leur fait trouver fades les simples distractions de la maison paternelle. Et puis, l’adulation commence déjà pour eux. Les autres enfans les flattent, afin d’obtenir un jour leurs bonnes grâces. Cuvillier-Fleury ne connaît pas de plus grand danger. Si les princes s’habituent à être flattés, s’ils laissent ce poison pénétrer dans leurs veines, ils ne se guériront jamais de leurs défauts. Quant à lui, il est bien décidé à ne dire que la vérité. Il vient d’apprendre par un exemple comment on peut fausser l’esprit d’un prince. En 1829, le roi Charles X interrogeait son petit-fils, le Duc de Bordeaux, et lui demandait quelques détails sur la bataille de Marengo. L’enfant répondit sans hésiter, à la grande stupéfaction et à la grande colère du Roi : « La bataille de Marengo a été gagnée par Louis XVIII qui avait confié à un général nommé Bonaparte le commandement de ses troupes ; le général manqua à ses devoirs, il fut proscrit et renfermé dans une île déserte où il mourut. »

Les fils de Louis-Philippe devaient être élevés dans un tout autre esprit. Ils respiraient évidemment dans la maison de leur père les idées libérales qui y régnaient, ils entendaient les discours qu’y tenaient les chefs de l’opposition. Tant que dura le règne de Charles X, tout cela demeurait platonique, dans le domaine des idées. La première fois que les princes se heurtèrent aux réalités de la politique, ce fut pendant les journées de Juillet 1830. À cette date, la famille était, comme d’habitude, installée à Neuilly. C’est là qu’elle apprit avec consternation la signature des Ordonnances. « Dès ce moment toutes les habitudes paisibles et régulières de la maison furent changées, les études interrompues. Les pauvres enfans, qui ne comprenaient rien à la Charte et aux Ordonnances, comprirent cependant, aux paroles attristées de leurs parens et à l’inquiétude peinte sur leurs visages, qu’il se passait quelque chose de grave. » On leur expliqua que les journalistes se préparaient aux résistances sérieuses, et ils prirent ainsi leur première leçon de politique active. Autour d’eux on faisait des vœux pour le succès des insurgés ; mais dans l’éloignement où on se trouvait des événemens, au milieu du conflit des nouvelles contradictoires, personne ne pouvait dire quel serait le résultat de la lutte engagée. Le bruit lointain des coups de fusil et des coups de canon augmentait l’anxiété générale. Le matin du 29 juillet on commençait à désespérer, on parlait de la fuite de Thiers et de Mignet sur Montmorency, du découragement des Parisiens, lorsque la princesse Marie accourut tout essoufflée en criant : « Victoire ! la garde royale s’est rendue, elle est désarmée. » Les angoisses changèrent alors d’objet et passèrent de la population parisienne qui avait couru de grands dangers à la situation redoutable que la Révolution créait pour la famille d’Orléans. La nouvelle que la Chambre des députés appelait le prince au trône, au lieu de réjouir ses filles, les remplissait d’inquiétude. Elles se levaient de table en criant que leur pauvre papa était perdu, et elles avec lui.

Louis-Philippe conservait plus de sang-froid. Il s’était dérobé pendant quelques heures, non qu’au fond il hésitât sur le parti à prendre, mais un peu par coquetterie, pour se faire désirer, pour obtenir la double consécration dont il croyait avoir besoin, le vote de la Chambre des députés et le suffrage populaire. Puis ce fut l’ivresse des premiers jours, la visite à l’Hôtel de Ville, le retour triomphal à travers les rues de Paris, l’invasion pacifique du Palais-Royal où chacun voulait serrer la main du nouveau Roi. Le Duc d’Aumale n’avait alors que huit ans et demi, mais nul doute que les scènes si diverses dont il fut le témoin n’aient laissé une profonde impression dans son esprit : l’antipathie pour les hommes et pour les idées de l’ancien régime, le respect des volontés populaires, une répugnance marquée à se mettre en contradiction avec l’esprit public. La noble conduite que lui inspira la Révolution de 1848 prit peut-être sa source première dans les souvenirs de Juillet 1830. L’enfant de huit ans, qui avait si souvent paru avec son père au balcon du Palais-Royal, appelé par les acclamations de la foule, ne devait pas oublier que le pouvoir nouveau venait de cette foule, que le jour où elle se retournerait contre lui, le droit et les moyens de résister lui manqueraient également.

La vie de collège du Duc d’Aumale ne donnait pas lieu à beaucoup d’incidens. A noter cependant le soin avec lequel son précepteur lui faisait faire des compositions préparatoires en le mettant en concurrence avec les élèves les plus forts des autres collèges ; à noter aussi les succès réguliers du jeune prince. Plusieurs années de suite, il obtenait le prix d’excellence dans sa classe et les inspecteurs de l’Université reconnaissaient sa supériorité sur tous ses condisciples. Il apportait à son travail une si grande ardeur et un si vif désir de réussir que le jour où, par malheur, il avait manqué une composition, on s’en apercevait, à sa mine déconfite et à son air abattu. Lorsque, en 1834, il obtint pour la première fois un prix au concours général, au milieu des applaudissemens de ses camarades, ce fut une grande joie au Palais des Tuileries. Sur la proposition de Cuvillier-Fleury, le Roi eut la délicate attention d’inviter ce soir-là à dîner quelques-uns des lauréats. Parmi eux figurait un prix d’honneur que le Duc d’Aumale devait retrouver sur les bancs de l’Institut, l’aimable philosophe Lévesque dont la gravité précoce contrastait avec la pétulance des autres invités. Déjà, même pendant ces années de collège, la politique s’insinue peu à peu dans l’esprit des jeunes princes par les propos qu’ils entendent par les conversations qui s’échangent autour d’eux. Très résolument, avec la franchise de son âge, le Duc d’Aumale se prononce pour qu’on ne la sépare pas de l’honnêteté. Une pièce assez froide de Casimir Delavigne, la Popularité, lui inspire une vive admiration parce qu’il s’y trouve un vieux politique honnête homme. La vie de collège allait se terminer pour lui au mois d’août 1839, après de nouveaux succès, deux prix rem portés en rhétorique au Concours général.


II

Il avait dix-sept ans et demi. Par ordre du Roi, dont les idées avaient toujours été très arrêtées à cet égard, qui voulait que tous ses fils portassent l’uniforme, comme il l’avait porté lui-même au temps de sa jeunesse, le Duc d’Aumale quittait le collège pour entrer directement dans l’armée. Incorporé au 4e régiment d’infanterie légère, il fut envoyé au camp de Fontainebleau pour y commencer son apprentissage. Cette vie nouvelle, la séparation, l’indépendance de l’officier devaient nécessairement relâcher les liens qui attachaient l’élève au maître. Ce n’était plus l’intimité de tous les jours. Mais il faut dire à l’honneur de tous deux que l’éloignement n’enleva rien à la vivacité des sentimens qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. De loin, comme de près, ils ont besoin d’échanger leurs impressions avec une absolue sincérité. Le maître a laissé une telle empreinte sur l’esprit de l’élève que celui-ci ne peut guère éprouver une joie ou un souci, sans en faire part à son ancien précepteur. C’est ce qui donne tant de prix à la correspondance du Duc d’Aumale et de Cuvillier-Fleury, que vient de publier, chez Plon, M. Henri Limbourg, un des exécuteurs testamentaires du prince. La première lettre porte la date du 2 juillet 1840. Le duc d’Aumale revient alors de sa première campagne où il a pris part à l’expédition de Médéah, où il a été cité à l’ordre du jour pour sa conduite au combat de l’Affroun et à la prise du col de Mouzaïa.

Dans la belle préface qu’il a mise en tête du volume, M. Vallery-Radot raconte en quelques pages alertes cette dernière et brillante action. Le Duc d’Orléans commandant simplement une division sous les ordres du maréchal Valée, mais forcé par l’inertie ou par la mauvaise volonté du maréchal de prendre lui-même la direction du combat. Les trois colonnes formées pour l’attaque, deux de flanc et une de front. Les soldats bondissant comme des chèvres à travers les broussailles pour atteindre les crêtes. Les deux princes suivant un étroit sentier sous le feu nourri des réguliers d’Abd-el-Kader. Puis, tout à coup sur les hauteurs la marche militaire de 2e léger annonçant que le mouvement tournant a réussi et qu’une des redoutes d’où l’ennemi fusille les nôtres vient d’être prise.

À ce moment survint un incident qui mit en relief la bonne grâce et l’entrain du duc d’Aumale. Le colonel du 23e léger, essoufflé de la course rapide qu’il venait de faire à pied avec ses soldats, tombait exténué au pied du col. En passant, le prince devine ce qui se passe dans l’âme de cet excellent officier, le chagrin de rester en route, de donner à son régiment le spectacle de son impuissance. « Prenez mon cheval, dit-il gaiement, j’ai de bonnes jambes, » et il rejoint à la course les grenadiers qui marchaient en avant des tambours. Cette scène émouvante se retrouve tout entière dans les notes rapides que le Duc d’Aumale appelait son Journal et qui seront sans doute publiées un jour.

Pendant ce temps, que devenait le précepteur ? Emmené ou plutôt traîné en Algérie par le Duc d’Orléans qui lui réservait un poste de confiance, il suivait le mouvement sans élan, on peut même dire avec un grand fonds de mélancolie. Une circonstance particulière lui rendait le voyage pénible. Il venait de se fiancer avec une délicieuse jeune fille, Mlle Henriette Thouvenel, une des plus belles personnes de son temps, et il lui en coûtait cruellement de quitter sa fiancée pendant ces heures charmantes qui précèdent le mariage, que Goldsmith appelle le plus beau moment de la vie. Il convenait lui-même, qu’absorbé par sa passion, il ne prêtait pas toujours une attention suffisante à la conversation de ses compagnons de route. Le Duc d’Orléans avait beau lui exposer le magnifique programme qu’il rêvait pour l’Algérie, la conquête définitive et complète, la création d’une nouvelle France, achetée au prix du sang de nos soldats, mais destinée à être bientôt fécondée par le travail de nos colons. Cuvillier-Fleury écoutait respectueusement d’une oreille distraite. Il n’était pas d’ailleurs sans inquiétude, il se séparait pour quelque temps de son élève, et son cœur se serrait à la pensée des dangers qui menaçaient les chers princes, la maladie, la fièvre, les balles des Arabes.

Il ne reprit véritablement son assiette qu’au retour en France. Mais alors quel ardent désir de continuer l’œuvre commencée, d’exercer encore une action morale et intellectuelle sur cette âme, sur cet esprit d’élite que pendant douze années il a travaillé à former avec tant de dévouement et d’amour ! Les deux premières lettres publiées aujourd’hui sont relatives à des questions d’études agitées entre le maître et l’élève. Le maître a peur que l’activité physique qu’exige la vie militaire ne détourne l’élève du travail d’esprit régulier dont il lui a donné l’habitude. Il se rassure en recevant la réponse. Le Duc d’Aumale a organisé lui-même pour le temps qu’il passe en France tout un plan d’études : des mathématiques avec Guérard, de l’histoire avec Michelet, du droit avec Rossi et, par-dessus tout, des heures de réflexion et de méditation. Ainsi se prolonge au delà des premières années de l’éducation l’influence bienfaisante du précepteur. Le pli est pris désormais et ne s’effacera plus. A travers les incidens de la vie la plus active, dans les campagnes les plus dures, couché pendant des mois sur la terre nue, le Duc d’Aumale, tout en remplissant admirablement son devoir de soldat, réserve toujours des momens pour son Journal, pour la correspondance, pour la lecture, pour l’examen de conscience que doit faire chaque jour une âme élevée. Il a appris de bonne heure à distribuer son temps avec méthode, à n’en pas laisser perdre une parcelle.

Il a l’air d’être tout à l’Algérie et au commandement qu’il y exerce. Aucun officier ne donne plus que lui l’exemple de l’endurance et du courage. C’est, en effet, à cette date, la grande passion de sa vie. Ce sont les souvenirs vers lesquels il se reportera le plus volontiers à la fin de son existence. Les campagnes d’Afrique resteront le point lumineux et glorieux de sa noble carrière. Si vous lui aviez demandé ce qu’il aimait le mieux au monde, il vous aurait répondu : l’armée française ; le rôle qu’il aurait préféré dans la mêlée humaine, il vous aurait répondu : commander des soldats français. Mais le soldat n’étouffe en lui ni le fils, ni le frère, ni l’ami, ni le penseur, ni le lettré délicat, ni l’homme de goût et l’artiste. Le grand charme de sa correspondance avec Cuvillier-Fleury, correspondance poursuivie pendant de si longues années, c’est la justesse du ton des interlocuteurs. Tous deux restent dans la note. Le précepteur plus grave, quelquefois un peu prêcheur ; le prince avec tout le feu de la jeunesse, plein de vie, passionné pour ce qu’il fait si bien, mais attentif en même temps à tout ce qui honore le génie français, épris d’un vers de Musset ou de Victor Hugo aussi bien que d’un tableau de Delacroix. Sur ce point d’ailleurs le précepteur ne le laisse pas s’endormir. Très peu militaire au fond, effrayé de tout ce qui ressemble à la guerre, il ramène constamment son élève aux pensées et aux occupations pacifiques. L’Algérie qu’il n’a fait qu’entrevoir, où il s’est du reste fort ennuyé, lui apparaît comme une source de dangers permanens. Chaque pas que le prince fait en avant le remplit d’inquiétude en même temps que d’orgueil. Il ne voudrait pas le retenir, il sent bien que l’honneur et le devoir sont là, il donne même des conseils très judicieux sur le rôle qu’un prince doit jouer au milieu des troupes, sur la nécessité de tenir son rang, de représenter avec éclat la famille royale sans blesser la susceptibilité des compagnons d’armes. Il a beau faire pour paraître s’intéresser au fond des choses, on voit bien tout de même que ce qui l’intéresse dans une campagne d’Afrique, c’est la personne du Duc d’Aumale bien plus que les événemens.

Le précepteur qui a pleuré en quittant son élève souffre de l’éloignement ; la terre d’Algérie lui a pris le grand attrait de son existence et les joies de la vie conjugale ne le consolent qu’imparfaitement. Le prince au contraire marche devant lui avec l’enthousiasme de ses dix-neuf ans, il a trouvé sa voie, toutes ses lettres respirent la joie de vivre et d’agir, de se battre sous le drapeau français. Fatigues, maladies, dangers, tout disparaît dans le rayonnement de la lutte jet de la gloire qui s’annonce. Quelque chose qui vient de son maître le suit pourtant dès ses premiers pas et lui facilite sa tâche. Avant d’aller à l’ennemi, il a des discours à prononcer, des toasts à porter. Il le fait avec un à-propos et une aisance qui enlèvent tous les suffrages. « Voilà le résultat de mon enseignement, écrit aussitôt Cuvillier-Fleury. Je ne suis pas étonné que vous ayez réussi à bien parler. Vous l’aviez appris, presque sans vous en apercevoir, en récitant toutes les semaines vos rédactions historiques avec un aplomb qui me charmait. J’ai toujours pensé que ces épreuves vous serviraient un jour en vous rendant la parole facile, et en donnant à votre langage un peu de cette précision qui appartient à l’histoire, » La précision fut en effet la qualité dominante de tout ce que disait le Duc d’Aumale. Dans ses discours, dans sa conversation, comme dans ses écrits, ceux qui l’écoulaient reconnaissaient une préoccupation constante, le double souci d’être bien informé et d’être clair. Ajoutons-y un peu de panache, la noblesse de la pensée, de l’attitude et du geste. C’est encore Cuvillier-Fleury qui lui avait enseigné que « les princes ne doivent pas plus dire des choses vulgaires que porter des habits râpés. »

Quel émoi chez le précepteur lorsqu’il apprend que dans la campagne du printemps de 1841 le général Bugeaud, qui a reconnu la nécessité des colonnes mobiles, défend d’emporter des tentes et des couvertures. Comment le jeune prince supportera-t-il un régime si rigoureux ? C’est très bien de compter sur la force de l’âme pour soutenir le soldat français. La force de l’âme ne le réchauffera pas pendant la nuit. Elle a cependant une vertu. Car le prince, soumis comme tout le monde à cet ordre Spartiate, ne s’en est pas mal trouvé. Emmailloté dans son manteau militaire et dans ses imperméables, il a bravé impunément le froid humide des nuits. Pour rassurer complètement son précepteur et lui causer une joie, il lui raconte qu’il vient de faire colonne avec un colonel lettré, ancien prix de vers latins au concours général, et qu’il a lu un morceau d’Horace. Ces distractions littéraires ne sont que des hors-d’œuvre dans une série d’expéditions hardies. Le prince a ravitaillé Médéah et Milianah, il est cité à l’ordre de l’armée pour sa conduite aux combats des 3 et 4 avril, des 2, 3 et 5 mai, et nommé colonel du 17e léger, après avoir effectivement exercé les fonctions de capitaine, de chef de bataillon, de lieutenant-colonel, pris part à deux campagnes et mérité deux citations à l’ordre du jour. La rentrée en France du 17e léger, ayant le Duc d’Aumale à sa tête.

Le jeune colonel et le vieux régiment,

fut une fête nationale. Le prince marcha ainsi d’étape en étape, de Marseille à Paris, accueilli triomphalement partout, répondant avec un merveilleux à-propos aux discours officiels qui lui étaient adressés. Au faubourg Saint-Antoine où aucune précaution de police n’avait été prise, où la foule l’approchait librement, on tira sur lui un coup de pistolet sans l’atteindre. « Je ne m’en plains pas, écrit-il, mon orgueil en a même été plus flatté que de toutes les ovations qu’on m’a faites ; on ne cherche à tuer que ceux qui en valent la peine. » Le Roi fut sans doute du même avis que son fils, car il commua la peine du coupable que la cour des Pairs avait condamné à mort.

Il faut que Cuvillier-Fleury en prenne son parti. Désormais le Duc d’Aumale va appartenir de plus en plus à l’armée. C’est là un champ ouvert naturellement à son activité, c’est là que le retient sa vocation, c’est là aussi que la politique de son père lui réserve un grand rôle. Mais auparavant le maître et l’élève sont destinés à subir la plus cruelle des épreuves, la mort si inattendue du Duc d’Orléans. Tous deux, appelés en hâte sur le théâtre de l’accident, ont assisté à l’agonie du mourant. Tous deux en parlent dans leur correspondance avec le sentiment profond de ce qu’ils perdent eux-mêmes et de ce que perd la France. « Mon frère, mon pauvre frère, disait en sanglotant le Duc d’Aumale. C’était ma vie, la direction de mes pensées, le guide de mon avenir. Il était la tête ! J’étais le bras ! Nous nous étions habitués à ne penser que par lui et pour lui... je viens de passer six heures à parcourir tous les souvenirs de sa vie depuis douze ans, tous ses papiers intimes, tous ses écrits, tous consacrés à la gloire et à la défense de la France. »


III

L’unique remède à une si grande douleur fut pour le Duc d’Aumale un redoublement d’activité. La question algérienne entrait alors dans une phase décisive. Les atermoiemens, les hésitations des années antérieures faisaient place à une vue plus nette des intérêts français. Ne pouvant abandonner l’Algérie après tant de sacrifices et de si glorieux efforts, on commençait à comprendre qu’on ne pourrait y vivre en paix qu’à la condition de la soumettre tout entière et de n’y supporter à côté de soi aucune autorité étrangère. Bugeaud si mal informé, si mal engagé au début, regrettait amèrement la puissance qu’il avait laissée à Abel-el-Kader, par le traité de la Tafna, et ne songeait qu’à la lui reprendre. Pour réussir, il se décidait enfin à renoncer aux petites garnisons disséminées, trop exposées aux surprises des Arabes lorsqu’il s’agissait de les ravitailler, trop exposées aussi, dans leurs campemens rudimentaires, à l’invasion de la fièvre. Rentré en Algérie avec un plan de vigoureuse offensive, il voulait concentrer ses forces sur des points déterminés d’où il ferait rayonner à une grande distance autour de lui des colonnes mobiles. « Les fusils, disait-il, ne commandent qu’à trois cents mètres, les jambes commandent dans un rayon de quarante à cinquante lieues. » Avec lui, on ne perdait pas de temps en préparatifs inutiles. Impatient d’agir, il entraînait tout le monde dans le mouvement rapide qu’il imprimait à ses troupes. Le 49 novembre 1842, le Duc d’Aumale arrivait pour la troisième fois en Algérie avec le grade de maréchal de camp. La mer était grosse, le vent debout. A cinq heures du soir, le bâtiment sur lequel il était monté mouillait devant le môle d’Alger. Le gouverneur allait au-devant de lui dans son canot. Mais la houle l’empêchant de monter à l’échelle, il lui criait de sa voix de stentor : « Je pars demain, voulez-vous en être ? » Le prince répondit oui sans une minute d’hésitation et se mettait en route dès le lendemain. Il en était quitte pour quarante jours de marche et quarante nuits passées au bivouac.

Si le prince n’écoutait que son goût personnel et l’instinct de sa race, il préférerait à tout les chevauchées aventureuses, les charges où l’on risque sa vie à la tête des hommes sous les balles des réguliers. Il n’en comprend pas moins la nécessité de remplir d’autres devoirs. Il n’est plus le cadet de Gascogne qui a besoin de faire ses preuves et de gagner ses éperons. Ses preuves sont faites. Il s’agit maintenant, dans le nouveau grade que lui a conféré le Roi et dans le poste où l’appelle le Gouverneur, de déployer des qualités administratives. A Médéah, il aura une province à administrer ; il s’y prépare déjà et il sait comment il frappera les imaginations des Arabes en leur montrant, non pas un chef ordinaire, mais le fils du Sultan des Français. — Bravo ! lui écrit alors Cuvillier-Fleury dont je résume les impressions. Nous finirons par nous entendre. Vous avez une tendance infiniment honorable et respectable à vous considérer comme le fils de vos œuvres. Mais ce n’est pas sous cet aspect que vous devez apparaître aux populations. Pour que vous puissiez exercer sur elles toute l’influence à laquelle vous avez droit, il est nécessaire qu’elles voient en vous plus que le chef, plus que le général, le Prince, émanation de la dignité royale.

La réponse très longue et très réfléchie du Duc d’Aumale nous révèle quelle était, à moins de vingt et un ans, l’extraordinaire maturité de son esprit. Il se rend très bien compte qu’une petite affaire conduite avec vigueur conviendrait mieux à son tempérament et lui rapporterait plus de gloire que l’administration sage et patiente d’une province. Mais il ne se croit pas le droit de dédaigner un travail de ce genre, il mettra même son ambition à le bien exécuter. La province de Tiltery était parfaitement administrée par les Turcs. Il ne sera certainement pas impossible de faire mieux qu’eux en s’occupant davantage du bien-être des administrés, en leur ouvrant des voies de progrès vers lesquelles le fatalisme de la religion musulmane ne leur permettait pas de s’orienter. Sur cette pente, assuré de la discrétion de son correspondant, le prince se laisse aller aux confidences les plus intimes, en lui disant ce qu’il pense du général Bugeaud et comment il comprendrait pour son compte personnel l’organisation de l’Algérie.

Le général a fait des choses excellentes ; aucun de ses prédécesseurs n’a obtenu des résultats comparables à ceux qu’il vient d’obtenir en moins de deux ans. Seulement, cet homme de guerre admirable a un défaut ; au lieu d’administrer en résidant à Alger, — ce qui serait son rôle, — il veut conduire lui-même les expéditions militaires pour augmenter sa renommée par des bulletins de victoire et obtenir plus tôt la dignité de maréchal à laquelle il aspire. Qu’on le fasse donc maréchal tout de suite ! écrit le Duc d’Aumale. Nous serons plus libres ensuite d’organiser l’Algérie comme nous l’entendrons. Il esquisse à ce propos un plan d’organisation générale dans lequel il ferait entrer à doses différentes l’élément militaire, l’élément civil, l’élément arabe. Le prince dont l’esprit travaillait ainsi, au commencement de 1843, méritait de devenir à son tour un des agens les plus actifs de la colonisation. Le décret qui le nomma plus tard gouverneur ne faisait que consacrer l’expérience qu’il avait acquise sur place, sa connaissance approfondie des hommes et des choses.

Il se mêlait en même temps à cette instruction précoce un sentiment de modestie tout à fait délicat, et la conscience très nette des difficultés que rencontrerait infailliblement celui qui aurait un jour la charge d’organiser l’Algérie. Le gouvernement se préoccupe de la succession que va laisser vacante le général Bugeaud lorsqu’il sera nommé maréchal et qu’il rentrera en France. Par qui le remplacer ? le Roi et le Conseil des ministres pensent au Duc d’Aumale qui a si bien réussi et qui paraît si au courant des choses africaines. Sans rien d’officiel, sans qu’il y y ait eu autre chose qu’un échange de vues entre les personnes, on se demande s’il ne serait pas opportun de créer en Algérie une vice-royauté à laquelle le prince serait appelé par une ordonnance royale. Le Duc de Nemours, tenu au courant des pourparlers, en informe son frère et lui demande ce qu’il en pense. Pas un instant le Duc d’Aumale ne se laisse éblouir par l’éclat du titre qu’on songe à lui conférer. Un vice-roi nommé par une ordonnance royale ne serait jamais à ses yeux qu’un gouverneur général, éminemment révocable, soumis à toutes les chances ministérielles. Ce rôle ne le tente en aucune façon. Il n’aurait dans ce cas aucune initiative réelle ; il pourrait être tenu en échec par les bureaux de la Guerre sans que sa responsabilité, qui n’en serait pas moins très grande, pût être mise à couvert par un conseil sérieux.

En dehors de sa propre personne, ce n’est pas là ce qu’il souhaite pour l’Algérie. L’essentiel n’est pas le titre. Qu’on nomme un gouverneur général ou un vice-roi, peu importe. Ce qui est nécessaire, c’est qu’une loi de l’Etat qui sera difficile à préparer, plus difficile encore à faire adopter par les Chambres, organise en Afrique un gouvernement régulier. Le vice-roi institué par une loi, non par une ordonnance, devrait être entouré d’un Conseil composé des chefs de service les plus distingués. Ce Conseil, dont les attributions seraient d’avance bien définies, donnerait à l’autorité du vice-roi à peu près les mêmes garanties que le Conseil des ministres donne en France à l’autorité royale. Dans ces conditions, si le vice-roi était assisté, éclairé, mis à couvert par le Conseil, s’il administrait le budget permanent de l’Algérie, s’il commandait les troupes, si tous les fonctionnaires civils étaient sous ses ordres, s’il ne dépendait que du Roi représenté par le Conseil des ministres, s’il n’avait à subir que le contrôle des Chambres, on pourrait à la rigueur offrir cette position à un prince. Quant à lui personnellement, il considère que ce serait un bien lourd fardeau, pour ses jeunes épaules.

Pendant que le prince roulait dans sa tête ces pensées graves, ces pensées d’homme d’Etat, l’heure approchait où l’homme d’action allait reparaître avec le magnifique élan de sa vingt-deuxième année. C’était au printemps de l’année 1843. Abd-el-Kader chassé successivement de tous les postes qu’il occupait, ne pouvant résider nulle part avec sécurité, avait conçu un plan qui s’adaptait aux habitudes nomades de sa race. Au lieu d’être fixe, sa capitale serait mobile. Il la transporterait avec lui sur la vaste étendue du territoire arabe, dans la montagne, dans le désert, partout où il jugerait bon de la conduire, pour la soustraire aux attaques des troupes françaises. Il groupait ainsi autour de lui une population errante de 20 ou 30 000 êtres humains qu’il appelait sa Smalah. 5 0)0 combattans dont 2 000 cavaliers formaient sa garde. L’automne et l’hiver précédens, Saint-Arnaud lancé à la poursuite de l’Emir n’avait pas réussi à l’atteindre. Le Duc d’Aumale reçut l’ordre de renouveler la tentative et partit de Boghar, le 10 mai, avec 1 500 fantassins, 3 escadrons de spahis et 3 escadrons de chasseurs d’Afrique. Le 16 mai au matin, laissant derrière lui ses fantassins, à trois ou quatre heures de marche, il avait poussé en avant avec sa cavalerie, lorsque Yusuf, qui s’était porté sur un mamelon plus élevé que les autres, vint avertir le prince que la Smalah était là. La prudence aurait conseillé d’attendre l’infanterie. On n’avait sous la main qu’une poignée d’hommes. Comment avec 500 cavaliers seulement pénétrer dans cette mer humaine dont les tentes s’étendaient à l’infini ! Il y eut un moment d’hésitation. L’Agha qui accompagnait la colonne s’était jeté à bas de son cheval et embrassait le genou du Duc d’Aumale en lui disant : « Par la tête de ton père ne fais pas de folie ! — Je ne suis pas d’une race où l’on recule, » répondit le prince.

Le sort était jeté, comme cela est arrivé plus d’une fois dans l’histoire des guerres anciennes et modernes, le plus audacieux des coups de main allait réussir par l’énergie d’un homme. Le Duc d’Aumale renouait la tradition des grands ancêtres, de ces merveilleux soldats de la Révolution et de l’Empire qui ne comptaient pas le nombre de leurs ennemis. Que de fois au Palais-Royal ou aux Tuileries il avait entendu Marbot raconter leurs prouesses ! Sa jeunesse avait été bercée de récits et de souvenirs héroïques. Il n’avait d’autre part qu’à jeter un coup d’œil sur l’histoire de sa famille pour y trouver des exemples nombreux d’intrépidité et d’audace. Une occasion s’offrait à lui d’agir en héros, il la saisit avec élan. Les études classiques dont il avait été nourri depuis son enfance lui rappelaient aussi qu’en campagne une troupe qui traîne avec elle des femmes, des enfans, des bagages, est hors d’état de résister à l’attaque imprévue d’un corps organisé. La Smalah d’Abd-el-Kader ressemblait en petit aux armées de Darius et de Xerxès. La cohue des non-combattans, leurs cris d’effroi et leur débandade paralysaient l’action des soldats. Ce fut l’affaire d’une heure et demie. Les six escadrons passèrent comme une trombe au milieu des tentes renversées, sans rencontrer d’autre résistance que celle de groupes isolés qui ne réussirent pas à se former en ligne de bataille et qui furent sabrés les uns après les autres. A la fin de la charge, 300 cadavres jonchaient le sol et la ville flottante tout entière, — 30 000 personnes peut-être, — demandait grâce en se jetant aux genoux du vainqueur.

L’effet produit en France fut immédiat et immense. Toute la gloire conquise antérieurement en Afrique pâlissait devant cette action d’éclat. La grande renommée d’Abd-el-Kader, l’échec personnel subi par lui dans cette journée, augmentaient le prix de la victoire. On ne sut pas tout de suite que lui-même n’assistait pas au combat, mais on savait que tout ce qui faisait sa force et sa richesse était tombé entre nos mains. Les lettres de Cuvillier-Fleury indiquent par le menu l’impression ressentie dans les différens milieux à mesure qu’arrivent les détails. Le vendredi 26 mai, une dépêche télégraphique annonçait au Roi la prise de la Smalah. Il ne connaissait pas le sens du mot, il ne savait même pas ce que cela voulait dire. Le général Galbois lui ‘expliqua qu’il s’agissait de la maison militaire de l’Emir, de son escorte et de ses fidèles. « La Camarilla, » dit le Roi en riant. La dépêche interrompue par la nuit s’arrêtait à ces mots : « La mère et la femme d’Abd-el-Kader. » On en conclut d’abord que celles-ci avaient été prises. Le lendemain seulement on apprit, dit Cuvillier-Fleury, que « ces deux grandes dames du désert s’étaient enfuies à toutes jambes. » Sauf la presse légitimiste, les journaux traduisaient en général le sentiment public par des articles très élogieux. Les Débats allaient même un peu loin sous l’inspiration du général Dumas, qui instituait un parallèle entre le Duc d’Aumale et le grand Condé. Chose curieuse et infiniment honorable ! ce fut le précepteur lui-même qui, par un sentiment délicat de la mesure, tempéra l’éloge excessif adressé à l’élève. Les militaires étaient ravis. « Il faut être du métier, disait l’un d’eux, pour comprendre le mérite de la décision qu’a montrée le Duc d’Aumale. Ce n’est pas de l’audace, c’est de la stratégie, et celle qu’on fait au milieu des coups de fusil est, croyez-moi, la plus difficile du monde. » « Pour oser tenter un coup pareil, écrivait un peu plus tard le colonel Charras, il fallait avoir vingt ans, le mépris du danger et le diable dans le ventre. » Le Roi, plus ému que d’ordinaire, adressait à son fils une lettre touchante où il lui annonçait que le Conseil des ministres voulait le nommer d’emblée lieutenant général, mais qu’il s’y était opposé pour ne blesser personne, pour attendre les propositions que le gouverneur de l’Algérie ne pouvait manquer de faire, et pour que le prince ne parût pas récompensé seul, par une mesure isolée, avant tous ses camarades. Dans un post-scriptum de la même lettre, Louis-Philippe demandait des croquis de l’affaire afin qu’Horace Vernet pût s’en inspirer et composer le grand tableau de la prise de la Smalah qui figure aujourd’hui au musée de Versailles.


IV

Au milieu de l’enthousiasme universel une seule personne conservait son sang-froid, le vainqueur du 16 mai lui-même. Bien loin de s’en faire accroire, il craignait qu’on ne s’exagérât à Paris les conséquences de ce qu’il appelait modestement une simple course. Il demandait surtout que le public ne se fît pas l’illusion de croire la guerre terminée par un heureux coup de main. Une expérience prochaine allait montrer combien il voyait juste. Le temps du repos, de ce repos que le peu belliqueux Cuvillier-Fleury souhaitait constamment à son élève, n’était pas encore arrivé. Renvoyé pour la quatrième fois en Algérie, après un court séjour en France, le prince administrait la province de Constantine à la fin de l’année 1843. « J’ai de la besogne par-dessus les oreilles, écrivait-il. Comme je suis mon ministre secrétaire d’Etat à tous les départemens, que je résume en ma personne les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, vous jugez si je suis occupé. Treize heures de bureau ou d’audience par jour ! Ah ! je croyais avoir à travailler quand j’étais en rhétorique, mais ce n’était rien, « Il ne se plaint pas néanmoins, il s’intéresse à son travail et il s’instruit. L’espoir de faire un peu de bien le soutient dans ses heures de découragement.

Il entrevoit d’ailleurs une perspective d’action qui le réjouit, le désert l’attire comme un Eden. Il ira à Biskra, à soixante-dix lieues vers le Sud. La série des engagemens avec les Arabes n’est pas close. On se bat encore par instans et le Duc de Montpensier, qui accompagne son frère, reçoit à son tour le baptême, une petite écorchure faite à la paupière par une balle constate bien sa présence au feu. Tous deux avaient ce jour-là, en vue de toute la colonne, enlevé une position vigoureusement défendue, devant laquelle une compagnie française venait de fléchir, et rétabli ainsi, aux applaudissemens des soldats, une situation momentanément compromise. Le bon Cuvillier-Fleury frémissait du danger qu’avaient couru ensemble ses anciens élèves, il leur prêchait la prudence et il terminait son sermon par cette phrase qu’il avait souvent entendu répéter autour de lui : « Il ne faudrait pas recommencer cela souvent. » On ne recommence pas de la même manière, mais en guerre on court toujours des risques, on ne fait que changer de dangers. Dans la campagne de 1844 le Duc d’Aumale a eu un cheval tué sous lui par un Kabyle qui le visait lui-même et qu’il put heureusement écarter d’un coup de sabre. Au combat de Méchounech, le 15 mars, il sauva la vie au capitaine Espinasse blessé, sur lequel s’acharnaient plusieurs Arabes. Devenu général sous le second Empire, le blessé de 1844 n’oublia jamais le service rendu. Lorsque, après l’attentat d’Orsini, il fut appelé par l’Empereur au ministère de la Sûreté générale, il ne fit qu’une seule réserve aux assurances de son dévouement : « Toujours l’épée en bas devant le Duc d’Aumale ! »

Les incidens auxquels fut mêlé le prince n’eurent pas toujours un dénouement aussi heureux. On a été quelquefois forcé de battre en retraite ; on a perdu du monde et des bagages ; à Biskra trois officiers laissés à la tête des indigènes ont été massacrés par leurs soldats. La répression ne s’est pas fait attendre. En vingt-quatre heures, le Duc d’Aumale informé rassemblait 800 mulets pour porter des vivres, prenait la route de Biskra avec 500 chevaux et y arrivait comme un coup de foudre, après avoir fait trente-cinq lieues en trente-six heures. La rapidité et le succès de cette expédition, dont on ne connaissait du reste qu’imparfaitement les détails, n’empêchaient pas les langues d’aller leur train et les journaux d’opposition de répandre des nouvelles alarmantes. Cuvillier-Fleury, toujours à l’affût de ce qu’on pouvait dire de son élève, entendait des propos qui le troublaient profondément. Dans le monde parlementaire, à la Cour, parmi les officiers, on murmurait de temps en temps à son oreille que le prince était intrépide à coup sûr, d’une bravoure éclatante, mais peut-être bien jeune pour administrer une province. Il enregistrait ces propos avec tristesse, et il les envoyait en Algérie, afin que le Duc d’Aumale sût à quoi s’en tenir, sans se faire d’illusions sur la mobilité du sentiment public. C’est dans ce rôle de rabat-joie qu’il est le plus courageux et le plus utile. Rien de plus commode que d’admirer et de faire des complimens. Mais crier casse-cou, dire au besoin des vérités désagréables, voilà ce qui est difficile et méritoire. Cuvillier-Fleury s’acquittait de cette tâche en conscience. Il ne voulait pas que le fils du Roi ignorât combien la situation privilégiée de prince, de général, de gouverneur de province rendait le public exigeant à son égard. Dans les premières campagnes d’Algérie on avait beaucoup pardonné à l’inexpérience du commandement, on pardonnerait peut-être encore à des généraux obscurs. Mais à un prince jeune, tel que lui, on ne permet que le succès. Pour demeurer populaire, il est condamné à réussir toujours.

Dans d’autres circonstances, le prince eût peut-être été ému par la sévérité de l’avertissement. Mais il fait tout ce qu’il peut, il passe ses journées au travail, il touche du doigt les résultats qu’il obtient, il a pour lui le témoignage de sa conscience et il répond aux inquiétudes de son maître avec la plus souriante des philosophies.

Qu’importent quelques articles de journaux et les vaines agitations des Parisiens ! ce n’est pas de ce côté-là que le Duc d’Aumale écoute. Il tend l’oreille pour saisir les bruits qui viennent du côté du Maroc. Les tribus marocaines ont-elles été fanatisées par Abd-el-Kader ? Cette partie de l’Islam va-t-elle à son tour entrer en ligne contre nous ? Quelle sera l’attitude de l’Angleterre dans le conflit qui s’annonce ? Restera-t-elle sincèrement neutre, ou nous créera-t-elle des difficultés sur la côte d’Afrique ? Le canon de Mogador et le canon d’Isly répondent à ces questions. Tant que la paix n’est pas signée avec le Maroc, le rêve du Duc d’Aumale serait d’aller commander une division sous les ordres du maréchal Bugeaud. À cette date, une autre pensée l’occupe également, celle de son mariage avec sa cousine, la fille du prince de Salerne. Il en a parlé pour la première fois le 16 février 1844 en demandant le secret. Les négociations ont suivi discrètement leur cours et la cérémonie nuptiale s’accomplit au mois de novembre.

Les premiers mois du mariage se passèrent au petit château de Chantilly, qui en conserve le souvenir touchant. On y retrouve les arrangemens intimes faits par les deux époux, la chambre à coucher de la Duchesse avec son portrait, avec le berceau du premier enfant, son salon, sa petite salle de bains communiquant avec la chambre à coucher et le cabinet de travail que le Duc d’Aumale a occupés jusqu’aux dernières années de sa vie. L’expression de bonté qui anime le visage de la jeune femme, la grâce de ses yeux et de son sourire ne sont que le reflet de l’âme la plus noble. Son dévouement pour le prince était de tous les instans. Elle se consacrait à lui tout entière, mettant de côté ses goûts personnels et jusqu’au soin de sa santé, afin de lui épargner le moindre souci. Il n’avait rien oublié d’un si grand amour, il en parlait rarement, mais toujours avec un accent de pénétrante émotion. Chaque année, le jour anniversaire de la mort de sa femme, il refusait toute invitation extérieure, et se renfermait chez lui pour honorer pieusement cette chère et pure mémoire.


V

En mariant son quatrième fils, la Reine avait déclaré que ce nouvel état n’enlèverait rien à l’activité militaire du prince et ne l’empêcherait pas de servir la France comme par le passé. La prophétie se vérifia plus tôt même qu’on ne le pensait. Marié, le Duc d’Aumale fût envoyé pour la cinquième fois en Algérie, et nommé commandant des subdivisions de Médéah et de Milianah ; quoique ce fût un poste de soldat plus qu’un poste administratif, il ne l’avait pas désiré. Mais dans cette belle armée d’Afrique qu’il aimait et qu’il admirait sincèrement il avait remarqué avec tristesse sur certains points un relâchement de principes qui ne lui permettait pas de refuser ce qu’on lui offrait. En face de quelques défaillances il ne lui paraissait pas inutile qu’un prince donnât l’exemple de l’abnégation, du dévouement au devoir, de l’esprit de discipline. Cuvillier-Fleury lui avait si souvent répété que ses convenances personnelles devaient passer après tout le reste, il sentait si bien lui-même la justesse de ce conseil qu’il n’hésita pas à se sacrifier de nouveau. Il en était récompensé par la confiance que lui témoignait la population civile et par la sympathie des soldats. Le gouverneur seul faisait quelquefois exception par une espèce de jalousie qu’il ne parvenait pas toujours à dissimuler. Le commandement des deux subdivisions était le prélude du poste supérieur pour lequel l’opinion publique du pays et de l’armée désignait depuis quelque temps le Duc d’Aumale. Personne ne connaissait mieux que lui l’Algérie, personne n’y avait mieux marqué sa place comme soldat et comme administrateur. Au prestige de ses succès personnels s’ajoutait la qualité de fils du Roi. Il tirait de son rang une grande force morale auprès des Arabes amoureux du panache, auprès des colons qui comptaient sur son crédit pour servir leurs intérêts, auprès du Parlement lui-même, plus disposé à le ménager qu’un autre. Aussi sa nomination comme gouverneur général fut-elle accueillie de toutes parts avec satisfaction. Quant à lui, il acceptait le poste d’honneur auquel on l’appelait en esprit sérieux qui ne se dissimule pas les difficultés de la tâche, qui ne s’en fait pas accroire sur l’agrément qu’il en retirera, mais qui ne se sent pas le droit de se dérober par crainte des soucis et des responsabilités inséparables de la fonction. Le 26 septembre 1847, il écrivait à la reine des Belges : « Je pars sans illusions comme sans découragement, dévoué comme toujours à mon pays et à ses institutions dont je saurai accepter toutes les conséquences. Je ne vais là ni en victime, ni en triomphateur, mais en bon citoyen qui sait ce que l’on peut essuyer de déboires et ce qu’on peut obtenir d’honneur quand on sert un peuple libre. »

Les déboires ne manquèrent pas au début, sous forme d’articles de journaux qu’on croyait quelquefois inspirés par la mauvaise humeur du maréchal Bugeaud devenu jaloux de la gloire du prince. On reprochait à celui-ci de n’avoir pas de système de colonisation. — Heureusement, répondait-il, c’est bon pour les polytechniciens de professer des théories préconçues ; moi, je m’en tiens à la pratique. — Un grand événement marqua le début du gouvernement du Duc d’Aumale, la prise d’Abd-el-Kader. Là encore il fut exposé à quelques critiques. On reprochait à Lamoricière d’avoir accepté les conditions que l’Émir mettait à sa soumission, la promesse qui lui avait été faite de le transporter à Saint-Jean-d’Acre ou à Alexandrie. Très loyalement, très courageusement, malgré les criailleries d’une partie du public et l’hésitation du gouvernement, le prince couvrait son subordonné. Après tout, ne venait-on pas d’obtenir un résultat inespéré ? Qui aurait osé prévoir un mois auparavant que la question du Maroc serait terminée et que le grand chef des Arabes en serait réduit à se réfugier en Egypte ? — Il pourra en revenir, disaient les mécontens. — S’il en revient, répondait le Duc d’Aumale, ce ne sera plus en prétendant, ce sera en aventurier. Vous nous reprochez d’avoir traité avec lui, Qu’auriez-vous donc dit si nous l’avions laissé échapper en le poussant à bout ? — Le prince conservait un souvenir profond de la dignité avec laquelle le vaincu était venu lui amener son dernier cheval et se soumettre à lui dans le petit jardin du commandant de place de Nemours, en présence de Lamoricière et de Cavaignac. Il racontait volontiers cette scène émouvante que Gérôme a reproduite dans un des bas-reliefs du monument élevé au Duc d’Aumale par la reconnaissance des habitans de Chantilly. Le récit qu’on en trouve dans la Conquête de l’Algérie de Camille Rousset a été dicté par le prince et envoyé de Bruxelles à l’historien.

Après ce grand succès, le prince reprenait l’œuvre de la colonisation en essayant de modifier les habitudes nomades des indigènes et de les attacher au sol, lorsque survint la révolution de Février ; le 2 mars 1848, le Moniteur parvenu à Alger annonçait la nomination du général Cavaignac comme gouverneur général. A la nouvelle des événemens, le prince de Joinville qui commandait la flotte et se trouvait à Alger auprès de son frère n’hésita pas plus que lui. Tous deux s’inclinèrent sans une minute d’hésitation. Le volume publié par M. Henri Limbourg se termine par les nobles adieux que le duc d’Aumale adressait, le 3 mars 1848, à l’armée et à la population civile de l’Algérie. Il disait à ses soldats : « En me séparant d’une armée, modèle d’honneur et de courage, dans les rangs de laquelle j’ai passé les plus beaux jours de ma vie, je ne puis que lui souhaiter de nouveaux succès. » Il disait aux habitans : « Soumis à la volonté nationale, je pars aujourd’hui. Mais, du fond de l’exil, tous mes vœux seront pour votre prospérité et pour la gloire de la France que j’aurais voulu servir plus longtemps. »

Comme tout cela est d’une grande allure, inspiré par le plus haut sentiment du devoir ! En lisant ces phrases simples et fortes, Cuvillier-Fleury dut être content de la fermeté romaine dont son élève donnait un si rare exemple. Frappé du coup le plus inattendu en pleine jeunesse et en pleine gloire, passant en quelques heures de la situation la plus digne d’envie à toutes les amertumes de l’exil, le prince se raidissait pour ne laisser échapper aucune récrimination, aucune plainte. Il acceptait le fait accompli sans adresser de reproche à personne. Son âme dominait les événemens comme le faisaient ces stoïciens dont son précepteur lui avait souvent cité l’attitude et les paroles. Il ne regrettait ni les honneurs, ni le pouvoir ; il regrettait uniquement les admirables soldats au milieu desquels il vivait depuis neuf ans, qui lui inspiraient, lorsqu’il les commandait, tant de confiance et tant d’orgueil. Sa pensée les suivit fidèlement dans cette rude et glorieuse campagne de Crimée où beaucoup d’entre eux continuaient leur vie militaire, où les généraux d’Afrique Saint-Arnaud, Bosquet, Canrobert, Pélissier, Mac Mahon tenaient le premier rang. Le Duc d’Aumale pouvait dire sans vanité en quittant son commandement, qu’il léguait à la France une armée de 100 000 hommes, disciplinés et braves, préparés par lui à affronter tous les dangers, à conquérir toutes les gloires.


A. MÉZIÈRES.