Ouvrir le menu principal

Les Préliminaires de la guerre turco-russe

Les Préliminaires de la guerre turco-russe
Revue des Deux Mondes3e période, tome 21 (p. 198-213).
LES PRÉLIMINAIRES
DE
LA GUERRE TURCO-RUSSE[1]


I.

Les troupes russes ont franchi le Pruth, les Turcs se concentrent sur le Danube : la guerre a surpris l’Europe au moment où l’Europe croyait toute chance de guerre écartée. Voilà où, après dix-huit mois de négociations, aboutit l’insurrection d’une obscure province dont le vulgaire ignorait jusqu’au nom. Jamais peut-être aussi vaste incendie n’aura été allumé par une aussi faible étincelle; jamais la diplomatie, avec son imposant appareil et sa vaine activité, ne se sera montrée aussi incapable d’éteindre ou d’étouffer le feu de la guerre. Ce n’est point le temps qui lui aura manqué; il y a bientôt deux ans qu’a éclaté la petite insurrection herzégovinienne, et pendant ce long sursis la diplomatie n’est point demeurée oisive. Les premiers à se mettre à l’œuvre ont été les trois empires et les trois chanceliers érigés en une sorte de triumvirat international ou de directoire des affaires européennes, qui s’était donné pour fonction de maintenir la paix et le statu quo territorial. Les empereurs ont eu des entrevues et les chanceliers des conférences, le comte Andrassy et le prince Gortchakof ont successivement rédigé des mémorandums solennellement annoncés à l’Europe et l’un après l’autre éconduits par la Turquie ou abandonnés de leurs auteurs. Au concert restreint des trois empires a succédé sans plus de bonheur l’action combinée des six puissances. Le second acte de la pièce jouée en Orient a été semblable au premier : en dépit des longs dialogues et des changemens de scènes, l’action n’a point marché; mais voici que le troisième acte commence, les péripéties vont se succéder et la guerre précipiter le dénoûment.

Qui est responsable de cette soudaine et misérable issue de tant de mois de négociations? La Russie et l’ambition moscovite, disent les uns, la Turquie et l’obstination musulmane, répondent les autres. La vraie, la grande coupable, c’est l’Europe, qui n’a pas su s’entendre pour prévenir les hostilités, ou, ayant fait mine de s’entendre, n’a pas su appliquer ou imposer son programme. A travers toutes leurs fautes ou leurs erreurs. Russes et Turcs ont eu une politique suivie, l’Europe n’en a point eue ou n’a point su s’y tenir. Il serait puéril de se le dissimuler, la principale responsabilité de la guerre retombe sur les neutres qui n’ont pas su l’empêcher, sur leur manque de volonté ou de décision, qui lui-même ne tient qu’à leur manque d’union, à leurs soupçons et à leurs défiances. Dans la plupart de ces négociations, à Londres en particulier lors du dernier protocole, les puissances n’ont pu s’entendre qu’à l’aide de formules péniblement élaborées; elles se sont mises d’accord plutôt sur les mots que sur les choses, accord factice et illusoire que doivent toujours suivre de rapides déceptions. Les puissances n’ont pu convenir d’une ligne de conduite, et quand, à force de concessions réciproques, elles ont fini par s’arrêter à un programme comme à la conférence de Constantinople, elles n’ont pu se concerter pour l’action, et leur intelligence est restée stérile, leur programme lettre morte. L’on ne s’occupait que des difficultés de la rédaction, et l’on ne voulait rien prévoir, rien décider en cas de refus de la Porte ou d’inexécution de ses promesses. Ce qui était plus fâcheux encore, les puissances n’apportaient manifestement dans les notes présentées en commun ni la même foi ni le même zèle, les unes témoignant un attachement sincère aux mesures réclamées de la Sublime-Porte, les autres se laissant soupçonner de ne les appuyer que pour la forme, sans confiance dans leur efficacité, sans rancune contre le divan, qui les devait repousser. Au lieu de se laisser intimider par les demandes solennelles des six puissances, la Turquie a pu ainsi n’y voir qu’une sorte de cérémonie officielle, une affaire d’étiquette diplomatique où les gouvernemens, dissimulant mal leur scepticisme, ne prenaient part que par bienséance. Une démonstration énergique eût seule pu détromper le divan. Il est triste de voir qu’après un demi-siècle de progrès l’Europe s’est trouvée moins unie, moins hardie, moins intelligente de ses propres intérêts que sous la restauration, à l’époque où la France et l’Angleterre se joignaient à la Russie pour la contenir, et où, pour mettre fin à l’insurrection grecque, les trois gouvernemens imposaient la paix à la Porte et à ses sujets révoltés.

Il est deux puissances qui par une attitude décidée dans les récentes complications eussent pu préserver l’Europe de tout conflit armé : l’une est l’Allemagne, l’autre l’Angleterre. La première pouvait retenir la Russie, la seconde fléchir la Turquie. Je n’essaierai point d’expliquer la conduite de l’Allemagne: peut-être la Prusse est-elle trop liée avec sa grande voisine par les chaînes de la reconnaissance ou par des engagemens anciens pour lui pouvoir faire d’ingrates remontrances, peut-être aussi le nouvel empire n’est-il point fâché de voir le colosse du Nord faire l’épreuve de ses forces et au besoin les user dans une campagne d’Orient; une Russie affaiblie ne serait pour sa bonne voisine qu’une amie plus sûre.

La conduite de l’Angleterre est plus simple, il n’y a point à y chercher malice. Si la Grande-Bretagne n’a point garanti la paix, ce n’est pas faute de bonne volonté. Une chose certaine cependant, c’est qu’une bonne part de la responsabilité de la guerre revient au pays qui désirait le plus sincèrement l’écarter. Le cabinet britannique semble s’être donné pour mission de personnifier les vœux stériles et les velléités impuissantes de la diplomatie européenne. Après avoir, au printemps dernier, par st-s justes susceptibilités, fait échouer le mémorandum de Berlin et la politique exclusive des trois empires, l’Angleterre, s’emparant du premier rôle, a pris sur la scène orientale la direction du chœur peu écouté des six puissances. Le cabinet de Saint-James a obtenu la réunion de la conférence de Constantinople; son ambassadeur spécial, le marquis de Salisbury, a parcouru, avant d’arriver au Bosphore, toutes les cours de l’Europe pour établir un accord entre les gouvernemens, et quand à force de sagesse l’accord s’est fait sur un programme modéré, offrant des garanties aux chrétiens sans blesser la dignité de la Porte, l’Angleterre n’a su ni triompher des résistances du divan, ni trouver une satisfaction pour l’amour-propre national de la Russie. On eût dit qu’aux yeux du monde la Russie dût se contenter de voir ses propositions de réformes platoniquement soutenues par l’Europe, et ne point sentir la confusion d’un échec partagé entre tous les gouvernemens éconduits par la Porte. Quelques semaines après, lord Derby signait à Londres un protocole où les puissances se proposaient a de veiller avec soin à la façon dont les promesses du gouvernement ottoman seraient exécutées, » où, «si leur espoir était encore déçu, » les cabinets européens se réservaient « d’aviser en commun aux moyens qu’ils jugeraient les plus propres à assurer le bien-être des populations chrétiennes et les intérêts de la paix générale, » et, en signant ce document, le chef du foreign office avait soin d’annoncer dans une déclaration annexe que, si le protocole ne réussissait pas à maintenir la paix entre la Russie et la Turquie, le protocole était nul et non avenu, comme si, par sa seule rédaction et sans aucune sanction, cet instrument diplomatique eût eu la vertu de mettre fin aux complications de l’Orient.

Le rôle prédominant joué par l’Angleterre dans les dernières négociations n’a eu d’autre effet que de remplir l’intermède entre la dernière guerre serbe et la prochaine guerre russe, et de donner au tsar et au sultan le loisir de s’équiper pour rentrer en scène les armes à la main. Si la Grande-Bretagne s’est contentée de prêcher la paix sans oser se faire obéir, ce n’est point que la vieille Angleterre soit incapable d’action ou de résolution, elle dispose de puissantes ressources et saurait bien le montrer au besoin; c’est que le gouvernement légal et la majorité parlementaire ne se sentaient point en parfait accord avec la véritable souveraine des trois royaumes, avec l’opinion populaire, reine souvent indécise et capricieuse. Le malheur de l’Europe est qu’entre le ministère tory et l’opposition libérale, entre M. Disraeli et M. Gladstone, entre les vieilles défiances britanniques pour la politique russe et les nouvelles répugnances des Anglais pour la barbarie turque, la nation et le gouvernement, tirés en deux sens contraires, n’osant ou ne pouvant céder à leur penchant, sont demeurés paralysés et impuissans. Les conseils de l’Angleterre ont par là perdu toute autorité sur la Porte, qui savait ne rien avoir à redouter d’elle, et comptait de sa part sur un changement de langage et de politique. A la conférence de Constantinople, la Grande-Bretagne avait deux représentans : l’un, l’ambassadeur extraordinaire, qui parlait beaucoup et s’évertuait avec le zèle le plus sincère à faire accepter de la Porte le programme de l’Europe; l’autre, l’ambassadeur ordinaire, qui disait peu de chose et laissait voir peu de confiance dans le succès de la conférence. Pour la Turquie, c’est ce dernier qui est toujours resté le vrai représentant des sentimens anglais et des vues du cabinet de Londres. On raconte qu’avant la guerre de Crimée un ambassadeur avait été chargé par son gouvernement de conseiller à la Porte d’accueillir le mémorandum de Vienne dont les clauses étaient assez analogues aux demandes de la dernière conférence. Le diplomate se rendit en uniforme auprès du grand-vizir, lui donna l’avis prescrit par son gouvernement; puis, sortant de la salle, il quitta son uniforme, remit sa redingote et, rentrant dans le cabinet du grand-vizir, lui donna comme particulier le conseil de repousser le mémorandum qu’il venait de lui recommander comme ambassadeur. L’anecdote peut n’être point exacte, elle n’en peint pas moins l’attitude de certains diplomates à Constantinople, et explique l’incrédulité endurcie des ministres turcs vis-à-vis des demandes des puissances. Pour triompher d’un tel aveuglement, il fallait quelque chose de plus que des représentations officielles et des notes diplomatiques.

Est-ce le droit des gens, est-ce le respect de l’indépendance ottomane qui ont décidé l’Angleterre et l’Europe à s’incliner silencieusement devant le non possumus du divan? On a beaucoup répété que les traités défendaient aux puissances toute intervention effective en Turquie et que le droit international prohibait toute mesure de coercition vis-à-vis d’un état étranger en lutte avec ses sujets ou ses vassaux révoltés. De pareils scrupules semblent singulièrement timorés quand il s’agit des plus hauts intérêts de la civilisation et de la paix générale. Si dans une maison il éclatait périodiquement des incendies menaçant d’embraser les maisons contiguës, le propriétaire serait-il libre d’interdire à ses voisins de l’aider et au besoin de le contraindre à éteindre un feu qui peut les consumer eux-mêmes? La Turquie est pour l’Europe comme une de ces fabriques ou l’un de ces dépôts de matières inflammables que la police est obligée de soumettre à des règlemens spéciaux. En dépit de toutes les théories, l’Europe sera malgré elle pendant longtemps encore dans la nécessité d’intervenir plus ou moins souvent, plus ou moins ouvertement dans les affaires ottomanes. Ce sera beaucoup si elle peut échapper au besoin de mettre la Turquie, comme un mineur ou un incapable, en tutelle ou en curatelle.

Le passé peut à cet égard éclairer l’avenir. De fait, l’immixtion des puissances dans les affaires du sultan a depuis un demi-siècle été continuelle. La Turquie lui a dû plus d’une fois son salut. L’on peut dire que les précédens ont créé un droit d’intervention et que les traités ne l’ont pas abrogé. Si le droit d’intervention individuelle au nom d’intérêts particuliers russes, autrichiens, anglais, a toujours été justement contesté, le droit d’intervention collective a toujours été admis de l’Europe, toujours plus ou moins implicitement reconnu de la Porte elle-même. Quand par le traité de Paris la Turquie fut officiellement admise dans le concert européen, elle s’engagea solennellement à l’exécution du hatti-houmaîoun promettant aux chrétiens l’égalité religieuse, militaire et civile. C’est à ce prix que les puissances sanctionnèrent l’indépendance de la Porte et s’engagèrent à ne plus s’immiscer dans les rapports du sultan avec ses sujets. Si ce traité avait un sens, c’était un contrat synallagmaiique, n’engageant l’Europe qu’autant que la Porte remplirait ses propres engagemens. Les puissances signataires du traité avaient le droit de veiller elles-mêmes à son exécution, le droit de s’enquérir si la Porte était fidèle à ses promesses, et en cas de besoin elles restaient libres d’aviser aux moyens de suppléer au mauvais vouloir ou à l’impuissance du divan. Le traité de Paris, qu’on oppose à toute intervention, est sur ce point d’accord avec le bon sens et l’intérêt de la civilisation : ce ne pouvait être pour les abandonner à l’arbitraire musulman que la France avait, les armes à la main, enlevé les chrétiens d’Orient au protectorat exclusif de la Russie. On le vit bien en 1860, après les massacres de Syrie, lorsque la France, représentant du syndicat européen, envoya ses troupes occuper le Liban. Si alors encore la diplomatie, toujours désireuse de sauver les apparences, mit en avant l’initiative du sultan, l’on peut dire que ce n’était qu’une simple fiction juridique [2].

Nous nous sommes habitués depuis la guerre de Crimée à parler de l’intégrité et de l’indépendance de la Turquie comme de deux termes connexes et naturellement liés l’un à l’autre. Or, si l’on veut prendre ces deux mots à la lettre, l’on ne tarde pas à s’apercevoir qu’au lieu d’être le corollaire l’un de l’autre, ils sont inconciliables entre eux. La domination ottomane ne saurait être longtemps maintenue dans ses limites actuelles sans l’appui et l’immixtion de l’étranger, et en maintenant les raïas sous le joug musulman, l’Europe est moralement obligée de ne les point abandonner à l’arbitraire de leurs maîtres. Le seul moyen pratique de conserver l’intégrité de l’empire turc, c’est l’intervention, et le seul moyen efficace d’assurer pleinement l’indépendance de la Porte, c’est de réduire le nombre des provinces soumises à son administration directe, en sorte que les deux termes consacrés de la formule officielle, indépendance et intégrité, au lieu d’être logiquement associés, ne sont en Turquie qu’une alliance de mots s’excluant l’un l’autre.

Dans les dernières complications, les puissances avaient pour intervenir une autre qualité, une qualité incontestée. Depuis que la Porte était entrée en guerre avec des principautés dont l’Europe avait, à diverses reprises, sanctionné l’existence, il ne s’agissait plus seulement des affaires intérieures de la Turquie, mais bien d’une question internationale, au même titre que toute autre guerre. L’Europe était maîtresse d’interposer sa médiation entre la Turquie et la Serbie, entre la Turquie et le Monténégro surtout. Le Cernagore en effet n’est point comme la Roumanie et la Serbie une principauté vassale de la Turquie, il n’a jamais été subjugué par la Porte, et, grâce à sa citadelle de rochers et au bon vouloir des puissances, il a toujours su maintenir son indépendance. Qu’il fût question des principautés ou des raïas révoltés par des années d’oppression, l’Europe tenait de ses traditions et des précédens un droit d’intervention contre lequel la Turquie ne pouvait opposer qu’un article d’un traité dont elle n’avait elle-même jamais rempli les obligations. Aussi la Porte a-t-elle toujours faiblement contesté ce droit de l’Europe, et, au lieu de s’opposer catégoriquement à ce qu’il fût exercé, l’a-t-elle tacitement reconnu en admettant dans sa capitale même une conférence internationale à la discussion de ses propres affaires. Si l’Europe ne s’est pas servie d’une prérogative que lui conféraient les fautes et l’impuissance de la Turquie, ce n’est certes point par scrupule, c’est par indécision, par manque d’union, par crainte de ne pouvoir maintenir une entente dès qu’on oserait passer des paroles à l’action. C’est ainsi que, pour éviter de tomber dans des complications possibles, la diplomatie a laissé choir l’Europe dans la guerre.


II.

La Turquie ne pouvait toujours répondre à l’Europe par une fin de non-recevoir, elle ne pouvait au printemps repousser impunément le protocole de Londres, comme elle avait l’hiver rejeté les demandes de la conférence de Constantinople, et l’été dernier le mémorandum de Berlin. Après plus d’une année de stériles négociations soulevées par une insurrection aussi vivace qu’aux premiers jours, après des préparatifs militaires de six mois et avec deux armées sur la double frontière turque, la Russie, impatiente de tant de délais, ne pouvait voir venir la belle saison sans prendre un parti. L’armistice, une première fois arraché à la Porte par un ultimatum russe, deux fois renouvelé sous la pression de l’Europe, ne pouvait être successivement et indéfiniment prolongé. Pour échapper à la guerre, la Turquie devait faire la paix avec le Monténégro avant l’échéance de la trêve. On ne saurait trouver les prétentions du Monténégro excessives : en vérité, lui aussi, vu sa position et ses succès, s’était montré modéré. Le Cernagore réclamait deux choses de tout temps reconnues indispensables à son indépendance : un peu de terre en plaine au pied de ses rochers pour faire vivre ses habitans en dehors du pillage et des razzias, un port de mer sur la côte qu’il domine pour n’être plus tributaire des douanes turques ou autrichiennes et ne plus relever des deux empires voisins dans ses communications avec le monde. La Porte, appuyée par l’Autriche, a refusé le petit port de Spizza, dont elle ne fait rien, et le Monténégro a renoncé à cette mer dont il entend les flots battre le pied de ses montagnes. Au lieu d’un port, la Turquie lui offrait la libre navigation d’une rivière d’ordinaire non navigable, la Boïana : le Monténégro s’en est contenté. Le prince Nikita a réduit ses demandes à une rectification de frontière, comprenant Nicksich, petite forteresse que ses troupes bloquent depuis six mois. Ce que demandaient les plénipotentiaires de Cettinie était un pays de tout temps contesté, sur lequel le Monténégro peut faire valoir des droits historiques, un pays tout entier soulevé contre la Turquie et occupé par les Monténégrins; c’était beaucoup pour la lilliputienne principauté, c’était peu pour le vaste empire ottoman. Il est difficile de croire que ce soit pour Niksich que la Porte risque une guerre qui lui peut coûter la Bulgarie et la Bosnie, la Thessalie et la Crète, la Géorgie turque et l’Arménie. C’est par principe, pour le maintien de sa dignité, que la Porte refuse d’obtempérer aux exigences du knèze de Cettinie. La Porte est dans son droit, mais pour un état comme pour un particulier, dans les transactions extérieures comme dans la politique intérieure, il n’est pas toujours bon de s’en tenir obstinément à son droit et de se faire un devoir de ne pas s’en départir. Dans les joutes diplomatiques comme dans les luttes de partis, l’opportunisme a ses avantages, l’intransigeance ses périls. La cession d’une parcelle de territoire est d’autant plus facile à la Turquie que son empire ne repose que sur la conquête ; l’abandon d’une ou deux villes turques ne saurait être comparé à ces sanglantes mutilations nationales auxquelles la force seule peut soumettre un peuple homogène.

La Turquie eût été sage en cédant au péril au lieu de jouer avec lui; mais le Turc a son amour-propre national, le musulman son fanatisme religieux. Il y a des hommes qui pensent, qui sentent, qui parlent à Stamboul, il y a une opinion à Constantinople, et par ce temps de révolution où les softas détrônent les sultans, le chef des croyans est obligé de compter avec l’opinion. Pour aider le sultan à triompher des préventions musulmanes, l’apparition d’une flotte européenne dans la mer de Marmara n’eût pas été de trop. Par malheur, s’il y a une opinion publique à Stamboul, il y en a une aussi à Moscou. Si la première ne permettait aucune concession de la Turquie pour acheter la paix, la seconde défendait au tsar de désarmer sans avoir obtenu quelques garanties pour les chrétiens du Balkan. Nous vivons dans un temps ou tsar et padichah sont obligés de tenir compte du vent qui souffle dans leurs états, et, pour n’avoir point encore de parlement, l’autocrate de Russie ne fait pas moins de cas du sentiment de ses sujets que le premier empereur constitutionnel des Ottomans.

L’on dit souvent : Il fallait donner aux Turcs le temps d’accomplir les réformes exigées d’eux; il fallait, avant de les exécuter comme un débiteur insolvable, leur accorder un délai, un sursis. La Porte ne réclamait qu’un an, deux ans, trois ans au plus pour exécuter ses plans de réforme et renouveler l’empire. En vérité, ce n’était pas beaucoup exiger pour une entière transformation, et aucune chrysalide n’eût accompli en moins de temps une telle métamorphose. Le malheur est que ce délai, ce répit d’un an ou deux, si court pour la tâche à remplir, était bien long pour les chrétiens, las de toujours attendre, bien long pour la Russie, qui devait l’arme au bras regarder les Turcs à l’œuvre. L’on ne fait volontiers crédit qu’aux débiteurs qui font preuve de ressources ou de bonne volonté. Or, chaque fois qu’il s’est agi de remplir ses engagemens vis-à-vis des chrétiens et de l’Europe, la Porte s’est toujours montrée infidèle à ses promesses ou impuissante à les remplir. « Le hatti-houmaîoun de 1856, écrivait jadis le prince Gortchakof, est une traite qui a perdu toute sa valeur pour n’avoir pas été acquittée [3]. » Comment s’assurer qu’à l’avenir la Porte fera plus d’honneur à sa signature? Abandonnés à eux-mêmes, les Turcs, depuis Mahmoud, n’ont jamais rien corrigé, rien réformé, et le peu qu’ils ont tenté a plutôt tourné au dommage qu’au profit des chrétiens. La guerre de Crimée a donné à la Porte un sursis de vingt ans : on sait ce qu’a accompli la Russie durant cette période. Qu’a fait la Turquie de ces vingt années de grâce? Les promesses de la paix de Paris, le hatti-houmaïoun et les firmans d’Abdul-Medjid sont là; où sont les réformes, où sont les améliorations? La mauvaise administration a persisté, le joug des chrétiens est seulement devenu plus pesant avec les progrès de la centralisation; les taxes se sont alourdies et les dilapidations financières élargies, avec les emprunts avancés à l’incurie ottomane par la naïve générosité des capitalistes anglais ou français. La Porte a installé en Europe, au milieu de ses paisibles sujets de Bulgarie, des bandes de pillards circassiens, et l’Europe n’a rien dit. Les massacres de Syrie sont survenus; j’ai vu, sur les croupes de l’Anti-Liban, des villages de 500 habitans où il ne restait plus que des femmes, les hommes ayant été systématiquement mis à mort. L’Europe a pacifié le Liban et poursuivi l’expérience sans abréger d’un jour le long délai accordé à la Porte. La Crète s’est soulevée, réclamant son annexion à la Grèce, et l’Occident, en prêtant à la Turquie ses capitaux, lui a fourni les moyens de réduire les Candiotes révoltés. En vérité, l’on ne peut dire que depuis la guerre de Crimée l’Europe ait manqué de patience, manqué de longanimité vis-à-vis de la Porte. La France et l’Angleterre ont dépensé 3 milliards et sacrifié 100,000 hommes sur les plateaux arides de la Crimée pour laisser à la Turquie la liberté d’accomplir elle-même ses réformes. Elles lui ont annuellement prêté des centaines de millions pour l’aider dans son travail de régénération : qui pourrait dire que cette politique de patience ait réussi? Toute l’histoire de la Turquie proclame que pour ses sujets chrétiens il n’y a rien à attendre que de l’initiative et de la surveillance de l’Europe.

Sous la pression des derniers événemens les Turcs ont, il est vrai, pris un grand parti, un parti vraiment héroïque; ils se sont décidés à faire ce qu’on n’eût jamais osé leur demander : au lieu d’autonomie locale à telle ou telle province, la Porte a octroyé à tous ses sujets une constitution du type le plus moderne, un parlement taillé sur le patron le plus en vogue. Ce coup de théâtre vis-à-vis de la Russie autocratique a paru d’une audacieuse et impertinente habileté. En s’habillant soudainement à l’européenne, la Turquie semblait mettre la Russie au défi d’en oser faire autant. Cela pouvait à Constantinople passer pour un bon tour, mais qu’en devaient penser les esprits sérieux et au fait de l’Orient, qu’en devaient penser les Russes, qui débutent prudemment dans la vie politique par le bas de l’échelle, et non par le sommet, par les institutions provinciales et municipales, et non par des chambres de parade? Certes l’impression ne pouvait être favorable; ce n’est point qu’à la longue le jeu constitutionnel et la comédie parlementaire de la Turquie ne puissent devenir plus dramatiques que ne le souhaitent peut-être les auteurs de la pièce et l’inventeur du libretto: ne serait-ce qu’un effort pour se mettre à la mode du temps, ne serait-ce qu’un changement de costume, cette sorte de travestissement constitutionnel aurait encore son importance, car à la longue le vêtement a son influence sur les états comme sur les hommes, et, en dépit du proverbe, l’habit fait parfois le moine.

Quand, en prenant le masque parlementaire, la Porte ferait autre chose que se déguiser, la constitution turque, loyalement appliquée, ne saurait remplacer pour les chrétiens les garanties réclamées en leur faveur par la conférence. Je l’ai montré ici même, la charte ottomane qui remet tout le pouvoir aux musulmans d’Asie est pour les chrétiens d’Europe moins une garantie qu’un péril, et un péril d’autant plus grand que les fictions constitutionnelles seront plus religieusement respectées [4]. Loin d’assurer l’avenir des populations chrétiennes, la constitution de Midhat compromet les minces résultats du passé et les concessions jadis arrachées à la Porte en faveur de ses sujets chrétiens. Pour les raïas en effet, les seules garanties efficaces ont toujours été des mesures locales, un certain degré de self-government provincial là où les chrétiens sont en majorité. Or la nouvelle constitution rend toute nouvelle émancipation de ce genre impossible, elle fait plus, elle menace toutes les petites autonomies aujourd’hui existantes. Les privilèges anciens ou récens, les droits des Mirdites et des Crétois, de Samos ou du Liban, vont être à la merci d’un parlement centraliste et d’une majorité musulmane. La constitution sera pour la Porte un instrument d’unification et de nivellement qui, en passant et repassant sur toute la surface de l’empire, y renversera toutes les barrières et effacera jusqu’aux derniers vestiges de l’autonomie régionale. Les chrétiens mis par les traités internationaux ou les firmans de la Porte en possession de droits particuliers ont pressenti le danger et se sont émus. Ils ont compris que la Porte se pouvait appuyer sur son parlement pour leur enlever leurs privilèges, de même qu’elle s’appuie sur ses chambres novices pour résister aux demandes de l’Europe. L’inquiétude s’est répandue parmi les raïas, jusqu’ici les mieux protégés contre l’arbitraire musulman. En plusieurs provinces, les chrétiens n’ont point voulu prendre part aux élections, et les raïas chargés pour la forme de les représenter ont été désignés par les seuls musulmans. Les Grecs de Crète ont refusé d’envoyer des députés à Constantinople avant que le nouveau parlement n’ait solennellement reconnu leurs privilèges. En Albanie, les Mirdites, la plus puissante des tribus catholiques de la montagne, sont déjà en lutte ouverte avec la Porte. C’est qu’en effet pour une minorité nationale ou religieuse il n’y a point de plus dangereux engin de persécution et de nivellement qu’un parlement et une majorité hostile.

Son peu de confiance dans la constitution turque n’est pas le seul mobile qui pousse la Russie à passer le Danube», elle a, pour refuser à la Porte tous nouveaux délais, des raisons personnelles et pressantes. La première, c’est que voici plus d’un an que la Russie attend les résolutions de la Porte et que depuis des mois elle les attend l’épée à la main avec ses troupes sur le pied de guerre, incertaine du lendemain que lui réservent les résolutions du divan. Pendant que les diplomates turcs discutaient les notes de l’Occident, l’armée russe, campée dans les plaines marécageuses du Dniester et du Pruth, restait inutilement exposée à toutes les maladies qui accompagnent les grandes concentrations d’hommes ; le commerce russe était interrompu, le papier-monnaie perdait 30 pour 100, et les faillites financières jonchaient déjà le sol de Pétersbourg et de Moscou de nombreux débris. Un peuple encore tout asiatique comme les Turcs, sans industrie et sans commerce, un gouvernement en pleine banqueroute, qui n’a plus de crédit et plus de souci de ses créanciers, peut à la rigueur prolonger indéfiniment une situation qui a presque tous les inconvéniens de la guerre sans avoir les mêmes chances de ramener la paix. Un état moderne, un état civilisé ne saurait demeurer longtemps dans cette énervante incertitude, arrêté au seuil de la guerre, sans le franchir.

La longue inaction de la Russie, mal comprise ou mal interprétée de ses adversaires, est devenue pour elle un autre et puissant motif d’action. Ce n’est pas là un paradoxe, c’est une vérité difficile à contester. La modération de la Russie a été attribuée à un sentiment de faiblesse, les scrupules du tsar à des appréhensions sur le sort de ses armes; la patience du gouvernement de Saint-Pétersbourg a été prise pour l’hésitation de la crainte et sa bonne volonté pour un aveu d’impuissance. En voyant le tsar demeurer immobile au bord du gouffre de la guerre, on a cru qu’il n’osait s’y jeter, on a soupçonné les Russes de manquer de confiance en eux-mêmes, en leurs forces, en leur administration, en leurs finances. Cette opinion, imprudemment propagée par les adversaires de la Russie, est devenue une des principales causes de la guerre, en encourageant les Turcs à restreindre leurs concessions et en obligeant la Russie à étendre ses réclamations. Les efforts pacifiques du gouvernement russe, les sentimens de conciliation bien connus du tsar, devaient ainsi, grâce aux fausses interprétations de l’étranger, accroître les chances d’un conflit à mesure même que le conflit semblait s’éloigner. Après les propos tenus sur son compte dans toutes les capitales et les chancelleries de l’Europe, après tous les bruits répandus sur les secrètes faiblesses du colosse du Nord et toutes les railleries plus ou moins contenues sur sa présomption, la Russie ne pouvait sembler reculer devant l’entêtement de la Porte sans perdre ce qui pour un état est aussi précieux que la force matérielle, tout prestige et toute force morale. Cherchait-elle des moyens de conciliation, on l’accusait de vouloir se dérober au combat; c’était la contraindre à élever la voix et à risquer la guerre, ne fût-ce que pour montrer qu’elle ne la redoutait point. De là les exigences de la Russie dans les derniers temps, de là son attitude plus impérieuse et la hautaine déclaration ajoutée à ce protocole que le vulgaire croyait destiné à masquer une retraite, et qui, au lieu d’assurer la paix, devait précipiter les hostilités.

La conduite de la Russie se comprend sans peine, ses détracteurs mêmes l’ont amenée à user des armes dont ils la disaient hors d’état de se servir. Comment justifier l’attitude de la Porte qui a tant à perdre à une défaite à la longue inévitable, et si peu à gagner à une victoire? Quelque déraisonnable qu’elle semble, la politique de la Porte a aussi ses raisons. La première peut-être est encore cette patience inattendue, cette surprenante longanimité de la Russie pendant l’insurrection de l’Herzégovine et la guerre turco-serbe. Plus que personne, la Porte a cru à la faiblesse du Moskol, à ses hésitations, à la pénurie de son trésor. Le divan a cru que la Russie faisait mine de vouloir un conflit sans avoir l’intention de le provoquer, et il a trouvé sage et habile de ne pas se laisser effrayer par un épouvantail, de ne point reculer devant le simple masque de la guerre. Les illusions naturelles à tous les peuples, l’ignorance lettrée et présomptueuse du musulman, les prophéties des devineresses et des astrologues, encore fort en vogue à Stamboul, l’esprit de superstition des oulémas et des softas ont fait le reste, aidés des calculs des politiques ottomans qui n’ont cessé de spéculer sur la division des puissances, sur la tendresse des Magyars, sur un retour de sympathie de l’Angleterre. La détresse financière, qui semblait devoir rendre la Porte accommodante et pacifique, a peut-être été pour quelque chose dans son obstination et son attitude belliqueuse. Après avoir suspendu les intérêts de sa dette, avant même d’avoir encaissé tout son dernier emprunt, le divan en faillite ne peut espérer puiser de nouveau dans les économies de l’Europe. Il sent qu’il n’a plus aucun secours pécuniaire à recevoir de la Bourse et du Stock exchange. Comme un aventurier au lendemain d’une banqueroute, la Porte, n’ayant plus rien à attendre de la naïveté de ses créanciers, n’avait qu’à mettre à profit les sommes qu’elle était parvenue à leur soustraire.

Grâce aux milliards des aveugles capitalistes de l’Occident, la Turquie est aujourd’hui dans une situation militaire où elle aura peine à se retrouver de longtemps; elle a une armée bien équipée, des fusils perfectionnés, des canons Krupp, un nouveau matériel. Les folies du maniaque Abdul-Aziz n’ont pas été tout à fait inutiles à l’empire : il lui doit sa marine de guerre et ses beaux cuirassés, qui pourront contribuer à la défense du Danube. Ainsi armé et outillé, ainsi équipé à neuf aux frais de l’Europe, et sentant qu’il ne pourra de longtemps retrouver une pareille bonne fortune, le Turc est singulièrement tenté de s’en aller en guerre et de montrer qu’il n’est pas encore le paralytique dépeint par ses ennemis, ou le vieillard impotent dont un voisin ambitieux n’a qu’à étendre la main pour recueillir l’héritage. Aujourd’hui il peut entrer en lice, dans quelques années il ne le pourra peut-être plus. Voilà pour la Porte un motif de montrer à tous qu’il faut encore compter avec elle, et d’accepter une lutte que ses concessions ne feraient que retarder. Les indécisions apparentes de la Russie n’ont pu que confirmer le divan dans ses résistances; plus le tsar se montrait modéré et conciliant, laissant réduire par la conférence ses prétentions à un minimum aisément acceptable pour la dignité ottomane, et plus les Turcs, croyant découvrir des incertitudes chez leurs antagonistes, se montraient fiers, susceptibles, intraitables. Il y a des adversaires devant lesquels il ne faut jamais avoir l’air de reculer. Les Orientaux sont du nombre. Les Turcs se laissent aussi volontiers encourager par leurs souvenirs; ils se rappellent qu’en 1828 et 1829 il a fallu aux Russes deux campagnes et bien des fautes de leurs ennemis pour forcer le large fossé du Danube et l’épais rempart du Balkan. Ils se remémorent le long siège de Silistrie en 1854, et aiment à répéter que, pour repousser l’agression russe, la Porte n’avait nul besoin de la France et de l’Angleterre, qu’elle se fût aisément passée de l’Aima et de Sébastopol. Mieux équipés, mieux préparés qu’en 1828 et en 1854, en sécurité du côté de la mer, les Turcs se persuadent que, couverts par le Danube et appuyés au Balkan, ils peuvent dans le quadrilatère de la Bulgarie orientale soutenir longtemps une guerre défensive contre un ennemi mieux pourvu d’hommes que d’argent. On s’est dit à Constantinople qu’en cas de défaite l’on pourrait toujours, grâce à la médiation des puissances, obtenir la paix à des conditions presque aussi douces qu’en obéissant aux injonctions de la diplomatie, et cela avec plus d’honneur, avec plus de respect de la part de l’Europe, avec plus de sécurité pour l’avenir.

L’événement montrera dans quelques mois ce qu’il y a de fondé dans les calculs de la Porte. En fait, la Turquie risque beaucoup en Europe comme en Asie, elle peut perdre plusieurs de ses plus riches provinces ; elle n’a pas encore cependant à lutter pour son existence, comme elle le prétend dans sa réponse au protocole. Personne en ce moment ne songe à détruire l’empire ottoman, ni même à rejeter les Turcs en Asie. Les projets de la Russie sont moins vastes, moins inquiétans pour l’avenir. Victorieux ou vaincu, le Turc restera longtemps encore, selon le mot prêté à M. de Metternich, le sublime-portier du Bosphore. Ce qui est en jeu dans la guerre actuelle, c’est le sort des provinces du Danube et de la Save, peut-être aussi de la presqu’île du Pinde. Les Russes engagent la lutte au nom du droit des peuples, au nom de la liberté contre l’esprit d’oppression et l’héritage de la conquête; peut-on espérer que cette campagne n’entraînera pas les défenseurs des opprimés à des conquêtes? Ce ne serait pas la première fois depuis 1814 et 1815 qu’une guerre, entreprise au nom de l’affranchissement des peuples, tournât à leur asservissement; c’est à la Russie de montrer sa sincérité et par là de reconquérir les sympathies que lui vient d’aliéner sa brusque entrée en guerre. Rien, on doit le reconnaître, n’autorise à douter de sa bonne foi, si ce n’est la difficulté de toujours rester maître de sa politique, de toujours résister aux entraînemens de la lutte et à l’enivrement de la victoire qui emporte les peuples et les gouvernemens au-delà de leurs desseins prémédités. « Si je suis contraint d’entrer en Bulgarie, j’en saurai bien sortir, » a dit le tsar à l’ambassadeur d’Italie. La sécurité de l’Europe et l’honneur de la Russie l’exigeront; par malheur, il est souvent moins aisé d’abandonner le sol conquis par les armes que de forcer les retranchemens de l’ennemi. Il en est de la guerre après une victoire comme de l’escalade des rochers escarpés et des montagnes à pic, qui sont parfois plus faciles à gravir qu’à descendre. Il y a heureusement dans le passé des précédens encourageans, les Russes ont déjà en 1829 traversé en vainqueurs le Danube et le Balkan, et ils en sont revenus.

En se bornant à sa mission libératrice, la Russie reconquerra le droit qu’on lui dénie aujourd’hui de se présenter comme l’exécutrice des volontés de l’Europe. L’Occident, quoi qu’en disent ses détracteurs moscovites, n’est point insensible aux souffrances des chrétiens de l’Orient, tous ses vœux sont pour leur affranchissement; mais il ne veut point que la délivrance des peuples opprimés de l’Orient compromette sa propre sécurité, sa propre liberté. Une guerre sur les Balkans peut avoir des contre-coups qui mettent en péril l’équilibre déjà si mal affermi de l’Europe. Si vers l’embouchure du Danube il y a de petits peuples aspirant à l’affranchissement, il y a sur le Rhin, au centre même de l’Europe, des peuples grands et petits dont l’indépendance et la prospérité sont dignes de tout respect et intéressent hautement la civilisation. Ce serait payer trop cher l’émancipation des riverains du Danube que de l’acheter aux dépens de telle ou telle nation libre ou au prix d’une guerre générale. Si tout mouvement en Orient excite de telles inquiétudes en Occident, si, au moment où l’un des grands empires du continent prend en main sur le Danube la cause des opprimés, le reste de l’Europe ne se sent qu’à demi rassuré, à demi satisfait de cette générosité, la faute n’en est ni à notre folle cervelle ni à notre mauvais caractère, la faute en est au trouble latent et au malaise secret de l’Europe, aux secousses des dernières années et aux méfiances laissées par de trop récens souvenirs.

Si, devant la fatale obstination de la Porte, la guerre n’a pu nous être épargnée, elle peut au moins être circonscrite, être enfermée dans un cercle étroit. C’est là l’intérêt de tous, l’intérêt de la Russie, qui, pour ses finances et sa transformation intérieure, a plus que personne besoin de retrouver la paix ; l’intérêt des puissances qui pourraient être tentées d’intervenir dans la lutte, et qui en élargissant le champ de bataille laisseraient la guerre remettre tout en question en Europe. Pour ne pas rencontrer devant elle d’autres adversaires que les Turcs, la Russie doit s’appliquer à calmer les défiances de l’Autriche et de l’Angleterre, elle doit se garder de suivre les conseils donnés jadis de Berlin à l’Italie, à l’égard de l’Autriche, se garder de faire une guerre à fond. La sagesse du tsar et le bon sens du peuple russe les empêcheront de chercher à frapper l’empire turc au cœur; quelque puissent être les provocations de la victoire, ils sauront s’arrêter sur le chemin de Constantinople et ne point courir au-devant des susceptibilités anglaises. Le mieux pour la Russie, comme pour l’Europe, serait d’appliquer par les armes, sans trop le dépasser, le programme de la conférence de Constantinople. La délivrance des Bulgares, et l’occupation de la contrée sise entre le Danube et les croupes méridionales du Balkan, sont une tâche assez belle pour l’honneur du peuple russe, et assez difficile pour la gloire de ses armes. Sur le Danube et sur le Balkan comme en Asie, les troupes du tsar auront à vaincre l’homme et la nature [5]. Si pour de tels sacrifices la Russie, qui n’a aucune indemnité pécuniaire à espérer de son adversaire, a besoin d’une compensation territoriale, elle en peut trouver en Asie sur la côte orientale de la Mer-Noire, dans le joli port de Batoum par exemple, qui, pour ses provinces du Caucase réduites au mauvais havre de Poti, serait un débouché précieux et un complément naturel.

Une fois les hostilités engagées, la raison et l’humanité doivent désirer que le sang versé ne soit point stérile pour la vallée du Bas-Danube et pour la liberté des chrétiens. Jusqu’ici, on ne saurait le nier, la diplomatie s’est toujours montrée impuissante à démêler les fils confus de la question d’Orient : elle n’en a jamais su dénouer un nœud qu’après qu’il avait été tranché par l’épée. Rien de durable ne s’est encore fait en Orient sans le secours des armes, et en revanche, ce qui ne peut se dire de tous les conflits, aucune guerre n’y est demeurée sans résultats. La guerre de Crimée a valu à l’Europe l’émancipation de la Roumanie, tout comme Navarin et les campagnes des Russes en 1828 et 1829 lui avaient valu l’indépendance de la Grèce ou pour mieux dire d’une partie de la Grèce. Puisse la guerre actuelle faire faire à cette éternelle question d’Orient un nouveau pas dans la seule voie des solutions rationnelles, dans la voie de l’autonomie des populations chrétiennes; c’est l’intérêt de la civilisation comme du repos futur de l’Europe. Que la lutte reste localisée, que l’affranchissement des chrétiens du Balkan ne coûte rien à l’indépendance d’autrui, et l’Occident se réjouira s’il peut dire au retour de la paix : Il n’y a qu’un peuple libre de plus en Europe.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Bien que la Revue ne partage pas entièrement les appréciations de l’auteur de cette étude, nous n’avons pas moins cru devoir lui laisser toute liberté de parole; la grande connaissance qu’il a de la Turquie et de la Russie lui donnant le droit de juger la question à un point de vue plus personnel.
  2. Sur cette question et spécialement sur l’interprétation des articles 7 et 9 du traité de Paris, voyez une substantielle étude publiée en Belgique par M. Rolin-Jacquemyns sous ce titre : le Droit international et la Question d’Orient, Gand 1876.
  3. Dépêche de juin 1860.
  4. Voyez, dans la Revue du Ier décembre 1876, les Réformes de la Turquie.
  5. L’ouvrage de M. de Moltko sur les campagnes des Russes en 1828 et 1829 fait admirablement connaître le théâtre de la prochaine guerre et les obstacles que doivent rencontrer les Russes. C’est la même lutte qui recommence sur la même scène, mais avec de tout autres proportions, avec des forces incomparablement supérieures de part et d’autre.