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Les Prédécesseurs des Hohenzollern
Revue des Deux Mondes3e période, tome 12 (p. 407-430).
LES
PRÉDÉCESSEURS DES HOHENZOLLERN

L. Ranke, Genesis des preussischen Staates, Leipzig 1874.

Depuis la dernière guerre, on a fait en Allemagne plusieurs éditions nouvelles d’ouvrages historiques, tout exprès pour y ajouter des chapitres où sont racontées les victoires remportées sur notre sol et la fondation de l’empire allemand. M. Léopold Ranke n’a pas suivi la mode du jour dans la troisième et définitive édition de ses Neuf Livres de l’histoire de Prusse : c’est le début de son œuvre qu’il a revu, et les chapitres complémentaires sont consacrés au temps qui précède les Hohenzollern. L’éminent écrivain confesse que les derniers événemens l’ont éclairé sur l’importance de cette vieille histoire, à laquelle il n’avait accordé jusqu’ici que quelques pages presque dédaigneuses. Au moment où l’état prussien arrive au plus haut degré de la puissance, lui, qui en est l’historiographe officiel, éprouve le besoin de se recueillir; l’histoire de la Prusse telle qu’elle a été comprise jusqu’ici ne lui suffit plus. Autrefois on attribuait la fortune de l’état prussien aux vertus de tous les Hohenzollern et au génie de deux d’entre eux, le Grand-Électeur et le grand Frédéric; mais les qualités de quelques hommes, héréditairement transmises pendant une courte période, semblent aujourd’hui une base trop étroite et trop fragile pour porter l’édifice de la grandeur prussienne. L’historien de la papauté le sait mieux que personne : rien ne dure qu’à la condition d’avoir crû lentement, et le temps ne conserve pas ce qui a été fait sans lui. M. Ranke recherche donc à travers les âges, au-delà des Hohenzollern, les origines véritables de la monarchie prussienne, afin de montrer comme elles sont lointaines, et quelle suite d’efforts il a fallu pour fonder l’état où l’Allemagne est presque absorbée aujourd’hui.


I.

Ces origines, qui n’ont guère intéressé jusqu’ici que quelques érudits, ou bien des sociétés savantes de Berlin et de Kœnigsberg, méritent la tardive curiosité qu’elles éveillent. Elles ne ressemblent pas aux origines de la plupart des états de l’Europe; quel contraste, par exemple, avec celles de la France! La France était prédestinée : je veux dire que le pays compris entre l’Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin était fait pour recevoir une nation. Si haut que l’on remonte dans l’histoire, on y trouve une vie nationale : les Gaulois étaient un peuple distinct de ses voisins; quand les Romains conquirent la Gaule, ils en formèrent une circonscription administrative spéciale, et respectèrent son intégrité; c’est sur la Gaule entière que prétendirent régner les Mérovingiens et les Carlovingiens ; ce sont enfin les frontières de la Gaule que les Capétiens s’efforcèrent d’atteindre dès qu’ils purent sortir de l’Ile-de-France. Où trouver un cadre naturel à la monarchie prussienne? Il n’y a pas longtemps qu’elle s’étendait, comme une chaîne à plusieurs endroits brisée, du Niémen au Rhin. Aussi les mots qu’emploie d’ordinaire en France la langue de l’histoire et de la politique ne peuvent-ils servir pour parler de la Prusse : il n’y a pas de nationalité prussienne, il y a un état prussien; le terme n’est pas encore exact, car la Prusse n’est qu’un des anneaux de la chaîne. Faute de les pouvoir nommer tous dans un titre commun, on dit d’ordinaire état brandebourgeois-prussien.

La marche de Brandebourg et le duché de Prusse sont en effet les deux parties principales de la monarchie prussienne. Elles n’ont été réunies qu’au XVIIe siècle; mais leur histoire a plus d’un point de ressemblance, car le Brandebourg est un pays slave dont la conquête a été faite aux XIIe et XIIIe siècles par des margraves allemands de la maison ascanienne, et la Prusse est un pays slave, conquis au XIIe siècle par l’ordre allemand des chevaliers teutoniques. Héritiers des margraves et des chevaliers, les Hohenzollern doivent beaucoup aux uns et aux autres, mais surtout aux margraves. C’est comme ducs de Prusse qu’ils sont devenus rois, mais c’est comme électeurs de Brandebourg qu’ils ont grandi au milieu du corps germanique et qu’ils en sont devenus les maîtres; enfin c’est dans la Marche qu’ils ont trouvé la tradition de cette autorité singulière, à la fois militaire et patriarcale, qu’ils ont étendue ensuite sur les divers pays soumis à leur domination, et qui en a été le lien solide. Le Brandebourg est une des plus tristes régions de la triste plaine de l’Allemagne du nord. La Havel et la Sprée en sont les deux principales rivières, et si les cours d’eau sont, comme dit Pascal, de grands chemins qui marchent, ceux-ci sont bien tracés, car ils partent des extrémités du pays pour arriver au centre, et de là se diriger vers l’Elbe, qui mène vers la mer; mais que ces chemins brandebourgeois marchent mal! Dès qu’elle entre dans la province, la Sprée, qui ne trouve plus de pente, semble s’arrêter; elle se partage en petits bras, qui coulent à moitié endormis entre des prairies et sous des bois d’aulnes. Le courant de la Havel s’affaiblit en s’épanchant dans un grand nombre de lacs. Du moins ces imperfections ont leur charme : les bois, les lacs où se reflètent les grands nuages du ciel septentrional reposent l’œil du voyageur que fatigue l’aridité de cette terre, et les rares collines qu’on rencontre au bord des rivières rompent la monotonie de la plaine. Ailleurs on se croirait, l’été, transporté dans le Sahara. Ce n’est pas sans raison qu’on appelle le Brandebourg « la sablière de l’Allemagne; » telle petite ville y est enveloppée, quand le vent est fort, par des tourbillons de sable; le vent apaisé, il faut dégager les portes obstruées des maisons, et balayer les rues, où le sable monte jusqu’au genou. Sur le plateau de Fläming, les habitans reçoivent de l’autorité municipale une ration d’eau quotidienne, mesurée parcimonieusement. Au matin, dans chaque village, on se réunit autour de la fontaine; le bourgmestre arrive avec les clés, fait la distribution et referme soigneusement les portes du trésor.

La lumière de l’histoire se lève tard sur ce pays déshérité. Au début de l’ère chrétienne, il est habité par des Germains qui l’abandonnent pour se diriger vers le sud et vers l’ouest, quand la grande invasion des barbares se répand sur les provinces de l’empire romain. Alors les Slaves, qui habitaient la rive droite de la Vistule, s’avancent et prennent possession des terres abandonnées jusqu’à l’Elbe, qu’ils dépassent par endroits. Entre l’Elbe et l’Oder, on les appelle les Wendes, et ils sont divisés en trois groupes : Obotrites, dans le Mecklembourg, Wiltzes dans le Brandebourg, Sorabes en Lusace et en Misnie. Placés à l’avant-garde du monde slave, les Wendes occupent un poste de combat en face de l’Allemagne du nord.

C’est à la faveur de l’invasion que les Slaves avaient fourni, presque sans lutte, cette longue marche en avant : leurs progrès s’arrêtèrent le jour où s’arrêta l’invasion, c’est-à-dire quand des peuplades germaniques, parmi lesquelles dominaient les Francs, eurent pris possession définitive de la Gaule et défendirent ses frontières contre les nouveaux arrivans. Les Francs sont ainsi mêlés à la plus ancienne histoire de ce pays, qui est le véritable berceau de la monarchie prussienne. Ce sont eux qui, après avoir opposé aux dernières bandes envahissantes la barrière de leurs épées, attaquent la Germanie pour lui imposer leurs lois et la foi chrétienne : les Mérovingiens commencent l’œuvre, et les Carlovingiens l’achèvent. Charlemagne, après avoir, par le fer et par le feu, soumis et converti la Saxe, guerroie contre les Wendes, qu’il oblige au tribut. Si la mort ne l’eût pas arrêté, il aurait fait entrer de force ces païens dans la communauté chrétienne, dont il était le chef laïque; mais il n’eut que le temps d’armer contre eux la frontière orientale de l’Allemagne, le long de laquelle il échelonna les marches. C’étaient de petits états organisés pour l’offensive et pour la défensive : combattre les Wendes, exiger d’eux le tribut, appuyer par la force la prédication chrétienne, tel était l’office de leurs chefs, qu’on appelait margraves, c’est-à-dire comtes de la frontière, et qui étaient les sentinelles avancées de l’empire chrétien.

Il était inévitable qu’à la mort de Charlemagne la lutte s’engageât, sur les rives de l’Elbe, entre les deux races et les deux religions ennemies. Elle dura plusieurs siècles. Les Slaves valaient à coup sûr les Germains du temps de Tacite, mais ils n’étaient point de force à lutter contre les Allemands civilisés et organisés par la conquête franque. Ils furent protégés par diverses circonstances : la faiblesse et l’impuissance des successeurs de Charlemagne, les guerres intestines et les invasions de Normands et de Hongrois qui désolèrent l’empire. Les margraves défendirent mal les postes où ils étaient comme oubliés, et l’Elbe demeura la frontière mal assurée de l’Allemagne mal unie. Un moment, il sembla que l’œuvre de Charlemagne allait être reprise, quand le danger réveilla le sentiment national et que le duc de Saxe, Henri l’Oiseleur, fut élu roi allemand. Les Hongrois furent repoussés, les Wendes vigoureusement attaqués, et même en grande partie convertis et soumis. Sous Henri et sous son successeur Otton, la prédication accompagne la conquête; missionnaires et margraves se donnent la main ; des évêchés sont fondés en même temps que des forteresses. Magdebourg est érigée en métropole des pays slaves, où Otton veut qu’elle reprenne le rôle si bien joué en Germanie par Mayence; Brandebourg et Havelberg deviennent des sièges épiscopaux. Quelques années de plus auraient suffi pour faire entrer les Wendes dans le royaume de Germanie; mais Otton prépara de ses mains la destruction de son œuvre. En relevant, pour la placer sur sa tête, la couronne impériale tombée au pouvoir des petites maisons italiennes, il s’abandonna au rêve irréalisable de la domination universelle. Il sentit la première atteinte de la passion pour l’Italie qui perdit ses successeurs. Ceux-ci veulent dominer Milan, la reine des cités lombardes, et Rome, la ville éternelle devenue la ville sainte; ils sont rois de Naples et convoitent la couronne des successeurs de Constantin, afin de réunir les deux empires jadis séparés par Théodose. Que leur importe l’obscur combat qui se poursuit au-delà de l’Elbe? Les margraves sont écrasés, et la frontière, à la suite d’une grande révolte qui éclate sous le successeur d’Otton, est reportée de l’Oder à l’Elbe. Tous les dieux de la mythologie slave, ceux qui habitent des temples et portent leurs noms inscrits sur le piédestal de leurs statues, ceux dont on ne sait pas les noms, mais qui se manifestent par le bruissement des feuilles de chêne ou le murmure des sources, reprennent possession du pays d’où les ont chassés Notre-Dame de Magdebourg et l’enfant Jésus.

Le paganisme wende trouvait un appui naturel dans le paganisme du reste des Slaves, qui était à peine entamé, et dans celui des Scandinaves, qui était intact. Le temple d’Upsala était alors le centre d’un empire de pirates. Danois et Normands faisaient retentir le chant des scaldes sur toutes les mers et sur toutes les côtes du nord; ils visitaient l’Islande au même temps que la Russie, menaçaient Michel l’Ivrogne dans Constantinople et le duc de France dans Paris, mais surtout ces fidèles d’Odin faisaient une guerre persévérante aux Germains apostats; les coups qu’ils frappaient sur l’Elbe inférieur répondaient aux coups que frappaient les Wendes sur l’Elbe moyen.

Il faut bien dire aussi que le christianisme s’offrait aux Slaves sous les plus tristes couleurs. Les Allemands ont été fort inhabiles à prêcher la parole de miséricorde et de charité : ils n’ont pas donné au monde un seul grand apôtre, et les quelques missionnaires zélés dont on pourrait dire les noms ont été contrariés dans leur œuvre par les princes leurs compatriotes. Les chroniques allemandes s’accordent à flétrir l’avarice et la cruauté des margraves, ducs et comtes de la frontière. « Les princes allemands, dit Helmold après le récit d’une victoire, se partagèrent le butin; mais de christianisme, il ne fut pas fait mention. On voit par là l’insatiable avidité des Saxons : entre toutes les nations, ils excellent aux armes et à la guerre, mais ils sont toujours plus enclins à augmenter les tributs qu’à conquérir des âmes au Seigneur, proniores tribuiis augmentandis quam animabus Dco conquirendis... » Avant Helmold, Adam de Brème avait dit : « L’âme des Saxons est plus portée aux exactions qu’aux conversions. » Avant Adam de Brème, Dithmar de Mersebourg avait reproché aux Allemands la barbare coutume de diviser après la victoire les familles de leurs prisonniers pour les vendre comme esclaves, car le prisonnier wende était un des objets du commerce germanique avec l’Orient. Enfin l’un de ces vieux écrivains met dans la bouche d’un chef slave parlant à un évêque allemand cette harangue, qui fait penser à celle du paysan du Danube : « Nos princes d’Allemagne nous accablent d’une telle sévérité, les impôts et la servitude sont si lourds, que nous préférons la mort à la vie. Tous les jours, on nous pressure jusqu’à nous faire rendre l’âme. Comment voulez-vous que nous remplissions les devoirs qui nous sont imposés par la religion nouvelle, nous que tous les jours on contraint à la fuite! Si seulement il y avait un lieu où l’on pût chercher un refuge! Mais à quoi bon passer la Trawe? Les mêmes malheurs nous attendent au-delà de cette rivière. Ils nous attendent au-delà de la Peene. Il ne nous reste plus qu’à nous confier aux flots de la mer et à vivre sur l’abîme... »

Rien de plus monotone ni de plus lugubre que l’histoire des événemens qui se succèdent à la frontière orientale de l’Allemagne du nord, depuis la révolte qui a suivi la mort d’Otton le Grand. Les Sorabes, il est vrai, demeurent soumis aux margraves de Misnie; mais les Wiltzes et les Obotrites défendent avec une admirable obstination leurs dieux et leur liberté, jusqu’à ce qu’il se présente au début du XIIe siècle un concours de circonstances qui leur est fatal. Presque partout autour d’eux le paganisme a été vaincu par les efforts de la prédication chrétienne ; les Danois convertis sont désormais les propagateurs zélés de la foi qu’ils ont si longtemps combattue; les Tchèques et les Polonais ont reçu le baptême : l’influence chrétienne pénètre donc chez les Wiltzes et les Obotrites de tous les côtés à la fois. Les Obotrites cèdent les premiers : il est remarquable que la résistance ait duré le plus longtemps chez les Wiltzes, c’est-à-dire dans le Brandebourg. Le sable de cette plaine a bu bien du sang, bien du sang a rougi les lacs de la Havel et les canaux du Spreewald avant qu’une conquête définitive posât sur la rive droite de l’Elbe la première pierre de la monarchie prussienne !

En face des Wiltzes veillaient sur le territoire allemand les margraves du nord, comme les ducs de Saxe en face des Obotrites, et les margraves de Misnie en face des Sorabes. Placé entre eux, mais bien moins puissant qu’eux, le marchio aquiîonalis, comme on appelait le margrave du nord, commandait une étroite bande de territoire, sur la rive gauche de l’Elbe, entre l’embouchure de l’Ohre et celle de l’Aland, deux petits affluens du grand fleuve. Il n’était pas de taille à contenir ses turbulens voisins, et son nom n’est guère associé qu’au souvenir de désastres subis par les armes allemandes, jusqu’au jour où l’empereur Lothaire II donna l’investiture de la Marche au comte ascanien Albert l’Ours. C’était en 1134. L’avènement des Ascaniens doubla la force de la Marche, car cette famille possédait sur les dernières pentes orientales du Harz nombre de fiefs, et des châteaux-forts; parmi ces châteaux était celui d’Aschersleben, appelé en latin Ascaria et par corruption Ascania, d’où est venu le nom qu’Albert l’Ours et ses successeurs ont illustré.

Albert fut un des plus rudes batailleurs d’un temps fertile en héros. Il prodigua les coups d’épée sur le chemin de Rome, en compagnie de Lothaire et de Barberousse, dans ces singulières expéditions où les chefs du saint-empire se frayaient une voie sanglante jusqu’à l’église du couronnement; en Bohême, où il vit tomber tous les siens autour de lui, quand le duc Sobislav surprit dans la montagne et fit capituler l’armée allemande; en Saxe, où il disputa l’étendard ducal à Henri le Lion, cet autre héros du XIIe siècle; au-delà de l’Elbe enfin, où il prit part à une croisade prêchée par saint Bernard contre les Wendes. Chose singulière pourtant, c’est par politique plutôt que par force que le margrave réussit à établir sa domination sur la rive droite de l’Elbe. Au pied d’une colline, haute de 66 mètres, ce qui est une merveille en ce pays plat, entre les lacs formés par la Havel, et sous les bois qui en couvraient les rives, était cachée Brandebourg, l’humble capitale d’une tribu des Wiltzes. Le petit prince qui y régnait, — il avait nom Pribislaw, — s’était fait chrétien, au milieu de ses sujets demeurés idolâtres; il avait bâti une chapelle et fait quelques tentatives de prosélytisme. Pour être soutenu dans cette entreprise, qui n’était pas sans périls, il entra en relations avec Albert, qu’il fit son héritier. A la mort du Wende, le margrave, prévenu par sa veuve, prit possession de l’héritage; mais, distrait comme il était par mille soucis, il le garda mal. Une révolte éclata; il dut la réprimer : Brandebourg, assiégé l’hiver sur la glace de ses étangs et de ses fleuves, capitula quand le froid et la faim eurent fait tomber les armes des mains de ses défenseurs, et le margrave du nord, définitivement vainqueur, prit le titre de margrave de Brandebourg. C’est un événement que l’apparition de ce nom dans l’histoire : les ancêtres du roi de Prusse, empereur d’Allemagne, le portaient encore, il y a moins de deux siècles.

Albert l’Ours, conquérant d’une ville slave, restaurateur des évêchés de Brandebourg et de Havelberg, jadis érigés par Otton le Grand et détruits aussitôt après lui, a toutes les apparences d’un héros chrétien et allemand : les historiens amis de la Prusse, et qui attribuent à ce pays une mission allemande et chrétienne, n’ont pas manqué de s’y laisser prendre; mais la vérité historique ne s’accommode pas de ces illusions volontaires. Ni l’Allemagne, ni aucun état allemand n’a eu la volonté de continuer la tradition carlovingienne. En effort sérieux aurait eu raison des dernières résistances du paganisme wende, enveloppé, comme on a vu, par des états chrétiens, excepté au nord-est, où la Poméranie gardait le culte de ses idoles; mais chez les Poméraniens et même chez les Wendes, les princes inclinaient vers le christianisme, par politique et pour sauvegarder leur indépendance. Tout fanatisme avait disparu du peuple; comme les Romains aux derniers temps du paganisme, les Slaves sentaient que leurs dieux s’en allaient. Ils refusaient le martyre aux missionnaires les plus résolus à le chercher, témoin le moine espagnol Bernard. Bernard s’était aventuré en Poméranie sans guide, sans escorte, et, dans son ferme propos de mourir pour le Christ, il se laissa emporter à toutes les ardeurs d’un zèle sacré Les païens se contentèrent de se moquer de lui, montrant du doigt ses pieds nus, et disant que Dieu, dont il était l’envoyé, aurait bien dû lui faire cadeau de souliers. Un jour qu’il brisa une idole, ils le battirent, puis, comme il continuait à prêcher, ils le mirent en barque sur l’Oder : « Si tu en as tant envie, lui dirent-ils, va-t’en sur mer prêcher aux poissons et aux oiseaux. » Bernard revint en Allemagne, vivant malgré lui. Sa tentative fut reprise par l’évêque Otton de Bamberg, que les Allemands appellent pompeusement l’apôtre de la Poméranie; mais c’est en faire à trop bon compte un héros de l’apostolat chrétien. Le prélat entreprend le voyage, accompagné d’un grand nombre de prêtres et suivi par un long convoi chargé de provisions de route. Le duc de Pologne lui donne des instructions et des guides. A la frontière, Otton trouve le duc de Poméranie lui-même, qui est venu au-devant de lui, et qui, à moitié chrétien, souhaite son succès. L’entrevue aux bords de la Netze fut curieuse; à peine le prince aperçut-il l’évêque qu’il le prit à part pour l’entretenir. Cependant l’escorte militaire du duc se trouvait en présence du cortège épiscopal ; la nuit tombait, la campagne était déserte et triste. Les Poméraniens s’aperçurent que les prêtres allemands étaient inquiets; ils prirent à dessein des airs féroces : aussitôt les prêtres de s’agenouiller, de chanter des cantiques, de se confesser entre eux; les soldats redoublent leurs menaces, tirent leurs couteaux, les aiguisent et font le geste de scalper. Cette scène tragi-comique dura jusqu’à ce que l’entrevue fût terminée. Le duc Wratislaw vint rassurer lui-même les compagnons d’Otton, qui aussitôt se mirent à prêcher ceux qui leur avaient fait si grand’peur. Ces Poméraniens n’avaient pas l’étoffe de bourreaux, ni ces Allemands celle de martyrs.

A voir l’extrême facilité avec laquelle se faisaient ces missions, on s’étonne qu’elles n’aient pas été plus fréquentes. Il semble que le Brandebourg aurait dû avoir deux missionnaires attitrés : c’étaient les évêques de Brandebourg et de Havelberg, car ces évêchés avaient conservé des titulaires pendant tout le temps que leurs sièges demeurèrent aux mains des païens. Au temps d’Albert l’Ours, un de ces titulaires était Anselme de Havelberg, une des lumières de l’église au XIIIe siècle ; mais quelle indifférence pour le troupeau infidèle qui lui était confié ! Anselme est envoyé par le pape à Constantinople pour argumenter sur la question de savoir si le Saint-Esprit procède du Père seul ou bien du Père et du Fils tout ensemble. Quand Albert eut reconquis le diocèse, il fallut bien qu’Anselme habitât sa ville épiscopale : elle n’était point gaie; l’évêque se mit à relire les œuvres des pères ; il entretint une vaste correspondance avec ses amis, écrivit le récit de son ambassade théologique; bref, il s’ennuyait, mais il disait aux siens : « Il vaut mieux être dans l’étable du Christ que devant le tribunal, entouré de Juifs qui crient : Qu’il soit crucifié! qu’il soit crucifié! » Et le prélat, qui préférait l’étable au calvaire, s’empressa, lorsque le pape l’eut élevé à l’archevêché de Ravenne, de quitter le poste militant et obscur où Albert l’Ours l’avait placé. Le margrave n’était pas plus zélé que l’évêque; il a frappé ses plus rudes coups sur des Allemands, et sans nul doute, pour être duc de Saxe, il aurait donné avec joie tout son domaine transalbin et la gloire de gagner au paradis les âmes de tous les Slaves réunis. C’est seulement la suite des événemens qui a décidé que l’acte le plus important de sa vie fut la prise de possession de quelques lieues carrées sur la rive droite de l’Elbe, et il a fallu toute la bonne volonté des historiens allemands pour transformer ce batailleur en champion de la Germanie et en apôtre du christianisme.


II.

Aucun état ne fut plus faible à son début ni plus menacé que ce petit état brandebourgeois à sa naissance. Qu’on se figure en effet un pauvre territoire, à peu près égal en superficie au quart de la province actuelle de Brandebourg, situé sur les deux rives de l’Elbe moyen, dans cette plaine de l’Allemagne du nord, où il est impossible de se couvrir par aucune frontière naturelle, de sorte que les petits et les faibles semblent une proie désignée à l’appétit des grands et des forts. Il est vrai que le Brandebourg est bien placé pour s’agrandir : à l’est, dans le pays des Wendes, vaincus et désorganisés, l’espace s’ouvre devant lui, tandis que les états du centre de l’Allemagne sont pressés les uns contre les autres, que les Alpes arrêtent ceux du sud, et que la royauté capétienne menace ceux de l’ouest; mais le duché de Saxe, l’archevêché de Magdebourg, la marche de Misnie, sont aussi bien placés que le Brandebourg; ils ont les mêmes ambitions et sont plus puissans que lui. Enfin il est impossible que les margraves fondent une véritable principauté tant que les successeurs de Charlemagne pourront du haut du trône impérial revendiquer sur les pays slaves leurs droits de souveraineté.

Par une fortune extraordinaire, les obstacles qui se dressaient devant le Brandebourg furent successivement écartés. Le saint-empire succomba dans la lutte qu’il engagea contre la papauté; au lendemain de sa chute, la féodalité, dont il couvrait les progrès d’un voile transparent, apparut dans la plénitude de sa force, et l’Allemagne ne fut plus qu’une confédération anarchique de principautés. Avant l’empire, le duché de Saxe avait disparu, ne laissant qu’un nom et un souvenir. Ce duché, qui s’étendait du Rhin à l’Elbe, était le plus redoutable adversaire du Brandebourg. Au temps d’Albert l’Ours, Henri le Lion y régnait : il était duc de Bavière et possédait des fiefs considérables en Italie ; sa principauté s’étendait de la Baltique à l’Adriatique. Pour l’agrandir encore, il avait porté la guerre sur la rive droite de l’Elbe, soumis les Obotrites, et appelé tant de colons dans leur pays que l’immigration allemande noya ce qui subsistait de la population slave. Les ducs de Poméranie et de Rügen reconnaissaient la suzeraineté « du prince des princes du pays, » comme l’appelle un vieux chroniqueur, de celui « qui courbait le front des révoltés, brisait leurs forteresses et faisait la paix sur la terre ; » mais un si grand état debout au milieu de l’Allemagne, déjà morcelée par la féodalité, s’accroissant tous les jours de la dépouille des faibles qu’il opprimait, provoqua une formidable coalition et fut brisé. La Bavière fut détachée de la Saxe, et la Saxe morcelée en une quantité de petits fiefs laïques et ecclésiastiques et en villes libres; du même coup, ses entreprises sur le pays transalbin s’arrêtèrent, et une grande place devint vacante à la frontière orientale de l’Allemagne.

Cette place fut prise non par l’archevêché de Magdebourg, ni par la marche de Misnie, mais par la marche de Brandebourg. Une série de furieux combats, où les archevêques et les margraves se rencontrèrent à plusieurs reprises les armes à la main, délivra la Marche de la rivalité de l’archevêché. Enfin les désordres qui troublèrent, au milieu du XIIIe siècle, la puissante famille des Wettin, margraves de Misnie et de Lusace, landgraves de Thuringe et palatins de Saxe, permirent aux Ascaniens de mettre la main sur la Lusace, et même, pour un temps, sur la Misnie. Chute de l’empire, affaiblissement des Wettin, destruction du duché de Saxe, toutes ces ruines profitèrent donc au Brandebourg; il devint le seul gardien de la frontière, le principal adversaire du Danemark et de la Pologne, les deux états étrangers qui pouvaient disputer à l’Allemagne la conquête du pays wende.

Le Danemark et la Pologne ont tous les deux une histoire tragique au moyen âge ; tantôt redoutables et tantôt méprisés, ils connaissent toutes les extrémités de la fortune. A peine entrée dans la communauté chrétienne, la Pologne se fait conquérante ; au commencement du XIe siècle, elle déborde sur la rive gauche de l’Oder; mais bientôt, et pour une longue succession d’années, elle est occupée par des guerres avec tous ses voisins, et par de violentes dissensions qui, à cause de l’incertitude des règles sur la transmission du pouvoir, se renouvellent à chaque avènement. Toute la rive gauche de l’Oder échappe à sa suzeraineté : les margraves y avancent d’un pas lent, mais qui ne s’arrête pas. Ils atteignent le fleuve, puis le dépassent, et la frontière de la Marche pousse le long de la Warta et de la Netze sa pointe vers la Baltique.

En même temps qu’ils s’avançaient vers l’est, les margraves faisaient des progrès au nord; c’est là qu’ils se heurtèrent au Danemark. Chaque fois qu’il était gouverné par des mains habiles, le vaillant petit royaume scandinave disputait aux Allemands la région de l’Elbe inférieur : aux XIIe et XIIIe siècles, une succession de grands princes, Waldemar Ier , Canut VI, Waldemar II, lui assura pour un temps la victoire. Ce dernier se fait confirmer par l’empereur Frédéric II les conquêtes de ses prédécesseurs et les siennes; il obtient la renonciation de l’empire à tous les pays situés sur la rive droite de l’Elbe : le Holstein, la grande ville libre de Lübeck et celle de Hambourg passent sous sa domination et Waldemar s’appelle « roi des Danois et des Slaves, seigneur de la Nordalbingie. » Tous les princes de l’Allemagne orientale essayèrent leurs forces contre lui, mais durent faire leur paix les uns après les autres : les margraves de Brandebourg se résignèrent les derniers. Cependant le Danemark, comme plus tard la Suède pendant la guerre de trente ans, avait fait un effort au-dessus de sa puissance réelle. Quelque admirablement policé qu’il fût, il ne pouvait entretenir longtemps sans s’épuiser des armées de 160,000 hommes et des flottes de 14,000 bateaux. Au reste, il devait beaucoup aux qualités personnelles de son prince, homme de guerre, diplomate, administrateur consommé. Or un des vassaux de Waldemar qui avait à se plaindre de lui s’inspira, comme dit un historien allemand, de la maxime : « aide-toi toi-même, » et il commit un acte dont la « force objective » fut, comme dit un autre écrivain du même pays, considérable. Ces mots pédantesques dont nos voisins se servent pour braver la morale, comme on se sert du latin pour braver l’honnêteté, annoncent une de ces trahisons que les Allemands excusent si volontiers quand elles profitent à l’Allemagne. En effet ce vassal, pieux personnage qui venait de rapporter de la terre-sainte, dans une fiole d’émeraude, une goutte de sang du Sauveur, alla trouver un jour le roi son suzerain, qui l’accueillit à merveille et lui offrit le couvert et le gîte. Le comte accepta, puis, la nuit, il se saisit de la personne du vieux roi, le blessa, le bâillonna et l’emmena en lieu sûr, dans le cul-de-fosse d’une forteresse. Le captif accepta les plus dures conditions pour recouvrer sa liberté; libre, il déchira des traités arrachés par la félonie et par la force, mais, trahi encore une fois sur le champ de bataille de Bornhöved, il fut vaincu le 22 juillet 1227, et le Danemark tomba dans un long abaissement.

Bientôt après les margraves de Brandebourg se firent donner par Frédéric II la suzeraineté sur la Poméranie, qui était le plus important des petits états slaves, car elle s’étendait au loin le long de la Baltique, sur la rive droite de l’Oder, et sur. la rive gauche elle s’était fort avancée dans le pays des Obotrites. Comme les ducs poméraniens ne voulurent pas les reconnaître pour suzerains, les margraves les y contraignirent par la guerre, et ils leur prirent un territoire qui équivaut à peu près aux grands-duchés de Mecklembourg, plus l’Uckermark, petite province qui fait au nord une pointe vers le golfe de Poméranie. Les margraves avaient donc trouvé une nouvelle route vers la Baltique.

Ils atteignirent un moment cette mer dans de singulières circonstances où se montrèrent au grand jour leur hardiesse, toujours en quête d’aventures, et l’âpre passion de l’agrandissement territorial qu’ils devaient léguer à leurs successeurs. La Marche depuis ses progrès touchait par quelques points de sa frontière orientale à la Pomérellie. Ce duché, qui avait été détaché au commencement du XIIe siècle de la Poméranie, était borné à l’est par la Vistule; il confinait de ce côté aux domaines de l’ordre teutonique, dont il n’était séparé que par la largeur du fleuve. Les margraves et les chevaliers étaient de dangereux voisins, et le malheureux duché slave eut l’imprudence d’appeler à la fois les Allemands du Brandebourg et ceux de la Prusse à intervenir dans ses affaires.

Les Brandebourgeois arrivent les premiers, comme alliés d’un puissant parti révolté contre Loktiek, roi de Pologne et duc de Pomérellie; ils entrent dans Dantzig et mettent le siège autour du château. Le commandant, pressé par la nécessité, va demander du secours à l’ordre teutonique. Le grand-maître envoie incontinent des chevaliers qui, moyennant une solde déterminée, devront renforcer pendant un an la garnison polonaise. Aussitôt l’arrivée du renfort, les Brandebourgeois lèvent le siège; les Polonais veulent alors remercier les Teutoniques de leurs services, mais ceux-ci allèguent qu’ils sont venus pour un an, et qu’ils n’ont pas le droit de se retirer. Le règlement de la solde stipulée suscite d’ailleurs des contestations, des disputes, si bien qu’un jour les Teutoniques tombent sur les Polonais, qu’ils tuent ou qu’ils chassent. Renforcés par des secours, ils descendent du château par une nuit de novembre, et surprennent la ville, où ils font un épouvantable massacre, et voilà comment l’ordre des chevaliers allemands a pris pied en Pomérellie. Aussitôt il fait le long de la Vistule de rapides progrès; sous prétexte que l’indemnité qui lui a été promise n’est pas encore payée, il met la main sur Dirschau. Le roi Loktiek veut traiter; on lui présente un mémoire où figurent les dépenses que les chevaliers ont faites pour lui prendre ses villes, et dont le total est si élevé que le malheureux prince ne peut s’acquitter; les chevaliers s’emparent de Schwetz, et se trouvent ainsi maîtres de tout le cours de la Vistule. Pour demeurer les possesseurs tranquilles de leurs précieuses conquêtes, ils entament des négociations avec les margraves de Brandebourg. Le margrave et le grand-maître, ces deux chefs de la colonisation germanique, ces deux exterminateurs de Slaves, ces deux ancêtres de la monarchie prussienne, s’entendent sans difficulté : Waldemar de Brandebourg cède pour 10,000 marcs ses droits sur des villes qui ne lui appartiennent pas.

Waldemar est le dernier des margraves ascaniens, il en est en même temps un des plus illustres. L’éclat de ses mérites personnels, son amour des pompes chevaleresques, son talent poétique, rehaussaient en sa personne la puissance des margraves de Brandebourg. Il se plaisait en la compagnie des petits princes du nord qui au commencement du XIVe siècle dépensaient en fêtes leur médiocre fortune. Il fit grande figure au tournoi de Rostock, présidé par le roi Érich de Danemark : quatre-vingt-dix-neuf de ses vassaux l’accompagnaient; tout le jour ses gens versèrent de la bière et du vin aux vilains accourus pour contempler le spectacle de ces splendeurs, et devant sa tente s’élevait une colline d’avoine où chaque palefrenier prenait à sa guise la nourriture de ses chevaux. Bref, on dit que le margrave dépensa dans ces prodigalités tout l’argent qu’il avait reçu de l’ordre teutonique, mais on vit bientôt que ce brillant personnage était en même temps un politique. A ces fêtes de Rostock, les princes allemands du nord-est s’étaient avec Erich coalisés contre Wismar, Rostock, Stralsund et autres villes dont la richesse tentait leur appétit et leur pauvreté. Waldemar marcha d’abord avec eux, mais ses nobles confédérés apprirent bientôt non sans stupéfaction qu’il avait signé avec Stralsund une alliance offensive et défensive : l’ambitieux margrave avait compris le parti qu’il pouvait tirer du protectorat des villes maritimes. Aussitôt se forma contre lui une ligue formidable où entrèrent, avec ceux dont les richesses de Stralsund ameutaient les convoitises, les princes qu’avait lésés la fortune croissante du Brandebourg. On y comptait les rois Érich de Danemark, Byrger de Suède, Loktiek de Pologne, les princes Witzlaw de Rügen, Canut Pors de Halland, Henri de Mecklembourg, Pribislaw de Werle, les ducs de Sonder-Jütland, Slesvig, Lünebourg, Brunswick, Saxe-Lauenbourg, le margrave de Misnie, bon nombre de comtes et des vassaux du margrave. Celui-ci n’avait pour lui que les ducs de Poméranie. La guerre dura deux ans, et fut marquée par de furieuses batailles; mais l’issue en fut indécise, et le Brandebourg ne fut pas entamé. La Marche avait prouvé son ambition en provoquant une telle lutte, et sa puissance en n’en étant pas ébranlée. Depuis Albert l’Ours, son fondateur, jusqu’à Waldemar, elle s’était accrue dans toutes les directions. Elle s’était considérablement élargie vers l’est; en plusieurs points, elle s’était rapprochée de la Baltique; au sud, les acquisitions faites au détriment des margraves de Misnie dans les pays qui appartiennent aujourd’hui à la province prussienne de Saxe et à la Saxe royale portaient la frontière jusqu’au quadrilatère de Bohême. On pouvait, au commencement du XIVe siècle, voyager du nord de l’Uckermark, c’est-à-dire presque de l’embouchure de l’Oder, jusqu’au défilé par lequel l’Elbe entre en Allemagne sans quitter le territoire brandebourgeois.


III.

L’heureux concours des circonstances ne suffît pas pour expliquer la fortune de la Marche. Cette fortune est due en grande partie à des institutions exceptionnelles que la force des choses créa, qui se développèrent peu à peu, se transmirent de dynastie en dynastie, et qu’il est facile de reconnaitre aujourd’hui encore dans la monarchie prussienne. Pour comprendre l’origine de ces institutions, il faut se représenter la manière dont fut faite par les margraves la conquête du pays transalbin, qui ne ressemble pas du tout à celle des provinces romaines par les rois germains du Ve siècle. Ceux-ci étaient les élus de leurs compagnons; la conquête était l’œuvre commune de la tribu et de son chef; le peuple entier y prenait part, et après la victoire on s’organisait comme pour un établissement définitif dans une nouvelle patrie. Revêtus d’un titre moins éclatant, les margraves étaient pourtant plus élevés au-dessus de leurs vassaux que les rois barbares au-dessus de leurs compagnons. La conquête était leur entreprise personnelle, non celle d’une nation; ils avaient des services à récompenser, non des droits à reconnaître, et, seuls maîtres du sol conquis, ils le distribuèrent aux conditions qu’ils voulurent entre leurs vassaux et leurs sujets.

Dans le voisinage de l’Elbe, la guerre qui sévissait depuis deux siècles sur les rives du fleuve avait si bien dévasté le pays qu’au dire d’un contemporain on n’y trouvait plus que « peu ou point d’habitans : » il fallait donc repeupler cette terre désolée. Si l’on s’éloignait du fleuve vers l’est, on rencontrait une population plus dense, qu’il fallait germaniser. Tout était donc à créer ou à transformer dans la Marche : les créations et les transformations se firent par l’autorité du margrave. Il manda des colons de la Saxe, des bords du Rhin et des Pays-Bas, et les colons vinrent en foule. Le chroniqueur Helmold raconte qu’Albert, après avoir « soumis un grand nombre de tribus et refréné leurs rébellions, » s’aperçut « que les Slaves allaient manquer, » et qu’il « envoya vers Utrecht, sur les rives du Rhin et chez les nations éprouvées par la violence de la mer, à savoir les Hollandais, les Zélandais, les Flamands, pour en faire venir une quantité de peuple qu’il établit dans les villes et dans les forteresses des Slaves. » Ces colons rendirent à l’état naissant les plus grands services. Parmi eux se trouvaient des hommes de noble condition : certaines familles illustres, celles des Schulenbourg, des Arnim, des Bredow, semblent trahir par leurs noms mêmes leur origine hollandaise; car le premier rappelle un château aujourd’hui ruiné de la Gueldre, et les deux autres les villes d’Arnheim et de Bréda. La plupart étaient gens de labour ou de métier; on établissait ceux-là de préférence là où il fallait féconder un sol ingrat ou gagner à la culture de vastes territoires ensevelis sous l’eau des marécages; ceux-ci furent répartis entre les villes, qu’ils enrichirent par leur industrie et qu’ils embellirent par leur art. Avant eux, les villes brandebourgeoises étaient de fort laides bourgades; les maisons y étaient bâties en grossiers moellons; les Hollandais élevèrent les premiers des édifices en briques, dont la plupart subsistent encore pour attester la rapide prospérité qui suivit leur établissement.

Cependant les Slaves, anciens maîtres du territoire qu’on se partageait ainsi, n’avaient été ni expulsés en masse ni réduits en servage. Il en est qui furent admis dans la bourgeoisie et dans la noblesse brandebourgeoises, ce qui fait dire aux historiens allemands que les vainqueurs mirent beaucoup d’humanité dans le traitement des vaincus; mais s’il est vrai que les colons se sont maintes fois établis en place libre sans faire tort à personne, il arriva souvent qu’ils se heurtèrent à un premier occupant, qui dut céder la place. On suit à travers les documens les transformations d’un grand nombre de noms de villages, slaves à l’origine, qui peu à peu s’altèrent et prennent une terminaison germanique, ou bien sont changés en noms allemands.

Longtemps après le combat, l’antipathie persista entre les deux races; pour les Allemands, Wende était synonyme d’homme de rien; on disait « unchrliche und wendische Leute, » c’est-à-dire « les vilains et les Wendes. » La cohabitation avec les vainqueurs était intolérable aux vaincus ; les corporations allemandes ne s’ouvraient pas pour eux; il est même possible qu’ils aient été relégués dans des quartiers spéciaux. Ils durent naturellement s’efforcer de se soustraire à un si mauvais voisinage, et ils allèrent habiter dans de petits villages appelés kietzen, d’un mot slave qui désigne un engin de pêche, et que les contemporains traduisent en latin par villa slavicalis. C’étaient de misérables hameaux, sans territoire labourable, et dont les habitans n’avaient d’autres ressources que la pêche : ils étaient si pauvres que leur seigneur, le margrave, exigeait d’eux pour tout impôt un certain nombre de lamproies au jour de la Nativité. Un écrivain allemand explique l’existence de ces villages par le goût passionné qu’il attribue aux Slaves pour le poisson et les plaisirs de la pêche; mais il n’y a pas d’autre explication possible ici que la rigueur de la colonisation germanique. Le colon a si bien fait son œuvre qu’excepté dans l’ancienne Lusace le souvenir de l’origine slave ne vit plus en Brandebourg que pour les érudits, dans des noms de villes, de villages ou de cours d’eau, sur lesquels on discute. La langue, qu’on n’avait pas le droit de parler devant les tribunaux du vainqueur, disparut; tout ce qui pouvait rappeler la vieille religion wende fut proscrit par le clergé ; maintes superstitions locales, que l’on a cru longtemps remonter aux temps antérieurs à la conquête, ont été reconnues purement germaniques. Les contes brandebourgeois parlent encore aujourd’hui de Wodan, de Freia, du chasseur de Hackelberg; mais il n’y a plus place au foyer pour les dieux slaves comme Radegast, le dieu hospitalier et de bon conseil, ou Swantwit, le dieu de la sainte lumière. Or le souvenir des légendes qui ont bercé l’enfance est le dernier que garde la mémoire des peuples comme celle des individus : il ne s’évanouit que dans la mort.

Le pays transalbin a donc été germanisé par l’établissement de colons sur des terres inoccupées, par la juxtaposition de l’Allemand et du Slave au détriment de ce dernier, en d’autres endroits par l’extermination des vaincus. Qu’on remarque ici encore l’originalité de l’histoire brandebourgeoise. En France, des couches romaine et germanique ont recouvert le fond celtique de la population, et à la fin du Ve siècle de notre ère, le mélange est fait : la France est à peu près au complet. En Brandebourg, la population primitive disparaît peu à peu; peu à peu elle est remplacée, non par une tribu quelconque, comme celle des Francs, des Burgondes ou des Wisigoths, mais par de petites troupes, qui arrivent sans cesse de contrées différentes. Aucune d’elles n’est assez considérable pour absorber les autres, imposer ses coutumes et ses lois; aucune n’est conduite par un chef puissant : toutes se rangent, en arrivant, sous le chef commun, le margrave, qui les a mandées, leur marque leurs places et leur dicte leurs devoirs. Ces immigrations se perpétuent à travers le moyen âge et les temps modernes; elles modifient sans cesse l’ethnographie de la Marche, mais non le caractère de l’état, personnifié dans le margrave, qui a composé, pièce par pièce, la population artificielle du Brandebourg, et rallié autour de lui, comme autour d’un point fixe, ces élémens divers.

Les margraves ascaniens se gardèrent bien d’établir une grande noblesse en Brandebourg; mais ils distribuèrent quantité de petits fiefs aux vassaux qui les avaient suivis, ou que le désir de conquérir un établissement attira dans la Marche. En même temps, ils répartirent dans les villages les colons venus de Saxe ou de Hollande. Pour créer un village, le margrave vendait un certain nombre d’arpens à un entrepreneur qui se chargeait de les revendre en détail aux futurs habitans. L’opération terminée, l’entrepreneur devenait le bailli héréditaire du lieu. Là où le commerce et l’industrie se développaient, le prince créait un marché; s’il y avait lieu, il transformait le village en ville après une enquête suivie d’une déclaration d’utilité publique. « Attendu, lit-on en tête d’une charte margraviale, qu’il a paru utile à nous et à nos conseillers de fonder une ville près de Volzen, nous y avons employé tous nos soins. » L’entrepreneur intervenait encore : il achetait au margrave un territoire qui s’ajoutait à celui du village, le revendait aux futurs bourgeois, faisait creuser les fossés, construire les murailles et les édifices publics; après quoi, il devenait le magistrat héréditaire de la cité nouvelle.

A l’origine, il n’y eut pas de distinction entre les habitans d’un même village ou d’une même ville; tous avaient des obligations déterminées envers le margrave, mais jouissaient de la liberté personnelle. La condition du paysan brandebourgeois était, au XIIe siècle, préférable à celle du paysan saxon, qui était attaché à la glèbe; aussi l’émigrant allait-il chercher au-delà de l’Elbe ce qu’il va chercher aujourd’hui au-delà de l’Atlantique, c’est-à-dire une propriété libre. Un curieux document, une glose du grand recueil juridique du temps, le Sachsempiegel ou Miroir de Saxe, dit la raison vraie de cette situation privilégiée des Brandebourgeois : « ils sont libres parce qu’ils ont les premiers défriché le sol.» De même les villes, gouvernées par leurs baillis, assistés de conseils élus, avaient une certaine indépendance. Comme le terrain sur lequel elles étaient bâties était exposé à mille attaques, il fallait que les entrepreneurs et les premiers bourgeois fussent encouragés par de grandes franchises. Dans la charte de fondation de Soldin, le margrave dit que la création nouvelle « a besoin de beaucoup de liberté; » c’était reconnaître une loi qui a eu de nombreuses applications dans l’Europe septentrionale. Aux bords du Zuiderzée comme aux bords de la Baltique, en Hollande et en Livonie comme en Brandebourg, les fondateurs de villes ont demandé des libertés en compensation des difficultés et des périls qu’ils avaient à vaincre; mais ces franchises avaient des limites, les bourgeois comme les paysans demeuraient les sujets des margraves, et leur indépendance dut se concilier avec la subordination envers leur seigneur.

L’église subit la loi commune dans la Marche. Il était naturel qu’elle tint une grande place dans un pays en partie conquis sur les païens par les armes allemandes. Les moines de Prémontré, disciples de saint Norbert, archevêque de Magdebourg, ceux de Cîteaux, disciples de saint Bernard, les uns et les autres dans le premier élan de la jeunesse, s’établirent sur la rive droite de l’Elbe pour y prier, y prêcher et y labourer; mais en Brandebourg le clerc, malgré les services rendus par lui, dut céder le pas aux laïques. Depuis le margrave jusqu’au dernier paysan, chaque habitant de la Marche, qu’il eût contribué à l’œuvre commune par le fer de l’épée ou par le fer de la charrue, avait conscience des services qu’il avait rendus, et le margrave plus qu’aucun autre. Il y eut un conflit entre lui et les évêques, ou, pour parler la langue moderne, entre l’état et l’église, et l’état l’emporta. L’objet en fut la dîme; les Ascaniens prétendaient à la jouissance de ce revenu que l’usage général de la chrétienté réservait à l’église; ils disaient, pour argument, qu’ils « avaient arraché le territoire des mains des païens, » et « qu’ils payaient les soldats sans lesquels ceux qui professent la religion du Christ ne pourraient être en sûreté. » Les évêques brandebourgeois durent transiger; ils réservèrent leurs droits sur la dîme, mais ils en abandonnèrent la jouissance aux margraves de la famille ascanienne en leur qualité de conquérans du pays. Cette sorte de traité est la seule pièce où se trouve énoncée d’une façon précise la raison de tous les privilèges qui donnaient au pouvoir du margrave un caractère exceptionnel. Quant à lui, sa prétention est très nette : sans lui et sans les soldats qu’il commande et qu’il paie, dit-il, il n’y aurait pas d’église; il sait qu’il est le personnage nécessaire de qui tout le reste tire l’existence.

Entre le margrave d’une part, ses vassaux et ses sujets de l’autre, l’intermédiaire était l’avoué, qui représentait le mai-grave dans sa circonscription, comme le comte représentait le roi dans son comté; mais le margrave sut prendre contre son délégué les précautions nécessaires : non content de ne nommer jamais d’avoué à titre héréditaire, il ne voulut même pas que la fonction fût viagère. Il n’est pas rare de trouver dans les documens mention d’avoués qui ont été transférés d’une circonscription dans une autre, et l’on rencontre des noms à côté desquels figure la mention d’ancien avoué, quondam advocatus, comme on dirait d’un fonctionnaire moderne.

Des paysans, des bourgeois, des vassaux, établis par les margraves dans leurs villages, leurs villes et leurs fiefs : telle est la population de la Marche. Un suzerain, presqu’un souverain, qui n’a pas de conditions à subir, pas de droits antérieurs à respecter, qui est lui-même pour ainsi dire antérieur à ses paysans, bourgeois, vassaux, évêques, et par conséquent leur est supérieur : tel est le margrave. Entre le margrave et ses vassaux ou sujets, des relations nombreuses, mais simples; nombreuses, parce que chacun de ces vassaux ou sujets avait envers lui des obligations personnelles, simples, parce qu’ils n’étaient point séparés de lui par les degrés multiples de la hiérarchie féodale : telle est à l’origine la constitution politique et sociale du Brandebourg. Elle s’altéra peu à peu, mais ne s’effaça point.

Elle s’altéra parce que les margraves, obligés de pourvoir aux frais d’une guerre sans trêve et d’une administration coûteuse, connurent de bonne heure les rigueurs d’une détresse financière, qui les força de battre monnaie avec leurs droits et leurs revenus. On vit alors des églises, des monastères, des villes, même de simples bourgeois acheter les droits seigneuriaux, tantôt sur une partie du village, tantôt sur un village entier, quelquefois sur tout un district. On vit les seigneuries se former et la population rurale tomber dans le servage, les villes acheter une indépendance presque complète. A la fin, les margraves furent contraints, pour avoir abusé des levées d’impôts, à traiter avec leurs sujets et à subir des conseils chargés d’exercer sur eux un contrôle financier. On commettrait pourtant une grande erreur, si l’on s’imaginait que l’institution primitive disparut dans le chaos et que le margrave devint un suzerain nominal, comme le duc de Saxe, après la chute d’Henri le Lion. Son autorité, menacée de toutes parts, ne fut pas sérieusement atteinte. Les conseils organisés pour le contrôle financier devinrent, il est vrai, les états provinciaux; mais l’action de chacun de ces petits parlemens demeura circonscrite dans d’étroites limites, et aucun lien ne rattacha ces fragmens d’une représentation politique brandebourgeoise. Des états-généraux auraient pu faire échec au margrave de Brandebourg; mais le margrave de Brandebourg demeura toujours supérieur aux états provinciaux de la Vieille-Marche, de la Lusace, de Lebus, etc. En lui demeura personnifié l’état brandebourgeois. D’ailleurs ni ses villes, ni ses vassaux, au profit desquels il avait aliéné un si grand nombre de ses droits, ne devinrent assez puissans pour conquérir une indépendance absolue. Quelques-unes des villes de la marche commencèrent à jouir d’une certaine prospérité au XIIe siècle, et entrèrent dans la ligue hanséatique, mais elles demeurèrent fort inférieures aux villes allemandes : qu’est-ce que Stendal, Salzwedel, Berlin, Brandebourg, Francfort-sur-l’Oder, à côté de Cologne, Brème, Hambourg, Lübeck, Nuremberg, Vienne? Les villes brandebourgeoises étaient situées à l’extrémité de la zone commerciale de l’Europe au moyen âge; le sol sur lequel elles étaient bâties n’était pas riche; le terrain sur lequel elles faisaient leurs échanges n’était pas sûr : aucune ne fut assez forte pour prétendre à l’honneur de faire peur aux margraves. Quant à la noblesse brandebourgeoise, elle demeura pauvre, à de rares exceptions près, car le pays n’était point riche, et il ne s’y forma pas de grandes seigneuries. Enfin le margrave se réserva toujours ce qu’il appelait sa « suzeraineté princière. » Personne n’eût osé la contester du temps des Ascaniens, et les margraves surent la faire respecter, même pendant la triste période qui s’écoule entre la mort de Waldemar et l’avènement du premier Hohenzollern. Sigismond de Luxembourg, si faible qu’il fût, résista énergiquement aux empiétemens de la juridiction épiscopale : « Sachez, monsieur, écrivit-il à un évêque, qu’il est venu jusqu’à nous que vous mettez nos villes en interdit avant d’avoir porté plainte devant nous. Or nous entendons rester le juge de nos villes, et notre sérieuse volonté est que vous cessiez sur l’heure d’en agir ainsi; sinon nous avons commandé qu’on vous donnât du tracas, à vous et aux vôtres, que cela vous plaise ou non. »

Ce n’étaient point là des paroles en l’air, ni de vaines prétentions, comme en ont les pouvoirs déchus. Un curieux procès qui s’éleva au XVIe siècle entre l’empire et la Marche abonde en témoignages qui attestent la permanence du caractère exceptionnel de l’autorité margraviale. Quand Maximilien d’Autriche créa la chambre impériale, il inscrivit les évêques de la Marche, comme ceux au reste de l’Allemagne, parmi les princes relevant directement de l’empire, et de qui les querelles devaient être portées devant la juridiction nouvelle. Le margrave protesta, alléguant que les évêques de Brandebourg, de Havelberg et de Lebus n’avaient rien à voir avec l’empire, puisqu’ils tenaient leurs régales et leurs fiefs uniquement de leurs seigneurs les margraves. Au cours du débat, qui dura longtemps et qui n’eut pas de conclusion, — ce qui équivaut à un désistement de l’empire, — il fut produit un grand nombre de documens, dont plusieurs remontent au temps des margraves ascaniens, et des témoins autorisés vinrent déposer contre les prétentions impériales. De leurs dépositions, il résulte que les évêques étaient sujets brandebourgeois et non princes d’empire, qu’on en appelait de leurs tribunaux, non à l’empereur, mais au margrave, et que les lettres impériales adressées aux évêques passaient d’abord par les mains du margrave. Les évêques devaient au margrave le service militaire et le service de cour; leur place était marquée dans les cérémonies; ils portaient les couleurs du suzerain, et se disaient, dans les lettres qu’ils lui écrivaient, « de sa grâce électorale, les chapelains très soumis; » le margrave les appelait « monsieur; » il leur disait non pas « votre dilection, » comme il est d’usage entre personnes de conditions princières, mais simplement vous. L’électeur Joachim Ier résume en quelques mots ses droits et les devoirs des évêques : « J’ai, dit-il, trois évêques dans mon pays, qui ne doivent de services qu’à moi. » Aucun autre exemple ne saurait mieux montrer combien est grande la différence entre les institutions de la Marche et celles de l’Allemagne, où les évêques avaient partout l’indépendance que donnait l’immédiateté, où les plus belles des principautés souveraines étaient en des mains ecclésiastiques. La hiérarchie et la discipline instituées à l’origine ne se sont donc pas perdues en traversant le siècle lamentable qui suivit l’extinction de la famille ascanienne, et les Hohenzollern, à leur arrivée, en ont retrouvé la tradition vivante.


IV.

L’histoire des origines brandebourgeoises éclaire toute l’histoire de la Prusse : les prédécesseurs des Hohenzollern annoncent et expliquent les Hohenzollern eux-mêmes. N’a-t-on pas reconnu les traits principaux de la monarchie prussienne dans la Marche, telle qu’elle a été créée d’abord par les margraves ascaniens, puis modifiée par les circonstances? Des libertés provinciales, des libertés municipales, une nombreuse petite noblesse toute militaire, des seigneuries investies du patronat et de la juridiction sur les campagnes, ce mélange singulier du féodal et du moderne, n’est-ce pas, avec les changemens inévitables apportés par le temps, le Brandebourg d’aujourd’hui? Bien des contradictions qui étonnent l’observateur contemporain de la monarchie prussienne disparaissent à la lumière de l’histoire. Pourquoi le roi de Prusse, tout ensemble chef constitutionnel de l’état et monarque de droit divin, concilie-t-il difficilement les devoirs que lui impose la première qualité avec les droits qu’il tient de la seconde? C’est que les institutions parlementaires, nées d’un accident révolutionnaire, sont toutes nouvelles dans ce pays. Le parlement unique et national date de 1848 ; seuls, les états provinciaux, dont nous avons vu l’origine, ont pour eux la tradition historique : l’unité de la monarchie était encore, il y a trente ans, représentée par le roi seul, c’est-à-dire par le successeur des margraves.

Personne plus que ces margraves n’a mérité le nom de landesvater ou père du pays, que les princes allemands aiment à se faire donner par leurs sujets. La Marche a été créée par les Ascaniens, mais plusieurs fois après eux elle a failli périr : le Grand-Électeur, après la guerre de trente ans, le grand Frédéric, après la guerre de sept ans, l’ont à nouveau créée. Tous les deux, quand ils parcourent leurs états dévastés, ordonnant de relever telle ruine ou de dessécher tel marais, d’arroser et de fertiliser telle lande déserte, appelant des colons de tous pays, reconstruisant ou bâtissant des villages par entreprise, rappellent les Ascaniens, au moment où ils prirent possession du pays transalbin, désolé par la guerre, et que les villes et les villages s’élevèrent par leur ordre et sous leurs yeux. Quoi d’étonnant que leurs successeurs se sentent et se disent supérieurs à la condition d’un roi constitutionnel?

Si les Hohenzollern ont suivi l’exemple des Ascaniens, c’est assurément sans le savoir : Frédéric II ne connaît pas leur histoire, dont il parle avec dédain. La persévérance dans les mêmes traditions s’explique par la persistance des mêmes nécessités. Laissons de côté toutes les déclamations sur une mission allemande et chrétienne de la Prusse, pour résumer l’étude qui vient d’être faite en quelques lignes qui pourraient servir d’introduction à la philosophie de l’histoire prussienne.

L’état brandebourgeois est né sur une frontière disputée entre deux races ennemies : son origine est donc toute militaire. Il aurait pu se faire à coup sûr qu’un autre état allemand grandît à cette frontière, et les circonstances qui ont édifié la fortune de la Marche sur les ruines de ses rivaux n’étaient point nécessaires et fatales. C’est sa médiocrité même qui l’a protégée contre une tempête semblable à celle qui a détruit le duché de Saxe; c’est sa pauvreté qui a stimulé la hardiesse et l’activité de ses chefs. D’ordinaire l’historien qui recherche les causes de la fortune d’un état trouve les premières et les plus importantes dans une heureuse situation stratégique, bonne pour la défense et pour l’attaque, dans la fertilité du sol, qui donne la richesse, source de tout progrès. Ici tout est renversé : le sol ingrat donne peu en échange d’un travail opiniâtre, et la nature n’a point pourvu à sa défense; pour comble de malheur, les circonstances historiques ont mis de tous côtés des ennemis, et ce sont précisément ces désavantages qui ont fait la fortune du Brandebourg.

Pour vivre et pour grandir dans des circonstances si difficiles, il fallait dans l’état de l’ordre, de la hiérarchie, de la discipline; la Marche se donna tout cela. Quand les institutions naissent d’elles-mêmes, ce n’est jamais sans quelque désordre; quand on les établit, c’est toujours sur un plan plus ou moins bien conçu : or, une fois qu’ils eurent passé l’Elbe, les margraves se trouvèrent en terre nouvelle, libres d’y bâtir comme ils l’entendaient. Ils firent beaucoup mieux qu’on ne faisait de leur temps, et bien que leur temps ait réagi contre leur œuvre et l’ait gâtée en maints endroits, la partie principale en a survécu; le margrave est demeuré le personnage essentiel de la Marche.

Placé au milieu de la plaine germano-slave, sur les deux rives de l’Elbe, le Brandebourg n’est protégé, mais aussi n’est contenu par aucune frontière. Le soin même de sa sécurité l’excite à s’agrandir. Comme il ne peut s’étendre du côté de l’Allemagne, où toutes les positions sont occupées, il prend corps à l’est, aux dépens des petites principautés slaves désorganisées. Pendant qu’il s’allonge en plaine, entre la montagne et la mer, ses flancs découverts sont menacés de toutes parts; mais les margraves, riverains d’un fleuve, sont naturellement tentés de le remonter et de le descendre. Ils atteignent la montagne, car les acquisitions qu’ils ont faites en Lusace et Misnie, dans la Saxe actuelle, portent leurs frontières jusqu’aux monts de Bohême. Un moment même, la Silésie est entamée par eux; quatre jours avant sa mort, Waldemar se faisait promettre par les ducs de Glogau les territoires de Schwiebus, Zullichau, Crossen. Enfin à plusieurs reprises ils touchent la mer; ils ont possédé Dantzig et convoité Stralsund : sans cesse en mouvement, achetant tout ce qui est à vendre, prenant tout ce qui est à prendre, ils annoncent les Hohenzollern, qui suivront, pour aller plus loin, toutes les routes où ils ont marché.

Dans cet état besoigneux, aucune qualité de luxe. Quelques-uns des margraves ascaniens s’abandonnent aux tentations des pompes chevaleresques, mais leur trésor obéré les avertit qu’ils ont fait fausse route. Tous d’ailleurs n’ont pas, comme Waldemar, prodigué leurs marcs d’or. Un jour le margrave Jean s’avisa que la guerre a des fortunes diverses, et qu’il faut dans la prospérité songer aux temps difficiles; il remplit d’or un grand coffret qu’il alla porter dans l’église de Neu-Angermünde. On montre encore aujourd’hui le tilleul que le prudent margrave avait planté pour marquer l’endroit où fut pratiquée la cachette qui a reçu le premier trésor de guerre du Brandebourg. Les Hohenzollern ont imité le margrave Jean, et non le brillant Waldemar : pour un qui a fait coudre des boutons d’or sur son habit, comme le premier roi, combien ont fait servir, comme le roi actuel, sur leurs habits neufs leurs vieux boutons de cuivre! Ne cherchons pas non plus dans ce pays le luxe intellectuel : les poètes et chanteurs de la cour ascanienne venaient du dehors, et cette cour, comparée à celle d’un landgrave de Thuringe, où l’on tenait école de chevalerie, devait paraître aussi barbare que la cour d’un roi franc de Cambrai, comparée à celle d’un roi wisigoth de Toulouse ou de Tolède. De même Frédéric-Guillaume, le second roi de Prusse, sorte de caporal grossier, habitué de cabaret et de tabagie, faisait triste figure, comparé à l’empereur Charles VI; mais les successeurs des rois de Cambrai ont régné à Toulouse, et la victoire a conduit naguère le successeur de Frédéric-Guillaume aux portes de Vienne! Enfin il ne faut demander aux Brandebourgeois aucun luxe de sentiment, aucun entraînement du cœur : les Ascaniens laissent à d’autres la folie de la croix ; ils n’ont de goût que pour les croisades proches et utiles qui rectifient les frontières.

Il est inutile de mêler aucune récrimination à ces faits indiscutables : il suffit de les constater. En Allemagne, on essaie pourtant de porter dans cette vieille histoire les préoccupations politiques du temps où nous sommes. Les uns sont heureux de faire remonter au moyen âge les origines de l’état qui dès son début se distingue nettement du reste de l’Allemagne et prélude ainsi à ses grandes destinées. D’autres mettent en lumière le caractère particulier des institutions de la Marche, afin de montrer que l’entente est impossible entre l’esprit allemand et l’esprit brandebourgeois, produits de deux histoires si différentes. Ils prévoient que la lutte commencée entre eux finira, non par la victoire de l’un ou de l’autre, mais par l’altération de tous les deux. Ils comprenaient bien l’office que pouvait remplir en Allemagne un état tout militaire, comme la Prusse, veillant sur la frontière, à l’orient et à l’occident, et demeuré une véritable marche à deux têtes, dont l’une était tournée vers la France et l’autre vers la Russie; mais ils s’inquiètent et pour l’Allemagne et pour l’Europe devoir l’Allemagne entière transformée en un état militaire, et entraînée dans la voie brandebourgeoise de l’accroissement indéfini, car c’est bien la loi qui résulte de toute l’histoire de la Prusse, prise à ses véritables origines. Le chef actuel de la monarchie en a la très claire intelligence, lui qui disait le jour de son couronnement : « Ce n’est pas la destinée de la Prusse de s’endormir dans la jouissance des biens acquis; la tension de toutes les forces intellectuelles, le sérieux et la sincérité de la foi religieuse, l’accord de l’obéissance et de la liberté, l’accroissement de la force défensive, sont les conditions de sa puissance; si elle l’oubliait, elle ne garderait pas son rang en Europe. » Dépouillez de ses accessoires la pensée principale de ce discours, écartez la forme mystique qu’aiment les pieux rois de la famille de Hohenzollern, et surtout entendez bien ce qu’il faut comprendre par « l’accroissement de la force défensive, » dans un pays où l’offensive a toujours été considérée comme le meilleur mode de défensive; il restera tout justement la loi de l’histoire de Prusse, qu’au siècle dernier Mirabeau a donnée sous cette forme plus brève : « la guerre est l’industrie nationale de la Prusse. »


ERNEST LAVISSE.