Les Possédés/Première Partie/1

Traduction par Victor Derély.
E. Plon (1p. 1-21).


PREMIÈRE PARTIE


CHAPITRE PREMIER

en guise d’introduction : quelques détails biographiques concernant le très-honorable stépan trophimovitch verkhovensky.

I

Pour raconter les événements si étranges survenus dernièrement dans notre ville, je suis obligé de remonter un peu plus haut et de donner au préalable quelques renseignements biographiques sur une personnalité distinguée : le très-honorable Stépan Trophimovitch Verkhovensky. Ces détails serviront d’introduction à la chronique que je me propose d’écrire.

Je le dirai franchement : Stépan Trophimovitch a toujours tenu parmi nous, si l’on peut ainsi parler, l’emploi de citoyen ; il aimait ce rôle à la passion, je crois même qu’il serait mort plutôt que d’y renoncer. Ce n’est pas que je l’assimile à un comédien de profession : Dieu m’en préserve, d’autant plus que, personnellement, je l’estime. Tout, dans son cas, pouvait être l’effet de l’habitude, ou mieux, d’une noble tendance qui, dès ses premières années, avait constamment poussé à rêver une belle situation civique. Par exemple, sa position de « persécuté » et d’« exilé » lui plaisait au plus haut point. Le prestige classique de ces deux petits mots l’avait séduit une fois pour toutes ; en se les appliquant, il se grandissait à ses propres yeux, si bien qu’il finit à la longue par se hisser sur une sorte de piédestal fort agréable à la vanité.

Je crois bien que, vers la fin, tout le monde l’avait oublié, mais il y aurait injustice à dire qu’il fut toujours inconnu. Les hommes de la dernière génération entendirent parler de lui comme d’un des coryphées du libéralisme. Durant un moment, — une toute petite minute, — son nom eut, dans certains milieux, à peu près le même retentissement que ceux de Tchaadaïeff, de Biélinsky, de Granovsky et de Hertzen qui débutait alors à l’étranger. Malheureusement, à peine commencée, la carrière active de Stépan Trophimovitch s’interrompit, brisée qu’elle fut, disait-il par le « tourbillon des circonstances ». À cet égard, il se trompait. Ces jours-ci seulement j’ai appris avec une extrême surprise, — mais force m’a été de me rendre à l’évidence, — que, loin d’être en exil dans notre province, comme chacun le pensait chez nous, Stépan Trophimovitch n’avait même jamais été sous la surveillance de la police. Ce que c’est pourtant que la puissance de l’imagination ! Lui-même crut toute sa vie qu’on avait peur de lui en haut lieu, que tous ses pas étaient comptés, toutes ses démarches épiées, et que tout nouveau gouverneur envoyé dans notre province arrivait de Pétersbourg avec des instructions précises concernant sa personne. Si l’on avait démontré clair comme le jour au très-honorable Stépan Trophimovitch qu’il n’avait absolument rien à craindre, il en aurait été blessé à coup sûr. Et cependant c’était un homme fort intelligent…

Revenu de l’étranger, il occupa brillamment vers 1850 une chaire de l’enseignement supérieur, mais il ne fit que quelques leçons, — sur les Arabes, si je ne me trompe. De plus, il soutint avec éclat une thèse sur l’importance civique et hanséatique qu’aurait pu avoir la petite ville allemande de Hanau dans la période comprise entre les années 1413 et 1428, et sur les causes obscures qui l’avaient empêchée d’acquérir ladite importance. Cette dissertation était remplie de traits piquants à l’adresse des slavophiles d’alors ; aussi devint-il du coup leur bête noire. Plus tard, — ce fut, du reste, après sa destitution et pour montrer quel homme l’Université avait perdu en lui, — il fit paraître, dans une revue mensuelle et progressiste, le commencement d’une étude très savante sur les causes de l’extraordinaire noblesse morale de certains chevaliers à certaine époque. On a dit, depuis, que la suite de cette publication avait été interdite par la censure. C’est bien possible, vu l’arbitraire effréné qui régnait en ce temps-là. Mais, dans l’espèce, le plus probable est que seule la paresse de l’auteur l’empêcha de finir son travail. Quant à ses leçons sur les Arabes, voici l’incident qui y mit un terme : une lettre compromettante, écrite par Stépan Trophimovitch à un de ses amis, tomba entre les mains d’un tiers, un rétrograde sans doute ; celui-ci s’empressa de la communiquer à l’autorité, et l’imprudent professeur fut invité à fournir des explications. Sur ces entrefaites, justement, on saisit à Moscou, chez deux ou trois étudiants, quelques copies d’un poème que Stépan Trophimovitch avait écrit à Berlin six ans auparavant, c’est-à-dire au temps de sa première jeunesse. En ce moment même j’ai sur ma table l’œuvre en question : pas plus tard que l’an dernier, Stépan Trophimovitch m’en a donné un exemplaire autographe, orné d’une dédicace, et magnifiquement relié en maroquin rouge. Ce poème n’est pas dépourvu de mérite littéraire, mais il me serait difficile d’en raconter le sujet, attendu que je n’y comprends rien. C’est une allégorie dont la forme lyrico-dramatique rappelle la seconde partie de Faust. L’an passé, je proposai à Stépan Trophimovitch de publier cette production de sa jeunesse, en lui faisant observer qu’elle avait perdu tout caractère dangereux. Il refusa avec un mécontentement visible. L’idée que son poëme était complètement inoffensif lui avait déplu, et c’est même à cela que j’attribue la froideur qu’il me témoigna pendant deux mois. Eh bien, cet ouvrage qu’il n’avait pas voulu me laisser publier ici, on l’inséra peu après dans un recueil révolutionnaire édité à l’étranger, et, naturellement, sans en demander la permission à l’auteur. Cette nouvelle inquiéta d’abord Stépan Trophimovitch : il courut chez le gouverneur et écrivit à Pétersbourg une très-noble lettre justificative qu’il me lut deux fois, mais qu’il n’envoya point, faute de savoir à qui l’adresser. Bref, durant tout un mois, il fut en proie à une vive agitation. J’ai néanmoins la conviction que, dans l’intime de son être, il était profondément flatté. Il avait réussi à se procurer un exemplaire du recueil, et ce volume ne le quittait pas, — du moins, la nuit ; pendant le jour Stépan Trophimovitch le cachait sous un matelas, et il défendait même à sa servante de refaire son lit. Quoiqu’il s’attendît d’instant en instant à voir arriver un télégramme, l’amour-propre satisfait perçait dans toute sa manière d’être. Aucun télégramme ne vint. Alors il se réconcilia avec moi, ce qui atteste l’extraordinaire bonté de son cœur doux et sans rancune.

II

Je ne nie absolument pas son martyre. Seulement, je suis convaincu aujourd’hui qu’il aurait pu, en donnant les explications nécessaires, continuer tout à son aise ses leçons sur les Arabes. Mais l’ambition de jouer un rôle le tenta, et il mit un empressement particulier à se persuader une fois pour toutes que sa carrière était désormais brisée par le « tourbillon des circonstances ». Au fond, la vraie raison pour laquelle il abandonna l’enseignement public fut une proposition que lui fit à deux reprises et en termes fort délicats Barbara Pétrovna, femme du lieutenant général Stavroguine : cette dame, puissamment riche, pria Stépan Trophimovitch de vouloir bien diriger en qualité de haut pédagogue et d’ami le développement intellectuel de son fils unique. Inutile de dire qu’à cette place étaient attachés de brillants honoraires. Quand il reçut pour la première fois ces ouvertures, Stépan Trophimovitch était encore à Berlin, et venait justement de perdre sa première femme. Celle-ci était une demoiselle de notre province, jolie, mais fort légère, qu’il avait épousée avec l’irréflexion de la jeunesse. L’insuffisance de ressources pour subvenir aux besoins du ménage, et d’autres causes d’une nature plus intime, rendirent cette union très malheureuse. Les deux conjoints se séparèrent, et, trois ans après, madame Verkhovensky mourut à Paris, laissant à son époux un fils de cinq ans, « fruit d’un premier amour joyeux et sans nuages encore », comme s’exprimait un jour devant moi Stépan Trophimovitch. On se hâta d’expédier le baby en Russie, où il fut élevé par des tantes dans un coin perdu du pays. Cette fois Verkhovensky déclina les offres de Barbara Pétrovna, et, moins d’un an après avoir enterré sa première femme, il épousa en secondes noces une taciturne Allemande de Berlin. D’ailleurs, un autre motif encore le décida à refuser l’emploi de précepteur : la renommée d’un professeur très célèbre alors l’empêchait de dormir, et il aspirait à entrer au plus tôt en possession d’une chaire d’où il pût, lui aussi, prendre son vol vers la gloire. Et voilà que maintenant ses ailes étaient coupées ! À ce déboire s’ajouta la mort prématurée de sa seconde femme. Il n’avait plus alors aucune raison pour se dérober aux insistances de Barbara Pétrovna, d’autant plus que cette dame lui portait des sentiments vraiment affectueux. Disons le franchement, Barbara Pétrovna lui ouvrait les bras, il s’y précipita. Qu’on n’aille point toutefois donner à mes paroles un sens bien éloigné de ma pensée : pendant les vingt ans que dura la liaison de ces deux êtres si remarquables, ils ne furent unis que par le lien le plus fin et le plus délicat.

D’autres considérations encore agirent sur l’esprit de Stépan Trophimovitch pour lui faire accepter la place de précepteur. D’abord, le très-petit bien laissé par sa première femme était situé tout à côté du superbe domaine de Skvorechniki que les Stavroguine possédaient aux environs de notre ville. Et puis, dans le silence du cabinet, n’ayant pas à compter avec les mille assujettissements de l’existence universitaire, il pourrait toujours se consacrer à la science, enrichir de profondes recherches la littérature nationale. S’il ne réalisa pas cette partie de son programme, par contre il put, pendant tout le reste de sa vie, être, selon l’expression du poète, le « reproche incarné ». Cette attitude, Stépan Trophimovitch la conservait même au club, en s’asseyant devant une table de jeu. Il était à peindre alors. Toute sa personne semblait dire : « Eh bien, oui, je joue aux cartes ! À qui la faute ? Qui est-ce qui m’a réduit à cela ? Qui est-ce qui a brisé ma carrière ? Allons, périsse la Russie !  » Et noblement il coupait avec du cœur.

La vérité, c’est qu’il adorait le tapis vert. Dans les derniers temps surtout, cette passion lui attira fréquemment des scènes désagréables avec Barbara Pétrovna, d’autant plus qu’il perdait toujours. Du reste, j’aurai l’occasion de revenir là-dessus. Je remarquerai seulement ici que Stépan Trophimovitch avait de la conscience (du moins quelquefois), aussi était-il souvent triste. Trois ou quatre fois par an il lui prenait des accès de « chagrin civique », c’est-à-dire tout bonnement d’hypocondrie, cependant nous usions entre nous de la première dénomination qui plaisait davantage à la générale Stavroguine Plus tard, outre cela, il s’adonna aussi au champagne ; toutefois Barbara Pétrovna sut toujours le préserver des inclinations vers tout penchant trivial. Assurément, il avait besoin d’une tutelle, car il était parfois très étrange. Au milieu de la plus noble tristesse, il se mettait tout à coup à rire de la façon la plus vulgaire. À de certains moments, il s’exprimait sur son propre compte en termes humoristiques, ce qui contrariait vivement Barbara Pétrovna, femme imbue des traditions classiques et constamment guidée dans son mécénatisme par des vues d’ordre supérieur. Cette grande dame eut durant vingt ans une influence capitale sur son pauvre ami. Il faudrait parler un peu d’elle, c’est ce que je vais faire.

III

Il y a des amitiés bizarres. Deux amis voudraient presque s’entre-dévorer, et ils passent toute leur vie ainsi sans pouvoir se séparer l’un de l’autre. Bien plus, celui des deux qui romprait la chaîne en deviendrait malade tout le premier et peut-être en mourrait. Plus d’une fois, et souvent à la suite d’un entretien intime avec Barbara Pétrovna, Stépan Trophimovitch, bondissant de dessus son divan, se mit à frapper le mur à coups de poing.

Je n’exagère rien : un jour même, dans un de ces transports furieux, il déplâtra la muraille. On me demandera peut-être comment un semblable détail est parvenu à ma connaissance. Je pourrais répondre que la chose s’est passée sous mes yeux, je pourrais dire que, nombre de fois, Stépan Trophimovitch a sangloté sur mon épaule, tandis qu’avec de vives couleurs il me peignait tous les dessous de son existence. Mais voici ce qui arrivait d’ordinaire après ces sanglots : le lendemain il se fût volontiers crucifié de ses propres mains pour expier son ingratitude ; il se hâtait de me faire appeler ou accourait lui-même chez moi, à seule fin de m’apprendre que Barbara Pétrovna était « un ange d’honneur et de délicatesse, et lui tout opposé ». Non content de verser ces confidences dans mon sein, il en faisait part à l’intéressée elle-même, et ce dans des épîtres fort éloquentes signées de son nom en toutes lettres. « Pas plus tard qu’hier, confessait-il, j’ai raconté à un étranger que vous me gardiez par vanité, que vous étiez jalouse de mon savoir et de mes talents, que vous me haïssiez, mais que vous n’osiez manifester ouvertement cette haine de peur d’être quittée par moi, ce qui nuirait à votre réputation littéraire. En conséquence, je me méprise, et j’ai résolu de me donner la mort ; j’attends de vous un dernier mot qui décidera de tout », etc., etc. On peut se figurer, d’après cela, où en arrivait parfois dans ses accès de nervosisme ce quinquagénaire d’une innocence enfantine. Je lus moi-même un jour une de ces lettres. Il l’avait écrite à la suite d’une querelle fort vive, quoique née d’une cause futile. Je fus épouvanté et je le conjurai de ne pas envoyer ce pli.

— Il le faut… c’est plus honnête… c’est un devoir… je mourrai, si je ne lui avoue pas tout, tout ! répondit-il avec exaltation, et il resta sourd à toutes mes instances.

La différence entre Barbara Pétrovna et lui, c’est que la générale n’aurait jamais envoyé une pareille lettre. Il est vrai que Stépan Trophimovitch aimait passionnément à noircir du papier. Alors qu’elle et lui habitaient la même maison, il lui écrivait jusqu’à deux fois par jour dans ses crises nerveuses. Je sais de bonne source qu’elle lisait toujours ces lettres avec la plus grande attention, même quand elle en recevait deux en vingt-quatre heures. Ensuite, elle les serrait dans une cassette spéciale ; de plus, elle en prenait note dans sa mémoire. Puis, après avoir laissé son ami sans réponse pendant tout un jour, lorsque Barbara Pétrovna le revoyait, elle lui montrait le visage le plus tranquille, comme s’il ne s’était rien passé de particulier entre eux. Peu à peu elle le dressa si bien, que lui-même n’osait plus parler de l’incident de la veille, il se bornait à la regarder furtivement dans les yeux. Mais elle n’oubliait rien, tandis que Stépan Trophimovitch, rassuré par le calme de la générale, oubliait parfois trop vite. Souvent, le même jour, s’il arrivait des amis et qu’on bût du champagne, il riait, folâtrait comme un écolier. Quel regard venimeux elle dardait probablement sur lui dans ces moments-là ! Et il ne s’en apercevait pas ! Au bout de huit jours, d’un mois, de six mois, elle lui rappelait à brûle-pourpoint telle expression de telle lettre, puis la lettre tout entière, avec toutes les circonstances. Aussitôt il rougissait de honte, et son trouble se traduisait ordinairement par une légère attaque de cholérine.

En effet, Barbara Pétrovna se prenait très souvent à le haïr. Mais, chose qu’il ne remarqua jamais, elle avait fini par le regarder comme son enfant, sa création, on pourrait même dire son acquisition ; il était devenu la chair de sa chair, et si elle le gardait, l’entretenait, ce n’était pas seulement parce qu’elle était « jalouse de ses talents ». Oh ! combien devaient la blesser de telles suppositions ! Un amour intense se mêlait en elle à la haine, à la jalousie et au mépris qu’elle éprouvait sans cesse à l’égard de Stépan Trophimovitch. Pendant vingt-deux ans elle l’entoura de soins, veilla sur lui avec la sollicitude la plus infatigable. Dès que se trouvait en jeu la réputation littéraire, scientifique ou civique de son ami, Barbara Pétrovna perdait le sommeil. Elle l’avait inventé, et elle croyait elle-même la première à son invention. Il était pour elle quelque chose comme un rêve. Mais, en revanche, elle exigeait beaucoup de lui, parfois même elle le traitait en esclave. Elle était rancunière à un degré incroyable…

IV

Au mois de mai 1855, on apprit à Skvorechniki le décès du lieutenant général Stavroguine. Sans doute Barbara Pétrovna ne pouvait pas regretter beaucoup le défunt, car, depuis quatre ans, les deux époux vivaient séparés l’un de l’autre pour cause d’incompatibilité d’humeur, et la femme servait une pension au mari. (En dehors de son traitement, le lieutenant général ne possédait que cent cinquante âmes ; toute la fortune, y compris le domaine de Skvorechniki, appartenait à Barbara Pétrovna, fille unique d’un riche fermier des boissons.) Néanmoins, elle reçut une forte secousse de cet événement imprévu et se retira tout à fait du monde. Naturellement, Stépan Trophimovitch fut en permanence auprès d’elle.

Le printemps déployait toutes ses magnificences ; les putiets fleuris remplissaient l’air de leur parfum ; les dernières heures du jour prêtaient à la nature un charme particulièrement poétique. Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu’à la tombée de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient leurs sentiments et leurs idées. Sous l’impression du changement intervenu dans sa destinée, Barbara Pétrovna parlait plus que de coutume ; son cœur semblait chercher celui de son ami. Ainsi se passèrent plusieurs soirées. Une supposition étrange se présenta tout à coup à l’esprit de Stépan Trophimovitch : « Cette veuve inconsolable n’a-t-elle pas des vues sur moi ? N’attend-elle pas de moi une demande en mariage à l’expiration de son deuil ?  » Pensée cynique, mais plus on est cultivé, plus on est enclin aux pensées de ce genre, par cela seul que le développement de l’intelligence permet d’embrasser une plus grande variété de points de vue. En examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et devint songeur : « Certes, la fortune est immense, mais… » Le fait est que Barbara Pétrovna n’avait rien d’une beauté : c’était une femme grande, jaune, osseuse, dont le visage démesurément allongé offrait quelque analogie avec une tête de cheval. Stépan Trophimovitch hésitait de plus en plus et souffrait cruellement de ne pouvoir prendre un parti. Deux fois même son irrésolution lui arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous la charmille, son visage exprimait, comme malgré lui, un mélange de tendresse, de moquerie, de fatuité et d’arrogance. Ces jeux de physionomie sont indépendants de la volonté, et ils se remarquent d’autant mieux que l’homme est plus noble. Dieu sait ce qu’il en était au fond, mais il est probable que Stépan Trophimovitch se faisait quelque illusion sur la nature du sentiment né dans l’âme de Barbara Pétrovna. Elle n’aurait pas échangé son nom de Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que fût ce dernier. Peut-être n’était-ce de sa part qu’un amusement féminin, peut-être obéissait-elle tout bonnement à ce besoin de flirter, si naturel aux dames dans certains cas.

Il est à supposer que la veuve ne tarda pas à lire dans le cœur de son ami. Elle ne manquait pas de pénétration, et il était quelquefois fort ingénu. Quoi qu’il en soit, les soirées se passaient comme de coutume, les causeries étaient toujours aussi poétiques et aussi intéressantes. Un jour, à l’approche de la nuit, après un entretien plein d’animation et de charme, la générale et le précepteur, échangeant une chaleureuse poignée de main se séparèrent à l’entrée du pavillon où logeait Stépan Trophimovitch. Chaque été, il transportait ses pénates dans ce petit bâtiment qui faisait presque partie du jardin. Rentré chez lui, il se mit à la fenêtre pour fumer un cigare, mais à peine s’était-il approché de la croisée qu’un léger bruit le fit soudain tressaillir. Il retourna la tête et aperçut devant lui Barbara Pétrovna. Il n’y avait pas cinq minutes qu’ils s’étaient quittés. Le visage jaune de la générale avait pris une teinte bleuâtre, un frémissement presque imperceptible agitait ses lèvres serrées. Pendant dix seconde elle garda le silence, fixant sur Stépan Trophimovitch un regard d’une dureté implacable, puis de sa bouche sortirent ces quelques mots murmurés rapidement :

— Jamais je ne vous pardonnerai cela !

Dix ans plus tard, quand il me raconta cette histoire à voix basse et après avoir d’abord fermé les portes, il me dit qu’il était resté pétrifié de stupeur ; il avait tellement perdu l’usage de ses sens qu’il ne vit ni n’entendit Barbara Pétrovna quitter la chambre. Comme jamais dans la suite elle ne fit la moindre allusion à cet incident, il fut toujours porté à croire qu’il avait été le jouet d’une hallucination due à un état morbide. Supposition d’autant plus admissible que, cette nuit même, il tomba malade et fut souffrant pendant quinze jours, ce qui mit fort à propos un terme aux entrevues dans le jardin.

V

Le costume que Stépan Trophimovitch porta toute sa vie, était une invention de Barbara Pétrovna. Cette tenue élégante et caractéristique mérite d’être mentionnée : redingote noire à longs pans, boutonnée presque jusqu’en haut ; chapeau mou à larges bords (en été c’était un chapeau de paille) ; cravate de batiste blanche à grand nœud et à bouts flottants ; canne à pomme d’argent. Stépan Trophimovitch se rasait la barbe et les moustaches, il laissait tomber sur ses épaules ses cheveux châtains qui ne commencèrent à blanchir un peu que dans les derniers temps. Jeune, il était, dit-on, extrêmement beau. Dans sa vieillesse il avait encore, à mon avis, un air assez imposant avec sa haute taille, sa maigreur et sa chevelure mérovingienne. À la vérité, un homme de cinquante-trois ans ne peut pas s’appeler un vieillard. Mais, par une sorte de coquetterie civique, loin de chercher à se rajeunir, il aurait plus volontiers posé pour le patriarche.

Dans les premières années, ou, pour mieux dire, durant la première moitié de son existence chez Barbara Pétrovna, Stépan Trophimovitch pensait toujours à composer un ouvrage. Plus tard nous l’entendîmes souvent répéter : « Mon travail est prêt, mes matériaux sont réunis, et je ne fais rien ! Je ne puis me mettre à l’œuvre !  » En prononçant ces mots, il inclinait douloureusement sa tête sur sa poitrine. Un tel aveu de son impuissance devait ajouter encore à notre respect pour ce martyr chez qui la persécution avait tout tué !

Vers 1860, Barbara Pétrovna, voulant produire son ami sur un théâtre digne de lui, l’emmena à Pétersbourg. Elle-même d’ailleurs désirait se rappeler à l’attention du grand monde où elle avait vécu autrefois. Ils passèrent un hiver presque entier dans la capitale, mais sans atteindre aucun des résultats espérés. Les anciennes connaissances avec qui Barbara Pétrovna essaya de renouer des relations accueillirent très froidement ses avances, ou même ne les accueillirent pas du tout. De dépit, la générale se jeta dans les « idées nouvelles », elle songea à fonder une revue et donna des soirées auxquelles elle invita les gens de lettres. En même temps elle organisa des séances littéraires destinées à mettre en évidence le talent de Stépan Trophimovitch. Mais, hélas ! le libéral de 1840 n’était plus dans le mouvement. En vain, pour complaire à la jeune génération, reconnut-il que la religion était un mal et l’idée de patrie une absurdité ridicule, ces concessions ne le préservèrent pas d’un fiasco lamentable. Le malheureux conférencier ayant eu l’audace de déclarer qu’il préférait de beaucoup Pouchkine à une paire de bottes, il n’en fallut pas plus pour déchaîner contre lui une véritable tempête de sifflets et de clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des rétrogrades. Sa douleur fut telle en se voyant traiter de la sorte, qu’il fondit en larmes avant même d’être descendu de l’estrade.

Décidément il n’y avait rien à faire à Pétersbourg. La générale et son ami revinrent à Skvorechniki.

VI

Peu après Barbara Pétrovna envoya Stépan Trophimovitch « se reposer » à l’étranger. Il partit avec joie. « Là je vais ressusciter !  » s’écriait-il, « là je me reprendrai enfin à la science !  » Mais dès ses premières lettres reparut la note désolée. « Mon cœur est brisé », écrivait-il à Barbara Pétrovna, « je ne puis rien oublier ! Ici, à Berlin, tout me rappelle mon passé, mes premières ivresses et mes premiers tourments. Où est-elle ? Où sont-elles maintenant toutes deux ? Qu’êtes-vous devenus, anges dont je ne fus jamais digne ? Où est mon fils, mon fils bien-aimé ? Enfin, moi-même, où suis-je ? Que suis-je devenu, moi jadis fort comme l’acier, inébranlable comme un roc, pour qu’un Andréieff puisse briser mon existence en deux ?  » etc., etc. Depuis la naissance de son fils bien-aimé, Stépan Trophimovitch ne l’avait vu qu’une seule fois, c’était pendant son dernier séjour à Pétersbourg où l’enfant, devenu un jeune homme, se préparait à entrer à l’Université. Pierre Stépanovitch, comme je l’ai dit, avait été élevé chez ses tantes dans le gouvernement de O…, à sept cents verstes de Skvorechniki (Barbara Pétrovna faisait les frais de son entretien). Quant à Andréieff, c’était un marchand de notre ville ; il devait encore quatre cents roubles à Stépan Trophimovitch, qui lui avait vendu le droit de faire des coupes de bois dans son bien sur une étendue de quelques dessiatines. Quoique Barbara Pétrovna n’eût pas plaint les subsides à son ami en l’envoyant à Berlin, celui-ci comptait bien toucher ces quatre cents roubles avant son départ : il en avait sans doute besoin pour quelques dépenses secrètes, et peu s’en fallut qu’il ne pleurât, lorsque Andréieff le pria d’attendre un mois. D’ailleurs le marchand était parfaitement fondé à demander un répit, car, sur le désir de Stépan Trophimovitch qui n’osait avouer certain découvert à la générale, il avait fait le premier versement six mois avant l’échéance obligatoire.

Dans la seconde lettre reçue de Berlin le thème s’était modifié : « Je travaille douze heures par jour (s’il travaillait seulement onze heures ! grommela en lisant ces mots Barbara Pétrovna), je fouille les bibliothèques, je compulse, je prends des notes, je fais des courses : je suis allé voir des professeurs. J’ai renouvelé connaissance avec l’excellente famille Doundasoff. Que Nadejda Nikolaïevna est charmante encore à présent ! Elle vous salue. Son jeune mari et ses trois neveux sont à Berlin. Je passe les soirées avec la jeunesse, nous causons jusqu’au lever du jour. Ce sont presque des soirées athéniennes, mais seulement au point de vue de la délicatesse et de l’élégance. Tout y est noble : on fait de la musique, on rêve la rénovation de l’humanité, on s’entretient de la beauté éternelle… » etc., etc.

— Ce ne sont que des contes à dormir debout ! décida Barbara Pétrovna en serrant cette lettre dans sa cassette, — si les soirées athéniennes se prolongent jusqu’au lever du jour, il ne donne pas douze heures au travail. Était-il ivre quand il a écrit cela ? Et cette Doundasoff, comment ose-t-elle m’envoyer des saluts ? Du reste, qu’il se promène !

Mais il ne se promena pas longtemps ; au bout de quatre mois il n’y tint plus et raccourut en toute hâte à Skvorechniki. Certains hommes sont aussi attachés à leur niche que les chiens d’appartement.

VII

Dès lors commença une période d’accalmie qui dura près de neuf années consécutives. Les explosions nerveuses et les sanglots sur mon épaule se reproduisaient à intervalles réguliers sans altérer notre bonheur. Je m’étonne que Stépan Trophimovitch n’ait pas pris du ventre à cette époque. Son nez seulement rougit un peu, ce qui ajouta à la débonnaireté de sa physionomie. Peu à peu se forma autour de lui un cercle d’amis qui, du reste, ne fut jamais bien nombreux. Quoique Barbara Pétrovna ne s’occupât guère de nous, néanmoins nous la reconnaissions tous pour notre patronne. Après la leçon reçue à Pétersbourg, elle s’était fixée définitivement en province ; l’hiver elle habitait sa maison de ville, l’été son domaine suburbain. Jamais elle ne jouit d’une influence aussi grande que durant ces sept dernières années, c’est-à-dire jusqu’à l’avènement du gouverneur actuel. Le prédécesseur de celui-ci, notre inoubliable Ivan Osipovitch, était le proche parent de la générale Stavroguine, qui lui avait autrefois rendu de grands services. La gouvernante sa femme tremblait à la seule pensée de perdre les bonnes grâces de Barbara Pétrovna. À l’instar de l’auguste couple, toute la société provinciale témoignait la plus haute considération à la châtelaine de Skvorechniki. Naturellement, Stépan Trophimovitch bénéficiait, par ricochet, de cette brillante situation. Au club où il était beau joueur et perdait galamment, il avait su s’attirer l’estime de tous, quoique beaucoup ne le regardassent que comme un « savant ». Plus tard, lorsque Barbara Pétrovna lui eut permis de quitter sa maison, nous fûmes encore plus libres. Nous nous réunissions chez lui deux fois la semaine, cela ne manquait pas d’agrément, surtout quand il offrait du champagne. Le vin était fourni par Andréieff dont j’ai parlé plus haut. Barbara Pétrovna réglait la note tous les six mois, et d’ordinaire les jours de payement étaient des jours de cholérine.

Le plus ancien membre de notre petit cercle était un employé provincial nommé Lipoutine, grand libéral, qui passait en ville pour athée. Cet homme n’était plus jeune ; il avait épousé en secondes noces une jolie personne passablement dotée ; de plus, il avait trois filles déjà grandelettes. Toute sa famille était maintenue par lui dans la crainte de Dieu, et gouvernée despotiquement. D’une avarice extrême, il avait pu, sur ses économies d’employé, s’acheter une petite maison et mettre encore de l’argent de côté. Son caractère inquiet et l’insignifiance de sa situation bureaucratique étaient cause qu’on avait peu de considération pour lui ; la haute société ne le recevait pas. En outre, Lipoutine était très cancanier, ce qui, plus d’une fois, lui avait valu de sévères corrections. Mais, dans notre groupe, on appréciait son esprit aiguisé, son amour de la science et sa gaieté maligne. Quoique Barbara Pétrovna ne l’aimât point, il trouvait pourtant moyen de capter sa bienveillance.

Elle n’aimait pas non plus Chatoff, qui ne fit partie de notre cercle que dans la dernière année. Chatoff était un ancien étudiant, exclu de l’Université à la suite d’une « manifestation ». Dans son enfance, il avait été l’élève de Stépan Trophimovitch. La naissance l’avait fait serf de Barbara Pétrovna ; il était en effet le fils d’un valet de chambre de la générale Stavroguine, et celle-ci l’avait comblé de bontés. Elle ne l’aimait pas à cause de sa fierté et de son ingratitude ; ce qu’elle ne pouvait lui pardonner, c’était de n’être pas venu la trouver aussitôt après son expulsion de l’Université. Elle lui écrivit alors et n’obtint pas même une réponse. Plutôt que de s’adresser à Barbara Pétrovna, il préféra accepter un préceptorat chez un marchand civilisé, et il accompagna à l’étranger la famille de cet homme. À vrai dire, sa position était moins celle d’un précepteur que d’un menin, mais, à cette époque, Chatoff avait un très vif désir de visiter l’Europe. Les enfants avaient aussi une gouvernante : c’était une intrépide demoiselle russe, qui était entrée dans la maison à la veille même du voyage ; on l’avait engagée sans doute parce qu’elle ne demandait pas cher. Au bout de deux mois, le marchand la mit à la porte à cause se de ses « idées indépendantes ». Chatoff suivit la gouvernante et, peu après, l’épousa à Genève. Ils vécurent ensemble pendant trois semaines, puis ils se quittèrent comme des gens qui n’attachent aucune importance au lien conjugal ; d’ailleurs, la pauvreté des deux époux dut être pour quelque chose dans cette prompte séparation. Demeuré seul, Chatoff erra longtemps en Europe, vivant Dieu sait de quoi. On dit qu’il décrotta les bottes sur la voie publique, et que, dans un port de mer, il fut employé comme homme de peine. Il y a un an, nous le vîmes enfin revenir dans notre ville. Il se mit en ménage avec une vieille tante qu’il enterra un mois après. Sa sœur Dacha, élevée comme lui par les soins de Barbara Pétrovna, continuait à habiter la maison de la générale qui la traitait presque en fille adoptive ; il avait fort peu de rapports avec elle. Dans notre cercle, il gardait le plus souvent un morne silence, mais, de temps à autre, quand on touchait à ses principes, il éprouvait une irritation maladive qui lui faisait perdre toute retenue de langage. « Si l’on veut discuter avec Chatoff, il faut commencer par le lier », disait parfois, en plaisantant, Stépan Trophimovitch, qui cependant l’aimait. À l’étranger, les anciennes convictions socialistes de Chatoff s’étaient radicalement modifiées sur plusieurs points, et il avait donné aussitôt dans l’excès contraire. Il était de ces Russes qu’une idée forte quelconque frappe soudain, annihilant du même coup chez eux toute faculté de résistance. Jamais ils ne parviennent à réagir contre elle, ils y croient passionnément et passent le reste de leur vie comme haletants sous une pierre qui leur écrase la poitrine. L’extérieur rébarbatif de Chatoff répondait tout à fait à ses convictions : c’était un homme de vingt-sept ou vingt-huit ans, petit, blond, velu, avec des épaules larges, de grosses lèvres, un front ridé, des sourcils blancs et très touffus. Ses yeux avaient une expression farouche, et il les tenait toujours baissés comme si un sentiment de honte l’eût empêché de les lever. Sur sa tête se dressait un épi de cheveux rebelle à tous les efforts du peigne. « Je ne m’étonne plus que sa femme l’ait lâché » dit un jour Barbara Pétrovna, après l’avoir considéré attentivement. Malgré son excessive pauvreté, il s’habillait le plus proprement possible. Ne voulant point recourir à son ancienne bienfaitrice, il vivait de ce que Dieu lui envoyait, et travaillait chez des marchands quand il en trouvait l’occasion. Une fois, il fut sur le point de partir en voyage pour le compte d’une maison de commerce, mais il tomba malade au moment de se mettre en route. On imaginerait difficilement l’excès de misère que cet homme était capable de supporter sans même y penser. Lorsqu’il fut rétabli, Barbara Pétrovna lui envoya cent roubles sous le voile de l’anonyme. Chatoff découvrit néanmoins d’où lui venait cet argent ; après réflexion, il se décida à l’accepter, et alla remercier la générale. Elle fit un accueil très cordial au visiteur qui, malheureusement, s’en montra fort peu digne. Muet, les yeux fixés à terre, un sourire stupide sur les lèvres, il écouta pendant cinq minutes ce que Barbara Pétrovna lui disait ; puis, sans même la laisser achever, il se leva brusquement, salua d’un air gauche et tourna les talons. La démarche qu’il venait d’accomplir était, à ses yeux, le comble de l’humiliation. Dans son trouble, il heurta par mégarde un meuble de prix, une petite table à ouvrage en marqueterie, qu’il fit choir et qui se brisa sur le parquet. Cette circonstance s’ajouta encore à la confusion de Chatoff, et il était plus mort que vif lorsqu’il sortit de la maison. Plus tard, Lipoutine lui reprocha amèrement de n’avoir pas repoussé avec mépris ces cent roubles, et, — chose pire, — d’être allé remercier l’insolente aristocrate qui les lui avait envoyés. C’était au bout de la ville que demeurait Chatoff ; il vivait seul, et les visites lui déplaisaient, même quand le visiteur était l’un des nôtres. Il était très assidu aux soirées de Stépan Trophimovitch, qui lui prêtait des journaux et des livres.

À ces réunions assistait aussi un certain Virguinsky, jeune homme d’une trentaine d’années, marié comme Chatoff ; mais à cela s’arrêtait la ressemblance entre eux. Virguinsky était d’un caractère extrêmement doux, et possédait une sérieuse instruction qu’il devait en grande partie à lui-même. Pauvre employé, il avait à sa charge la tante et la sœur de sa femme ; ces dames étaient toutes trois fort entichées des principes nouveaux ; du reste, il suffisait qu’une idée quelconque fût admise dans les cercles progressistes de la capitale, pour qu’elles l’adoptassent aussitôt sans plus ample examen. Madame Virguinsky exerçait dans notre ville la profession de sage-femme ; jeune fille, elle avait longtemps habité Pétersbourg. Quant à son mari, c’était un homme d’une pureté de cœur peu commune, et j’ai rarement rencontré chez quelqu’un une plus honnête chaleur d’âme. « Jamais, jamais je ne renoncerai à ces sereines espérances », me disait-il avec des yeux rayonnants. Lorsque Virguinsky vous parlait des « sereines espérances », il baissait toujours la voix, comme s’il vous eût confié quelque secret. Son extérieur était fort chétif : assez grand mais très fluet, il avait les épaules étroites, les cheveux extrêmement clairsemés et d’une nuance roussâtre. Quand Stépan Trophimovitch raillait certaines de ses idées, il prenait très bien ces plaisanteries et trouvait souvent des réponses dont la solidité embarrassait son contradicteur.

Au sujet de Virguinsky courait un bruit malheureusement trop fondé. À ce qu’on racontait, moins d’un an après son mariage sa femme lui avait brusquement déclaré qu’elle le mettait à la retraite et qu’elle le remplaçait par Lébiadkine. Ce dernier, arrivé depuis peu dans notre ville où il se donnait faussement pour un ancien capitaine d’état-major, était, comme on le vit par la suite, un personnage fort sujet à caution. Il ne savait que friser ses moustaches, boire, et débiter toutes les sottises qui lui passaient par la tête. Cet homme eut l’indélicatesse d’aller s’installer chez les Virguinsky, et, non content de se faire donner par eux le vivre et le couvert, il en vint même à regarder du haut de sa grandeur le maître de la maison. On prétendait qu’en apprenant son remplacement, Virguinsky avait dit à sa femme : « Ma chère, jusqu’à présent je n’avais eu pour toi que de l’amour, maintenant je t’estime », mais il est douteux que cette parole romaine ait été réellement prononcée ; suivant une autre version plus croyable, le malheureux époux aurait, au contraire, pleuré à chaudes larmes. Quinze jours après le remplacement, toute la famille alla, avec des connaissances, prendre le thé dans un bois voisin de la ville. On organisa un petit bal champêtre ; Virguinsky manifestait une gaieté fiévreuse, il prit part aux danses, mais tout à coup, sans querelle préalable, au moment où son successeur exécutait une fantaisie cavalier seul, il le saisit des deux mains par les cheveux et se mit à lui secouer violemment la tête ; en même temps, il pleurait et poussait des cris furieux. Le géant Lébiadkine eut si peur qu’il ne se défendit même pas et se laissa houspiller sans presque souffler mot. Mais lorsque son ennemi eut lâché prise, il montra toute la susceptibilité d’un galant homme qui vient de subir un traitement indigne. Virguinsky passa la nuit suivante aux genoux de sa femme, lui demandant un pardon qu’il n’obtint point, parce qu’il ne consentit pas à aller faire des excuses à Lébiadkine. Le capitaine d’état-major disparut peu après, et ne revint chez nous que dans les derniers temps, ramenant avec lui sa sœur. J’aurai à parler plus loin des visées qu’il se mit dès lors à poursuivre. On comprend que le pauvre Virguinsky ait cherché une distraction dans notre société. Jamais, du reste, il ne causait avec nous de ses affaires domestiques. Une fois seulement, comme lui et moi revenions ensemble de chez Stépan Trophimovitch, il laissa échapper une vague allusion à son infortune conjugale, mais pour s’écrier aussitôt après en me saisissant la main :

Ce n’est rien, c’est seulement un cas particulier, cela ne gêne en rien l’« œuvre commune » !

Notre petit cercle recevait aussi des visiteurs d’occasion, tels que le capitaine Kartouzoff et le Juif Liamchine. Ce dernier était employé à la poste, il possédait un grand talent de pianiste ; en outre, il imitait à merveille le bruit du tonnerre, les grognements du cochon, les cris d’une femme en couche et les vagissements d’un nouveau-né. Sa présence était un élément de gaieté dans nos réunions.