Les Plateaux de la balance/Le Comique

Texte établi par Perrin et Cie (p. 215-225).


LE COMIQUE



Parmi les phénomènes les plus bizarres et les moins étudiés de la nature humaine, il faut compter le rire. Le rire est inconnu dans sa cause, bizarre dans ses effets. Ce n'est pas au point de vue physiologique, mais au point de vue littéraire que je vais le regarder aujourd'hui.

Dans le temps où l’on divisait en genres les manifestations de la parodie et de l'art. on avait inventé le genre comique. L'association de ces deux mots est assez bonne pour faire comprendre la nature des pédants; mais, sans parler du genre comique, parlons du comique. Qu'est-ce que ce mot veut dire ?

Il y a une manière d'avoir de l'esprit (je prends ce dernier mot dans le sens le plus bas qu'il puisse avoir), il y a une manière d’avoir de l'esprit qui consiste à rapprocher inopinément deux idées qui ne semblent pas s’appeler l’une l’autre. C’est une aptitude à découvrir les rapports apparents, extérieurs, superficiels des choses entre elles. C’est assez bien là ce qu'on appelle quelquefois l'esprit français. M. Scribe possédait cet esprit-là : ses vaudevilles en fournissent de nombreux exemples ; les gamins de Paris ont quelquefois ce talent.

Mais est-ce là le comique ? Pas le moins du monde. C’est le plaisant quelquefois, ce n’est jamais le comique.

La plaisanterie court en jouant sur le bord des choses : elle les regarde extérieurement, et son coup d’œil oblique les groupes d’une façon capricieuse et originale. On rit, et le but est atteint. Quand Gavroche, dans les Misérables, voit un chien très maigre dont les côtes se dessinent sous la peau, il lui dit : Mon pauvre toutou, tu as donc avalé un tonneau, il fait une plaisanterie et ne demande pour réponse que le rire. Sa phrase peut bien être plaisante, le comique est à mille lieues de là.

Quand un homme veut se donner une importance qu’il n’a pas, quand il a des prétentions, quand il vise plus haut que sa portée ne le lui permet, on se moque de lui. Est-il donc comique ? Pas encore, ou du moins pas toujours. Est-il plaisant ? Pas le moins du monde.

Il est seulement ridicule.

Le ridicule est l’effet immédiat de l’amour-propre. De quelque côté que souffle le vent, les fleurs ne sont pas ridicules. Les animaux ne le sont jamais, à moins que l’homme ne fausse à dessein leur nature. C’est que les fleurs et les animaux ne font aucune réflexion sur l’effet qu’ils produisent. Voilà le secret de leur grâce. La fleur qui se balance et le chevreuil qui court ne posent devant aucun spectateur. Ils cèdent au mouvement qui les emporte sans se soucier de l’œil qui les regarde. Ils sont admirables parce qu’ils remplissent, sans s’occuper de nous, leurs fonctions. Ils font ce qu’ils sont chargés de faire, et ne s’interrompent pas pour se faire regarder. Le lion qui bondit dans le désert ne se demande pas si sa beauté a des témoins ; s’il se complaisait dans la pensée de sa force et de sa souplesse, il deviendrait raide et guindé.

L’homme vise à l’effet ; de là le ridicule. La passion, même la plus coupable, quand elle se jette sur sa proie sans souci d’être admirée, n’est pas ridicule. Mais à l’instant où elle se complaît dans la pensée de la violence, phénomène bizarre mais très fréquent chez l’homme, elle ajoute à son crime le ridicule.

L’homme qui fait une bonne action, si par malheur il mêle à l’intention la plus louable une pensée d’amour-propre, n’échappe pas au ridicule. Quand vous sauveriez la vie, dans un naufrage, à tout l’équipage d’un navire au péril de votre vie, si, au lieu de vous livrer à la joie pure de l’acte accompli, vous visez à l’admiration d’un spectateur quelconque, le ridicule intervient. L’héroïsme ne suffit pas pour le chasser. La simplicité seule lui ferme la porte. Nul homme ne sera jamais simple et ridicule. Tout homme qui cessera d’être simple deviendra immédiatement ridicule, quoi qu’il fasse d’ailleurs et quoi qu’il dise ; les larmes mêmes deviennent ridicules, si elles ont l’air, en coulant, de penser qu’on les voit.

La simplicité des créatures a pour condition l’abandon de l’amour-propre. Cet abandon conviendrait essentiellement à l’art qui ne vit pas sans beauté. L’art qui songe aux applaudissements, abdique. Il regarde en bas au lieu de regarder en haut. Il pose sa couronne sur le front de la foule. Dans beaucoup de tableaux, les personnages semblent étrangers les uns aux autres et occupés du spectateur qui se promène dans la galerie. Ils ne pensent pas à ce qu’ils font, ils pensent à nous, ils nous regardent : c’est pour nous qu’ils sont là, non pour l’acte qu’ils accomplissent. Ceci arrive surtout aux tableaux qui représentent des enfants, et en ce cas, il se produit un accident étranges et fâcheux ; l’art rend les enfants ridicules.

L’amour-propre est le sentiment qu’éprouverait le néant, s’il se repliait sur lui-même, pour se complaire en lui, au lieu d’aspirer à l’être. Le ridicule découle de ce sentiment qui est son essence elle-même.

Jusqu’ici nous nous promenons dans les domaines du rire sans rencontrer le comique. Qu’est-ce donc que le comique ?

La vie a bien des aspects. Le même fait peut être envisagé de mille manières. Plus le regard pénètre au fond, plus le sérieux éclate. Mais le regard de l’homme, pour se reposer, aime souvent à se promener au lieu de pénétrer, ou du moins, à montrer l’extérieur et non l’intérieur de l’objet aperçu.

Or la situation qui, vue au fond par son aspect intérieur, est pathétique, devient comique quand on la regarde du dehors, au point de vue de l’erreur humaine qui a produit un accident.

Le pathétique est l’endroit de la chose qui, montrée à l’envers, devient comique.

Voilà pourquoi Molière est si triste. Tous les tableaux qu’il présente sont lugubres. Mais il ne montre que l’envers de la situation. Quelquefois l’aspect comique d’un événement est plus déchirant que l’aspect pathétique du même événement : c’est que, dans le comique, le pathétique est sous-entendu, et quelquefois les choses sous-entendues parlent plus haut que les choses dites. Molière est beaucoup plus triste que Racine assurément.

Racine semble chercher le pathétique. Molière semble le fuir, le trouver en le fuyant, et jeter sur lui un voile transparent qui s’appelle le comique.

Les passions humaines sont tristes quand on les regarde dans leur cause, qui est l’erreur, et dans leur effet, qui est le malheur.

Elles sont comiques quand on les regarde sous un certain angle, quand on considère, par un côté accidentel, l’erreur qui les produit, et par son côté accidentel, la méprise qu’elles produisent.

Alceste s’étonne quelque part d’être plaisant, parce qu’il voit rire autour de lui. La Harpe croit qu’ Alceste est en effet très plaisant par cela même qu’il se croit bien sérieux. Alceste et La Harpe se trompent tous deux.

Alceste n’est pas plaisant le moins du monde. Personne n’est aussi loin que lui de la plaisanterie.

Mais il est par moment très comique. Il est comique parce qu’il essaye de concilier en lui des passions contradictoires, et parce que ses souffrances, qui raisonnent, au lieu de pleurer, ne connaissent ni leur nature ni leur vrai remède. S’il se bornait à gémir, Alceste ne serait pas comique. Il est comique, parce qu’il disserte.

Molière était doué, à un degré éminent, du sens comique. Il possédait le don de saisir les choses vaines dans leur vanité et de les montrer aux hommes bouffies de leur néant. Mais n’ayant dans l’intelligence aucune notion du vrai et dans l’âme aucune pureté, il n’indiqua jamais le remède du mal qu’il montrait. Le mal ne lui apparaissait jamais dans sa profondeur et dans son horreur, mais seulement dans son vide. Ce vide lui-même était insuffisant : ce n’était pas un abîme, c’était un trou. Et pour combler ce trou, Molière ne propose rien ! rien ! rien ! absolument rien ! Ainsi son ironie, au lieu de porter sur l’abus, sur le mal, sur la corruption, semble porter sur la nature intrinsèque des choses, et si l’on voulait conclure de lui quelque chose, la conclusion serait qu’il est ridicule de vivre. Il semble se moquer non seulement de la vie, telle que la vivent les hommes qui se trompent, mais de la vie en elle-même. On dirait que l’écueil est partout et que la route n’est nulle part. Comme l’élévation d’esprit manque à Molière aussi complètement que la connaissance du vrai, il ne cherche pas la lumière plus qu’il ne la possède. Il promène dans les bas-fonds sa lanterne qui jette une lueur fausse et s’égare avec ses personnages dans les impasses sombres où il se promène lui-même avec eux. Aussi Molière en se moquant des autres, se moque de lui-même continuellement. C’est lui qui est Alceste, c’est lui qui est Georges Dandin. Mais son ironie, juste Bans miséricorde, frappe et ne redresse pas. On sent qu’il sera stérile pour lui comme pour les autres. Elle ne contient pas la paix.

Elle est vide de l’espérance. Il semble considérer la vie comme un jeu où tout le monde perd la partie. Si Molière avait raison, le comique serait l’essence des choses, de sorte que si l’on voulait considérer sérieusement son œuvre, et lui donner un sens philosophique, il faudrait dire que chez lui le comique est l’envers du blasphème.

Mais jamais il n’eut cette intention.

Pour traiter un sujet, il faut le dominer. Si jamais il arrive un écrivain comique, cet homme possédera le rire, au lieu d’être possédé par lui. Il ne rira pas à propos de tout. Il saura la place du rire, et placera toujours dans le voisinage quelques larmes rafraîchissantes. Cet homme saura que le comique devient horrible, s’il est isolé, que nul ne doit loucher une plaie humaine, s’il n’a rien pour la bander. Cet homme saura manier l’élément comique, au lieu d’être sa dupe : il faudra une grande tendresse et une grande pureté de cœur. Il faudra aussi une main très légère, pour ne pas blesser les malades. Il faudra un esprit élevé pour circonscrire le comique dans les régions qui sont à lui. Il faudra une grande puissance pour féconder cette terre stérile.

Considérée dans sa cause et d’une façon abstraite, la passion est comique parce qu’elle est au fond un quiproquo, un malentendu. La conversation de deux hommes qui causeraient dans la nuit sans se reconnaître, ne sachant pas à qui ils ont affaire, se prenant pour d’autres, et se donnant des noms qui ne leur appartiennent pas, cette conversation pourrait être très comique. Or cette supposition se vérifie dans le langage des passions humaines. L’homme passionné se trompe sur le nom, sur la nature, sur la qualité, sur la valeur de la personne ou de la chose qui est l’objet de sa passion.

Il parle dans la nuit et apostrophe, par des noms qui ne leur conviennent pas, les objets inanimés contre lesquels il se heurte : de là un malentendu qui peut donner lieu aux combinaisons les plus étranges. La passion est féconde en effets de ce genre. Comme elle tend par sa nature à adorer une personne, elle sent la nécessité de soustraire cette personne, à la nature humaine, et fait pour la diviniser des efforts qui sont comiques, parce qu’ils ont à la fois le caractère de l’enthousiasme et le caractère de l’impuissance.

Mais, poursuivons notre hypothèse. Supposons que nos deux interlocuteurs, qui s’adorent ou se querellent dans la nuit, prennent au sérieux leur erreur, la prolongent et l’adoptent pour point de départ de leur vie Il en résultera des catastrophes parce qu’ils auront pensé, senti, agi, vécu, en vertu de choses qui n’existent pas. Les rapports vrais des choses détruisant à chaque instant les rapports imaginaires sur lesquels ils ont bâti leur édifice, il en résultera un écroulement, et très souvent les hommes seront ensevelis sous les décombres de leur monument renversé.

Alors leur malheur devient une réalité sérieuse. L’effet du malentendu en fait oublier la cause et la nature. Le pathétique succède au comique.

Ainsi, dans les passions, quand la réalité se venge, quand l’argent avoue à l’avare son insuffisance pour donner le bonheur, quand les choses reprennent leur vrai nom, quand la vérité présente ou absente abat de près ou de loin les choses construites sans elle, tout tombe, tout se heurte, tout se précipite comme au dernier moment d’un cauchemar. Alors l’effet de la passion en fait oublier la cause et, la nature. Le pathétique succède au comique. Car le comique n’est jamais le dernier mot des choses.

En pénétrant plus avant, on aperçoit quelle est cette méprise qui produit le comique. La passion est une erreur de nom qui amène une altération de substance. La passion est une idolâtrie qui voudrait communiquer à une créature le nom trois fois saint, le nom incommunicable.

À cette hauteur la tragédie et la comédie disparaissent devant une œuvre qui n’a pas encore été faite. Cette œuvre pourrait s’appeler le drame, si l’on écarte absolument de ce nom toutes les idées et toutes les œuvres qu’on a rattachées à lui jusqu’à ce jour. Les passions sont pathétiques accidentellement : elles sont comiques naturellement.

La tragédie ne les étudie pas : elle les admire. La tragédie, dupe des passions, s’arrête au pathétique. Elle constate leurs effets en ignorant les causes. Elle déclame avec enthousiasme sur les malheurs que les passions produisent et célèbre en même temps la beauté des passions qui produisent ces malheurs. La tragédie ressemble à une hymne de gloire que l’homme malheureux chanterait au malheur. On dirait l’adoration de la catastrophe. La tragédie ressemble au culte de la mort considérée comme déesse.

La comédie s’aperçoit que la nature des passions est comique, mais elle s’arrête au moment où il faudrait prendre son essor.

Le drame dont je parle comprendrait que les passions et les erreurs, au lieu d’être les moyens et les sujets du drame, comme on l’a toujours pensé, en sont les obstacles, les négations, les contradictions. Le drame comprendrait que l’action seule est dramatique, et que le mal ne peut entrer dans l’art que comme il entre dans la vie, à titre de contradiction. Il comprendrait que cet obstacle, au lieu d’être glorifié comme l’âme du drame, doit être vaincu comme son ennemi, et que l’art a comme la vie pour principe et fin, pour A et pour Ω, l’acte pur.