Les Peintres scandinaves à l’Exposition de 1861

Les Peintres scandinaves à l’Exposition de 1861
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 33 (p. 1017-1022).

du plafond éclaire la triste scène. — Le malheur a passé, les enfans ont grandi : la mère fait l’éducation de ses deux filles ; son visage est radieux de la conscience du grand devoir qu’elle remplit ; le père enseigne au fils la fabrication du filet et la pêche au flambeau. Les années s’écoulent ainsi dans le travail ; déjà les fils aînés sont partis pour le fiord ; l’heure est venue pour le dernier-né de quitter, lui aussi, le foyer paternel : le voilà avec son bâton de voyage et son havresac pendu au côté ; il n’a plus qu’un pied sur le seuil de la chaumière ; son père, aux longs cheveux gris, le conduit et le retient encore ; la mère suit en pleurant. Et le lendemain, dans la cabane propre et brillante, qu’une pure lumière illumine par la fenêtre sans rideaux, en face d’une table de bois habilement façonnée, les deux époux, redevenus seuls, sont assis : le vieillard, à la tête chauve, mais droit et ferme, lit la Bible à haute voix ; sa femme, au visage ridé, mais calme et souriant, écoute avec foi et reconnaissance. « Ils sont arrivés au repos du soir, dit le poète norvégien, M. Munch, qui a commenté habilement ces peintures[1], et ils n’ont pas peur de la nuit… Les rejetons ont dû se séparer de la tige ; celle-ci seule doit sécher ; elle ne portera plus sur la terre aucune feuille, aucune fleur, aucun fruit. Ils le savent et remercient leur Dieu. D’ailleurs ils ne restent pas seuls dans l’asile de leur vieillesse : autour d’eux et en eux sont tous les souvenirs ; devant eux et pour eux s’ouvre le saint livre où ils lisent la paix de l’éternel bonheur. Bientôt le sol de la patrie les couvrira, leur vie aura été le commentaire et l’imagé de cette patrie, rude et solitaire comme les rocs de la Norvège, profonde et fertile comme ses riches vallées. »

Il y a pour les peintres Scandinaves une autre source qui leur est devenue riche et féconde : c’est le charme original de la nature du Nord. Nulle part le ciel et la terre n’offrent de plus saisissantes beautés, soit que l’été, rapide, mais chaud et brillant, verse sans l’interruption des nuits les flots d’une lumière continue, ou que les aurores boréales et la lueur magique de la neige et des glaciers tempèrent l’obscurité des hivers, soit que les hautes cimes, les grands lacs silencieux et déserts, les fiords resserrés entre les rochers à pic, les chutes majestueuses, la perpétuelle et sombre verdure des bois de sapins ou les forêts de bouleaux, dont, au premier souffle de l’automne, chaque feuille devient dorée ou empourprée comme une fleur, étalent aux regards de ravissans spectacles. Le sentiment de ces beautés est familier aux populations du Nord : nulle part les fleurs et le sol natal ne sont plus aimés. À vrai dire, peu d’étrangers encore vont à la découverte dans ces vastes et lointaines régions ; à mesure cependant que les communications se font plus rapides, Anglais et Français s’y aventurent, en reviennent charmés, et publient des récits accompagnés de dessins, qui répandront chez nous la connaissance d’une splendide nature à peine soupçonnée, et seront un commentaire des belles peintures de l’école norvégienne. — M. Gude est le chef des paysagistes de cette école, et M. Tidemand celui de ses peintres de genre.

Une troisième source d’inspirations serait le cycle fabuleux et épique de la mythologie et des sagas Scandinaves, à la condition qu’un tel cycle devînt au préalable, par l’effort commun des critiques et des poètes, plus familièrement accessible à l’esprit public, ou bien qu’un artiste de génie en créât de vive force la popularité. Des efforts de talent ont été faits dans cette voie ; ils n’ont pas rencontré un succès incontesté, parce qu’en dehors d’une sphère étroite et locale les types qu’ils tentaient de reproduire n’étaient pas consacrés.

Restent donc deux inspirations véritables, celle de la gravité contenue des épisodes domestiques et celle d’une nature particulière et grandiose dont un groupe considérable de paysagistes et de peintres de marine se sont faits les interprètes. Par ce double lien commun et en dehors des autres sentiers, connus de tous, où ils ont pu s’exercer, les artistes du Nord ont formé une école vraiment originale, qui a triomphé auprès de certaines écoles étrangères. On l’a bien vu à Dusseldorf. On sait qu’il y a dans cette ville une académie de peinture, fondée depuis 1767, et qui attire des artistes de différens pays de l’Europe ; Cependant Dusseldorf, après la retraite de Cornélius en 1824, languissait ; l’école allemande qui y subsistait se laissait aller à un mysticisme sans élan et sans vigueur, qui a fait incliner sa peinture vers le genre incomplet et impuissant de l’imagerie religieuse. Tidemand et Gude ont seuls rappelé la vie par leur originalité. Ils y ont formé de nombreux élèves, venus comme eux surtout du Nord, après avoir admiré la même nature, respiré le même air des lacs et des montagnes, reçu la même éducation première, les mêmes préceptes religieux, les mêmes sentimens et les mêmes idées.

Le groupe des peintres du Nord est représenté à l’exposition de cette année par quelques œuvres de beaucoup de mérite ; tous les grands noms de l’école Scandinave n’y figurent pas, mais ceux qui y sont méritent d’être comptés parmi les principaux. M. Tidemand a envoyé de Dusseldorf un intéressant tableau : la Toilette de la Mariée. Le soin avec lequel l’auteur s’étudie à reproduire les détails curieux de la couleur locale pouvait devenir un danger, s’il n’y eût joint l’expression des sentimens ; le danger persistait, tout en changeant de nature, si les sentimens exprimés n’avaient pas tant de gravité contenue et de sincérité modeste. L’attitude pensive de la mariée, son regard pur et méditatif, son éloignement de toute coquetterie mondaine en ce moment solennel de sa vie, les mêmes caractères, en tenant compte des différences d’âge et de situation, empreints sur la figure déjà attentive et sérieuse de sa petite sœur, la joie attendrie qui anime la vieille mère, voilà qui agrandit la scène et l’élève en même temps. M. Tidemand s’était révélé en 1844 par un tableau d’histoire de moyenne grandeur : Gustave Vasa recevant le serment des Dalécarliens. Il s’est renfermé depuis dans le genre où il excelle aujourd’hui. Il s’est fait connaître du public français à la grande exposition de 1855, on s’en souvient, par son Enterrement norvégien à la campagne et par sa Prédication sectaire. Sa nouvelle apparition de cette année ne pourra qu’accroître sa réputation parmi nous.

Nous n’avons rien cette fois du peintre suédois Höckert, dont on avait admiré en 1855 le Prêche en Lappnie, rien de M. Nordenberg, de qui nous avions remarqué l’Invalide suédois racontant ses campagnes, rien de quelques peintres du Danemark célèbres au-delà du Rhin, comme M. Exner, qui avait envoyé d’excellentes scènes d’intérieur, M. Schleissner, M. Monies, M. Marstrand enfin, qui devrait faire connaître au public parisien ses scènes d’après les comédies de Holberg, ses meilleures œuvres jusqu’à ce jour. Nous avons du moins un tribut considérable de Mme Elisabeth Jerichau, qui avait déjà à l’exposition universelle un beau portrait. Née polonaise, instruite à Rome, où elle a épousé le sculpteur danois Jerichau, cette habile artiste, dont les œuvres sont dispersées aujourd’hui dans les principales galeries du Danemark, de l’Angleterre et des États-Unis, s’est assimilé, en gardant son originalité propre, la nationalité que, par son mariage, elle adoptait. Assez longtemps élève des maîtres de Dusseldorf et vivant désormais dans le milieu Scandinave, elle ne se rapproche cependant de la peinture de genre, dont nous venons de signaler quelques principales œuvres, que par la communauté de sentimens profonds et sérieux ; son pinceau montre d’ailleurs une manière vive et large, un faire expérimenté et en même temps une conception facile, qui lui assureraient dans toute école et qui lui donnent dans toute exposition publique une place distinguée avec le privilège d’arrêter et de fixer l’attention. Sa Lecture de la Bible, un des principaux tableaux de son envoi de cette année, procède évidemment de la même source intellectuelle et morale que nous avons reconnue comme l’une des plus familières à l’école du Nord. Nous y retrouvons la recherche du costume en même temps que l’étude du sentiment religieux. La juste limite, si délicate, n’est-elle en aucun point dépassée ? L’effet général de la scène gagnerait-il à être resserré dans un cadre de dimensions un peu moindres ? La poursuite du naturel entraîne-t-elle l’auteur sur le seuil du réalisme ? Nous avons entendu faire ces questions parmi les groupes de spectateurs qui ne manquent pas de se former en face de l’œuvre de Mme Jerichau. À côté de la Lecture de la Bible, Mme Jerichau a encore un certain nombre de tableaux de petites dimensions, tableaux de costume et de mœurs nationales, qui continuent à la ranger dans le groupe que nous étudions.

L’école des paysagistes Scandinaves, surtout norvégiens, est, avons-nous dit, fort remarquable. On peut en juger cette fois par deux tableaux de MM. Gude et Martin Muller. Un Matin dans les hautes montagnes de Norvège est assurément une œuvre remarquable. On critique le premier plan comme trop brillant et ne se mariant pas par une transition assez douce aux plans intermédiaires et à ceux de l’horizon ; mais peut-être est-ce un effet réel du matin qui, sous les premiers rayons du soleil, produit en un relief presque brillante les objets les plus voisins, tandis qu’une fraîche vapeur enveloppe encore les plus éloignés ; il faut tenir compte, en second lieu, de la transparence particulière à la lumière du Nord. D’ailleurs, quelle magnifique nature admirablement interprétée ! Nous avons devant les yeux un fiord qui a pénétré dans les terres. Des milliers d’îles divisent les eaux et les parent de verdure ; la rive occidentale ne fait que s’éveiller sous le soleil, qui commence à dépasser le mur de rochers situé à l’orient, tandis que la rive opposée est encore baignée dans l’ombre, et que les plateaux, les hauts pâturages et les sommets reçoivent déjà la pleine lumière ; des glaciers enfin, qui arrêtent la vue vers le sud-est, montrent à travers la distance de riches et harmonieux reflets. Un des caractères du paysage norvégien, c’est-à-dire l’immensité de la scène avec de belles eaux et de hautes montagnes et une lumière à la fois vive et douce, est ici merveilleusement rendu, en même temps que la netteté du dessin, la sûreté du pinceau, la transparence lumineuse des teintes, indiquent un maître expérimenté. Le paysage de M. Muller, avec un premier plan qui prête à la même objection, est d’une rare fermeté. Ces toiles rappellent celle qu’avait envoyée à l’exposition de 1855 un peintre suédois, M. Marcus Larson. La liste serait trop longue, si nous voulions donner, après ces noms, une énumération complète des habiles paysagistes du Nord.

Nous avons dit que l’école Scandinave pourrait bien rencontrer, après le sentiment profond et religieux de la vie de famille et des mœurs nationales, après l’admiration commune d’une magnifique nature, une troisième source d’inspirations particulières dans les, souvenirs de la mythologie du Nord et dans ceux des sagas. C’est précisément de là que Mme Jerichau a tiré cette fois le sujet de deux tableaux. Sa Femme de mer (Havfrue) est bien l’être mystérieux dont les navigateurs scandinaves redoutent la puissance et la perfide beauté. C’est elle qui s’attache au flanc du navire et qui, déchaînant la tempête, le fait inévitablement sombrer ; c’est elle aussi qui peut apaiser l’orage et conduire le bâtiment jusqu’au port. Quand la lune brille sur la surface des eaux, elle sort des profondeurs de l’Océan, s’avance sur quelque rivage, et là, interrogée, révèle ou prédit le sort du voyageur absent et du navigateur égaré ; mais malheur à celui que son doux regard, sa voix enchanteresse, sa science surnaturelle, auront attiré et séduit ! Pour prix des ténébreux mystères qui lui seront révélés, il perdra la raison. — Telle est la donnée légendaire que Mme Jerichau a mise en œuvre fort heureusement : la vaste étendue de la pleine mer, la lumière incertaine, le regard mystérieux et profond de la sirène, sa beauté perfide, répondent bien au type que les chants et les récits populaires ont rendu familier dans le Nord. Le spectateur étranger lui-même n’a pas besoin ici de beaucoup de commentaires ; la donnée est simple et rappelle la mythologie classique : il n’y a rien de trop particulier. En est-il de même pour le tableau que Mme Jerichau a intitulé Halgerda, costume de fiancée à Reikiavik ? Ou l’indication du livret et la peinture elle-même sont incomplètes, ou le nom d’Halgerda est ici de trop. Pour qui connaît la saga de Niai, au nom d’Halgerda correspond un certain type historique de la femme du Nord qu’il aurait fallu plus complètement montrer. « Un jour Gunnar descendait de la Montagne de la Loi ; il vit une femme richement vêtue qui venait à sa rencontre : elle le salua ; il lui rendit son salut et lui demanda qui elle était. Elle répondit qu’elle se nommait Halgerda, fille de Hœskuld. Parlant avec liberté, elle le pria de lui raconter le voyage qu’il venait de faire, et au sujet duquel chacun le félicitait à l’althing. Elle avait une tunique brune avec un manteau rouge orné sur les bords ; sa chevelure, épaisse et blonde, descendait jusque sur son sein… » Halgerda épouse Gunnar ; mais jalouse et vindicative, elle remplit sa maison de meurtres. Irrité contre elle, mais fasciné, Gunnar commet lui-même des violences à la suite desquelles ses ennemis l’entourent et l’assiègent dans sa propre maison. Tant qu’il tient son arc redoutable, il ne craint pas les assaillans ; mais un coup de hache en rompt la corde. « Femme, crie-t-il à Halgerda, vite une boucle de tes cheveux pour tresser une corde à mon arc ! — En as-tu grand besoin ? demande Halgerda. — Notre vie en dépend. — Eh bien donc ! je refuse, répond-elle ; souviens-toi du coup dont tu me frappas naguère ! — Je ne prierai pas longtemps, reprit Gunnar ; chacun se rend illustre à sa façon. » Tel est le récit de la saga, telle est l’héroïne ou plutôt la furie que le nom d’Halgerda désigne ; mais peu importe après tout au public français, qui ne demande à Mme Jerichau qu’une belle peinture, de quelque façon qu’elle soit conçue.

Après MM. Tidemand et Gude et Mme Jerichau, il y aurait encore à apprécier, si l’espace ne nous manquait, les œuvres de M. Jacobsen, peintre danois de genre et d’histoire, de M. Grönland, bien connu au-delà du Rhin pour ses fleurs et ses fruits, de M. Frölich, dont les amateurs ont remarqué, en dehors de l’exposition, les spirituelles illustrations du poème d’Héro et Léandre et des petits poèmes de l’Anthologie. Nous souhaiterions de voir M. Frölich commenter de la sorte notre André Chénier.

Nous regrettons que la difficulté des transports nous ait sans doute privés de quelques œuvres des sculpteurs compatriotes de Thorwaldsen, de Sergel et de Fogelberg. M. Jerichau, directeur de l’académie des beaux-arts à Copenhague, pouvait nous envoyer des morceaux déjà célèbres dans une partie de l’Europe. On se rappelle encore à Rome son groupe colossal d’Hercule et Hébé, exposé en 1846 sur la place du Peuple. Nous connaîtrons sans doute bientôt son Chasseur au Léopard, dont les copies sont répandues en Angleterre, et son Adam et Eve, qui lui a valu une prize-medal à l’exposition de Londres en 1851. Nous souhaitons enfin de voir bientôt exécutée une frise représentant les principales scènes de l’Iliade, et dont l’esquisse, achevée entièrement, témoigne d’une véritable habileté et d’une grande élévation de dessin sévère et classique. M. Bissen, de Copenhague, M. Byström, de Stockholm, avaient envoyé aux expositions dites universelles des" statues et des groupes. L’année prochaine nous promet une de ces grandes exhibitions dans la capitale de l’Angleterre. Probablement nous y verrons réunis tous les principaux ouvrages qu’a produits dans ces dernières années l’école Scandinave. Soit ; à coup sûr, dans le nouveau Palais-de-Cristal de Londres, ces œuvres seront exposées au grand jour de l’opinion : est-ce une erreur cependant de croire qu’une comparaison acceptée avec les œuvres de l’école française au sein même de nos expositions de famille peut éclairer efficacement les artistes étrangers et les servir auprès du vrai public ami des arts en Europe ?


A. GEFFROY.


V. DE MARS.

  1. Voyez l’élégante reproduction faite d’après les cartons de M. Tidemand à l’aide de la lithographie polychrome par M. Sonderland et publiée à Dusseldorf en 1851, avec un texte norvégien-allemand pour chacun des dix épisodes.