Les Paspéyas

Les Forts
Les Fleurs de Givre (p. 95-98).

 
Paspébiac s’éveille. ― À peine l’aube glisse
Ses premières lueurs sur l’infini mouvant,
Que l’un des vieux pêcheurs du faubourg déjà hisse
Sa voilure ondoyante au souffle âpre du vent.

Incliné sur le flanc, le coquet bateau sille
Avec un clapotis gai comme le réveil,
Battant la marche à toute une blanche flottille
Qui cingle, alertement, le cap sur le soleil.

Un groupe de vaillants s’en va jeter les lignes
Au mitan de la Baie où mord le poisson franc.
Les voiles au lointain semblent des vols de cygnes
Traînant l’ombre de leurs ailes sur le flot blanc.


À cent brasses du pier, un trois-mâts appareille ;
Au bocage, l’oiseau prélude sous le pin,
Soudain un bruit de chaîne arrive à notre oreille.
Le vieil éclaireur vient de jeter le grappin.

Aussitôt douze boats mouillent l’ancre à la ronde ;
Et les crocs appâtés vont plongeant, replongeant.
Et l’on tire à foison de la vague profonde
Les voraces haddocks aux nageoires d’argent.

Quels frétillants amas de chair vertigineuse !
Tout un banc tombe aux mains des Paspéyas adroits ;
Et, lorsque midi luit sur l’onde moutonneuse
La flotille gaîment revient au barachois.

Leur cargaison livrée au maître de la grave,
En hâte, pour dîner, tous rentrent sous leurs toits.
Au moment de trancher le pain bis, l’aïeul, grave
Et le front baissé, fait sur l’entame une croix.

Après un court repas, ces hommes forts et braves,
Qui tout à l’heure encor narguaient le gouffre amer,
Engerbent, jusqu’au soir courbés sur les emblaves,
Les lourds épis de blé qu’ils métivaient hier.


Leur cœur constamment flotte entre l’onde et la terre.
En labourant le sol si calme des aïeux,
Ils songent, inconstants, à quitter la jachère
Pour courir sillonner les flots tumultueux.

Pendant que la senteur de la glèbe les grise,
Sur l’épais gazon vert ou le long guéret brun,
Ils rêvent de humer le varech dont la brise
Ce matin leur soufflait l’âcre et subtil parfum.

Fascinés par la vague, ils raillent la Science
Qui voudrait enrichir leur terroir appauvri,
Et l’attrait des guérets que leur main ensemence
Leur fait presque haïr la mer qui les nourrit.

À chaque aube nouvelle, ils partent pour la pêche ;
Tous les soirs, dans les prés que Dieu seul irrigua,
Ils mouillent de sueur la faucille ou la bêche,
Et bien rares pour eux sont les jours de dégrat.

Sur les eaux, leur adresse égale leur courage ;
Et, quand le vent glacé d’automne bat les flots,
Il est beau de les voir manœuvrer sous l’orage.
Arvor n’a jamais eu de plus fiers matelots.


Leurs nerfs d’acier les fait triompher des tempêtes ;
À nul de ces pêcheurs le suet n’est fatal ;
Une longue vieillesse auréole leurs têtes.
Tous s’éteignent tournés vers le grand Banc natal.

Entourés d’êtres chers, entre les bras du prêtre,
Ils meurent, résignés, sans crainte et sans remords,
Près des premiers sillons tracés par un ancêtre,
Dans les obscurs logis où leurs pères sont morts.

Ils reposent en paix dans leurs fosses profondes,
A l’ombre du clocher qu’ils avaient tant aimé,
Bercés, dans leur sommeil, par le souffle embaumé
Qui caresse en passant les coteaux et les ondes.