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Les Pas sur le sable


Illustrations par Ornements gravés sur bois par Alexandre Noll.
Société Littéraire de France.

LES PAS
SUR LE SABLE
PAR
RÉMY DE GOURMONT
ORNEMENTS GRAVÉS SUR BOIS
PAR
Alexandre Noll
PARIS
SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE
10, RUE DE L’ODÉON, 10

1919


Je n’ai jamais mis l’épigraphe que je voulais à cette série de notes. La voici, telle que tirée du Robinson Crusoé, traduction de l’abbé Desfontaines : « Un jour, comme j’allais à mon canot, je découvris très distinctement sur le sable les marques d’un pied nu d’homme. Je n’eus jamais une plus grande frayeur… » Il faudrait citer presque entières deux ou trois pages. C’est bien l’impression que l’on éprouve à deviner autour de soi le mouvement invisible des hommes. Dès qu’on a vu des pas sur le sable, il faut rentrer chez soi et s’y enfermer.


I

L’humanité moyenne aime les scandales. Les vices éclatants d’autrui justifient les siens, dans leur médiocrité.


II

La pensée n’a de grandeur que dans les opinions extrêmes.


III

À toutes les questions sur la religion, je réponds par cette phrase de Mark Twain : « La religion, c’est de croire à des choses qu’on sait n’être pas vraies. »


IV

La sagesse de l’Inde ? Les Hindous ? Des cochons qui communient dans la bouse de vache.


V

Vivre, c’est l’art de se plier à la nécessité.


VI

Les romans, les biographies littéraires nous parlent tranquillement d’« influences ancestrales », d’« héritage moral », d’« instincts ataviques ». Le jargon darwinien est entré dans la culture générale. Les hommes sérieux se demandent maintenant comment l’en faire sortir. Ce sera difficile.


VII

Le sacrifice est surtout prisé par ceux qui en profitent.


VIII

Pourquoi vouloir connaître le fond des êtres ? N’est-ce pas à la surface que les choses sont les plus belles : femmes, bêtes, fleurs, fruits ?


IX

En dehors de la méthode scientifique, la recherche des causes n’est pas sans analogie avec notre manière de raisonner dans les rêves. Un arrêt de circulation, un froissement à telle partie de notre corps, et l’imagination, dans le sommeil, lui assigne pour cause l’image tout à fait indépendante qui occupe notre cerveau. Un pli de l’oreiller contre la bouche deviendra un baiser de la femme à laquelle nous pensons ; un gonflement aux organes de l’amour, ce sera sa main ; un embarras au cœur se transformera en une peine causée par son attitude. De même, dans la vie éveillée, si par exemple l’idée de survie nous préoccupe, nous en trouvons aussitôt la justification dans une idée latente, qui n’a pourtant aucun lien logique avec elle : souffrances injustifiées, morts d’êtres chers, comme si nos aspirations personnelles devaient régler la marche éternelle des choses. Les religions et les philosophies populaires ont beaucoup exploité cette rencontre de sentiments et d’idées.


X

Il est curieux qu’après plusieurs siècles d’analyse philosophique les hommes n’aient pas encore compris que la morale n’existe pas plus que le calorique, l’imperméabilité ou l’inertie.


XI

Pour les uns, les livres sont des bornes ; pour les autres, ce sont des échelles.


XII

Écrire avec sa vie.


XIII

Je lis de la métaphysique : « La matière n’existe que dans la conscience. » Mais si l’on disait : « La conscience n’existe que dans la matière », serait-ce pas beaucoup plus raisonnable ? Comment, en effet, concevoir la conscience en soi ? Il lui faut un objet.


XIV

Il y a un moment, dans la vie, tôt ou tard, où on découvre le monde extérieur, ce qui résiste, les hommes, les choses. Alors, il faut s’asseoir devant l’obstacle ou abandonner l’idéalisme. Ma représentation du monde n’en est qu’une et presque négligeable, si je ne connais que celle-là. Pour vivre, pour continuer ma route, il faut que je m’ingénie à découvrir celles d’autrui.


XV

Joli et rempli de choses, ce vers de Jules Laforgue :

Un âne plein de foi pâture.

XVI

Quand Dumas père lut Madame Bovary, il dit : « Si c’est ça la littérature, tout ce que nous avons écrit depuis 1830 ne vaut rien. »


XVII

M. Bergson raisonne sur le libre arbitre comme les astronomes d’avant Copernic raisonnaient sur les mouvements des astres.


XVIII

Les livres sur l’amour sont beaucoup moins de la psychologie désintéressée que des confessions. C’est pourquoi ils ne deviennent guère intéressants qu’après la mort de l’auteur, quand il est devenu célèbre.


XIX

Si la beauté promet le bonheur, c’est souvent l’imperfection qui tient la promesse.


XX

C’est un bien redoutable amant que l’homme d’une seule femme.


XXI

Être le mari d’une sotte, ce n’est rien, mais l’aimer !


XXII

On ne peut guère juger les êtres qu’on aime. On craint trop que le jugement soit défavorable et, comme il ne détruirait pas le sentiment, on les aimerait tout autant et on souffrirait.


XXIII

C’est un grand bonheur quand le jugement s’accorde avec le sentiment, mais c’est un grand hasard et un grand risque à courir.


XXIV

Chez une femme, l’odeur de l’intelligence a toujours quelque chose de sexuel, à quoi se méprennent les hommes.


XXV

La jalousie, dans l’amitié tendre, fait beaucoup souffrir, d’autant plus qu’on n’ose jamais l’avouer.


XXVI

Comme il y a des épidermes délicats, il y a des cœurs qui saignent facilement.


XXVII

La froideur que l’on croit avoir un motif de manifester, prendre garde qu’elle ne ressemble à un accès de stupidité.


XXVIII

On ne se débarrasse pas d’une mauvaise pensée comme cela, d’une chiquenaude. Non, non, elle est entrée dans la chair, il faut l’arracher, il faut que le sang coule.


XXIX

Ces femmes au visage et à l’âme fardés !


XXX

L’amour est un perpétuel risque. Le plus fort n’y est jamais sûr de rien ni de lui-même.


XXXI

Des femmes sont des maîtresses ; d’autres, des amantes ; d’autres des amies. Les maîtresses se remplacent ; les amantes, rarement ; les amies, jamais.


XXXII

À mesure que la vie s’accomplit, elle s’appauvrit, elle se resserre, elle se dessèche. La « peau de chagrin » est un grand symbole.


XXXIII

À peine ils se connaissaient que, déjà, ils se souvenaient l’un de l’autre.


XXXIV

M… disait : « Je n’ai jamais eu de bonheur que dans la mélancolie. »


XXXV

Le Dieu qui pourrait être, je me le figure comme un personnage humble. Les hommages ne le touchent plus, il ne se sent pas aimé, il a fait trop de malheureux et au fond de lui-même il souffre de son impuissance. « Je suis, dit-il, avec un sourire pitoyable, le raté de l’infini. »


XXXVI

L’écrivain, l’artiste créateur de beauté ne crée jamais pour lui-même. Il est trop en dehors de la perspective pour en jouir.


XXXVII

La toilette des femmes, à quoi bon ? Les jolies le sont toujours, les pas jolies également, et les hommes ne s’y trompent pas.


XXXVIII

Ce qui fait ma valeur, peut-être, disait M…, c’est que je ne comprends pas seulement les idées, mais que je les ressens ; et que je n’éprouve pas seulement les sentiments, mais que je les comprends.


XXXIX

Il n’y a pas de critique des vivants. On fait quelquefois celle de ses ennemis, celle des autres, jamais.


XL

Si j’avais été femme, je n’aurais peut-être jamais aimé que des femmes. Pourtant, un cœur d’homme, c’est quelque chose. La beauté des yeux d’homme aussi.


XLI

Il est quelquefois beau de mentir aux autres. Il est plus beau de se mentir à soi-même.


XLII

L’hypocrisie est si facile aux ecclésiastiques qu’ils n’y ont vraiment aucun mérite.


XLIII

Avoir ce que j’appelle l’intelligence de l’émotion, ou l’émotion intellectuelle, tout vient de là. Le talent seul, celui du rhéteur, n’a aucun intérêt.


XLIV

La maladie, la vieillesse, la mort : trois grandes humiliations pour l’homme.


XLV

De la noblesse des courtisanes. Il y a des courtisanes dans tous les milieux : dans tous les milieux, elle est supérieure à son milieu. En d’autres termes, la courtisane est toujours une aristocrate.


XLVI

« Vous avez connu beaucoup de femmes ? — Oui je me suis connu à travers beaucoup de femmes. »


XLVII

Motifs. Les motifs n’ont aucune valeur. Ils se substituent très docilement les uns aux autres. Ce ne sont que des explications vaines.


XLVIII

Un homme était dévoué au roi. Vint la Révolution, il se dévoue à la Révolution ; l’Empire, il se dévoue à l’Empire. On cherche les motifs successifs : il avait besoin de se dévouer, voilà tout. C’est le même homme et c’est le même motif.


XLIX

On ne doit jamais chercher les motifs des actes en histoire. C’est une grande puérilité.


L

Les motifs ne sont rien. Pourtant l’homme tient plus aux motifs qu’il donne à ses actes qu’à ses actes même.


LI

Analyse des motifs. La suite de nos actes, agis ou pensés, est une chaîne sans fin. Nous la divisons en sections auxquelles nous donnons le nom d’un motif. Cela n’a aucune importance. La chaîne marche toujours et marcherait toujours du même pas, si nous intervertissions les motifs qui ne sont que des étiquettes arbitraires.


LII

Exemple de motifs arbitraires. Il est peu d’êtres qui osent donner à l’amour qu’ils éprouvent son vrai motif. C’est l’âme, c’est l’intelligence, ce sont des qualités spirituelles, c’est le dévouement, mille autres causes qui peuvent être vraies, mais secondairement. Voyons donc clair en nous-mêmes : le motif de l’amour, de tout l’amour, c’est l’attraction sexuelle.


LIII

1912. En France, seules les classes ouvrières ont une vie politique.


LIV

Je n’aime que les gens qui récèlent de l’infini.


LV

Don Juan : Comme tu m’étreins ! Tu m’aimes donc ? — La Mort : Plus que tout, créateur de vie. Tu as tant travaillé pour moi !


LVI

Dans la science, il y a beaucoup de choses à trouver. Il y en a davantage à ne pas trouver.


LVII

M… disait : « On ne finit jamais mes phrases. Vous prétendez donc deviner ce que j’allais dire ? Je ne le sais pas moi-même. »


LVIII

La cinquantaine nous surprend à faire des projets d’avenir. Et au fait, pourquoi pas ?


LIX

Réflexions stendhaliennes :

Le roman d’un jeune homme pauvre, qui donc l’a fait le premier et le mieux, sinon Stendhal, avec Julien Sorel et Mathilde de la Mole ?


LX

Le génie n’est pas ridicule quand on sait le porter.


LXI

Stendhal a bien vu la variété de l’amour dans le monde et son peu d’influence sur le ton des relations sociales.


LXII

Le vrai monde sera toujours celui où on sait s’ennuyer.


LXIII

Le R. et le N. est peut-être le seul roman qui puisse avoir de l’influence sur le caractère d’un jeune homme, sur l’humeur même d’un être froid.


LXIV

L’amour est au besoin sexuel ce que le goût est à la faim.


LXV

La vérité est une représentation et non un fait.


LXVI

La virginité, les roses, les larmes, toutes choses exquises à cueillir dès qu’elles sont formées.


LXVII

Le travail de la femme, c’est l’oisivité de l’homme. Autres termes : Quand un sexe travaille, l’autre se repose. Et encore : À femme travailleuse, mari parasite.


LXVIII

Dieu est toujours l’être que l’on fabrique soi-même, avec ses mains, avec son esprit, et que l’on sait vrai et que l’on aime, à cause de cela.


LXIX

Il faut avoir beaucoup de génie pour ne pas sombrer dans la popularité.


LXX

La discipline chrétienne habitue l’homme à ne considérer dans les actions que leur utilité. Elle désenchante.


LXXI

Tout croyant est l’esclave de sa croyance.


LXXII

Il y a des transformations d’énergie. Il y a aussi des transformations de sensibilités.


LXXIII

Le bonheur est personnel. Il faut le faire soi-même de ses propres mains et ne pas l’attendre tout à fait des mains d’autrui.


LXXIV

M… disait : La vie finit toujours par vous apprendre qu’il n’y a rien et que tout est inutile. Seulement, chez moi cela arrive un peu tôt.


LXXV

Ne désirer que l’impossible.


LXXVI

Une tête de Luini au profil mal accentué, mais de face délicieuse. Agréable dessin de la bouche arquée comme celle d’un enfant. Les mains très blanches. Les seins menus, un peu longuets, encore jolis. Gracile, une lombarde de Marseille. Elle disait… Et l’obscénité prenait sur ses lèvres mignardes je ne sais quel air ingénu et tout naturel.


LXXVII

Surhomme, cela ne veut peut-être dire qu’homme supérieur par l’esprit, par l’activité, par un bel ensemble de dons humains. Si c’est cela, bien. Mais si c’est autre chose, si l’on entend un être à la fois homme et au-dessus de l’humanité, cela est absurde.


LXXVIII

L’anormal est en germe dans le normal.


LXXIX

On a étudié l’anormal pour comprendre le normal. Mauvaise méthode qui fait bientôt perdre de vue le fait quotidien dont le fait exceptionnel n’est que le développement logique.


LXXX

D’anciennes habitudes de langage, qui furent en leur temps un grand effort d’analyse, nous imposent une distinction entre les faits physiques et les faits moraux, qu’il vaudrait mieux appeler spirituels, comme tenant plus particulièrement à l’esprit, à l’imagination, à la représentation. En réalité, il n’y a que des faits physiques. Il n’est pas un mouvement de l’esprit sous lequel il n’y ait un changement d’état physique, chimique ou mécanique.


LXXXI

C’est dans l’ennui, le profond ennui, que nous goûtons le mieux notre existence.


LXXXII

Il y a toujours quelque chose de supérieur dans l’être qui sait s’ennuyer.


LXXXIII

Plutôt l’ennui qu’un plaisir médiocre.


LXXXIV

Il y a des plaisirs profonds, émouvants, déchirants. Ceux-là seuls valent la peine qu’on sorte de l’ennui.


LXXXV

Ô délices de mon ennui, que valent près de vous les amusements des hommes ?


LXXXVI

Le meilleur moyen de vivre allègrement est peut-être de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Il est vrai qu’alors, si on diminue le poids de ses peines, on diminue aussi la densité de ses plaisirs et que la vie, au total, perd en valeur. Cela a été, semble-t-il, la méthode du dix-huitième, jusqu’au moment de l’influence de Jean-Jacques, qui apprit aux hommes de son temps à laisser les sentiments peser de toute leur plénitude sur l’esprit, où ils laissent l’empreinte de leur nature. Rousseau ne sait pas jouer avec la vie. La découverte d’une pervenche dans la haie lui donne des palpitations, parce qu’il mêle aussitôt le souvenir de Mme de Warens et d’une de ses paroles. Mais quand Mme de Warens avait dit, en montant avec lui la côte : « Ah ! voici une pervenche ! », elle n’y mettait pas un monde d’intentions. Pour elle c’était une petite fleur attardée. Pour Rousseau, c’est une étoile, un souvenir, le sentiment, la poésie même qu’elle enfonce dans son cœur.


LXXXVII

Telles sont les deux méthodes. L’une permet de saisir un plaisir, d’éprouver une peine dans toute leur simplicité, d’une façon presque animale et sans presque conscience. L’autre nous associe si étroitement à la sensation primitive, la fait si bien entrer dans la profondeur de notre égoïsme qu’elle y acquiert sur nous-mêmes une puissance incroyable. De là ces effusions à propos de rien, ces larmes à propos de rien, qui sont peut-être le fond de la poésie moderne.


LXXXVIII

Je ne puis me défendre de la comprendre ainsi, de l’aimer ainsi, quoique je sente combien elle est déraisonnable. Il m’est difficile de participer à aucune autre. Les grands sentiments m’ennuient, et les grands mots et les grands raisonnements logiques. Je n’y entre que littérairement, moins encore, historiquement, et cela m’importune.


LXXXIX

Si on me pousse, je déclarerai que celui qui a le mieux interprété le théâtre classique, c’est Daumier.


XC

Le romantisme de Rousseau et de Chateaubriand nous a appris à tirer des choses beaucoup plus qu’elles ne contiennent. Il y a là un tour de physique que ne lui pardonnent pas les gens graves.


XCI

« Une chaumière et un cœur. » Ce n’est pas si ridicule : il y a de ces jolies chaumières ! Malheureusement les cœurs sont rares.


XCII

« Il n’y a pas si loin des femmes aux hommes », me disait Sixte, féministe ironique, il n’y a jamais que la différence de Sévigné à Corneille, de Vigée-Lebrun à Michel-Ange et de Beethoven à Augusta Holmès.


XCIII

Est-il bon ou mauvais que les lois qui régissent la vie civile soient faites par ceux qui ne vivent plus, par les vieillards, par ceux qui ne savent plus bien ce que c’est que la vie ?


XCIV

Si Alexandre, dit sagement Bossuet, fût demeuré paisible en Macédoine, son héritage n’eût tenté personne. Et voilà ce qu’on appelle la philosophie de l’histoire. Continuons : Si Jésus fut demeuré à son métier, qui était de charpentier, dit-on, il aurait épargné au monde bien des désordres, bien du sang.


XCV

La religion qui répugne le moins à la raison est sans doute le paganisme philosophique, tel que le connurent les anciens. Son principe est qu’il y a une puissance derrière chaque acte.


XCVI

Le vent se lève et c’est la puissance du vent. L’eau coule, il pleut, c’est la puissance de l’eau. L’homme est agité du désir d’aimer, c’est la puissance de l’amour. Et c’est à la fois naïf et irréfutable.


XCVII

Il y a toujours un peu de mépris dans l’amour d’un homme pour une femme qui s’est donnée à lui. Les femmes le pressentent qui retardent instinctivement le moment de l’abandon.


XCVIII

La dissociation des sentiments est très peu avancée chez la femme et peut-être, espérons-le, impossible. Tout chez elle est physique, amour, amitié, dévouement. Et comme c’est plus fraternel à notre chair et plus émouvant !


XCIX

Nous ne pouvons nous tenir fermes dans l’abstraction. On finit par croire que les degrés du thermomètre sont dans la nature.


C

Sur l’intelligence :

L’homme a l’intelligence. Aussi, cherchant une solution, il arrive qu’il en trouve plusieurs et il doit choisir. Il choisit généralement la moins bonne. Dans le même cas, l’animal n’en trouve qu’une, mais c’est toujours la meilleure.


CI

Tous les enfants sont de petits prodiges d’intelligence avant de devenir les sots qui peuplent le monde.


CII

L’intelligence est une faculté d’inadaptation.


CIII

Les animaux vivent fort bien sans intelligence, sans raison, probablement sans conscience, et même se livrent à des opérations compliquées où l’homme échouerait.


CIV

L’intelligence a confiance en elle-même, mais elle se trompe très souvent en voulant seconder l’instinct vital.


CV

La conscience d’un acte suit l’acte, l’intelligence aussi.


CVI

Quelquefois cependant elle s’exerce critiquement avant l’acte, mais cela ne sert qu’à le gauchir. Elle ne l’accompagne jamais : l’acte est inintelligent.


CVII

Quand l’homme dominant l’instinct, veut appliquer aux actes sa seule intelligence, il n’arrive qu’à en montrer la maladresse ingénieuse.


CVIII

Nous subissons, quant à l’importance de l’intelligence, la même illusion que pour la conscience. Nous croyons que, sans elle, l’acte ne s’accomplirait pas. Cependant elle n’a sur l’acte qu’une influence critique et d’après coup.


CIX

L’intelligence est la forme apparente de la conscience.


CX

L’intelligence sert à critiquer les actes, non à les déterminer.


CXI

La plupart des hommes intelligents agissent comme des sots.


CXII

L’intelligence est un don naturel qu’il faut cultiver, sans illusions sur son utilité, comme un art d’agrément.


CXIII

L’intelligence est une faculté actuelle, sans expérience. Seul est vital l’instinct, intelligence anciennement accumulée.


CXIV

Avec toute son intelligence, l’homme, s’il n’avait pas son instinct de bête, ferait dans le monde une bien pauvre figure.


CXV

Quand on est vraiment intelligent, la plupart des écrivains sont des bottiers, — les jeux de l’intelligence fatiguent parce qu’ils s’exercent sans résistance.


CXVI

Les professions intellectuelles sont remplies de gens qui délirent à l’idée de « croix d’honneur », donc de sots et de maroufles.


CXVII

Mais quelle classe peut se dire la classe intellectuelle ?


CXVIII

L’intelligence est sporadique, comme les champignons.


CXIX

On ne voit pas que les gens intelligents réussissent mieux ni comprennent mieux que les autres.


CXX

En somme l’intelligence ne sert à rien, dans la vie, qu’à critiquer la vie.