Les Pères de l’Église/Tome 1/Tableau historique du premier siècle de l’Église


TABLEAU HISTORIQUE DU PREMIER SIÈCLE DE L’ÉGLISE.


Pour ceux qui veulent lire avec fruit les écrits des Pères, et admirer par quels moyens Dieu a pu conserver, pendant dix-huit cents ans, la vérité, l’unité, l’autorité, et la piété dans son Église, il faut connaître les temps où ces grands hommes du Christianisme ont vécu, les événements au milieu desquels ils ont figuré, l’influence qu’ils ont exercée sur leur siècle et celle que leur siècle a exercée sur eux. La première série des Pères s’ouvre à saint Clément, pape, dont la vie a fini avec le premier siècle ; à saint Ignace, martyr, qui avait vu Jésus-Christ, à saint Polycarpe, disciple de saint Jean, le disciple bien-aimé. Puis vient saint Irenée, disciple de saint Polycarpe.

Afin de bien comprendre ce qu’il y a de sublime dans la vie des Pères apostoliques, ainsi que la beauté des épîtres qui nous restent d’eux, leur morale si pure, leur langage si élevé, il est nécessaire de parcourir rapidement l’histoire de l’établissement du Christianisme, et de montrer l’étonnant contraste que présente, dans le premier siècle, la société païenne avec l’Église fondée par les apôtres. Saint Clément, pontife de Rome et successeur de Pierre, Ignace, évêque d’Antioche et successeur de Pierre, se trouvent liés à toute l’histoire de la Judée, et au mouvement de l’empire romain, qui était alors presque tout le monde connu.

En ouvrant ainsi chaque siècle par une introduction qui rappellera tous les événements, nous donnerons en quelque sorte à nos lecteurs, avec la traduction des Pères, une histoire de l’établissement et de la propagation de l’Église. On verra l’Église catholique, dans ses divers siècles, régénérant l’univers, abolissant l’esclavage, empêchant la barbarie de détruire les derniers vestiges des sciences et des lettres humaines, réformant les lois, accueillant les Grecs chassés de Constantinople, refoulant les mahométans en Asie et en Afrique, appelant le monde à la lumière et à la liberté des enfants de Dieu. Il sera ainsi manifeste que, pendant dix-huit cents ans, l’histoire de l’Église chrétienne a été l’histoire de la civilisation, des mœurs, de la législation, de la philosophie, de l’humanité tout entière.

Quand le Christianisme commença, Rome vivait sous les empereurs. Pendant six siècles, sous ses rois et sous ses consuls, elle avait travaillé à étendre sa puissance, et tout avait concouru à lui livrer l’empire du monde : sa constitution, sa politique, ses institutions et jusqu’à ses dissensions intestines, qui la forçaient de porter la guerre au dehors, pour ne pas l’avoir au dedans. Elle ne se reposa que lorsqu’elle ne trouva plus aucune résistance à ses projets d’agrandissement. Obligée alors de se replier sur elle-même, elle succomba sous sa propre grandeur. Dieu, dans les desseins de sa sagesse infinie, préparait ainsi les voies miraculeuses du Christianisme. Il fallait que toutes les nations devinssent comme un seul peuple, afin que des communications fussent ouvertes entre toutes les parties de la terre ; et tel a été le résultat de la domination d’un seul, domination qui commença sous Jules-César. César périt par le poignard de Brutus, et Octave, son neveu, qui n’avait point ses vertus guerrières, mais qui possédait tous les talents de la paix, parvint, après la bataille d’Actium, à réunir sous son empire la Gaule et l’Espagne, l’Euphrate, l’Atlas, l’Euxin et le Danube. Par lui, la république romaine finit avec les dissensions civiles et les guerres de nation à nation. Quatre cent mille hommes armés continrent cent vingt millions de sujets et quatre millions de citoyens romains. Tribun, souverain pontife, empereur, consul à Rome, proconsul dans les provinces, Octave fut reconnu pour chef par la maîtresse du monde, sous le nom d’Auguste. Le Danube, la Mésie, la Pannonie avaient accepté ses lois, le Nil devint tributaire du Tibre, la Sicile et la Sardaigne étaient conquises, l’Italie pacifiée, Auguste donna donc au monde cette paix que la république avait sans cesse troublée, et l’univers put être attentif au grand événement qui se préparait, à la création d’un monde nouveau. C’est dans la vingt-huitième année d’Auguste, au milieu de la paix générale, que naquit, dans une crèche, Jésus-Christ, le Rédempteur et le Sauveur des hommes, celui qui devait établir sur la terre le royaume spirituel, et rappeler toutes les institutions politiques et civiles à la justice et à la vérité. « Une ancienne et constante opinion, dit Suétone[1], était répandue dans l’Orient, qu’un homme s’élèverait dans la Judée et obtiendrait l’empire universel. »

« La plupart des Juifs, dit Tacite, étaient convaincus, d’après un oracle conservé par les anciens livres de leur prêtres, que dans ce temps-là l’Orient prévaudrait, et que quelqu’un sorti de la Judée régnerait sur l’univers. » Les temps étaient accomplis, et le libérateur vint avec tous les caractères auxquels il devait être reconnu.

Tibère, successeur d’Auguste, dissipa la dernière illusion que ce prince avait produite, et prouva que le bonheur de tous ne peut naître du règne d’un seul, quand ce règne n’est pas fondé sur la religion et sur la justice. Sous Tibère finit aussi l’apparence même de la république, car il se fit décerner l’empire par le sénat et le peuple, seule autorité légitime qui pût le donner alors, et il devint le maître du monde. C’est sous ce tyran cruel qui remplissait Rome d’effroi, c’est dans la quinzième année de son règne, que Jésus-Christ, sorti de l’atelier d’un faiseur de jougs et de charrues[2], commença sa mission ; c’est à cette époque qu’il entraînait après lui toutes les populations de la Judée, attentives à sa parole et à ses miracles. Ainsi, quand on voit Jésus-Christ, habitant la ville la plus ignorante de la Judée, étranger aux lettres humaines, enseigner et pratiquer le pardon des injures, l’amour des ennemis, la pureté, l’indulgence, le culte de la foi, de l’espérance et de l’amour, on comprend pourquoi il a été bon que cette haute raison et cette sublime vertu fussent mises en regard des infamies de Rome et des turpitudes de Caprée ; car le temps de la vie de Tibère, ce monstre couronné, était le temps de la vie mortelle d’un Dieu. C’est le fils d’un artisan, né dans une crèche, caché trente ans dans l’obscurité, mort sur une croix, après avoir parlé aux hommes pendant trois ans, qui a changé l’univers maintenant rempli de son nom. Il a été mis dans un tombeau et ses disciples sont morts pour attester sa résurrection, et ses ennemis n’ont jamais pu montrer son corps. « Du sein du plus furieux fanatisme, dit un philosophe moderne[3], la plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil des peuples. Où Jésus avait-il pris, chez les siens, cette morale élevée et pure dont lui seul a donné l’exemple ? » Jésus-Christ, après avoir appris aux Juifs l’unité et la trinité de l’essence divine, et leur avoir déclaré qu’il était une des trois personnes de la Divinité, descendue sur la terre pour arracher les hommes à la corruption et à la mort, et pour leur donner une félicité éternelle, scella de son sang son amour pour l’humanité et remplaça par son sacrifice ineffable tous les sacrifices sanglants. Il avait annoncé qu’il serait livré aux princes des prêtres, condamné à mort, moqué, flagellé, crucifié, et qu’il ressusciterait le troisième jour. Avant de monter au ciel, il promit à ses apôtres la conquête de l’univers, et il annonça le châtiment terrible qui allait tomber sur les Juifs devenus le peuple déicide.

« Dans toutes les hypothèses imaginables, selon un écrivain moderne[4], on trouve toujours que Jésus-Christ a prévenu la destruction de la société ; car, en supposant qu’il n’eût point paru sur la terre, le monde romain était menacé d’une dissolution épouvantable. Les lumières n’avançaient plus, elles reculaient ; les arts tombaient en décadence. La philosophie ne servait qu’à répandre une sorte d’impiété qui, sans conduire à la destruction des idoles, produisait les crimes et les malheurs de l’athéisme dans les grands, en laissant aux petits ceux de la superstition. Le genre humain avait-il fait des progrès, parce que Néron ne croyait plus aux dieux du Capitole et qu’il souillait par mépris les statues de ses dieux ? Les Romains admettaient l’infanticide et la dissolution du lien du mariage, qui n’est que le premier lien social ; leur probité et leur justice étaient relatives à la patrie, elles ne passaient pas les limites de leur pays. La pudeur et l’humanité n’étaient pas mises au nombre des vertus. La classe la plus nombreuse était esclave, les sociétés flottaient sans cesse entre l’anarchie populaire et le despotisme. Voilà les maux auxquels le Christianisme apportait un remède certain, comme il l’a prouvé en délivrant de ces maux les sociétés modernes. Il fallait qu’il y eût des martyrs de chasteté, quand il y avait des prostitutions publiques ; des pénitents couverts de cendres et de cilices, quand la loi autorisait les plus grands crimes contre les mœurs ; des héros de la charité, quand il y avait des monstres de barbarie. Enfin, pour arracher tout un peuple corrompu aux vils combats du cirque et de l’arène, il fallait que la religion eût, pour ainsi dire, ses athlètes et ses spectacles dans les déserts de la Thébaïde. Jésus-Christ peut donc, en toute vérité, être appelé dans le sens matériel le Sauveur du monde, comme il l’est dans le sens spirituel. Son passage sur la terre est, humainement parlant, le plus grand événement qui soit jamais arrivé parmi les hommes, puisque c’est à partir de la prédication de l’Évangile que la face de la terre a été renouvelée. »

Nous renvoyons nos lecteurs aux livres saints, pour lire l’histoire de l’Homme-Dieu : c’est là qu’il faut la chercher. Comment oser, en effet, raconter autrement que les écrivains inspirés tout ce qui se rapporte au Sauveur du monde ?

Jésus-Christ ne voulut pas se présenter lui-même aux nations ; il ne sortit pas de la Judée, et, pour mieux marquer l’action divine sur toute son œuvre, c’est Pierre, à qui il avait dit sur le lac de Génésareth : Tu es pêcheur de poissons, et je te ferai pêcheur d’hommes, » qu’il envoya fonder à Rome cette Église qui dure depuis dix-huit siècles et qui durera jusqu’à la fin de temps.

Nous ne reproduirons pas non plus ce qu’on trouve dans les Actes des Apôtres.

C’est dans ce livre précieux de l’antiquité chrétienne qu’il faut chercher tout ce qui précéda l’arrivée des apôtres à Rome, les prédications de Pierre au milieu de la Judée, et de Paul au milieu des nations. Les Actes des Apôtres, qui commencent au moment où Jésus-Christ quitta la terre, renferment le récit des principaux faits de l’histoire des premiers prédicateurs de l’Évangile : la descente du Saint-Esprit, les premières conversions opérées par saint Pierre, le martyre du diacre Étienne, la vocation de Saul, qui prit plus tard le nom de Paul, le premier concile de Jérusalem, l’entrée de saint Paul à Athènes au milieu de l’aréopage ; et ils finissent à l’arrivée de saint Pierre et de saint Paul dans la capitale du monde, que ces deux apôtres venaient soumettre à Jésus-Christ et arracher aux empereurs.

Rien, certes, n’est plus propre à frapper les esprits éclairés que de voir cette Rome, la capitale du monde civilisé, plongée dans les plus profondes ténèbres de l’idolâtrie, tandis qu’un batelier de Jérusalem et le disciple d’une secte juive, Pierre et Paul, venaient lui apporter les idées les plus pures sur la Divinité, et ravir au culte de ses dieux et au pouvoir de ses empereurs la domination de l’univers. Toute la mission de ces deux hommes était dans ces mots de Jésus-Christ : « Comme Dieu m’a envoyé, je vous envoie ; toute puissance m’a été donnée. Allez donc, enseignez toutes les nations. » Les autres apôtres s’étaient répandus dans les diverses provinces de l’empire romain. Avant de se séparer, tous avaient composé la profession de foi du genre humain, le symbole connu sous leur nom. Saint Jacques le majeur, frère de saint Jean, et saint Jacques le mineur, proche parent de Jésus-Christ, reçurent tous les deux la palme du martyre à Jérusalem ; saint André passa chez les Scythes, saint Philippe subit la mort à Hiéraple en Phrygie ; saint Thomas alla prêcher dans l’Inde ; saint Barthélemi, dans la grande Arménie ; saint Mathieu, dans l’Éthiopie ; saint Jude, dans l’Arabie ; saint Barnabé, en Perse ; saint Mathias, en Égypte et en Abyssinie. On sait que saint Barnabé fut le compagnon de saint Paul ; saint Jean avait suivi la sainte Vierge à Éphèse.

« Les philosophes grecs, dit saint Clément d’Alexandrie, ne se sont accrédités que chez leurs compatriotes ; encore même n’ont-ils pas été goûtés de tous. Platon s’est fait disciple de Socrate, Xénocrate de Platon, Théophraste d’Aristote, Cléanthe de Zénon. Ces philosophes n’ont persuadé que quelques-uns de leur sectateurs ; mais la parole de notre maître n’est pas restée dans l’enceinte de la Judée, comme la philosophie dans les limites de la Grèce, elle s’est répandue dans toute la terre, au milieu des barbares comme des Grecs ; elle a porté la persuasion dans les nations, dans les bourgs, dans les villes entières ; elle a amené à la vérité un grand nombre de ceux qui l’ont entendue et même plusieurs philosophes. »

On croit que c’est dans l’année 36e de Jésus-Christ, trois ans après sa mort et sa résurrection, arrivées l’an 4037 du monde et l’an 787 de Rome, que les pécheurs du bord du lac de Génésareth, devenus apôtres de Jésus-Christ, se partagèrent l’univers. Leurs premiers pas ont laissé de profondes traces dans le monde, et cependant Pierre et Paul, destinés à conquérir la capitale de l’empire romain, sont presque les seuls dont la vie ne soit pas ensevelie dans l’obscurité et dont on connaisse autre chose que les œuvres. Profond sujet de méditation ! Le Christianisme seul faisait alors des héros qui n’ont pas voulu le paraître, et c’était le temps de l’orgueil des stoïciens et de la volupté des disciples d’Épicure.

Dans le partage que les apôtres firent entre eux des diverses nations, Pierre avait choisi Rome pour le théâtre principal de ses travaux apostoliques. Il avait compris qu’en attaquant l’idolâtrie dans son centre, il s’ouvrirait un chemin plus facile à la conquête de l’univers.

Tibère, à qui Pilate envoya les actes de la mort de Jésus-Christ, défendit que l’on persécutât les Chrétiens ; Tibère, que Tacite nous peint également ennemi du courage et de la bassesse, bourreau de sa famille, de ses sujets, aussi redoutable par ses favoris que par lui-même. Son neveu Caligula, le fils de Germanicus, avait donné la couronne de Judée à Agrippa, fils d’Aristobule et petit-fils du vieil Hérode, et il avait exilé dans les Gaules Hérode-Antipas, le meurtrier de saint Jean-Baptiste, celui qui avait traité Jésus-Christ avec dérision. Hérode et Pilate périrent misérablement la même année, l’un à Lyon, l’autre à Vienne. L’empereur Caligula se fit adorer, et, sous le règne de ce monstre, on vit se propager cette effrayante dégradation morale, commencée sous Tibère et qui se perpétua sous Claude et sous Néron.

Ce fut dans la deuxième année du règne de Claude que Pierre vint d’Antioche à Rome. Né à Bethsaïda, bourg de la Galilée, sur les bords du lac de Génésareth, longtemps occupé de la pêche avec son frère André, il avait habité avec lui une maison de Capharnaüm, ville de Galilée, près du lieu où le Jourdain se jette dans le lac de Tibériade ; tous deux avaient quitté leurs filets et leur demeure.

Pierre entra dans Rome, pour accomplir la promesse qu’il avait faite à Jérusalem d’établir la domination de son maître crucifié dans la capitale de l’univers. Un peu plus tard l’apôtre des Gentils, Paul, qui s’était d’abord présenté à Athènes, cette autre capitale du monde civilisé, vint le rejoindre dans la ville des Césars.

Dieu montrait ainsi que toutes les Églises fondées par les autres apôtres devaient vivre de la vie de l’Église principale, et voilà pourquoi les deux grands apôtres se rencontraient à Rome, tandis que Jean, l’apôtre de l’amour, était chargé de la mère de Jésus-Christ. Jean était plus tendre, dit saint Chrysostôme, Jésus-Christ lui avait donné sa mère ; Pierre était plus fervent, Jésus-Christ lui donna son Église.

Pierre arrivait d’Antioche, où il avait donné un nom nouveau, celui de Chrétiens, à des Juifs qui l’avaient entendu prêcher Jésus-Christ mort et ressuscité. Il n’était point resté à Jérusalem, parce qu’il devait être le chef, non d’une ville particulière, mais de l’univers. Il venait d’annoncer Jésus-Christ aux Juifs du Pont, de la Galatie, de la Bithynie et de la Cappadoce[5].

Claude, second fils de Crassus[6], petit-neveu d’Auguste, neveu de Tibère et oncle de Caligula, régnait alors. Un soldat, qui l’avait apperçu derrière une porte où il s’était caché pendant qu’on assassinait Caligula, l’avait salué empereur ; le sénat cédait aux soldats à qui Claude avait promis de l’or, et la populace, le voyant passer et croyant qu’on le conduisait à la mort, suppliait qu’on épargnât la vie du frère de Germanicus qu’on traînait à l’empire. Pendant cette scène, la femme de Caligula assise près du cadavre de son mari, sa fille dans ses bras, tendait son cou au bourreau, et la tête de sa fille était brisée contre la muraille.

Les armes romaines venaient de rendre la Comagène au roi Antiochus, le Bosphore cimmérien à Mithridate ; le roi de Judée Agrippa recevait les ornements de consul, et Hérode ceux de préteur. La Bretagne soumise donnait au fils de Claude le nom de Britannicus ; les Cates et les Maures étaient vaincus. La Mauritanie était une province romaine, et les aigles de l’empire avaient dépassé le mont Athos. Les Frisons avaient été domptés par Corbulon, qui fit revivre un moment la discipline et la gloire de l’ancienne Rome.

Qu’on juge des mœurs de cette époque ! Les combats de gladiateurs avaient pris un caractère de férocité jusqu’alors inconnu ; et les supplices étaient devenus si multipliés, qu’on avait enlevé les statues d’Auguste, placées au lieu des exécutions, pour ne pas être obligé de les voiler sans cesse ou de les rendre témoins de tant de meurtres. Les femmes mêmes et jusqu’aux vestales se plaisaient à ces spectacles de mort. Quarante-cinq hommes et quatre-vingt-cinq femmes venaient d’être punis pour crime d’empoisonnement. Claude, lorsqu’il était sorti de l’état d’ivresse qui lui était presque habituel, envoyait inviter à sa table des gens qu’il avait fait périr la veille. On ne savait ce qui devait le plus étonner, de la stupidité de ce prince ou des dissolutions de Messaline, sa femme[7]. Sur un des rêves prétendus de l’impératrice, Claude avait ordonné le supplice du gouverneur de l’Espagne, de Silanus. Tout était à l’encan ; et, dans l’espace de cinq années du règne de ce prince, on compta plus de parricides à Rome qu’on n’en avait vu dans tous les siècles précédents.

On sait quelle était alors la condition des femmes et des esclaves. Les maîtres exposaient dans l’île d’Esculape leurs esclaves malades, pour s’épargner le soin de les soigner et de les nourrir. Claude voulut en vain abolir les sacrifices humains dans les Gaules ; Auguste s’était contenté de les interdire aux citoyens romains. On attenta à la vie de Claude, il vint pleurer au sénat le malheur de sa condition. Scribonianus se révolta contre lui, et lui écrivit pour lui ordonner d’abdiquer l’empire : Claude délibéra s’il n’obéirait pas à ses ordres. Narcisse et Messaline mirent dans la conspiration tous ceux dont ils voulurent avoir les biens. Claude jugeait les prévenus, ses affranchis assis à côté de lui. Messaline récompensait les maris dont les femmes se livraient comme elle à la débauche. Elle fournissait elle-même des concubines à Claude, et se faisait ordonner par lui les adultères qu’elle voulait commettre. Elle épousa Silius devant toute la ville de Rome, avec toutes les cérémonies accoutumées. On dit que le contrat de mariage avait été signé par Claude lui-même. Plus tard, ce prince la redemanda après l’avoir fait mourir.

Pendant que tous les vices étaient ainsi sur le trône, l’impiété régnait dans les temples, où tous les crimes étaient divinisés. Rome avait adopté les dieux des nations qu’elle avait vaincues ; et ces dieux, création honteuse des passions humaines, avaient des prêtres, des sacrifices et des fêtes. L’idolâtrie était partout avec ses augures, ses aruspices, ses devins, ses présages.

La philosophie, indignée de tant de bassesse et d’abrutissement, combattait le polythéisme en affaiblissant la crainte des dieux, mais elle passait toutes les bornes de la morale et de la vertu ; et tandis que les disciples de Zénon niaient que la douleur fût un mal, les disciples d’Épicure divinisaient la volupté. Le courage le plus admiré était de se donner la mort, et la rage forcenée d’Arria, qui se brisa la tête contre un mur, paraît sublime à Pline. Le suicide, qu’on a si bien défini le dernier acte du culte de soi, parce qu’il est le sacrifice de tout l’homme à lui-même, était alors en honneur. Tacite, dans son livre sur les mœurs des Germains, regarde comme extraordinaire qu’ils ne fissent périr aucun de leurs enfants. Dans l’ouvrage d’Apulée, un homme, partant pour un voyage, ordonne à sa femme de tuer l’enfant qu’elle porte dans son sein, si c’est une fille. « Presque toutes les familles, dit Plutarque, présentent de nombreux exemples de meurtres d’enfants, de mères ainsi que de femmes ; et quant aux meurtres des frères, ils sont commis sans aucun scrupule ; car c’est une maxime de gouvernement regardée comme aussi certaine qu’un principe de géométrie, qu’un roi, pour sa propre sûreté, ne peut se dispenser de tuer son frère. »

Il faut s’arrêter ici et remarquer à quel degré de corruption la nature humaine était alors descendue. La dégradation des mœurs politiques sous l’empire était telle, que la peinture que nous en ont laissée les historiens et les poëtes a fait dire avec raison que nos contemporains les plus vicieux pourraient presque se croire d’honnêtes gens en comparaison des Romains.

C’est au milieu de cette profonde corruption et de ces épaisses ténèbres que Pierre et Paul étaient arrivés à Rome, pour fonder dans cette ville une société d’hommes appelée du nom d’Église, annonçant le Dieu créateur du ciel et de la terre, des choses visibles et invisibles, le Dieu qui conserve le monde par une sagesse toujours présente à tous les événements, la création de l’homme dans un état d’innocence et d’immortalité, sa chute par l’abus de sa liberté, la transmission de cette faute originelle à toute la race humaine, et enfin la rédemption de l’univers par la venue du fils de Dieu, qui s’est fait homme pour élever l’homme jusqu’à la Divinité. Cette Église avait vu toutes les merveilles du fils de Dieu qu’elle enseignait au monde, et les Chrétiens mouraient pour témoigner leur foi, et leur morale était aussi sublime que leur vie. Aussi peut-on appliquer à l’Église de Rome ce que les Actes disent de l’Église de Jérusalem :

« Tous ceux qui composaient cette Église persévéraient dans la doctrine des apôtres, dans la communion de la fraction du pain et dans la prière. Unis ensemble par la foi, ce qu’ils avaient était possédé en commun. Ils vendaient leurs biens, et ils les distribuaient à tous suivant le besoin de chacun. Ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu et se faisant aimer de tout le peuple. Toute la multitude de ceux qui croyaient n’était qu’un cœur et qu’une âme ; aucun d’eux ne s’appropriait rien de ce qu’il possédait, mais ils mettaient tout en commun. Il n’y avait point de pauvres parmi eux, parce que tous ceux qui avaient des terres et des maisons les vendaient et en apportaient le prix ; ils le mettaient aux pieds des apôtres, et on le distribuait à chacun. Il se faisait alors beaucoup de miracles et de prodiges parmi le peuple, par les mains des apôtres, et le peuple leur donnait de grandes louanges. Il arrivait de là que le nombre de ceux qui croyaient au Seigneur, hommes et femmes, s’augmentait tous les jours de plus en plus. » Quel tableau, quand on le rapproche de celui que nous avons tracé du monde païen ! Rousseau a eu raison de dire : L’histoire de ces premiers temps est un prodige continuel. « Quand on réfléchit, dit l’auteur de l’Indifférence, à ce qu’était alors la société païenne, à l’esprit d’incrédulité et à toutes les erreurs introduites par une philosophie qui avait érigé en système l’impiété, le doute et le vice même, et qu’à ce désordre de l’intelligence, à cette profonde corruption du cœur, on voit succéder tout à coup une foi docile et simple, les mœurs les plus sévères, les plus pures vertus, on conçoit clairement que cette étonnante régénération de la nature humaine n’a pu être l’ouvrage de l’homme, puisque tous les efforts de sa raison dans les siècles les plus éclairés, toute sa science, ses découvertes, ses arts, ses institutions, ses lois, n’avaient servi qu’à le plonger dans une dépravation sans exemple. Il a fallu qu’il fût tout ensemble aidé et instruit surnaturellement, pour sortir de cet abîme de désolation et de misère. Et afin qu’il ne pût, en aucun sens, s’attribuer son propre salut, Dieu voulait que ses apôtres, les instruments de sa miséricorde, dénués de tout ce qui contribue au succès des desseins de l’homme, fussent par là même les ministres d’une puissance au-dessus de l’homme. »

C’est sous Néron, fils d Agrippine et seconde femme de Claude, qui, pour lui plaire, déshérita son fils Britannicus, que commencèrent les premières persécutions des Chrétiens. Agrippine avait empoisonné Claude, pour faire régner son fils, et elle fut tuée par les ordres de ce fils à qui elle avait tout sacrifié. Néron monta sur le trône à l’âge de dix-sept ans. Son nom, l’exécration du genre humain, suffit pour montrer à quels hommes était alors livré l’empire du monde. Il semble que Dieu, en même temps qu’il punissait les Romains des crimes commis dans la conquête de l’univers, voulût manifester, par le plus étonnant contraste, la vertu des premiers Chrétiens. Néron avait fait venir à Rome Simon le magicien, qui s’était donné le nom de vertu de Dieu et qui se vantait d’opérer des miracles. Mais quand Pierre et Paul l’eurent confondu, Néron, qui avait été séduit par les prestiges de Simon, en conserva un ressentiment profond contre les Chrétiens. Quatre ans après le martyre de saint Pierre et de saint Paul, ce prince avait mis le feu à Rome, et le feu avait duré six jours. Il voulut repaître lui-même ses yeux du spectacle d’un bel incendie, rebâtir Rome, et lui donner son nom. Pendant que la ville était en proie aux flammes, il se revêtit d’un habit de théâtre, et d’un lieu élevé il contempla ce spectacle en chantant la prise de Troie, puis il accusa les Chrétiens de cet incendie. On sait comment Tacite et Suétone ont parlé de cet horrible événement. « Ni les ordres donnés par les magistrats chargés de veiller à la sûreté de la ville, dit Tacite, ni l’argent que le prince fit distribuer au peuple, ni les sacrifices qu’on offrit aux dieux, n’empêchèrent de croire que Néron était le seul auteur des désastres qui venaient d’arriver. Mais, pour faire cesser ce bruit, il produisit des accusés, et fit périr dans les plus cruels supplices des hommes détestés à cause de leur infamie, vulgairement appelés Chrétiens. Christ, d’où vient leur nom, avait été puni de mort sous Tibère, par l’intendant Ponce-Pilate. Cette pernicieuse superstition, continue Tacite, réprimée pour un temps, reprenait vigueur, non-seulement dans la Judée, source du mal, mais à Rome, où vient aboutir et se multiplier tout ce que les passions inventent ailleurs d’infâme et de cruel. On arrêta d’abord des gens qui s’avouaient coupables, et, sur leur déposition, une multitude de Chrétiens, que l’on convainquit moins d’avoir brûlé Rome que de haïr le genre humain. On joignit les insultes aux supplices. Les uns, enveloppés de peaux de bêtes féroces, furent dévorés par des chiens, d’autres attachés en croix, plusieurs brûlés vifs. On allumait leurs corps sur le déclin du jour, pour servir de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, auquel il ajouta les jeux du cirque ; et dans ces jeux on le voyait parmi le peuple, vêtu en cocher, conduisant lui-même un char. Mais, ajoute ce partial écrivain, quoique les Chrétiens fussent des scélérats dignes des plus rigoureux châtiments, on ne pouvait s’empêcher de les plaindre, parce qu’ils étaient immolés, non pour l’utilité publique, mais pour assouvir la cruauté d’un seul. » Ainsi Tacite reconnaît qu’il y avait déjà sous Néron une multitude de Chrétiens qui périrent après l’incendie de Rome. On peut juger par là de la propagation rapide de la foi de Jésus-Christ, propagation due au zèle de deux grands apôtres. L’Asie, l’Afrique et l’Europe avaient entendu leurs voix ; la Syrie, la Cilicie, la Pisidie, la Cappadoce, le Pont, la Macédoine, l’Achaïe, l’Illyrie, les régions maritimes et les îles les avaient vus fondant des Églises et faisant tomber partout les idoles. Saint Paul a adressé aux Romains une de ses belles épîtres, dans laquelle il les félicite de ce que la foi est annoncée à tout l’univers. L’Église comptait déjà des disciples avoués jusque dans le palais des maîtres du monde.

Toute l’histoire de la première partie du premier siècle de l’Église est remplie par saint Pierre et saint Paul.

Saint Pierre a été vingt-cinq ans pontife de Rome. On croit dans cette ville, d’après une ancienne tradition, que la maison de Pudens, sénateur romain, fut changée par ce grand apôtre en une église, et que c’est celle qui porte aujourd’hui le nom de Saint-Pierre-aux-Liens. Saint Pierre avait annoncé l’Évangile dans toute l’Italie.

On lit dans saint Athanase que saint Pierre et saint Paul prirent la fuite durant la première persécution de Néron ; mais que, quatre ans après, ils allèrent au-devant de la mort, lorsqu’ils eurent été avertis par une lumière d’en haut que le moment de leur martyre était enfin arrivé. Jésus-Christ, après sa résurrection, prédit à saint Pierre qu’il le glorifierait par le sacrifice de la vie, et même qu’il le suivrait dans sa mort jusqu’à la croix. Il lui révéla depuis, d’une manière spéciale, le temps de sa mort. « Les fidèles, dit saint Ambroise, considérant la grandeur du danger que courait saint Pierre, le conjurèrent de prendre la fuite. Il refusa d’abord de le faire ; mais à la fin il se rendit à leurs importunités, et se sauva pendant la nuit. Lorsqu’il était sur le point de sortir de la porte de la ville, Jésus-Christ lui apparut. Seigneur, où allez-vous ? s’écria saint Pierre. — Je viens à Rome, lui répondit le Sauveur, pour être crucifié de nouveau. Pierre comprit le sens de ces paroles, et retourna aussitôt à Rome, où il fut arrêté et mis avec saint Paul dans la prison Mamertine. »

« C’est Pierre, dit un de nos orateurs[8], qui le premier a confessé la divinité de Jésus-Christ, et voilà pourquoi Jésus-Christ lui a donné au-dessus des apôtres cette primauté en vertu de laquelle il est le chef de toute l’Église. C’est lui qui, non-seulement pour sa personne, mais au nom de tous les autres apôtres, a le premier rendu témoignage que Jésus-Christ est le fils du Dieu vivant, non pas seulement par adoption, mais par nature. Cet apôtre ne brille pas seulement par sa foi, mais par son amour. De quel feu et de quelle ardeur était-il animé, quand il prêchait Jésus-Christ, quand il lui rendait hautement témoignage, quand il formait et qu’il exécutait tant de saintes entreprises ! Que ne dut point souffrir cet apôtre, au milieu de tant d’ennemis qu’il eut à combattre et de tant d’obstacles qu’il eut à surmonter, pour la propagation de l’Évangile de Jésus-Christ et pour l’affermissement de son Église ! Ni les longs voyages, ni les veilles continuelles, ni les misères, ni les persécutions, ni les prisons, jamais rien put-il lasser son zèle et le rebuter ? Et quel courage, pour s’exposer à la plus cruelle et à la plus honteuse mort ! »

« Saint Paul fut le maître du monde, dit le même orateur, l’oracle de l’Église universelle, l’un des fondateurs, ou, pour mieux dire, l’un des fondements de notre religion ; un homme de miracles et dont la personne fut le plus grand de tous les miracles, un autre Moïse pour les visions et les révélations divines, un second Élie pour les transports et les ravissements, un ange de la terre qui n’eut de conversation que dans le ciel, un disciple non plus de Jésus-Christ mortel, mais de Jésus-Christ glorieux ; un vase d’élection rempli, comme dit saint Chrysostôme, de toutes les richesses de la grâce ; le dépositaire de l’Évangile, l’ambassadeur de Dieu. » Saint Jérôme dit que le nom de Paul est un nom de victoire, et que ce grand homme commença à le porter après la première de ses conquêtes, qui fut le proconsul Saul gagné à Jésus-Christ, comme Scipion, dans Rome, prenait le nom d’Africain, après avoir dompté l’Afrique. Dieu avait choisi saint Paul pour confondre le judaïsme, pour convertir les gentils et pour former le Christianisme dès sa naissance.

Imaginez-vous, dit saint Chrysostôme, un conquérant qui entre à main armée dans un pays, qui mesure ses pas par ses victoires, à qui rien ne résiste et de qui tous les peuples reçoivent la loi : voilà une image de saint Paul convertissant la gentilité. Il entre dans des pays où l’idolâtrie était en possession de régner, et il la renverse de toutes parts. Depuis l’Asie jusqu’aux extrémités de l’Europe, il établit l’empire de la foi ; dans la Grèce, qui était le séjour des sciences et par conséquent de la sagesse mondaine ; dans Athènes et dans l’aréopage, où l’on sacrifiait à un dieu inconnu ; dans Éphèse, où la superstition avait placé son trône ; dans Rome, où l’ambition dominait souverainement ; dans la cour de Néron, qui fut le centre de tous les vices, il publie l’Évangile de l’humilité, de l’austérité, de la pureté, et cet Évangile y est reçu. Ce ne sont pas seulement des barbares et des ignorants qu’il persuade, mais ce sont des riches, des nobles, des puissants du monde, des juges et des proconsuls, des hommes éclairés, qu’il fait renoncer à toutes les lumières, en leur proposant un Dieu crucifié ; ce sont des femmes vaines et sensuelles qu’il dégage de l’amour d’elles-mêmes, pour leur faire embrasser la pénitence. En même temps qu’il a été le conquérant, il est le docteur de l’Église ; c’est lui qui nous a découvert les trésors cachés dans le mystère incompréhensible de l’incarnation du Verbe, qui nous a expliqué l’économie de la grâce, qui nous a fait le plan de la hiérarchie de l’Église de Jésus-Christ, qui nous a intimé ses lois, qui nous a développé ses sacrements. C’est pour cela que saint Chrysostôme appelle saint Paul le grand livre des Chrétiens.

Quand saint Paul arriva dans Rome, il était accompagné de saint Luc et d’Aristarque. On lui permit de demeurer avec le soldat qui le gardait et qui le suivait toujours attaché à lui par une chaîne. C’est ainsi que les Romains faisaient garder ceux qui n’étaient pas enfermés dans une prison.

Saint Paul assembla les Juifs qui vinrent en foule au lieu où il demeurait ; il en convertit quelques-uns, les autres restèrent dans l’endurcissement. Il leur déclara que, sur leur refus, les gentils recevraient la loi de grâce. Il demeura deux ans entiers à Rome, dans un logement qu’il avait loué, où il recevait tous ceux qui le venaient trouver, enseignant la doctrine de Jésus-Christ sans obstacle. Saint Luc, son disciple, prêcha l’Évangile en Dalmatie, en Gaule, en Italie, en Macédoine. Il vécut jusqu’à quatre-vingt-quatre ans, et mourut à Patras en Achaïe, où André avait été crucifié.

Quand on lit les lettres de saint Paul aux Romains et qu’on se rappelle la corruption de Rome, on comprend la grandeur de tout ce qui se faisait alors, et l’on voit la main de Dieu changeant le monde, miracle au-dessus de tous les miracles. À Corinthe, dans une des villes les plus dissolues de l’univers, où il y avait un temple élevé à Vénus et plus de mille esclaves prostituées que les Corinthiens vouaient à la déesse, saint Paul parvint à établir la plus haute perfection ; et l’épître de saint Clément qui nous reste en est un magnifique témoignage. Dans la Galatie, à Thessalonique, à Éphèse, ce grand apôtre opéra les mêmes merveilles. Il est impossible de ne pas remarquer, dans l’épître de saint Paul à Philémon, le principe de l’abolition de l’esclavage[9]. Pendant que saint Paul était à Rome, Onésime, esclave qui appartenait à Philémon, de la ville de Colosses, et disciple de saint Paul, vint trouver l’apôtre : il s’était enfui ; saint Paul le convertit, et ensuite il le renvoya à son maître avec une lettre que nous avons encore. Philémon pardonna à Onésime et le mit en liberté ; et Onésime fit de tels progrès dans la vertu, qu’il devint évêque d’Éphèse, après Timothée. À la fin de son épître à Timothée, saint Paul annonce sa mort prochaine. « On prépare déjà mon sacrifice, dit-il, et le temps de ma délivrance est proche. » Il presse Timothée de venir le trouver avant l’hiver, et il ajoute : « Prenez Marc et amenez-le avec vous, car il m’est utile pour le ministère. Apportez avec vous le manteau que j’ai laissé à Troade chez Carpus, et les livres, principalement les parchemins. » C’était, à ce que l’on croit, l’Écriture-Sainte suivant l’usage des Juifs. On peut remarquer aussi quelle était la pauvreté de saint Paul, qui se faisait apporter un manteau d’Éphèse à Rome. « Demas m’a abandonné, ajoute-t-il ; emporté par l’amour du siècle, il s’en est allé à Thessalonique, Crescent en Galatie, Titus en Dalmatie. J’ai envoyé Tychique à Éphèse, j’ai laissé Trophime malade à Milet, Éraste est demeuré à Corinthe, Luc est seul avec moi. Tous m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a soutenu et j’ai été délivré de la gueule du lion (allusion à Néron). » Il prie pour Onésiphore, qui était mort, et dit : « Dieu lui fasse la grâce de trouver miséricorde au jour du jugement ! » Il salue Timothée de la part de tous les frères qui étaient à Rome, entre lesquels il nomme Eubule, Pudus, Lin et Claudia. On croit que ce Pudus est le sénateur, père de Pudentienne et de Praxède. Lin est celui qui succéda à saint Pierre dans le siége de Rome.

Ce fut vers la fin de l’année soixante-sixième que saint Pierre et saint Paul composèrent leurs dernières épîtres. Saint Pierre écrivit aux fidèles de l’Asie, peu de temps avant sa mort ; car il dit : « Je suis assuré que je quitterai bientôt ma vie terrestre, ainsi que Notre-Seigneur me l’a déclaré. » Il leur répète qu’ils doivent le croire, qu’il est un témoin oculaire de la gloire de Jésus-Christ, puisqu’il a entendu sur le Thabor le témoignage que lui rendit le Père éternel.

L’emprisonnement de saint Paul doit avoir duré au moins un an, car, dans sa seconde épître à Timothée, il lui demande de venir d’Éphèse à Rome avant l’hiver. Mais il ne souffrit la mort que l’année suivante. On croit que les deux apôtres furent fouettés avant d’être exécutés. C’est une ancienne tradition qu’ils furent conduits ensemble hors de la ville par la porte d’Ostie.

Néron était absent de Rome, lorsque saint Pierre et saint Paul furent condamnés à mort. On place leur martyre au 29 juin, l’an 66 de Jésus-Christ, dans la treizième année de Néron. Saint Paul eut la tête tranchée, comme citoyen romain ; saint Pierre, comme Juif, fut attaché à une croix. Lorsque saint Pierre fut arrivé au lieu du supplice, il demanda, par respect pour son maître, qu’on le crucifiât la tête en bas ; et les bourreaux se rendirent à sa prière.

Saint Pierre et saint Paul, condamnés tous deux sur la déposition des Juifs, leur annoncèrent de nouveau leur ruine prochaine. L’antiquité chrétienne nous a conservé cette prédiction : « Jérusalem, dirent les deux apôtres, va être renversée de fond en comble ; les Juifs périront de faim et de désespoir, et seront bannis à jamais de la terre de leurs pères et envoyés en captivité dans tout l’univers ; le terme n’est pas loin, et tous ces maux leur arriveront pour avoir insulté avec tant de cruelles railleries au bien-aimé fils de Dieu, qui s’était manifesté à eux par tant de miracles. » Saint Pierre avait fait beaucoup d’autres prédictions, et Phlégon, auteur païen, a écrit que tout ce que cet apôtre avait annoncé s’est accompli de point en point.

On dit que saint Paul convertit trois soldats qui le conduisaient au supplice. Il fut exécuté à trois milles de Rome, aux Eaux salviennes, et une dame romaine l’ensevelit dans une de ses terres sur le chemin d’Ostie. Les fidèles avaient conservé, plus de deux cent cinquante ans après, les portraits des deux apôtres. Saint Paul était petit et chauve. Saint Pierre fut conduit au delà du Tibre, au quartier des Juifs, et crucifié sur le haut du mont Janicule ; son corps fut enseveli dans la voie Aurélia, au Vatican. La femme de saint Pierre souffrit le martyre avant lui. « Souviens-toi du Seigneur, lui dit saint Pierre pendant qu’on la menait au supplice. » Il l’exhorta, la consola, selon les martyrologes, et se réjouit de ce qu’elle retournait à la patrie. Il eut une fille nommée Pétronille, qui vécut vierge et mourut saintement à Rome.

Saint Clément, pape, après avoir parlé de saint Pierre et de saint Paul, ajoute : « Ces hommes divins ont été suivis d’une multitude d’élus qui ont souffert les outrages et les tourments, pour nous donner l’exemple. »

C’est à cette époque que parut à Rome Apollonius de Thyane, dont Philostrate a écrit la vie, cent vingt ans après sa mort. C’était un philosophe qui se faisait passer pour prophète. Voici un exemple de ses prédictions : Il y eut une éclipse de soleil et il tonna en même temps. Apollonius dit, regardant le ciel : « Quelque chose de grand arrivera et n’arrivera pas. » Trois jours après, la foudre tomba sur la table où Néron mangeait, et fit tomber la coupe qu’il tenait près de sa bouche. On prétendit qu’Apollonius avait voulu dire qu’il s’en faudrait de peu que l’empereur ne fût frappé. À la mort d’Apollonius, tous les disciples qui l’avaient suivi pendant sa vie se dispersèrent. Voilà l’homme que la philosophie du dernier siècle voulait opposer à Jésus-Christ !

Après la mort de saint Pierre et de saint Paul, la punition de Néron ne se fit pas attendre. Un an à peine écoulé, ce prince étant à Naples, le jour même où il avait fait tuer sa mère quelques années auparavant, la Gaule et l’Espagne se soulevèrent contre lui. Il n’avait que trente-deux ans, et en avait régné treize. Sa lâcheté ne peut se comparer qu’à sa cruauté. Quand il sut ce qui se passait, il perdit la voix et le mouvement, et ce ne fut qu’à grand’peine qu’il se décida à venir à Rome, où il fut abandonné par ses propres gardes. Déclaré ennemi de l’État par les sénateurs, il s’enfuit honteusement, et se tua dans la maison d’un de ses affranchis, à quatre milles de cette ville. Le courage lui manqua plusieurs fois ; il fut obligé d’emprunter le secours de quatre de ses affranchis qu’il avait emmenés avec lui, et ne se décida à se frapper que lorsqu’il entendit les cavaliers qui le cherchaient pour le conduire au supplice. Il mourut le jour même où il avait fait périr un an auparavant sa femme Octavia, fille de l’empereur Claude. Peu de jours après, Néron eut des temples comme un dieu : tant, à cette époque, la nature humaine était dégradée, et le sentiment du bien et du mal pour ainsi dire éteint ! Néron avait paru deux fois à la tribune romaine, pour faire l’éloge de Claude et celui de Poppée, sa femme, qu’il avait tuée dans un mouvement de colère et qu’il pleura ensuite amèrement.

En ces jours déplorables, où le pouvoir était dans les mains des hommes les plus pervers, les Chrétiens, à qui Jésus-Christ avait dit : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, restaient soumis aux maîtres légitimes de l’empire ; mais en même temps ils prêchaient la vérité qu’il leur avait été ordonné de répandre. Tout en se soumettant au pouvoir temporel de Claude, parce que ce pouvoir était légitime, saint Pierre ne reconnaissait pas le sacerdoce dont Claude était revêtu. Aussi c’est à l’apparition des Chrétiens qu’il faut rapporter l’existence de la liberté véritable sur la terre, la liberté des enfants de Dieu. On a dit : il n’est personne qui ne puisse être gouverné, parce qu’il n’y a personne qui ne soit accessible à la crainte ou à l’espérance ; la religion de Jésus-Christ a créé des hommes inaccessibles à la crainte et à l’espérance terrestres, des hommes à qui les rois et les magistrats ne sauraient rien commander contre la conscience, mais qui obéissent par principe même de conscience à la puissance temporelle dans tout ce qu’elle ordonne de conforme à la loi de Dieu. C’est ainsi que se fonda ce royaume spirituel, création étonnante de la religion chrétienne, et qui n’a pas cessé de subsister depuis dix-huit siècles, au milieu de toutes les vicissitudes des empires.

Pierre fut à la lettre le fondement sur lequel l’Église fut bâtie ; car toutes les Églises se formèrent sur le plan des Églises de Jérusalem, d’Antioche et de Rome, établies par lui. L’Orient et l’Occident reçurent ainsi l’impulsion de celui que Jésus-Christ avait nommé le prince des apôtres. Ce qui se faisait à Rome, à Antioche et à Jérusalem, se fit partout.

L’évêque ou le plus ancien des prêtres présidait l’assemblée. On faisait la prière en commun, ensuite on lisait tout haut un passage de la Bible, après quoi l’évêque adressait aux fidèles une exhortation, puis venait la fraction du pain ou l’Eucharistie, qui se terminait par un repas frugal, imitation de la Cène. Tout finissait par la prière. Les diacres portaient l’Eucharistie aux absents et aux malades.

Les exercices se prolongeaient quelquefois fort avant dans la nuit ; on s’assemblait dans les maisons particulières. C’est encore là, comme on peut le voir, ce que l’Église pratique aujourd’hui après deux cent cinquante-huit papes, qui se sont succédé d’une manière merveilleuse au milieu des changements des temps et de la ruine des empires.

La prière commune, le chant des psaumes, la lecture des prophéties, de l’Évangile et des écrits des Pères, l’instruction ou homélie, l’oblation et la consécration de l’hostie, la communion du célébrant, du clergé et du peuple, voilà les pratiques de la primitive Église : ce sont encore celles de l’Église.

Après Néron, l’empire fut violemment troublé ; la dignité impériale, depuis Tibère, y était transmise par le droit de succession, et en vertu de la volonté du sénat et du peuple romain : l’élection passa bientôt aux légions, et plus tard, aux barbares.

Galba, qui commandait en Espagne et qui avait été proclamé par des soldats, fut tué par eux après avoir été empereur pendant sept mois. Il fut massacré sur la place publique. « Frappez, dit-il aux séditieux, si cela est utile au peuple romain. » Othon, élu par l’armée, se vit disputer le pouvoir par Vitellius et se tua trois mois après avoir été proclamé empereur. Vaincu, il se coucha, dormit et se frappa à son réveil d’un coup de poignard. Vespasien, qui marchait contre Jérusalem, s’arrêta, lorsqu’il apprit la mort de Néron, et fut à son tour proclamé empereur par l’armée romaine. Il vint attaquer Vitellius, qui avait porté le titre d’empereur huit mois. On s’égorgea dans Rome. Vitellius fut trouvé dans la loge d’un portier, les mains liées derrière le dos, dit Suétone, la corde au cou, les vêtements déchirés ; on lui jeta des ordures, on lui mit, dit Tacite, une épée sur la poitrine pour le contraindre à lever la tête ; enfin, on jeta son corps dans le Tibre, et sa tête fut mise au haut d’une pique. Vitellius fut traîné le long de la voie Sacrée ; on l’appella incendiaire et ivrogne. Voilà ce qu’était alors le pouvoir chez les païens !

Pendant ce temps, la religion de Jésus-Christ s’étendait partout, dissipant les ténèbres de l’erreur et détruisant la corruption païenne ; les nations accouraient en foule au pied de la croix, ainsi que le divin maître l’avait prédit par ces mots : « Quand je serai élevé sur la croix, j’attirerai tout le monde à moi ; » et la punition éclatante prédite contre les Juifs tombait enfin sur le peuple déicide. Comme cet événement appartient au premier siècle, et qu’annoncé par Jésus-Christ et par les apôtres saint Pierre et saint Paul il contribua puissamment à la propagation du Christianisme, il est nécessaire d’en présenter ici les traits principaux. Ville, temple, gouvernement, tout périt à la fois. La réprobation des Juifs et la vocation des gentils, prédites d’une manière aussi formelle que l’envoi du Messie, devaient dès lors agir puissamment sur les esprits et ne laisser aucun nuage sur la divinité du Christianisme ; Dieu intervenait visiblement pour accomplir toutes les paroles de son fils.

Les Juifs, après avoir crucifié Jésus-Christ, persécutèrent ses disciples avec un acharnement incroyable. Ce sont eux qui les dénoncèrent partout aux magistrats romains. Les Actes des Apôtres sont remplis du récit de leur conduite odieuse envers les Chrétiens.

On sait comment ils firent périr saint Jacques le mineur. Saint Jacques était évêque de Jérusalem, aimé de tous les fidèles et vénéré même par les Juifs, à cause de sa grande sainteté. Ananus, grand-prêtre, voulant arrêter les progrès du Christianisme, le fit monter sur la terrasse du temple, pour qu’il pût être interrogé devant la multitude au sujet de Jésus-Christ. Dès qu’il y fut arrivé, les pharisiens lui crièrent : « Homme juste, que nous devons tous croire, puisque le peuple s’égare en suivant Jésus crucifié, dites-nous ce que nous devons en penser. » Jacques répondit à haute voix : « Jésus, le Fils de l’Homme, dont vous parlez, est maintenant assis à la droite de la majesté souveraine comme le Fils de Dieu, et il doit venir sur les nuées pour juger tout l’univers. » La rage des pharisiens ne put supporter un pareil témoignage. Mais la justice de Dieu ne tarde pas à les atteindre. Les malédictions du psaume 108 vont se faire sentir et la prédiction de Jésus-Christ, renouvelée par saint Pierre et saint Paul, s’accomplira à la lettre. Il faut faire d’autant plus d’attention à cet événement, que, plus tard, les Romains, qui servent ici à la vengeance de Dieu sur les Juifs, devenus à leur tour les persécuteurs des Chrétiens, seront livrés à d’autres peuples tenus en réserve pour les vengeances divines.

Dès l’an 40 de Jésus-Christ, des signes non équivoques de la colère du Ciel sur les Juifs se manifestèrent à Ptolémaïs, à Alexandrie, à Babylone. Caligula voulut placer la statue de Jupiter dans le temple de Jérusalem ; et dans toutes les synagogues, les païens introduisirent leurs idoles. Vingt mille personnes périrent au milieu d’une révolte qui eut lieu à cette occasion à Jérusalem. Des imposteurs se dirent le Messie et entraînèrent le peuple, que les gouverneurs romains poursuivirent et massacrèrent. Voici un fait étrange et qui mérite d’être rapporté : Quatre ans avant le commencement de la guerre, un nommé Jésus, fils d’Ananus, vint à la fête des tabernacles et cria dans le temple : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre vents, voix contre Jérusalem et contre le temple, voix contre tout ce peuple ! » Battu de verges, il n’en continua pas moins à crier, et il disait souvent : « Ah ! ah ! Jérusalem ! » Pendant sept ans et cinq mois, il fit entendre ses lamentations sur la ville. Durant le siége, il courait autour des murailles, criant : « Malheur à la ville, au temple et au peuple ! » Enfin il ajouta : « Malheur à moi ! » Et il mourut à l’instant frappé d’une pierre lancée par une machine. Ainsi la vengeance de Dieu devint, pour ainsi dire, visible en cet homme qui rappelait à tous les esprits ces mots de Jésus-Christ : « Ne pleurez pas sur moi ; mais pleurez sur vous, filles de Jérusalem. »

Les Juifs s’étant révoltés contre les Romains, et ayant tué la garnison de Jérusalem, les massacres furent partout ordonnés contre les individus de cette malheureuse nation. À Ascalon, à Tyr, à Ptolémaïs, à Alexandrie, à Césarée, on les tua par milliers. Cestius Gallus, gouverneur de Syrie, vint enfin mettre le siége devant Jérusalem ; mais il fut battu par les Juifs, et quand cette nouvelle arriva à Damas, les habitants enfermèrent tous les Juifs de leur ville dans le gymnase, au nombre de dix mille, et les égorgèrent.

Les Chrétiens, se souvenant des prédictions de Jésus-Christ, sortirent alors de Jérusalem et se réfugièrent dans la petite ville de Pella. Vespasien et son fils Titus, qui avaient reçu de Néron l’ordre de marcher contre les Juifs, arrivèrent en Galilée avec soixante mille hommes de troupes. Vespasien assiégea Jotapal, défendu par l’historien Josèphe, et la prit malgré la résistance de celui-ci ; quarante mille Juifs furent tués. On ne peut se figurer les horribles divisions auxquelles était livrée Jérusalem. C’est dans Josèphe qu’il faut lire le récit de l’agonie de cette nation, car il n’y a pas d’autre nom pour cette lamentable histoire. Ceux qu’on appellait les zélateurs égorgèrent les plus considérables d’entre les Juifs ; ils voulurent nommer les pontifes par le sort, et revêtirent des habits sacrés Pharias, homme grossier et ignorant. Poursuivis, pressés dans le temple, ils appelèrent à leur secours les Iduméens, au nombre de vingt mille, et les introduisirent dans la ville. Ils massacrèrent tout ce qu’il y avait de plus considérable dans Jérusalem, et en particulier Ananus, qui avait donné un soufflet à saint Paul. Les zélateurs se divisèrent à leur tour et se tuèrent les uns les autres, et le temple fut rempli de sang et de cadavres.

Pour réduire ce peuple, Titus fut obligé de faire construire une muraille autour de la ville. Les maisons de Jérusalem étaient pleines de femmes et d’enfants morts ; plusieurs mouraient en ensevelissant les autres. Une femme mangea son enfant. Au commencement, les Juifs firent enterrer les morts aux dépens du trésor public ; ensuite, n’y pouvant suffire, ils les jetaient du haut des murailles dans les fossés. Titus, à la vue de tant d’horreurs, prit Dieu à témoin que ce n’était pas là son ouvrage.

Ainsi s’accomplissait la prédiction de Jésus-Christ : qu’un jour viendrait où l’on estimerait heureuses les femmes stériles et les mamelles qui n’avaient point allaité.

Titus, ayant poussé les travaux jusqu’à la seconde enceinte du temple, voulut le conserver ; mais ce fut en vain, un soldat romain jeta un tison dans une des fenêtres du côté du septentrion, et, malgré tout ce que fit Titus pour l’empêcher, le feu pénétra dans l’intérieur du temple et le consuma entièrement, selon la prophétie de Jésus-Christ, qu’il n’en resterait pas pierre sur pierre. Les Romains plantèrent leurs enseignes devant la porte orientale et y sacrifièrent à leurs idoles ; l’abomination de la désolation fut dans le temple. Onze cent mille Juifs moururent pendant ce siége et quatre-vingt-dix-sept mille furent vendus.

« Toutes les cruautés, dit Josèphe, qu’on peut exercer en crucifiant des criminels, et tous les outrages qui peuvent accompagner cet affreux supplice, furent mis en usage par les soldats, à qui la colère et la haine inspiraient encore le désir d’insulter à ces misérables. »

Josèphe, resté Juif, malgré l’éclatant hommage qu’il rend à Jésus-Christ, ajoute que Dieu, qui avait condamné ce malheureux peuple à périr, avait converti tout ce qui aurait dû le sauver en de nouveaux périls et de nouveaux supplices pour lui.

Titus acheva de faire abattre les restes du temple et de la ville, et y fit passer la charrue. Trois tours seulement furent réservées à l’occident, pour que leur beauté fit comprendre quelle avait été la splendeur de Jérusalem ; et quand Titus triompha avec Vespasien, son père, on porta devant lui la table, le chandelier d’or à sept branches, les vaisseaux sacrés, le livre de la loi et les rideaux de pourpre du sanctuaire. Plus tard, ce furent les prisonniers de la nation juive qui bâtirent de leurs mains le Colysée, où devaient périr les Chrétiens : singulière destinée de ce peuple, qui préparait tous les triomphes du Christianisme en se faisant bourreau du Christ et des Chrétiens !

Remarquons-le avec un ancien écrivain, jamais on n’ouït parler d’une désolation aussi éclatante accomplie en si peu de temps. Dieu, pour rappeler les Juifs à leur devoir quand ils s’en étaient écartés, leur avait fait éprouver les rigueurs des puissances étrangères. Ils avaient souffert huit ans la domination de Chusan, roi de Syrie ; dix-huit ans celle d’Églon, roi de Moab ; vingt ans celle de Jabin, roi de Chanaan ; sept ans celle des Madianites ; dix-huit ans celle des Ammonites, quarante ans celle des Philistins. À chacune de ces disgrâces, Dieu, qui les regardait alors comme ses enfants, leur suscitait avec un soin paternel autant de libérateurs : les Othonel, les Jephté, les Gédéon, le Samson. Le plus sévère et le plus long de ces châtiments fut celui que Dieu exerça par Nabuchodonosor et par les rois ses successeurs, durant soixante-dix ans. Mais, quelque terrible qu’il fût par sa durée et sa rigueur, par la désolation de la ville, le renversement du temple et le transport de la nation dans un pays étranger, quelle comparaison de cette captivité de soixante-dix ans à dix-huit cents ans de misères, à la désolation présente ! Ils conviennent que c’était Dieu qui autrefois les mettait sous le joug des Chananéens, des Assyriens, des Philistins. « Est-ce maintenant, demande saint Chrysostôme, un autre Dieu qui les tient opprimés sous le poids de son courroux ? Et si ce Dieu vengeur leur paraissait juste alors dans les châtiments passagers dont il punissait leurs crimes, oseront-ils l’accuser d’injustice et de cruauté dans la longueur du supplice qu’ils endurent depuis la mort de Jésus-Christ ? Car à quel autre crime qu’à cette mort imputerait-on ces excès de sévérité inouïe ? Ce qui leur avait jusqu’alors attiré le courroux de Dieu, c’était le mépris de ses lois, la révolte contre les prêtres, la profanation des autels, le massacre des prophètes, l’immolation de leurs enfants aux faux dieux, l’idolâtrie, en un mot, où leur penchant et l’exemple de leurs voisins les faisaient souvent tomber. Pour expier de si énormes forfaits, les vingt ans, quarante ans, soixante-dix ans de servitude avaient suffi jusqu’alors à la justice d’un Dieu jaloux : qu’est-ce qui peut maintenant le rendre inexorable à leurs cris, après tant de siècles écoulés dans l’oppression sans relâche et sans secours, si ce n’est un forfait encore plus grand que les sacrifices du sang humain, que l’impiété et l’idolâtrie ; un forfait, non pas contre les lois et contre le culte de Dieu, mais directement contre Dieu même, en la personne de ce Jésus que les saints livres et ses miracles déclaraient vrai fils de Dieu ? »

Vespasien régna dix ans, et Titus, qui lui succéda, deux ans seulement. On appliqua à ces princes les prophéties qui annonçaient le Messie. Le Messie devait être le prince de la paix, et ces deux empereurs achevèrent la guerre d’extermination de la Judée. Le prince appellé les délices du genre humain fit périr par la guerre des millions d’hommes, et condamna les prisonniers juifs à s’entr’égorger dans l’arène pour rassasier de sang les regards des Romains, avides de ces spectacles. Domitien, son frère, proclamé empereur après lui, fut un monstre à face humaine.

Rome, l’instrument dont Dieu s’était servi pour venger sur les Juifs la mort de Jésus-Christ, ne tardera pas à être punie à son tour des persécutions qu’elle fait souffrir aux Chrétiens.

C’est sous Domitien qu’apparaissent déjà les peuples du Nord que Dieu destinait à venger les Chrétiens. Refoulés par les Goths, ils commencèrent à s’agiter aux confins de l’empire. Domitien se fit élever des statues, et ce fut lui qui le premier acheta la paix aux Daces par une redevance annuelle, et qui rendit contre les Chrétiens les édits les plus cruels. Le sang des martyrs allait devenir, selon la belle expression de Tertullien, « la semence des Chrétiens. » Tout s’ébranlait à la voix des apôtres et de leurs disciples, et le paganisme sentit qu’il fallait faire les derniers efforts pour ne pas mourir.

Néron avait laissé vivre un des plus grands apôtres, saint Jean, que Jésus-Christ avait conservé pour qu’il n’abandonnât pas sa mère. Domitien trouva Jean délivré de ce glorieux soin par la mort de la sainte Vierge ; il le fit enlever, amener à Rome et plonger dans une cuve d’huile bouillante, près de la porte Latine, et de là exiler à Pathmos, l’une des Sporades. Laissons parler un de ses panégyristes :

« Saint Jean fut le disciple bien-aimé, celui qui se reposa sur le sein de Jésus-Christ ; aussi a-t-il été comblé de toutes les grâces, car Jésus-Christ a fait des apôtres, des évangélistes, des docteurs, des prophètes, des vierges, des martyrs ; mais Jean a eu toutes ces faveurs ensemble : apôtre dans sa mission par toute l’Asie et jusqu’aux Parthes ; évangéliste dans le recueil des merveilles du fils de Dieu échappées aux autres historiens ; prophète, non pas pour un siècle, mais jusqu’à la consommation des siècles ; docteur de la charité ; martyr, non pas une fois ni par une espèce de supplice, mais par le feu, par le poison et par l’exil ; vierge enfin, non pas simplement zélateur de la virginité, mais gardien de la reine des vierges.

« Saint Jean l’évangéliste est le seul qui nous ait bien dépeint le caractère du cœur de Jésus. L’amour avait tellement gravé toutes ses merveilles dans sa mémoire, et encore plus fidèlement ses paroles et ses sentiments, qu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans, soixante-cinq ans après la mort de son maître, il avait encore tous les faits de son histoire assez vivement présents pour les écrire. Rien ne peut égaler l’onction répandue dans ses épîtres. Elles ne respirent qu’amour et charité.

« Il fonda sept Églises dans l’Asie, qui furent les modèles de toutes celles de l’Orient. Il étendit ses soins jusque dans la Perse, où les Parthes dominaient alors, et ce fut à eux qu’il écrivit cette merveilleuse épître, qui est la première entre les trois. Il établit enfin si fortement la divinité du Sauveur, qui est le fondement de la religion chrétienne, que, quoiqu’il n’ait prêché que dans une partie de l’Orient et qu’Éphèse ait été sa demeure la plus ordinaire, saint Chrysostôme n’a pas hésité à l’appeler la colonne de toutes les Églises qui sont dans tout l’univers : Columna omnium quæ in orbe sunt Ecclesiarum. »

Cérinthe, Ébion, Nicolas, compagnons de saint Étienne au diaconat, corrompant la foi de leur baptême, entreprirent de combattre la divinité de Jésus-Christ et de le faire passer pour une simple créature. Saint Jean fit entendre alors ces belles paroles, qui terrassèrent toutes les hérésies naissantes : In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. Paroles si élevées, si pleines de force et de grandeur, que les païens mêmes en ressentirent l’impression et que les philosophes platoniciens ne purent, dit saint Augustin, leur refuser leur admiration et leurs louanges.

« On voyait alors, dit l’auteur du Dictionnaire des hérésies, des Juifs et des Samaritains qui s’efforçaient d’imiter les miracles des apôtres et qui prétendaient tantôt être le Messie, tantôt une intelligence à qui Dieu avait remis toute sa puissance ; d’autres fois, un génie bienfaisant descendu sur la terre pour procurer aux hommes une immortalité bienheureuse, non après sa mort, mais dans cette vie même : tels étaient Dasithée, Simon, Ménandre.

« D’autres recevaient la doctrine des apôtres et en alliaient les principes, tantôt avec la religion judaïque, tantôt avec les principes de la philosophie d’Alexandre ; ils regardaient les apôtres comme des témoins qui leur attestaient des faits, et ils en cherchaient l’explication dans les principes de la philosophie qu’ils avaient adoptée. Tels étaient ces Chrétiens auxquels saint Paul reprochait de s’amuser à des fables et à des généalogies sans fin. Plusieurs nièrent ou altérèrent, par des explications allégoriques, tout ce qu’ils ne pouvaient concilier avec les principes du système religieux qu’ils s’étaient fait. Ainsi, les nazaréens prétendirent que les apôtres n’avaient point entendu la doctrine de Jésus-Christ, et alliaient le Christianisme et le judaïsme ; ainsi, Gymenée, Alexandre, Philète, Hermogène, etc., rejetèrent le dogme de la résurrection des corps, parce qu’ils regardaient l’union de l’âme et du corps comme un état de dégradation qui ne pouvait être la récompense de la vertu. »

Tous furent condamnés par les apôtres, et séparés de l’Église comme des corrupteurs de la foi.

Saint Pierre et saint Paul avaient péri à Rome ; saint André, à Patras ; saint Jacques le mineur, à Jérusalem ; saint Jacques, frère de Jean, le premier parmi les apôtres, était mort, frappé par ordre d’Agrippa, avant la première arrestation de Pierre ; saint Philippe avait été martyrisé à Hiéraple, et saint Barthélemy dans la ville des Albanes en la grande Arménie ; saint Mathieu, consumé par le feu ; saint Thomas, percé d’une lance au pied d’une croix dans les Indes ; saint Simon, surnommé le zélé, crucifié comme son maître ; saint Jude, tué à coups de flèches ; saint Mathias, lapidé par ordre d’Ananus : Barnabé mourut de la même mort. Enfin, saint Jean eut son tour, et Domitien, comme nous l’avons dit, le fit jeter dans l’huile bouillante.

Ce fut à Pathmos que saint Jean écrivit son Apocalypse, c’est-à-dire la révélation de Jésus-Christ, fils de Dieu.

« La chute des idoles et la conversion du monde, et enfin la destinée de Rome et de son empire, étaient de trop prochains objets pour être cachés au prophète de la nouvelle alliance. Aussi l’Église persécutée fut-elle attentive à ce que ce livre divin lui prédisait de ses souffrances, et saint Denis d’Alexandrie, dans une de ses lettres, dit qu’il regarde l’Apocalypse comme un livre plein de secrets divins, où Dieu avait renfermé une intelligence admirable, mais très-cachée, de ce qui arrivait tous les jours en particulier. Un événement paraît marqué dans l’Apocalypse avec une entière évidence, cet événement c’est la chute de Rome et le démembrement de l’empire sous Alaric. C’est la ville aux sept montagnes et la grande ville qui commanda à tous les rois de la terre. Saint Irenée, avec les disciples des apôtres, déclare que saint Jean a marqué manifestement le démembrement de l’empire qui est aujourd’hui, lorsqu’il a dit que dix rois ravageront Babylone. Paul Orose, disciple de saint Augustin, a fait le parallèle de Rome et de Babylone, et il a fait observer qu’après onze cent soixante ans de domination et de gloire, ces deux villes avaient été pillées dans des circonstances presque semblables.

Ainsi, pendant que Domitien persécutait les Chrétiens, saint Jean prophétisait la ruine de Rome, comme saint Paul et saint Pierre avaient prophétisé celle de Jérusalem. Placé entre le premier et le second siècle, le disciple bien aimé était chargé de faire entrevoir aux Chrétiens toutes les destinées de l’Église. La persécution continuait toujours. Domitien mit à mort son cousin-germain, Flavius Clément. Il avait adopté ses fils, à qui il avait donné les noms de Domitien et de Vespasien. Domitille, femme de Flavius, fut exilée dans une île. Une nièce du consul Clément subit le même sort, et l’on voyait encore la cellule où elle logeait dans l’île Portia, trois cents ans après. L’empereur voulut voir les petits-fils de saint Jude, proche parent de Jésus-Christ. Il leur demanda ce que signifiait ce royaume de Jésus-Christ qui l’inquiétait ; ils répondirent que ce royaume n’était pas de ce monde, que Jésus-Christ paraîtrait à la fin des temps, et qu’il viendrait juger les vivants et les morts. Domitien les renvoya et fit cesser la persécution, du moins en Judée ; mais, un peu après, il fut assassiné par un intendant de Domitille, qui voulut venger la mort du consul Clément.

Néron avait été loué par Lucain qui, dans sa Pharsale, l’avait placé au rang des dieux ; et Quintilien, le grave auteur des Institutions oratoires, a donné le titre de censeur très-saint et de divinité favorable à Domitien, sous qui le nom même de la vertu fut proscrit, et qui empoisonna peut-être Titus, son frère. Stace et Martial prodiguèrent les mêmes éloges à ce prince, et Stace le plaça dans le ciel. L’esprit de vertige semblait répandu alors sur les plus grands esprits du paganisme.

Nerva, qui parvint à l’empire, rappela les exilés et adoucit le sort des Chrétiens. Saint Jean rentra dans Éphèse, et de là il gouverna toutes les Églises d’Asie. Il resta dans cette ville jusqu’au règne de Trajan, et c’est là qu’il mourut, à la fin du premier siècle, en l’an 100, la même année que saint Clément, pape, qui avait succédé à saint Clet ou Anaclet. Ce dernier avait remplacé saint Lin, chargé par saint Pierre et saint Paul de gouverner l’Église romaine.

La grande réputation de saint Clément lui a fait attribuer tous les écrits que l’on estimait les plus anciens, comme les Canons des apôtres et les Constitutions apostoliques ; mais nous renvoyons à la notice qui précède son épître aux Corinthiens tout ce que nous avons à dire sur cet illustre martyr, successeur de saint Pierre.

Il nous reste à parler de la sainte Vierge, cet exemple admirable d’humilité, de constance et de sainteté. Jamais elle ne parut dans les assemblées des Chrétiens : elle fut le modèle des femmes, comme son fils avait été le modèle de tous les hommes, et la réparatrice de la faute d’Ève, comme notre Seigneur fut le réparateur de la faute d’Adam.

Lorsque Jésus-Christ fut monté au ciel, sa mère resta à Jérusalem, persévérant dans la prière avec les disciples, jusqu’à ce qu’elle eût reçu le Saint-Esprit, en même temps qu’eux. Saint Jean l’évangéliste, auquel le Sauveur l’avait recommandée sur la croix, se chargea du soin de pourvoir à sa subsistance.

Les Pères du concile général tenu à Éphèse, en 403, déclarèrent que cette ville tire son principal lustre de saint Jean l’évangéliste et de la sainte Vierge. « Là, disent-ils, Jean le théologien et la vierge Marie, mère de Dieu, étaient honorés dans les églises pour lesquelles on a une vénération spéciale. » Quelques savants conjecturent de ce passage que la sainte Vierge mourut à Éphèse ; d’autres, au contraire, pensent que ce fut à Jérusalem, où des auteurs modernes disent que l’on voyait anciennement son tombeau creusé dans un roc à Gethsémani. Mais tous conviennent qu’elle parvint à un âge avancé, après avoir donné les plus grands exemples de toutes les vertus.

C’est une pieuse tradition que la sainte Vierge ressuscita immédiatement après sa mort, et que, par un privilége spécial, son corps, réuni à son âme, fut reçu dans le ciel. André de Crète et saint Grégoire de Tours sont témoins que cette tradition était suivie en Orient au septième et en Occident au sixième siècle. C’est aujourd’hui l’opinion générale de l’Église, qui célèbre cet événement par une grande fête, la fête de l’Assomption.

Thucydide a dit que la femme la plus vertueuse était celle dont on parlait le moins. Ce jugement de la part d’un citoyen d’Athènes, cette ville où les courtisannes décidaient de la guerre et de la paix, et où elles avaient des statues d’or entre les rois et des tombeaux plus magnifiques que Miltiade ou Périclès, prouve que les idées justes n’ont jamais été bannies de la terre. Valère-Maxime, qui vécut sous Tibère, a loué en plusieurs endroits les dames romaines ; mais quels sont les objets de son admiration ! Porcie, fille de Caton et femme de Brutus, qui conspira comme eux, et comme eux se donna la mort ; Julie, femme de Pompée, qui mourut de frayeur d’avoir vu une robe de son mari teinte de sang ; la jeune Romaine qui, dans la prison, nourrit sa mère de son lait ; la fille d’Hortensius, qui plaida devant le barreau de Rome ; Pauline, femme de Sénèque, qui s’ouvrit les veines avec lui ; Arria, qui voyant son mari hésiter à mourir, se perça le sein et lui remit le poignard. La tribune romaine venait de retentir des éloges de Junie, sœur de Brutus et femme de Cassius, républicaine ardente et passionnée ; de Livie, femme d’Auguste, ambitieuse et intrigante ; d’Octavie, femme d’Antoine, rivale de Cléopâtre, intéressante par sa beauté et ses malheurs. Voilà ce qu’étaient les femmes au temps où la nouvelle Ève parut sur la terre. On ne voit, dans ce tableau des mœurs des femmes païennes, ni la grâce, ni la douceur, ni l’humilité, ni le calme, ni la résignation, ni la pudeur, ni le dévouement secret à tous les devoirs, ni la satisfaction intérieure, ni la modestie. Cet ensemble de vertus qui formait les attributs de Marie est devenu maintenant le modèle de toutes les femmes chrétiennes.

Le plus bel éloge de Marie est dans ces mots du premier évangéliste, de saint Mathieu : Marie de qui est né Jésus, qui est appelé le Christ. Sa vie a été un long sacrifice qui n’a fini que par sa mort. C’est ainsi que la fille de David, la descendante des rois, des prêtres de Juda et des grands capitaines qui avaient préservé Israël, devenue l’épouse d’un charpentier, a mérité d’être appelée bienheureuse par toutes les générations et d’être le germe de toute bénédiction et de toute grâce ; car la mort est entrée dans le monde par Ève et la vie par Marie, en sorte que Marie est la mère des vivants comme Ève la mère des morts. « Considérez Marie, dit saint Ambroise, il n’y a rien dans sa conduite qui ne nous instruise. Après Jésus-Christ, l’exemple de Marie est le plus excellent que les Chrétiens puissent se proposer pour la conduite de leur vie. »

Nos lecteurs ont maintenant sous leurs yeux le tableau entier de ce siècle qui a tout créé, tout fondé, tout régénéré, et qu’on peut appeler à juste titre le premier anneau des siècles de vérité. Là se trouvent rassemblées plus de preuves que n’en a jamais exigé aucun événement historique : preuves par les témoins, par les écrits, par les faits. Là vivent, parlent, agissent, écrivent ceux qui ont vu la vie, la mort et la résurrection du fils de Dieu, qui ont entendu sa parole, et qui ont été transformés en hommes nouveaux pour aller annoncer sa doctrine à tout l’univers.

Ce siècle est donc le principe et la source de la foi chrétienne. Ce point de départ du Christianisme une fois bien établi, tout devient clair et facile, tout est applani dans la carrière que nous avons à parcourir. L’autorité, l’infaillibilité de l’Église, son unité, sa mission apostolique commencée par saint Pierre, découlent d’un ensemble de faits et d’idées dont les prémisses sont établies avec la plus grande authenticité.

Dans ce témoignage irrécusable du premier siècle de l’ère chrétienne, rien ne se prouve par induction, tout est écrit par des témoins dispersés à de grandes distances, et qui, sans s’être communiqués, rapportent les mêmes faits. Les quatre évangélistes et tous les apôtres sont dans une concordance parfaite. Puis viennent les disciples des disciples, témoignages secondaires, mais directs ; témoins des témoins qui déposent, afin que la vérité ait une force et un éclat irrésistibles.

C’est ainsi que Dieu a voulu agir par rapport à la nature libre et intelligente de l’homme. Il pouvait contraindre par sa puissance, il a voulu éclairer par sa sagesse et conduire par son amour, par son Verbe et par son Esprit. C’est ainsi que s’accomplit pour l’esprit et le cœur, pour l’entendement et la logique, cette belle parole de saint Paul : « Que votre obéissance soit raisonnable. » Obsequium tuum sit rationabile.


  1. Percrebuerat Oriente toto vetus et constans opinio esse in fatis, ut eo tempore Judæa profecti rerum potirentur.
  2. Saint Justin.
  3. J.-J. Rousseau.
  4. M. de Châteaubriant.
  5. « À juger de cette entreprise par les lumières de la raison, dit un biographe de saint Pierre, rien n’était plus insensé. Comment, en effet, un pêcheur ignorant pouvait-il se flatter de convertir la capitale d’un empire idolâtre, qui était en même temps le siége de toutes les sciences ! Quel succès pouvait-il se promettre en prêchant le mépris des honneurs, des richesses et des plaisirs dans une ville où régnaient l’ambition, l’avarice et l’amour de la volupté ? L’humilité du Calvaire n’était-elle point incompatible avec l’orgueil du Capitole ? L’ignominie de la croix ne proscrivait-elle pas cette pompe qui éblouissait les yeux du maître du monde ? Tant d’obstacles n’arrêtèrent pas le zèle de Pierre. »
  6. Second fils de Drusus et d’Antonia : il était né à Lyon, le 1er août de l’an de Rome 742.
  7. Vitellius fut nommé consul, à cause de ses honteuses adulations envers Messaline et les affranchis. Il portait toujours sur lui, entre sa toge et sa tunique, un soulier de Messaline qu’il baisait de temps en temps, et il avait parmi ses dieux domestiques les images en or de Narcisse et de Pallas. C’est le père de celui qui fut empereur.
  8. Bourdaloue.
  9. En 1167, le pape Alexandre III déclara, au nom d’un concile, que tous les Chrétiens devaient être exempts de la servitude. « Cette loi seule, dit Voltaire, doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples. » Essai sur l’Histoire générale, chap. lix, t. 2, p. 188 ; édit. de 1756.