Les Origines et la Formation de l’empire byzantin

LES ORIGINES ET LA FORMATION
DE
L'EMPIRE BYZANTIN

Tableau de l’empire romain, 1 vol. in-8° ; — Trois ministres des fils de Théodose, 1 vol. in-8° — Saint Jean Chrymtome et l’impératrice Eudoxie, 1 vol. in-8°, par M. Amôdéo Thierry.


I

La révolution de 1789 a favorisé le développement de deux genres d’écrits bien divers, le roman et l’histoire. Si d’une part le besoin d’expliquer les événemens contemporains portait les esprits sérieux à faire un retour vers les temps passés, de l’autre le spectacle de tant de choses imprévues et invraisemblables entraînait les imaginations ardentes vers un monde complètement chimérique. On sait la part légitime qui a été faite à l’histoire dans l’éducation de la jeunesse ; mais l’on sait aussi que le roman est pour le peuple, comme pour les gens du monde, la principale et presque l’unique nourriture intellectuelle. Plus d’un historien s’est, avec les années, transformé en un romancier plein de séduction. Notre histoire de France elle-même, celle que nous avons vue et vécue, n’était plus guère vers la fin qu’un mauvais roman.

Il faut bien vivement regretter que les historiens n’aient pu prévaloir sur les romanciers. Il y a là tout au moins un phénomène qui mérite d’être expliqué. Sans doute on peut accuser le tempérament même du peuple, que l’étude patiente et minutieuse des faits ne captive guère ; mais on doit également s’en prendre aux historiens, qui ont méconnu la nation à laquelle ils s’adressaient. Une école historique s’était formée vers 1825. Elle se proposait d’épuiser les recherches de tout genre sur un sujet préféré. Elle le méditait longuement ; elle vivait avec lui et en lui pour ainsi dire, elle le composait avec le soin raffiné de l’artiste, elle ne l’exposait aux regards du public qu’après avoir supprimé complètement l’échafaudage. Cette école évitait les dissertations ; elle avait une prédilection particulière pour le récit, où elle excellait. Elle débuta par deux œuvres remarquables : l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands et l’Histoire des Gaulois. Si on avait suivi la voie tracée par elle, non-seulement on aurait atteint le vrai, mais on l’aurait fait goûter. On eût combattu victorieusement le roman. L’esprit même de la nation eût subi une heureuse transformation.

Par malheur, cette école eut peu de disciples ; ce fut parfois une mode de la dénigrer. Ceux qui excellent à dresser des échafaudages et qui jalousent quelque peu l’architecte contestèrent la solidité de l’édifice, dès qu’ils ne virent plus l’appareil entier de la construction. Une erreur qui s’était glissée dans un long travail était signalée avec aigreur et avec éclat ; on était heureux. de triompher de l’art à peu de frais, de le déclarer nuisible et de reconduire. Tandis que des milliers d’écrivains sacrifiaient la pensée à la forme, nos critiques affectaient une complète indifférence pour la forme et pour la pensée.

La France se glorifie à juste titre de posséder des épigraphistes, des numismates, des paléographes de premier ordre. Ce sont là, je ne dirai pas des historiens, mais des préparateurs nécessaires de l’histoire. Il ne faudrait pas toutefois qu’une certaine archéologie préférât sottement les moindres informations tirées d’une monnaie, d’une médaille, aux œuvres les plus parfaites et les plus véridiques de l’antiquité. Il ne faudrait pas non plus que les habiles interprètes des monumens défigurés par les siècles déclarassent qu’il n’y a aucun secours à espérer d’un panégyrique ou d’un poème, quelque défectueux qu’il soit. A travers la phraséologie et la fiction, on peut, on doit atteindre la vérité. Que ce soit là une œuvre difficile, où un moraliste seul réussira, nous ne le nions pas ; mais la prétention de stériliser les annales du genre humain ne saurait être sérieusement discutée. Si elle venait à prévaloir, il ne nous resterait plus qu’à dresser des généalogies, des catalogues et des inventaires. Qu’on ne nous objecte pas que l’Allemagne, — que l’on copie d’une façon ridicule dès que l’on consent à ne point l’ignorer, — nous a donné l’exemple en cette matière. — Les Allemands sont de hardis métaphysiciens et d’habiles psychologues. Ils ne méprisent ni l’analyse morale, ni les systèmes transcendans. Ce serait bien mal les imiter que de leur emprunter exclusivement la critique, très précieuse à coup sûr, des textes originaux.

Recueillir et classer tous les documens qui concernent une époque déterminée, voilà la première partie de notre tâche, celle où les purs érudits nous doivent leur concours. De tous ces matériaux bien digérés tirer un organisme vivant, voilà l’œuvre spéciale de l’historien. L’antiquité ne s’y était pas trompée. Si elle a décerné à Hérodote le titre glorieux de père de l’histoire, c’est qu’après avoir vu et étudié tant de choses ignorées de ses contemporains, il les leur avait rendues présentes dans d’inimitables récits. Thucydide acquit, une renommée encore plus solide en expliquant des événemens qui avaient eu la Grèce entière pour témoin. Dans des conditions presque identiques, Tacite put être préféré à ses devanciers, parce que dans ses écrits l’histoire avait enfin une âme, une conscience. Certes l’érudition moderne a ses légitimes et salutaires exigences, mais le but suprême de l’histoire reste le même : elle est tenue de faire revivre les personnages ; autrement elle mériterait le surnom de nécropole que lui donnait un critique malveillant ou trop sévère.

Les véritables historiens se reconnaissent à ce signe, qu’ils proclament dignes d’étude tous les âges et tous les peuples. Cette largeur de vues est bien rare. Nos humanistes ne soupçonnent rien au-delà des siècles de Périclès, d’Auguste et de Louis XIV. Naguère nos érudits eux-mêmes avaient pour certaines époques un profond dédain. C’est le bas-empire qui de tout temps a eu le privilège d’éveiller la haine et le mépris dans les cœurs les plus généreux. Il est de bon ton encore aujourd’hui de l’injurier et de ne l’étudier point. Ces répugnances, on le reconnaîtra un jour, sont en grande partie injustes. Pour les atténuer, constatons les services rendus à notre civilisation par le bas-empire. C’est le bas-empire qui a divisé, arrêté, retardé ou limité les invasions germanique, arabe et tartare. Quatre siècles avant que l’Occident, plongé dans le chaos de ces invasions, pût oublier les querelles de race qui le déchiraient, l’Orient, le bas-empire avait organisé une croisade perpétuelle où le feu grégeois et la diplomatie, habilement combinés, accomplissaient des merveilles. Jusqu’à Mahomet (632), Constantinople fut la capitale de la plus vaste domination de l’univers. Jusqu’à Charlemagne (800), elle fut le centre de la civilisation. Jusqu’au schisme d’Orient (1057), elle disputa la suprématie religieuse à Rome. Jusqu’à la croisade vénitienne (1204), elle demeura l’entrepôt général du monde. Elle avait alors tout pour elle, tout d’une façon exclusive, les arts, l’industrie, la marine, le numéraire. Qu’elle ait occupé un rang élevé dans l’ordre intellectuel, cela ne saurait être contesté. Au VIe siècle, Byzance achève, sanctionne et promulgue le droit romain. Au XIIIe, elle tente une réforme religieuse d’une haute portée : elle a dans Léon l’Isaurien et dans Constantin Copronyme son Luther et son Calvin. Au XIIIe siècle, c’est elle qui provoque la renaissance italienne. Durant tout ce temps, cette nouvelle Rome a consolidé, converti, civilisé, organisé le monde slave. L’empire russe est sa plus grande, mais non sa seule création. Déjà frappée par la rude main des Occidentaux, dans un état de faiblesse extrême, elle tint en suspens l’inévitable triomphe des Turcs. A la faveur de sa résistance inespérée, la Pologne, la Bohême, la Hongrie, l’Autriche, s’étaient préparées à leur rôle glorieux de défenseurs de la religion et de la civilisation.

En dépit de ses incontestables services, le bas-empire restera antipathique à bien des gens ; mais la sympathie et l’antipathie n’ont rien de commun avec la science. Le naturaliste étudie sans rancune comme sans scrupule tous les êtres. L’historien sérieux procède de la même façon. Il s’avoue satisfait quand il s’est rendu un compte exact du fond constitutif et de la corrélation des parties. C’est ce que n’ont eu garde de faire ceux qui reprochent au bas-empire ses disputes théologiques. Or la théologie était la forme supérieure de son activité intellectuelle. Ne voit-on pas que combattre l’hérésie et le schisme, c’était défendre en même temps l’unité politique ? D’autre part, plus d’une fois sous une hérésie s’est caché un grand projet qui, s’il eût abouti, aurait notre approbation. Admirer la diplomatie de Byzance et mépriser sa théologie, la grande école et l’instrument puissant de cette diplomatie, c’est le comble de l’inconséquence. D’ailleurs les questions sociales se sont mêlées à la théologie, comme de nos jours elles se mêlent à l’économie politique. Lorsque l’on compare la démagogie byzantine, enragée de théologie, avec notre démagogie française, déchaînée par des passions vulgaires, force est de reconnaître que l’avantage reste plutôt à la première. Quant aux jeux du cirque, où s’étalaient tous les vices d’un peuple turbulent et corrompu, on y retrouve le régime de Rome impériale, « du haut-empire, » pnaem et circenses, transporté dans la cité de Constantin.

Ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que les études byzantines commencèrent en France. Qui n’a nommé Du Cange, l’illustre érudit, et le président Cousin, le vaillant traducteur ? Au XVIIe siècle, Lebeau écrivit son Histoire du bas-empire, qui, revue de nos jours par Saint-Martin, reste un guide précieux. Les philosophes de l’Encyclopédie et leurs disciples s’emparèrent de ces annales, où leur critique trouvait une si riche matière. L’Anglais Gibbon traita le même sujet que le Français Lebeau, avec une plume autrement exercée et spirituelle. Toutefois les idées voltairiennes dont il était imbu l’empêchèrent de se mettre dans le courant même de cette histoire, d’en saisir l’économie et la raison. Il était à chaque instant rebuté par ce despotisme formaliste et cérémonieux, par cette dévotion chicanière, par cette diplomatie sans point d’honneur, « par cet héroïsme de la servitude. » Il ne répondit pas d’une manière satisfaisante à cette question : « comment a pris naissance une si bizarre organisation ? » et à celle-ci : « comment cet empire, toujours si chancelant, a-t-il vécu si longtemps ? » mais il sembla démontré que le monde byzantin avait été un monde étrange et presque ridicule.

Il fut de mode jusqu’au milieu du XIXe siècle de se ranger à l’a-. vis de Gibbon. Les ecclésiastiques, habitués à invoquer les conciles, les pères de l’église, réclamaient très justement, mais exclusivement, en faveur des Athanase, des Basile et des Grégoire. Isolant par système l’histoire religieuse de l’histoire civile, retraçant les controverses dogmatiques sans les avoir préalablement replacées dans le milieu social qui les avait produites, ils fatiguèrent le public, ils ne l’instruisirent pas. Soustraire l’histoire byzantine à l’intolérance des libres penseurs et des gens d’église, telle était l’entreprise à tenter. Il fallait séculariser cette histoire, et surtout l’humaniser. Cette tentative ne pouvait être faite que par un laïque qui n’eût pour la théologie ni aversion ni complaisance, qui s’enquît librement des faits de tout ordre et en cherchât le lien.

L’honneur de découvrir le côté humain des annales byzantines était réservé à M. Amédée Thierry. Ce n’est pas le hasard qui depuis longtemps déjà l’a fait aborder à Byzance. Après la publication de son Histoire des Gaulois, sur le point d’entreprendre son Histoire de la Gaule sous la domination romaine, il eut l’heureuse et féconde inspiration de jeter une vue d’ensemble sur l’empire romain. Au lieu de se faire, comme Montesquieu, le contemporain des Cincinnatus et des Caton, il devint celui des Sénèque et des Marc-Aurèle. La conclusion se trouva sensiblement modifiée : ce qui apparaissait à Montesquieu comme une décadence apparut à M. Amédée Thierry comme un développement. Il saisit et décrivit l’évolution nécessaire et salutaire des faits et des idées. Dans son Tableau de l’empire romain, il nous fit assister à la formation de la société romaine, à la marche du monde romain vers l’unité. Quand il eut conduit son Histoire de la Gaule jusqu’à la mort de Théodose, M. Amédée Thierry crut que, pour assurer ses pas ultérieurs, il lui fallait approfondir l’Occident et l’Orient, qui se séparaient à ce moment même. Il jugea également qu’une narration massive, à la façon de Lebeau, produirait fatalement, vu la diversité et l’incohérence des faits, la confusion et l’ennui. De cette manière de voir, qui honore le penseur et l’artiste, sont nés ces récits de l’histoire romaine au Ve siècle, si dignes de leurs admirables modèles, les Récits mérovingiens. On eut ainsi deux séries, la série romaine et la série byzantine. D’un côté se rangèrent Stilicon, Alaric, Ricimer, Odoacre, Théodoric, de l’autre Rufin, Eutrope, Attila. En face du Latin Jérôme prit place le Grec Chrysostome.

A la lecture d’Eutrope et de Saint Jean Chrysostome, la pensée nous est venue que dès la fin du IVe siècle les élémens constitutifs de la société et de l’état byzantins avaient par leur amalgame produit un régime très nettement défini. D’autre part, la trame est encore assez lâche pour qu’on puisse distinguer les fils qui concourent à la former. Ressaisir autant que possible tous ces fils, tous ces élémens, voilà ce que se propose cette étude.


II

Pour comprendre le bas-empire, il faut le considérer en quelque sorte comme la synthèse de l’antiquité. La Grèce et Rome, l’Orient et l’Occident, le despotisme et l’administration, le polythéisme et le christianisme, la philosophie et le droit, la rhétorique et la science, s’y sont, à doses inégales, mélangés et combinés. Le produit de cet amalgame, c’est Byzance. Pour présenter une image moins flatteuse, mais plus exacte peut-être, on pourrait dire que Byzance est le résidu qui s’est trouvé au fond du creuset où tant d’élémens divers s’étaient précipités. Cette idée générale admise, — et on ne peut pas ne pas l’admettre, — l’empire byzantin cesse d’être une énigme : il apparaît comme un phénomène que la science a le devoir d’expliquer. Suivre dans son évolution continue la civilisation ancienne, c’est expliquer en réalité les origines et la formation du bas-empire. On remonte ainsi à la source des idées, des mœurs, des institutions, dont le bas-empire a été précisément la résultante.

Comme point de départ, nous prendrons la Grèce primitive, telle qu’elle se montre immédiatement après l’invasion des Ioniens et des Doriens ; nous la traiterons comme un corps simple que des alliages viennent successivement altérer. Or la Grèce primitive et simple, c’est, si l’on veut, celle que nous révèlent Hésiode et Homère. La poésie et le polythéisme y jaillissent d’une source unique. La rhétorique, la sophistique, sont des produits plus tardifs, spontanés et nationaux néanmoins. Tel est à son origine l’arbre sur lequel tant de greffes allaient être pratiquées. Tout le monde en a admiré et savouré les fruits.

Nous marquerons : 1° la transformation des Hellènes au contact du monde oriental (ici est pour nous la tête de ligne qui conduit à l’empire byzantin) ; 2° l’action des Hellènes métamorphosés sur Rome, maîtresse de l’univers, et la réaction, non moins importante, de Rome sur les Hellènes (à ce moment, le régime byzantin existe déjà, mais il n’a encore ni solidité ni fixité) ; 3° la révolution religieuse, due à la démocratie gréco-asiatique, qui sut s’imposer aux savants, aux patriciens, aux empereurs eux-mêmes, et qui donna de la consistance au byzantinisme naissant. Alors fut fondée Constantinople, la tête et le cœur du nouvel empire.

Sous cette dénomination « Orient, » nous comprenons non-seulement l’Asie-Mineure, la Syrie et l’Égypte, qui furent à des dates diverses incorporées à l’empire d’Alexandre et à celui des césars, mais encore la Chaldée, l’Arabie, la Perse et l’Inde, restées autonomes, il est vrai, mais moralement solidaires des précédentes. Sur ce vaste territoire vivaient trois races fort bien étudiées de nos jours, la race chamite, la race aryenne, la race sémitique. Leurs centres principaux étaient, dans l’ordre de notre énumération, l’Égypte, la Perse et la Chaldée. Il y avait là trois conceptions religieuses, intellectuelles et politiques différentes : la théocratie avec ses castes et ses mystères, l’aristocratie avec son dogme de la lutte du bon et du mauvais principe, la royauté militaire et sacerdotale avec ses pontifes astronomes et astrologues. N’oublions pas d’ailleurs que ces races, rapprochées en maint endroit les unes des autres, donnèrent naissance par leur mélange à beaucoup de variétés d’espèces et d’idées. Il suffit de citer à cet égard les Phéniciens, ces Sémites unis aux Chamites, voyageurs et commerçans comme les premiers, idolâtres comme les seconds. Au contraire les Juifs, Sémites purs, entourés de tous les côtés par des nations hybrides, parvinrent, au moyen d’un patriotisme vigilant et d’une guerre incessante, à se préserver de tout alliage et de tout contact. lisse constituèrent les gardiens jaloux du monothéisme.

De très bonne heure, des relations s’établirent par la Méditerranée entre l’Égypte et la Phénicie, déjà en pleine civilisation, et la Grèce, qui n’avait pas encore conscience d’elle-même. C’est par cette voie que vinrent les inventions les plus merveilleuses, l’écriture, l’architecture, la sculpture. L’Asie-Mineure, dont la partie à l’ouest du Taurus a toujours été une dépendance de la Grèce, communiquait, à travers une couche épaisse dépeuples à demi barbares, avec la Chaldée et la Perse. De là bien des phénomènes moraux et intellectuels dont l’analyse est très difficile. Quoi qu’il en soit, la Grèce, qui, réduite à ses seules forces, ne s’était pas élevée au-dessus de la poésie et du polythéisme, créa la philosophie, c’est-à-dire la science, dès qu’elle eut reçu les connaissances positives apportées de l’Orient. De l’étude du monde, elle passa bien vite à celle de l’âme ; la physique la conduisit à la psychologie. Après les sept sages vint Pythagore, dont la pensée fut si audacieuse et si profonde.

Les guerres médiques, l’expédition des dix-mille, et surtout la conquête macédonienne, étendirent singulièrement l’action du monde oriental sur le monde hellénique. Il semble avéré qu’Alexandre voulut préparer une fusion des deux mondes. C’est ce qui explique la vive opposition que lui firent les philosophes, qu’il châtia d’une manière si cruelle. Ses héritiers, les Lagides et les Séleucides, généraux grecs transformés en pharaons et en grands rois, ne rencontrèrent plus de résistance et poursuivirent librement ses desseins. Les Grecs, attirés par l’appât du luxe et des plaisirs, émigrèrent en foule et vinrent encombrer les palais d’Antioche et d’Alexandrie. Les armées asiatiques avaient leurs mercenaires grecs ; les cours asiatiques eurent leurs sycophantes, leurs parasites, leurs poètes, leurs sophistes, leurs rhéteurs grecs. Les populations indigènes, Coptes, Syriens, etc., avaient été expulsées des rivages méditerranéens et reléguées dans leurs oasis ou dans leurs montagnes ; mais dans les grands centres il s’opéra une sorte de transaction entre le polythéisme et les mystères. Ces mystères eux-mêmes, la philosophie voulut en pénétrer le sens. L’on eut ainsi, aux divers degrés de la société et de l’intelligence helléniques, la magie, la théurgie, la théologie. A côté de la hiérarchie politique se développa la hiérarchie religieuse.

C’est en présence de ce monde étrange, mais plein d’idées, que Rome se trouva placée par le fait même de sa conquête. Elle subit le contact de la Grande-Grèce (343 avant Jésus-Christ), de la Grèce proprement dite (197), de l’Asie-Mineure (189), de la Syrie (63), de l’Égypte (30). Elle dut accepter les arts et les usages des vaincus. Les expéditions de Sylla, de Lucullus et de Pompée mirent fin à l’opposition très décidée et très patriotique, à coup sûr, des vieux Romains. César est déjà un Romain méconnaissable qui, après avoir étonné l’Occident, s’oublie en Orient. De retour à Rome, il fait craindre un régime tout oriental, emprunté à la Bithynie ou à l’Égypte. Il est assassiné. Antoine ose bien davantage : il abjure tout sentiment romain, et prétend ressusciter à son profit l’empire d’Alexandre en y rattachant Rome et l’Occident. Auguste se constitue très habilement le défenseur du sénat, du peuple, des pénates et des grands dieux. Tel il se montre à Actium, tel Virgile nous le dépeint dans son Enéide. Il préserve l’œuvre des siècles antérieurs, cette domination romaine si menacée par Antoine. Après un service si éminent, il pouvait prétendre à tout, sauf à la monarchie. La monarchie en effet était une conception tout orientale, dont la Grèce elle-même n’eût pas voulu dans ses beaux jours, et contre laquelle luttèrent les Démosthène et les Phocion. Si Antoine l’eût emporté, la monarchie serait résultée de sa victoire. La victoire d’Auguste impliquait au contraire le maintien des anciennes formes politiques et sociales. Effectivement on conserva d’une manière jalouse les magistratures comme les classes. Il y eut, comme par le passé, des plébéiens et des patriciens, des sénateurs et des chevaliers, des consuls et des préteurs. Le prince ou empereur se contenta d’une délégation multiple et temporaire : son pouvoir était illimité, mais sans formule. Cependant cet Orient que l’on voulait éviter, même au prix de la liberté, continua d’exercer une fascination irrésistible. On ne peut s’expliquer le régime impérial, depuis l’avènement de Tibère jusqu’à la mort de Néron, qu’en le considérant comme le mélange des procédés aristocratiques, si en honneur de tout temps chez les Claudius, et des procédés monarchiques de l’Asie grecque. Il y avait là une étrange combinaison de l’autorité du père de famille et du patron d’une part, de celle du despote et du tyran de l’autre. Dans cet amalgame, c’est l’Orient qui prévalait de plus en plus sur l’Occident. Tacite nous raconte comment Vespasien fut consacré par les superstitions égyptiennes et regardé à Rome comme un être surnaturel.

Rome elle-même était envahie par les Asiatiques, depuis que les cours d’Alexandrie, d’Antioche et de Pergame avaient disparu. Odi grœcam urbem ! s’écrie Juvénal en parlant de la capitale de l’empire ; mais il faut bien se garder de la déclamation, si facile et si habituelle dans un pareil sujet. Le satirique nous apprend lui-même que de la Grèce et de la Syrie venaient non-seulement des acrobates, des magiciens, des captateurs de testament, mais des rhéteurs, des médecins, des artistes ; pour être juste, il faudrait ajouter : des historiens et des hommes d’état. Certes la renommée d’un Arrien, d’un Appien, d’un Dion Cassius n’a pas besoin d’être défendue. Le grec, — c’est là un fait bien significatif, — devient la langue des sciences, de la philosophie et même de la politique ; le latin, déchu littérairement, ne conserve comme domaine propre et inaliénable que le droit. Le droit lui-même est singulièrement modifié par les idées grecques. L’école grecque de Béryte est une pépinière de jurisconsultes romains. L’un d’entre eux, Papinien, est le véritable auteur du célèbre décret, signé par Antonin Caracalla, qui conférait à tous les hommes libres de l’empire le titre de citoyen. L’hellénisation de Rome produit les règnes d’Adrien, de Marc-Aurèle et d’Alexandre Sévère. Le premier fait en personne, dans tout l’empire, une enquête perpétuelle dont ni les proconsuls ni les empereurs ne lui avaient donné l’exemple. Marc-Aurèle apporte dans son gouvernement une générosité, une largeur de vues, que l’on rencontre à un égal degré chez les philosophes grecs, mais nullement chez les hommes d’état romains. Alexandre Sévère, accueillant tous les dieux dans son panthéon, est encore plus Grec et moins Romain que Marc-Aurèle lui-même. La Rome des empereurs syriens, avec son Héliogabale, nous inspire une vive répulsion ; mais à cette époque même, à côté d’une honteuse dépravation des mœurs et de la démence du pouvoir, subsistent et se développent les idées fécondes qui sont le patrimoine indivisible des sociétés modernes.

A la mort de Philippe l’Arabe, le Syrien, ou plutôt le Grec (249), Rome, si justement stigmatisée par Lucien, prit la résolution de réagir contre les influences étrangères ; elle demanda un censeur qui se chargeât de l’épurer. Cette épuration se fit naturellement, sans violence, quand le voluptueux Gallien eut laissé surgir de tous les côtés des empereurs ou tyrans. L’Italie resta longtemps séparée des provinces. Les Grecs quittèrent Rome, pour Palmyre d’abord, puis pour Nicomédie. Redevenue maîtresse d’elle-même, la ville éternelle chercha par tous les moyens à ramener les temps de l’heureux Auguste, du vertueux Trajan ; il ne lui fut donné que de s’isoler tous les jours davantage des provinces dont elle avait été le lien. Son sénat réorganisé eut bien la satisfaction de proclamer quelques empereurs semblables à ceux dont il conservait la mémoire ; mais il ne fut pas en son pouvoir de les faire durer. Après bien des efforts stériles, il dut se contenter d’administrer souverainement une ville où les princes ne venaient plus guère que pour célébrer leurs triomphes.

La Grèce asiatique n’avait jamais compris les réticences et les nuances infinies du système impérial romain ; le régime qui prévalait en Perse sous les Sassanides (222 après Jésus-Christ) était plus à sa portée. De l’imperator, elle fit un autocrate, du princeps un despote. La domination des femmes et des eunuques, qui indignait Rome, lui sembla naturelle, parce qu’elle s’était familiarisée avec l’histoire des Sémiramis, des Bagoas, etc. ; mais la grande idée romaine, l’idée d’unité, si bien exprimée par ces locutions orbis romanus, majestas romana, pax romana, fit sur elle une durable impression. Elle emprunta également à Rome ses formules et ses procédés d’administration. — Nous venons de résumer en quelques lignes le système politique de Dioclétien.

Une révolution religieuse avait été la conséquence nécessaire de la révolution politique que nous avons retracée. Les divinités égyptiennes, syriennes, grecques, latines et celtiques, jadis ennemies, avaient été, comme nous l’avons dit, réconciliées dans le Panthéon par Alexandre Sévère. Bien plus, Vénus s’était identifiée avec Astarté et Aphrodite, — Mercure avec Melkart, Hermès et Teutatès ; mais cette mythologie si bien ordonnée, si régulièrement administrée, n’exerçait plus d’empire sur les âmes. L’histoire de chaque divinité était soumise à l’examen d’une critique pénétrante et railleuse. Le mysticisme, la théurgie, la magie, eurent beau s’ingénier, ils ne purent pas rendre l’existence à cet olympe cosmopolite. Ce monde sceptique et corrompu, que Lucien nous a dépeint, fut menacé un instant de tomber dans l’athéisme le plus complet.

Depuis deux siècles pourtant avait surgi une religion nouvelle qui devait s’étendre à tout l’empire. Sortie de la Judée monothéiste, elle avait été singulièrement transformée et enrichie par l’hellénisme avant de se propager au loin à la faveur de l’unité romaine. Antioche l’avait saluée des noms d’Évangile et de Christianisme. Le christianisme avait d’abord limité son action à la démocratie des villes asiatiques, tandis que l’aristocratie se passionnait pour le stoïcisme. Là se formèrent ces associations fraternelles qui parurent redoutables à Pline le Jeune et à Trajan. Quand la religion du Christ gagna les campagnes de la Syrie et de la Cappadoce, le monachisme, emprunté sans doute à la Perse et à l’Inde, s’y constitua fortement. Pour conquérir les hautes classes, l’Évangile devait préalablement s’accommoder aux habitudes et aux procédés philosophiques de l’Orient. Saint Jean avait fait de très bonne heure une remarquable tentative dans ce sens. Irénée, Clément d’Alexandrie, surtout Origène, furent les propagateurs philosophiques du christianisme, qui pénétra dans l’école néo-planoticienne. Le christianisme devint lui-même néo-platonicien, ou, si l’on aime mieux, alexandrin, théologique ; dès lors il n’inspira plus de répugnance qu’aux rhéteurs, qui obéissaient à leurs préjugés littéraires. Organisé par des Grecs, mais sur un plan tout romain, il put sans désavantage engager la lutte avec les empereurs, qui virent en lui un ennemi avant d’y voir un allié. Mieux avisé que Galérius, Constantin sut utiliser pour lui-même cette grande force longtemps secrète et subitement révélée. A côté du christianisme démocratique et du christianisme théologique, on eut désormais le christianisme politique.


III

Si le nom de Rome commandait toujours le respect, Rome elle-même avait cessé d’être le centre de l’univers. Ce n’était plus de Rome que partaient les idées élevées et fécondes ; ces idées venaient plus que jamais de l’Orient. L’extension du christianisme faisait pencher encore davantage vers l’Orient le centre de gravité. A un monde renouvelé il fallait une capitale nouvelle, située dans la région asiatique, à la rencontre des grands courans que nous avons étudiés. Dioclétien avait eu comme l’intuition de cette nécessité lorsqu’il avait établi sa résidence à Nicomédie, où se produisit fatalement le choc de tant d’élémens hétérogènes. Constantin, qui voulait empêcher une nouvelle collision et préparer une fusion, se mit à son tour en quête. On dit que Troie l’attira tout d’abord ; mais, quand il eut examiné attentivement Byzance et la Thrace, ses hésitations cessèrent. La contrée tout entière était admirablement défendue par les ramifications de l’Hémus et du Rhodope. La ville, non moins bien protégée par une série de détroits, communiquait facilement avec toutes les provinces de l’Orient. C’était une position intermédiaire entre le Danube et l’Euphrate, entre l’empire goth et l’empire perse, également menaçans.

Héritier d’une longue série d’augustes et de césars, Constantin ne pouvait, ni ne voulait, en fondant Constantinople et le bas-empire, répudier complètement les souvenirs de Rome. Rome fut officiellement le type de cette création politique. On constata que sur les bords du Bosphore, comme sur ceux du Tibre, s’élevaient sept collines. Les chefs-d’œuvre de l’art furent transportés à grands frais d’Athènes, de Rome même à Constantinople ; les personnages les plus distingués émigrèrent comme les chefs-d’œuvre. On établit des jeux de cirque, des distributions gratuites de blé. Rome conservait son grenier, l’Afrique ; Constantinople eut le sien, l’Égypte. Grâce à cette libéralité, on eut un démos, une plèbe, plus turbulente, moins politique que celle de Rome, parce qu’elle était hellénique ou, pour être plus exact, pélasgique. Aussi bien on répudia les noms de Thraces, de Mysiens, de Phrygiens, pour adopter celui de Romains. Les Byzantins oublièrent volontiers les Léonidas, les Périclès, pour ne songer qu’aux Scipions et aux Césars. La nouvelle Rome eut son capitole, sa curie, son sénat. Ce sénat, synclêtos, privé de toute influence politique, devint la grande école de la diplomatie, science toute byzantine, qui procédait directement de la théologie, et lui empruntait toutes ses subtilités comme toutes ses ressources. Constantin ne se souciait pas moins de l’avenir que du passé ; or l’avenir, dans l’ordre religieux comme dans l’ordre politique, c’était le christianisme. Destructeur de la tétrarchie de Dioclétien, il voulut étayer le dogme de l’unité impériale sur le dogme de l’unité divine. L’empereur unique et le Dieu unique, ayant chacun une juridiction bien distincte, ne pouvaient se porter ombrage. L’Évangile ne disait-il pas à ses sectateurs : « Rendez à César ce qui appartient à César ? » La Bible, plus explicite, consacrait, dans les Psaumes et l’Ecclésiaste, l’absolutisme des rois ; mais le christianisme, qui ne reconnaissait qu’un Dieu, était, à l’époque de Constantin, divisé par les hérésies et par les schismes. Constantin poursuivit les partis religieux comme il avait poursuivi les partis politiques. Le catholicisme fut dans sa pensée l’achèvement providentiel de la romanité. Il arrêta d’une manière définitive l’organisation ecclésiastique et l’organisation politique de l’empire. L’état eut son consistorium sacrum, ses ministres, ses préfets, ses ducs et ses comtes ; l’église, son concile œcuménique, ses patriarches, ses métropolitains, ses évêques, ses prêtres et ses diacres. A la hiérarchie impériale correspondit ainsi la hiérarchie divine. Le Seigneur avait son lot, son clergé, qui se gouvernait d’une manière démocratique, mais sous le contrôle rigoureux du souverain, investi du droit de confirmer les évêques. Le lot exclusif de l’empereur, c’étaient les fonctionnaires civils et militaires, qui exécutaient ses moindres volontés. Tout-puissant et sacré, comme le Dieu unique et immatériel avec lequel il faisait cause commune, Constantin unissait dans son gouvernement et dans sa personne les maximes romaines, orientales et chrétiennes. Le pouvoir impérial allait acquérir, grâce à cette fusion surprenante, ce qui lui avait manqué jusqu’alors, une formule précise, et, comme régulateur suprême, l’état possédait Constantinople, la ville mère, la métropole. Nous voyons ici, nous touchons le byzantinisme.

Néanmoins Constantinople ne put pas être dès le premier jour une cité homogène ; elle fut incapable tout d’abord d’imprimer au monde une direction bien déterminée. Des nuées de Romains et de Grecs, de courtisans et d’ecclésiastiques, s’y pressaient autour de l’empereur, ourdissaient mille intrigues opposées, et empêchaient ainsi le développement d’un plan régulier. La transition de l’ancien au nouvel ordre de choses commandait une extrême prudence. Si Constantin réservait toutes ses faveurs aux ministres du christianisme, il restait lui-même le souverain pontife du paganisme. Si dans ses actes officiels il n’invoquait plus Jupiter et Apollon, il n’invoquait pas encore Jésus-Christ. Pour ne heurter aucune opinion religieuse, il rendait hommage, d’une manière abstraite et peu compromettant, à la Divinité. Ces prêtres chrétiens qui l’approchaient, il constatait avec effroi leurs profonds dissentimens. Peu versé dans la théologie, bien que très mystique, il hésitait à se prononcer entre Arius et Athanase. De quel côté se trouvait l’hérésie ? d’où partait le schisme ? Voilà les questions qu’il se posait. Il avait tout d’abord accepté le symbole de Nicée ; mais vers la fin de son existence il crut démêler que les ariens, courtisans plus obséquieux que les orthodoxes et plus disposés à entrer dans les cadres étroits du fonctionnarisme impérial, offraient de plus sérieuses garanties. Il voulut recevoir le baptême d’un évêque arien. Tel fut, ne l’oublions pas, le premier empereur chrétien.

Sous les successeurs de Constantin, la lutte continua entre le paganisme, l’arianisme et l’orthodoxie. Trois solutions religieuses et politiques différentes étaient en présence. Le paganisme aurait ramené peut-être l’ère des Antonins, mais plus sûrement celle des princes syriens. L’arianisme livrait sans scrupule l’église au souverain, qui, dans cette donnée, ne différait plus guère des monarques asiatiques. L’orthodoxie au contraire laissait à l’épiscopat sa forte organisation, au peuple quelque indépendance religieuse et quelque dignité ; mais, au nom d’une théologie intolérante et étroite, elle proscrivait la philosophie, cette mère vénérable de la théologie, elle rétrécissait, elle mutilait la pensée humaine pour assurer la concorde durant cette vie et le salut après la mort.

Ces trois solutions furent successivement tentées. Le paganisme avait prévalu sous Julien, l’arianisme sous Valens. L’orthodoxie évinça ses adversaires sous Théodose le Grand. De ce moment, le développement du byzantinisme fut arrêté. Son activité ne put s’exercer que dans un champ bien délimité : la théologie au dedans, la diplomatie au dehors, en furent les principaux objets. Les controverses politiques et philosophiques disparurent progressivement. Basile de Césarée avait rendu un immense service en tempérant la ferveur antihellénique qui, après avoir détruit les plus beaux temples païens, aurait volontiers livré aux flammes tous les livres païens. Grâce à ces ménagemens, Byzance put conserver, dans de magnifiques bibliothèques, ces chefs-d’œuvre de l’esprit humain, dont la source était à jamais tarie.

La substitution du byzantinisme théologique et diplomatique à l’hellénisme poétique et critique est l’un des plus curieux phénomènes que présente l’histoire. On laissait se développer librement cette théologie subtile, en qui se résuma l’existence intellectuelle de la nation : vivante elle-même par conséquent et vraiment partie constitutive de l’état, elle entretint la vivacité naturelle des Grecs ; mais, en voulant au nom du catholicisme et de l’orthodoxie assigner partout ailleurs des bornes à la pensée, on se condamna dans les sciences profanes aux formules, aux rubriques et aux recettes.

C’est à partir du règne de Théodose que Constantinople offrit enfin une physionomie bien arrêtée. C’est de cette époque que date pour elle une existence diminuée sans doute, mais indépendante et propre ; jusque-là elle avait été contrainte et peu écoutée. Telle qu’elle était en effet, — avec son monarque, son orthodoxie, sa théologie, sa hiérarchie politique et religieuse, — avec ses eunuques, ses courtisans et ses moines, — Byzance ne pouvait exercer d’action puissante et durable que sur la région orientale ou gréco-asiatique de l’empire romain. Constantinople inspirait une profonde répugnance à l’Occident latin, qui raillait sans pitié « ces empereurs affublés de la tiare, ces impératrices régnantes, ces sénateurs byzantins, ces quirites grecs, ces eunuques consuls, » Rome avait bien connu tout cela, alors qu’elle était, sous les empereurs syriens, une sorte de Byzance païenne ; mais elle en avait perdu jusqu’au souvenir. Elle avait dernièrement raillé Constance, impassible sous les ornemens impériaux qui l’accablaient, elle qui applaudissait, cent cinquante ans auparavant, aux cérémonies mystiques du pontife d’Emèse, Héliogabale. Ainsi Constantin, contrairement à toutes ses intentions, avait précipité la scission de l’Orient et de l’Occident.

L’empire d’Orient, qui retiendra le nom de bas-empire, présentait un ensemble ethnographique et géographique harmonieux. Les territoires étaient admirablement distribués autour d’un centre unique, Constantinople : deux grandes péninsules, l’une européenne, l’autre asiatique, unies plutôt que séparées, au nord par, une série de détroits, au sud par l’Archipel ; au-delà, deux grandes mers, la Méditerranée et le Pont-Euxin, symétriquement disposées, facilitaient les communications avec les lointaines régions de la Syrie et de l’Égypte, de la Crimée et du Caucase. Partout l’élément grec prévalait, mais très diversement nuancé, suivant les races et les climats.

Caractérisons brièvement les parties essentielles de l’empire byzantin. Il faut ici distinguer cinq groupes de populations : 1° les Hellènes autochthones, sur les deux rivages de la mer Egée. Ils occupaient une position considérable au cœur de l’empire. Ils avaient pour centre principal Athènes, tenue, comme toute la Grèce, en suspicion à cause de ses rhéteurs et de ses philosophes dévoués « à l’hellénisme. » 2° Les anciens Pélasges, dans la Thrace, la Bithynie, la Phrygie, formant la majorité des habitans de Constantinople. Ce sont eux qui fournissaient à l’Orient la plupart de ses empereurs. Ils étaient impétueux et bruyans. C’est dans ces contrées qu’avaient pris naissance les mythes des muses, des bacchantes et de Cybèle, les bacchanales, les orgies, l’enthousiasme et les mystères des corybantes ; l’exquise délicatesse « des Hellènes » leur faisait défaut. 3° Les Cappadociens, d’origine sémitique, avaient été de tout temps une nation superstitieuse, qui, après avoir pratiqué une religion, mélange de mazdéisme et d’hellénisme barbare, s’était vouée à un christianisme orthodoxe. Dès avant leur conversion, ils avaient un souverain pontife investi d’un pouvoir presque absolu. Cette domination sacerdotale avait naturellement passé à l’archevêque de Césarée ; mais le christianisme, en civilisant cette province, sorte de Béotie asiatique, avait fait mentir les malveillantes épigrammes de Lucien. C’est en Cappadoce que naquirent les plus éloquens pères de l’église. 4° Les Syriens, dont Antioche était la métropole, s’enorgueillissaient en outre de Jérusalem, la ville sainte, du tombeau du Christ et de la vraie croix. Ils exploitaient fort habilement tous ces avantages. De Syrie, et non d’ailleurs, sortaient ces Grecs affamés et vantards qu’a poursuivis la verve indignée de Juvénal ; mais les captateurs de testamens s’étaient très opportunément transformés en captateurs d’évêchés. Nous avons observé que les patriarches de Constantinople les plus marquans venaient de Syrie ; plus d’une fois leurs prétentions politiques les précipitèrent dans l’hérésie. 5° Les Égyptiens étaient le plus instruit et le moins dépendant de tous les peuples du bas-empire. Chez eux s’élevait et brillait Alexandrie avec son incomparable bibliothèque, son école néo-platonicienne et sa théologie mystique.

Ce n’est qu’au VIIe siècle que la Syrie et l’Égypte, conquises par les Arabes, cessèrent de faire partie du bas-empire. C’est au VIIe siècle également que l’invasion des Slaves modifia d’une manière notable l’ethnographie des provinces que l’islamisme avait respectées [1].

Vers la fin du IVe siècle, on constatait dans l’ensemble de la région orientale, au-dessus des tendances locales que nous avons signalées, des tendances générales. Toute cette région était préparée à accepter un régime autocratique, théologique et monacal. C’est sous Valens que l’histoire signale pour la dernière fois une réaction violente, toute romaine, contre ceux « qui recherchent la paresse, et qui s’enfuient dans les déserts pour se soustraire à leurs devoirs civils. » — L’autocratie était le despotisme asiatique transformé et ennobli par la conception républicaine et impériale de Rome ; la théologie était la partie survivante de la philosophie ; le monachisme était l’inertie et l’extase orientales transportées au sein du monde grec. L’Occident formait sous ce triple rapport un contraste frappant avec l’Orient. Il répugnait au pouvoir absolu d’un seul homme, et, s’il l’avait subi maintes fois, il ne l’avait pas érigé en théorie ; il ne se laissait pas non plus éblouir et dominer par les controverses religieuses, et chez lui la simplicité de la foi s’alliait même à l’intolérance ; enfin, quand il accepta la vie cénobitique, ce fut pour lui communiquer son activité de corps et d’esprit.

La séparation de l’Orient et de l’Occident, accomplie à la mort de Théodose (395), mais dissimulée pendant longtemps sous le nom d’unanimité, unanimitas, permit à Constantinople et à l’Orient tout entier de suivre son irrésistible penchant. Les questions politiques cédèrent définitivement le pas aux questions religieuses ; du forum, la vie publique passa dans le sanctuaire. Les disputes théologiques partagèrent dorénavant avec les jeux du cirque le privilège de soulever les passions. Le clergé, arbitre de la foi et des consciences, s’éleva au-dessus de toutes les classes, sans que la moindre protestation se produisît. Une ambition effrénée s’empara de lui. La guerre sévit dans ses rangs et conséquemment dans le peuple. La capitale, l’empiré, furent profondément troublés. Au sortir de cette anarchie, quelques traits nouveaux vinrent s’ajouter à la physionomie, déjà nettement accusée, du régime byzantin. Nous insisterons sur ces événemens parce qu’ils précisèrent et achevèrent ce régime.


IV

C’est cette crise décisive que nous retrace l’historien de Saint Jean Chrysostome. — Élève de Libanius et citoyen d’Antioche, Chrysostome était à la fois un rhéteur et un démocrate. Avec moins de vertu et de mépris des biens de ce monde, il eût été un démagogue et aurait entraîné derrière lui tout un peuple enflammé par son éloquence. Son élévation au siège de Constantinople fut le caprice du ministre Eutrope ; mais dans une capitale qui avait vu tant de parvenus glorieux ou honteux, où un eunuque était comte de la chambre sacrée, la fille d’un chef barbare impératrice, Chrysostome, supérieur à tous par son génie et par la pureté de sa vie, n’était nullement un déclassé. Il pouvait regarder en face cette aristocratie administrative qui peuplait les splendides demeures de Constantinople. Il allait demander un compte sévère à cette société, à cette église corrompue.

Chrysostome comprit que, pour ramener au devoir cette église et cette société, il lui fallait assurer l’autorité de son siège patriarcal dans la Thrace et dans l’Asie-Mineure, — soumettre à son contrôle, sinon à sa juridiction, les patriarcats d’Alexandrie et d’Antioche, et conséquemment tous les évêchés de l’Orient, — exercer une censure sévère à l’égard des actes officiels ou privés de l’empereur, de l’impératrice et des ministres.

Il y avait dans l’empire d’Orient trois grandes capitales ecclésiastiques, et par conséquent trois régimes religieux distincts, trois clergés assez différens. A Constantinople, le patriarche était d’ordinaire un grand personnage, qui, après avoir rempli les charges les plus élevées, venait terminer sa carrière dans la plus enviée des retraites. Pour ne pas déroger et pour maintenir son influence, il étalait dans l’église, comme naguère dans le prétoire, un luxe éblouissant, conviait à sa table les hauts fonctionnaires, et fréquentait le palais impérial. Le clergé qu’il avait sous ses ordres était, comme lui, élégant et mondain ; ses membres se poussaient auprès du prince, dont ils exploitaient la superstition et le désœuvrement ; tel était parvenu promptement à ses fins en exerçant la médecine ou la magie. Nulle part le désordre des sœurs agapètes ou femmes sous-introduites n’était plus invétéré et plus honteux. — Antioche était le théâtre des élections les plus scandaleuses et les plus violentes. Le peuple s’y divisait en factions rivales, ayant chacune leur candidat et l’intronisant par la force. — Le patriarche d’Alexandrie était en réalité l’exarque, d’autres disaient le pharaon de l’Égypte. Il tenait dans sa dépendance une multitude de matelots chargés du transport des blés de l’annone. Il pouvait donc, suivant son bon plaisir, activer, ralentir ou supprimer les convois. S’il était mécontent de l’empereur ou du patriarche de Constantinople, il affamait Constantinople. C’était en général un théologien retors, un philosophe alexandrin qui s’était laissé convertir. Il conduisait son clergé, les moines innombrables de cette contrée, avec une verge de fer. De loin en loin, il se montrait à Byzance pour y faire parade de ses richesses extorquées.

On voit combien de difficultés assaillaient Chrysostome. Celui-ci s’était peut-être proposé pour modèle Ambroise, l’illustre archevêque de Milan, devant lequel s’était humilié le grand Théodose ; mais il lui manquait ce qui avait été si largement départi à Ambroise, l’énergie calme et persévérante. De l’extrême violence, il passait, par entraînement de cœur, à l’extrême bienveillance. L’éloquence était pour lui un piège ; il sacrifiait trop à la mise en scène. Le premier peut-être il donna l’exemple de cette ingratitude ecclésiastique qui, affectant de mépriser ou rapportant à l’intervention directe de Dieu les faveurs de ce monde, se sent dégagée de tout scrupule à l’égard de très réels bienfaiteurs. On sait l’humiliation cruelle qu’il fit subir à Eutrope, réfugié dans l’église de Sainte-Sophie et presque agonisant. Il est équitable d’ajouter que, s’il ne ménageait pas l’infortune, il réservait ses rigueurs extrêmes pour les heureux et les puissans de la terre. Aussi tous les gens de cour s’éloignèrent de lui, et c’est à peine s’il conserva l’amitié de quelques ecclésiastiques rigides.

Contraste touchant et instructif : dès que Jean, quittant sa demeure si délaissée, entrait dans sa cathédrale, à la solitude succédait, le plus nombreux et, le plus sympathique des cortèges. Autant les fonctionnaires de tout ordre évitaient tout rapport avec l’ennemi d’Augusta, autant le peuple, mû par de tout autres considérations, était irrésistiblement entraîné vers lui, voulait le voir et l’entendre. Là il était vraiment patriarche, vraiment empereur. C’est dans le sanctuaire qu’il pouvait librement, impunément, glorifier le pauvre, seul courageux, seul désintéressé, et dénoncer le riche accapareur, éhonté et cruel. A cette multitude fanatisée, il redisait sans cesse : « Je vous aime comme vous m’aimez. Que serais-je. sans vous ? Vous êtes mon père, vous êtes ma mère, mes frères, mes enfans ; vous m’êtes tout au monde ! » Chrysostome, comme le fait remarquer son historien, rappelait les tribuns de l’ancienne Rome ; mais ajoutons que chez lui le prophète donnait au tribun une physionomie singulière et surhumaine. S’il menaçait au nom du peuple, il menaçait encore bien plus au nom du ciel. Dans ses rares momens de calme, il résumait ainsi sa doctrine politique : « il faut obéir aux princes, surtout quand ceux-ci obéissent eux-mêmes aux lois de l’église, » maxime assez peu rassurante pour les princes. Le peuple de Byzance, anarchique et dévot, applaudissait.

Lorsque Chrysostome sortit de sa basilique et de Constantinople pour jeter, en Europe et en Asie, les fondemens de sa juridiction ecclésiastique, il perdit sa base d’opération ; on eut prise sur lui, et sa perte fut jurée. L’accueil qu’il fit à des cénobites égyptiens sembla une entreprise directe sur la juridiction du patriarche d’Alexandrie. Théophile (c’était le nom de ce personnage) résolut de sortir de ses états pour aller combattre dans Constantinople même, cette puissance ecclésiastique formidable qui se préparait. Il s’avança lentement à travers la Syrie et l’Asie-Mineure, préparant avec autant de dextérité que de perfidie une invasion d’évêques. Il entraîna tous les prélats de sa faction à Chalcédoine, tandis que les johannites se groupaient autour de leur chef dans le triclinium de l’archevêché. L’assemblée du Chêne et celle du Triclinium étaient, comme les deux faces opposées de l’épiscopat byzantin. D’un côté, auprès du patriarche, se tenaient les évêques qui conservaient intacte la tradition des apôtres ; de l’autre, les évêques courtisans « rompus et corrompus dans les affaires. » La lutte était pour ainsi dire engagée entre l’administration et l’Évangile, entre l’empereur et le Christ. Dans cette crise, Arcadius et Théophile devaient se trouver d’accord. Le concile du Chêne ayant excommunié Chrysostome, « sa majesté » mit volontiers le bras séculier au service de l’église, si étroitement unie à l’état. Fidèles à leurs convictions, ni le peuple ni l’archevêque ne faiblirent. Suivant l’expression du Démosthène chrétien, « la ville entière n’était plus qu’une église. » Elle réclamait très pieusement, mais très énergiquement, « un grand, un vrai concile. » Quant à Chrysostome, il revenait à son thème habituel, à la vie de saint Jean-Baptiste, son patron. « Hérodiade, s’écriait-il avec une audace inouïe, danse toujours en demandant la tête de Jean, et on lui donnerai tête de Jean, parce qu’elle danse. » Hérodiade, on le comprend, c’était l’impératrice Eudoxie.

Exilé une première fois, puis rappelé en toute hâte par superstition du monarque, il se réconcilia un instant avec Eudoxie ; mais plus que jamais il prit ses inspirations dans le peuple, qui ne cessait de lui répéter : « Il nous faut un autre clergé. » Il épura en effet son église, mais le schisme s’aggrava encore. Sa protestation indiscrète contre l’adoration de la statue d’Augusta donna lieu à un second et suprême conflit entre l’archevêché et le palais. Les évêques égyptiens et syriens eurent le loisir de revenir plus nombreux, mieux préparés, armés des décrets ecclésiastiques et de la force publique. Tous les moyens parurent bons contre Chrysostome. Ces orthodoxes intolérans invoquèrent hardiment contre lui les canons d’un concile arien.

Tout ce qu’il y avait de délicatesse et de violence dans cette société byzantine si complexe se montra dans cette circonstance. Le peuple, auquel on arrachait son pasteur, se vengea d’une manière terrible. Nous n’hésitons pas à voir dans l’incendie qui consuma Sainte-Sophie la main de ces démagogues (nom bien connu à Byzance) qui si souvent bouleversèrent Constantinople. Cette guerre ecclésiastique eut un dénoûment comparable en tous points à celui de nos guerres, civiles, tant l’église était alors vivante et populaire, tant elle avait le privilège de déchaîner les passions, nobles ou perverses, du peuple byzantin.

« Tombe aux mains des Isaures, disait un ecclésiastique à Chrysostome, pourvu que tu échappes aux nôtres ! » Et lui-même écrivait : « Je ne redoute rien que les évêques, un petit nombre excepté. » Poursuivi par leur implacable haine, il allait bientôt succomber sur la route du Caucase. Cependant il en était de la composition de l’épiscopat byzantin comme de celle de nos assemblées politiques ; dans un laps de temps assez court, des modifications profondes s’opéraient dans son sein, sous la pression de l’opinion publique. Des élections successives finirent par changer la majorité des évêques. Le nom de Chrysostome fut rétabli sur tous les diptyques, son panégyrique prononcé dans tous les sanctuaires. On transporta en grande pompe son corps dans l’église des Apôtres. L’empereur Théodose le Jeune, qui assistait à cette solennité, se dépouilla de son manteau de pourpre pour l’en couvrir. Il implora pour son père et pour sa mère le pardon de l’évêque martyr. Cette réhabilitation et ce triomphe de Chrysostome, demandés par le peuple, volontairement concédés par l’empereur, annonçaient de profondes modifications dans les rapports de l’église, et plus particulièrement du patriarche de Constantinople, avec l’état. Avant de les indiquer, il nous reste à considérer sous un second et non moins curieux aspect la vie et les œuvres de saint Jean Chrysostome.

Les écrits du grand archevêque nous permettent d’étudier à fond le caractère byzantin, objet de tant de critiques et de si peu de recherches sérieuses. « Fourbe comme un Grec du bas-empire, » dit le proverbe. « La lâcheté, la paresse, la mollesse des nations de l’Asie, se mêlèrent dans la dévotion même, » s’écrie Montesquieu. Il a raison dans une certaine mesure. A ne considérer que cette longue série d’eunuques, de courtisans, de parasites, de sycophantes, il est impossible de ne pas porter un jugement sévère sur le monde oriental. La haute société s’y montre bien plus corrompue que dans nos civilisations modernes. Où trouver ailleurs que dans l’empire byzantin un clergé, un épiscopat tel que celui qu’on vient de décrire ? Cette concession faite, disons immédiatement qu’il y aurait injustice, ici comme partout, à tirer de faits même nombreux une conclusion par trop générale. Si on a bien compris ce monde gréco-asiatique, on ne s’étonnera pas de rencontrer, à côté des vices les plus honteux, les vertus qui honorent le plus l’humanité. Ces expressions : enthousiasme, sympathie, philanthropie, cosmopolitisme, sont des expressions essentiellement byzantines. On les chercherait vainement dans le langage de Rome, si dure envers elle-même et envers les autres. Une remarque qui n’échappera pas aux lecteurs de M. Amédée Thierry, c’est que les femmes exerçaient une influence profondément salutaire dans Constantinople. A l’impératrice Eudoxie, à ses immodestes et intrigantes amies Marsa, Castricia et Eugraphia, s’opposent, dans un rang non moins élevé, les Salvina, les Ampructé, les Pentadia, les Nicarète, les Olympias. Qu’on les compare à leurs pères, à leurs époux, et l’on verra que le culte rendu à Marie, à la παναγία, avait fait briller aux yeux des Grecques un idéal qui les conviait à la vertu. Nicarète, la vertu victorieuse, devint le médecin de tout Constantinople, qui disait avec une naïve confiance : « Les remèdes de Nicarète guérissent toujours. » Olympias est la parfaite Byzantine ; c’est, à tous les points de vue, l’idéal de la femme. Une distinction patricienne donne je ne sais quoi d’achevé à ses vertus, toutes natives pour ainsi dire, mais singulièrement facilitées et développées par le christianisme. On remarquait en elle « une beauté merveilleuse, un caractère affable et doux, un esprit élevé, enthousiaste des grandes choses. » Restée veuve après une bien courte union, disposant d’une immense fortune, elle était connue de tous pour sa charité. On peut croire que l’amitié de cette jeune femme, si naturellement et si aisément modeste, charitable et clémente, ne fut pas sans influence sur l’âme enthousiaste, irascible et fière de Chrysostome. Elle donna au solitaire du Liban, à l’imitateur des prophètes d’Israël, au prêtre démocrate d’Antioche, au patriarche indompté de Constantinople, l’exemple de vertus plus douces, plus sociables, et par conséquent plus chrétiennes. C’est cet exemple qui le soutint dans ses plus cruelles épreuves.

Si Chrysostome dut beaucoup à Olympias, celle-ci lui fut également redevable des plus précieuses consolations. La noble diaconesse de Sainte-Sophie, aussitôt après l’exil de Chrysostome, fut atteinte d’une maladie qui prenait parfois chez les Byzantins un développement inusité. Cette maladie, c’est la mélancolie. La nostalgie, l’hypocondrie, la mélancolie, s’attaquent de préférence aux individus et aux peuples chez qui domine la sensibilité.

Les lettres que le patriarche écrivit à la diaconesse sont d’un prix inestimable pour le physiologiste et pour le psychologue, qui y trouvent, analysés par un connaisseur du cœur humain, tous les symptômes de l’hypocondrie byzantine. Lui-même les avait étudiés dans la Bible et dans l’Évangile : « un cœur flétri par le chagrin, des yeux abattus et languissans, une âme consumée de douleur. » Elie, dans un état pathologique bien caractérisé, s’écriait : « Mon Dieu, reprends mon âme, je te la rends. » Jésus lui-même, sous le coup d’une odieuse trahison, disait : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Et Chrysostome interpellait ainsi Olympias : « O ma sœur, vous voulez mourir, je le vois bien ! » Des symptômes, l’archevêque remonte aux causes. Il en signale une toute chrétienne, le scandale. « Le scandale’, — dit M. Amédée Thierry, qui a sondé tous les replis d’une société si différente de la nôtre, — le scandale est l’état d’une âme qui, troublée dans sa confiance en Dieu par des incidens extérieurs qu’elle ne comprend pas, met son jugement faillible au-dessus de la foi, et se laisse ainsi détourner de la vraie voie. » La seconde cause, plus générale, de tous les temps et de tous les pays, c’est l’absence, « le plus cruel des maux, » si nous en croyons un profond moraliste. « Je n’entendrai plus, disait Olympias, la parole de Dieu descendre de ces lèvres d’or, ses plus dignes interprètes. »

On comprend que dans de tels accidens il fallait être psychologue pour être un bon médecin ; mais les seuls psychologues du bas-empire, c’étaient les confesseurs. A eux appartenait exclusivement désormais ce genre dit consolatoire, où avaient excellé les Cicéron et les Sénèque. Au VIIe siècle, l’empereur Héraclius est tiré d’un abîme de tristesse et d’énervement par l’un des successeurs et des compatriotes de Chrysostome, le patriarche Sergius. Nous avons acquis la preuve que ce patriarche avait étudié très attentivement la fameuse correspondance consolatoire, et que les remèdes qui s’y trouvent indiqués, employés par lui, ont préparé la croisade triomphante d’Héraclius [2]. Or quels sont ces remèdes ? N’oublions pas que c’est ici un chrétien fervent qui s’adresse à une chrétienne non moins fervente. De là les fréquens exemples empruntés à l’histoire de Jésus-Christ et à celle de saint Paul. A cette lumière, le scandale s’évanouit, et il reste bien établi « qu’il n’y a de mal que le péché et de bien que la vertu ; tout le reste, bonheur ou malheur, quelque nom qu’on lui donne, n’est que fumée, fantôme et illusion. »

En ce qui concerne le fait spécial et poignant de l’absence, Chrysostome était tenu d’être plus humain. S’il était naturellement porté à l’ascétisme et au mysticisme, l’apôtre des gentils le retenait heureusement et l’empêchait de s’égarer. On connaît le fameux passage de saint Paul dans son épître aux Corinthiens : « étant venu à Troade dans l’intérêt de l’Évangile du Christ, quoique le Seigneur m’eût ouvert les portes de cette ville, je n’ai pas eu l’esprit en repos, parce que je n’avais pas trouvé là mon frère Tite ; prenant donc congé d’eux, je suis parti pour la Macédoine. » Je ne sache rien de plus éloquent que le commentaire que Chrysostome a fait de ces paroles dans l’une de ses lettres à Olympias. « Persuadez-vous bien, Olympias, disait-il en terminant, que vous me reverrez… Montrez-moi votre affection en accordant à mes lettres le même pouvoir qu’à mes paroles. » Ces promesses et ces espérances ne se réalisèrent pas ; Olympias survécut à son père spirituel. Dès lors son mal n’était plus guérissable. « Olympias, dit son historien, s’arrangea de façon à mourir vivante dans son lieu de bannissement. Elle recevait tout avec calme et indifférence, comme si elle n’eût plus appartenu au monde. »

Avions-nous tort de dire en commençant que vers le temps de Chrysostome la société et l’état byzantins prenaient définitivement tournure ? On vient d’exposer comment le byzantinisme, préparé depuis dix siècles, constitué lors du triomphe de la religion chrétienne, s’est successivement enrichi d’élémens nouveaux. L’un des plus considérables de ces élémens est la puissance politique et morale du patriarche de Constantinople. Or le créateur de cette double puissance, c’est Chrysostome, humilié durant sa vie et victorieux après sa mort. C’est sur les souvenirs de cet épiscopat si agité et si glorieux que s’édifia le trône des archevêques. C’est dans les ouvrages de ce prélat que ses successeurs puisèrent leurs inspirations. S’ils conçurent de grands desseins, à la fois religieux et politiques, Chrysostome leur avait montré la voie à suivre en organisant une propagande active dans la Phénicie, dans la Chersonèse taurique et jusque dans la Perse. La perte d’Antioche et d’Alexandrie, au VIIe siècle, contribua beaucoup à la prépondérance exclusive du patriarche de Constantinople. Ce patriarche unique eut désormais un rôle comparable à celui du grand-prêtre à Jérusalem. L’assimilation est ici d’autant plus exacte que l’on demandait sans cesse à la Bible des maximes d’état.

La paix et la prospérité de l’état byzantin ne purent résulter que de l’accord permanent du patriarche et de l’empereur. Si l’un ou l’autre oubliait cette règle, c’était à son détriment et à sa honte. « Lorsque le vieil Andronic, écrit Montesquieu, fit dire au patriarche qu’il se mêlât des affaires de l’église, et qu’il le laissât gouverner celles de l’empire, — c’est, lui répondit le patriarche, comme si le corps disait à l’âme : Je ne prétends rien de commun avec vous, et je n’ai que faire de votre secours pour exercer mes fonctions. » Telle est la pure doctrine byzantine. Dans ce régime, la pensée directrice revenait à l’empereur, la prière efficace au patriarche, l’action victorieuse à Dieu. Le patriarche était l’intermédiaire nécessaire entre l’empereur et Dieu. Il ne faut pas par conséquent, à propos de Byzance, abuser de ces termes despotisme, théocratie. Une monarchie, ou, si l’on préfère, une autocratie tempérée par l’idée de Dieu, voilà la plus simple et la plus vraie définition que l’on puisse donner du bas-empire.


LUDOVIC DRAPEYRON.

  1. Pour ces modifications, voyez l’Empire grec au dixième siècle, par M. Alfred Rambaud.
  2. C’est Sergius qui fit rapporter à Constantinople les cendres d’Olympias et fixer au 14 septembre, jour de la mort de Chrysostome, la fête de l’exaltation de la croix reconquise.