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LES ORIGINES DE LA VIE

Quelles sont les formes les plus simples sous lesquelles la vie puisse se manifester dans la nature actuelle ?

Ces formes peuvent-elles se produire spontanément ? Les forces physiques ordinaires, agissant sur le carbone, l’oxygène, l’hydrogène et l’azote, sont-elles capables de les unir de manière à faire des êtres vivants, comparables, sous le rapport de leur origine, à de simples composés chimiques ? Telles sont les graves questions que nous nous proposons d’examiner dans ce travail.

Il fut un temps où l’on pensait que la vie était le résultat de l’organisation. Les mots être vivant et organisme étaient alors synonymes et l’on entendait par organisme un assemblage de parties de nature différente, combinées de façon à produire ces deux merveilles que l’on appelle un végétal ou un animal. On s’est fait aujourd’hui de tout autres idées sur les conditions nécessaires à la manifestation de la vie. Des découvertes récentes ont fait connaître aux naturalistes des êtres vivants plus étonnants, par leur extrême simplicité que les organismes les plus perfectionnés ne le sont par la complexité de leur structure.

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Fig. 1. — Reproduction de la Protomæba primitiva. 2. Myxastrum radians.
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Fig. 2. — Protomyxa aurantiaca. — 1. Protomyxa ankystée. — 2. Segmentation de l’intérieur du kyste. — 3. L’animal ayant développé ses pseudopodes.

Un grumeau de gelée ! Voilà tout ce que nous montrent en eux nos meilleurs instruments d’optique, nos microscopiques les plus puissants. Mais cette gelée est vivante : on la voit à chaque instant changer de forme, s’emparer d’animaux d’ordre élevé, les dissoudre et les incorporer dans sa propre substance. Ce grumeau de gelée grandit et se reproduit : parfois il est absolument transparent ; il apparaît dans le liquide qui l’entoure semblable à ces légers filaments qui ondulent dans un verre d’eau au-dessus d’un morceau de sucre qui fond ; d’autres fois sa masse est parsemée de très fins granules, presque toujours entraînés par une sorte de mouvement circulatoire qui leur fait parcourir peu à peu la masse entière. Un semblable mouvement se montre dans les diverses parties du corps d’un grand nombre d’animaux et dans l’épaisseur des tissus de plusieurs plantes. Elle n’a encore reçu aucune explication, et paraît faire partie des propriétés fondamentales de cette gelée homogène, de cette substance vivante élémentaire qui forme la masse entière du corps des êtres les plus simples : on lui donne le nom de circulation protoplasmique, et, pour abréger, nous appellerons désormais du nom de protoplasma — si ce gros mot ne vous effraie pas — la substance vivante élémentaire elle-même.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’attention a été appelée sur cette substance. Déjà, vers 1830, un savant professeur de la Faculté des sciences de Rennes, Dujardin, en avait défini les propriétés principales : il lui avait imposé le nom de sarcode[1] Ce nom vaut évidemment celui de protoplasma et il pourra nous arriver de l’employer à son lieu et place.

Dujardin avait étudié le sarcode chez les Infusoires ; mais ces êtres microscopiques sont extrêmement compliqués relativement à ceux dont je voudrais vous parler aujourd’hui et dont l’existence nous a été révélée par l’ardent zoologiste d’Iéna, le professeur Hæckel, qui les désigne, à cause de leur extrême simplicité, sous le nom de Monères[2].

La première Monère est une toute nouvelle venue dans la science. C’est seulement en 1864 qu’elle fut observée à Villefranche, près de Nice, par Hæckel. C’est une sorte de sphère gélatineuse dont l’homogénéité n’est troublée que par la présence, dans sa masse, de quelques gouttelettes plus pâles : sa surface entière est hérissée de grêles filaments, rayonnant de toutes parts qui peuvent s’allonger ou se contracter de toutes les façons possibles.

Ils peuvent même rentrer complètement dans la masse générale et y disparaître en entier pour être presque aussitôt remplacés par d’autres : leur existence est donc tout à fait temporaire. C’est, en effet, la gelée vivante elle-même, le protoplasme, qui s’étire ainsi à sa surface pour produire ces espèces de pieds, ces pseudopodes qui lui servent à la fois à ramper, à saisir les aliments et même à les digérer. Qu’un Infusoire, un petit Crustacé vienne à frôler l’un des pseudopodes de notre Monère, il est aussitôt arrêté au passage et comme paralysé. Les pseudopodes ne tardent pas à l’envelopper de leur réseau gélatineux. Un mouvement insensible transporte la proie jusque dans la sphère centrale où elle semble se dissoudre complètement. Les parties qui résistent à cette action dissolvante sont repoussées au dehors par un mouvement analogue à celui qui les avait conduites dans la sphère de sarcode. Celle ci grandit assez rapidement. Lorsqu’elle a atteint une certaine taille, elle s’allonge, puis s’étrangle dans sa région moyenne et se partage bientôt en deux sphères à peu près égales qui continuent, chacune pour son compte, l’exercice des mêmes fonctions.

C’est bien là la vie sous la forme la plus simple que l’on puisse concevoir ; toutes les fonctions exercées par une substance unique homogène ; la reproduction, simple conséquence de l’accroissement, consistant dans le partage en deux moitiés égales d’une masse primitivement unique. Aussi Hæckel n’a-t-il pas hésité à voir dans sa Monère de Villefranche un représentant des premières formes vivantes telles qu’elles ont dû, suivant lui, apparaître spontanément sur le globe : de là le nom de Protogènes primordialis qu’il a donné à cet être singulier.

Il est à noter cependant que la Protogènes est déjà un type assez nettement défini. Si sa forme sphérique relève des lois de la mécanique, il n’en est pas de même de celle de ses pseudopodes ; de plus sa taille est également déterminée, elle ne dépasse guère 1 millimètre de diamètre. Dès que cette taille est atteinte, la division de la sphère en deux autres se produit. La Protogènes n’est donc pas un être absolument amorphe, comme on se plairait à concevoir la première substance vivante.

Une autre monère, la Protamœba primitiva, plus simple encore que la Protogènes, ne réalise pas davantage cette condition. À la vérité sa forme est absolument indéfinie : ses contours changent à chaque instant sans s’arrêter jamais, sa masse se découpe de mille façons, en lobes arrondis plus ou moins distincts et qui ne s’étirent jamais en filaments comme les pseudopodes de la Protogènes. Les Protamœba semblent ainsi une gouttelette graisseuse qui coule sur le porte-objet du microscope ; mais eux non plus ne dépassent pas une certaine taille ; quand ils ont atteint quelques centièmes de millimètres, ils se partagent par le travers, comme les Protogènes : chaque individu en fournit ainsi deux autres. La Protomœba primitiva a été également découverte par Hæckel (fig. 1).

On a cru un moment avoir rencontré dans les profondeurs de l’Océan, jusqu’à 25 000 pieds au-dessous du niveau de la mer, une Monère plus simple encore que les précédentes, en ce sens qu’elle est absolument amorphe et ne semble pas posséder une individualité analogue à celle que la reproduction par scission semble indiquer. L’éminent anatomiste anglais Huxley avait cru voir, dans les produits des dragages du navire anglais le Porcupine, des masses protoplasmiques réticulées auxquelles il avait donné, en 1868, le nom de Bathybius Hœckeli. Le Bathybius grandirait constamment sans avoir besoin de se segmenter ; il serait constamment en voie de formation et de développement au sein des mers, tapissant le fond de l’Océan d’une couche vivante d’étendue indéfinie, héritière peut-être du limon animé d’où tous les êtres seraient sortis, mère des faunes et des flores de l’avenir. Malheureusement l’existence du Bathybius a été vigoureusement contestée par divers savants ; ce ne serait, suivant eux, qu’un précipité gélatineux de sulfate de chaux produit dans l’eau de mer par l’alcool concentré.

Hseckel maintient pourtant la réalité de cet être mystérieux et quelques découvertes récentes semblent, sinon lui donner raison, démontrer tout au moins qu’il existe bien certainement des masses vivantes analogues à celles décrites par Huxley. Dans les mers polaires, Bessel a recueilli des masses protoplasmiques qu’il a pu observer à l’état frais et qui lui ont montré « de magnifiques mouvements amiboïdes. » Ces masses ne diffèrent du Bathybius que parce qu’elles ne contiennent pas les concrétions calcaires que renferme ce dernier et que l’on a désignées sous les noms de coccolites, de discolites ou de cyatholites : elles offrent une circulation protoplasmique parfaitement nette. Si donc l’on met en doute le Bathybius de Huxley, il ne semble pas qu’on puisse récuser le Protobathybius de Bessel. Le même auteur a signalé, sous le nom de Hæckelina gigantea, une autre monère plus compliquée dans laquelle des individus distincts s’unissent sans se confondre, de manière à constituer des espèces de colonies. C’est aussi le cas du Myxodyctium sociale, décrit pour la première fois par Hæckel et que l’on peut se figurer connue un assemblage de Protogènes soudées par leurs pseudopodes. Nous croyons savoir qu’un jeune naturaliste plein de talent, M. Schneider, professeur à la Faculté des sciences de Poitiers, vient de trouver dans la terre humide un être analogue (fig. 3 et 5).

Enfin Greef, professeur à Marbourg, a signalé dans la vase des eaux douces des masses protoplasmiques qu’il désigne sous le nom de Pelobius et qui semblent jouer, dans nos étangs et nos cours d’eau, le rôle attribué au Bathybius dans la mer.

Dans ces êtres, il n’y a pour ainsi dire pas d’individu. Dans une autre série de Monères, au contraire, l’individualité s’accuse de plus en plus et la reproduction se présente comme une fonction bien distincte. Ce n’est plus une simple division en deux parties d’un corps devenu en quelque sorte trop grand : il y a production de corps reproducteurs spéciaux, fort remarquables parce que leur forme, très simple cependant, se retrouve avec une grande constance non seulement chez un assez grand nombre de Monères, mais encore chez beaucoup de végétaux et d’animaux inférieurs. On peut donner le nom de Spores à ces corps reproducteurs.

Les Protomonas, si bien étudiées par le naturaliste russe Cienkowski, sont de petites Monères à pseudopodes courts, mais filamenteux. Les unes sont d’eau douce comme le Protomonas amyli, qui vit parmi les débris de certaines algues en décomposition, les Nitella, d’autres sont marines, comme la Protomonas gomphonematis. À une certaine époque de leur existence, les Protomonas rétractent leurs pseudopodes et se transforment en petites sphères parfaitement régulières. La couche extérieure de la sphère devient plus résistante que le reste du protoplasme et constitue une sorte de kyste membraneux dans lequel le protoplasme se segmente en un nombre considérable de petites masses globuleuses. Puis le kyste se rompt et les petites masses s’échappent. Elles présentent alors à peu près la forme classique sous laquelle on représente les larmes dans les cérémonies religieuses. Ce sont de petites corpuscules pyriformes dont l’extrémité amincie se prolonge en un long et mince filament, une sorte de cil dont les mouvements ondulatoires permettent à la jeune spore de se déplacer rapidement dans le liquide ambiant. Bientôt des pseudopodes poussent sur toute la surface du corps reproducteur, le cil se confond avec eux ; puis un certain nombre de spores ainsi modifiées s’assemblent, se fusionnent complètement et reconstituent une Protomonas.

Les Vampyrella, également découvertes par Cienkowski, diffèrent surtout des Protomonas parce que leurs kystes ne fournissent jamais que quatre spores à la fois. Beaucoup habitent les eaux douces et leur corps peut présenter les formes les plus variées depuis celles d’un soleil de feu d’artifice jusqu’à la forme la plus bizarrement découpée. Elles sont extrêmement voraces ; mais leur nourriture paraît être exclusivement végétale. On les voit se fixer à la surface de ces filaments verdâtres qui envahissent les eaux stagnantes et qui sont connues sous le nom de conferves. La paroi de la conferve se dissout au point où s’est fixée la Vampyrella et le contenu vert de l’algue passe dans la substance de la Monère. Il semble que celle-ci hume, au moyen d’une succion, le contenu de celle-là, comme les Vampyres étaient réputés humer le sang des malheureux auxquels ils s’attaquaient. C’est là l’étymologie du nom de notre Monère (fig. 7).

De petits organismes, en forme de bâtonnets, récemment étudiés par M. Van Tieghem, les Amylobacters, jouissent comme le protoplasme des Vampyrelle de la faculté de dissoudre et de décomposer la paroi, si résistante d’ordinaire, des cellules végétales.

Un mode de reproduction très analogue à celui des Protomonas est présente par une splendide Monère trouvée à l’île Lancerote, l’une des Canaries, lors du séjour que firent dans ces îles MM. Herman Fol, Greef et Hæckel, et décrite par Hæckel sous le nom de Protomyxa aurantiaca. Le Protomyxa se trouve ordinairement sur des coquilles abandonnées, on la reconnaît à sa belle couleur orangée qui tranche sur le fond blanc de la coquille. Elle allonge en tous sens ses pseudopodes ramifiées et diversement contournées, toujours à la recherche d’Infusoires et de petits Crustacés dont les carapaces sont longtemps reconnaissables dans la masse gélatineuse qui s’est nourrie à leurs dépens. Quand elle a suffisamment grandi, le Protomyxa se comporte exactement comme les Protomonas, elle rentre ses pseudopodes, s’enferme dans une membrane qui n’est qu’une modification de sa substance périphérique ; puis elle se segmente en une multitude de spores orangées, exactement semblables du reste à celles que nous avons précédemment décrites. Ces spores n’ont, pour se transformer en Protomyxa, qu’à grandir et à émettre des pseudopodes, ce qu’elles font du reste de très bonne heure (fig. 2 et 4).

Les Myxastrum sont des monères assez semblables, sauf la couleur, aux Protomyxa. Ils en diffèrent surtout parce que dans le kyste les spores se disposent en rayonnant autour du centre.

Les formes que peuvent revêtir les êtres vivants constitués par une substance tout à fait homogène, formes si simples qu’il est difficile de concevoir quelque chose qui le soit davantage sont, comme on le voit, assez nombreuses et il est fort probable qu’il y a encore bien des découvertes à réaliser dans ce domaine. L’étude rapide que nous venons d’en faire nous conduit déjà à des conséquences d’une haute importance.

Si simple que soit la substance qui constitue les Monères, elle présente d’une monère à l’autre des propriétés fort différentes, impliquant que le protoplasma, en tant que substance vivante fondamentale unique, est une pure abstraction. Nous connaissons déjà autant de protoplasmes distincts qu’il existe de Monères, et chacun de ces protoplasmes se reproduit, non seulement avec toutes ses propriétés physiques et chimiques, mais encore avec toutes ses propriétés physiologiques : les individus vivants qu’il constitue naissent, vivent et meurent toujours de la même façon. Cependant toutes ces substances possèdent un certain nombre de propriétés qui leur sont communes : toutes exécutent des mouvements spontanés, toutes s’accroissent et s’assimilent des substances étrangères qu’elles façonnent par leur simple contact de manière à les rendre identiques à elle-mêmes, toutes présentent une tendance à constituer de petites masses individuelles, capables elles-mêmes de se résoudre en masses plus petites encore, aptes à se transformer en individus nouveaux. En d’autres termes, tous les protoplasmes se meuvent, se nourrissent et, ce qui en est une conséquence, se reproduisent.

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Fig. 3 — Myxodictium sociale.


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Fig. 4. — Protomyxa aurantiaca ayant capturé de nombreux infusoires.

Ce sont là, à peu de choses près, les seules propriétés qui leur soient communes : elles caractérisent la vie du protoplasme. Mais, à proprement parler, ces propriétés réunies dans une substance constituent ce que nous nommons la vie. Nous devons les constater et rien dans ce que nous savons jusqu’à présent ne nous permet d’en donner une explication.

Quant aux propriétés secondaires qui distinguent les Protoplasmes entre eux, on peut se demander si ce sont des propriétés originelles ou des propriétés acquises Dans le dernier cas, on doit rechercher si toutes les substances protoplasmiques ne dérivent pas d’une substance primitive unique, éminemment apte à se modifier sous l’action de certaines influences, possédant seulement la propriété de se mouvoir, d’accroître sa masse en s’assimilant des matières étrangères, substance qui se serait du reste formée par le libre jeu des forces physiques.

Telle est la forme sous laquelle se présente aujourd’hui la question des générations spontanées. On admet bien comme démontré que tous les êtres ayant acquis un degré quelconque d’individualité ne sauraient se former spontanément ; mais on se demande toujours si le protoplasma non individualisé, encore indifférent en quelque sorte, ne peut pas naître spontanément ; on se demande surtout s’il n’a pas existé des conditions où il ait pu prendre naissance à la façon des composés chimiques ordinaires (fig. 5).

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Fig. 5. — 1. Myxastrum radians ayant absorbé des diatomées et des infusoires. — 2. Réseau protoplasmique du Myxodictium sociale.


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Fig. 6. — Kyste de Protomyxa aurantiaca rompu et montrant les phases flagellifère et amiboïde des Zoospores.

Aucune réponse péremptoire n’a été faite à ces questions, qui supposent d’ailleurs la réalité d’une substance vivante primitive autre que celles que nous connaissons et plus simples qu’elles.

Il faut ajouter cependant que dans aucun cas cette formation spontanée n’a pu être observée. Toute masse de protoplasma est capable d’en produire de nouvelles semblables à elle : l’observation montre tous les jours des masses de protoplasma en train de se reproduire, elle n’en a jamais montré en train de se produire. On ne sort pas actuellement de la limite des faits constatés en affirmant que toute masse de substance vivante primitive doit son origine à une masse de substance semblable à elle-même.

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Fig. 7. — 1. Actinosphærium Eichhornii dévorant des stentors. — 2, 3. Vampyrella dont l’une a dévoré des diatomées et l’autre (3) absorbé le contenu d’une cellule d’algue.

On n’en a pas moins comparé cette substance primitive, d’ailleurs hypothétique, à certains composés chimiques et quelques savants ont pris prétexte de cette assimilation pour affirmer qu’en présence des progrès rapides et continus de la chimie organique, il n’était pas défendu d’espérer que l’on trouverait un jour le moyen de réaliser la synthèse du protoplasma, de créer de toutes pièces la vie dans les laboratoires.

S’il est vrai que le protoplasma ne soit qu’un composé chimique, les innombrables et magnifiques conquêtes faites par la chimie organique depuis moins de cinquante ans sont bien faites, en effet, pour encourager cette espérance. On croyait au début de ce siècle que toute une catégorie de substances dites organiques ne pouvaient prendre naissance que dans les tissus des animaux et des végétaux. Presque toutes ont été obtenues depuis artificiellement et chaque jour des progrès nouveaux sont accomplis dans la voie qu’a si largement tracée l’éminent chimiste, M. Berthelot. À la vérité, les substances les plus voisines du protoplasma, les substances azotées analogues au blanc d’œuf et dites pour cela substances albuminoïdes, résistent encore ; mais tout fait croire que ce ne sera pas pour longtemps.

Beaucoup de substances organiques possèdent même, à l’état liquide ou lorsqu’elles sont dissoutes, une propriété singulière qui ne se trouve chez les substances minérales que lorsqu’elles sont cristallisées, c’est la propriété d’agir sur la lumière polarisée en faisant tourner son plan de polarisation. On a jamais réussi à obtenir de telles substances dans les laboratoires, mais on a obtenu des substances qui s’en rapprochent beaucoup et si cette propriété singulière, ne tient pas comme cela pourrait être, suivant M. Pasteur, à la façon même dont la lumière du soleil arrive sur les végétaux, il n’est peut-être pas téméraire d’espérer que les chimistes sauront un jour fabriquer artificiellement des substances organiques douées de cette propriété que l’on nomme le pouvoir rotatoire.

La puissance des chimistes est donc fort grande. Mais voyons-nous dans ses œuvres rien qui puisse autoriser à penser qu’elle soit assez grande pour créer la substance vivante elle-même ? Il n’y paraît pas.

Dans tout ce que les chimistes ont obtenu jusqu’à ce jour, nous voyons bien des produits de la vie, mais non la vie elle-même. Les substances albuminoïdes, le blanc d’œuf, sont aptes à entretenir la vie, ils ne vivent pas par eux mêmes. Eut-on réussi à les fabriquer artificiellement, on n’aurait pas créé la vie pour cela. On aurait seulement démontré que tous les composés chimiques, que la vie est apte à réaliser, peuvent être produits par les forces physico-chimiques. On pourrait peut-être en conclure que la vie n’est qu’une combinaison particulière de ces forces ; mais le mystère de cette combinaison n’en demeurerait pas moins tout entier.

Il y a, d’ailleurs, entre le protoplasma et les composés chimiques des différences fondamentales qu’il est facile d établir.

Demandez à un chimiste la définition d’un composé défini quelconque, il vous répondra tout d’abord par sa composition chimique, composition qui le caractérise d’une manière absolue. Cherchez maintenant à appliquer cette définition au protoplasma, cela est totalement impossible. La composition chimique de cette singulière substance est éminemment variable non pas seulement suivant que l’on considère tel ou tel animal, tel ou tel végétal, mais encore suivant que l’on s’adresse à telle ou telle partie d’un même animal ou d’un même végétal.

Il y a plus — et c’est là l’essence même du protoplasma — c’est qu’un même grumeau de ce corps étrange n’est que bien rarement identique à lui-même, fut-ce pendant un temps très court. Toute substance qui vit, se nourrit, c’est-à-dire qu’elle s’assimile des substances étrangères qui lui permettent d’accroître sa masse, mais changent à mesure qu’elles se dissolvent sa composition chimique : elle est donc perpétuellement en voie de transformation et c’est là une différence qui sépare profondément le protoplasma de tout composé chimique dans lequel on ne saurait modifier les proportions des éléments constituants sans le faire disparaître par cela même.

Le Protoplasma agit sur les substances qui l’entoure en se les incorporant, il augmente sa masse par cette action, il modifie sa composition chimique, mais les propriétés fondamentales, les propriétés en quelque sortes vitales qui le caractérisent, demeurent identiquement les mêmes ; les composés chimiques n’agissent guère, au contraire, sur les substances qui les touchent qu’en se décomposant eux-mêmes.

Il y a donc antithèse, opposition absolue entre la substance vivante fondamentale et les composés chimiques ordinaires. Tout ce que nous avons appris sur ces derniers ne diminue en rien l’ombre épaisse qui enveloppe l’origine de la première et cette proposition est rendue plus évidente encore lorsque l’on pénètre plus avant dans l’étude des propriétés du protoplasma.

En somme, les êtres uniquement composés de cette gelée primordiale, les êtres formés d’une substance unique, homogène, sont encore assez peu nombreux ; mais il en existe une foule d’autres à peine plus compliqués et qui vivent en quantités immenses dans toutes les parties du globe, aussi bien dans la terre humide que dans l’eau douce et que dans les profondeurs les plus grandes de l’Océan.

Je ne parle pas de ces légions de Bactéries, de Vibrions, de Spirillums, de Mycodermes, corpuscules microscopiques à demi solides, qui semblent chargés de rendre au monde minéral les êtres organisés frappés de mort, et dont l’étude a été faite d’une façon si brillante par M. Pasteur ; je laisse également de côté ces redoutables Micrococcus, agents des plus graves maladies, telles que l’infection purulente, la variole, le croup. Par leur simplicité absolue, tous ces êtres sont encore de véritables Monères qui ne se distinguent de celles que nous connaissons déjà, que par leur extrême petitesse et par l’immobilité de leur forme.

Il n’en est pas de même des êtres que les naturalistes désignent sous le nom de Rhizopodes et qui ressemblent aux Monères par leur faculté d’émettre des prolongements protoplasmiques, des pseudopodes, mais qui s’en éloignent par l’apparition au sein de leur substance de productions nouvelles.

L’une des plus importantes de ces productions est ce que l’on appelle le noyau. C’est une sorte de concrétion tantôt plus pâle que la matière vivante qui l’entoure, tantôt granuleuse et plus foncée, laissant presque toujours apercevoir, dans les deux cas, une autre concrétion interne plus petite, le nucléole. Quelle est la nature de ce noyau et de son nucléole ? On l’ignore, mais il est absolument certain qu’ils jouent l’un et l’autre un rôle fort important dans la physiologie des êtres qui les présentent.

Les Amibes ne diffèrent des Protamibes que parce qu’ils possèdent noyau et nucléole. Ils sont extrêmement abondants partout. On peut les observer avec la plus grande facilité ; leur genre de vie est absolument celui des Monères ; ils se reproduisent par division comme les Protamibes, mais quand arrive pour eux le moment de se reproduire, on voit le noyau et le nucléole se diviser comme la masse entière du protoplasma ; chacune des moitiés de celle-ci entraîne une partie correspondante du noyau.

Quelques Amibes offrent outre leur noyau, plongé dans la masse du corps, une sorte de membrane qui tantôt couvre d’une sorte de manteau une partie de leur corps, comme chez les Arcella, ou constitue une sorte de petite bouteille par le goulot de laquelle l’animal émet ses pseudopodes, comme chez le Gromia. Parfois cette membrane est agglutinante et fixe à sa surface des grains de sable, des carapaces d’Infusoires, des coquilles microscopiques comme savent le faire, dans des proportions plus considérables, les larves de Phryganes de nos cours d’eau ; c’est le cas des Difflugia.

Tous ces êtres sont étroitement liés entre eux et aux Protamibes : leurs pseudopodes sont toujours arrondis et massifs.

On trouve en abondance dans certaines eaux stagnantes un être d’une extrême élégance qui se rattache, au contraire, aux Protogènes et aux Monères analogues : c’est l’Actinophrys sol, véritable soleil, en effet, dont les rayons sont constitués par une multitude de filaments protoplasmiques très déliés et dont le centre est occupé par un noyau obscur. Les Actinophrys dévorent des quantités prodigieuses d’Infusoires qui viennent s’engluer dans leurs pseudopodes et qu’elles ont bientôt fait d’enfermer dans le réseau de ceux-ci et de transporter, pour les dissoudre, au sein même de leur substance. Elles se reproduisent par division en deux moitiés comme les Protogènes.

On trouve aussi fréquemment dans les eaux tranquilles l’Actinosphœrium Eichhornii, bien visible à l’œil nu, grosse comme une tête d’épingle et qui ne diffère guère de l’Actinophrys que par sa masse centrale composée d’un grand nombre de noyaux au lieu de n’en montrer qu’un seul (fig. 7).

D’autres formes de nos eaux douces se compliquent encore d’un squelette siliceux, trame légère, souvent à peine visible aux plus forts grossissements et d’une étonnante régularité. Mais nous sommes ainsi conduits à des organismes remarquables par leur infinie multitude et leur extrême élégance, abondants dans toutes les mers et dont l’histoire mérite un chapitre spécial.Edmond Perrier.

La suite prochainement. —

  1. De σαρϰος, chair et εί δῶς ; forme littéralement substance analogue à la chair, mais qui n’est pas encore de la chair.
  2. De μονος, seul, qui n’est formé que d’une seule substance.