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Les Orchidées
Revue des Deux Mondes4e période, tome 127 (p. 432-456).
Les orchidées


LUCIEN LIXDEN, Les Orchidées et leur culture en Europe, Paris 1894. Doin. — E. de PUYDT, Les Orchidées, Histoire iconographique, Paris 1880, J. Rothschild. — E. DEIL-CHEVALERIE, Les Orchidées. Paris 1889. Librairie Agricole. — DARWIN, Fertilisation of Orchids, traduit par REROLLE. — JOHN LINDLEY, ''Genera and species of Orchidaceous plants, Londres.


C’est avec un sentiment très vif d’admiration que les Parisiens qui, à la chute du jour, promènent leur incurable flânerie sur les boulevards, se pressent devant les magasins où des fleuristes — très artistes en leur genre — exposent ce que les plantes indigènes et étrangères produisent de plus merveilleux.

Certes, les Français restent fidèles à la flore de leur pays ; ils s’arrêteront toujours avec plaisir devant une belle gerbe de roses aux corolles délicieusement, entrouvertes, mais la fleur exotique les étonne et les rend perplexes, soit que leurs pensées se reportent aux régions lointaines d’où elle provient, soit parce qu’ils y trouvent de surprenantes ressemblances avec d’autres fleurs, fleurs ailées celles-là, les lépidoptères et les oiseaux-mouches. Il s’en trouve qui lui donnent une âme. Et pourquoi donc pas ? Qui pourrait soutenir que l’être qui naît, vit, se reproduit et meurt, fût-ce une plante, fût-ce une abeille, n’a pas le sentiment de son existence ? En tous cas, il y a, dans cette croyance, matière au développement d’une hypothèse charmante, une idée poétique née d’un entraînement admiratif dont il faut se garder de sourire. Comment ne verrait-on rien d’idéalement immatériel, par exemple, dans l’Orchidée épiphyte ou aérienne, laquelle posée sur une branche d’arbre, non en parasite ébouriffé comme le gui, mais qui, nourrie d’air et de clarté, se couvre de fleurs multicolores, et presque d’une éclosion d’insectes aux formes bizarres, de papillons aux vives couleurs et de toutes dimensions.

Il est de ces contemplatifs chez lesquels la rencontre d’une fleur des tropiques ou de quelque île de l’Océanie, fait revivre un passé douloureux chez quelques-uns, regretté chez d’autres. Ils ont vécu longtemps hors d’Europe, et cette vue leur rappelle de lointaines et périlleuses explorations. Ils se souviennent alors que dans les contrées où fleurissent les Orchidées les plus merveilleuses, leur rencontre est rare ; qu’il faut supporter d’écrasantes fatigues, s’exposer à des insolations souvent mortelles, marcher longtemps dans les terres humides où se plaisent les fougères séculaires, grimper tout en haut de roches marmoréennes avant qu’un hasard heureux vous ait mis en face d’elles. Les détacher du rameau ou du bloc de pierre qu’il a plu à ces plantes de choisir pour s’y développer, et pour de là narguer le naturaliste, est encore un travail très ardu. Les jours où j’avais la chance d’en découvrir dans les forêts vierges de l’archipel des Philippines, ces jours-là étaient des jours de fête et de tristesse. De fête, parce que rien n’est plus agréable à surprendre qu’une Orchidée en plein épanouissement dans le berceau de verdure où Dieu la fit naître ; de tristesse, parce que, au temps où ces bonnes fortunes m’arrivaient, le manque de relations rapides entre les îles espagnoles de la mer de Chine et l’Europe m’ôtait la possibilité de son envoi en France.

Que de changemens depuis ! Et pourtant, longtemps avant l’époque déjà lointaine dont je parle, quelques rares Orchidées exotiques avaient fait leur apparition en Europe. Linné, vers le milieu de la seconde moitié du siècle dernier, en connaissait une centaine d’espèces comprenant une trentaine de genres. Depuis cinquante ans, grâce aux voyages de MM. J. Linden, L. Van Houtte, J. Veitch, Marius Porte et Libon, — ces deux derniers victimes de leur passion pour la botanique, — grâce aussi aux découvertes de beaucoup d’autres voyageurs, plus de six mille espèces ont été décrites.

Les passionnés de la flore exotique, sous l’aspect débonnaire que devait avoir l’amateur des jardins de La Fontaine, cachent des hommes enthousiastes et résolus. A l’heure présente, des émules de Marius Porte et Libon parcourent encore les régions les moins visitées du globe, — et elles sont devenues rares, — en quête de plantes nouvelles et susceptibles d’acclimatation. Ils écrivent, dès que cela leur est possible, qu’en dépit des fièvres qui les menacent, du méchant accueil que leur font encore certaines tribus de sauvages, leurs efforts ne seront pas infructueux. Ce qui les pousse, c’est la passion de l’inconnu ; ce qui les soutient, c’est l’espoir de faire connaître à l’Europe quelque genre nouveau, et cet espoir est d’autant plus fondé, qu’il est avéré pour eux que beaucoup d’Orchidées, sous leur aspect délicat, jouissent d’une vigueur et d’une résistance peu communes.

« Il n’est aucune famille végétale, dit M. Lucien Linden dans le bel ouvrage qu’il vient de dédier à la mémoire de son père, qui réjouisse aussi longtemps la vue par sa floraison. Il en est, les Cypripediums, qui se conservent en parfaite fraîcheur pendant trois ou quatre mois ; un grand nombre deux mois et plus. On en voit d’autres, les Vanda, les Masdevallia, les Odontoglossum, qui portent des fleurs toute l’année. Il en est qui fleurissent pendant six mois sans interruption. Leur culture est d’ailleurs facile ; c’est une de celles dans lesquelles on obtient le plus de résultats avec peu de science. On a cru longtemps le contraire. Elles supportent de longs voyages entre leur pays d’origine et l’Europe, et restent parfois quatre et même cinq mois privées d’air, de lumière et d’eau. Elles ont résisté dans les premières années d’introduction à des températures trop élevées ; elles ont fait preuve d’une égale résistance au froid ; elles possèdent à tous les égards une vigueur, une vitalité tenace qu’on ne rencontre pas chez toutes les plantes de nos champs. »

En fallait-il davantage pour décider les horticulteurs de profession et les amateurs de plantes rares à créer des jardins d’hiver où elles devaient retrouver la belle lumière des tropiques et une chaleur fécondante ? Assurément non. Nous voudrions pouvoir donner les noms des personnes qui, en France, en Belgique, en Italie, en Angleterre, et dans quelques autres pays d’Europe, y ont consacré leur temps et une grande partie de leurs revenus ; mais la liste en serait trop longue, et nous craindrions d’injustes omissions. A ceux qui, tout simplement, se bornent de nos jours à admirer ces plantes sans rivales par l’étrangeté de leurs formes, la délicatesse de leurs couleurs, les mystères de leur vie aérienne, le parfum pénétrant qui, dans quelques espèces, s’en échappe goutte à goutte, nous dirons : Essayez avec nous de les connaître mieux que vous ne les connaissez ; peut-être qu’en voyant combien il est aisé et peu coûteux d’en élever un certain nombre, vous déciderez-vous à quelque petit sacrifice d’argent, bien vite compensé par une satisfaction d’amour-propre.


I

Il doit être entendu que nous n’avons ici en vue que les Orchidées provenant des régions tropicales de l’Amérique, de l’Asie, de l’Océanie et de l’Afrique, celles, en un mot, qui peuplent nos serres riches. Quant aux Orchidées des climats tempérés, répandues dans les aires de l’Europe, de l’Amérique Septentrionale et des côtes méditerranéennes de l’Asie et de l’Afrique, elles n’intéressent que le botaniste de profession, lequel ne s’émeut pas de placer une fleurette de nos champs à côté de l’une de ses sœurs des tropiques, parce que, vous dira-t-il, s’il l’y met, c’est qu’il est certain qu’elle y est en famille.

Ce qui distingue l’Orchidée de tous les autres végétaux, c’est, on le voit, la vaste étendue qu’elle occupe dans le monde. Nulle ne l’égale en cela ; ses tribus sont tellement nombreuses, que nous renvoyons à des livres spéciaux ceux qui voudront en connaître les divisions habituelles en botanique, c’est-à-dire, l’espèce, le genre et la famille.

Il est vraiment surprenant qu’en raison de cette prodigieuse fécondité, les Orchidées n’aient commencé à être étudiées que vers la fin du siècle dernier, et que ce ne soit que tout récemment, qu’on ait vu leurs fleurs se mêler aux lilas blancs, aux roses, aux œillets de toute nuance qui décorent les salons et les tables de nos salles à manger. D’élégantes mondaines en font aujourd’hui leur bouquet de corsage. En Belgique, en France, et surtout pendant la durée de la saison fashionable en Angleterre, leur vente est énorme ; partout, elles triomphent de leurs anciennes rivales, les fleurs d’Europe.

Jadis, l’Orchis, dont le mot Orchidée est une dérivation, joua un rôle très important en thérapeutique. Des médecins, contemporains de Diafoirus, croyaient que les tubercules de ce végétal guérissaient d’une stérilité obstinée. Au dire de ces doctes personnages, c’était un philtre merveilleux, capable de réveiller les sensations les plus endormies. Le breuvage s’appelait salep. Ce nom figure encore sur les bocaux en porcelaine des apothicaires, et qui sait si, dans quelque ville de province, un Homais quelconque ne vous fournirait pas ce médicament ? Si vous l’interrogiez sur la formule du salep, il vous répondrait qu’elle se compose d’une sorte de fécule ou plutôt d’une gomme qu’on obtient des tubercules d’Orchis après quelques préparations.

Il est des Orientaux, musulmans pour la plupart, qui, après avoir dépouillé les bulbes des Orchis de leurs enveloppes, les jettent dans l’eau froide ; ils les en retirent au bout de quelques heures pour les cuire et les enfiler ensuite afin de les mieux faire sécher au soleil. Lorsqu’ils veulent s’en servir, ils les réduisent en une poudre bien fine qu’ils mettent dans de l’eau bouillante, sur laquelle ils versent du lait et du miel. Cela donne une boisson analeptique et, à les croire, passablement fortifiante.

On aurait tort de s’imaginer que toutes les bulbes des Orchis et des Orchidées sont ainsi inoffensives ; M. Ch. Morren, de Gand, nous apprend qu’à Démérara, dans la Guyane hollandaise, le plus mortel des poisons est le Nourali, jus de l’Orchidée Catàsetum. A Amboine, l’une des îles de l’archipel des Mollusques, là où la lèpre dévore tant d’indigènes, on obtient un mirifique Elisir d’Amore d’une farine extraite de la graine d’une petite Orchidée appelée Grammatophyllum speciosum. Cet élixir, assez mal à sa place, laisse, paraît-il, bien loin derrière lui le vin de coca et le breuvage composé par M. Brown-Séquard.

D’autres Orchidées sont employées à titre de médicamens dans les pays où elles croissent. L’Epipactis latifolia est préconisé contre la goutte ; le Spiranthe diurétique, pour justifier le nom qu’il porte ; le Gymnadenia conopsea, comme astringent, le Cypripedium pubescens s’emploie en lieu et place de la valériane, et ainsi de suite pour quelques espèces réputées analeptiques. Des essais, faits en Europe par des savans et des esprits curieux, n’ont donné que de pauvres résultats.

A côté des racines tubéreuses des Orchis, Orchidées et Ophrys utilisées à divers titres, il serait peu juste d’oublier cette gracieuse Orchidée, la Vanille, qui comme un serpent s’enroule autour des arbres des grandes forêts, et semble avec ses sœurs, les lianes grimpantes, s’en disputer l’impénétrable domaine. Nous avons longtemps cru, avec les indigènes du Mexique, de la Guyane, de la Colombie, de l’île de la Réunion d’où elle nous arrive en énormes quantités, qu’elle possédait l’aimable propriété que Brillat-Savarin, non sans raison, attribue à la truffe. Il n’en est rien : la vanille n’a pour elle qu’un délicieux parfum, ses tiges lisses à feuillage élégant, et le charme qu’en s’enroulant autour des fougères arborescentes elle donne aux serres d’Europe.

On divise les Orchidées, d’après leur mode de végétation, en deux catégories, les terrestres et les épiphytes. Les premières croissent sur le sol en y enfonçant leurs racines ; les secondes laissent flotter leurs racines au vent, fixées sur des troncs ou des branches d’arbres. Ce que nous savons moins, c’est le mystère de l’alimentation chez les unes, et chez les autres l’étrange té de leur fécondation, celle-ci rendue très difficile par un caprice de la nature. Chez les Orchidées, il y a d’ailleurs toujours entre elles quelque chose qui les différencie. Il n’est pas jusqu’à leurs Heurs qui ne soient dissemblables à celles de leurs congénères d’Europe d’une manière fantasque.

C’est sans doute cette façon de vivre en dehors de la loi commune qui leur a valu dans leur pays d’origine des appellations que l’on peut dire parlantes, et cela, bien avant que Linné et les autres botanistes en renom leur eussent donné de grands vocables scientifiques. Les premiers Européens qui en virent ne firent pas différemment. Lorsque le chanoine espagnol Hernandez offrit son livre sur la Flore du Mexique à l’Académie des Lincei de Rome, celle-ci, pleine d’admiration devant la fleur d’un Anguloa, la prit pour emblème de l’Académie. « Les Lincei de Rome, dit Bateman, avaient choisi cette fleur de préférence aux autres, parce que, — outre sa forme singulière, — elle était tachée comme un lynx, animal auquel on attribuait autrefois une vue très perçante et telle que doit être celle d’un naturaliste. »

Dans les anciennes possessions de l’Espagne, au Mexique, par exemple, et actuellement dans une de ses plus belles colonies, les îles Philippines, chaque fleur d’Orchidée a également sa signification. Pas une d’elles qui n’exprime un sentiment ; les gens pieux en décorent les autels ; les amoureux en envoient à leurs fiancées ; les enfans aux parens en un jour de fête, et ceux-ci sur les tombes de ceux qui les ont précédés dans la mort. Sans souci du mot scientifique, chacun applique aux fleurs symboliques des noms en rapport avec l’idée que leur vue lui inspire : la Sobralia dichotoma s’y nomme la Fleur du Paradis ; la Peristeria data, fleur de l’Esprit-Saint ; la Lœlia superbiens, le bâton de Saint-Joseph ; la Lœlia majalis, fleur de Mai ; l’Epidendrum macrochilum, bouche du Dragon ; l’Oncidium tigrinum, la fleur des Morts. On y trouve encore la fleur du Pélican, d’Isabelle, de Jésus et jusqu’à l’Orchidée exprimant l’espoir, comme notre myosotis français, le Vergiss-mein-nicht des Allemandes, de ne pas être oublié de ceux que nous aimons.

Les Anglais, eux aussi, ont donné aux fleurs des Orchidées, leurs plantes favorites, des noms tout aussi caractéristiques. On trouve dans leurs magnifiques jardins d’hiver l’Orchidée Grenouille, l’Orchidée Mouche, l’Orchidée Queue de Renard, l’Orchidée Arête de poisson, etc. Pas un naturaliste n’a encore osé servir de parrain ou plutôt donner un nom de fantaisie aux Stanhopea, ces belles fleurs semblables à de grands oiseaux aux ailes déployées, de même qu’aux Coryanthes dont le labelle représente un seau surmonté d’un capuchon muni de deux ailes à demi ouvertes, et dans lequel deux petits appendices recourbés laissent tomber goutte à goutte un liquide parfumé. Malheureusement ces deux dernières Orchidées sont d’une rareté extrême et, par conséquent, d’un prix très élevé.

Bon nombre de ces plantes singulières ont leurs légendes poétiques, légendes recueillies par des naturalistes collectionneurs dans les contrées où le dogme de la transmigration des êtres est en honneur, là où une fleur est considérée comme une âme humaine s’acheminant vers l’anéantissement complet, le Nirvana bouddhique.

M. Blume, qui a publié un livre instructif sur les Orchidées de l’Archipel Indien et sur la flore du Japon [1], a raconté, — d’après ce qui lui a été raconté à lui-même, — qu’une petite Orchidée a perpétué le souvenir du séjour que fit chez les Malais une divinité de l’Olympe asiatique. Le nom indigène Daun Petola que porte cette plante, une merveille [2], signifie feuillage magnifiquement orné et décoré ; elle est assez semblable, quant aux couleurs, à ces chatoyantes étoffes dont se parèrent devant nous, en exécutant leurs danses lascives, les Javanaises de l’Exposition du centenaire. Ces étoffes portent le nom de Petola dans l’Archipel Indien.

Par malheur, l’écharpe dont, s’enveloppa la messagère céleste était plus éclatante que les couleurs de l’arc-en-ciel. Les Malais en furent éblouis ; ils s’en effrayèrent et chassèrent celle qui la portait. Ils eussent lapidé la pauvre déesse si elle ne se fût hâtée de chercher un refuge dans de hautes montagnes, d’un accès presque impossible à de simples mortels. Là, elle pleura de dépit, puis, se débarrassant de la trop brillante écharpe, elle la cacha après l’avoir déchirée, mise en lambeaux, dans des interstices de roches qu’une mousse épaisse et des lianes gigantesques recouvrirent. Plus simplement vêtue, elle osa de nouveau se présenter chez ceux qui l’avaient si cruellement persécutée, et, cette fois, ils l’écoutèrent patiemment, car ils se convertirent en grand nombre. Par une inconséquence que nous ne nous chargeons pas d’expliquer, ses disciples la supplièrent de reparaître devant eux dans son premier éclat ; elle s’y refusa, avec raison, pour les punir du méchant accueil qu’ils lui firent.

Par une faveur toute divine, les lambeaux de l’étoffe merveilleuse se mirent un jour à germer, et l’on vit au sommet des montagnes le Daun Petola refleurir plus resplendissant que jamais. La nouvelle s’en répandit dans l’Archipel malais et dans les plaines d’Asie ; une foule compacte de curieux accourut de toutes parts pour constater le miracle. A la vue de cette belle floraison mystique, chacun voulut en posséder une racine pour l’avoir chez soi. Il y eut alors des rixes terribles entre les anciens possesseurs de l’Orchidée et les nouveaux venus, si bien que, déchirée, mise de nouveau en lambeaux, dispersée aux quatre vents, la Daun Petola disparut entièrement. La déesse, du haut de son Olympe, s’amusa beaucoup, tout d’abord, de l’acharnement avec lequel les hommes s’étaient disputé les bribes de son vêtement ; puis, elle n’y songea plus. Un jour, pourtant, qu’elle promenait sa vue sur les hauteurs bleuâtres du détroit de Malacca, elle n’y vit plus la belle Orchidée. Prise d’un sentiment de pitié, elle souffla sur quelques germes desséchés de la plante morte. Ils revinrent à la vie, et depuis lors le Daun Petola n’a plus cessé de fleurir.

Il ne faut voir, dans cette légende créée par la vive imagination des Malais, que la grande difficulté qu’ils avaient à se procurer des anœctochiles. Par quel art, à la suite de combien de j’ournées de patience, est-on parvenu à en transporter quelques espèces en Europe ? Par la simple raison que rien n’est impossible à un ardent collectionneur de plantes rares.

Non loin du détroit de la Sonde, dans l’île Luçon, où se rencontrent de superbes Orchidées, si les légendes sont rares, du moins on y entend des histoires qui, en raison du sujet qui nous occupe, trouveraient ici leur place. Nous n’en voulons citer qu’une seule, relatée souvent devant nous, lorsqu’un Indien, pour se faire bien accueillir de sa brune maîtresse, déposait à ses pieds une brassée de Hang-Hang, feuilles odorantes d’un vert pâle, et fort semblables à celles de la verveine [3].

On était au début de l’occupation espagnole, lorsqu’un Tagale, chef d’une tribu, fut arrêté au moment où, armé de son crish empoisonné, il cherchait à frapper l’un des capitaines européens. On allait fusiller le meurtrier sur place, lorsqu’il vit, à quelques pas de lui une femme jeune et blanche, regardant avec une grande attention des fleurs qui, pour elle, étrangère, étaient certainement nouvelles.

Le Tagale les considéra avec dédain, donnant par là à comprendre à la femme européenne que, dans les montagnes environnantes, il y en avait de plus belles.

— Sous bonne escorte, si vous voulez, donnez-moi quelques jours de répit, et je jure, dit-il à ceux qui l’entouraient, de vous apporter ici la plus odorante des feuilles et la fleur la plus belle de toute la terre.

Il s’exprimait avec une telle apparence de franchise, ses yeux témoignaient d’une telle loyauté, que sa proposition fut acceptée. Il s’élança dans la direction du Marivélès, une montagne voisine de Manille, et, quelques jours après, il en revenait avec une gerbe de Hang-Hang, au centre de laquelle s’épanouissaient les fleurs blanches et roses de l’orchidée Phalœnopsis, une des merveilles de la flore tropicale.

Les Espagnols, qui ne furent jamais cruels envers les indigènes des Philippines, firent grâce de la vie au Tagale. La fleur fut appelée Flor de Redemcion.

Nous voyons encore que les Japonais ont en grande vénération une Orchidée qu’ils appellent Nu-ran, et qui, d’après Kæmpfer, est l’ornement habituel des temples. Dans les Indes Orientales, il était défendu au peuple de posséder des plants d’Orchidées, et d’en porter les fleurs ; ce droit était réservé aux princesses et aux dames de haute noblesse.


II

Lorsqu’un naturaliste, revenant de quelque pays éloigné, affirmait avoir vu fixé sur une branche de palmier, sur une roche nue, ou sur le tronc d’un arbre mort, un végétal couvert de fleurs et dont les délicates racines flottaient au vent sans rien en apparence qui les nourrît, on lui répliquait par un proverbe bien connu des voyageurs qui viennent de loin. Linné, pourtant se décida à donner à ces plantes, si peu connues, le nom d’Epidendrum, ce qui signifie « sur les arbres ». Quanta une désignation plus spéciale de celles qui puisent leur substance dans le sol, et que l’on nomme en bloc Orchidées terrestres, elle se fit au fur et à mesure de leurs découvertes.

Dans le système de Linné, les Orchidées appartiennent à la vingtième classe, Gynandrie, ou plantes à étamines soudées avec le pistil, et à la première section de cette classe, la Monandrie ou fleurs à une seule étamine. La méthode naturelle de Jussieu les range parmi les Monocotylédones, plantes qui comme le lys n’ont qu’un seul lobe ou cotylédon, et à la quatrième classe, Epistaminie, mot qui a à peu près le même sens que Gynandrie. L’espace immense que les Orchidées occupent sur notre planète, a nécessité leur partage en groupes ou tribus, nom sous lequel on désigne les divisions primaires établies dans une famille de plantes. Elles sont au nombre de cinq : les Epidendrées, les Vandées, les Néottiées, les Ophrydées et les Cypripédiées. Les principales différences entre elles portent sur le nombre des étamines fertiles, sur la consistance du pollen et sur la structure des anthères. Cette classification est celle adoptée par Bentham, un célèbre botaniste anglais, mort il y a quelques années, lequel d’ailleurs n’a fait que modifier la classification de Lindley, le plus illustre des orchidologues de notre siècle.

Pour l’ensemble de la famille des Orchidées, Bentham admettait, en 1883, 334 genres comprenant 5 000 espèces ; les genres et les espèces sont répartis comme suit entre les tribus :


I. Epidendrées 88 genres, environ 2 000 espèces
II. Vandées 129 — — 1400 —
III. Néottiées 81 — — 770 —
IV. Oplirydées 32 — — 760 —
V. Cypripédiées 4 — — 60 —

La fleur de l’Orchidée seule, à travers mille caprices de formes, de disposition et de coloration, conserve invariablement les caractères qui rattachent l’espèce au genre et le genre à la famille. Son étude n’est ni simple ni facile, même aujourd’hui que les travaux de Lindley, continués par M. Reichenbach fils, y ont porté la lumière. Toutefois, on retrouve dans la fleur de toutes les Orchidées, les mêmes organes que dans celles des autres plantes ; mais quelques-uns de ces organes sont profondément modifiés.

Le calice de l’Orchidée est formé de trois sépales. La corolle comprend les deux pétales et le labelle. Il y a une seule étamine fertile dont le filet est confondu dans la partie postérieure du gynostème, au sommet duquel l’anthère apparaît, et les grains de pollen sont soudés entre eux pour former les masses polliniques. Le pistil comprend un ovaire situé sous la fleur ; le style forme la partie antérieure du gynostème, vers le haut duquel on voit le stigmate. Les fleurs sont presque toujours hermaphrodites et irrégulières, parfois solitaires, mais le plus souvent groupées en épi, en grappe ou panicule. Quant aux feuilles, elles sont simples, indivises, à nervures parallèles et à base presque toujours engainantes ; parfois ramassées à la base de la tige, parfois même uniques au sommet de celle-ci, elles sont souvent alternes et souvent aussi disposées en deux rangées opposées le long de la tige ou des rameaux. Le fruit est une capsule courte et sèche, sauf de très rares exceptions ; dans les Vanilles elle est charnue. Le fruit s’ouvre généralement en six pièces, alternativement plus larges et plus étroites, qui se séparent parfois depuis le haut jusqu’à la base, par où elles se trouvent alors attachées, mais qui le plus souvent restent unies par le sommet.

Les graines, très nombreuses, sont extrêmement fines et d’une organisation des plus simples, car leur enveloppe ne contient qu’un petit embryon homogène, sans aucune trace d’albumen.

Nous en aurons fini avec cette sommaire description des Orchidées, en disant que ce sont des plantes vivaces, herbacées, tantôt terrestres, tantôt aériennes. Celles des pays froids ou tempérés sont terrestres, et leur partie souterraine seule est vivace ; elles ont un rhizome court émettant de grosses racines fasciculées, et souvent elles forment chaque année un tubercule qui reproduit la tige l’année suivante. Celles des pays chauds sont le plus souvent épiphytes, et dotées de nombreuses racines aériennes, à l’aide desquelles elles se fixent sur le tronc ou les branches des arbres ; dans ce cas, elles ont un rhizome très allonge et rameux, duquel partent des tiges dont les entre-nœuds inférieurs se rendent fréquemment en pseudo-bulbes de forme variée ; parfois aussi, comme dans les Vanilles, ces tiges s’allongent beaucoup et deviennent grimpantes [4].

En 1787, l’une de ces plantes, alors très rares, fleurit, ô merveille, à Kiev ; puis un an après, dans la même localité, l’Épidendrum fragrans de Swartz, remplit du parfum de ses fleurs la serre où, sous les yeux de ses heureux possesseurs, elle s’épanouissait. Dès ce moment, l’importation des Orchidées devint aussi active que possible, ce fut entre les botanistes à qui aurait la palme des plus belles découvertes. Lindley put décrire, de 1830 à 1840, 395 espèces. On en possède aujourd’hui environ 6 000.

Malheureusement, et pendant de trop longues années, les résultats ne répondirent pas aux sacrifices de toutes sortes que les amateurs s’imposaient. Ils s’apercevaient avec un vif chagrin que la difficulté n’était pas d’importer dans leurs serres des plantes rares de tous les points du globe, mais de les y acclimater. On voyait ces étrangères prendre goût, il est vrai, à leurs nouvelles résidences, des palais de cristal soigneusement entretenus, s’y développer tout d’abord d’une façon merveilleuse, mais pour s’étioler par la suite et mourir. La faute en était à un excès de précaution : on les asphyxiait en les privant d’un élément vital, l’air ; on les torréfiait en les surchauffant.

L’auteur de ces forfaits était la Société royale d’horticulture de Londres, qui, ayant la réputation d’être fort experte en la matière, recommandait une haute température, un ombrage sévère, et une humidité excessive. Il en résultait que les pauvres Orchidées succombaient par le fait d’une atmosphère qui n’était jamais renouvelée, des suites d’une chaleur excessive ; par manque d’une clarté dont elles vivaient sous d’autres climats, et par insuffisance, enfin, d’un air pur aussi indispensable aux végétaux qu’à nous-mêmes. Si grande fut leur mortalité, que Hooker appela l’Angleterre le tombeau des Orchidées.

En 1838, changement de système et aussitôt progrès sensible. La température à laquelle les Orchidées épiphytes sont soumises, loin d’être aussi suffocante et humide qu’une jungle des bords du Gange, est douce, presque fraîche, agréable comme celle que les poitrinaires vont chercher à Madère. Un jardinier anglais du nom de Beaton, un homme simple et laborieux, doué d’heureuses initiatives, découvrit un jour ce fait capital, que les Orchidées ont besoin comme nos plantes d’Europe de quelque repos. Jusque-là personne n’y avait songé ; leur croissance et leur floraison avaient été poussées à outrance ; Beaton découvrit le premier que le surmenage chez les plantes exotiques est essentiellement nuisible. Comment une idée si simple n’avait-elle pas germé plus tôt sous les gros bonnets de la Société royale d’horticulture de Londres ? Par la raison bien simple qu’ils ne pratiquaient pas.

Bientôt il devint aisé de comprendre la vigoureuse résistance des Orchidées à la sécheresse et à la rigueur de certaines températures, dès que l’on sut que cette famille était une des plus nombreuses du règne végétal, et, en effet, l’Orchidée croît partout. On la trouve aussi bien dans les terres chaudes, terres qui commencent au niveau de la mer, que dans les terres tempérées et les terres froides, les premières atteignant de 2 000 à 6 000 pieds d’altitude, les secondes dépassant ce dernier chiffre. Alexandre de Humboldt, qu’il n’est jamais inutile de consulter dès qu’il s’agit d’histoire naturelle, assure que ce serait dans la zone tempérée, et même dans la partie la moins chaude, entre 4 800 et 6 600 pieds au-dessus du niveau de la mer, que se trouvent le plus grand nombre et les plus belles espèces. Comme à ces altitudes la température ne dépasse que rarement 28° centigrades, et ne descend jamais au-dessous de 12°, on dut en conclure qu’il n’était pas indispensable de leur donner dans nos serres une chaleur excessive, c’est-à-dire celle des terres chaudes ; pour les plantes qui croissent naturellement entre 5 000 et 7 000 pieds de hauteur, un jardin d’hiver à température peu élevée ou même froide suffisait.

Nos voisins d’outre-mer, gens naturellement pratiques, aiment mieux cultiver les Orchidées provenant d’altitudes peu élevées, et leurs serres à raisin sont par eux doublement utilisées : on ne saurait les en blâmer. Un grand nombre d’amateurs en Belgique et en Hollande font de même. Les uns et les autres cultivent des espèces dont la fraîcheur et l’éclat ne le cèdent en rien à celles qui exigent une terre torride. Pourquoi ne ferions-nous pas quelque chose d’équivalent on France ? Tout le monde ne peut avoir des serres aussi splendides que celles que MM. de Rothschild possèdent à Ferrières ; mais à tout il est des degrés. Dans un ordre plus modeste, il y a, pour ceux qui ont des loisirs, l’amour des plantes rares, un exemple bon à suivre. Craint-on que ce soit un passe-temps trop onéreux ? Il nous serait facile de dissiper cette crainte, en démontrant qu’il en coûte beaucoup plus d’entretenir une écurie de courses dont le résultat le plus net est un nombre considérable de nobles bêtes sacrifiées, de jockeys écrasés et de clavicules brisées.

Ce qui ajoutera au plaisir d’être l’heureux propriétaire d’une serre à Orchidées, c’est le charme ou, pour mieux dire, la passion que l’on apportera à les étudier aussi bien chez soi que, grâce à des relations de voyage, dans les régions les plus chaudes et les plus humides des tropiques et jusqu’à quatorze ou quinze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, non loin des neiges éternelles des Andes. Oui, à ces altitudes s’épanouissent des fleurs d’Orchidées sur des tiges épaisses, bien nourries, et souvent dépouillées de leurs feuilles, comme si elles se trouvaient en pleine saison sèche. Par quelle grâce du ciel y trouvent-elles les sucs nécessaires à leur existence ? Nul ne le sait.

Bien plus mystérieuse, nous l’avons indiqué, est la vie des Orchidées aériennes, qui toujours capricieuses, fantasques, fleurissent sur les cimes d’arbres gigantesques, cimes tellement élevées qu’il faut parfois, pour avoir la plante désirée, abattre à coups de hache le géant qui la porte. Comme pour mieux prouver qu’elles vivent en dehors des lois qui régissent généralement les végétaux, en voici d’autres, dites terrestres, s’épanouissant sur une sorte de pouzzolane, qui n’est autre chose que le tronc pourri d’un arbre décomposé par les ans, par une vieillesse plusieurs fois centenaire.

Il en est d’autres que l’on trouve au milieu de plaines arides, exposées à un soleil ardent, partout où il semble que ses rayons et la pâle lumière des astres nocturnes suffisent pour les faire naître, vivre, et se couvrir d’une floraison aussi belle qu’originale.

On s’est demandé si c’est l’atmosphère des forêts vierges qui nourrit les Orchidées aériennes. M. Duchartre s’est livré, dans les serres du Muséum, à d’intéressantes expériences ayant pour objet de vérifier si ces plantes simplement suspendues par un fil dans un air chargé de vapeur prendraient de l’accroissement. Il a constaté que toutes, au contraire, avaient perdu quelque chose de leur poids après un séjour plus ou moins prolongé sous une cloche de verre reposant sur une soucoupe pleine d’eau. Privées d’air, elles ne pouvaient que mourir. Est-ce que le nombre de leurs racines aériennes ne prouve pas d’une façon très claire que c’est du contact de celles-ci avec l’air que leur vient la nourriture ? De cette expérience, il résulte aussi cette leçon, que si nous voulons élever une plante exotique, nous devons lui procurer, par des moyens bien raisonnes, l’équivalent de ce qu’elle trouve sous son ciel : air, lumière, chaleur, humidité, repos, en un mot, tout ce que la nature élabore pour faire vivre ce qu’elle crée et anime.

Autre chose bien étrange, à première vue ; on dirait que cette nature, elle si parfaite et qui prévoit tout, s’est plu à rendre impossible la reproduction des Orchidées. Il est avéré qu’elles resteraient stériles, si, comme Ta fait observer Darwin dans son beau travail sur leur fécondation, des insectes ne leur servaient d’intermédiaires, ou si le battement d’aile d’un oiseau, ou un vent violent ne brisait l’opercule qui couvre leur pollen. Celui-ci mis à nu tombe sur le stigmate ou la partie supérieure du pistil qui le fixe, grâce à une matière gommeuse qu’il sécrète.

Il y a mieux : il existe une Orchidée sensitive, c’est la Masdevallia muscosa, importée de la Nouvelle-Grenade vers 1875, décrite par Reichenbach et commentée par Darwin.

Le labelle de cette fleur est pourvu d’une crête, dans laquelle réside le siège de sa sensibilité : le moindre contact suffit pour l’agiter, et lorsque ce contact est prolongé, le labelle s’élève vivement et se projette contre le gynostème ou la colonne. Si donc un insecte vient à se poser sur la fleur et à toucher la crête du labelle, il est aussitôt jeté et enfermé dans la prison formée par le labelle appliqué contre la fleur. Il ne peut s’échapper que par une étroite ouverture située près de l’anthère, et il emporte avec lui les masses polliniques, qu’il ira déposer sur une autre fleur.

Il est à noter encore que les ovaires et la trompe florale sont recouverts de cils abondans, qui servent évidemment à empêcher les insectes rampans de pénétrer dans la fleur.

Dès qu’une fleur d’Orchidée a été fécondée, elle se ferme peu à peu ; ses belles couleurs se ternissent, son parfum s’évapore, les pétales et les labelles se fanent. L’ovaire, lui, grossit d’une façon étonnante. Le maximum de son développement est atteint dans le tiers du temps qui lui est nécessaire pour arriver à complète maturité. Comme il est certain qu’avec les Orchidées nulle règle n’existe, on ne sera pas surpris d’apprendre que les Cypripedium, cette tribu connue sous le nom vulgaire de Sabot de Vénus, font exception. La fleur ne se flétrit pas tout de suite, ainsi que cela a lieu chez les autres fleurs d’Orchidées. Au lieu de se fermer lentement, elle reste longtemps épanouie. Un savant orchidophile, M. Bleu, a fécondé lui-même des fleurs de Cypripedium ouvertes depuis un mois, et il a pu les conserver dans toute leur fraîcheur trois semaines encore. La fécondation artificielle, c’est-à-dire celle qui se fait dans les serres par les mains mêmes du naturaliste amateur, offre à celui-ci des sujets d’observation les plus intéressans, sans parler du vif plaisir que lui cause la réussite d’une hybridation savante. Il faut bien se dire tout d’abord que la fécondation artificielle ne doit se faire que sur des sujets vigoureux. Que de surprises alors vous attendent ! Lorsqu’on la pratique sur une fleur de Lœlia, Cattleya, Ansellia, ou quelques autres genres de cette famille, seule, la fleur opérée se refermera ; toutes celles qui sont portées sur la même hampe ne subiront aucune altération ; elles continueront à jouir de la joie d’exister comme par le passé, et leur imperturbable épanouissement produira un singulier contraste avec l’aspect attristé de la fleur fécondée. Mais si l’opération s’est faite sur une fleur de Phalœnopsis schilleriana, comme elle s’est faite sur celles que j’ai citées, cette fleur se refermera dès le lendemain, et, pour comble de singularité, deux jours après, toutes les-autres fleurs, quel qu’en soit le nombre, se flétriront à leur tour.

« Qu’un groupe naturel de plantes, nous dit M. E. de Puydt, le savant président de la Société des sciences, des arts et des lettres du Hainaut, produise des variétés, ou, par métamorphose d’organes, des fleurs doubles, c’est là un fait qui n’étonnera personne ; que des espèces et même des genres se croisent entre eux et donnent des hybrides, c’est à la botanique de voir si ces espèces et ces genres ne sont pas purement artificiels ; mais les singularités des Orchidées ne s’arrêtent pas là. En veut-on un exemple ? Une espèce de Bornéo, la Vanda Lowi, montre invariablement sur la même grappe deux sortes de fleurs, notablement différentes de taille, de forme et de couleur. Les deux fleurs de la base sont les plus grandes ; leur couleur est jaune orangé, avec quelques taches de rouge brun. A quelques centimètres plus haut, — la hampe peut s’élever jusqu’à trois ou quatre mètres, — commence une autre série de fleurs jaunes, fortement barrées et maculées de pourpre. Les unes et les autres ne se mêlent jamais. » Cette confusion de types, impossible à expliquer, se présente chez d’autres espèces, et il est aisé de s’imaginer quelle émotion elle cause lorsqu’elle se produit en Europe, dans la serre d’un amateur.

Nous avons déjà dit que Linné, en 1774, s’occupa des Orchidées ; Jussieu et ses émules l’imitèrent. Mais les premiers voyageurs dont les découvertes ont fourni une riche moisson et des renseignemens précis sur la flore et la température des régions tropicales, sont les explorateurs Alexandre de Humboldt et Aimé Bonpland. Leurs découvertes, de 1799 à 1802 furent publiées par Kunth dans un livre très documenté. Toutefois, les plantes qui y sont décrites, lesquelles appartiennent surtout à la Colombie, renferment peu d’Orchidées. Par la suite et jusqu’à l’époque actuelle, il est permis d’avancer que c’est à M. J. Linden, de Luxembourg, que l’on doit l’histoire presque complète des végétaux exotiques dont nous nous occupons en ce moment. Il y voua toute sa jeunesse, ou, pour être plus exact, sa vie entière, et, à ce titre, en consacrant quelques lignes à ses voyages, nous ne ferons que lui rendre un hommage bien mérité.

Le 2 octobre 1835, MM. J. Linden, N. Funck et Aug. Griesbrecht, tous les trois élèves aux Facultés de (sciences et de médecine à l’Université de Bruxelles, reçurent de leur gouvernement la mission de parcourir à divers titres l’Amérique du Sud : M. J. Linden en qualité de botaniste ; M. Funck, comme dessinateur, et M. Aug. Griesbrecht, en zoologiste. Après dix-huit mois de recherches dans les provinces de Rio, de l’Espiritu Santo, de Minas Geraes et de San Pablo, la mission rentra en Belgique avec de riches collections botaniques et zoologiques. En 1837, nouveau voyage aux Antilles et au Mexique : exploration de la partie occidentale de Cuba, du versant oriental de la Cordillère mexicaine, du plateau d’Anahuac, et du célèbre pic d’Orizaba. Du Mexique, alors en pleine guerre civile, M. J. Linden passe aux Etats-Unis par Campêche et la Havane, pendant que ses deux compagnons reviennent directement en Belgique. De retour en Europe, en 1841, encore convalescent d’une attaque de fièvre jaune, l’infatigable orchidophile met sous les yeux enchantés de M. de Humboldt toutes ses richesses végétales et principalement celles de la Colombie et du Venezuela, qui lui avaient été signalées par l’illustre savant. Quelques semaines de repos seulement, et J. Linden repart pour explorer les lianes de la Cordillère du littoral vénézuélien ; on le trouve franchissant le col dangereux de Mucuchies situé à 4 012 mètres au-dessus du niveau de la mer, il consacre plusieurs mois à l’exploration des provinces de Mérida et de Trujillo ; puis, passant dans la Nouvelle-Grenade, il arrive à Bogota en octobre 1842. De là, nouvelles excursions qu’il serait trop long de relater. Après avoir échappé aux Indiens anthropophages de la Goajira, il s’embarque à Rio-Hacha, petit port de la mer Caraïbe, pour la Jamaïque, dont il visite les Montagnes Bleues. Ce n’est qu’en février 1845 qu’il remet les pieds en Europe. « De ces lointaines et longues pérégrinations, ainsi que l’écrivait le savant directeur de l’Ecole d’horticulture de Gand, M. Emile Rodigas, la botanique et l’horticulture ont retiré d’immenses bénéfices. Des milliers d’espèces nouvelles appartenant à tous les genres du règne végétal, voilà ce que la science doit aux infatigables et persévérans labeurs de M. J. Linden. »

Le nombre d’espèces ou genres nouveaux d’Orchidées dont la découverte lui est due, soit personnellement, soit par des collectionneurs envoyés par lui dans diverses régions du globe, peut être évaluée à douze cents. Impossible de citer ici tous les noms des voyageurs naturalistes qui ont fait monter ce chiffre de douze cents à six mille. Comment s’y sont-ils pris ? En allant chercher les Orchidées dans leur pays natal ; en première ligne dans l’Amérique centrale, au Brésil, aux Indes Orientales, à Bornéo, aux Indes néerlandaises et aux îles Philippines ; puis à Formose, en Australie, Madagascar et la Nouvelle-Guinée. A l’heure actuelle, c’est M. Baron, un révérend, qui fournit à la science les plus beaux spécimens orchidiques de Madagascar ; la guerre que nous allons faire aux Malgaches suspendra forcément ses explorations ; à M. Baron il faut joindre, en Amérique, M. Edouard Rand de Pera, et M. Barbosa Rodriguez, l’éminent directeur du Jardin botanique de Rio-Janeiro, dont l’ouvrage, la Flore brésilienne, consacré aux Orchidées, est actuellement en publication.

Au nombre des régions explorées, nous avons omis de citer une pointe de terre privilégiée entre toutes par la nature, celle du cap de Bonne-Espérance. Les Orchidées terrestres y sont nombreuses et magnifiques, dit un voyageur, M. Plant. « Dans mon opinion, ajoute-t-il, il y en a beaucoup qui sont à peine inférieures aux plus brillantes Épiphytes. Imaginez une plante ayant le caractère général d’un Ophrys, produisant un épi de fleurs aussi grandes et aussi serrées que celles d’un Saccolabium guttatum, long souvent de deux pieds, à fleur d’un saumon vif mêlé de jaune non moins éclatant. Une autre avec un feuillage plissé portant une tête serrée d’une vingtaine de fleurs jaune vif, avec un labelle cucullé marqué d’une large tache carminée, à la manière d’un Dendrobium. Puis c’est une autre avec des feuilles charnues et un épi droit, long de deux pieds, portant de quinze à trente grandes fleurs jaunes, à labelle ligné et tacheté d’un pourpre pâle ayant l’aspect de quelque robuste Epidendrum. » Et à côté de ces merveilles, dans cette Afrique appelée stérile, on trouve encore les Aloës, les Ficoïdes, les Crassules, les Stapeliées, des bruyères aux mille nuances, et toute une ravissante famille d’Iridiées : glaïeuls, ixias, sparaxis, etc.

Pour un grand nombre d’Orchidées, la récolte est facile, car elles abondent dans certaines régions et une courte traversée en mer ne peut leur être nuisible ; mais il en est qui sont loin dans l’intérieur des terres, hors des routes fréquentées, dans des forêts inextricables ou dans des déserts n’offrant aucune ressource pour celui qui s’y aventure. Les plus difficiles à atteindre sont celles qui habitent les hautes zones, et où l’on n’arrive qu’à travers mille dangers sous un ciel dont la rigueur est intolérable. La population manque sur les hauteurs, les moyens de transport y sont donc impossibles. Il faut avoir tout avec soi, guides, porteurs, mules, chevaux, vivres, armes, caisses d’emballage. Heureux quand, la récolte faite, hommes, mules et plantes ne roulent pas au fond d’un précipice !

Dans les Indes néerlandaises, à Bornéo, plus particulièrement, si riche en Anœctochilus, ces ravissantes petites plantes à feuillage orné de dessins argentés ou dorés sur fond de velours, le collectionneur doit les chercher tantôt à 1 400 mètres de hauteur, tantôt au niveau de la mer. Les parties du sol de cette île qui ne bénéficient pas des chaleurs desséchantes de l’été, sont perpétuellement à l’état de marécage et par conséquent malsaines. Cette circonstance cause des déceptions cruelles à ceux qui débutent dans la recherche des Orchidées. Les voyageurs inexpérimentés croient toujours pouvoir faire de riches découvertes dans les profondeurs des forêts vierges, mais après des excursions de plusieurs jours accomplies dans les conditions les plus pénibles, car il faut toujours avoir la hachette à la main, ils sont obligés de revenir à leur point de départ sans avoir rien trouvé.

Ce qu’il y a d’odieux, c’est la transformation de ces régions boisées en îles flottantes ; il n’est pas rare d’y rencontrer des espaces de plusieurs milliers de mètres carrés dont le sol est mouvant et vaseux. Les Dayaks de Bornéo mettent à profit ces marais pour y capturer des sangliers et des cerfs ; dans ce dessein, ils se réunissent, et formant un cercle de rabatteurs, ils acculent ; ainsi leur proie dans les parties boueuses où elle est facilement tuée à coups de lance.

Pour franchir ces espaces dangereux, les indigènes coupent d’ordinaire des branches d’arbre ou des arbres entiers en nombre suffisant pour former une sorte de pont que l’on passe, soit à pied, soit en l’air, suspendu à la force du poignet, — si la nature vous l’a donné solide. Pour comble de souffrances, ces forêts sont remplies de moustiques et de sangsues. Il est indispensable, pour échapper à leurs atteintes, de faire construire des cabanes de branchages, élevées sur pilotis à plus de deux mètres au-dessus du sol ; les indigènes entretiennent au-dessous de ces huttes un feu produisant une fumée épaisse, afin d’écarter les serpens, les cancrelats et les cousins. Ce n’est qu’alors que les chasseurs d’animaux ou de plantes s’enveloppent pour la nuit d’une moustiquaire faite d’étoffe légère. Ils se considèrent très heureux, si, au réveil, leur sang n’a pas alimenté un monde de suceurs.

Voici un autre genre de danger qui menace les collectionneurs dans ces parages. « A l’époque de la floraison du Cœlogyne asperata, nommé aussi souvent Cœlogyne Lowi, je m’étais rendu, écrit un voyageur, sur les bords de la rivière Amboan, où cette Orchidée croît en abondance. Je fis halte, vers le sàir, devant une maison indigène, où je me proposais de passer la nuit, et j’ordonnai à mes hommes de veiller sur les armes et de faire les préparatifs du souper. Les Dayaks étaient occupés a ce moment à trier le riz pour les semailles ; hommes, femmes, enfans, étaient réunis dans le kampong et travaillaient avec ardeur, car les graines devaient être semées le lendemain. Ils m’accueillirent bien, néanmoins, et je m’installai pour prendre le repos dont j’avais grand besoin. Vers dix heures du soir, un vacarme affreux me réveilla ; il semblait qu’une foule fût assemblée devant la maison et s’efforçât de faire le plus de bruit possible ; au bout d’un instant je vis apparaître une dizaine de vieilles femmes qui frappaient sur d’énormes gongs en forme de casseroles ; elles étaient suivies de quinze ou vingt jeunes filles, portant dans leurs mains de gros bouquets de Cœlogyne asperata et ayant dans les cheveux des guirlandes de ces fleurs. Cette singulière procession entra dans l’habitation sans cesser un instant son assourdissant tapage ; on plaça devant les femmes des caisses remplies de riz, et les jeunes filles y déposèrent à gauche et à droite les grappes fleuries qui ornaient leur tôle. Deux fillettes de cinq à six ans s’avancèrent alors, et ramassèrent ces Heurs, puis elles les répandirent, celles de gauche dans les caisses qui contenaient les graines, celles de droite devant ces caisses.

« La musique se tut ; la cérémonie paraissait terminée. Je pus alors me renseigner auprès des Dayaks sur cette pompe qui m’intriguait fort, et voici ce que j’appris. Dans ces populations naïves, qui font toujours volontiers des dieux des objets naturels qui leur sont utiles, les semailles, comme la moisson, sont une des grandes fêtes de l’année, car la subsistance de la famille en dépend. Or, la joie était d’autant plus grande ce jour-là que les Cœlogyne asperata avaient produit des fleurs en abondance, ce qui, selon la croyance des Dayaks, est le présage d’une bonne récolte.

« Cependant les femmes avaient laissé là leur moisson ; le parfum qui s’en exhalait était si puissant, que je fus obligé de quitter la maison et d’aller passer la nuit dans ma chaloupe.

« Quelques jours plus tard, en revenant de mon expédition, je repassai dans cet endroit vers le soir, et je m’arrêtai devant le même kampong pour y diner. J’avais fait une récolte fructueuse, et ma chaloupe était chargée d’Orchidées, notamment du Cœlogyne asperata ; dès que les habitans aperçurent ces plantes, leur attitude vis-à-vis de moi se modifia brusquement. Les femmes et les jeunes filles surtout donnèrent les signes de la plus vive agitation ; beaucoup d’entre elles se mirent à pleurer et à crier ; d’autres manifestaient une violente fureur, et je ne sais ce qui serait advenu si je ne m’étais pas hâté de partir, en distribuant autour de moi des pièces de monnaie et une bonne provision de tabac. Je regagnai mon bateau et m’éloignai sans retard, heureux de sauvera peu de frais mes plantes et peut-être même ma vie ; les Dayaks, qui paraissent avoir un culte spécial pour ce Cœlogyne, et qui considèrent leur existence comme liée à la sienne, ne m’auraient pas laissé emporter ma cargaison la première surprise passée, et peut-être m’auraient-ils fait payer chèrement mon sacrilège. »

Il ne faut pas croire que tout soit terminé pour le vaillant explorateur qui voit son canot chargé d’une ample moisson. D’autres obligations commencent pour lui, obligations des plus sérieuses, car un oubli, une précaution négligée, peut changer son trésor en un monceau hideux de bulbes ou de racines pourries. Il lui faut tout d’abord faire sécher ses plantes dans un endroit ombreux et bien aéré ; à cet effet, il les étendra sur des claies ou il les suspendra de façon à ne les emballer que lorsqu’elles seront dépourvues de toute humidité extérieure. Alors, il lui faudra numéroter les espèces, indiquer si elles furent recueillies sur des roches, des branches d’arbres ou sur le sol ; le lieu et à quelle date il les trouva ; la moyenne de la température de ce lieu, et enfin, si le climat où elles végétaient était humide ou sec, froid ou chaud. Ceci fait, il lui faudra faire un choix de caisses légères qu’il percera de quelques trous sur toutes les surfaces, mais, en ayant soin de fixer sur ces trous, des clous en croix afin d’éviter l’invasion des rats. Au fond des caisses, il lui faudra mettre une couche de copeaux lins et secs, puis un lit de plantes séparées elles-mêmes par des copeaux, un autre lit de copeaux, un autre lit de plantes et ainsi de suite. De tous ces soins minutieux dépend le succès de son expédition. Le but sera complètement atteint, si les Orchidées arrivent en automne en Europe. Les débarque-t-on en hiver, elles ont alors à craindre la gelée et les dangers qui menacent tous les exotiques des pays chauds, hommes et plantes, quand se prolonge la saison froide.

Comprend-on, maintenant, pourquoi les Orchidées valent souvent et sans hyperbole leur poids en or ? Il s’en vend tous les jours des Masdevallia qui ne pèsent presque rien, pas le quart de leur valeur en ce métal.

C’est à Londres que se tient le marché des plantes rares. Des botanistes, devenus des spéculateurs à outrance, car ils y exposent leur vie, expédient en Angleterre et de toutes les parties du monde de grandes quantités d’Orchidées qui sont vendues à la criée dès leur arrivée. Si nombreux sont les amateurs, que rapidement achetées, dispersées et classées dans un nombre infini de serres, elles conservent leur valeur. On redoute qu’une trop ardente chasse dans les forêts vierges n’aboutisse à une destruction totale. Ce n’est guère probable et leur réapparition, comme celle de la Daun Petola des îles de la Sonde, se produira de nouveau. Nombreuses sont les terres sur lesquelles rayonne un soleil ardent et où, en même temps, règne une humidité chaude et fécondante. Comme le fait très bien remarquer M. E. de Puydt, si l’on veut bien se rappeler que les Orchidées épiphytes habitent une zone de quinze cents lieues de large et de neuf mille lieues de tour, circonférence immense qui enserre l’équateur, et que, dans cette circonférence sont comprises des contrées qui n’ont pas encore été exploitées, on peut se convaincre que les recherches des botanistes de l’avenir ne demeureront pas stériles, et qu’il leur est réservé tout autant de jouissances qu’à ceux de la génération présente.


III

C’est en raison des grandes importations que M. A. de Candolle a pu dire, au dernier Congrès botanique tenu à Paris, que nous approchions d’une époque où l’on connaîtrait tous les genres de plantes. Cela ne suffit pas : il faut doubler le nombre de nos serres, et puisque tant d’Orchidées importées en Angleterre trouvent d’ardens acheteurs, c’est sans doute parce que ceux-ci n’y perdent guère, ou ne serait-ce pas plutôt parce qu’ils y gagnent de l’argent ? C’est à peu près certain en voyant les prix extravagans payés pour certaines espèces. Lors de la vente du Cypripedium Lawrenceanum Hyeanum, une variété unique qui tleurit pour la première fois dans les serres de M. Linden en 1885, 10 000 francs furent demandés et octroyés. Les divisions d’un Cypripedium insigne Sanderae ont rapporté plus de 15 000 francs. Un Vauda, appartenant à Mme Morgan de New-York, a atteint le prix de 9 500 francs. Un Cattleya Trianae var., qui figurait dans la fameuse collection de M. Lee, fut divisé en sept morceaux dont l’ensemble s’éleva, lors de la vente de 1887, à la somme de 18375 francs. Et ainsi de suite, dans beaucoup d’autres cas, avec cette particularité qu’un grand nombre de ces végétaux vendus si chèrement avaient été achetés à des prix très bas. En faisant un choix intelligent parmi les nombreuses espèces et variétés cultivées en Europe, on peut donc se trouver possesseur d’une belle collection de fleurs bizarres, aux coloris les plus délicats, exhalant les parfums les plus exquis de la flore tropicale, et pouvant, en un jour de détresse, offrir à son possesseur une ressource précieuse.

Ce qui fait hésiter bon nombre de personnes, même celles qui ont pour les plantes exotiques une véritable adoration, c’est la croyance qu’une serre d’Orchidées est d’un entretien coûteux, une fantaisie que, seules, les personnes très riches peuvent se donner. Ce serait le cas pour l’amateur qui voudrait posséder toutes les Orchidées, car, à cet ambitieux, il faudrait : 1° une serre humide pour y cultiver les espèces qui proviennent de l’Inde orientale et des pays brûlans de l’Asie ; 2° une serre tempérée pour les espèces américaines, mexicaines et celles originaires des zones tempérées et des autres pays chauds ; 3° un compartiment plus froid, à côté de la serre tempérée, pour recevoir, pendant la période des repos, les plantes qui proviennent d’altitudes très hautes, car plus ces plantes ont eu pour origine des régions climatologiques élevées, plus leur repos doit être prolongé. Il y a encore une catégorie d’Orchidées à feuillage orné et coloré appartenant pour la plupart à la tribu des Néottiées qui réclame aussi des soins particulièrement attentifs. Il faut à cette tribu, pour acquérir un beau développement, les parties les plus chaudes d’une serre, il faut en tenir même parfois sous cloche, pendant l’hiver, les sujets les plus beaux, tels que les Anœctochilus, les Goodyera, les Physurus, etc., et enfin, veiller surtout à ce que rien de malpropre ne les souille.

Les grands établissemens d’horticulture et d’introduction pour les plantes nouvelles possèdent les différens genres de serres et de bâtimens-annexes que nous venons d’indiquer. On les trouve à Paris, chez MM. Luddemann, Thibaut et A. Rivière ; à Clapton et à Chelsea, chez MM. H. Low et Veitz ; à Bruxelles, chez M. J. Linden, et chez bien d’autres amateurs et horticulteurs dont nous avons le regret de ne pouvoir citer les noms [5]. Revenons aux cultures modestes. Rien de mieux pour en faire ressortir l’utilité et le charme que la lecture de deux citations empruntées à deux orchidologues d’une compétence incontestée.

« Supposons, dit M. E. de Puydt, un amateur qui veuille entreprendre la culture des Orchidées avec des moyens très limités. Deux douzaines de ces plantes lui feront un fond de collection fort intéressant, sur lequel il s’exercera pendant un an sans risquer grand’chose. L’année suivante, plus sûr de lui-même, il s’en procurera aux mêmes conditions un pareil nombre, et ainsi encore la troisième année. Riche alors de soixante-douze espèces qui auront grandi et quelque peu multiplié, l’amateur dont nous parlons n’aura plus qu’à consacrer annuellement une petite somme, soit une centaine ou deux de francs, à des acquisitions de choix en moindre nombre, mais d’espèces plus rares, et, en peu d’années, il aura pris, parmi les orchidophiles, une place honorable.

« Certes, de pareilles dépenses n’excèdent pas le budget ordinaire d’un amateur modeste ; mais tandis que bien d’autres végétaux hautement prônés dont on emplit les serres, perdent presque toute valeur après un an ou deux, dans les Orchidées les valeurs croissent avec la plante. Après trois ou quatre ans de culture intelligente, une bonne Orchidée a doublé de prix ou donné des multiplications qui la représentent deux fois. Le plus avantageux est d’en faire une plante d’Exposition, un exemplaire modèle ; ce sont ceux-là dont les Anglais donnent des prix fous. En tous cas, si l’on sait se défendre des impatiences et de la passion des nouveautés, une culture bien conduite doit laisser, avec toutes les jouissances de l’amateur, une valeur égale, sinon supérieure à la mise de fonds…

« Il est bien vrai que la culture des Orchidées ne se pratique pas sans beaucoup d’attention et d’assiduité. Est-ce un si grand mal ? D’abord, il ne faut rien exagérer ; toute plante qu’on veut produire avec honneur en réclame à peu près autant. Mais ces soins mêmes que sont-ils, sinon la source d’où découlent les plaisirs du véritable botaniste ? Ne s’attache-t-il pas à ses plantes en raison directe des peines qu’elles lui coûtent ? Ne recherche-t-il pas les difficultés pour l’honneur de les vaincre, et les distractions du travail manuel pour se reposer des fatigues de l’esprit ? Ce travail, qui n’a rien de répugnant et n’excède point les forces d’une femme, convient surtout au sexe aimable, et c’est sous son patronage que nous mettons ces bijoux du règne végétal dont les fleurs peuvent orner si longtemps et si richement un salon ou un boudoir, composer de splendides bouquets et, mêlées à quelques feuilles d’Adiantes, des coiffures dont rien ne surpasse la grâce et l’originalité. »

Voici ce que dit M. Linden sur le même objet :

« L’une des dispositions les plus charmantes, les plus simples, et les moins coûteuses qui permettront aux personnes du monde d’avoir quelques Orchidées chez elles, ne fût-ce que pour faire un premier essai avant d’entreprendre l’installation d’une serre spéciale, c’est ce que j’appellerai la serre-fenêtre.

« Les Orchidées s’adaptent particulièrement à l’ornementation des appartemens. Elles ont pour cela des qualités tout à fait précieuses : leur taille généralement modeste, la propreté du compost, leur peu d’exigence, la durée de leurs fleurs ; elles n’ont qu’un seul défaut, c’est de réclamer une serre humide. Or, il est facile de leur procurer cette humidité en les cultivant dans les petites serres de la grandeur des fenêtres, et où on peut leur donner tous les soins voulus. Ces serres sont placées, par exemple, sur un pied à roulettes, permettant de les ranger devant la fenêtre, tout en conservant la possibilité d’ouvrir ou de fermer celle-ci à volonté ; ou mieux encore, on peut installer ces petites serres à la place des fenêtres, en saillie sur la façade de la maison, en dehors de l’appartement. On les chauffe soit au gaz, soit à l’huile, soit à l’esprit-de-vin.

« Rien n’est plus gracieux que ces petites installations peu coûteuses et faciles à réaliser. Rien n’est plus attrayant pour les jeunes filles que de donner aux Orchidées les quelques soins qu’elles demandent, de les voir grandir et produire leur floraison, dont la durée et l’éclat compensent amplement une peine légère. Un grand nombre d’espèces se prêtent à cette utilisation qui n’est connue, semble-t-il, ni en France ni en Belgique.

« Voici comment l’on procède : Les plantes doivent être posées en deux ou trois rangs sur une planchette ; d’autres peuvent être accrochées près du vitrage. Au-dessous de la tablette se trouve une boîte en zinc contenant de l’eau ; pour chauffer celle-ci, on peut entretenir au-dessous, soit un petit réchaud à gaz, dont la flamme sera maintenue très faiblement, soit une petite lampe à huile ou à esprit-de-vin. Tout ceci ne s’applique guère qu’à la culture pendant l’hiver, car, pendant les autres saisons, si l’amateur ne place dans sa serre que des espèces de serre froide ou tempérée-froide, le chauffage ne sera guère nécessaire. Un tuyau débouchant au dehors emportera les gaz de la combustion, qui ne doivent pas, en aucun cas, pénétrer dans la serre…

« Tous les soins nécessaires, une fois la petite serre installée, consisteront à arroser abondamment tous les deux ou trois jours, ou moins fréquemment, selon la saison, à ouvrir de temps en temps les ventilateurs, lorsque l’air sera à la température convenable, à baisser ou à lever un store, selon que le soleil donnera directement sur la serre ou disparaîtra. Enfin, il faudra rempoter quelques plantes tous les ans, au printemps, et laver les feuilles tous les trois ou quatre mois. »

Lorsque nous aurons ajouté qu’un châssis et sa pose, dans une fenêtre, ne reviennent pas à plus de cent cinquante francs, et qu’avec la moitié de cette somme, on peut avoir un choix d’Orchidées belles et robustes, peut-être se décidera-t-on à un essai peu onéreux, en somme, quel qu’en soit le résultat.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. Blume, Orchidae Archipelagi Indici. 1 vol. in-folio, 1858.
  2. Une Anœctochile.
  3. L’Unona odorantissima.
  4. Lucien Linden. Les Orchidées en Europe.
  5. La maison Rollison, de Tooting. Londres, en tête du savant catalogue qu’elle publie donne des indications précises sur le traitement à appliquer aux Orchidées, qu’elle répartit entre trois serres de températures graduées.
    La première, serre intermédiaire (serre tempérée), demande une chaleur de jour de 65 à 75 degrés Fahrenheit (18° à 24° C.) qui sera la nuit de 55 à 65 degrés (13° à 18° C.) à l’époque de la croissance. Pendant celle du repos, la température du jour ne devra pas dépasser 45 à 50 degrés (7°à 10° C.) et celle de nuit 40 à 45 degrés (4° à 7° C).
    La seconde serre ne sera pas tenue plus chaude que la serre froide ordinaire. (Greenhouse), avec température diurne de 55 à 65 degrés (13° à 18° C), qui pourra descendre la nuit entre 45 et 55 degrés (7° et 13° C.) pendant la croissance et durant le temps de repos jusqu’à 35 à 45 degrés (2° à 7° C), si les circonstances l’exigent.
    Tout le reste des Orchidées s’abritera dans la serre chaude qui pendant la végétation sera chauffée entre 80 et 90 degrés (27° et 32° C), durant le jour ou davantage, suivant les besoins, et entre 70 et 80 degrés (21° et 27° G.) la nuit. Au temps de repos, on réduira les températures de jour à 55 à 65 degrés (13° à 18° C), et celles de nuit jusqu’à 50 à 60 degrés (10° à 15° C.).