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Les Nouvelles pratiques parlementaires
Revue des Deux Mondes3e période, tome 37 (p. 213-224).
LES
NOUVELLES PRATIQUES
PARLEMENTAIRES

L’année qui vient de s’écouler ne laissera de bons souvenirs qu’à ceux qui pendant ces douze derniers mois ont fait de bonnes affaires, arrondi leur fortune ou couru d’agréables aventures ; les peuples ne la regretteront pas. On ne peut la ranger sans injustice parmi les années maudites ou terribles, mais on peut la mettre au nombre des années maussades et moroses. Les agriculteurs ont le droit de lui reprocher son printemps pluvieux, son été mouillé, qui ont compromis le sort des récoltes ; les pauvres n’ont que trop sujet de se plaindre des précoces rigueurs de son hiver moscovite, qui ajoute à leurs cruelles souffrances. En matière de politique, elle n’a pas été plus bénigne. La Russie n’en a pas encore fini avec ses termites ; d’odieux attentats, dont on se flattait vainement d’avoir conjuré le retour, ont prouvé que les mesures de sûreté publique ne sont pas toujours un remède efficace. Le socialisme allemand n’a point abdiqué, et Berlin jouira longtemps encore des bienfaits du petit état de siège. De lointaines mésaventures ont terni les triomphes du cabinet tory et porté de graves atteintes à sa plantureuse santé. Les pays qui n’ont rien à démêler avec les Zoulous et avec les Afghans ont vu presque tous se produire dans leur caisse d’inquiétans déficits. L’an 1879 n’a laissé d’aimables souvenirs ni à l’empereur Alexandre, ni à lord Beaconsfield, ni aux ministres des finances qui n’aiment pas à augmenter leurs dettes, ni aux contribuables qui n’aiment pas à les payer.

Les amis des institutions parlementaires, ceux qui les considèrent comme la plus précieuse des garanties pour tous les peuples soucieux de leur dignité et de leur bien-être, n’ont pas lieu non plus de se louer beaucoup de tout ce qui s’est passé en 1879. Est-ce la faute des circonstances ? est-ce la faute des hommes ? Ce qui est certain, c’est que le régime parlementaire n’a pas fait partout bonne figure l’an dernier. Les pays libres du continent ont été pour la plupart en proie à des crises ministérielles très laborieuses ; la machine frottait et criait, les mécaniciens étaient soucieux, ils craignaient un accident. Il est vrai que les crises ne déplaisent pas à tout le monde ; elles réjouissent les brouillons, elles remplissent d’aise tous les cesantes de Madrid, tous les habitués bavards et gesticulans de la Puerta del Sol ; une crise est pour eux la grande loterie aux espérances. Si l’on en croit certaines gens, le changement est la meilleure loi de ce monde, et un peuple qui se respecte ne doit pas souffrir que son gouvernement reste assez longtemps en place pour y prendre de mauvaises habitudes. C’est par cette raison que, dès les premiers mois de leur apprentissage à la vie politique, les Bulgares ont voulu se procurer, eux aussi, leur crise ministérielle ; ils ont tenu à prouver ainsi qu’ils étaient dignes d’être libres. L’enfant a fait ses premières dents ; Dieu le bénisse ! Malheureusement, les mutations trop fréquentes sont une grande cause de faiblesse pour une nation. N’étant plus assurée de son lendemain, elle doit renoncer à tout travail sérieux sur elle-même, à toute réforme de longue haleine ; elle ne mène plus qu’une vie précaire et, comme on l’a dit, « incapable de rien entreprendre, elle se voit obligée de consacrer toutes ses forces à l’humble et pénible labeur d’exister. » En Grèce comme en Espagne, en Italie comme ailleurs, les gouvernemens souffrent d’une sorte de consomption ou d’anémie, ils ont le sang pauvre, les pâles couleurs et des allures de valétudinaire. On répondra peut-être que les grandes monarchies militaires de l’Europe, ont aussi leurs malaises, leurs désordres, et que la pléthore n’est pas moins dangereuse que l’anémie. Cela est vrai ; mais le sort de l’espèce humaine serait bien misérable si elle ne pouvait se préserver de la congestion que par le marasme.

Les ennemis des institutions libres allèguent que le régime parlementaire est une invention anglaise et qu’il faut être Anglais pour en faire un bon usage. Cette thèse a été reprise tout récemment et ingénieusement développée, par le célèbre docteur Strousberg, qui se console de ses déceptions financières en raisonnant sur la politique [1], Aristote disait que la nature n’a créé qu’un animal politique, qui est l’homme ; M. Strousberg soutient, que le seul animal parlementaire qui existe dans toute l’Europe est l’Anglais. Par une grâce du ciel, nous dit-il, l’Anglais possède seul les qualités et les défauts qui font les bons parlemens, l’Anglais joint l’amour du progrès l’attachement aux traditions et la fierté personnelle au respect de l’autorité. Il porte dans la vie publique l’esprit des affaires ; il s’occupe des intérêts de l’état comme de ses propres intérêts, en tenant compte des circonstances et en préférant aux théories absolues les règles d’une pratique éclairée. Il a une certaine tolérance naturelle pour ses adversaires politiques ; il les combat vigoureusement, mais il ne les traite pas de scélérats, il ne cherche pas à les détruire et n’a aucune envie de les manger. Il se prête aux transactions, aux compromis ; il sait se contenter d’à-peu-près, de cotes mal taillées. N’étant pas artiste et ne se piquant pas d’être grand logicien, il ne se soucie point de donner à ses institutions la rigueur d’un théorème de géométrie ou la régularité savante d’une œuvre d’art ; il supporte les anomalies, il prend son parti des contradictions et le médiocre lui suffit ; il laisse à ses descendans le soin de l’améliorer. « Tâchez, mon enfant, écrivait une femme d’esprit, de vous accommoder un peu de ce qui n’est pas mauvais ; ne vous dégoûtez point de ce qui n’est que médiocre. » Cette femme d’esprit raisonnait ce jour-là comme un homme d’état anglais et comme M. Strousberg veut qu’on raisonne. L’Angleterre est, selon lui, le seul pays où il y a de vrais conservateurs, qui font la part du progrès, et de vrais libéraux, qui comptent avec le passé. Il part de là pour reprocher aux conservateurs prussiens de n’être que des réactionnaires obtus, tout farcis de préjugés, et aux progressistes allemands de raisonner en doctrinaires qui manquent de sens pratique et sont toujours prêts à sacrifier les colonies à leurs principes.il leur représente que les peuples qui ont le goût des abstractions, que les peuples logiciens, comme les peuples spirituels et les peuples artistes, ne sont pas faits pour le régime parlementaire, que l’esprit de système est ce qu’il y a de plus contraire à la bonne politique, qu’il faut se défier de la science, de la haute dialectique, et s’en tenir au good common sense, à ce gros bon sens que Voltaire définissait une raison grossière, une raison commencée, un état mitoyen entre la stupidité et l’esprit.

Jadis, à la chambre des communes, lord Palmerston, parcourant des yeux la phalange serrée et les respectables figures des représentans des comtés, laissa échapper ce propos irrévérencieux : « Voilà, ma foi, les forces brutes les plus belles qu’il y ait en Europe ! » Il ne faut pas trop médire des forces brutes ; grâce à leur discipline, elles sont souvent le nerf des parlemens et le salut des états, dont les grands raisonneurs et les hommes d’esprit ont été quelquefois le fléau. « L’Allemand, nous dit M. Strousberg, a d’ordinaire la tête plus grosse, plus forte et mieux formée que l’Anglais ; mais en revanche l’Anglais a la figure mieux faite et mieux taillée que l’Allemand. Beaucoup d’Allemands joignent à un vaste front de Jupiter un nez camus, beaucoup d’Anglais ont un crâne insignifiant et un visage bien découpé et vigoureusement accentué. » M. Strousberg paraît en conclure que les fronts de Jupiter et les nez camus sont une marque assurée d’inaptitude à la vie parlementaire, et que les meilleures assemblées politiques sont celles qui renferment beaucoup de crânes insignifians, pourvu toutefois que les nez soient beaux. C’est pousser peut-être trop loin l’amour des forces brutes.

Il n’est pas donné à tout le monde d’être Anglais, et il n’est donné à personne de changer la forme de son nez ; quand on l’a camus, il faut en prendre son parti, c’est un malheur irrémédiable. Mais ce n’est pas une raison pour nier que le système représentatif puisse être pratiqué avec succès ailleurs qu’en Angleterre. Nous ne croyons pas que les Anglais soient un peuple absolument privilégié. Plusieurs de leurs vertus politiques que le docteur Strousberg célèbre en si bons termes sont des habitudes acquises. A force de vivre sous le régime parlementaire, ils en ont apprécié les avantages et ils ont appris les règles du jeu. Certains peuples du continent ont quelque peine à les apprendre ; il faut espérer qu’un jour, le ciel aidant, ils les sauront. — « Voyez, nous dit M. Strousberg, deux boxeurs anglais. Avant d’en venir aux coups, ils se donnent la main, après quoi ils se battent loyalement, sans jamais enfreindre les usages reçus. Quand l’un d’eux s’est convaincu de la supériorité de son adversaire, il lui dit : J’en ai assez, — et il se soumet à son sort, sans garder rancune au vainqueur, bien qu’il se promette de prendre sa revanche une autre fois. Il en va de même dans la politique. Whigs ou tories, chaque parti en Angleterre attend patiemment que son heure ait sonné et se résigne sans trop se plaindre à la victoire momentanée de ses ennemis. Savoir reconnaître sa défaite : to know when you are beaten, est la première règle du régime parlementaire. »

Les toreros de Madrid ou de Séville observent toutes les règles du jeu aussi exactement que les boxeurs anglais. Ils n’auraient garde d’en vouloir au taureau qui les a blessés, et s’ils s’avisaient de lui porter un coup de traître, ils s’exposeraient à être conspués par l’assistance, qui prendrait aussitôt le parti du taureau ; on les traînerait sur la claie, on les mettrait en pièces. Mais les combats de taureaux sont beaucoup plus anciens en Espagne que les usages parlementaires. Aussi les politiciens de Madrid sont-ils moins beaux joueurs que les toreros ; ils ne craignent pas de gagner contre les règles, on les surprend quelquefois à tricher. On ne saurait trop déplorer l’exemple qu’ils ont donné dernièrement. Au lieu de répondre à une interpellation qui ressemblait à une mauvaise chicane, et à laquelle il avait le droit de ne pas répondre sur-le-champ, le président du conseil a pris son chapeau pour se rendre au sénat, où sa présence était nécessaire. Là-dessus, l’opposition tout entière a crié à l’insulte ; elle s’est plainte que la majesté des cortès fût violée en sa personne, et elle a quitté la salle des séances pour n’y plus rentrer. Cela s’appelle un retraimiento, et cela ne se voit jamais en Angleterre. Depuis lors tout demeure en suspens, le gouvernement est en l’air. M. Canovas est Andalous, M. Canovas a l’humeur vive, il en convient lui-même ; mais on ne peut le soupçonner d’avoir eu peur d’une interpellation, il est le plus admirable debater de son pays. S’il a pris son chapeau, il faut croire qu’il avait réellement affaire au sénat. L’a-t-il pris d’une façon maussade et désobligeante ? a-t-il paru narguer les mécontens ? s’est-il permis de hausser les épaules ? On peut discuter là-dessus. Ce qu’on ne peut contester, c’est qu’un retraimiento pour une raison d’étiquette est un mauvais procédé qui rend tout impossible. Les chefs de l’opposition voyaient avec chagrin revenir au pouvoir un homme de grand talent et de grand courage, qui possède le génie du gouvernement. Ils sentaient que leurs espérances étaient ajournées, qu’ils en avaient pour quatre ans au moins. Ils ont cherché une occasion de se mettre en grève, ils l’ont trouvée. Un quidam qui avait fait sa fortune par des moyens peu délicats, mais qui avait toujours sauvé les apparences, disait dans un moment d’expansion : « Le résultat de ma longue expérience est que pour réussir il faut mêler à la coquinerie une certaine dose d’honnêteté. » On peut dire aussi qu’une certaine dose de probité est nécessaire à la bonne politique et qu’on se trouve toujours mal de ne pas observer les règles du jeu. Qui peut répondre à M. Sagasta que lorsqu’il sera devenu président du conseil, quelqu’un ne l’obligera pas à son tour à prendre son chapeau ?

Le gouvernement despotique ne prospère que si le despote a du génie ; le régime parlementaire ne peut être pratiqué avec succès que si les chefs des partis ont un peu de bonne foi et beaucoup de bon sens. Un jour ils arriveront au pouvoir et se transformeront comme par miracle en hommes de gouvernement. C’est une métamorphose à laquelle ils devraient se préparer de loin. On a vu devenir ministres d’anciens humanitaires qui avaient souvent déclamé contre les armées permanentes ; à peine ont-ils pris possession de leurs portefeuilles, les écailles leur sont tombées des yeux, ils ont reconnu qu’un grand pays ne peut subsister sans armée. On a vu d’anciens garibaldiens devenir présidons du conseil et sacrifier du jour au lendemain leurs utopies pour servir loyalement la maison de Savoie. On a entendu des préfets de police, réputés pour être des radicaux fort avancés, déclarer, avec une verdeur de franchise qui leur faisait le plus grand honneur, qu’il leur importait peu que leurs agens eussent des opinions républicaines, qu’ils leur demandaient seulement d’être obéissans, habiles et dévoués ; cette déclaration plongeait dans la stupeur un conseil général qui s’attendait à toute autre chose : il n’est pas encore remis de son émotion. Quelques années auparavant, on avait entendu le plus brillant orateur de l’Espagne, M. Castelar, avouer qu’il avait mainte fois réclamé la suppression absolue de la peine de mort, mais que depuis qu’il était entré dans le gouvernement, tout moyen lui semblait bon pour rétablir la discipline dans l’armée. — « Accusez-moi d’inconséquence, s’écria-t-il, je ne me défendrai point. Ai-je le droit de préférer ma réputation au salut de mon pays ? Que la postérité me crie anathème, mais que personne ne puisse dire que la patrie a péri dans nos mains. » L’inconséquence n’est pas un crime, mais elle nuit à l’autorité, et un ministre ne peut en avoir trop.

Un publiciste anglais a remarqué que le chef de l’opposition, quand il arrive au pouvoir, se trouve dans la situation d’un spéculateur au moment des échéances. Il doit tenir ses promesses, et il est embarrassé. Après avoir parcouru les documens officiels, après avoir causé avec le sous-secrétaire permanent, qui connaît les points épineux et qui, « sans jamais manquer de respect, est inébranlable dans ses opinions, » il balance, il hésite, il se ravise. « Le spéculateur ne peut oublier ses billets, et l’ancienne opposition, quand elle est en place, ne peut oublier les phrases retentissantes qu’elle a lancées et que ses admirateurs vont répétant encore dans le pays comme des enfans terribles. Mais de même que le négociant dit alors à son créancier : — Ne pourriez-vous pas prendre un billet à quatre mois ? — le nouveau ministre dit au sous-secrétaire permanent : Ne pourriez-vous pas me suggérer un moyen terme ? Évidemment je ne suis pas lié par mes paroles, jamais on ne m’a accusé de sacrifier mon devoir au vain désir de paraître conséquent. Toutefois, néanmoins… — En fin de compte on imagine un terme moyen qui est tout simplement ce que commandent les faits nécessaires, les faits qui semblent avoir élu domicile pour la vie dans les bureaux du ministère, tant ils s’imposent avec ténacité. »

Le pouvoir a la propriété magique de convertir les hommes au bon sens, aucune folie n’y résiste ; mais tout irait bien mieux si l’on n’attendait pas pour se convertir d’avoir son portefeuille sous le bras. Les Anglais sont des gens avisés et, comme l’a observé M. Bagehot, ils savent prendre leurs précautions. — « Les membres du parlement britannique, dit-il, sont whigs ou radicaux ou tories, mais ils sont autre chose encore, ils sont Anglais, et le père Newman a souvent reproché aux Anglais qu’il est difficile de les soulever jusqu’au niveau du dogme. Il n’est pas rare d’entendre dire dans le parlement : « Sans m’asservir à cette doctrine que 3 + 2 font 5, et encore que l’honorable membre de Bradford ait appuyé cette doctrine d’argumens très sérieux, cependant je crois pouvoir, avec la permission du comité, prétendre à mon tour que 3 + 2 ne font pas 4, ce qui sera, je l’espère, une base suffisante pour les propositions fort graves que je vais prendre la liberté de lui soumettre. » — Oui, tout irait bien mieux si les grands logiciens se défiaient de leurs raisonnemens et les utopistes de leurs utopies, si les garibaldiens n’attendaient pas d’être ministres pour se convertir au bon sens et à la maison de Savoie, si les tribuns se gardaient de prendre des engagemens téméraires, s’ils tournaient dix fuis leur langue dans leur bouche avant de proposer l’abolition de l’échafaud ou la réforme de l’armée, s’ils daignaient considérer que le volontariat a son utilité, que les carrières libérales méritent d’être protégées et que la chimère de l’égalité mal entendue n’est pas un dogme auquel il convienne de sacrifier l’avenir d’une nation. Heureux les pays où l’on se contente quelquefois de soutenir que 3 + 2 ne font pas 4, et dans lesquels les chefs d’opposition se sentent responsables de leurs paroles, comme les gouvernemens sont responsables de leurs actes ! Les politiques à formules creuses font l’œuvre de Cadmus, et il en est de certaines paroles comme des dents du dragon. Cette graine féconde germe, et Cadmus épouvanté voit sortir de terre des idées en armes qui s’entretuent.

L’idéal du parlementarisme et du bon sens serait qu’il n’y eût dans un pays que deux partis, que ces deux partis se missent d’accord pour’ ne pas traiter plus d’une question à la fois, qu’ils s’accordassent aussi à reconnaître que le rôle d’un parlement est de tout contrôler, mais qu’il ne doit pas se piquer de gouverner. Il y a dans tout parti des audacieux, des gens pressés, qui aiment à marcher vite, et des hommes circonspects qui tiennent à savoir où ils mettent le pied ; s’ils étaient raisonnables, ils s’entendraient tous à marcher du même pas, car la transaction est le fond de la vie politique. S’ils écoutaient les conseils du bon sens, ils s’arrangeraient aussi pour ne pas aborder en même temps toutes les questions ; la sagesse des nations nous enseigne que qui trop embrasse mal étreint. Ils reconnaîtraient enfin d’un commun accord qu’il est inutile d’avoir un gouvernement quand on ne lui permet pas de gouverner. A chacun sa besogne, ceux qui votent les lois ne sont pas chargés de les faire exécuter ; il y a un proverbe qui dit qu’on ne peut sonner les cloches et aller à la procession.

L’Angleterre et la Belgique sont aujourd’hui les seuls pays parlementaires qui aient le bonheur de n’avoir que deux partis. Les radicaux belges avaient menacé le cabinet libéral de lui fausser compagnie, s’il s’obstinait à ne pas rappeler son ministre accrédité auprès du saint-siège ; les radicaux belges se sont ravisés, la scission ne se fera pas. Partout ailleurs la politique de transaction a été remplacée par la politique des tiraillemens. Les partis se divisent en plusieurs groupes, qui ont pris l’habitude de traiter entre eux de puissance à puissance ? chacun de ces groupes a son programme, son mot d’ordre, ses engagemens particuliers, ses chefs, ses caudillos, son avant-garde et sa queue, ses opportunistes et ses fous. Faire un cabinet dans de telles conditions devient un travail infiniment ardu, un vrai casse-tête chinois. Il n’y a plus de majorité, chaque caudillo se croit en droit de dire : « La majorité, c’est moi, et il y va du salut public que je sois ministre. » Le moyen de satisfaire tout le monde ? En peu de temps, la gauche italienne, qui possédait les quatre cinquièmes des voix dans le parlement, a usé et couché sur le carreau six cabinets composés d’hommes de son choix. A cette heure, MM. Cairoli et Depretis sont nantis, mais MM. Crispi et Nicotera ne le sont pas, et le ministère branle au manche. Quand un bien de la peine à fonctionner, et les esprits libres, qui goûtent peu les coteries et l’intransigeance, ne savent plus à quel saint se vouer ; ils cherchent leur place, ils ne la trouvent pas. Un ancien député, qui avait eu le chagrin de n’être pas réélu, nous disait un jour : « Il y a du bonheur dans mon malheur ; désormais je serai dispensé de la tâche ingrate d’avoir l’opinion de mon groupe. »

Le gros bon sens, the good common sense, nous enseigne qu’à chaque jour suffit sa peine, qu’un programme trop compliqué n’est le plus souvent qu’une lettre morte, que toute réforme sérieuse est une œuvre de longue haleine et que prétendre tout réformer à la fois, c’est se condamner au bousillage. Les réformateurs à outrance, qui abondent dans certaines assemblées, ne pensent pas avoir jamais assez de besogne ; ils s’attaquent du même coup à l’enseignement public, à l’impôt, à la magistrature, à l’armée. Dieu a mis six jours à faire le monde, il leur suffit de vingt-quatre heures pour le rebâtir par le pied. Leur impatience fiévreuse est toujours essoufflée ; ils s’imaginent que rien ne s’est fait, avant eux et que s’ils n’étaient pas là, rien ne se ferait, que s’ils avaient une minute de distraction, la société tomberait en langueur, que l’eau des fleuves cesserait de couler ; ils sont persuadés de bonne foi que si elle coule, c’est parce qu’ils la regardent. Dans tous les pays libres, le parlement possède le droit d’initiative en matière de législation, mais c’est de tous les droits celui dont il importe d’user avec le plus de modération et celui dont on abuse aujourd’hui avec le plus d’intempérance. Les gens entreprenans et précipités, qui veulent tout changer à la chaude, inquiètent imprudemment tous les intérêts et s’exposent à succomber sous une coalition de rancunes. Le 30 juillet 1873, un tribun assagi, M. Castelar, disait aux cortès espagnoles : « Je désire que la république soit fondée par les républicains ; mais je désire aussi qu’elle se fortifie en empruntant aux partis conservateurs cet esprit de gouvernement grâce auquel ils nous ont si souvent vaincus et éliminés de la vie publique dans toute l’Europe. N’êtes-vous pas frappés de ce phénomène, messieurs les députés ? Les partis avancés, auxquels nous faisons gloire d’appartenir, sont des météores disparaissans. Ils règnent quelques mois et s’évanouissent tout à coup, chassés non par leurs ennemis, mais par leurs propres passions, par leurs erreurs, par leur intempérance et par leurs fatales entreprises contre eux-mêmes. »

Dans les parlemens qui ne savent pas se discipliner, les députés qui aiment à faire parler d’eux, les députés féconds en propositions saugrenues, les députés tatillons, les députés touche-à-tout ont vraiment beau jeu. On les traite d’enfans terribles, mais on les écoute et quelquefois on les suit. Quand il n’y a pas de chefs, les hommes qui font le plus de bruit et se donnent le plus de mouvement finissent par faire leur trouée, et on prend au sérieux l’autorité qu’ils s’arrogent. Les députés tatillons ressemblent à ce gentilhomme du dernier siècle qui ne pouvait passer devant une fente de mur sans y mettre le doigt pour l’élargir ; sa manie l’avait rendu célèbre, et le roi Louis XV, touché de son mérite, lui donna un régiment. A force de fourrer leurs doigts partout, les députés tatillons deviennent quelquefois ministres, et alors ils changent bien vite d’humeur, ils se convertissent à la discrétion, mais le mal qu’ils ont fait subsiste, et beaucoup de gens qui envient leur fortune se règlent sur l’exemple qu’ils ont donné. Les sociétés n’aiment pas à se sentir livrées à la main de manipulateurs maladroits. Si elles se prêtaient facilement à toutes les expériences, cela prouverait qu’elles sont bien malades ; la résistance est le signe de la santé. Dans le temps où il était président du conseil dans le grand-duché de Bade, un homme d’état allemand d’un esprit supérieur, M. le baron de Roggenbach, s’écria un jour : « Le pays est pourri ; enfoncez le clou à l’endroit que vous voudrez. » Les clous qui entrent si facilement sortent avec la même facilité, et ce qui se fait en vingt-quatre heures, il suffit de vingt-quatre heures pour le défaire.

Le métier des parlemens, comme le dit encore le bon sens, est de tout contrôler. Ils sont tenus d’avoir toutes les vertus d’un bon contrôleur, et il est permis aux minorités d’en avoir tous les défauts. On ne peut leur en vouloir si elles ont l’humeur âpre et revêche, le caractère difficile, l’esprit de détail ; l’habitude de ne rien croire sur parole ; il faut leur pardonner d’être infiniment curieuses et très défiantes. Il leur arrive parfois de se mêler de ce qui ne les regarde pas ; c’est un péché véniel qui se commet souvent en Angleterre, quoi qu’en dise M. Strousberg. Un despote, comme l’a remarqué M. Bagehot, est en général un homme qui aime à s’amuser et qui ne donne aux affaires sérieuses que le temps qu’il dérobe à la cour, à son harem, à ses délassemens favoris. Un parlement, au contraire, est une réunion de gens qui ne vivent pas à la source des plaisirs ; la plupart n’ont pas de harem, ils s’ennuiraient s’ils ne travaillaient ; leur seule distraction est de faire partie du conseil d’administration de quelque société financière. « En établissant un parlement, nous dit le publiciste anglais, on confie l’autorité à un despote qui peut disposer de tout son temps, qui a une vanité sans bornes, qui a ou croit avoir une intelligence sans limite, et dont la curiosité fait la vie ; Aussi la curiosité du parlement s’étend sur toutes choses. Sir Robert Peel. voulut un jour avoir la liste de toutes les questions qu’on lui avait posées dans une seule séance du soir ; elles avaient rapport à cinquante sujets environ. Après le questionneur A, vient le questionneur B. Les uns adressent des questions par un désir réel de s’instruire, d’autres pour voir leurs noms dans les journaux, d’autres pour démontrer ainsi leur vigilance au collège électoral qui les surveille, d’autres encore pour faire leur trouée dans les régions gouvernementales, d’autres enfin parce qu’il est entré dans leurs habitudes de faire des interpellations à propos de tout. » M. Bagehot ajoute qu’un ministre doit toujours répondre d’une manière convenable, qu’il est de son devoir d’apprendre à sourire en maugréant, à maugréer en souriant.

On admet, en Angleterre comme ailleurs, que les minorités déploient à l’égard d’un cabinet qui leur déplaît une indiscrétion tracassière et désobligeante ; c’est leur droit. En revanche, les Anglais n’admettent pas qu’une majorité s’applique à donner aux ministres qui possèdent sa confiance, auxquels elle a promis son appui, plus de tracas, de désagrémens, de dégoûts que ne pourrait le faire l’opposition, et qu’elle les réduise à s’écrier chaque soir et chaque matin : « Que Dieu nous délivre de nos amis, nous nous chargeons de nos ennemis ! » M. Strousberg se plaint que, dans certains pays du continent, les partis soient trop intolérans les uns à l’égard des autres. Il est bien question de cela ! Dans les pays dont il parle, c’est à l’égard des hommes qui les représentent que les majorités font preuve d’une cruelle intolérance. Elles leur marchandent les égards, elles leur demandent compte de toutes les nominations qu’ils font et de toutes les destitutions qu’ils ne font pas, elles les tiennent en lisières, elles ne leur accordent que des votes de confiance conditionnelle on de simple tolérance. On dirait qu’elles s’appliquent autant qu’elles le peuvent à les affaiblir, à les diminuer, à les déconsidérer. Sans leur faire grâce sur rien, sans leur faire crédit d’un jour ou d’une heure, elles les semoncent, les admonestent, les morigènent, et trois avertissemens entraînent la suppression.

Le rôle des ministres en de telles conjonctures est de se soumettre ou de se démettre. On les traite comme des commis dont le premier devoir est d’obéir et qu’on est toujours prêt à casser aux gages, à qui l’on dit : Passez au bureau. A ce métier les caractères les plus droits se déforment, les santés les plus florissantes se dérangent. Ceux qui veulent sauver à la fois leur santé et leur fierté imitent M. Canovas, ils prennent leur chapeau ; d’autres prennent le train qui conduit en Égypte. Quand ils sont partis, on se plaît à reconnaître leurs talens, leur grand mérite, leur loyauté, les précieux services qu’ils ont rendus ; on les loue, on les regrette, mais le mal est fait, ils ne reviendront pas. Il serait fâcheux que la fuite en Égypte fût le dernier mot du parlementarisme. — « Pour vivre dans le monde, disait Chamfort, il faut savoir avaler un crapaud tous les matins. » — Passe pour un crapaud ! mais en avaler dix, c’est un peu trop ; on aime mieux s’en aller, on s’en va, l’exemple est contagieux, d’autres s’en vont aussi, et le gouvernement se trouve en l’air. Ces fâcheux accidens se produisent souvent quand les assemblées ne se contentent pas de contrôler et qu’elles aspirent à gouverner. C’est une maxime constante dans tous les états libres que celui qui a le pouvoir doit être responsable, que celui qui est responsable doit être maître de ses actions. Quand le parlement administre et gouverne, le gouvernement devient occulte et irresponsable. Hommes ou choses, toutes les questions sont résolues par une politique de couloirs, dont on voit souvent les mains, qui sont longues, mais dont on n’aperçoit jamais le visage.

Les députés tatillons et ceux qui ont le tempérament conventionnel travaillent à dégoûter les peuples du régime parlementaire. Les peuples ne peuvent aimer que ce qu’ils comprennent, et ils finissent par ne plus rien comprendre à ce qui se passe. Les prétentions des groupes, leurs dissensions intestines, leurs négociations secrètes, les manœuvres de coulisses, les influences occultes, tout cela les déroute. Ils apprennent qu’un ministère qu’on croyait plein de vie et de santé a succombé à un vote de tolérance ; ils n’en saisissent pas le pourquoi, et ce mystère leur déplaît. D’ailleurs si les peuples ont le goût d’être libres, ils sentent aussi le besoin d’être gouvernés ; ils sont tentés parfois de préférer un mauvais gouvernement qui gouverne à un bon gouvernement qui ne gouverne pas. Mais comment peut-on demander à un ministère de gouverner, quand il doit employer à se défendre contre ses amis tout le temps que veulent bien lui laisser ses ennemis ? Un beau jour il se meurt d’anémie. La nation en se réveillant cherche son gouvernement, ne le trouve plus, et personne ne peut lui expliquer ce qu’il est devenu. Les crises ministérielles sont rarement un bonheur ; elles deviennent un fléau quand elles se répètent trop souvent et qu’elles sont inexplicables.

Les députés tracassiers et d’un esprit ardent, qui reprochent sans cesse aux ministres de manquer de zèle et qui leur tiennent l’épée dans les reins, aiment à se persuader qu’ils sont les vrais représentans de l’opinion publique : « Le pays, leur disent-ils, se plaint amèrement de votre froideur ; les réformes que nous vous demandons, le pays les réclame à cor et à cri. » Ces réformateurs à outrance, qu’on pourrait appeler les ardélions de la politique, se trompent ou veulent se tromper. En général, un ministre est plus froid qu’un député, et fort souvent le pays est encore plus froid qu’un ministre. Les peuples ne pèchent guère par un excès d’enthousiasme, ils ont l’esprit pondéré, ils sont patiens ; ils s’enflamment difficilement pour telle ou telle forme d’institutions, ils se réservent le bénéfice d’inventaire, ils regardent aux résultats plus qu’aux doctrines, leurs intérêts leur sont plus chers que leurs députés. Ceux qui se flattent de gouverner par l’enthousiasme un peuple sceptique feraient bien de relire un des plus admirables chapitres de l’immortel roman de Fielding. Autour de la cheminée d’une cuisine d’auberge sont rassemblés avec l’aubergiste et sa femme un ancien maître d’école en rupture de ban, un clerc d’avoué, un employé de l’accise et un montreur de marionnettes. On vient leur annoncer que le chevalier de Saint-George a remporté une victoire décisive, que les Stuarts vont remonter sur le trône, où les accompagnent tous les vœux des papistes, que c’en est fait de la maison de Hanovre. Ils raisonnent, le verre en main, sur l’événement. Le maître d’école déclare qu’il faut se réjouir de ce que la victoire est décisive ; on ne se battra plus, la paix est le premier des biens. Le clerc d’avoué, dont les parens ont quelque fortune, insinue qu’après tout le chevalier de Saint-George a des droits ; il est l’héritier légitime de son père, et il est bon que les fils héritent de leur père. La cabaretière est prête à attester que les papistes sont de bons vivans et de bonnes pratiques, qu’on les voit souvent dans les auberges et que leur argent en vaut un autre. Le montreur de marionnettes prend philosophiquement son parti de la catastrophe ; il ne déteste dans ce monde que les presbytériens, parce qu’ils sont les ennemis des spectacles. L’employé de l’accise est plus soucieux ; il tient à sa religion, et ce qui est plus grave, il avait une bonne place, il craint de la perdre. Quant à l’aubergiste, il n’aime pas beaucoup les changemens. « On n’est sûr que de ce qu’on a, s’écrie-t-il, et ce qu’on a vaut souvent mieux que ce qu’on aura ; les maladies arrivent à cheval, elles s’en retournent à pied. » Là-dessus, il sort de sa cuisine pour aller serrer son argent dans son bureau et retirer les clés de ses armoires. Ce qu’on appelle l’opinion publique, c’est l’opinion des maîtres d’école, des clercs d’avoués, des employés de l’accise, des montreurs de marionnettes, des aubergistes et quelquefois aussi de la femme de l’aubergiste, et leur penchant commun est de ne s’attacher fortement qu’aux institutions qui ne compromettent pas la prospérité de leurs petites affaires. Dans le roman de Fielding, l’ancien magister et son ami le gratte-papier boivent deux rasades de double bière à la santé des Stuarts ; quand ils apprendront le lendemain que le prétendant est en fuite, ils en boiront quatre à la santé de la maison de Hanovre. Ils font grand cas de la liberté et de la chambre des communes, mais la paix publique leur tient encore plus au cœur, et ils se dégoûteraient bien vite du parlementarisme s’ils arrivaient à se convaincre que, dans le régime parlementaire, la seule institution permanente est la crise inexplicable.

Il faut souhaiter que l’année qui commence soit moins pluvieuse que celle qui finit, qu’elle ait un beau printemps, un été chaud, un hiver clément. Il faut souhaiter aussi, dans l’intérêt des institutions qui nous sont chères, que les gouvernemens libres fassent meilleure figure, qu’ils. aient un sang plus riche, un teint plus rassurant, que les parlemens se livrent à de sages réflexions, que les oppositions s’astreignent à observer les règles du jeu, que les majorités renoncent à détruire les cabinets qu’elles avaient promis d’appuyer, et qu’en général les politiciens de toute espèce n’attendent pas d’être au pouvoir pour se convertir au good common sense.


G. VALBERT.

  1. Fragen der Zeit, Essays von Dr Strousberg ; Berlin, 1879.